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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Octobre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1944-10, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE RELÈVE » Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise A.H.REINHOLD Perspectives partielles ROBERT CHARBONNEAU Font i le (roman) JEAN WAHL La poésie comme exercice spirituel Octobre MONTRÉAL 1 944 Volume III, No 7 LA NOUVELLE RELEVE Fondée en 1934 Directeurs : Robert Charbonneau Claude Hurtubise Sommaire H.A.REINHOLD.Perspectives partielles 385 ROBERT CHARBONNEAU .Fontile (roman) 391 IEAN WAHL.La poésie comme exercice spirituel 410 RUBY CORD Y.Le Grand Meaulnes 413 WALDEMAR GURIAN.La politique étrangère de la Russie Soviétique (R) 419 ROBERT CHARBONNEAU .Famham 425 CHRONIQUES La musique HENRI ROVENNAZ : Le problème du drame musical : Don Juan et Pelléas Jeune Poésie LOUIS GADBOIS : Dans les ruines Les livres MARCEL-RAYMOND : Les pèches de Villon# de Verlaine et de Carco BERTHELOT BRUNET : Les maîtres militaires du Japon par Hillis Lory L'abonnement à 10 numéros : Canada.$2.00; étranger, $2.25.Payable par mandat ou cheque au pair a MontréaL négociable fraie.60 ouest, rue Saint-Jacques, MontréaL HArbour 3924.Octobre 1944.Vol.III — Numéro 7 Le numéro: 25 cents LA NOUVELLE RELEVE Octobre 1944 Vol.III — Numéro 7 PERSPECTIVES PARTIELLES On a observé qu’en avançant dans la vie, l'homme est de plus en plus enclin à tout rapporter à sa personne.Il y a sûrement dans le monde un psychologue qui a analysé ce phénomène.Il appert que l’homme est le plus objectif et le plus détaché vers la fin de son adolescence.C’est à cette époque que le vaste monde comme entité nous impressionne le plus par sa beauté, sa détresse politique et morale, ses défis économiques, ses idéals et ses utopies.C est à cette époque que le jeune garçon décide d’entreprendre la transformation du monde comme prêtre, comme homme d Etat ou connue médecin.A cet ugc, nous sommes tous des réformateurs et nous pensons peu à notre moi et au monde étroit qui nous entoure, à moins que nous ne soyons désespérément enfermé dans ce moi et dans les désirs matériels.Ensuite, quand nous atteignons la réalité, notre point de vue commence à changer, et, à mesure que notre travail et la vie, les succès ou les échecs surviennent, nous commençons à penser à nous-mêmes, particulièrement si nous sommes mariés et si la tâche nous incombe de pourvoir à la vie de nos dépendants.Nous savons tous comment les petits problèmes de chaque jour grossissent et s’accumulent pendant que les grands problèmes réels disparaissent derrière les côtes ou même les buttes de sable que nous faisons surgir.Ce qui est vrai de l’individu est vrai aussi de la collectivité.Les petits problèmes qui nous touchent prennent à notre regard des aspects de montagnes et les grandes réalités éloignées sont rapetissées à la proportion de taupinières.Serait-il exagéré de dire que cette vérité ne perd rien de sa force en ce qui a trait à notre vision des choses religieuses ?Les choses qui nous touchent personnellement, qui sont partie de notre vie quotidienne sont les grandes choses, alors que la gigantesque structure de notre monde spirituel disparait derrière l’horizon de nos réalités personnelles et collectives.Nous devons nous dépasser pour les voir.C’est l’une des raisons pour lesquelles nous faisons des retraites fermées et notre retraite annuelle durant 386 LA NOUVELLE RELÈVE k* carême, alors que l’Eglise nous conduit avec Moïse sur la montagne d’où nous découvrons les aspects de la terre promise (Leçon de la Messe, mercredi des cendres).Ceci étant, il est certain que notre vision du paysage surnaturel a été déformée, qu'elle est hors foyer, et a perdu sa perspective véritable dont le départ est dans le Christ, le Christ entier, non pas un aspect de sa Personne, fut-ce le plus dramatique.Certains âges ont détaché un aspect du Christ et en ont fait le point de mire de leur vision.La fin du Moyen Age voyait le monde du point de vue de la Croix du Golgotha.A une autre époque, on vit dans le Christ un juge tout-puissant et courroucé descendant du Ciel pour punir et récompenser.A une autre époque encore, les chrétiens se réunirent autour de la Crèche et virent le salut du monde dans cette perspective partielle.L’âge héroïque de l’Eglise fit écho au triomphe du Christ dans sa résurrection et dans l’espoir consécutif de sa parousie ou seconde venue.Aujourd’hui, nous dépassons un âge qui a vu le Christ presque uniquement dans sa présence prochaine du tabernacle, dans l’atmosphère désappointée et plaintive de la dévotion au Sacré-Cœur de l’ère postbaroque.Tl est vrai que nous ne trouvons jamais sous une forme pure ou exclusive aucune de ces perspectives partielles.Il v a toujours un élément des autres perspectives, un reste des périodes précédentes ou l’embryon d’une forme de l’avenir.On ne peut pas dire : Le 31 mai 910 naît la tendance bernardienne; ici finit le culte du Dieu Créateur, ou (( Durant la vie de saint François, les chrétiens ont passé de la dévotion du Golgotha à celle de Bethléem.» Il a fallu un siècle pour passer de la mentalité héroïque de saint Ignace de Loyola à la féminité plaintive du style de sainte Marguerite-Marie.» Toutefois il serait absurde de nier le changement de perspective, ou de nier le changement de point de vue des tendances qui réduisent la grandeur du Christ à des perspectives réduites et à des aspects partiels.Un seul regard sur notre statuaire et son arrangement dans nos églises, sur nos livres de prières, nos hymnes, nos dévotions populaires, le sujet des sermons, et même sur les styles d’art ecclésiastiques fera justice de l’idée que notre manière de concevoir la religion en 1944 est identique à la manière de concevoir du temps de saint Polycarpe, de saint Augustin, de saint François et même de sainte Thérèse.Ce qui est constant, c’est que l’évolution continue alors que la vérité demeure.Cela fait songer à un kaléidoscope dont la matière et les couleurs sont toujours les mêmes alors que les modèles et les compositions changent constamment. PERSPECTIVES PARTIELLES 387 Ce fait comporte pour nous un avertissement.Nous devrions admettre humblement la relativité de notre perspective partielle, et même déformée, de la riche personnalité du Christ.Chaque age a tendance à croire à un point de vue absolu, meilleur que celui des âges qui ont précédé.Un grand nombre d’entre nous, voyons dans un siècle ou une période du moyen âge la plus grande époque de toutes et nous louons ce qui est fini et dépassé tout en continuant de penser que l’Eglise n’a jamais été meilleure que de nos jours.TI est futile de comparer un âge à l’autre et d’essayer de dire lequel est le meilleur.Nous ne sommes pas en mesure de porter un jugement parce que nous manquons de la perspective nécessaire et nous devrions laisser ce jugement au Juge des siècles lui-même.Toutefois, nous pouvons être certains d’une chose, c’est que toutes les périodes se sont closes naturellement, ayant épuisé leur substance, après avoir mis en vedette un aspect particulier du dogme et avoir donné naissance à une autre période, très souvent en opposition avec elles.Alors que les historiens et certains catholiques ont canonisé un siècle et rejeté les autres ; alors que des croisés ont tenté de fixer l’évolution du monde dans un cadre considéré par eux comme le zénith de la culture, de la foi et de la politique, un nouvel élan de jeunesse a fait éclater ces cadres.laissant debout pour l’étonnement de la postérité leurs restes désuets.Toute vue partielle comporte une déformation de l’objet pris dans sa totalité.Chaque