La nouvelle relève, 1 mars 1944, Mars - Avril
m Muu ! I r " ' t V ^ \ ^Cr.-.p;’(T V' .LA NOUVELLË’- RELÈVE V.-K Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise LUIGI STURZO La poésie clans La Divine Comédie La politique des grandes puissances et les sphères d’influence L’œuvre de John Lyman t, Mars-avril Volume III, No 3 MONTRÉAL 1 944 LA NOUVELLE RF,LF,VF, Fondée en 1934 Directeurs : Robert Charbonneau Claude Hurtubise Sommaire MARCEL DUGAS.Appel pour la France 129 LUIGI STURZO.La poésie dans la Divine Comédie I 130 JEAN WAHL.Poèmes 152 BERTHELOT BRUNET.Primaires et doctrinaires VI 155 CHRONIQUES La politique RICHARD REDLER : La politique des grandes puissances et les sphères d'influence — AUGUSTE VIATTE : Documents sur la France IL La musique HENRI ROVENNAZ : Le Messie de Haendel — La petite symphonie.La peinture ROBERT EUE : L'œuvre de John Lyman.Les livres BERTHELOT BRUNET : Les grenouilles demandent un roi par Jean-Charles Harvey — Trois Français : Géographie de mille hectares par Maurice Eedel, Têtes de ponts par Pierre de Lanux, Jalons par Jean Schlumberger — L'Application de Jacques Rivière : A la trace de Dieu, L'Allemand, Le Français.L'abonnement à 10 numéros : Canada, $2.00; étranger, $2.25.Payable par mandat ou chèque au pair à MontréaL négociable sans irais.60 ouest, rue Saint-Jacques, MontréaL HArbour 3924.Mars-avril 1944, VoL III — Numéro 3 Le numéro : 25 cents LA NOUVELLE RELEVE Mars-avril 1944 VoL in — Numéro 3 APPEL POUR LA FRANCE «La générosité est un sacrifice; elle est l’attribut des hommes de cœur et, en même temps, de ceux chez qui règne une raison souveraine appuyée sur les dictées du sentiment et les mouvements de la tendresse.Le Canada et ses habitants a, plus d’une fois, arboré ces qualités royales.Il les a montrées dans l’esprit et dans les faits.Durant l’avant-dernière guerre, les secours envoyés outre-mer par France-Amérique ont été si nombreux et si grands que chez les Français nous faisions figure de nation unique, d’une générosité sans bornes, ayant su nous créer dans le cœur des Français, échappés du désastre, une reconnaissance en quelque sorte pieuse, et dont ils se plaisaient à nous entretenir.Et puis la France, elle, est restée quand même notre mère, celle qui fait battre les cœurs.Cette mère lointaine, spoliée, écrasée d’iniquités, a faim.Ses enfants ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes; ses enfants ont froid.Ses enfants sont menacés par toutes les maladies.Plus que cela, ils périssent déjà.Pouvons-nous rester inactifs, indifférents devant un tel martyre ?Lois humaines et divines nous ordonnent d’accomplir quelque chose, d’intervenir pour tâcher d’adoucir tant de souffrances et d’agonies.L’appel de CANADA-FRANCE ne doit laisser personne fermé devant la détresse française.On saura y répondre, renouer cette tradition magnifique qui, dans le passé, a fait de nous un peuple libéral, ouvert aux idées généreuses, désireux de mériter de l’humanité, de porter haut, flottant dans le ciel, les couleurs du dévouement et de la pitié.)) Marcel Duoas Cet appel vous vient de CANADA-FRANCE constitué, avec l'autorisation de l’Etat et l’encouragement de l’Eglise, pour soulager les souffrances de la population civile de la France.Répondez-y généreusement en envoyant votre obole, en espèces ou en nature, à CANADA-FRANCE, 266 ouest, rue St-Jacques, (Montréal) on à 149 ouest, rue St-Joseph (Québec). LA POÉSIE DANS LA DIVINE COMÉDIE L’incompréhension de Dante dans les écoles et dans le monde provient de deux causes : la recherche dans son œuvre de tout sauf de la poésie, de la part des érudits et des (( spécialistes »; et la constante répétition de quelques passages bien connus (brançoise de Rimini, le comte Ugolin, Sordello, deux ou trois scènes du Paradis T errestre et la prière de saint Bernard) auxquels les anthologies ou les professeurs réduisent plus ou moins la partie poétique et compréhensible de la Divine Comédie.Et alors que de nombreux livres en toutes les langues expliquent ce que le poème sacré contient de