La nouvelle relève, 1 juillet 1945, Juillet
LA NOUV ELLE RELÈVE Madeleine Francès — Sur un poème inédit de Paul Claudel .I?5 Jean Wahl — Poèmes métaphysiques 183 Miguel Prados — L’Artiste et sa personnalité .188 Auguste Viatte — Documents sur la France libérée .205 Robert Charbonneau — Fontile (fin) 223 CHRONIQUES Jeune Poésie — La politique: La montée du socialisme par Auguste Viatte — Les livres: La Continuité française par Roger Picard — Au pied de la pente douce par Guy Sylvestre — Sondages par Pierre Daviault — L’Histoire Jugera par Jacques Mathieu — Le théâtre d’Epinal, Livres canadiens, Les grandes missions du cinéma par Berthelot Brunet — De Villon à Péguy par Jacques Mathieu.Juillet MONTREAL 1945 \o./>VV ,tü\0 Y,Ü>U *£• LA NOUVELLE RELEVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Le numéro : 35 cents L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00 ; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.H Arbour 3924.Imprimé par Thévien Frères Limitée, Montréal J.T.DELOS LA NATION Les démocraties, où nous sommes fiers de vivre sont fondées sur les libertés de la personne et de l’individu.Ces libertés, pour en jouir, les conserver et au besoin les défendre, les citoyens doivent en connaître les fondements philosophiques et sociologiques.L’ouvrage du R.P.Delos, professeur de droit international public à la Faculté catholique de Droit de Lille et à la Faculté des Sciences sociales de l’Université Laval, apporte aux problèmes nationaux et internationaux de toujours des solutions et des éléments de solution qui intéressent non seulement les intellectuels mais tous les hommes.Nous, particulièrement, Canadiens français, pour qui les problèmes nationaux ont une importance vitale.Voici quelques titres de chapitres : Civilisation et culture, Nation ou race, le régime d’Etat moderne et le nationalisme libéral, le Nationalisme totalitaire, les droits de l’homme et du national, les droits du national et l’ordre juridique.2 vol.: $ 3.00 LA NOUVELLE RELEVE Juillet 1945 Vol.IV — Numéro 3 SUR UN POÈME INÉDIT DE PAUL CLAUDEL Un des journaux français de New-York (Pour la victoire) a publié récemment un poème de Claudel, A pied d’œuvre, et qui vient à son heure dans la littérature française de la guerre actuelle.A côté des poèmes de la résistance, nés de la lutte, éléments eux-mêmes de la lutte, et par conséquent violents, portés d’images ou de rythmes hallucinants, A pied d’œuvre apparaît singulièrement détaché.Mais il ne s’agit pas cette fois, d’un détachement d’indifférence.Avec le début de la libération de l’Europe, les combattants qui, tout en portant ou en évitant les coups, ne perdaient cependant pas de vue les buts de la paix à venir, reprennent assez de souffle pour réfléchir au plus lointain futur.Certes, il faut d’abord désarmer l’adversaire, mais par quels moyens réalisera-t-on en Europe, ensuite, les conditions spirituelles de la paix ?Paul Claudel se range résolument auprès de ceux qui souhaitent l’affaiblissement des nationalismes agressifs, quels qu’ils soient, et il soutient le principe d’une fédération européenne.L’intérêt de son exhortation, c’est que, ne s’inspirant pas d’arguments politiques, écono- 176 LA NOUVELLE RELÈVE miques ni historiques, il n’en rencontre pas moins sur le terrain de sa pure méditation, thèse d’hommes d’Etat, pour qui l’échec de la première Société des nations n’entraîne pas celui de toute société des nations.Son point de départ, en effet, prend la forme d’une élévation religieuse: Combien est difficile à l’homme cet amour du prochain, qui cependant, en lui, est son humanité ! Le moi résiste, « ce triple jambage de m comme une lame dans son étui.» Il est bien assez dur d’annoncer le rôle, fixé par la tradition sociale figée, sans que nous nous mettions à improviser.« Morne Pierrot enfariné », nous traversons le cours monotone de notre vie, à moins qu’un événement inattendu ne fasse surgir en quelqu’un de nous ce monstre ou cet ange, qu’aussi nous sommes.Le sexe nous fait découvrir soudain qu’il y a un autre être, « tant pis pour lui », dont nous ne pouvons pas nous passer.« Cette femme qui a son amant à sauver — ou cette mère, si vous voulez, son enfant — ah là là ! et qui n’a plus peur de personne.» Mais nul ne peut soutenir longtemps cet effort inspiré, et madame retourne tout paisiblement à son ménage.Néanmoins, la double paroi a été une fois franchie, celle de l’autre et celle de nous-même.Eh bien, notre Europe, vue d’assez haut, ressemblerait à une lapinière.Chaque nation se tapit dans son terrier et un écriteau avertit qu’il faut sonner avant d’entrer.Mais, que nous le voulions ou non, il est arrivé quelque chose.C’est que les bois où SUR UN POÈME INÉDIT DE PAUL CLAUDEL 177 nous étions tapis ont pris feu.« Il est tombé sur notre Jeannotière quelque chose comme le tonnerre de Dieu.» Voilà qu’au centre de l’Europe, il y a quelque trente ans déjà, un des lapins s’est mis à improviser « brillamment ».Stupéfaction ! C’était de tous le plus lourd et le plus pesant.Le voilà qui pique une crise et délire.Une seule chose à faire, s’asseoir dessus.Il a fallu s’y mettre à cinq et, comme, il se défendait, les combattants y ont reçu plus que des égratignures.Ensuite, on se croyait tranquille, bien qu’on continuât à surveiller du coin de l’œil le voisin, « comme il sied entre partners dont chacun sait de l’autre qu’il n’est pas particulièrement honnête.» Mais il n’a pas fallu vingt ans pour que le « paroissien », entre le Rhin et la Vistule, recommence à s’agiter.Mal guéri de son idée fixe, il a commencé par gémir, se plaindre, faire des mines, jusqu’à ce que les autres alliés, touchés, le laissent en tête à tête avec la France.Alors, il ne se sent plus si faible.Il refuse de remplir ses obligations et, comme personne ne lui tombe dessus, il s’enhardit chaque jour.Voilà, c’est fait.L’invalide geignant d’après le traité de Versailles est redevenu un géant.Nul besoin de prétendre désormais qu’il n’écoutera plus les tentations du diable.Il n’a rien oublié de ses haines.Elles se sont accumulées, décuplées sous une apparente répression.Un bâton à la main, il ignore adjurations, avertissements, et se met à taper de tous les côtés.« O ! tous ces gens qui veulent m’enfermer crie le fou, 178 LA NOUVELLE RELÈVE c’est affreux ! Il me faut absolument de la place ! » Evidemment, du fait même qu’il recourt à la force brute, l’agresseur connaît sa faiblesse.Il est si peu sûr de son « droit », de son « pouvoir », de sa « raison », de sa « personne » et de sa « race », qu’il lui faut exterminer le reste du monde, afin de réussir à croire en soi.Les voisins trop confiants regrettent, un peu tard, leur imprévoyance.Comme ils ne sont pas prêts, c est à peine s’ils viennent à bout du furieux.« Le fou est par terre une fois de plus, et, nom de Dieu, ce n’a pas été sans peine ! » Mais à l’issue du combat, la Jeannotière est toute bouleversée.Il y a un grand trou vide, au milieu, et tous les écri-taux « Défense d’entrer » sont en miettes.Ne laissons pas perdre cette occasion.Tirons un bienfait de la destruction.Car il suffit de réfléchir un peu.Avions-nous, chacun, de quoi être fiers de l’isolement de notre tribu ?Nous devrions fonder un nouveau royaume, unanime, qui profiterait de toutes les langues et de tous les attributs.« Et puisque c’est ce que je n’ai pas dont je manque, et dont je manque précisément que j’ai besoin.Il n’y aura jamais assez de manières autour de moi de différer ! il n y aura jamais assez de manières possibles de me faire du bien.» Tandis que chacun recevrait davantage, il aurait la joie de donner davantage.« Ce que j’ai d’innombrable en moi, il n’y aura jamais trop de tentations pour me le faire sortir ! » Le poète adjure les peuples, dont l’équi- SUR UN POÈME INÉDIT DE PAUL CLAUDEL 179 libre est rompu par une béante lacune, de se demander si les murs jetés à bas par le fou avaient bien un sens.Il ne faudrait ni relever ces murs, que l’avion rend dérisoires, ni rétablir des barrières, fût-ce idéales.Car pour préserver sa personnalité, il n’est pas nécessaire de se refermer sur soi.Pas plus que, pour imposer sa valeur, il n’est nécessaire de conquérir autrui.Chaque nation a ses qualités qui la rendent irremplaçable aux autres et elle attendra de bonne foi qu’on fasse appel à elle.Prenons conscience de ce continent « déblayé », que Dieu n’a pas fait pour qu’il reste éternellement en morceaux.« Cette espèce de jetée hérissée de planches latérales et flanquée de pontons qui s’étire de toute sa longueur vers la mer et l’Amérique.« Cette espèce de construction avec son arête sublime et toute espèce de pentes magnifiques.« Et ces grands fleuves en sens contrarié de part en part qui donnent vie à l’épouvantable mécanique.» Peuples, vous pouvez vous faire un Paradis.Vous pouvez, joignant toutes vos races « interlopes », faire un peuple nouveau et jouir en paix de votre héritage.Soyez 1’ « ingénieur ébloui qui regarde et qui prend compte de la situation de l’Europe ! » Nous le répétons, un poème ne développe pas des arguments, mais pour cette raison il repose nos esprits, de temps à autres, des discussions politiques.On oublie l’acuité des griefs immédiats , .1 V 1 180 la nouvelle relève et les énigmes des équilibres de forces ou des zones d’influences, pour retrouver les éternels problèmes moraux, humains, que toute société a dû résoudre.Voyant les choses toutefois de plus haut, on les voit peut-être de manière plus réellement pratique.Le réalisme intéressé n’est-il pas souvent, finalement, à courte vue ?Claudel nous rappelle que les nations d’Europe sont de pauvres êtres routiniers ou effrayés, mais qui, comme les individus humains, sont confusément à la poursuite d’un peu de grandeur.Certes le fou qui allume l’incendie doit être mis hors d’état de nuire.Mais tous les peuples, comme tous les humains, savent qu’ils sont, à chaque instant de leur existence, candidats à la folie ainsi qu’à la mort.Aussi ne prendront-ils pas à l’égard du mégalomaniaque une attitude eux-mêmes de mé-galomaniaque.Pour vaincre le danger et la crainte, il ne suffit pas de punir l’instrument du cataclysme, il faut transformer les conditions qui ont rendu possible la folie d’une nation.Les autres doivent se rendre compte qu’elles ont couru des risques mentaux à peine moindres seulement.Or la guerre présente aurait eu sa fonction horrible, si elle persuadait les peuples de l’imperfection des rapports qu’ils entretenaient par le passé.La crise permettrait de repartir à pied d’œuvre.Puisque les subdivisions extérieures ont entretenu de perpétuelles méfiances, des rivalités, ou, chez certains, des complexes d’infériorité et des craintes de persécution, pourquoi ne pas essayer d’une coopération ?Bien entendu, 1 ab- SUR UN POÈME INÉDIT DE PAUL CLAUDEL 181 sence de murailles ne constitue qu’un commencement.Une union véritable serait un fait actif et se baserait sur une évolution morale.Mais l’oubli des murailles, et il se trouve qu’elles sont par terre, réalise le premier pas indispensable.En somme, dans son tableau des nations en guerre, Claudel a évité deux écueils contraires, où se heurtent tant de considérations politiques au sujet de l’Europe de demain: il n’absout pas le peuple qui a été l’incendiaire de fait, mais il ne blanchit pas puérilement ses voisins.Dans une lapinière aussi piètrement organisée, il était inévitable que le feu prit un jour quelque part.Raser un seul terrier ne nous donnerait que la paix de nos illusions.On comprend que dans A pied d'œuvre, le problème essentiel, celui de l’organisation de demain, n’est même pas touché.Mais si l’on admettait qu’à un problème international, il faut une solution internationale, au moins une idée un peu nouvelle serait cherchée.Alors que tant de politiques déçus nous offrent de revenir, non pas même à 1939, mais à 1914, un poète, dans une langue inspirée, nous exhorte, si nous voulons survivre, à trouver enfin du meilleur.Et il souligne que certaines conditions, préliminaires à notre relèvement, nous sont données en fait.Les politiques modernes se flattent de ne pas ignorer la géographie.Essayons donc, pour une fois, de penser une géographie internationale.Attendons-nous ensuite à bien des erreurs et des recommencements, mais du moins dans la direction de ce christianisme universaliste, auquel les démocra- 182 LA NOUVELLE RELÈVE ties font si bruyamment profession de croire.Un seul peuple, une seule communion d’esprits, pour réaliser une œuvre unique.De même, toutefois, que sur le plan de la famille ou du cercle d’amis, l’union ne se cimentera que sur la base de différences, où s’expriment des possibilités complémentaires.Là encore, le poète évite une redoutable utopie, celle d’organisateurs qui voudraient imposer artificiellement une langue uniforme, une organisation uniforme à la fédération.Nul ne sait quelle unification, finalement, sortirait de la vie en commun, mais, au départ, la coopération devrait naître de la diversité.Il est réconfortant de constater que ces paroles de sens et de beauté, A pied d’œuvre, aient été dites dans l’un des pays, qui serait le plus excusable de ne pas voir les choses de haut et de devenir cruel, par peur du fou dont il a subi les violents assauts.Le cas de Claudel cependant n’est pas isolé.L’une des fonctions des comités intellectuels de la résistance, en effet, a été, tout en appelant les jeunes au sacrifice, de les aider à mieux comprendre pourquoi ils offraient leur vie.Elle leur faisait espérer un demain plus juste, plus humain, dans des termes qui, selon les auteurs, variaient de l’idéal religieux, à l’achèvement d’une dignité morale ou d’une émancipation sociale correspondant aux réalités du monde moderne.Ce qui apparaissait essentiel, toutefois, c’était de marquer, qu’une fois la guerre terminée, la véritable tâche restait à entreprendre.Madeleine Francès. POÈMES MÉTAPHYSIQUES CHOSE La chose.Je dirai la chose informe et basse, Ou haute comme les montagnes, L’obstacle, La dureté, Depuis la boue jusqu’à Dieu.Et après la chose et la personne Je dirai cet ange de lumière Qui plongea aux enfers pour y trouver une [jeunesse désespérée, Pour être le désordre, Satan, celui qui ne va jamais en arrière.OBJETS Posé sur lui-même, En lui-même englouti, Sortant de lui-même, Envahissant, Voici l’objet, Le fond sans fond, Le petit soleil foudroyé Présent, absent, Il joue à cache-cache avec mes yeux et mon esprit, Eux-mêmes images, Sortant de moi pour être l’autre, 184 LA NOUVELLE RELÈVE Sortant de l’autre pour être moi, Me dépassant, dépassé par moi, Identique à moi, éternellement autre.Voici l’eucharistie des sens, La trinité réalisée, Le baptême dans cette essence, Et la Parole incarnée.Grands objets, la montagne et la mer, La pyramide du désert, La voûte des églises romanes, Et les natures mortes de Cézanne; Petits objets voisins des larmes, Telle marguerite des champs.CHOSES ET ÂME Closes pour les rayons des yeux, dures au choc Du bâton, défendant à l’esprit qu’il pénètre, Je sens le dur refus de ces portes de l’être, Et le diamant éteint dans l’enceinte du roc.Si près que je puis être au bord de vos secrets, Je sentirai toujours entre nous un espace, Néant que rien n’emplit, vide que rien n’efface Et les espoirs jaillis retombent en regrets.Mais le miroir brisé laisse voir le soleil Qui résorbe en son feu le vol vif des nuages, Et l’oiseau de nuit sort ébloui de sa cage, Ayant percé soudain la coque du sommeil. POÈMES MÉTAPHYSIQUES 185 PETIT SOLEIL FOUDROYÉ Chose, petit soleil foudroyé, Rose dans l’acte de s’effeuiller, Mystère offert, parole tue, Mi nuage et mi statue, En vain le regard s’évertue.DIALECTIQUE AUX DIALECTICIENS Le dialogue lui-même n’est qu’un des interlocuteurs.Il se répercute entre deux silences, Comme la course du soleil entre deux nuits.Les Muses sont filles de la mémoire et du silence Et si je parlais toute seule, qu’aurais-je à dire ?Béni soit le désert où la voie s’enfonce, La borne de la nuit.Je sors de l’extase et je rentre dans l’extase, Puisque l’extase est en soi.Si je discours, c’est qu’il y a quelque chose de [supérieur au discours.La source est la profonde terre d’où je sors, Et l’océan vers où je vais, Aux vagues plus nombreuses que les cercles aux [racines des vieux chênes, Au centre mouvant, Vieil et jeune océan, père et fils des fleuves, Lui, l’éternel discoureur sans discours, Le labyrinthe parfait. 