période a besoin d’un correctif, c’est la foi totale.Même une tradition vivante ne reste pas simultanément dans sa pureté et dans sa plénitude.Beaucoup d’éléments sont tombés, d’autres sont submergés.De nouveaux apports venus de sources tributaires s’y sont ajoutés.De même, d’autres, restés en plan pendant un temps, réapparaissent à l’occasion d’une nouvelle vague.Qu’on me permette d’étudier l’application de cette théorie à l'ameublement et à la décoration de nos églises.Que révèle au regard une église moyenne ?Jusqu’à quel point confirme-t-elle notre suggestion d’une perspective partielle et déformée.Où se trouve le remède ?Je choisis cet exemple, parce qu’il est le plus frappant et le plus révélateur sur notre période.Vous avez dans vos églises les objets qui, selon vous, parlent le plus aux fidèles, et ils sont disposés de manière à obtenir l’effet le plus impressionnant.Dans tous les cas, nous présupposons chez les intéressés le but sincère de servir Dieu et l’homme dans sa montée vers Dieu ainsi que la conviction que cette façon est la meilleure sinon la seule, en 1944.Nous faisons aussi la part de l’inertie humaine et de la tendance 388 LA NOUVELLE RELÈVE facilement explicable de suivre la ligne de moindre résistance.Les perfectionnistes sont rares dans la vigne du Seigneur.Nous observons ce qui suit : il semble que les noms de nos églises révèlent notre ignorance d’une grande part du trésor catholique.Il y a les répétitions de Notre-Dame et de St-Joseph, plaçant des aspects secondaires au-dessus des essentiels.Alors que de grands saints semblent entièrement oubliés.Ceci ne se découvre pas seulement dans des cités monstres comme New York ou Chicago, où tout le calendrier semble y passer à cause du nombre des églises.Mais dans ma ville natale des vieux pays, qui ne compte cpie seize paroisses, cinq églises étaient consacrées à Notre-Dame, quatre à Saint-Joseph et deux au Sacré-Cœur.Il n’v avait aucune église dédiée à Notrc-Sei-gneur sous un autre nom; aucune à Saint-Jean ou aux Apôtres, aucune à tm martyr ou à un docteur.Et ce qui est plus significatif, aucune de ces églises ne suivait la règle d'honorer le patron de l’Eglise en plaçant sa statue en évidence sur le maitre-autel ou près de celui-ci.Il n’y avait pas non plus de dévotion spéciale au nom ou à la personne.Ici nous avons un exemple de la mise en vedette d’un cercle rétréci de valeurs catholiques, d’une vue partielle du tout.Je sais ce qu’on va me répondre.Il y a toujours une réponse, et souvent excellente.« Notre-Dame ne peut jamais être trop honorée », ou « Saint Joseph répond à l'attente de notre siècle de familles bourgeoises.» Non pas que saint Joseph ait été un bourgeois ou qu’il soit le patron de l’esprit bourgeois.A Dieu ne plaise! Mais on ne peut nier que la conscience collective que nous avons de lui ne soit étoffée de notions bourgeoises.Voyez la dévotion qu’on lui rend ou ses images.Je me rappelle des confidences qu'on m’a faites en Westphalie, en Suisse, dans le Québec,où des personnes pieuses m’avouaient que saint Joseph était le seul saint qui les aidât et qu’ayant sa statue devant eux leur donnait I impression de lui rendre un honneur dû.Alors que j’admire la foi qui déplace les montagnes, je ne puis dire qu’une aussi sublime confiance soit bien dirigée et à sa place.Après tout, il y a d’abord l’Evangile.et on peut aussi s’en rapporter au Notre Père.Les saints ne nous conduisent-ils pas délicatement à Dieu ?Autre observation : nous ne semblons pas accorder tant d’importance à la qualité qu’à la quantité de notre statuaire; nous ne semblons pas choisir les saints selon leur rô'c dans 1 économie de la rédemption ou leur importance dans 1 histoire de 1 Eglise; il ne semble pas non plus y avoir de relation entre les saints auxquels nous donnons la prééminence et la classe de fidèles : mineurs, marins, paysans, intellectuels ou fonctionnaires qui fréquentent l’église, à 1 exception des endroits où des immigrants ont apporté avec eux quelque dévotion. PERSPECTIVES PARTIELLES 389 Dans le passé, on considérait la statuaire et la peinture comme moyen d’éduquer les fidèles.C’était la Bible des pauvres.Il n’y a aucun doute que des images impressionnent plus fortement 1 esprit par l’ordre dans lequel elles sont placées, que les discussions théoriques dans des livres ou des sermons.Il est également vrai que 1 ancien ordre de placer Notre-Dame et Saint Jean-Baptiste à la droite et a la gauche de Notrc-Seigneur est plus conforme à 1 Evangile et a sa signification doctrinale.La Mère du Christ et son Précurseur sont plus près de lui que tous les autres saints dans l’ordre de la Redemption.Ce que nous savons de saint Jean est infiniment plus riche et plus substantiel cpie ce que nous savons par exemple de saint Joseph, dont la figure doit être enluminée par l’imagination, la légende et las déductions.11 faudrait aussi dire un mot de l'échelle des grandeurs.A certaine période, l’art chrétien donnait une signification à la grandeur et aux relations.Ainsi le Christ dans la cathédrale de Monreale, en Sicile, est environ quatre fois plus haut que Notre-Dame, qui, en îe-tour est deux fois plus élevée que les autres saints et occupe la seconde position d'importance dans l’arrangement, immédiatement sous le buste de Dieu-Créateur.Un tel art propage la vérité, la relation convenable et la perspective juste.N’allez pas me dire que c est une façon simpliste d’exprimer une pensée.Des symboles visibles doivent être véhiculés par des moyens visibles.L’expérience nous prouve que nous ne pouvons nous attendre à ce (pic le rétablissement de perspective soit fait par les fidèles.Il y a évidemment des moyens plus subtils.Dans le jugement dernier de Michel-Ange, à la chapelle Sixtine, le centre du tableau ne fait de doute à personne.La terrible attitude du Sauveur nu et entouré d’éclairs, la main levée dans un geste impérieux, sa position ascendante, mouvementée au milieu des formes humaines tremblantes, accablées, tombantes ou montantes, ne laisse aucun doute.Un habile arrangement, un rythme éclatant dans la masse des chairs et des vêtements, des images et des membres attire irrésistiblement les yeux et les esprits sur la figure du Christ.Avec toute la mise en scène du style baroque, dont l’initiateur est Buonarotti, il représente l’ideal de la mise en valeur par des moyens intrinsèques et picturaux.Le Christ est au centre ici.Jusque là la perspective est juste.Mais elle se limite à cela.Le Juge courroucé, saisi à un moment précis, est à sa façon partiel et en dehors de la perspective.Au fond, la sereine, douce et attentive majesté de Monreale, bien (pic moins dramatique, est plus totale que celle de la Sixtine.Ces deux exemples, en dépit de leur faiblesse, montrent qu il existe différentes manières de rétablir la perspective dans nos images et sur 390 LA NOUVELLE RELÈVE nos autels.Michel-Ange côtoie dangereusement le théâtral.Seul, son immense génie l’a empêché de tomber dans les insupportables effusions si communes chez les peintres de moindre envergure.Il y a une forme flamboyante incompatible avec la dignité religieuse.Ce ne sont pas toutes les inventions modernes, telles que les projecteurs lumineux, le tube de gaz néon ou même les ampoules incandescentes qui donnent l’éclat désiré et désirable.Ce n’est pas non plus de notre art contemporain dans sa super-émotivité ou sa super-suavité que nous devons attendre la mise en évidence de notre image du Sauveur.Nous ne pouvons espérer que l’accessoire et les aspects secondaires, qui encombrent les notions primordiales dans l’esprit de la majorité des fidèles reprendront leur vraie place et que les véritables perspectives de toutes