théologie, de philosophie, de physique, d’astronomie, d’histoire et de politique et quelles en sont la source, l’inspiration, le motif, le but, et si Dante fut catholique ou non et si le poème a des sens cachés, rares sont les livres ou les chapitres dédiés à la poésie de Dante et ceux où il en est question n’arrivent pas toujours à faire comprendre son caractère et à dire pourquoi la Divine Comédie est poésie, poésie vraie et éternelle.Il faut dire tout de suite que dès le milieu du XVIII® siècle l’amour et l’admiration pour le poète grandit et qu’on entreprit en Italie et dans le monde des études sérieuses, destinées à combler les lacunes du passé et à faire surgir de l’ombre cette figure complexe et exceptionnelle.Le romantisme tout entier se tourna vers Dante comme vers le plus grand représentant de la poésie médiévale, l’un des premiers à dépasser les règles et les limites du classicisme antique et à révéler la personnalité du poète au delà de la pure objectivité artistique.Les évaluations historiques jouent une part importante dans la révélation de la personnalité profonde des grands génies et dans leur adaptation à la compréhension des nouvelles générations.Tel fut le cas pour Dante pendant l’époque romantique, et cela reste vrai dans les différentes phases de l’esthétique moderne, malgré les tendances analytiques et désintégrantes de l’orientation artistique actuelle. LA POÉSIE DANS LA DIVINE COMÉDIE 131 Mais deux siècles d’amour pour Dante n’ont point réussit à enlever de l’esprit de beaucoup de gens — sinon de tous — l’idée que la poésie dans la Divine Comédie est réduite à être corne l’Araba fenice chc ci sia ciascum lo dice, done sra nessum lo sa.1 Il ne semble donc pas superflu de chercher, à la lumière de la critique moderne, jusqu’à quel point la Divine Comédie est poésie.Toute contribution apportée à une création aussi unique du génie humain ne sera point perdue pour la compréhension de l'œuvre et aussi (pourquoi pas ?) pour notre plaisir personnel.I Pour faciliter notre recherche prenons ici le mot ]>oésie dans le sens généralement admis, sans nous rapporter — pour le moment — à aucune théorie esthétique particulière, classique ou moderne.Tout le monde comprend que les vers comme tels ne sont pas l’essence de la poésie; que la poésie peut se trouver également dans la prose; qu’en tout cas ce n’est pas le genre littéraire qui fait la poésie, mais au contraire que la poésie crée ses différents types littéraires qui sont ensuite classifiés et transmis à la postérité.Ces idées sont élémentaires, nous n'y faisons allusion que pour préciser ce point que la Divine Comédie, à travers la tradition de six siècles, a été reconnue comme une des plus hautes créations poétique?du genre humain, aux côtés de l’Iliade, de l'Enéide de Virgile, de?tragédies d’Eschyle ou de Shakespeare, de Faust, de Goethe.Ce qui nous intéresse c’est de connaître en quoi consiste l’essence de la poésie dantesque.Un point hors de discussion est que la vraie poésie (et il en est de même pour tous les arts) ne perd à travers les siècles que certain?détails transitoires, certains éléments matériels, tandis que l’essence esthétique reste à jamais.Nous pouvons lire une page d’Homère ou un psaume de David et sans faire aucun effort d’adaptation y trouver la poésie éternelle qu’y trouvaient déjà les contemporains, il y a trois mille ans.Si ceux-ci trouvaient plus d’intimité, de couleur et de sentiment, nous y reconnaissons l’aboutissement de l’expérience esthé- (1) Comme le Phônix (l’Arabie, Qu ’il existe, tout le monde le dit, Où il est personne ne le sait. 132 1,A NOUVELLE RELÈVE tique «les siècles, non par des considérations intellectuelles mais à cause d'une vérité intérieure.La raison de cette résistance à toute corrosion du temps (même de millénaires) il faut la rechercher dans la nature humaine, toujours la même avec ses misères et ses enthousiasmes, ses tragédies et ses héroïsmes.Et d’un autre côté, le vrai poète, l’artiste vrai réduit à valeur esthétique, à une représentation de beauté, ce