186 LA NOUVELLE RELÈVE Montagnes, Pyramides, grandes sœurs des labyrinthes, Premiers objets, Deuxième syllabe du grand iambe, essor.CONTRAIRES EN HARMONIE I Le pas fait jaillir le silence, Et les ténèbres sont plus denses Autour des hauts lampadaires.II Le golfe d’ombre tout saupoudré de lumière, Le gouffre du silence élargi par le cri, Et le miroitement soudain approfondi Du son le plus profond sous la note légère, L’ébène surplombant un visage pâli, Le jeu du clair-obscur, la pleine douce-amère, Le plaisir qui s’enfuit ou passe en son contraire, Le brouillard lumineux du temps évanoui.SOUVENIR DE SILS MARIA Vagues, Votre bruit éternel en vain vers l’astre, Montagnes, Vos vagues immobiles en vain vers le ciel, POÈMES MÉTAPHYSIQUES 187 Anges repliant vos ailes, lions couchants, démons [matés, Sur la ligne du temps soldats fusillés, Car je t’aime, Cime, Cible impossible, O éternité.Jean Wahl L’ARTISTE ET SA PERSONNALITÉ 1 La personnalité des artistes m’a toujours vivement intéressé.Depuis de nombreuses années déjà, j’ai éprouvé le charme de leur amitié, mais par le fait même de ma profession de psychiatre, j’ai été surtout intrigué par le côté psychologique des problèmes de leur vie.La question psychologique m’est si inhérente que je demeure et agis en psychiatre non seulement à mes heures de travail, mais même le soir quand je retrouve ma famille et mes amis.Et je puis vous assurer que ceci m’a causé plus d’un souci, mais nous avons tous des lacunes, et celle-ci est une de mes principales.Ce problème me hante également: Les artistes sont-ils vraiment des êtres extraordinaires ?On répète que les artistes sont étranges et l’on va même jusqu’à dire, détraqués.De célèbres scientifiques ont disserté abondamment sur la question.Ils ont analysé l’épilepsie de Van Gogh et la schizophrénie de Schumann.Ils ont étudié la tuberculose de Chopin et la paralysie générale de Nietzsche et ils ont spéculé sur l’équilibre sexuel de Shakespeare et de Léonard de Vinci.Il y en eut même pour généraliser et conclure que le génie est un malade, et l’artiste moderne, un schizophré- 1 Conférence faite à la Federation of Canadian Artists.Décembre 1943. l’artiste et sa personnalité 189 nique.D’après mon expérience personnelle, je dois avouer avoir rencontré parmi mes amis qui sont artistes, des êtres anormaux.Mais sûrement pas en plus grande proportion que parmi mes amis qui ne le sont point.Vu ma considération pour l’opinion publique et les artistes, et qu’il m’arrive aussi de ne pas me fier aux scientifiques, j’ai cru devoir résoudre le problème par moi-même et aller à la recherche de la vérité.Les artistes sont-ils anormaux ?Sont-ils neurotiques ?Que sont-ils ?J’ai voulu étudier la question de façon sérieuse et objective.J’ai tenté d’analyser directement la personnalité d’un groupe d’artistes en me servant des mêmes épreuves psychologiques dont on se sert actuellement dans les cliniques et qui sont acceptées comme probantes et décisives.Je fus aussitôt surpris en m’apercevant que bien que chacun d’entre eux révélât distinctement ses caractéristiques individuelles et sa personnalité, ils aient pourtant des traits communs qui en faisaient une classe à part, différents de l’être intelligent ordinaire, et différents aussi de l’anormal, du neurotique ou du schizophrénique, et j’en fus vraiment satisfait.Maintenant je pourrais rendre mon « diagnostique ».Les artistes ne sont pas des êtres ordinaires ni des neurotiques .Que sont-ils alors ?Voilà .Ils sont: des artistes.Comme toutes les données recueillies pouvaient être converties en statistiques et que chaque réaction aux épreuves pouvait se traduire mathéma- 190 LA NOUVELLE RELÈVE tiquement, il me fut possible de dresser un psychogramme duquel je puis déduire ce que je crois être l’essence de la personnalité de l’artiste.Avec ces données devant moi, j’ai rédigé mon rapport dans le même jargon qui caractérise mes diagnostiques professionnels.Et voici ce rapport: LE PSYCHODIAGNOSTIQUE L’artiste est un être d’une intelligence supérieure; sa pensée est profondément théorique et abstraite; il est intellectuellement ambitieux et agressif.Il possède une aptitude remarquable à réaliser ses projets individualistes et une surprenante facilité à choisir les moyens d’y parvenir.Il surplombe tout ce qui est concret et brutal au point de ne s’adapter que très mal aux réalités de tous les jours.Sa vie intérieure est intense, son intuition très exercée, sa mentalité est créatrice et constructrice, et sa fantaisie domptée.Son contrôle intérieur de pair avec sa maîtrise intellectuelle puissante, mais non restreinte, neutralisent sa sensibilité qui autrement serait incontrôlable.Sa sensibilité, pourtant, ne l’aidera pas à frayer en société, et il ne pourra pas s’adapter aux conventions sociales parce qu’il est incapable d’en comprendre la nécessité ainsi que les droits et sentiments d’autrui.L’artiste ressent certainement le désir de s’adapter à son milieu, mais ne pourra jamais réaliser pleinement cette espérance.Et ainsi, parce que sa tentative d’adaptation à la société a échoué, il voudrait que la société elle- l’artiste et sa personnalité 191 même s’adapte à sa conception.Bien qu’il soit peu capable de comprendre les autres, il tient à être compris et considéré.Il peut réprimer assez bien sa tendance à extérioriser ses émotions.On ne peut pas dire que ses sentiments manquent de constance, mais il est plutôt porté à s’en servir pour développer et enrichir sa vie intérieure que pour réagir immédiatement devant les circonstances.Pour terminer, je dois ajouter qu’il est poursuivi constamment par une inquiétude indéfinie qu’il cherche à calmer et à analyser par spéculation.* * * La pensée humaine se traduit en action, tant par incitations extérieures qu’intérieures ; en premier lieu elle sera causée par réactions, et par spontanéité dans le second lieu.La plupart des gens pensent, les uns avec plus de réactions, les autres avec plus de spontanéité.C’est une façon de déterminer les êtres qui vivent dans l’intra-tension de ceux qui agissent par extra-tension.Après enquêtes sur des artistes montréalais, j’en suis arrivé à conclure que la plupart d’entre eux sont dans cette catégorie sans prédominance qu’ont définie les psychologues; ce qui signifie que leurs pensées sont vives, (très vives, je devrais dire), devant les incitations extérieures quelles qu’elles soient, psychiques et physiques, sensibles et sentimentales, mais tout aussi bien, ils sont doués d’assez de vie et d’énergie intérieures 192 LA NOUVELLE RELÈVE pour actionner par lui-même le système complexe de la pensée.Cela revient à dire que non seulement l’artiste n’attend pas les occasions mais exerce ses aptitudes intellectuelles à tout moment.Son esprit cherche les problèmes à solutionner : il se pose des questions et il scrute l’avenir.Pour lui, le présent n’existe pas, il vit dans l’avenir qui peut seul répondre à son imagination.De simples réactions ne le satisferont pas, il lui faudra en plus faire preuve d’indépendance.Pour l’artiste, l’univers n’est pas une question de fait.Il reçoit l’évidence et possède le sens des valeurs comme tout le monde, (dois-je dire), mais sa faculté de coordination le pousse à convertir ce qui est évident en original.Il ne prend pas l’actualité objective des choses comme principe de pensée et d’action, il préfère en étudier les transformations, sélections et les opinions qui répondent mieux à ses dispositions personnelles.La pensée de l’artiste, par le fait même qu’elle est créatrice et productrice, tend plus vers la synthèse que vers l’analyse.Bien qu’il puisse concilier logiquement et créer l’unité entre des concepts disparates, sa pensée va plus loin que ce domaine qui consiste principalement en logique pure, subordonnant indirectement la pensée à l’action, Ces qualités de l’intellect pour être vraiment créatrices et originales doivent être secondées par une intelligence très développée.Tout grand artiste doit posséder, en d’autres termes, un degré supérieur d’intelligence.L’artiste donc, doit posséder à un haut degré les deux, intellect et L’ARTISTE ET SA PERSONNALITÉ 193 intelligence, car l’intelligence seule ne suffit pas.Ce n’est qu’un médium, un outil par rapport à ses facultés supérieures.Comme un pinceau de qualité est essentiel au grand peintre; tout grand artiste n’a aucun doute sur son intelligence; il est intelligent par nature.Les grands innovateurs sont à la fois intellectuels et intelligents.Ce sont les deux principes de création; rien ne peut alors enrayer la spontanéité et sans elle aucune création artistique originale n’est possible.J’ai noté, dans mes fiches, plusieurs traits de spontanéité et je crois qu’il serait utile de s’arrêter un instant sur ce point de double importance, qui est sans doute la clef de la personnalité de l’artiste aussi bien que celle de tout être humain.Si on me demandait une définition de la spontanéité je répondrais simplement qu’un caractère spontané se sent à l’aise avec ses incitations intérieures.Je tiens à être bien compris sur ce sujet.Je ne dis pas qu’être spontané, c’est suivre aveuglément ses inclinations, ses désirs et ses passions.Cela n’est qu’impulsion, et toute création est impossible à l’impulsif, parce que les impulsions sont les énergies qui se dispersent aveuglément, et que seul le contrôle par l’intelligence peut rendre utiles.Très souvent l’artiste doit les canaliser vers des expressions et des diversions nouvelles, car sans cela, d’autres impulsions plus intimes à l’individu sont contrariées et étouffées, et cet état stérilise l’esprit, à moins de posséder une spontanéité naturelle.Une pensée constante, originale et créatrice ne 194 LA NOUVELLE RELÈVE peut s’extérioriser sans une forte dose de spontanéité.Il faut en déduire que l’artiste doit être pleinement conscient, aussi bien de ses talents que de ses défauts.C’est le seul moyen de ne pas se fourvoyer.Contrairement à ce que plusieurs croient, non seulement un contrôle conscient n’empêche pas la création mais en plus l’excite et l’enrichit.Sans doute il s’agit d’un équilibre difficile à obtenir.C’est pourquoi il y aura toujours différentes qualités d’artistes.Les uns ne se penchent que sur leurs lacunes ; les autres, plus nombreux cependant, ne s’en tiendront qu’à leurs talents.Une connaissance approfondie de nos incitations intérieures nous rend aussi maîtres de nous-mêmes que possible.L’inconscience, surtout chez les êtres d’une vie intérieure intense, peut les amener au refoulement qui rend toute création et extériorisation difficile.Car en effet le refoulement n’étouffe pas le désir, la passion, la haine ou l’amour.L’artiste qui se refoule se méconnaît tout simplement.Il prétend que tout est bien au moment même ou tout peut être mal.Se refouler, c’est croire qu’on ne doit pas lutter, justement lorsqu’on le doit.Les impulsions refoulées nuisent, saccagent, détruisent la sincérité en empêchant le légitime développement de la personnalité, et en formant une notion fausse du moi.Cela peut créer un sentiment de privation ou de pessimisme en anticipant des échecs futurs, et en dénaturant les succès; le contraire est tout aussi possible, en se croyant un génie quand on ne l’est pas, comme le croit l’artiste frustré qui * l’artiste et sa personnalité 195 se prétend un génie méconnu sous prétexte qu’il devance son époque.D’ailleurs il est évident que le vrai génie vit toujours en avant de son temps et qu’il en est conscient.Mais l’appréciation de sa propre valeur ne le sépare pas de la société.Il va à l’assaut, luttant contre tous et tout, sans répit, à la recherche de nouvelles valeurs intellectuelles et esthétiques.Le défaut de spontanéité stérilise la puissance de création et d’originalité de l’artiste.Il en vient à se surbordonner à l’opinion publique.Il travaille, un œil sur son esquisse et l’autre sur la galerie.Son esprit se préoccupe autant de son œuvre que de la critique qu’il redoute ou défie.Il cherchera l’originalité et ne trouvera que déviation, ou encore il fera des concessions et se condamnera à la stérilité.Toujours il rejettera le blâme de sa faillite sur autrui, justement parce qu’il redoute faussement d’être humain comme tout le monde.Tout ce qui est artistique est original.L’objet d’art est à la fois une pièce matérielle et un vase plein de valeurs intellectuelles et esthétiques.Ceci nécessite un effort méritoire, fait de souffrance et de joie.L’effort est requis parce que la conception est moins une vision, qu’une vague appréhension de l’œuvre que complète une puissante énergie.L’artiste ne peut trouver satisfaction à son impulsion créatrice par le seul processus de la conception, il lui faut, en plus, la réalisation de son désir, de son besoin dans le domaine particulier de la matière.Le phantasme, en atteignant le concret, se clarifie et se précise, 196 LA NOUVELLE RELÈVE pour ensuite matérialiser son désir de création, et atteindre ainsi la sincérité.Ceci est sans doute pénible, mais, par contre, est à la fois une source de félicité et de contentement à trouver la solution et à surmonter les difficultés.La fantaisie de l’artiste enrichit sa conception personnelle du monde des réalités, d’ordres différents.Cette même fantaisie lui permet d’introduire dans la choquante et brutale réalité de la raison et de l’action, une explication aussi réelle mais subjective.La conscience d’ajouter de la nouveauté et de la valeur à la conception positive du monde, par sa propre spéculation, est certainement l’une des plus excitantes expériences de l’homme.Pour être original, il faut être le principe, et on y réussit que dans la lutte avec la réalité de tous les jours.L’originalité, cependant, entraîne des responsabilités.L’artiste moderne n’est plus l’innovateur anonyme du moyen âge.L’originalité peut en plus conduire à la solitude, et c’est une inquiétante perspective pour n’importe qui, artiste ou non.La solitude n’attire personne.La sincérité intérieure, pourtant l’une des principales conditions de la fécondité, pousse à la retraite et à la solitude.Pas nécessairement une solitude physique à laquelle l’artiste peut être indifférent et qu’il peut même désirer, mais une solitude spirituelle consistant dans l’impression que sa vie est sur un niveau différent de celui de son entourage, et que ses problèmes et ses préoccupations, envahissant son esprit, sont minimes ou incompréhensibles, et l'artiste et sa personnalité 197 le plus souvent matière à risée.Comme tout ce qui est créé répugne au néant, ainsi la nature humaine redoute cette solitude.C’est pourquoi l’adaptation sociale se fait le plus souvent « ipso facto » et sans choc.Nous croyons trouver le bonheur en préférant à notre sincérité personnelle, les conventions et le niveau de culture de notre entourage.L’artiste de création, précisément pour cette raison, ne pourra jamais se conformer à ces conventions, à cause de sa nature même.Et ce qui n’est pas pour améliorer sa condition, c’est sa tendance, son désir, son besoin d’ajouter à sa conception du monde, des réalités et des valeurs nouvelles.Il vise à adapter le monde à sa conception plutôt qu’à s’y conformer lui-même.L’artiste doit se charger des responsabilités de son travail, et pour ce, ignorer l’opinion publique, car le public est conservateur, il redoute les innovations; comme le vieillard qui craint d’être dérangé ou de perdre sa place, il a la phobie du nouveau.On accepte que difficilement les œuvres comme les théories nouvelles parce qu’on en reçoit un premier contact qu’avec un sentiment d’inquiétude, de gêne très proche de l’anxiété.La personnalité, qui, par son impression de liberté et sa spontanéité créatrice, possède de l’originalité et des valeurs nouvelles, et sent un désir impératif de les extérioriser et de bâtir son propre monde selon sa nature, doit lutter pour cette conception nouvelle du monde et de ses réalités, et s’y sacrifier, s’il le faut.Il lui faut même, jusqu’à 198 LA NOUVELLE RELÈVE un certain point, accepter les réclusions et renoncer au pain quotidien pour lequel on est supposé se battre aujourd’hui.Ceci nous amène à la sérieuse question toujours très débattue des relations personnelles de l’artiste; ou, si vous préférez, de l’artiste et son milieu.Ses contacts sont sûrement irréguliers, ils ne s’établissent pas par le moyen ordinaire de l’amitié (évidemment je parle de l’artiste créateur et dynamique, le seul vrai artiste pour moi ; les autres ne sont qu’artisans ou techniciens).On se blâme l’un l’autre de ce malentendu; le public rejettant la faute sur l’artiste, et l’artiste sur le public.Comme dans toute règle il y a des exceptions, il existe des artistes indépendants, mais je parle ici en général.Serait-il présomptueux de croire qu’on peut expliquer psychologiquement le phénomène général du manque de compréhension entre le public et l’artiste innovateur, dynamique ?Je ne le pense pas et vais essayer d’expliquer mon point de vue.Si j’y réussis (et je me permets d’être sceptique à ce sujet), ce me sera une grande satisfaction.L’artiste, comme tout être humain, recherche affection et approbation, et aussi un peu de considération.Devant notre culture occidentale, mécanique et pseudo-scientifique, où seuls, le réussi et l’utile comptent, il lui est très difficile d’éviter l’influence puissante de ces facteurs et il tient à sa part du festin qui lui permettra de recevoir la considération qu’il mérite en fait.Mais il lui l’artiste et sa personnalité 199 arrive de vivre dans un milieu qu’il sent réprobateur, et, naturellement, il se défie pour pouvoir mieux se défendre.Il sent le monde hostile parce que son cosmos subjectif intérieur est plutôt différent de la conception conventionnelle du cosmos objectif extérieur.Parce que son échelle des valeurs est différente, sa conception l’est aussi.Il voudrait influencer son entourage en faisant accepter ses découvertes.Pour moi cela signifie « ipso facto » l’abandon de tout espoir de considération.Il prétendra alors qu’il ne s’arrête guère à cette considération, ce qui est entièrement faux.Le motif qui pousse l’artiste à renoncer à la faveur populaire est l’originalité de ses idées et de ses expressions qui, par nature, est impulsive et révolutionnaire, tandis que la masse recherche une constante uniformité.Elle craint toute modification possible et se sent humiliée par toute tentative de troubler la paisible jouissance de ses habitudes ordinaires.Maintenant vous serez d’accord avec moi, comment pourrait-on obtenir la bienveillance de la masse que vous bouleversez ?Cette situation est pénible car personne ne peut supporter de vivre dans un monde qui lui est hostile, pour la simple raison que ceci lui procure un sentiment d’incertitude, d’angoisse et d’insécurité.En effet, l’artiste recherche la constance et la quiétude, conditions normales d’une vie d’artiste créateur.En de telles circonstances, l’artiste a une double alternative; soit qu’il abandonne son public pour se retirer dans sa tour d’ivoire ou qu’il devienne 200 LA NOUVELLE RELÈVE agressif et s’efforce d’attirer l’attention et l’admiration par tous les moyens imaginables.A mon avis ces attitudes sont toutes deux blâmables et dangereuses, parce qu’elles impliquent une trop grande animosité et un manque de sincérité absolument essentielle à une vie heureuse et productrice.Et aussi parce qu’il détourne l’artiste, et de lui-même, et du monde.Sa vie personnelle et son œuvre en souffriront donc.L’artiste se sent impopulaire quand il a besoin d’appui.La retraite et la provocation sont des attitudes réactives, fonctionnant comme moyens de défense pour nous protéger contre cette crainte de ne pas obtenir ce dont nous ressentons le besoin.Ceci supprime la spontanéité essentielle sans laquelle aucune œuvre originale ne serait compréhensible.Il arrive quelquefois que nous ayons une telle préoccupation à faire triompher nos moyens de défense que nous réservons une place infime à nos activités principales, avec ce résultat que la création devient très ardue et plus pénible.L’artiste deviendra alors figé et stérile.La réclusion et le défi non seulement ne le réconforteront que de façon mitigée envers cette crainte d’impopularité et cet échec à obtenir l’approbation, mais encore ils le priveront de quelque chose de plus essentiel : la sincérité intérieure et la spontanéité, conditions essentielles de création.Cette situation enfante des sentiments de défaitisme et d’aigreur — attitude très fréquente chez l’artiste — et qui font partie des lacunes dont je vous ai entretenus auparavant.Ces sentiments l’artiste et sa personnalité 201 négatifs sont généralement méconnus et n’apparaissent jamais ouvertement.Ils déséquilibrent l’esprit de l’artiste parce que, en se sentant frustré de l’appui des autres, il se confine à ses illusions qui lui donnent très souvent une fausse conception de lui-même.Selon que son esprit a été plus ou moins faussé, le mythe de l’admiration le poursuivra dans la réalité ou seulement dans le domaine de sa fantaisie, réglant ainsi sa fécondité.Très souvent d’autres traits que ceux-là ralentiront plus sérieusement sa production.Parmi ceux-ci le plus dangereux pour l’originalité est la tendance exagérée à la perfection.Plusieurs qui deviendraient de célèbres artistes sont stériles à cause de cette tendance.Quelques-uns s’aventurent même à identifier l’habilité à l’originalité, une activité ardue avec une réelle activité artistique.Je ne veux aucunement déprécier la valeur de la technique dans l’œuvre d’art.Bien au contraire, l’habilité comme l’intelligence sont absolument essentielles à toute œuvre artistique, mais tous deux ne devront être que des instruments au service d’une plus intense activité d’imagination créatrice.Je crois que tout