les valeurs surnaturelles seront restaurées à moins que nous ne commencions par renverser le pire dans nos églises, dans leur architecture et leur ameublement, dans la statuaire.Une vision claire des proportions est nécessaire d’abord, telle que Pie X l’a révélé dans ses plans pour la réforme de la liturgie, et quand il a commencé à rétablir les offices du temps.Si ses efforts ont été vains à cause de l’inertie et de l’ignorance de ses contemporains, tout comme Benoît XIV fut frustré durant son pontificat, il ne subsiste aucune raison de ne pas le suivre dans la bonne voie.Le Christ est tout et tous doivent aller par lui au Père, par le Golgotha, la Résurrection et la Pentecôte jusqu’à sa seconde venue.Tous les autres aspects sont secondaires, vues partielles, et ne conduisent qu’à une déformation de la perspective réelle du Salut.H.-A.Reinhold FONTILE roman Octobre avait commencé son œuvre de désagrégation et les brèves apparitions du soleil éclairaient un paysage qui entrait lentement dans la grande immobilité.Les feuilles jonchaient la chaussée et les pelouses.Madame Rouelle, engoncée jusqu’au menton dans une ancienne cape écossaise, les jambes étendues sur un tabouret, brodait sur le balcon en dépit de la piqûre du vent.Madame Rouche était la propriétaire-concierge de la maison d'appartements où je logeais chez les Camarin.Cette grosse mégère rousse, acariâtre et affairée, avait la folie des réparations.Les ouvriers sévissaient presque toute l’année dans la maison.Sous prétexte d’économies, elle faisait exécuter les travaux de plomberie par un peintre, le plâtrage par son gendre et confiait le reste au plombier.Pour le malheur de scs locataires, il fallait que tout le monde fût au courant de ses affaires.Le matin, elle suivait les ouvriers.Quand nous la trouvions au milieu d’eux, elle mus expliquait inlassablement : « Vais-je ouvrir ma bourse et leur dire : Servez-vous.)) L’après-midi, du début d’avril à la fin d’octobre, elle apportait un travail sur le balcon et surveillait les allées et venues.Je réussissais parfois à échapper à scs doléances en revenant de mes promenades, car elle souffrait d’un commencement de surdité et, son travail aidant, je trompais sa vigilance.J’allais atteindre le bouton de la porte quand elle m’aperçut.Elle résorba aussitôt l’air maussade que lui donnait tout effort d'attention soutenu et me dit : — Madame Camarin m’apprend que vous allez nous quitter ?— En effet, je retourne à Fontile demain.— Vraiment, fit-elle en déposant son ouvrage.Et madame votre mère est-elle toujours bien portante ?Je l’assurai que ma belle-mère, dont je ne lui avais jamais parlé et qu’elle ne connaissait pas, se portait bien.— J’en suis vraiment contente.La santé est une si bonne chose. M2 LA NOUVELLE RELÈVE Je ne répondis rien à cet aphorisme et, profitant du répit, je laissai retomber derrière moi le battant de la porte.Madame Camarin, en robe d’intérieur, poursuivait le petit Jean dans le corridor.L’enfant m’aperçut et vint se réfugier près de moi.Il ne voulait pas faire sa sieste.Sa mère était avec lui d’une extraordinaire patience.Elle semblait moins indulgente pour la cadette Louise.Celle-ci, en courant vers moi, heurta son frère et tomba.Ses yeux se remplirent de larmes.I u veux pleurer, dit Mme Camarin en la relevant, je vais te coucher.Je tendis les bras à la petite qui, spontanément, quitta les bras de sa mère pour les miens.Elle cacha un instant sa tête bouclée dans mon cou, où je sentis rouler des larmes brûlantes, puis riant de ses deux petites incisives, elle essuya ses larmes de son poing.J’avais vu Louise faire ses premiers gestes, et partagé avec ses parents ses premiers sourires et ses premières caresses; j’avais soutenu ses premiers pas.La robe d’intérieur que madame Camarin portait était nouvelle, je la félicitai.Elle sourit, heureuse que je l’eusse remarquée et releva gracieusement les bras pour faire admirer la finesse de sa taille dont deux maternités n’avaient pas déformé la ligne.