qu’il y a d’éternel et d’universel dans l’homme, il projette dans l’œuvre d’art sa propre âme au moment ou celle-ci prend le caractère de l’âme de l’humanité.Si le poète n’atteint pas à cette hauteur la raison en est claire : ou il n’est pas maître de la matière où se moulent les images propres à nous faire sentir vivante cette «âme universelle)) ou bien lui-même ne peut atteindre à une réelle et vraie universalité.Ainsi la poésie fait défaut et l’œuvre d'art faillit; personne ne s’en occupera à l’exception de quelque rat de bibliothèque, d’étudiants à la recherche d’une thèse ou de sociétés de patriotes désireux d’honorer un ancêtre en le tirant de l’oubli.Mais retournons à Dante; personne ne met en doute son absolue maîtrise de la matière (la langue et la rime) et l’on ne fait plus la distinction en usage en Italie au XVIe siècle, entre la langue poétique et la langue commune.Pour ce qui est de la construction du poème, elle est exaltée par tous et à tous les points de vue, théologique, esthétique, architectural et coloriste.Mais où dans la Divine Comédie est l’âme universelle devenue œuvre d’art ?Voilà ce qu’il nous intéresse de savoir, afin de trouver sa poésie non dans un épisode, ou même dans plusieurs épisodes assemblés, comme dans une galerie de tableaux dont chacun peut tout aussi bien être mis ailleurs; mais trouver sa poésie toute vivante dans ses chants et ses tercets.Benedetto Croce a appelé la Divine Comédie un (16) O bonheur ineffable, oxtaso sans pareille, Vie entière d’amour, d’allégresse et de paix, Richesse sans désir assuréo à jamais ! » (17) «.Si je lue transcoloro, No t’émerveille point; ear tu verras encore Ces esprits, moi parlant, changer tous de couleur.» (18) «Celui qui, sur la terre, est assis en mon lien, En mon lieu, sur mon siôgo, entends tu f car il vaque Aux yeux du Rédempteur, unique Fils de Dieu, 146 I.A NOUVELLE RELEVE oésie, mais malheureusement il y a ceux qui n’en voient pas l’éclat.La critique reproche à Dante son symbolisme et les allégories que nous trouvons du commencement à la fin.Il est entendu qu’ils ne plaisent pas à l’esthétique moderne.Symboles et allégories sont (30) «Et l’œil fixe, épiant etite troupe venue cultiver la terre, réciter d’interminables chapelets, le soir, dans ce poste à l’orée d’un continent perdu dans les forêts, venue pour faire de la terre et d’autres petits chrétiens robustes.A Ville-Marie, on peinait dur, et l’on priait pour (pie les missionnaires jésuites au fond de l’Ontario prissent des âmes à pleins filets.C’était ça sans enluminures, ami lointain, c’était ça, mon petit 156 LA NOUVELLE RELEVE pays, et il reste de ça plus que de larges traces.Ce n’est pas en vain que la plus grande mystique de France, Marie de 1 Incarnation, vint se percher sur le rocher de Québec, et qu’à tout coup elle sortait des colloques divins, qui laissent encore une lueur dans ses papiers, qu elle sortait de ses extases pour apprendre le B, A, ha, aux petites sauva-gesses.Mon histoire est une belle histoire.Saviez-vous que nous devons le jour à des saints et des mystiques ?Tl y eut un sieur de la Dauversière, bonhomme et bourgeois de province qui portait le cilice, selon le romantisme pieux de ce siècle moins modéré qu’on nous le montre.11 y eut M.Olier, un des maîtres inquiets et tendres de la spiritualité classique.Il y eut des femmes, beaucoup de femmes, en ces temps que les femmes poursuivaient, dans une dévotion qui ne parait étriquée qu’aux sots, ces rêves de chevalerie qui avaient déjà provoqué avec Dieu la vocation de saint Ignace.