bon artiste possède une excellente technique, mais cette qualité, naturelle chez lui, est acceptée comme fait accompli.Très fréquemment il découvrira de nouvelles techniques tout à fait à son insu, car il aura l’esprit préoccupé à la solution et l’expression de sa pensée créatrice.L’artiste moderne se sentira alors en conflit perpétuel avec son public.Règle générale, la 202 la nouvelle relève réaction de l’artiste s’adaptera-t-elle à cette idée ?En d’autres mots, l’artiste réagira-t-il de façon constructive, et conséquemment, réussira-t-il à obtenir l’approbation et l’appréciation qu’il mérite pour son effort à enrichir notre monde de nouvelles valeurs ?La réponse est négative ; car très souvent son inaptitude à s’adapter à une telle situation ne fait qu’augmenter son infécondité et aggrave de plus en plus ses relations avec le public.Quelquefois les déboires, nés de son incompréhension sont si grands ou cette façon de réagir si fausse qu’il se suicidera (soit dit au figuré).Dès qu’il abandonne tout espoir de compréhension il tentera sans relâche de provoquer l’admiration.Pour y parvenir il ira même jusqu’à faire le sacrifice de son originalité, il se détournera de plus en plus du monde et de lui-même et s’abaissera au niveau de la masse, en faisant toutes sortes de concessions (tout en gardant une rancune et un ressentiment intérieur).Ou encore il peut succomber à une illusion chimérique de lui-même au point de flatter l’opinion publique et d’agir avec une grande fatuité, ce qui aura pour effet de paralyser de plus en plus son originalité, et son seul souci consistera à attirer l’attention par tous les moyens imaginables, même le fait de casser les pots.Les masses sont à un degré peu élevé de sensibilité, elles réagissent comme des enfants.Elles sont toujours un peu en arrière et toujours un peu en retard, mais comme des enfants ; le public est beaucoup plus sensible que nous pouvons géné- l’artiste et sa personnalité 203 râlement l’imaginer, bien qu’en des circonstances particulières, il peut riposter de façon imprévue et étrange.Le public est susceptible à la répulsion et réagit immédiatement avec rage et mépris quand il se sent négligé ou défié.Parce qu’il a besoin de sécurité et de stabilité, il craint quelque peu le nouveau dans l’ordre des valeurs.Ceci ne s’applique pas bien entendu au domaine de la technique et de la science appliquée.Il n’hesitera certainement pas à se procurer la meilleure limousine, le frigidaire le mieux équipé, et songera même à la voiture de demain, mais il n’achètera point facilement les peintures de nos contemporains.Quelle en est la raison ?C’est que les valeurs esthétiques sont spirituelles et qu’elles ne peuvent être expliquées, mais simplement éprouvées.Pour être acceptées il faudrait les aborder avec sympathie, ou pour se servir d’un mot très scientifique, avec « empathie » et une bonne part de bonne volonté sans aucun doute.A mon avis, il est bien téméraire d’attendre du public une compréhension adéquate (qui consisterait en une appréciation) des nouvelles valeurs esthétiques si l’artiste ne le rend pas lui-même avec empathie.D’après moi, il serait préférable à l’artiste d’approcher son public de façon paternelle ou bien comme l’instituteur moderne enseigne à son élève: en respectant son jugement, en le laissant s’instruire par lui-même en excitant seulement son intérêt.Si nous voulons intéresser le public dans l’évolution moderne de l’art et ses aspects, il faut corn- 204 LA NOUVELLE RELÈVE mencer à préparer l’éducation du peuple dans ce sens, en donnant aux jeunes l’enseignement nécessaire et en développant leurs tendances et leurs aptitudes artistiques, au lieu de les contrarier comme il arrive assez souvent.On doit s’occuper de ce problème dès les études primaires, il est facile d’imaginer le résultat magnifique qu’atteindraient de jeunes artistes convaincus qui, tour à tour, iraient exposer leurs œuvres dans les écoles et universités.Je ne préconise pas l’enseignement de la technique aux jeunes étudiants, cela est un tout autre problème ; ce qu’il faut, c’est savoir apprécier l’art.Je suis persuadé que le degré de civilisation d’un pays ne se mesure pas par son niveau scientifique et technique, mais par sa faculté de découvrir et apprécier les valeurs humaines, surtout les valeurs esthétiques.Si vous êtes de mon avis, comme je le souhaite, c’est votre devoir impérieux et catégorique de soutenir une telle innovation.Nous en éprouvons un besoin urgent.Miguel Prados. DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE Les journaux français ne se vendent pas encore au Canada.Il reste intéressant de publier sur la France une documentation plus complète que ne nous le communiquent les agences.Et, comme en France la crise du papier réduit les périodiques à leur plus simple expression, ceux de Suisse, qui ont gardé leur format d’avant-guerre, continuent à nous apporter des renseignements difficiles à trouver ailleurs.Je voudrais en extraire quelques précisions sur la controverse de l’épuration, et sur le rôle des catholiques.I LA CONTROVERSE DE L’ÉPURATION Pour comprendre l’exaspération des combattants, il faut se rappeler les atrocités commises par l’occupant.La France de 1943-1944 a été livrée à une horde de bandits.Après l’échec de ses tentatives pour amadouer les populations, l’envahisseur, comme ailleurs en Europe, avait abjuré toute contrainte.Le cas d’Oradour-sur-Glane n’est qu’un exemple entre vingt autres.La Liberté de Fribourg (4 novembre 1944) relate une visite en Savoie : « Je me rendis chez l’évêque de Saint-Jean de Maurienne.En chemin, un nouveau spectacle se 206 LA NOUVELLE RELÈVE présente à nos yeux et que je ne croyais pas revoir: celui de pauvres gens traînant qui un petit ballot de linge, qui un petit char à main où, hâtivement, avaient été jetés quelques effets.Les premiers renseignements arrivèrent, qui précisèrent tragiquement les choses: les Allemands étaient redescendus vers un petit village de quelques centaines d’habitants, Termignon, l’avaient mis au pillage, et l’on sait ce que cela veut dire, car même les femmes et les jeunes filles n’y avaient point échappé.Ils donnèrent une heure aux habitants pour quitter leur village, qu’ils incendièrent.« Je me dirige vers l’évêché.L’évêque me reçut.C’était un homme de 82 ans, au regard très doux, mais voilé de tristesse à la pensée de toutes les souffrances qu’endurait la population.« Monsieur l’abbé, dites-leur bien, là-bas, combien nous sommes pauvres.Sur 40.000 diocésains que j’ai, 18.000 sont complètement sinistrés ! Des milliers d’autres n’ont plus que le strict nécessaire pour vivre précairement.Vingt-et-une de mes 86 paroisses sont complètement ravagées, pulvérisées.Et beaucoup de gens ont vu des membres de leur famille, des amis, disparaître.» L’évêque fit là une pause, puis reprit : « J’espérais que mon grand âge me vaudrait d’éviter les horreurs les plus inimaginables, les crimes les plus atroces, de toucher leur cœur par tous les arguments que je pourrais trouver.Rien n’y fit et des innocents moururent dans des souffrances horribles contre lesquelles nous ne pouvions rien.rien.Et DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE 207 combien de choses pourrais-je vous raconter, comme par exemple .» Et il me dit quelques-unes des atrocités d’une barbarie sans nom qu’il vit commettre devant ses propres yeux, et que la décence m’empêche de relater ici.Vers la fin, sa voix se mit à trembler et je vis des larmes couler sur son visage ridé.Cet évêque de 82 ans pleurait devant moi.» Toutes les lettres, tous les textes reçus retracent le même tableau.Il est peu de familles qui ne comptent un prisonnier, un déporté, et souvent un martyr.D’où l’unanimité qui s’est faite contre l’ennemi, et contre la poignée d’individus tarés qui l’ont secondé jusqu’au bout.Dans les premiers remous de la libération, il a pu s’ensuivre des excès.Des comités sans mandat ont procédé à des exécutions sommaires; l’irritation aboutissait, par une pente naturelle, à réclamer une épuration sans limites.C’est contre cette tendance que s’élevait François Mauriac, dans un article du Figaro: « Certaines grandeurs sont communes aux époques de révolution: l’An I de la délivrance a vu se lever les mêmes soldats que l’An II de la liberté.La Marseillaise, qu’avait usée un siècle d’orphéons et de fanfares officielles, est redevenue ce jeune chant enflammé, inventé de la veille par les Volontaires.« Mais les temps de révolution se reconnaissent à d’autres signes.Aujourd’hui comme alors, ce sont les Français les plus affamés de justice qui risquent d’être soupçonnés d’injustice.Dès 1792, 208 LA NOUVELLE RELÈVE l’affreuse accusation de « modérantisme » désigne d’avance à la mort André Chénier qui n’accepte pas que le glaive de la loi frappe au hasard.« C’est de cela, pourtant, qu’il s’agit.Nous voulons, nous exigeons le châtiment des coupables, non celui des suspects; et nous ne faisons pas bon marché de la vie de la liberté des innocents.« Il existe des crimes définis, sur lesquels aucun désaccord n’est imaginable.Mais les accusations vagues et, si l’on peut dire, sans contours, qui planent sur une foule de citoyens et dont les Marat nourrissent leur verve, voilà l’un des pires malheurs qui puissent frapper un peuple déjà accablé d’autant de misères que l’est le nôtre .« Si l’amnistie doit être accordée, elle le sera sans aucune autre raison que l’exigence et que l’intérêt de la nation.Du même coup, des coupables échapperont peut-être au châtiment, mais des innocents seront délivrés: ainsi la justice gagnera d’un côté ce qu’elle perdra de l’autre.Que nos jacobins, alors, se consolent en se rappelant que beaucoup de nos martyrs ont prononcé en mourant des paroles de pardon qui, à travers les bourreaux, atteignent leurs frères égarés.» A quoi Combat répondait (et voici la thèse opposée, exprimée avec la même dignité) : « Nous ne sommes pas d’accord avec M.François Mauriac.J3ien des choses de son article du Figaro ont notre approbation.Nous ne croyons pas nécessaire de tuer nos concitoyens au coin des rues ou de diminuer l’autorité d’un gouver- DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE 209 nement que nous avons spontanément reconnu.Mais il ne faut pas que ce juste sentiment nous entraîne à déprécier notre propre action et à renoncer au plus durable de notre espoir.« Il y a certainement un malaise dans les esprits français.Mais nous n’y voyons pas les mêmes raisons que M.Mauriac.Peut-être, en effet, y a-t-il aujourd’hui, dans notre pays, des gens qui ont peur .Mais il y a aussi d’autres gens qui s’inquiètent à l’idée que, peut-être, cette nation n’a pas encore compris que, trahie par certains intérêts, elle ne pourra revivre qu’en détruisant ces intérêts sans la moindre pitié.«.Tout n’est pas heureux, il est vrai, dans la manière dont la politique du pays est conduite.Mais on ne peut pas ignorer qu’elle pèche autant par ses faiblesses que par ses excès.Notre devoir est de dénoncer les deux en même temps et de montrer ce juste chemin où la force des révolutions s’allie aux lumières de la justice .L’important est de maintenir l’objectivité, dont M.Mauriac a un sens habituellement juste et qu’il dessert aujourd’hui par un souci constant et honorable d’apaisement à tout prix.» Partagés sur l’opportunité de suspendre ou non le cours de la justice, les controversistes ne le sont pas, on le voit, sur la nature criminelle des actes poursuivis, ni sur la nécessité de procéder légalement.Sur ce point ils reflètent l’attitude du gouvernement.Le colonel Descours, gouverneur militaire de Lyon, s’en prenait avec énergie 210 LA NOUVELLE RELÈVE aux fauteurs de troubles qui avaient profité de la confusion du début : « De grands progrès ont été faits depuis la libération dans le sens de l’ordre et de la discipline.Je constate cependant que, par la faute de groupes qui n’obéissent à rien d’autre qu’à leurs instincts pervers, des crimes sont encore commis, des arrestations encore opérées illégalement, des réquisitions encore faites sans autre raison que l’égoïsme.« J’entends que tous les désordres cessent.Je n’admets pas que, par la faute d’une poignée de mauvais soldats, commandés par des chefs incapables ou indignes, un discrédit soit jeté sur l’armée et sur la Résistance française.« Que la population sache qu’elle trouvera auprès de moi l’appui le plus complet pour punir les coupables.Que ces derniers sachent qu’ils sont assurés d’un châtiment exemplaire.La guerre continue: la France veut, dans l’ordre et le calme, tendre toutes ses énergies pour gagner la guerre.» Rappelons aussi le discours du 15 octobre prononcé par le général de Gaulle : « Assurément, nous autres Français, sommes divers à tous égards.Nous le sommes par nos idées, nos professions, nos régions; nous le sommes par notre nature qui nous a faits essentiellement critiques.Individualistes, nous le sommes aussi, hélas ! En conséquence, les malheurs que nous venons de traverser nous ont blessés et opposés les uns aux autres. DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE 211 « Mais, à part une poignée de misérables dont l’Etat fait et fera justice, l’immense majorité d’entre nous sont et furent des Français de bonne foi.Il est vrai que beaucoup ont pu se tromper à tel moment ou à tel autre depuis 1914.Je me demande même qui, depuis trente ans, n’a jamais commis d’erreurs.« Il est vrai que certains ont pu céder à l’illusion, à la désillusion ou au découragement.Le désastre et le mensonge avaient submergé notre pays.« Parmi ceux qui s’opposèrent vaillamment à l’ennemi, il y a eu des degrés divers dans le mérite, et la nation doit savoir reconnaître les meilleurs de ses enfants pour en faire ses guides et ses exemples.« Mais quoi ! La France est formée de tous les Français.Elle a besoin de tous ses fils et de toutes ses filles; elle a besoin de leur union réelle, sincère et fraternelle.« Français, c’est à chacun de vous ; Françaises, c’est à chacune de vous, que je m’adresse ce soir : « Le salut, le bonheur, la gloire de la France, combien en avons-nous rêvé dans la douleur depuis quatre ans ! A présent, c’est de nous qu’ils dépendent.Oui, nous avons beaucoup souffert, et de peines dont les plus profondes sont, le plus souvent, n’est-ce pas ?les plus silencieuses.« Nous voici sortis de la nuit ; la lumière nous découvre encore bien des obstacles.Allons, suivons notre route, tenons-nous comme de bons compagnons tout près les uns des autres; nous vi- 212 LA NOUVELLE RELÈVE vons la plus grande époque de l’histoire de la France.« Il faut que ses enfants soient assez grands pour elle.» Si certains de ceux que la répression offusque, au Canada, avaient connu ces textes, ils se seraient épargné, peut-être, quelques indécences.Ils auraient vu que la certitude de la justice légale était la condition même de l’ordre public, qu’en fait l’indulgence l’a emporté sur la rigueur, et que la peine de mort n’a frappé que très parcimonieusement des hommes qui ont vainement cherché à transformer en procès politiques leurs procès de droit commun.II L’ÉGLISE DE FRANCE ET LA RÉSISTANCE C’est à la Liberté de Fribourg que nous emprunterons l’analyse la plus complète de l’attitude qu’a prise l’Eglise en face des événements.Sur ce point aussi les témoignages privés et publics affluent de toutes parts.Dans un journal algérien, la Quatrième République, je trouve ainsi une mise au point sur le général de Castelnau.« Ayant participé à Londres, en août 1942, au pèlerinage national — écrit l’auteur, M.Paul Coste-Floret, j’ai constaté que le général de Castelnau refusait de lire publiquement la consécration des pères de famille à la Vierge parce qu’on y avait inséré l’éloge du Chef vénéré de l’Etat > i i I * DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE 213 français.Devant la résistance opiniâtre de ce vieillard de 92 ans, les auteurs furent obligés de modifier leur texte qui parut sans aucune allusion au Maréchal.» Mais la Liberté, journal catholique d’un pays neutre, offre un intérêt d’autant plus grand qu’elle ne peut pas être suspectée de partialité pour le gaullisme.Sans doute peut-on généraliser un bon nombre des observations qu’elle fait à propos du clergé savoisien (27 novembre 1944).Après avoir indiqué les deux raisons — obéissance au pouvoir établi, et crainte du communisme — qui avaient rallié à Vichy une minorité d’« anciens », l’article souligne les motifs d’ordre religieux qui dictèrent l’attitude des autres : « La majorité, surtout parmi les jeunes, passa résolument dans le camp de la Résistance active.Les premières manifestations de cettte Résistance se produisirent, comme il était à prévoir, à propos de l’attitude adoptée par le gouvernement de Vichy dans les questions touchant à la religion.Le clergé, surtout le clergé paroissial, ne se laissa pas prendre aux « coups de chapeau » que l’on affectait de décocher à l’Eglise: invitations des évêques aux cérémonies officielles, participation ostentatoire du personnel gouvernemental à certaines cérémonies ou manifestations religieuses.Il était surtout sensible aux réalités que marquait cette façade et cette réalité ne lui paraissait ni belle ni rassurante: suppression dans les programmes scolaires de l’enseignement des devoirs envers Dieu, suppression que n’avait osée ni 214 LA NOUVELLE RELÈVE Paul Bert, ni Viviani, ni de Monzie, ni aucun autre ministre de la troisième République; — multiplication rapide des écoles géminées, malgré les parents.Cette gémination contre laquelle on avait si énergiquement lutté en Haute-Savoie, durant des années, atteignit plus d’écoles en dix-huit mois sous le régime Pétain qu’elle n’en avait atteint pendant les vingt années antérieures.Le maintien en place, contrairement au texte formel des lois promulguées, de francs-maçons violemment anticléricaux et notoirement connus comme tels ; les audaces de la pornographie dans la presse et dans le cinéma, jamais réprimées; les manœuvres sournoises pour accaparer les mouvements spécialisés de la jeunesse catholique et les fondre ou les noyer dans une jeunesse unique; la suppression de la liberté syndicale et des syndicats chrétiens: tout cela inspirait au clergé une méfiance profonde qui peu à peu le jeta dans la Résistance.» Des questions plus générales, traçant son devoir à tout honnête homme, la protection des Juifs persécutés et des jeunes fuyant le Travail obligatoire, ont transformé ces répugnances en participation concrète à l’action.