— Voulez-vous ajouter un couvert, ce soir, continuai-je, je me suis permis d’inviter un ami.— Vous ne changerez pas, dit-elle, je vous avais demandé de me prévenir par téléphone.Je ne répondis rien et après un moment : — C’est quelqu’un de Fontile.— Mais je n’ai rien et ne suis pas habillée ! Je la suivis dans la cuisine, où un riche fumet montait du fourneau.Elle devina aussitôt ma pensée.— Vous avez toujours de la veine, vous.Elle revêtit une robe verte, garnit son cou de pierres égyptiennes et son bras gauche d’un bracelet de cuivre serti de jade.Daniel de Vaux arriva à sept heures.Le dîner achevé, la conversation tomba sur le dernier scandale survenu à Fontile : l’interdiction de madame Berthomieu.Daniel racontait qu’elle retirait depuis quelque temps de fortes sommes en espèces de la banque et les remettait à son fils préféré.Gilberte l’avait appris et elle avait fait interdire sa mère.Daniel tenait tous ces détails de madame de Vaux, qui était dans l’intimité des Berthomieu. FONTILE 393 Je connaissais Gilberte.Je fus vraiment peiné d’apprendre le rôle qu’elle avait joué dans cette affaire.M.Camarin étant forcé de s’absenter, nous ne voulûmes pas, Daniel et moi imposer à la maîtresse du logis une conversation à laquelle elle ne pouvait s’intéresser que par politesse.Nous décidâmes de sortir.Je n’avais pas beaucoup fréquenté Daniel.Nous avions évolué dans des cercles différents.Il s’intéressait aux sciences, moi, à la littérature.Je lui avais lu mes premiers poèmes qu’il avait jugés amphigouriques.Daniel voulait que je monte à sa chambre.Mais en évoquant cette pièce exiguë, la fausse cheminée ornée d’un petit cartel aux aiguilles dorées et d’un portrait de femme, le plafonnier poussiéreux qui jetait une lumière jaunâtre sur la courtepointe rouge, les deux chaises et le bureau-bibliothèque aux rayons dégarnis, je prétextai la fatigue.Il revint avec moi dans un restaurant, tenant à m’offrir une consommation.A peine étions-nous installés qu'un jeune homme blond d’une trentaine d’années, à la peau laiteuse et qui se distinguait des autres blonds par deux aurifications à la mâchoire supérieure, s’approcha de notre table.Il avait un large front plissé et les yeux un peu tristes de quelqu’un qui a honte d’avouer qu’il s’ennuie.Daniel le reconnut : — Tiens, c’est Mareux ! Je connaissais aussi ce garçon, que nous avions perdu de vue depuis le collège.Il restait debout, sentant notre hostilité mais désireux de se joindre à nous.Voyant que nous avions interrompu notre conversation, il fit mine de s’éloigner.Je le retins : — Assieds-toi donc.— Ça ne vous dérange pas ?Cet aveu qu’il était conscient de s’interposer et le regrettait fit disparaître jusqu’au sentiment de vague déplaisir que cause un nouvel arrivant dans une conversation entre vieux amis.Il portait un complet beige au pli irréprochable, des chaussures jaunes, des bas et une cravate de même couleur.11 sortit à ce moment un peigne de sa poche et cédant à une habitude plus forte que son désir de ne pas nous déplaire, il replaça ses cheveux.Il avait des yeux gris, très mobiles et, entre deux phrases, il écartait les lèvres et les figeait dans un sourire affecté.C’était à la longue un tic agaçant.Daniel partit le premier.— Je suis heureux que nous puissions rester quelques minutes, dit Mareux.J’aime bien Daniel, aussi.continua-t-il.Il me regarda longuement.Il paraissait sur le point de me faire une confidence. 394 LA NOUVELLE RELÈVE As-tu revu Antoine ?me demanda-t-il brusquement.— Je ne l’ai jamais beaucoup vu.Nous nous étions brouillés au collège.— Je me rappelle un conseil que tu m’avais donné à son sujet :
de

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