(Saint Ignace, Ignace de Loyola, permcttez-moi, ami lointain, de me pencher sur une de ses images.Cet Espagnol est un jrcu à nous, puisque ses fils furent nos premiers martyrs.Lorsque je pense à saint Ignace, je le vois seul et silencieux, sans bruit, regagner comme si de rien n’était, et sa besogne terminée, la petite cellule où mourir.Ce boiteux en robe noire avait été sous l'empereur Charles, au bord des guerres de religion, un reflet de Dieu en Europe, et il mourait sans plus d’éclat que la couleur de sa soutane.Je trouve ça beau comme saint François Xavier qui meurt devant le continent d’Asie ou que le missionnaire mutilé qui revenait chercher un nouveau martyre chez nous.Ces hommes étaient lourds de Dieu : ils n’avaient qu’à marcher leur pas pesant et volontaire.Et, général méticuleux, saint Ignace, du haut du ciel, surveillait les missions du Canada et l’avant-poste de Ville-Marie.Notre histoire est une belle histoire.) Le paysan s'avançait lentement, il déboisait, il dessouchait, il faisait peu à peu de la terre.Ce fils de Français était si sûr de son courage qu’il ne craignait point les familles de quinze, de vingt enfants.Plus il y aurait de bras, plus il y aurait de terre, et les angélus sonneraient de plus en plus nombreux aux églises coloniales qui s’échelonnaient aux rives du fleuve.Quand ils revenaient de la chasse au sauvage ou à l’Anglais, ils posaient leurs armes et leurs sacs pour pencher leurs faces barbues sur les bers nouveaux : les délicats découvrent-ils la pastorale sous le chromo ?Pas de race plus chrétienne.Dieu était encore pour elle l'homme de Galilée, et saint Joseph leur donnait une image à la porte de l’église.Ils croyaient comme des habitants, et c'était suffisant et c’était beau, et Marie de l’Incarnation avait été mystique pour eux tous, comme 1> HIM AIRES KT DOCTRINAIKKS 157 H rébeu f et IMlemant avaient été martyrs pour eux tous, pour nous tous.Ami lointain, notre histoire est une belle histoire.Les orateurs ont voulu broder stir sa simplicité : c'est Péguy qu’il faudrait et le Francis Jammcs des bons jours.Je voudrais qu’un autre Juif de bonne volonté fît par exemple un CHANT DE JEANNE LE PER, comme il écrivit celui de Bernadette : la recluse cpii, dans sa retraite murée, attendait la flotte anglaise, admirable défaitisme des âmes mystiques.11 y a un récollet, un frère Placide ou Didace (je ne sais plus le nom, j’ai lu des choses si plates sur lui) il y eut un ft'cre Isidore qui fut le Martin de Porrès de la Nouvelle-France.Il y en eut d'autres qu’on trouvera, lorsque nos pompiers historiens voudront chercher une histoire sans panache.Sainte-Anne de Beaupré d'un bout, Notrc-Dame-de-Bonsecours de l’autre : sanctuaires marins, oratoires agricoles où l’on demandait le miracle, lorsque ce petit établissement mystique renouvelait le miracle des premières chrétientés.Ça n’a pas cessé.Le GRAND PAPINEAU, comme on l’appelle, perdait-il la foi des siens, qu’ils assistait à la messe pour ne pas scandaliser sa paroisse.11 y eut alors des jeunes gens qui s'embarquèrent à la défense du pape.C’était au commencement de ces guerres nationales, a leur petit malin, lorsqu elles n ensanglantaient pas encore un monde devenu fou.Ces garçons avaient la foi, ils portaient le scapulaire du Mont-Carmel et un chapelet indulgencié dans leur poche.Heureuse d’aller se battre pour le Saint-Siège, j’estime cette croisade plus pure que la plupart des autres : ils allaient délivrer le pape prisonnier, simplement, dans un cœur naïf et qui ne s embarrassait des sévères théories dogmatiques de leurs évêques, Bourget ou Laflèehe.Us consentaient de payer de leur sang la bénédiction du Saint-Père.Qu’un poète lourd et candide ne nous a-t-il chantés ?Je ne vous nomme pas nos poètes, ce serait trop triste.Notre peuple était resté chrétien.Si ses élites donnaient dans une libre-pensée au rabais, scs oblats, scs jésuites couraient le Grand Nord.Des missionnaires, ils en avaient de reste, pour l’Afrique et le Japon.Ses filles allaient en Amérique du Sud, au pays de Rose de Lima.Il y eut le Congrès eucharistique, qui vida toutes les campagnes, dans un rayon de cent milles.On n’avait pas encore d autos : on prenait >e train, au risque de ne trouver point de gîte à Montréal, vieillotte Ville-Marie, un peu ridicule, toujours fidèle, avec ses policemen à gants blancs et ses victorias sous les arbres de la rue Saint-Denis. 