— C’est là ce que développent aussi deux articles d’ensemble sur la position de l’épiscopat et celle du clergé (10-11 novembre).Le premier passe en revue les causes qui entravaient l’indépendance des évêques : apparence de légalité de l’ordre établi « quelle que fût l’obscurité ou l’indignité de ses origines » ; mesures initiales du maréchal Pétain DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE 215 en faveur du catholicisme; danger communiste; « enfin, si l’on accuse l’épiscopat français d’avoir apporté trop de réserve dans sa réprobation des mesures ordonnées par la puissance occupante, il importe de considérer le fait que cette puissance agissait par le truchement d’un gouvernement apparemment légal qui s’employait, avec duperie, chez les uns, avec perfidie, chez les autres, à maquiller, puis à apostiller des décrets qui lui étaient dictés et imposés .Cette apparence de légalité a faussé les perspectives, a compromis très gravement les rapports de l’Eglise avec une puissance occupante qui se dissimulait derrière le décor d’un gouvernement national.Disons-le : elle a entretenu des équivoques ; elle a été la cause de tout le mal.» Mais l’article rappelle les protestations épiscopales contre l’antisémitisme, la déclaration des cardinaux selon laquelle le départ des jeunes pour l’Allemagne « ne constitue pas une obligation de conscience », de nombreuses autres protestations, la déportation de Mgr Théas, etc.Sans doute il y a eu « une politique imprévoyante, qui semblait avoir toutes les apparences de la complicité » ; et aussi « les fidèles attendaient de plus d’un prélat des paroles qui ne furent jamais prononcées et des décisions qui ne furent jamais prises ».Cependant « il se trouve, même dans les rangs de la Résistance, beaucoup de catholiques qui pensent que, placés directement sous le joug de la puissance occupante, sans intervention équivoque d’un gouvernement se disant national, ces prélats 216 LA NOUVELLE RELÈVE n’eussent certainement pas été indignes des grands exemples que nous ont fournis les épiscopats belge et hollandais ».La faute remonterait à la manœuvre de Hitler concluant un armistice avec un gouvernement qui lui permettait de régner par personne interposée.En revanche, le clergé dans son ensemble, et les mouvements de jeunesse, ont très vite et très courageusement assisté le maquis.« On ne compte plus les religieux qui, en raison de leur opposition, furent inquiétés par la Gestapo.» Deux dirigeants de la J.O.C.— dissoute par Vichy — MM.Dillah et Dru, furent fusillés à Lyon, tandis que la Gestapo arrêtait son aumônier général l’abbé Guérin.« Des rangs de la J.O.C.devaient sortir les militants d’une nouvelle organisation de guerre: la J.C.C.(Jeunesse chrétienne combattante).Son rôle paraît avoir été considérable, car la J.C.C.constituait essentiellement un groupe de combat.Vingt-huit de ses dirigeants furent fusillés, mais on ignore encore le sort de beaucoup d’autres.Il est vrai que la J.C.C.a à son actif de remarquables exploits.Ce sont, en effet, des J.C.C.qui réussirent à détruire, dans des conditions particulièrement audacieuses, le célèbre fichier du service obligatoire de la région de Paris, fichier qui constituait une véritable liste de proscription.» Action parallèle de la J.A.C., et de l’A.C.J.F.Dans plusieurs circulaires, « l’A.C.J.F.dissuadait les jeunes gens d’aller en Allemagne et invoquait, à cette occasion, l’autorité des épiscopats DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE 217 français, belge et hollandais.Démasquant l’équivoque vichyssoise, cette circulaire déclarait : « Ni dupes, ni lâches, les jeunes Français seront fidèles à la liberté nationale.» L’organe du groupe, les Cahiers de notre jeunesse, « suspendu une première fois pour avoir osé écrire cette phrase sacrilège (!): «Le communisme ne fut pas la seule doctrine condamnée par Pie XI en 1937, » fut interdit définitivement pour avoir dit « que la jeunesse chrétienne refusait catégoriquement d’adhérer au nazisme ».L’article mentionne l’activité des Cahiers du Témoignage chrétien, celle d’autres revues catholiques, le refus des syndicats chrétiens d’adhérer au syndicat unique proposé par Vichy; et il conclut : « Cette revue, trop sommaire, de l’activité du monde catholique français sous l’occupation allemande, prouve avec assez d’évidence que les catholiques n’ont déserté, en aucun moment, le champ de bataille où se jouaient le sort de la France et celui de la civilisation.Si l’on remarque que le chef occulte de la Résistance fut M.Georges Bidault, démocrate-chrétien, aujourd’hui ministre des affaires étrangères, on conviendra que les catholiques eurent le redoutable honneur d’occuper des positions avancées.« Enfin, comment ne pas évoquer le souvenir héroïque des prêtres et religieux qui tombèrent les armes à la main, sur les champs de bataille africains, dans les embuscades du maquis ! » Citons enfin un article très documenté (4 no- 218 LA NOUVELLE RELÈVE vembre 1944) sur le rôle des catholiques dans la France nouvelle : « De tous les renseignements qui nous parviennent de France, notamment de la région lyonnaise et de Paris, il ressort que, au milieu de la fermentation générale et du bouillonnement des idées qui caractérisent la période actuelle, l’activité politique des catholiques se manifeste partout avec une grande vigueur et constitue un des traits saillants de la situation politique.Les catholiques sont aujourd’hui en France une des forces les plus agissantes et les mieux organisées.» Après avoir rappelé leur rôle dans la Résistance et dans le gouvernement actuel, l’auteur en vient plus particulièrement au Mouvement républicain populaire : « Le nouveau mouvement, il faut bien le souligner, n’a pas de caractère confessionnel.Cette absence d’étiquette religieuse a pour but de faciliter l’adhésion des larges couches populaires pour lesquelles, en raison de l’évolution de la vie politique française à la fin du siècle dernier, cléricalisme est quelquefois assimilé à réaction.Comme le déclarait Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, dans une allocution prononcée le 3 septembre, « les chrétiens ne constituent pas, ils ne veulent pas constituer un parti politique.» « Ils veulent être présents partout pour servir et aussi pour représenter une force spirituelle qui fait partie intégrante de l’âme de la France.Ils n’ont pas peur des réformes de structure qui s’imposent en particulier dans le monde du travail.» DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE 219 « Quel est le programme du Mouvement républicain populaire ?Sur le plan extérieur, il reprend à peu près les grandes lignes de la Charte du Conseil national de la Résistance: refus de tout asservissement politique ou économique à l’étranger, participation à une organisation internationale assurant le règlement pacifique des conflits; collaboration économique internationale pour une meilleure répartition des richesses naturelles.« Ce qui fait l’originalité et l’intérêt du programme, ce sont les solutions économiques et sociales qu’il propose.Pour être très audacieux, il se distingue, cependant, d’une manière fondamentale du socialisme et du communisme: il répudie, en effet, la lutte des classes, affirme le droit de la propriété privée et rejette toute tyrannie étatique, sous quelque forme qu’elle se présente.« Si l’on examine de près les conceptions qui inspirent le nouveau mouvement, on constate qu’elles sont étroitement apparentées aux principes définis dans les Encycliques pontificales.Le Mouvement populaire républicain condamne le régime économique et social de la France « où le profit est le seul régulateur de la vie économique» et où « la liberté, favorisant l’exploitation de l’homme par l’homme, a créé les plus injustes inégalités et ruiné toute fraternité nationale.» «.Pour redonner à l’homme et notamment aux travailleurs leur dignité naturelle, celle d’êtres pensants et ayant une vie spirituelle et morale, le programme du Mouvement républicain popu- 220 LA NOUVELLE RELÈVE laire demande « l’accession de tous à la propriété personnelle et familiale ».Il considère en effet que la propriété privée est le meilleur soutien de la liberté individuelle.Là aussi il est en plein accord avec la doctrine pontificale.» Conformément à l’encyclique Quadragesimo anno, « le Mouvement républicain populaire réclame aussi que, dans les entreprises, « le travail soit associé à la gestion et au profit.» Il « demande une politique familiale permettant au chef de famille d’élever ses enfants dans des conditions morales et matérielles meilleures.La famille devra jouir d’une entière liberté de conscience et l’Etat « devra s’abstenir de toute préoccupation de propagande et d’embrigadement au service d’une politique.» « En ce qui concerne l’Etat, le Mouvement républicain populaire s’élève contre toute forme de totalitarisme « qui porterait à la liberté la plus grave atteinte en voulant s’emparer des consciences ».Toutefois, il désire un Etat fort où « le gouvernement, issu de la souveraineté populaire et responsable devant la nation, ait l’autorité nécessaire et la continuité indispensable à la conduite d’une politique au service des besoins réels de la nation ».Il faut donc restaurer l’autorité suprême qui, suivant l’enseignement pontifical, doit être l’arbitre et le modérateur de la vie économique et dont la déchéance, comme l’a constaté Pie XI, est une des formes morbides de la société moderne.Pour y parvenir, le Mouvement républicain populaire demande la suppression des DOCUMENTS SUR LA FRANCE LIBÉRÉE 221 grandes féodalités économiques et « la nationalisation des entreprises qui, par leurs dimensions ou leurs fonctions, sont devenues des services d’intérêt national (eau, gaz, électricité, transports, assurances).» Et le programme précise : « Nationalisation ne signifie pas « étatisation », mais affirmation du caractère d’intérêt national des entreprises considérées par la mise en œuvre de formules nouvelles d’exploitation qui en confieront la gestion aux représentants des entreprises intéressées, des travailleurs et des usagers, avec la participation ou sous le contrôle de l’Etat ou des entreprises intéressées.» Là encore, les catholiques français ne font que reprendre l’idée développée dans l’encyclique Quadragesimo anno, où Pie XI déclare : « Il y a certaines catégories de biens pour lesquels on peut soutenir avec raison qu’ils doivent être réservés à la collectivité lorsqu’ils en viennent à conférer une puissance économique telle, qu’elle ne peut sans danger pour le bien public être laissée entre les mains des personnes privées.» « Grâce à leur organisation et au prestige dont ils jouissent, conclut l’article, les catholiques ont en ce moment en France une occasion unique de faire triompher des solutions à la foi audacieuses et justes, permettant d’éviter de graves luttes sociales.» On montrerait aisément la conformité de ces solutions avec le programme que suit le général de Gaulle; on les rapprocherait de la déclaration de l’épiscopat français, du 28 février, condamnant l’« esprit de dénonciation, de sus- 222 LA NOUVELLE RELÈVE picion et de vengeance », soulignant l’importance de « restaurer l’autorité de l’Etat » et de s’unir autour du chef du gouvernement provisoire, demandant à l’Etat d’« éviter toutes forces, visibles ou occultes cherchant à servir des coalitions d’intérêts individuels ».Cela mériterait de longs développements ; mais nous nous écarterions ainsi de l’objet de cet article, qui veut rester purement documentaire.Auguste VlATTE FONTILE 1 Je n’avais jamais demandé à Dieu de me délivrer de cette angoisse et pourtant, j’implorais tous les jours des faveurs temporelles.J’étais devant ma table, la tête dans mes mains.Mon esprit se brisait.Je ne sais comment exprimer ce qui va suivre.Je ne me rends plus bien compte de ce qui se passa dans cet instant où tout le monde extérieur fut aboli et où je m’humiliai et fus humilié en mon esprit et en mon corps.Mon âme — je ne vois pas d’autre mot pour exprimer cet échange incompréhensible — fit un pacte avec le Christ.Et il fut accepté.A ce moment, j’ignorais ce que ma part comportait; tous les jours maintenant, je le découvre avec effroi.Je fus allégé si subitement que je ressentis bientôt un malaise de ne plus retrouver cet état qui avait été le mien depuis toujours.Je me demandais si je n’avais pas renoncé à une grâce.J’étais comme l’enfant à qui on a 1 Les six premières parties sont parues dans les nos d’octobre (no 7, vol.III), novembre (no 8, vol.III), décembre (no 9, vol.III), janvier (no 10, vol.III), avril (no 1, vol.IV) et juin (no 2, vol.IV). 224 LA NOUVELLE RELÈVE demandé de faire un sacrifice dont il ne comprend pas la portée et que ses parents relèvent de son obligation.Mais à une joie inconnue qui m’envahissait, je reconnaissais que je n’avais pas été trompé.Armande, résignée à la mort, me fit prier d’aller la voir une dernière fois.Je sus qu’elle avait fait vœu si elle guérissait d’entrer dans un couvent de carmélites.— Jeudi, à deux heures, j’ai offert ma vie pour toi, dit-elle.C’était le jour et l’heure où j’avais conclu mon pacte avec Dieu.Cette révélation me bouleversa.Je m’efforçai cependant de ne rien laisser paraître de mon trouble.— J’ai la conviction d’avoir été exaucée, con-tinua-t-elle.— Tu as été exaucée, je le sais, lui dis-je.Au moment où tu faisais don de ta vie, j’ai été délivré de mon envoûtement et de mon orgueil.Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.Tu es une sainte.— Veux-tu que nous priions ensemble.Je m’agenouillai à son chevet, et elle récita lentement et de toute son âme la prière que le Christ nous a enseignée.— Notre père, qui êtes aux cieux • • • FONTILE 225 1 Elle ne priait déjà pins d’une façon humaine.Quand je me relevai, elle ferma les yeux et je vis deux larmes couler lentement sur ses joues couleur de miel.Ses mains moites frissonnaient sur la couverture repliée.— Que c’est dur de mourir, dit-elle.Papa m’a apporté une belle robe de New York.Le curé de Saint-Romuald, qui la visitait toutes les après-midi, venait d’arriver.Je serrai tendrement son poignet et la quittai.M.Aquinault me croisa dans le corridor et me salua d’un bref signe de la tête.Armande expira à l’aube.Je m’enfermai dans mon cabinet de travail, ne sortant plus que la nuit ou pour des affaires pressantes.Robert Charbonneau.Fin JEUNE POÉSIE LES YEUX Océans capricieux Onde noire Onde noire Onde noire Onde verte Pourquoi toujours aller Haut ou bas sous la face Gammes de tous les tons Miner les terres saines Vertes vertes ou noires Noyer les oasis Si ce n’est le désert ?Fenêtre aux cieux tout bleus La bouche pure ouverte Fut ainsi qu’une mer Couverte de bateaux Baisers autour du cœur Les ports sont diaprés Mais les houles fougueuses Y prirent tous les mets Et restituent si peu Les jeux de la marée On sépara la terre Et les eaux Un oiseau Perdu dans sa chanson Soleil à travers pluie Divin égarement (C’était une prière Cet air aux notes maintes Liées comme des doigts) On brisa le merle et La plus belle chanson.Claude Rousseau JEUNE POÉSIE 227 CHANT Peu à peu et sans qu’on l’entende, O pierre de ma rêverie (Les vagues sonores qui fendent Patientes tout en pierreries !.) Le chant du rossignol subtil Qui me connaît de part en part Au rose et vert miroir d’une île Mène l’œil et vers d’autres part.(Lac Clapham) Claude Rousseau BLANCHEURS Mon esprit grelottant croule sous la tourmente Des cauchemars glacés, pâles comme ces morts Qui se lèvent parfois et tout haut se repentent.Je suis froid, dur, perclus.Lâche-moi donc, Remords ! O dis, laisse-moi fuir sur cette pure brise; Elle emporte mon cœur vers de candides bords.Ici nous vivrions, ma gentille âme grise, Et tu m’éblouirais de ta fraîche candeur, Sur des cristaux de givre exquisement assise.Nous nous y baignerions dans des lacs de pâleur Où se réfléchirait, rare, ton éclat vide, Et nous mourrions un jour, suffoqués de blancheur.Alors, ivres d’espoir, cadavres translucides, A travers un caveau de verre vaporeux Nous verrions le ciel blanc, sur la terre limpide.Mon rêve est affalé dans le vent, comme un gueux.Claude Lafrance 228 LA NOUVELLE RELÈVE J’étais: voyez les lents filets d’eau Creuser mon repos de jeunes rides, Seuls et perdus mes pauvres sanglots.Goûtez affamés l’odeur du vide, Du vide cadencé près de l’eau, Où mon âme s’écoule livide.Et puis prenez ma main dans vos os, Prenez-la que je puisse, lucide, Y voir ma peine et m’y trouver beau.Pierre Hébert 11 septembre 19 UU LA POLITIQUE LA MONTÉE DU SOCIALISME La montée du socialisme est une des constantes les plus évidentes de l’histoire contemporaine.Il n’y a pas cent ans que Marx lançait son Manifeste communiste.La première Internationale ne date que de 1860, et la deuxième de 1889.Il a fallu attendre 1869 pour voir naître en Allemagne la « sozialdemonkratie », 1900 pour que se formât en Angleterre le Labour Party.Et dans le laps de temps qui va depuis lors jusqu’aux alentours de 1930, socialistes et travaillistes, sans obtenir nulle part une majorité absolue, étaient devenus les plus nombreux au Reichstag de 1919 et des années suivantes, aux Communes de 1924 et de 1929, à la Chambre italienne de 1927, chez les Australiens, chez les Scandinaves, en attendant la Chambre française de 1936; ils avaient donné à l’Allemagne le président Ebert et le chancelier Scheidimann, à la Grande-Bretagne le premier ministre Macdonald, ils devaient donner à la France le président du Conseil Léon Blum.Cela, malgré le schisme communiste, qui d’autre LA MONTÉE DU SOCIALISME 229 part avait conquis aux formules marxistes l’immense Empire russe, et qui, s’il divisait l’extrême-gauche, augmentait encore son total.On a pu se demander, ces derniers dix ans, si le flot refluait; on constate maintenant qu’il n’en est rien, que la constante se maintient, que le socialisme sous toutes ses formes déferle plus que jamais dans le monde d’après-guerre: il est d’ailleurs significatif que ses adversaires se soient donnés eux-mêmes pour des socialistes d’une espèce nouvelle, des « nationaux-socialisme », et qu’un Pierre Laval ait pu poser en artisan d’une Europe « socialiste ».A vrai dire, le phénomène reste avant tout européen.Le prestige de la Russie victorieuse y contribue largement aujourd’hui.Sans doute aussi les guerres ont-elles toujours entraîné leur cortège de révolutions, mais il s’agit d’expliquer pourquoi les bouleversements revêtent à présent cette forme particulière et non celle d’une explosion « libérale » ou d’un coup d’Etat dynastique comme autrefois.Ils affectent moins le Nouveau-Monde.Les Etats-Unis demeurent presque imperméables.Cependant, au Canada, pont inter-continental, la C.C.F.n’a pas dit son dernier mot, et le Front populaire chilien, le parti national révolutionnaire du Mexique, attestent que sur ce plan aussi l’Amérique latine ressemble à l’Europe plus qu’à ses voisins du Nord.Quant aux pays d’Asie ou aux colonies d’Afrique, ils en sont généralement à un stade antérieur, mais à mesure qu’ils se modernisent, comme la Chine, socialisme, communisme ou simple « travailliste » y font leur apparition.Si nous en cherchons la raison, nous la trouverons peut-être d’abord dans l’âge où sont apparus de tels systèmes.Au rebours des autres, ils sont postérieurs à la révolution industrielle.Ils n’ont pas à s’y adopter: ils l’expriment.Ils articulent les sentiments et les désirs de ces masses qui se sont développées et ont pris conscience d’elles-mêmes au dix-neuvième siècle.Le libéralisme traduisait l’éveil de la bourgeoisie française au dix-huitième (contre la noblesse et le clergé) combiné avec l’essor-commercial 230 LA NOUVELLE RELÈVE de l’Angleterre à la même époque; il a longtemps méconnu l’existence même d’un problème social.Le catholicisme social part de principes moraux d’ordre général et cherche à les insérer dans les réalités présentes plutôt qu’il ne les a jusqu’ici étudiées en elles-mêmes; on peut dire qu’il n’a pas encore trouvé sa forme concrète (je ne parle pas de l’enseignement de l’Eglise, qui se tient par définition au-dessus des modalités temporelles).Les différentes variétés de traditionalisme prétendent, elles, résoudre le problème en le supprimant, proposent le retour à des modes de vie artisanale ou rustique qui ont correspondu à des structures passées, un peu comme un biologiste qui voudrait fixer les êtres vivants dans le charme de leur adolescence.Karl Marx, au contraire, a commencé par médire sur le développement du capital et du prolétariat; marxistes ou non, ses successeurs sont partis de réflexions analogues, ils ont fondé des « partis du Travail », ils ont été les devanciers: les syndicats chrétiens ne sont venus qu’après les autres et pour enlever leur clientèle aux autres.D’où un sentiment de méfiance envers eux, une tendance à ne voir qu’un prétexte dans les motifs religieux de leur existence séparée, à se confirmer dans l’idée que l’Eglise est une puissance rivale administrant un « opium du peuple », un soporifique; il y a là un réflexe spontané qui demeure encore très vivace et dont il nous faut bien voir les racines psychologiques pour comprendre des interprétations qui nous semblent à bon droit absurdes.Le grand fait de l’histoire récente, bien plus assurément qu’aucun changement de régime ou de frontières, c’est cette transformation de l’existence qui, au lieu du travail paisible dans l’atelier familial, au lieu du labourage au grand air, a groupé des millions d’êtres dans le vacarme des machimes, au rythme des sirènes, sous une discipline mesurée heure par heure, et avec des intervalles de repos dans de grandes habitations non individuelles; c’est la substitution, même dans l’agriculture, de l’équipe au travail personnel; la Russie des Soviets s’est inclinée devant lui, d’où son succès.Et si LA MONTÉE DU SOCIALISME 231 l’on ajoute que cette masse de plus en plus volumineuse sait maintenant lire et écrire — lire des journaux, eux-mêmes véhicules collectifs — on concevra mieux la force des groupements qui traduisent ses î-evendications.Cette force a pourtant ses limites.J’en verrais une dans le caractère doctrinaire qu’affecte le marxisme.Il se rattache à une philosophie, qui, malgré l’ingéniosité de sa dialectique, malgré les efforts de ses penseurs pour s’adapter aux acquisitions du savoir, porte la marque de 1840; Karl Marx corrige le matérialiste de Feuerbach et il en procède; le marxiste se référé à son œuvre, ou à celle de Staline, comme à des canons immuables, il rejette les non-marxistes comme des impies et les dissidents comme des hérétiques, il plie ses convictions à la « ligne du partis » sans se permettre une critique: rigueur aussi étrangère aux habitudes de la science que peu conciliable avec le relativisme des phénomènes sociaux toujours en mouvement.Le marxisme a pour lui, mais aussi contre lui, sa date de naissance.Il est plus jeune que beaucoup d’autres, mais il vieillit.De là un malaise, qui se traduit par la recherche d’un « au delà du marxisme ».L’expression est de Henri de Man, qui, tout comme un Marcel Déat — ou un Adolf Hitler — a tenté de franchir l’étape ultérieure, un peu à la façon de Karl Marx lui-même dépassant Feuerbach: et l’échec de cette tentativve bestiale, la destruction finale que le nazisme portait en lui, avec tant de ravages, aussi sûrement que l’arbre porte son fruit, n’effaceront pas de l’histoire ces dix années, ni la valeur de symptôme que manifeste le succès international d’une telle propagande; elle ne faisait pas appel seulement à la sottise des bourgeois épeurés, mais aussi à son désir de formules nouvelles et aux démonstrations prétendues d’une science plus récente.Les simplifications même du marxisme correspondent sans doute à celles de l’esprit populaire; on est marxiste avec la foi du charbonnier; et s’il existe un marxisme plus subtil à l’usage des intellectuels, si l’on compte en fait beaucoup d’universitaires marxistes, encore là le besoin de systématiser 232 LA NOUVELLE RELÈVE et de se passionner joue un rôle; dans l’ensemble le marxisme paraît représenter le moment où les masses se sont assez instruites pour coordonner leurs vœux et se bâtir un, système du monde au moyen des journaux (et combien de lettrés, à ce point de vue, sont de la masse ) ! plutôt que le stade ultérieur où elles analyseront et nuanceront en approfondissant.Aussi avons-nous constaté la montée du socialisme, et non du marxisme en, particulier; elle ne prend toute sa portée que si nous la considérons dans toute son ampleur; il ne s’agit pas tant d’un moyen central que d’une convergence, dont même les aberrations de type nazi sont les accidents; c’est dans cette mesure qu’elle constitue un trait d’époque, et semble promise à un riche avenir.Cependant, même sous cette forme, le socialisme n’exprime qu’une part de la réalité.Je ne reviendrai pas sur les négations du matérialisme économique, qui est spécifiquement marxiste, sur la tendance à tout réduire à l’économique, qui s’étend à d’autres écoles, et qui même dans le cadre des choses matérielles est beaucoup trop exclusive.Mais ces négations, cet exclusivisme s’expliquent en ce que le socialisme procède d’un milieu social.Il a réussi pai’ce qu’il lui a donné sa première expression; il oublie souvent que d’autre milieux existent.Qu’il professe la lutte des classes ou qu’il envisage leur accord, il ne s’agit guère, en fait, que des rapports entre employeurs et salariés, entre capitalistes et prolétaires dans le domaine de la production industrielle ou du commerce, c’est-à-dire dans celui qu’a révolutipnné le développement de la machine; il faut un, peu forcer les notions pour les appliquer à l’agriculture, et elles ne conviennent plus du tout aux carrières libérales.Or une bonne moitié des populations, en Occident, vivent encore sur la terre, ou pratiquent des activités individuelles par définition.Leur limite marque à peu près le point où s’arrête l’influence des socialismes.En somme, le monde se partage en deux sphères, celle du travail personnel et celle du travail collectif (ce n’est pas sans raison que ce mot de « sphère » LA MONTÉE DU SOCIALISME 233 apparaît dans les projets français d’économie dirigée) ; on, peut concevoir que la dernière s’étende davantage, par des méthodes agraires empruntées aux Kholkhozes, ou par la formation d’équipes à la manière du cinéma ou de la radio, mais dans une certaine mesure seulement; il restera toujours de l’irréductible; nous en approchons.Une théorie socialiste peut ambitionner de tout absorber: la nature, comme en Russie, obligerait de rebrouser chemin.De toute façon, en l’état présent des choses, si les autres systèmes ont le tort de ne s’incorporer qu’artifi-ciellement le phénomène des masses né après eux, ceux qui partent de ce phénomène restent incomplets faute de tenir compte — autrement que pour s’en impatienter — de la fraction importante du genre humain qu’il n’affecte pas.Ce qui rend difficile la synthèse, c’est le contraste des cultures.Au vrai, il risque de développer deux types d’homme différents.Entre le troupeau des mécaniciens spécialisés ou non — même si ce troupeau devient une troupe — et le paysan attentif aux irrégularités de la nature et de la vie, ou le savant au milieu de ses livres, quel abîme, que nul changement de régime ne comblera ! L’homme de tous les siècles subsiste à côté de l’homme du vingtième siècle.Là réside l’obstacle le plus sérieux à l’influence du prêtre dans les milieux ouvriers, par exemple; la charité, la sympathie n’y suffisent pas, et il ne s’agit pas tant de préjugés anticléricaux que de la confrontation entre deux modes de vivre, l’un commencé par une sélection, perfectionné par l’étude et l’ascèse, marqué en tout d’un signe distinctif, l’autre conditionné par un engrenage dans lequel il faut prendre sa place pour en.épouser le mouvement.D’un côté l’homme qui se propose une œuvre, de l’autre celui qui se subordonne à une production.Entre eux, l’incompréhension n’est pas irrémédiable — preuve en soient tant de réussite, ou des charges d’expériences comme ceux des Equipes sociales — mais nous devons nous dire qu’elle est l’attitude spontanée et ne peut se surmonter que par un acte de volonté. 234 LA NOUVELLE RELÈVE Quelquefois je me demande si des deux races la plus neuve doit éliminer l’autre, si tout vestige de culture autonome périra: je sais que je n’aurais pas besoin d’être pei’sécuté pour en mourir d’asphyxie, et je sais que j’ai été formé tel, et que si je voulais changer je n’y parviendrais pas.Nos valeurs, notre « humanisme », disparaîtront-ils au profit des techniques ?la spécialisation de carrières comme la médecine en offre-t-elle le présage ?américanisme et socialisme n’y concourent-ils pas tous deux ?Mais qui ne voit ce que le monde perdrait à sacrifier un tel héritage ?Les traits par lesquels nous avons défini les masses indiquent le malheur de ces masses; le socialisme constate leur existence, mais leur existence malheureuse; c’est vers une transfusion, non, vers une suppression des valeurs, que la recherche doit s’orienter.Après tout, dès qu’il subsiste dans une âme un atome de foi religieuse, elle échappe à l’écrasement de la masse — c’est d’ailleurs pourquoi la logique de la masse s’acharne contre la foi — et autour de ce germe, le reste peut s’épanouir.La marée du socialisme n’est pas encore étale: mais son flot se transforme s’il reflète l’image de masses humanisées; à mesure que s’éloignent les conditions dans lesquelles elle s’est élevée, on peut entrevoir la possibilité d’une formule adéquate qui exprimerait mieux la société dans son ensemble, et non une seule de ses composantes; elle ne se trouvera, cependant, que le jour où les formations spirituelles se seront assez rapprochées pour permettre un tableau commun au lieu de plusieurs tableaux contradictoires.Pour résoudre les antinomies, le premier travail est d’ordre culturel, le deuxième, également indispensable, d’ordre social; la politique ne vient qu’après, elle n’est qu’une résultante, et ne peut échapper longtemps, sans désastre, aux lignes de force qui la conditionnent.Auguste VlATTE LES LIVRES LA CONTINUITÉ FRANÇAISE 1 Les Français se montrent justement fiers de l’Histoire de leur pays.Ce n’est pas seulement parce qu’elle porte témoignage d’une ancienneté qui confère à cette nation comme un, titre de noblesse parmi les autres; c’est aussi parce qu’elle démontre en elle la persistance de qualités morales qui en ont assuré la stabilité et qui lui ont permis de surmonter les circonstances les plus critiques.Ces forces sont le sentiment de l’unité et le besoin de continuité, composantes d’un, patriotisme profond et qui expliquent le paradoxe d’une France qui se retrouve toujours cohérente, en dépit de son amour de la discussion et de l’esprit de parti qui la déchire parfois.La démonstration qu’en fait R.Lacour-Gayet, dans le très beau livre qu’il vient de nous donner, est d’un historien pur; je veux dire que, pour expliquer l’esprit d’unité et de continuité de notre pays, il n’allègue ni la race, comme Augustin Thierry dans ses premiers écrits, ni la Providence ou quelque mission métaphysique, comme les historiens romantiques, selon qu’ils étaient croyants ou incroyants, et comme l’a fait encore de nos jours un Julien Benda.Historien,, il expose les faits et c’est de constatations, purement objectives qu’il construit et fortifie sa thèse.Les crises françaises, expose-t-il, ce ne sont pas simplement les moments de troubles intérieurs ou de guerres extérieures, monnaie courante de nos annales.La crise est essentiellement la rupture de la continuité nationale.L’indécision, le flottement, l’angoisse des esprits et des autorités, tels en sont les symptômes.Le pays est alors mis dans l’obligation du juger la situation qu’il subit et d’en choisir le remède.S’il trouve celui qui s’adapte à 1A propos du livre de Robert Lacour-Gayet : Les Grandes Cnses de l’Histoire de France.(Montréal, Editions Variétés, 1945.) 236 LA NOUVELLE RELÈVE son tempérament, à ses besoins profonds, aussi bien qu’aux circonstances, alors reviennent le goût de la vie et l’union des cœurs, et la crise est terminée.La France a toujours surmonté les siennes et c’est dans ces efforts de redressement qu’elle a le mieux forgé son âme nationale et témoigné de ses plus hautes qualités.C’est la passion de l’unité qui a fait accepter au peuple français, pourtant épris de libertés locales, la centralisation administrative patiemment élaborée par les rois et continuée par la République.C’est le sentiment profond de la continuité qui a presque toujours permis à ceux qui le gouvernaient de résoudre les crises qui le secouaient parfois.La dissidence, la désunion érigée en système, la table rase préconisée comme méthode, voilà ce qu’instinctivement, par une sorte de rébellion de tous ses sentiments et besoins profonds, le peuple français a toujours décelé, combattu et vaincu.* * * Pour établir ces propositions, il n’y avait pas lieu d’écrire un manuel complet d’Histoire de France.Il suffisait, ainsi que l’a si bien fait R.Lacour-Gayet, de saisir cette histoire aux époques de crises, pour voir affluer les faits, les exemples, et les confirmations.Il n’hésite pas à remonter jusqu’à la Gaule pour faire voir comment, déjà, nos lointains ancêtres accueillent Rome, bien moins parce qu’elle leur apporte la sécurité que parce qu’elle assure leur cohésion.L’auteur aurait pu, dès ce moment, montrer à l’œuvre le principe de continuité et faire voir dans la France l’héritière véritable de la civilisation juridique et politique de Rome.Mais alors, c’eût été un autre livre et la pensée de notre histoire ne s’est pas laissée dévier.Il faut l’en féliciter.Pourtant, il note déjà l’œuvre de Clovis comme un chaînon solide dans la continuité française.Il se garde bien, de faire du roi franc un diplomate ou un penseur, mais il reconnaît en MB 1 LA CONTINUITÉ FRANÇAISE 237 lui l’instinct du pouvoir, le sentiment de l’intérêt politique, qui lui fait conserver le passé pour fonder l’avenir: « Avant même que la France existât, Clovis avait compris ses aspirations à l’unité et à la durée », dit-il (p.62).Hugues Capet ne cessera de se présenter comme le successeur « des rois et des empereurs francs », parce qu’il sait la valeur de la continuité.Il se fait sacrer, ce qui lui donne l’appui de la foi; il associe son fils à la Couronne, (et pendant deux siècles, ses successeurs l’imiteront), ce qui assure la continuité paisible du pouvoir.Dans la grande crise du XV6 siècle, lorsque le Traité de Troyes (1420) avait failli donner la France à l’Angleterre, Jeanne d’Arc comprend, en agissant au nom de la religion et de la royauté, « que seules les forces qui avaient créé la France pouvaient mettre d’accord tous les Français ».Elle fait célébrer le sacre, qui symbolise la continuité monarchique et permet à l’adhésion populaire de se manifester.Après quoi, elle prêche la réconciliation et Charles VII déclare rentrer à Paris € en arbitre et non en justicier ».Les guerres de Religion, montre très bien R.Lacour-Gayet, ont été une crise bien moins sur le plan religieux que sur le plan politique; c’est que l’hérésie devenait dissidence; c’est aussi que la royauté, hésitante, s’associait tour à tour à l’une ou à l’autre des factions, au lieu de les dominer et que le peuple s’en, trouvait déconcerté.Ces guerres, qui désagrègent le pouvoir central, font surgir des autorités autonomes.La crise se prolonge; les forces de dissociation luttent contre les éléments de cohésion; la démagogie des aristocrates s’additionne à l'anarchie des factions populaires.« Le vacarme de leurs propos les empêche d’entendre les soupirs et les gémissements par lesquels une masse immense de Français expriment leur lassitude et leur dégoût.» (p.127).C’est en se réclamant du roi qu’on détruisait la légitimité.Heureusement arrive Henri IV, qui comprend le sentiment profond du peuple français, toujours éloigné de l’anarchie comme de la tyrannie, de la démagogie comme 238 LA NOUVELLE RELÈVE de la dictature.Le Boui'bon, d’abord uni au dernier des Valois, puis seul bientôt, refait l’unité du pays.« J’aurais bien à me plaindre d’aucuns.J’aime mieux les plaindre,.Je vous aime tous, dit-il à ses sujets.Nous avons tous fait et souffert assez de mal.» Il veut être le libérateur et le restaurateur de la France, qui se reconnaît en lui, qui voit renaître sa tradition nationale, se relève, se remet au travail, sans même que la monarchie ait besoin d’inventer des systèmes économiques nouveaux; l’ordre, la patience, le bon sens et des mesures prudentes et limitées suffisent à tout.* * * Du bon roi Henri, l’auteur arrive à la Révolution.Jusqu’au 10 août 1792, dit-il, ce n’était qu’un drame; à partir de ce moment, avec la suppression de la royauté, et avec l’action constante de la foule, cela devient une crise, au sens propre du mot, car il y a rupture de continuité, flottement, incertitudes, arbitraire.Après le 10 août, la France n’arrive pas à se donner une Constitution, bien qu’elle en écrive plusieurs.Dès octobre 1792, Robespierre fait suspendre celle que l’on avait adoptée au début de l’An I et fait voter par la Convention que « le Gouvernement provisoire de la France est révolutionnaire jusqu’à la paix », formule qui, selon le mot de R.Lacour-Gayet, tendait à légitimer l’illégitimité.Pas plus que la Révolution, pense l’auteur, Napoléon n’a rétabli la continuité de l’Etat français.Il en voit le symbole dans le geste de Napoléon prenant des mains du Pape la couronne du sacre et la posant lui-même sur sa tête.A partir de 1792, il semble que R.Lacour-Gayet, si j’ai bien suivi son exposé nuancé, ne retrouve plus la continuité des institutions françaises.La crise dont il décrit les vicissitudes se serait prolongée, en réalité, jusqu’à 1871-1875, c’est-à-dire jusqu’à la constitution de la Troisième République.Mais j’avoue n’avoir pas été entièrement convaincu par cette partie de sa démonstration.Bonaparte a continué la Révolution, expose l’auteur, 1 LA CONTINUITÉ FRANÇAISE 239 c’est-à-dire qu’il a prolongé une rupture de continuité.A la chute de Napoléon, le Sénat impérial proclame la Restauration du Roi, au nom du peuple, et on pourrait admettre que se soit réalisée ainsi la fusion de la légitimité monarchique et de la légitimité populaire.Mais cela ne paraît pas possible, puisque Louis XVIII veut ignorer l’interrègne révolutionnaire et octroie une Charte au lieu d’accepter une Constitution, ce qui était briser avec les principes de 1789.Dès lors, il faut considérer que la continuité ne s’est refaite que peu à peu, sous les règnes qui suivent, avec la brisure de la République de 1848, du Second Empire et de la Commune.Elle ne réapparaît pleinement qu’avec l’Assemblée Nationale de 1871, laquelle reprend et consolide la tradition du pays et lui refait une souveraineté véritable, dans ses lignes traditionnelles, soutenue par l’adhésion générale du pays.Puis, comme à chaque guérison, celui-ci reprend vie, espoir et courage et il parcourt, une fois de plus, une longue période de création et de grandeur.