158 I.A NOUVELLE RELÈVE Je me rappelle un vieux médecin : laissez-moi conter l'histoire de ce vieux médecin de mon pays, un grand vieillard qui, durant quarante-cinq ans, fut dérangé toutes les nuits par les malades des rangs et des concessions.Toujours sur la route, il avait trois plaisirs : une fille religieuse, un fils prêtre et, seul vice, une pipe qui l’accompagnait partout.Deux courtes journées par année, il venait à Montréal se munir de médicaments.A soixante-dix ans, il tomba foudroyé, et il vivota dix aus.Sa femme s’était alitée la même année que lui, et je les vois quelques heures avant de mourir (il prévoyait sa mort à un jour près) se faire rouler en chaise jusqu'au lit de sa femme pour lui dire «au revoir dans le ciel )).11 allait au ciel comme il allait aux malades et avec la meme volonté patiente et tendre.Au Congrès eucharistique, cet homme s’était donné deux jours de congé pour voir les rues où passerait la procession, et, à la procession, pour s’agenouiller avec tout son petit peuple devant le bon Dieu porté par un cardinal.Ce petit peuple était si chrétien, ami lointain, qu’il s’indigna lorsqu’un farceur écrivit le complot des francs-maçons qui profaneraient ces fêtes en logeant pêle-mêle les prêtres étrangers dans les mauvais lieux.Cette simplicité ne vous touche-t-elle pas ?En ces années vivait aux flancs de notre Mont-Royal le plus humble des frères, un portier de collège qui, lorsqu'il ouvrait la porte ne manquait jamais de donner en même temps qu'une médaille bénite quelque conseil de piété, un homme cpii ne vivait qu'en Dieu et qui ne le savait pas.Par ses prières survenaient des miracles, disait-on.II construisit une petite chapelle à son saint d'élection, saint Joseph, le plus humble des saints : savait-il qu’après y avoir cherché des miracles, son petit peuple, naïf comme lui, même si d’aventure il risque un coup d’œil vers les esprits forts, son petit peuple viendrait y trouver surtout des conversions.J’en puis rendre témoignage, ami lointain, combien de fois, l’été, sous les grands arbres de ce versant, l’automne, sous les feuilles rouges, l’hiver, lorsque la neige reste nette et propre comme une maison hollandaise, je monte à l’Oratoire.Ce ne sont pas les béquilles et les autres ex-votos qui m’attirent, ni les pèlerins américains aussi naïfs dans leurs visages candides, ce sont les confessionnaux où le vieux portier, le bon frère André, achemine les pénitents récalcitrants.Notre peuple est si profondément chrétien que, lorsque les pécheurs abondent trop, on construit une large basilique pour les absoudre.On les voit ensuite, l’œil ailleurs et un sourire joyeux et timide . I’M MAIRES KT DOCTRINAIRES 159 à la bouche, descendre les longs escaliers où ils s’enfargent dans les dévotes qui font pèlerinage à genoux.Je ne sais, ami lointain, si cette basilique est laide ou ne l’est pas.Que m’importe ! Je me souviens d’un pauvre diable, à la Fête des Martyrs canadiens, qui alla y refaire sa première communion, assommé par la grâce, qu’il n’avait pas demandée et qui était venu le chercher au milieu des mornes plaisirs qui le conduisaient au suicide.Quand je revois l’histoire de mon, petit peuple, quand je pense à lui, ami lointain, en dépit des incrédules qui parlent trop fort pour que ce soit sérieux, en dépit de cette ville qui devient un pays de mission, je suis sûr de son salut, des mystiques ont fondé Ville-Marie et les pauvres gens, ses premiers habitants, menaient la vie des saints dans le monde, la plus belle.Alors, quand je vois sur son Mont-Royal, la basilique au saint Joseph qui vient panser les blessures ordinaires de son corps et de son âme, je me rappelle ce que me disait une bonne âme : as été déçus.La soirée que les Festivals de Montréal ont donnée le 211 janvier en l’église Notre-Dame restera l'un des sommets de la vie musicale de notre ville.C’était l’une de ces rares occasions où à l’éino-lion artistique la plus intense se mêle constamment le sentiment un peu amer de sa fugacité.Tous les éléments nécessaires étaient réunis pour une exécution réellement complète.Le cadre d’abord : on aurait difli-cilemcnt pu trouver mieux ici que Notre-Dame pour créer cette