* * * Toute cette partie du livre de R.Lacour-Gayet est aussi forte dans sa construction, dans ses descriptions de faits, dans ses synthèses que la première.Mais il est évident que c’est surtout autour d’elle qu’on pourra discuter.Si l’on s’en tient à une notion purement juridique et constitutionnelle de la continuité, il est certain qu’il y a rupture profonde entre le régime d’avant le 10 août 1792 et ceux qui lui ont succédé.Mais si on se place au point de vue de la continuité politique et psychologique, je crois qu’on pourrait, sans trop de peine, prouver que la Révolution fut la vraie continuatrice de la monarchie, non pas telle qu’elle était dans sa décadence des deux derniers règnes, mais telle que le peuple la concevait et qu’il aurait voulu la voir se transformer elle-même.La démonstration en a déjà été faite par Tocqueville, dans l'Ancien Régime et la Révolution et je ne crois pas qu’on l’ait jamais sérieusement réfutée.à 240 LA NOUVELLE RELÈVE Quand la monarchie de Louis XV et de Louis XVI défendait les privilèges et tout l’ancien ordre féodal, elle allait contre son principe même, elle rompait la tradition de Louis XI, de Richelieu, de Louis XIV, qui avaient sans cesse lutté contre tout démembrement du pouvoir royal.C’est la Révolution qui, en proclamant la République une et indivisible, dans sa souveraineté comme dans son territoire, continuait vraiment le Grand Roi.Le peuple français le sentit très nettement et c’est pourquoi il se détacha d’une monarchie qui perdait le sentiment national jusqu’au point de comploter avec l’étranger contre la France.C’est pourquoi aussi l’assentiment qu’il avait donné à la Révolution, malgré ses excès atroces, il le reporta sur Napoléon.Celui-ci n’eut garde de négliger pareil appui.Il fit l’unité: «Les méchants et les inaptes seront seuls exclus de la confiance du Gouvernement t>, disait l’Empereur (cité par R.L.-G.).Il allait même jusqu’à dire: « Le Gouvernement, fort de l’assentiment unanime de la Nation, ne veut plus de partis.s> C’était dépasser le but et risquer de détruire ce que R.Lacour-Gayet appelle, quelque part dans son livre, « le plus beau chef-d’œuvre que la France ait su réaliser.avoir été capable de rester cohérente, en évitant d’être monotone.s> La Révolution Française, en affranchissant les hommes et les biens de toutes servitudes féodales, en proclamant les droits de l’homme, n’a fait que réaliser l’aspiration à peu près unanime du peuple français; pour le reste, on l’a vue codifier, en les assouplissant et en les libérant, les coutumes du droit civil et bon nombre d’institutions administratives.Elle a ainsi maintenu la continuité des assises et du courant vital de la nation.Il m’a semblé que R.Lacour-Gayet s’en tenait trop à l’explication idéologique de la Révolution et n’accordait pas assez à l’explication par les raisons de fait et par l’action du sentiment populaire.S’il refuse de reconnaître à la Révolution le mérite d’avoir résolu la crise de 1792, c’est parce qu’il s’attache surtout au critère de la légalité.Or, s’il est certain qu’il y a eu, à ce moment, rupture avec le LA CONTINUITÉ FRANÇAISE 241 principe monarchique, il semble bien que celui-ci avait alors épuisé sa vitalité et si, selon la distinction de Ferrero entre légalité et légitimité, on considère d’abord la légitimité d’un, régime il ne semble pas douteux que celui de la Révolution la possédait, puisque l’immense majorité des Français l’avait appelé et l’acceptait.De cette légitimité, une légalité nouvelle est née, qui a couvert, rétroactivement, tout le passé de la crise.Depuis cent cinquante ans, et en dépit de toutes les vicissitudes de la politique, il s’est développé chez le peuple français, qui le conserve encore à l’heure où j’écris, un attachement profond et presque mystique à la République, à ses doctrines, à ses institutions, qui n’ont jamais cessé d’être légitimes, parce qu’elles n’ont jamais cessé de répondre à ses aspirations.R.Lacour-Gayet ne le méconnaît nullement; en probe historien,, il constate que, sous la Restauration, « les transformations sociales de la Révolution restaient intactes et servaient de cadres à la France nouvelle.» Il n’est même pas loin d’accorder qu’à côté de la continuité formelle des institutions juridiques, il peut y avoir aussi continuité proprement historique, ou, si l’on veut, psychologique et politique, quand il dit (p.149) : « Si le souverain ne remplit pas son rôle, il faut cependant que la Nation accomplisse son destin.» C’est bien ce que me semble avoir fait la France, s’attachant instinctivement et par ses fibres les plus intimes, à travers guerres et révolutions, à sa tradition et à son besoin permanent d’unité et de continuité.Avant 1789, les crises provenaient du fait que les factions cherchaient à briser un régime qui gardait encore sa vitalité et sa légitimité.Avec la Révolution la crise vient de ce que le régime antérieur, ayant perdu sa raison d’être, il fallait lui en substituer un autre, sans que le pays se sentît bouleversé dans sa cohésion.R.Lacour-Gayet ne voit cette opération réussie et la continuation vraiment rétablie qu’à partir de l’Assemblée de 1871 et de la Constitution de 1875, tandis que j’incline à la retrouver déjà au cours des 25 ans de la Révolution et de l’Empire.Affaire d’op- 242 LA NOUVELLE RELÈVE tique historique peut-être et la discussion reste ouverte.Tous ceux qui s’y intéressent liront avec un intérêt puissant le livre étudié ici.L’auteur écrit une prose d’une grande plénitude, avec des formules qui font honneur à son esprit de synthèse.On détacherait facilement de son livre des phrases faisant maximes, où la vigueur de la pensée ne perd rien à s’exprimer en termes mesurés.Il conduit ses récits avec un grand art narratif et sans déformer la vérité historique, qu’il contrôle dans ses moindres détails.Sincérité de l’observation, fermeté du jugement, clarté de l’expression, telles me semblent les qualités maîtresses de cette œuvre.Peu de livres contemporains sont mieux faits pour donner une compréhension exacte des périodes les plus difficiles de notre histoire, des traditions, caractères et vœux permanents de notre pays, et pour le faire aimer.R.Lacour-Gayet, en écrivant ses Grandes Ci~ises, aura servi utilement la grandeur de la France.Roger Picard AU PIED DE LA PENTE DOUCE 1 par Roger Lemelin.Avec Robert Charbonneau, Roger Lemelin me semble être le plus intéressant et le plus prometteur des romanciers de la jeune génération.Mais, si Robert Charbonneau se rattache à la tradition française du roman psychologique, Roger Lemelin me semble présenter des analogies avec le roman de mœurs anglais et américain.Alors que l’auteur d’ils posséderont la terre et de Fontile procède par introspection, faisant surgir de la conscience d’un personnage en conflit avec le monde extérieur, un drame qui reste tout intérieur et personnel; Roger Lemelin, par contre, procède d’une façon totalement opposée: il se trouve d’abord en présence d’un donné extérieur, d’une sorte de « masse indécise », d’une « boule un peu nébuleuse », dont il cherche à découvrir « l’essence, les veines, les organes », dont il dégage les lignes de force 1 Editions de l’Arbre, 1944. AU PIED DE LA PENTE DOUCE 243 et dont il fait surgir des personnages sans jamais les séparer toutefois de ce tout assez peu précis dont ils font partie.Si, dans la deuxième partie du roman, l’attention du lecteur est presque entièrement dirigée sur le drame de jeunesse de Denis Boucher, de Jean Colin et de Lise Lévesque — l'éternel triangle, — la première partie d’Au pied de la pente douce, qui est la plus vivante des deux, est l’évocation de la vie quotidienne, banale, terre à terre, de tout ce quartier Saint-Sauveur, que la misère empêche de s’élever vers la vie de la conscience.Au lieu de s’attacher à quelques personnages pour analyser et disséquer les moindres mouvements de leur cœur et de leur esprit, Roger Lemelin nous présente dès le début une quinzaine de personnages, mal définis, qu’il nous jette en vrac à la figure, en nous lançant, dès la première page, en pleine action.Quoique le roman soit bien construit et bien ordonné, il faut le lire avec attention pour saisir le sens de cette fresque dans laquelle le romancier fait vivre tout un faubourg tapageur et multiple; plus que le roman de Denis, de Jean et de Lise, Au pied de la pente douce est le roman d’une collectivité, le roman d’un quartier ouvrier du vieux Québec, dont Roger Lemelin a réussi à saisir la vie et l’âme.Il se rattache par là à Jules Romains, mais il n’y a chez lui aucune théorie qui vienne imposer son ordre arbitraire aux événements de la vie, que le romancier a décrits directement, objectivement, sans que nul prisme déformateur soit venu s’interposer entre le réel et lui.Tout remue, tout grouille, tout est vivant dans le roman de Lemelin et Au pied de la pente douce est une des très rares œuvres canadiennes qui aient le mérite de rompre avec la tradition littéraire qu’un trop grand nombre de nos romanciers ont suivie: Roger Lemelin n’est pas un, homme de lettres, il est un romancier.Aucune réminiscence littéraire ne vient s’immiscer dans son œuvre qui est inspirée tout entière, corps et âme, matière et forme, par le milieu dans lequel a vécu l’auteur.Contrairement au roman synthétique, sque- 244 la nouvelle relève lettique de Robert Charbonneau, Au pied de la pente douce est fait d’observations, de descriptions, de personnages, qui constituent un « fouillis informe mais vivant », dont le principe premier et unique est la vie.Le monde évoqué par Lemelin.n’est guère élevé d’esprit et d’âme; il est borné, misérable, souvent mesquin et déprimant, mais il nous est donné tel qu’il existe en réalité, sans que le romancier ait cherché à nous incliner vers la piété ou vers la cruauté; cette pauvre humanité qui vit dans la platitude, ces humbles collés à leur misère, Roger Lemelin les aime toutefois — on le sent bien à le lire — parce qu’il reconnaît en eux des humains que des conditions meilleures eussent élevés à un tout autre niveau: après avoir eu dans leur jeunesse un sursaut de fierté, ils ont été absorbés par la société niveleuse qui est seule responsable de leur déchéance.Au pied de la pente douce vivent deux groupes assez mal définis, les Soyeux et les Mulots, les premiers étant pour ainsi dire les snobs des seconds, dont l’auteur détache quelques familles : les Boucher, les Colin., les Lévesque, les Pritontin, les Chatons, ainsi que les demoiselles La-truche, « pucelles au charme rance », et quelque ecclésiastiques: le curé Folbèche et ses vicaires, les abbés Trinchu, Charton et Bongrain.A ces personnages hauts en couleurs s’ajoute le groupe des Gonzagues, les créatures du curé, jeunes gens graves et sérieux, dépourvus de toute débrouillardise, sur qui on sent « le stigmate de l’école, l’esprit de soumission ».Tous ces personnages, quelques-uns à peine esquissés, ont été saisis sur le vif et le roman entier abonde en observations savoureuses à leur sujet.Peintre des mœurs de Saint-Sauveur, Roger Lemelin a raconté d’une façon délicieuse des scènes pittoresques comme la parade de la garde paroissiale, la visite de la guérisseuse qui demande, en arrivant: « Où ce qu’il est le genou qu’on me parle ?»; la «séance paroissiale» où l’on joue la Buveuse de Larmes et où la jeune Lise Lévesque, fraîchement sortie d’un couvent chic chante les Figue s de Cadice; la partie de lutte qui bouleversa ¦ AU PIED DE LA PENTE DOUCE 245 l’âme du curé « pacifiée par la prière et nivelée par les litanies » ; la réunion du club libéral chez Bédarovich, chiffonnier canadien-français qui avait ajouté à son nom la désinence juive afin de réussir dans les affaires, ce qui ne manqua pas d’arriver; le bingo, qui comble les braves mères de la paroisse qui, « la famille terminée », n’ont rien d’autre en perspective pour s’amuser, et où l’on peut entendre: < Brassez la poche, vous ! C’est toujours les mêmes numéros ! », ou: « Mon Dieu, j’ai une chance ! Saint Antoine, saint Gaston, faites sortir le mien ! », ou : « Démanchez pas vos cartes !» ; et la grand’messe, avec un prône ineffable et la scène cocasse du pétard qui démolit presque le marguillier Anselme Pritontin, « cet homme-cierge », que l’on voyait constamment à genoux pendant la messe, suant sa fausse piété entre deux missels de dimensions colossales, lesquels lui formaient une sorte de garde de corps pendant qu’il égrenait son chapelet, à qui sa femme reprochait sans cesse d’être timide, ce qui l’empêcherait d’être jamais rien, pas même inspecteur de tramways; alors qu’elle raidissait son âme, sa foi, pour retenir au foyer cette atmosphère de canonisation dont ses fils semblaient de moins en moins pénétrés.En plus de ces scènes cocasses, il y a dans le roman de Roger Lemelin des scènes d’une simplicité émouvante, comme la mort du petit infirme Gaston Boucher ou celle de Jean Colin, qui est le sommet du roman.Dans ce quartier pauvre où les cris des gamins qui se battent se mêlent à ceux des femmes qui se querellent de galerie en galerie, c’est un titre de gloire que d’avoir eu un ancêtre qui ait promené des millionnaires américains ou que d’avoir un fils qui travaille dans un bureau, fût-ce $7.par semaine, et la gloire suprême est de devenir marguillier.Si le quartier se divise en Soyeux et en Mulots, il se divise aussi, d’un autre point de vue, en séparatistes, en bleus et en rouges, et la seule ambition de ces artisans ou de ces journaliers était de suivre le sillage du député, car la place permanente hantait les I 246 LA NOUVELLE RELÈVE esprits, les fixait dans le seul moyen d’arriver au but: être un rivet, être un boulon, un rouage quelconque du parti.Le toxique de la politicaillerie avait atteint ces miséreux et lorsqu’un parti arrivait au pouvoir, « les vaincus tombaient forcément dans la dèche, de sorte que pour dix agents de circulation qui roulaient dans le bonheur au rythme du teuf-teuf de leur motocyclette, dix ex-agents les regardaient passer d’un regard chargé de haine; et la rancune existait entre les balayeurs et les « conducteurs » d’ascenseurs.» Il va sans dire que, si l’on pénètre à l’intérieur de ces foyers, on aura tôt fait d’y apercevoir les portraits de Sir Wilfrid Laurier, du cardinal Villeneuve et du Sacré-Cœur, peints en rouge € car la Providence est sur le côté des libéraux ï>.Comme je l’ai signalé au début, Au pied de la pente douce est une fresque à nombreux personnages; ce n’est pas comme Thérèse Desqueyroux ou comme Salavin le portrait d’une personne; ce n’est pas non plus comme la Chronique des Pasquier ou les Hauts-Ponts l’histoire d’une famille; ce n’est pas, d’autre part, comme les Hommes de Bonne Volonté ou comme les Thibault l’image complexe et totale d’une société tout entière; c’est tout simplement la description d’un milieu donné à un moment donné, où l’observation est assez pénétrante toutefois pour donner à l’œuvre une portée universelle.Les personnages de Lemelin sont des types humains, les faits divers qui composent le roman sont des événements humains, les sentiments et les passions qui animent ces personnages sont des sentiments et des passions humains, que l’on retrouve partout et qui font partie de ce que 1 on peut appeler le tuf humain.Peinture d’un milieu particulier, Au pied de la pente douce n’est pas l’image de la société entière; je ne saurais le lui reprocher, s’il n avait lui-même affirmé que « c’est de la contradiction que 1 humanité tire sa continuité 3> et s’il n’avait parlé de « la règle de la dualité a.1 Ainsi, le pauvre abbé Bon-grain, simple et sympathique, est un contrepoids très insuffisant dans la galerie ecclésiastique qu’il constitue ri AU PIED DE LA PENTE DOUCE 247 avec le curé Folbèche, l’abbé Trinchu et l’abbé Charton.Maître de chapelle qui se croit Toscanini ou Serge Jaroff, l’abbé Charton avait en outre la manie de se promener, tous les matins après la messe, en quête de petits bobos à soigner et la boîte à diachylon faisait partie de son ministère.Bien différent était l’abbé Trinchu qui « tenait le nez haut sur les paroissiens, portait la canne, rentrait tard le soir et ne saluait que les séparatistes » en attendant « son transfert chez des ouailles plus cultivées, moins terre-à-terre, capables de se laisser enflammer comme des poules sur la broche par son nationalisme furibond ».Quant au curé Folbèche, il laissait à ses vicaires la tâche de s’occuper des sermons, et il « sarclait les poches de l’ouvrier, alléguant que le dollar est un feuillage vicieux qui cache l’âme à Dieu.Son Eminence, ajoute le romancier, songeait à un titre de monseigneur pour ce prêtre habile qui savait si bien concilier l’amour de Dieu et les soucis du comptable ».Il faudrait, à ce sujet, citer en entier son prône où, entre autres choses, il déplorait que les gens forçaient leurs morts à l’humilité de parents pauvres, dans ce ciel où tout n’est que gloire, en ne leur payant que de simples basses messes; où il annonçait la quête du « sou du repas », la quête des anges et la quête du cardinal; où il annonçait encore que « avec la protection de saint Joseph, nous avons obtenu que la rue Bagot fasse désormais partie de notre paroisse», ajoutant: «Cette décision adorable de notre bien-aimé cardinal met fin au petit malentendu qui existait entre notre cure et celle de Saint-Malo, laquelle comprenait cette rue dans son territoire.» Plus loin, il faisait part à ses paroissiens de la nomination d’un distributeur de bons de messe et constatait que « depuis Noël, on ne meurt presque plus.Les naissances me satisfont cependant », et il terminait en constatant, la voix altérée, que « L’ombre de la griffe de Moscou plane sur nos têtes et menace notre foi, notre église .Qui l’aurait cru, chers frères et chères sœurs, nous avons des communistes dans notre paroisse ! » Une des œuvres 248 la nouvelle relève du curé était une classe complète d’enfants à qui il prêtait une âme ecclésiastique et qu’il avait établie en plein milieu des classes du couvent, sous la direction d’une religieuse, afin de les préparer dignement à entrer au séminaire.