atmosphère de ferveur et d’admiration qui doit être le climat de cette œuvre la plus connue et la plus aimée parmi celles de Haendel.Remplie d’une foule attentive, la majestueuse nef, sobre malgré ses dorures, imposante dans la simplicité de ses lignes, plaçait d’emblée l’auditeur le plus réfractaire (s’il y en avait) dans une communion immédiate avec le compositeur et avec son message.Il y a là un exemple.On a déjà entendu dire qu’on le suivrait pour la prochaine audition de la Passion selon saint Mathieu.Est-ce exact ?Il faut le souhaiter, car ceux qui ont IKK’U MK NTS Sl’U LA 1KANCK 173 assisté à l’cxécirlion île l'année dernière se rappelleront combien la Salle de l'Ermitage -s'est révélée insullisante — physiquement et spirituelle-inent — pour une œuvre de cette envergure.Mais le cadre n’est rien seul.Que valait le contenu '?Il faut parler tout d’abord ici du chœur, car c’était sur lui que reposait presque tout le poids de l’exécution.Plus que d’autres, en elFct, Haendel a donné à l’ensemble choral la primauté dans l’expression de ses idées.Forte de plus de cinq cents chanteurs, la masse vocale, remarquablement préparée par M.U.E.Chadwick, s’acquitta de sa tâche avec une maîtrise qu’on dépasse rarement ailleurs.Souple et déliée malgré son nombre, précise dans ses attaques, combinant la douceur la plus ténue avec la puissance la plus monumentale, elle constitua entre les mains de sir Thomas Bceehani un instrument expressif et fidèle.Quant à l’orchestre, dont le rôle était plus restreint, il se révéla un accompagnateur attentif des solistes et des chœurs.Dans la seule partie proprement instrumentale, la Symphonie Pastorale, il sut rendre ce caractère île merveilleuse sérénité que donnent à l'attente des bergers les récits du Nouveau 1 es-tanient.Les solistes, eux, soutinrent leur rôle sans défaillance, dans un style respectueux du caractère de l’œuvre, et certains des airs et des récits qui leur étaient confiés furent parmi les passages les plus purs et les plus élevés de la soirée.Sir Thomas Beecham dirigeait donc.On connaît son tempérament dramatique.Il trouva dans le Messie, qu’il conduisit avec verve et ampleur, un sujet particulièrement adapté à ses qualités.Sans rien lui enlever de sa grandeur et de sa puissance, il dégagea le mouvement général de la solennité un peu lourde dont cet oratorio est trop souvent entouré.Seul VAllèluia, assez fâcheusement transposé à la fin de l’œuvre, parut inutilement hâtif.Mais ce n’est là qu'une petite ombre dans un tableau par ailleurs exceptionnellement brillant.Mais il est temps de passer à l’œuvre elle-même.« C’est dans la musique de Haendel, écrit Nietzsche, que résonna pour la première fois ce que l'âme de Luther et de ses disciples avait de meilleur, ce caractère héroïque du Judaïsme qui donna à la Réforme un élément de grandeur __ l’Ancien Testament — pas le Nouveau, transformé en musique».Il n'est lias nécessaire de souscrire aux doctrines — parfois un peu vieillies - du philosophe pour lui donner raison sur ce point.Haendel est un compositeur essentiellement dramatique.Son exceptionnelle fécondité en opéras le montre bien.Même sa musique religieuse exprime l’action plutôt que la contemplation.Romain Rolland appelle ses oratorios des tragédies chorales.C’est pourquoi sa musique doit être exécutée pour être comprises, et surtout exécutée comme elle a été conçue.On ne peut guère l’apprécier sur le plan abstrait, comme on peut par exemple apprécier Jean-Sébastien Bach, dont l’.tr/ île In hicjue, si exclusivement didactique que soit son inspiration, peut provoquer une jouissance artistique égale â celle des plus grandes de ses autres œuvres.Dramatique, la partition du Messie est aussi intensément évocatrice.D’une plasticité admirable, elle s’adapte à chaque sentiment, à chaque action, à chaque situation, d’une façon si parfaite et si définitive qu’aucune autre expression ne parait plus possible.Non pas (pie cette musique soit descriptor 174 I.A NOUVELLE HEl,EVE .) la ni
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