« Cette oasis d’ardeur juvénile pour l’habit ecclésiastique .causait grand préjudice au recruteur de la communauté des frères qui flairait anguille sous roche et s étonnait de la pénurie des vocations pour le juvénat ».Il ne manquait pas d’inspirer aux enfants, afin de les attirer dans sa communauté, « la terreur du bréviaire, les désavantages de la vie du presbytère qui font que souvent vous êtes à court d’argent et que vous courez le risque d’être éveillé à toute heure de la nuit»; en revanche, les freres ont autant de congés que les enfants, deux mois de vacances durant la saison chaude ! Ailleuis, Denis nous dit qu’à l’école, on ne faisait qu’étudier les biographies des grands hommes, entre les heures de récréation, à part le catéchisme, dont il se rappelait les grandes lignes: «le péché mortel, le péché véniel», et, ayant perdu, le même jour, sa fatuité en plus de sa situation, il déplorait que ses maîtres aient bloqué son horizon de leur idéal sténographique et de leur nostalgie du record: cents mots à la minute, cinq lettres à la seconde.A l’ombre du presbytère, évoluent les demoiselles Latruche, vieilles filles pudibondes, qui se sont donné la mission de faire canoniser un jeune saint paroissial dont elles vendent la photographie, et qui sont convaincues de leur supériorité sur les pécheresses comme Barloute et les mères fécondes comme Flora.Elles sont scandalisées de voir les jeunes filles sortir avec les garçons « en machine, le soir » et elles sont opposées à la respiration artificielle, alléguant que c’est en sauvant la vie des gens que 1 on perd son, âme.Elles reçoivent des lettres des Etats-Unis et de la Colombie britannique annonçant des guérisons par l’entremise de leur saint en herbe, mais la Chaton, l’épouse du « magnat du ver » — il achète les petites bêtes 5 cents et les revend 10 aux pêcheurs — n’a AU PIED DE LA PENTE DOUCE 249 guère confiance en ce jeune saint, parce que, comme sainte Anne, il guérit surtout les Américains.Jos Boucher et sa femme Flora, Ti-Blanc Colin et sa femme Barloute appartiennent tous à cette humanité miséi-euse, où abondent les ivrognes et par suite les maladies et les tares, superstitieuse, fière de succès dérisoires, où les mères s’adonnent à la calomnie, à la couture et au tricot, où les jeunes filles vieillissent vite, perdant « dans les torchons, sur les planchers des étrangers, cette naïve confiance au bonheur, naturelle aux adolescentes » ; où les pères n’ont d’autre ambition que d’être des porteurs d’eau et qui n’ont pas les moyens de préparer leurs fils à un avenir meilleur que le leur.Cette humanité n’est toutefois nullement méprisable et Lemelin conserve pour elle une secrète et évidente sympathie.De cette société terre-à-terre, Roger Lemelin nous offre un tableau fidèle, décrivant les choses et les hommes tels qu’on, les découvre dans la vie quotidienne, supportés par une intrigue qui se réduit à la rivalité de Jean Colin, jeune homme fier, généreux, mais chétif, scrofuleux, que la tuberculose du genou emportera, affaibli par l’inquiétude que lui cause le triomphe de Denis dans le cœur de Lise.La mort de Jean est la plus belle scène du roman, grande par la simplicité, la vérité du récit, des dialogues et des réflexions intimes du moribond.Denis Boucher, orgueilleux, rêve de devenir grand écrivain et prétend trouver dans la littérature la raison de sa vie et méprise la femme, en quoi il se croit supérieur à tous les jeunes gens du faubourg qui montent, le soir, la pente douce pour se rendre au Parc des Braves, « où les caresses sont moins ordinaires que dans les salons.» Mais la fraîche et romanesque Lise Lévesque finit par jeter dans ce cœur faillible un trouble contre lequel il ne sait pas se défendre, et que cache mal la brutalité à laquelle il a recours pour voiler la réalité de ses sentiments.L’épisode de la rivalité de Jean Colin et de Denis Boucher est raconté avec une psychologie sûre et authentique et apporte dans ce roman déprimant un air rafraî- 250 LA NOUVELLE RELÈVE chissant de générosité et d’idéal qui suffit presque à donner un visage agréable à ce quartier lamentable.Mais l’auteur nous apprend, à la dernière page, que « les jeunes Mulots se tranquillisaient après la vingtaine, devenaient des ouvriers rangés, de bons pères de famille, d’excellents v paroissiens ».Plus forte, la société absorbe les individus en les nivelant et le héros d'Au pied de la pente douce, ce n’est pas Denis Boucher, c’est le quartier Saint-Sauveur.Bien que l’on puisse désirer que ce premier roman de Roger Lemelin fût mieux écrit, Au pied le la pente douce est probablement le plus fort début d’un jeune écrivain canadien et révèle un puissant tempérament de romancier.Ce premier livre abonde en observations originales et Roger Lemelin est — il faut bien l’avouer — un des très rares romanciers canadiens qui aient su faire parler ses personnages sur un ton de vérité.Si l’on excepte les « flics » qui est une expression française et non canadienne, je crois que toutes les paroles que Lemelin attribue à ses personnages sont authentiques.Roger Lemelin a écrit avec Au pied de la pente douce un roman inspiré par l’expérience directe, par la vie même et.il est permis de se demander si le jeune romancier n’a pas vécu lui-même ce roman du quartier Saint-Sauveur avant de l’écrire.Guy Sylvestre SONDAGES 1 par Guy Sylvestre.Cet ouvrage, qui vient de paraître aux éditions Beau-chemin, révèle Guy Sylvestre plus complètement que ses précédents.D’abord, à cause de la variété des sujets abordés qui vont de considérations sur l’art à l’analyse de Paul Valéry et à la psychologie intime de « Lawrence d’Arabie ».C’est surtout qu’on y découvre la pensée de Sylvestre, sinon érigée en doctrine, du moins exposée avec assez d’ampleur pour qu’on en saisisse la courbe.D’autre part, sans chercher à établir le panorama de la 1 Editions de Beauchemin, Montréal, 1945. SONDAGES 251 littérature contemporaine, il en examine tant d’aspects significatifs, il scrute tant d’œuvres représentatives, qu’il se trouve à en dégager les grandes lignes et à nous livrer la vue qu’il s’en est faite.A cet égard, Sondages sera utile à qui entend voir clair dans la période de transition que vient de traverser la littérature française, période peut-être la plus chargée de sens depuis le romantisme et au sujet de laquelle l’interruption brutale de 1940 permet de faire le point avant de se plonger dans cet après-guerre que deux ou trois écrivains (Sartre en particulier) permettent d’entrevoir comme le prolongement de ce que l’entre-deux-guerres a eu d’essentiel.C’est grâce à son coup d’œil pénétrant que, je crois bien, M.Sylvestre est en train de se placer à la tête de la liste trop longue de nos critiques littéraires.Trop longue, parce qu’on abuse de la critique en notre pays où Ton ne crée pas assez.Sylvestre échappe au reproche qu’entraîne cette constatation, parce que sa critique est féconde, qu’elle est de celles qui créent de la pensée et peuvent faire naître des œuvres.Il s’attache peu à l’extérieur d’un ouvrage; il s’intéresse médiocrement à la forme en ce qu’elle ne fait pas corps avec le fond.Ce qu’il recherche, dans un.livre, c’est l’essence de l’idée.Esprit à la tournure philosophique, préoccupé de métaphysique, il s’essaie à définir l’indéfinissable où s’élabore un livre.Par là, il est bien de sa génération et il fait penser à André Rousseaux, peut-être le seul véritable critique de la France actuelle, de qui Sylvestre diffère beaucoup par d’autres côtés.Non pas que la critique ainsi entendue attribue à l’ouvrage étudié des intentions ou des réalisations qui ne s’y trouvent pas en réalité.Elle s’efforce plutôt d’atteindre la cause déterminante, subconsciente si Ton veut, que l’auteur lui-même n’a peut-être pas aperçue.C’est une démarche de l’esprit très féconde et c’est dans cette voie qu’on a chance de découvrir ce qui fait l’unité de la littérature actuelle.Mais elle est parfois déroutante, parce 252 LA NOUVELLE RELÈVE qu’elle donne des promesses que l’œuvre ne tient pas toujours.En tout cas, c’est une critique bien adaptée à une production littéraire qui, à la suite de la faillite du scientisme, tourne en rond dans l’absolu à la poursuite de points d’appui que ne pouvaient lui fournir le vide élégant d’un Anatole France, la lourde et pseudo psychologie sociologique d’un Paul Bourget, ni le narcissisme d’un Maurice Barrés; que ne donnent pas non plus l’hermétisme d’un Paul Valéry, l’impuissance tourmentée d’un André Gide, ni la truculence d’un Paul Claudel.Les trouvera-t-elle dans l’existentialisme d’un Heidegger ou d’un Jean-Paul Sartre, qui a les prédilections de Guy Sylvestre, et que des esprits ignorants ou superficiels réduisent à un réchauffé de Schopenhauer et de Nietzsche, accommondé à la sauce totalitaire ?Voilà de graves questions.Et c’est le mérite de Guy Sylvestre que ses travaux nous amènent à les poser.On voit par là qu’il évite l’écueil où sombrent généralement les Canadiens, en retard de 25 ans sur le mouvement de la pensée française.La préoccupation de métaphysique que nous relevons chez lui se manifeste le plus ouvertement dans les deux premiers chapitres de Sondages, intitulés : « Qu’est-ce que l’art ?» et « Digression sur l’image ».A ses yeux, l’art est « quelque chose de nettement intellectuel ».— On, est loin, des déclamations romantiques ! — Non pas qu’il ignore le sensible, mais, affirme-t-il, le sensible ne saurait se transformer en art que s’il est ordonné par l’intelligence.Ce serait, en somme, la doctrine classique, si, à cette notion, ne s’ajoutait celle du subconscient.Dans l’artiste, écrit-il encore, s’agite tout un monde « de touchers, de goûts, d’odeurs, de sons, de couleurs, de formes, de concepts, d’idées » qui, sous l’effet de l’émotion, se transforment en « puissance de création », prennent « la couleur de l’âme où elles habitent ».De sorte que l’image, associée indissolublement à l’esprit, ne révèle pas toujours explicitement la pensée ou l’idée d’un homme.D’où (et c’est SONDAGES 253 une idée que n’expose pas Sylvestre, mais qui resort de ses travaux), l’obligation où se voit le critique de rechercher cette pensée que l’auteur lui-même n’a pas vue nettement.— Cette théorie peut choquer les esprits auxquels on a jusqu’ici enseigné la nécessité, et la possibilité, de l’expression, totale.On ne saurait nier qu’une large part de vérité réside dans l’inexprimé que la littérature contemporaire tient avec raison à suggérer.Littérature qui bouleverse les habitudes et les idées reçues.Elle atteint une puissance remarquable, justement parce qu’elle vise moins au « littéraire » qu’à la perception, dans son essence, de la « condition humaine ».Mais il faut convenir qu’elle est loin d’être formée.Il y a là surtout des essais, parfois uniquement de technique, qui sont insupportables quand ils ne correspondent pas à une sincérité intime.Or, l’affectation, la pose intellectuelle, est plus répandue qu’à toute autre époque, pose qui consiste en particulier à rechercher l’obscurité.Même le lumineux Louis Aragon n’a-t-il pas imaginé, pour se rendre difficile, de supprimer la ponctuation ?Enfantillages exaspérants.Quand on sort d’un roman réalisé dans cette veine, on éprouve le désir de relire la Princesse de Clèves ou le Cousin Pons.Sylvestre sert de guide sûr dans ce maquis, bien, qu’on soit tenté de lui reprocher un certain goût pour des maniérismes qui, fort heureusement, ne se retrouvent pas dans sa prose.Il sait distinguer l’essentiel et définir ce qu’une œuvre apporte de solide.N’a-t-il pas même réalisé le tour de force de trouver des préoccupations métaphysiques chez le pédant Henry de Montherlant ?Sylvestre exercera sans doute une influence dirigeante et pondératrice sur sa génération.Pierre Daviault 254 la nouvelle relève L’HISTOIRE JUGERA 1 par Léon Blum.Il est un peu tard peut-être pour analyser cet ouvrage paru en 1943; mais il n’est jamais trop tard pour parler d’une belle œuvre, car ce livre est une belle œuvre.L’Histoire jugera comprend des articles parus dans le Populaire.Ces écrits sont consacrés exclusivement à la politique extérieure; on y a joint le résumé des débats sur le procès de Léon Blum devant la cour de Riom.Léon Blum écrivait ces lignes le mercredi, 14 juin 1933: « La vérité est qu’entre une démocratie et une dictature, il n’y a pas d’amitié, de confiance sincère, ni à plus forte raison d’alliance concevable.Je ne vise pas seulement une répugnance intellectuelle et sentimentale, j’entends me placer sur le terrain des faits.Une ressemblance provisoire et illusoire d’intérêts peut, à un moment donné et vis-à-vis d’un problème donné, fournir la base d’une action concertée, mais, tôt ou tard, la contrariété des principes l’emporte.Ne cherchons pas d’autre exemple: Toute démocratie tend nécessairement à la paix, toute dictature est condamnée à la surexcitation du sentiment national, à la diversion et à l’aventure.Toute dictature quand elle ne professe pas ouvertement la brutalité guerrière est condamnée, du moins, à la duplicité.En même temps qu’elle s’efforce d’apaiser l’opinion du dehors, elle poursuit au dedans, en vertu d’une loi inéluctable, son œuvre de mésintelligence et d’orgueil.» Blum avait cent fois raison d’écrire ceci.Comment lui, intellectuel, d’une culture raffinée, aurait-il admis le principe de la dictature, ennemi de l’esprit.Se plaçant « sur le terrain des faits », en peu de lignes il démontre d’une façon magistrale la guerre comme l’aboutissement logique des dictatures.On a parlé bien souvent, avec raison d’ailleurs, des « pacifistes bêlants ».Léon Blum écrit: « J’ai été autrefois un pacifiste, en ce sens que j’ai con- 1 Editions de l’Arbre, 1943. L’HISTOIRE JUGERA 255 sacré des années d’efforts et d’études à rechercher les moyens de prévenir la guerre et d’organiser en Europe la sécurité collective.Mais la Paix, telle que nous la voulions, et telle que nous espérions l’organiser, c’était une Paix indivisible.C’était une Paix reposant sur la prévalence de toutes les notions morales qui régnent entre les nations comme entre les hommes.Et, le jour où ils ont vu l’indépendance des Nations menacée, les contrats violés, le monde livré aux desseins de conquête et d’hégémonie, alors, les hommes qu’on qualifiait injurieusement de « pacifistes bêlants » se sont rendu compte, que, si la Paix reposait toujours sur la sécurité collective, la sécurité collective, elle, ne pouvait reposer que sur la force des armes.» Ces citations peuvent paraître longues, mais elles en illustrent mieux la pensée de Léon Blum.En 1935, le triste sire, Pierre Laval, rencontrait Mussolini.Léon Blum écrit : « Les deux hommes d’État se reconnaîtront du premier coup d’ceil.» Comment en aurait-il pu être autrement ! Les deux avaient « le même passé, la même histoire.» Et Blum d’ajouter : « Seulement, M.Mussolini, qui a plus d’audace et un sens plus déterminé du risque, s’est détaché plus vite, a marché plus fort, et est arrivé plus loin.» Mussolini par son ambition, Laval par sa malhonnêteté et sa traîtrise ont conduit leurs pays à la défaite.En lisant cet ouvrage, on voit défiler les années qui ont précédé la guerre.Il est bon de lire des livres du genre de celui-ci.Cela nous permet de faire une révision de nos convictions politiques et sociales.Les illusions et les lubies que nous avons pu avoir disparaissent pour faire place à des convictions que les circonstances, les événements, les lectures nous ont fait comprendre.Je recommande la lecture de l’ouvrage de M.Blum à ceux qui croient encore que cet homme politique a trahi la France.S’ils sont sincères, ils admettront avec M.William C.Bullitt : « Aucun être ne correspond moins à la légende que Léon Blum.Il n’est pas un dilettante, il est un croyant.Il n’est pas un faible, il est l’homme d’un 256 LA NOUVELLE RELÈVE courage indompté.Il n’est pas seulement un internationaliste, il est un, grand patriote.Mais il est aussi un fervent démocrate, et il est notre ami ».Pour celui qui a déjà lu l’œuvre littéraire de M.Blum, ce livre ne le decevra pas par la forme.Le style est nerveux, fleuri, d’une verve souvent mordante.L’auteur des Nouvelles conversations de Goethe et d’Eckermann ne peut nous décevoir par son style.Jacques Mathieu LE THÉÂTRE D’ÉPINAL Georges Raeders publie aux Atlantica Editora la Découverte du nouveau monde, plus ou moins adaptée, et fort librement nous dit-il, de Lope de Vega.Cela ne rappelle en rien la petite illustration théâtrale, et cela est fort amusant, dans le meilleur sans du terme.Du reste, il va de soi que Christophe Colomb est un personnage passionnant.Souvenons-nous du pamphlet de Marius André, qui n’était pas tendre à l’endroit du Génois, qu’il traitait de Juif, ou guère s’en faut, et du livre de Jacob Wasserman, qui n’était pas fort orthodoxe non plus.M.Raeders a choisi l’imagerie, et je ne m’en plains pas.Une imagerie fort moderne.Toutes sortes d’anachronismes qui donnent de la vie à la pièce.Au quinzième siècle de M.Raeders, et au grand scandale des cuistres, on dit : bas les pattes ! On parle même de grève sur le tas.Vous vous souvenez de l’admirable traduction en argot du Satyricon de Pétrone par Léon Tailhade : de temps en temps, cela soulage, comme on dit dans un autre argot, le laurentien, cela soulage de laisser la minutie historique.M.Raeders n’a pas voulu recommencer le Souliei de satin; aussi bien, on n’imite pas plus Claudel que Victor Hugo, et une caractéristique plaisante de ces grands hommes, c’est que presque tous leurs disciples sont des crétins.M.Raeders n’a voulu que nous donner des LIVRES CANADIENS 257 images, comme les illustrations du manuel d’histoire, et c’est fort agréable.Les grands enfants y peuvent prendre plaisir, et lorsque les personnages déroulent leurs objections religieuses pour prouver que de monde nouveau, il ne saurait y avoir, les esprits malins songent volontiers à certains traités d’apologétique de leur enfance, sans en être moins catholiques.Berthelot Bunet LIVRES CANADIENS Je veux dire des livres dont l’action se passe au Canada, plus encore, au Canada français et qui pourraient faire couler un pleur patriotique sur notre joue.D’autant que l’un de ces ouvrages est l’œuvre d’un étranger, et c’est pourquoi on a cité Louis Hémon, sur le propos de Napoléon Tremblay1 par Angus Graham.Marquerai-je que c’est une Maria Chapdelaine mécanisée et qui, si elle a gardé son âme naïve, promène son ford en pleine civilisation américaine.Les héros de notre Ecossais s’occupent en effet de contrebande d’alcool.Cependant, la naïveté, la simplicité sont restées les mêmes.Soit dit sans trop viser un roman qui, sans être un chef-d’œuvre, se lit fort bien, quand s’avisera-t-on de nous présenter des campagnards, des villageois et des paysans d’une âme moins fruste et de passions moins élémentaires?Reproches que l’on peut faire à tous les régionalistes de la terre, ou guère s’en faut.L’habitant a peut-être un vocabulaire pauvre, mais ses amours, sa vanité, sa bonté, son avarice et sa prodigalité présentent les mêmes complications que les citadines.La Françoise de Marcel Proust n’est pas plus simple que son admirable M.de Norpois.Le Mascoutain, l’homme de notre Nord ont les passions de tous les hommes, et la passion n’est simple que pour les psychologues américains et les poètes ordinaires de Laurentie.Donnez à Phèdre, à Julien Sorel, à Raskolnikov l’accent québécois, si vous voulez, mais que ce ne soit pas un prétexte à votre paresse d’observation.Angus Graham était excusable, puisqu’il paraît qu’un 1 Editions Beauchemin, Montréal 1945. 258 LA NOUVELLE RELÈVE étranger nous voit mal, toujours, ce qui n’est pas sûr: le Vieux Doc le fut moins d’affubler d’une tuque et d’une ceinture fléchée les anas qui courent les almanachs du monde entier.Je ne crois pas plus que cela à la psychologie des peuples (du moins telle qu’on l’a décrite, jusqu’au génie qui n.’a pas encore montré le bout du nez, mais c’est de décence élémentaire, lorsqu’on donne des noms canadiens aux histoires de tout le monde, de leur ajouter un petit air du cru: les Canayens du vieux Doc sont des Canayens, comme les abbés de théâtre sont des prêtres.Le rabat ne fait pas le curé, et le mot de bonguenne ou de torvice ne fait pas de toute nécessité un Laurentien vivant.Maria de l’hospice 1 est un livre beaucoup plus habile.Est-ce plus canadien ?Je n’en sais rien.Je sais pourtant que ces contes sont de vrais contes et que ce petit village existe.Parce qu’elle a voulu faire canadien, Madeleine Granbois ne s’est pas cru obligée, pas plus qu’Alain Granbois, d’abandonner toutes les ressources de l’art.Je confesse qu’un certain manque de vulgarité fera dire à plusieurs fanatiques de Ladébauche que ce n’est pas québécois, mais qu’importe ?Trop de livres qui se veulent canadiens ne se sont adressés qu’à des collégiens, à qui on prêche paradoxalement le retour à la terre, lorsqu’ils étudient pour faire des nataires, des avocats, trop de livres qui se prétendent canadiens ont été écrits pour la nostalgie des ouvriers ou des manœuvres, dont la soupe aux pois et le ragoût de pattes sont le commencement du patriotisme.Citerai-je, dans un autre domaine, Hélène Gagnon qui, toute canadienne qu'elle soit, ose écrire en français (Blanc et noir) et qui ne se croit pas déshonorée de rester démocrate, tout en se permettant de dire des vérités plus cruelles à tous les impérialismes que nos mange-Anglais ?Je la citerai, parce que je voudrais que nos livres canadiens, nos romans régionalistes fussent écrits d’une prose aussi bonne que la sienne.Berthelot BUNET 1 Editions Parizeau, Montréal, 1945. LES GRANDES MISSIONS 259 LES GRANDES MISSIONS DU CINÉMA S par Jean Benoît-Lévy.Je mentirais, si j’aflirmais que le titre me ravit.11 est vrai qu’il a quelque chose d’anglo-saxon et de protestant, comme la plupart des films, voire les plus légers et les plus courts vêtus d’Hollywood.Une mission, c’est comme une vocation : j’ai toujours peur que l’illusion entende, des voix et qu’on ne crée soi-même sa mission.Mission me fait penser encore aux retraites paroissiales auxquelles mon catholicisme n’a jamais pu se résoudre encore.Mais qu’importe le titre, le livre, un fort volume abondamment illustré, se lit, se laisse lire, se fait lire même de moi, qui vais au cinéma deux fois par année, et pour un mauvais filin, la plupart du temps : une de mes malchances.Et c’est vous dire tout de suite que je ne parlerai pas de la mission du cinéma.Jean Benoît-Lévy n’en a pas moins écrit un ouvrage de spécialiste qui ne sent pas le spécialiste, un ouvrage d’honnête homme.Je ne dirai pas qu’on voit comme un film ce qu’il vous dit, mais que son parlant, son boniment ne gâtent pas ce qu’il tient à nous faire entendre.L’auteur s’étend avec complaisance sur le rôle éducatif du cinéma : et pourquoi pas ?Voire, lorsque le cinéma n’est éducatif qu’indirectement, comme les romans de M.Bordeaux par exemple ou les ouvrages de M.Hertel.Je n’aime pas qu’on tire trop à soi la couverture : je me souviens pourtant d’une vieille tante dont l’avidité avaricieuse d’indulgences et les rosaires trop bruyants firent perdre la foi à mon enfance et qui se scandalisait fort de me voir, bambin, aller aux petites vues, avec Mary, la bonne : les enfants avaient licence de cinéma avant quinze ans, alors.Et je vous jure que ce n’est pas le cinéma qui m’a donné mes (1) Parizeau, éditeur. 260 LA NOUVELLE RELÈVE mauvais plans.Mais n’exagérons point pour autant l’aspect universitaire ou collégial du cinéma.Le cinéma en effet reste éducatif comme un bon roman, une conversation indifférente et tout ce que vous voudrez.Il va de soi que les films de science, les films de biologie ou de physique rendent des services qui passent les planches de nos manuels.Cependant l’on sent que M.Benoît-Lévy insiste sur le côté éducatif, parce que de nombreux imbéciles et des cagots plus nombreux encore, et de toutes religions, ont gueulé, le plus onctueusement que le puissent ces gueules bien-pensantes, sur l’immoralité du cinéma.Pour ma part, je prendrai au sérieux l’abbé Bethléem et le père Sagehomme, lorsque je n’entendrai plus les enfants de douze ans de mon quartier et qui n’ont rien lu et qui ne fréquentent guère les cinémas, entamer des conversations sexuelles et obscènes à faire rougir les lecteurs de Zola, ce grand pudique refoulé.Je n’analyse pas par le menu ce livre que tous doivent au moins parcourir.J’ai remarqué cependant dans la préface une phrase qui compare le cinéma à l’imprimerie.La comparaison peut être juste, et combien de livres je donnerais pour un bon film : il n’en reste pas moins que le cinéma nous refuse le plaisir de couper les pages et de lire en diagonale, qui sont les petits bénéfices, et délicieux du liseur enragé.Je signale les chapitres qui nous font entrer dans les coulisses des studios : nous avons trop lu de reportages niaisement spirituels sur la matière pour n’être point enchanté du sérieux de l’écrivain.Propos d’atelier, si vous voulez, mais singulièrement topiques, bien que dénués de pédanterie.En bref, ce bon livre, pour la première fois, me parle d’un art qu’il prend au sérieux, et qu’il doit prendre au sérieux, sans tomber dans le ridicule, comme, hélas ! faisaient et font encore la plupart des chroniqueurs cinématographiques.Berthelot Brunet DE VILLON A.261 DE VILLON A PÉGUY \ par Wallace Fowlie.Voici un ouvrage qui n’est pas de tout repos, car on ne tente pas une rétrospective de la littérature française à travers les âges, sans risques.« De Villon à Péguy » le trajet est long, sillonné d’embûches et de précipices.Wallace Fowlie ne s’est pas arrêté devant ces difficultés.On n’aime pas toujours sa manière de concevoir la littérature : sa pensée est souvent obscurcie par une philosophie qui cadre mal avec le sujet de son livre.Qu’importe tout cela après tout, puisque l’auteur nous fait mieux aimer les messagers de la pensée française.On nous a sursaturés de sottises sur Villon, mauvais garçon.Francis Carco, spécialiste des filles de joies et des souteneurs, nous a présenté un faux Villon.Je préfère Pierre Champion, historien, qui a situé Villon dans son ambiance réelle.Pour Wallace Fowlie, Villon, c’est la « grandeur de la foi ».Villon s’identifie pleinement avec le moyen-âge chrétien, époque d’absolu vérité, de foi.L’auteur écrit : « Nous sommes près de lui (Villon) parce qu’il a osé mesurer Dieu avec un pauvre cœur, le sien, qui est aussi pitoyable que le nôtre, même s’il est plus ouvert aux anges et aux saints ».Les pages consacrées à Scève, Pascal, Baudelaire sont écrites dans un style souvent ambigu.Soit dit en passant, l’ambiguïté est le défaut dominant de Wallace Fowlie, cette réflexion m’était venue aussi à la lecture de son autre ouvrage : « La pureté dans l’art ».C’est le chapitre sur Charles Pégiry qui impressionne davantage.Sans doute parce que l’âme de (1) Wallace Fowlie : De Villon à Péguy.Grandeur de la pensée française.Préface par Henri Focillon.Montréal, Editions de l’Arbre, 1944. 262 LA NOUVELLE RELÈVE Péguy en son temps a vibré au même rythme que la France toute entière.Comme l’écrit Wallace Fow-lie : « Toutes les leçons qu’il s’enseigne à haute voix a travers ses livres — que ce soit la philosophie bergsonienne, la philosophie cartésienne, Polyeuctc, Psichari, la mystique d’Israël, la misère, l’argent, Jeanne d’Arc, — toutes sont en réalité une leçon unique, celle de la France.Péguy a voulu se l’approprier, l’approfondir, la labourer comme un paysan laboure sa terre, la chanter comme poète chante l’amour, et enfin mourir pour elle comme soldat et comme martyr ».Wallace Fowlie opère un rapprochement très significatif entre Péguy et Gide.Il écrit : « Deux auteurs du vingtième siècle nous touchent surtout par leur âme : Péguy et André Gide.L’âme diverse de Gide qui étudie toutes scs intermittences et tous ses changements parce que c’est le domaine de la morale et de l’art.L’âme pauvre de Péguy qui fait toutes les lourdes besognes du paysan, de l’éditeur et du soldat parce que c’est le domaine de la prière et du salut ».Plus loin il ajoute que les âmes de Gide et de Péguy « donnent à notre âge les plus grandes leçons sur la jeunesse et sur la France.Deux âmes d’une irréprochable sincérité.Toutes deux, pri- | ses dans le drame de toute l’histoire humaine, y ont découvert deux solution différentes ».Ce que Wallace Fowlie ne dit pas, mais qu’il laisse entendre seulement, c’est l’influence morale qu’ont exercée Gide et Péguy sur la jeunesse française de l’entre-deux-guerres.Pour une grande partie de la jeunesse française, l’œuvre de Gide fut un évangile.Cette jeunesse absorba Gide à fortes doses, jusqu’à l’indigestion parfois.L’inévitable survint, les disciples dépassèrent le maître.Le gidisme devint une sorte de religion.On comprend aisément que Gide fut tellement critiqué par les uns et à ce point défendu par les autres.En dépit des prétentions de certains adver- DE VILLON A.263 saires, il faut en toute justice reconnaître la sincérité, l’honnêteté d’André Gide.Tous les livres de Gide, depuis les « Nourritures terrestres », jusqu’au « Journal », nous le montrent cherchant Dieu.Dans les « Nourritures terrestres”, il écrit : « Où que tu ailles, tir ne peux rencontrer que Dieu ».A relire aussi son « Numquid et tu.» Les critiques les plus malveillants n’ont pas compris ou souvent n’ont pas voulu comprendre la franchise de Gide.A Péguy, dont l’œuvre ne fut vraiment connue qu’a-près sa mort, on peut prêter une influence aussi forte qu’à Gide, même si elle s’exerce dans un sens quelque peu divergent.En un siècle d’injustices, de misères, de turpitudes, on saisit mieux l’âme de Péguy, entièrement vouée à la justice et à la charité.Voilà pourquoi Péguy vivait et vit encore au sein de la jeunesse française.Après 1914, le traité de Versailles, ses illusions, le jeune français découvre Péguy.Il aperçoit à travers ses livres l’âme de la France, travaillante et tenace, éprise de grandeur spirituelle et de vérité.Péguy n’est pas comme Gide, un intellectuel pur.C’est avant tout un « vivant », un lutteur, ce paysan beauceron qui tourne et retourne sa terre lui demandant du cent pour un.Voilà la grandeur de Péguy.L’auteur termine son livre par des « Pages séparées de journal » et analyse, dans un chapitre pénétrant sur Paul Claudel, la « Métaphysique d’un poète ».Wallace Fowlie n’aurait écrit que les pages sur Péguy, ce serait déjà une belle œuvre.Ne chicanons pas l’auteur sur certaines de ses idées plus ou moins clairement exprimées, son style y est pour beaucoup, mais reconnaissons-lui le mérite de nous avoir donné un beau livre sur la France et certains de ses écrivains les plus représentatifs.Il nous prouve une fois de plus que sans la France, le monde serait bien pauvre et bien vide.Jacques Mathieu RÉGINE HUBERT-ROBERT L’EPOPEE DE LA FOURRURE L’Amérique du Nord-Ouest longtemps a été le grand point d’interrogation géographique.Espagnols, Russes, Anglais, Américains, Français s’efforcèrent d’en percer le mystère, yers ce Nord-Ouest, il y eut simultanément deux approches : l’une maritime, l’autre terrestre.Très vite, toutes les deux à la poursuite des pelleteries.Les vaisseaux chargeaient les loutres-de-mer, les canots des traitants des castors.Sous le régime français, au prix de mille dangers, la partie centrale du Continent américain — comme la Louisiane •— a été découverte par les coureurs de bois, les traitants français et canadiens.Cet ouvrage délimite l’étendue de territoire contrôlée par leur traite.Il rappelle l’origine de maintes villes, d'abord petits établissements français.Plus tard, dans toutes les explorations vers l'ouest, ce sont les « voyageurs » canadiens qui, à coups d’avirons et de pas difficiles ont ouvert la route à travers gorges, rapides et Monta-gnes-Rocheuses.Tous les grands explorateurs anglais et américains ont rendu justice à leurs efforts dans leurs relations.Partout des noms français rappellent l’époque héroïque où, chansons aux lèvres, ces voyageurs, le plus simplement du monde, partaient de Québec et de Montréal chercher des castors à l'autre bout du Continent.Les aventures de la traite des pelleteries sont quelque peu oubliées.Pourtant une émotion nous saisit lorsqu’on se trouve en face de Terre-Haute, Sault Sainte-Marie, la Grande Coulée, Cœur d’Alène, Butte, de Boise bâti sur la rivière Boisée.Édition ordinaire : $2.00 Édition numérotée sur Japon $8.00; sur vergé Byronic $4.00 1 I- \ PIERRE BENOIT Le Sentier couvert roman Voici un roman d’une belle venue, un roman d’atmosphère qui contient une reconstitution hallucinante de la vie à Montréal il y a cent ans.Il ne s’agit point non plus d’une poudreuse et pénible construction à coups de documents historiques.C’est un roman d’atmosphère, une histoire d’amour commencée aujourd’hui et qui se termine il y a cent ans.Impossibilité ?Pas du tout.La lecture du Sentier couvert vous laissera aussi surpris et impressionné que celle de certains contes hallucinants de Guy de Maupassant, qui s’y connaissait en hallucinations.Dès qu’on pénètre dans l’action de ce roman, on veut en connaître la fin.Il est comme les romans policiers.Ce volume ne sera pas moins à sa place dans la bibliothèque de l’amateur de roman adulte que sur la tablette de l’adolescent.Prix : $ 0.75 FRANÇOIS HERTEL ANATOLE LAPLANTE CURIEUX HOMME BERTHELOT BRUNET LES HYPOCRITES Le goût des ouvrages canadiens coïncidant avec une production littéraire qui se compare par la qualité aux ouvrages étrangers, permet d'entrevoir le jour où la littérature canadienne concurrencera sur tous les marchés les œuvres américaines, anglaises et françaises.Les ouvrages canadiens sont aujourd'hui en demande à l’étranger: plusieurs d’entre eux ont été traduits en anglais, en espagnols, en portugais.Ils sont jugés non comme des sous-produits de la littérature française, mais comme des créations particulières.Jusqu'ici, on ne comptait au Canada aucun roman fleuve.Avec Les Hypocrites, Berthelot Brunet ouvre une carrière nouvelle.La folle aventure de Philippe tout en étant un roman complet, en ce qu’il épuise la matière d’un épisode, et décrit les bas-fonds, contient en germe la matière d’un roman en plusieurs volumes.Ne manquez pas de lire ce roman et ceux qui le suivront.Vous y trouverez une fresque de la vie à Montréal.Édition ordinaire $1.25 Du même auteur : LE MARIAGE BLANC D’ARMANDINE HÉLÈNE ISWOLSKY AU TEMPS DE LA LUMIÈRE Hélène Iswolsky, qui vivait à Paris depuis la Révolution russe, a été étroitement mêlée au mouvement littéraire et idéologique dont les têtes étaient Jacques Maritain, Nicolas Ber-diaeff, Charles DuBos, Mounier, les Dominicains de Sept, Temps présent.Mlle Iswolsky a rencontré dans des salons : les critiques Jacques Rivière, Borris de Schloezer, les compositeurs Strawinski, Prokofieff, Ravel, Poulenc, Auric, Darius Milhaud; les peintres Derain, Dunoyer, de Segonzac, Picasso, Dufy.On retrouve dans Au temps de la lumière des souvenirs sur ces artistes et l’atmosphère incomparable qui existait dans ces rencontres.Le chapitre consacré aux réunions du dimanche chez les Maritain, à Meudon, est particulièrement saisissant.Le livre de Mlle Iswolsky montre les liens étroits, le commun idéal qui animait les mouvements catholiques, le mouvement orthodoxe et les jeunes jusqu'au début de la guerre.C’est un document incomparable qui garde cependant le ton et la grâce des souvenirs.Au temps de la lumière servira à l’histoire des idées de la littérature et de l’art pour la période qui s'étend de 1925 à 1939.Édition ordinaire $1.25 ROBERT GOFFIN PATRIE DE LA POÉSIE « Poésie moderne.comprends pas ».Combien de gens par ailleurs hommes de goût n’entend-on pas rejeter tout d’un bloc la poésie moderne qu’ils ne connaissent que par d’informes ébauches, des parodies indignes.Voici un livre, écrit par un grand poète, qui peut être pour eux une introduction à la poésie.L’enfant s'éloigne de la maison, il suit une rue familière, il se risque pour la première fois sur un boulevard sillonné en tous sens par les voitures, les autobus, les lourds camions.Un jour, il traverse ce boulevard, découvre un quartier.Malgré sa crainte de s’égarer au retour, il s’aventure dans la ville.Plus tard, il se rira de ses premières craintes, il découvrira la province, son pays, le monde.La poésie est un royaume où les hommes ressemblent à de petits enfants.Combien n’ont jamais osé quitter de vue la maison, alors que d’autres voyagent sans se lasser d’un pays à l'autre.Voici un livre destiné à servir d'introduction à la poésie moderne.L’auteur refait avec nous le chemin qu’il a suivi des poèmes récités en classe à la poésie vivante et libre.Nous voyons son goût se former, le nôtre se forme en même temps.Ce n’est pas un traité, c’est une promenade avec un guide sûr au milieu de beautés que nous ne soupçonnions pas.Robert Goffin fait suivre cette longue étude sur la poésie de huit grands poèmes : France, Belgique, Pérou, Amérique, Canada, Dernière patrie, Liberté, Itinéraire.Le livre de Robert Goffin s’adresse à tous ceux qui ont le sens du beau.Édition ordinaire ; $1.50 Édition numérotée sur Japon $8.00; sur vergé Byronic $4.00 G.A.BORGESE La Marche du Fascisme On connaît le fascisme par les journaux, par ce (lue la propagande a réussi à faire croire à des esprits mal prévenus sur cette maladie spirituelle qui éclata en Italie, se propagea en Allemagne et, grâce aux succès militaires de ce pays, réussit à gangrener une partie de l’Europe.L’histoire des hommes et des doctrines du fascisme n’avait jamais été écrite.Elle l’est enfin et par- un historien de profession, professeur à l’Université de Chicago, qui de tous les historiens vivants est celui qui connaît le mieux l’histoire italienne.La Marche du Fascisme n’est pas uniquement un livre d’actualité.C’est une page passionnée de l’histoire de l’Europe.Le fascisme ne s’explique pas plus par la personnalité de Mussolini ou d’Hitler qu’une maladie par les agents qui la propagent.Ce volume est un apport important à la collection Problèmes actuels, qui compte déjà des ouvrages de Jacques Marilain, du R.P.Couturier, du Comte Sforza, de Gustave Cohen et d’Yves Simon.Prix : $ 1.25 COMTE SFORZA Demain il faudra faire grand Prix : $ 0.35 ROBERT CHARBONNEAU CONNAISSANCE DU PERSONNAGE L’University of Toronto Quarterly écrit de CONNAISSANCE DU PERSONNAGE “The most important essay in the field of literary criticism is Connaissance du personnage by M.Robert Charbonneau, author of one of the outstanding novels of recent years, Ils Posséderont la terre/' W.E.Collin.Prix : $1.25 Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle Relève Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028
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