La nouvelle relève, 1 septembre 1945, Septembre
LA NOUVELLE Relève 271 273 284 HOMMAGE A VALÉRY André Siegfried — Lettre sur Valéry .Gustave Cohen — Souvenirs sur Paul Valéry .Marcel-Raymond — Tombeau.Henri Rovennaz — Les limites de la démocratie.290 Gérard Paré — La seconde partie du « Roman de la rose ».299 H.A.Reinhold — En combien de cycles est divisée l’année liturgique ?.309 Robert Charbonneau — Vers d’été.326 Yves Thériault — Le cheval de bois.332 Madeleine Francès — L’hommage de Joseph Kessel aux mouvements de résistance en France.346 CHRONIQUES ,v ç\\N Septembre, vol.IV, n° 4, MONTRÉAL '•v i 35 cents LA NOUVELLE RELEVE Directeurs : Robert Charbonneair et Claude Hurtubisc Le numéro : 35 cents L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.H Arbour 3924.Imprimé par Tliérien Frères Limitée, Montréal J.T.DELOS LA NATION Les démocraties, où nous sommes fiers de vivre sont fondées sur les libertés de la personne et de l’individu.Ces libertés, pour en jouir, les conserver et au besoin les défendre, les citoyens doivent en connaître les fondements philosophiques et sociologiques.L’ouvrage du R.P.Delos, professeur de droit international public à la Faculté catholique de Droit de Lille et à la Faculté des Sciences sociales de l’Université Laval, apporte aux problèmes nationaux et internationaux de toujours des solutions et des éléments de solution qui intéressent non seulement les intellectuels mais tous les hommes.Nous, particulièrement, Canadiens français, pour qui les problèmes nationaux ont une importance vitale.Voici quelques titres de chapitres : Civilisation et culture, Nation ou race, le régime d’Etat moderne et le nationalisme libéral, le Nationalisme totalitaire, les droits de l’homme et du national, les droits du national et l’ordre juridique.2 vol.: $ 3.00 LA NOUVELLE RELÈVE Septembre 1945 Vol.IV, Numéro 4 LETTRE SUR VALÉRY Saguenay Inn, Arvida, le 23 août 1945.Cher Monsieur, Vous m’avez demandé de vous parler de Valéry ?Je le fais volontiers, car mon admiration pour lui est sincère.Je crois, à vrai dire, que nous mesurons mal sa grandeur et que la postérité le placera plus haut encore que ses contemporains.Il y avait chez lui une si complète simplicité qu’on avait peine à s’imaginer qu’il fût, intellectuellement, à un autre étage que ses interlocuteurs.Peut-être aussi que son hermétisme cachait à ceux qui entraient en contact avec lui toute une partie de sa personnalité.Il était si divers, si riche dans ses dons, que je ne saurais vous parler de lui d’une autre façon que fragmentaire.En ce qui me concerne, je l’ai surtout admiré comme philosophe, comme psychologue, comme penseur, comme interprète de son pays et de son temps, et ce que j’ai surtout admiré c’est la pénétration étonnante de son esprit.Il voyait intuitivement les profondeurs et puis — éloge immense, que j’adresserais à très peu d’écrivains — il n’avait pas peur de ce qu’il avait vu.La lucidité de sa vision était en quelque sorte implacable et 272 LA NOUVELLE RELÈVE c’est, à mon avis, la condition sine qua non du fonctionnement de l’esprit.« L’esprit souffle où il veut », dit l’évangile.Il faut qu’il soit libre, non seulement vis-à-vis des autres, mais — ce qui est plus difficile — vis-à-vis de lui-même.Cette liberté royale, je dirais presque cette liberté divine, Valéry la possédait.Relisez les pensées qu’il a publiées tout à la fin de sa vie, dans des livres intitulés Tel quel ou bien Mauvaises 'pensées et autres et, si vous êtes comme moi, vous aurez presque peur devant tant de courage intellectuel, car la vérité, pour transposer la maxime de La Rochefoucauld, ne peut pas plus se regarder fixement que la mort.Cette qualité de lucidité et de liberté classe Valéry avec nos grands classiques, les Descartes, les La Rochefoucauld, les La Fontaine, grands écrivains qui n’ont jamais eu peur et qui donc demeurent, intacts, à travers les siècles.Quand Valéry nous parle de l’Europe, de la civilisation occidentale, de la Méditerranée qui fut le berceau de cette civilisation et sa propre patrie, c’est toujours une lumière de cette haute qualité qu’il projette, lumière un peu froide peut-être, comme libérée de passion, mais combien éclairante et évocatrice.Je ne crois pas que notre temps ait eu d’interprète plus intelligent, au sens magnifique qu’il faut donner à ce terme.Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les plus sympathiques et les meilleurs.André Siegfried de l'Académie française - - .SOUVENIRS SUR PAUL VALÉRY M La première fois que je rencontrai Paul Valéry, ce fut à Strasbourg, devenu, depuis le 22 novembre 1918, date de la rentrée triomphale des Français, la citadelle intellectuelle de la France sur le Rhin.Il y fit une conférence sur l’Esprit européen, qui rappelait ses prophétiques Regards sur le Monde actuel.Elle eut du succès, moins à cause du contenu qu’à cause de la personne; il a réalisé ce miracle de rendre son nom familier même à ceux qui ne l’ont pas lu ou qui, s’ils l’ont lu, ne l’ont pas compris: Ni lu ni compris ?Aux meilleurs esprits Que d’erreurs promises ! Ni vu ni connu, Le temps d’un sein nu )! Entre deux chemises.Cependant il n’est pas conférencier: la voix est sourde, la parole hésitante malgré la fidélité au manuscrit lu.C’est dans une soirée offerte par le bon physicien Edmond Bauer et par sa femme, que je lui fus présenté.L’homme n’est grand que par la pensée.Un haut front où ondule une large mèche déjà grise abrite des yeux bleus intelligents : encore un Méridional aux yeux bleus comme d’Annunzio, dont ses origines italiennes le font un lointain compatriote.Deux sillons 274 LA NOUVELLE RELÈVE profonds descendent des joues vers le menton rasé; la moustache est courte et forte.Le geste et la parole sont rapides (pointe d’accent méridional) et la démarche souple.Entouré des jeunes et brillants physiciens de la Faculté des Sciences de l’Université de Strasbourg, qui lui expliquent les plus récentes théories de la Physique moderne, toujours en genèse et en révolution, il les écoute avec une attention passionnée et tout d’un coup levant l’index de la main droite, il articule: « Ça se complique, cela devient intéressant ».Il est peu de mots plus caractéristique de son génie et qui a été cueilli sur le vif.Je ne devais le revoir que bien des années après, en 1929, à la Sorbonne, dans les circonstances que voici.Il m’avait paru indispensable pour mes futurs licenciés et agrégés d’instituer un cours d’un semestre intitulé, un peu pédantesquement je l’avoue: Méthodologie de l’explication française.Qu’on sache cependant qu’il s’agit d’un objet important et qui nous est propre.Au lieu d’enseigner l’histoire d’une littérature par période et par genre ex cathedra, nous préférons en donner connaissance à l’aide de textes choisis, par lesquels nous essayons de pénétrer l’œuvre, l’auteur et le temps.Entreprise délicate et nuancée qui, convenablement appropriée, peut s’appliquer au degré primaire et secondaire aussi bien qu’au supérieur.Le gouvernement suédois envoya un jour une mission en France pour étudier comment nous pratiquions l’explication, non dans le dessein de l’appliquer à l’étude du français, mais à l’examen des auteurs SOUVENIRS SUR PAUL VALÉRY 275 suédois.Jeune étudiant à Leipzig, j’étonnais beaucoup les professeurs allemands en appliquant cette méthode à leurs textes.Mon maître Gustave Lan-son en avait été un des pionniers et il avait coutume de me dire: « Vous ne savez pas, mon ami, ce que c’était que l’explication dans mon jeune temps: une série d’onomatopées, de prosopopées: Ah ! Messieurs, que de beauté, que de génie ».C’est ce que j’ai baptisé : « la critique jaculatoire », dont il y a un modèle dans le Rapport sur la Poésie française de Catulle Mendès ».* * * Suivant donc l’exemple du vénéré maître qui m’avait fait enseigner sous sa direction à l’Ecole Normale Supérieure, j’avais parlé d’abord de l’étude des sources, puis de l’établissement du texte et que sais-je, mais arrivé au bout de mes chapitres, je ne voulus pas laisser à mes élèves de Sorbonne, qui sont pour nous de redoutables juges, l’impression que, me perdant dans les détails, j’éludais la difficulté d’une explication d’ensemble.Je me lançai donc à l’eau et annonçai non sans imprudence que j’allais aborder le Cimetière marin dé Paul Valéry.A quoi m’étais-je engagé ?Il est vrai que si un texte mérite qu’on tente d’y projeter de la clarté, c’est bien celui-là.Les étudiants, un peu ironiques peut-être, me guettaient à ce saut périlleux.Déjà ils sont massés dans cet amphithéâtre Richelieu, qui a presque la forme d’un 276 LA NOUVELLE RELÈVE théâtre et qui est le plus vaste de tous.Sur les travées supérieures, à ma droite, voici qu’ils aperçoivent, cherchant cependant à se dissimuler modestement: Paul Valéry qu’ils acclament.Il est venu pour l’étrangeté de se voir, vivant, disséquer comme un auteur mort.Le silence rétabli, je commence non sans appréhension, à parler des circonstances de la conception : le « blanc troupeau » des tranquilles tombes du promontoire surplombant à Cète la mer « toujours recommencée » sous les flèches implacables de « Midi le juste », allumant des diamants à la crête des vagues.Sur le tableau noir je trace trois colonnes : l’une celle du protagoniste, l’autre pour le deutéragoniste, la troisième pour le tritagoniste car l’auguste pièce m’apparaît comme une tragédie antique qui se joue entre trois acteurs principaux: l’Être, le non-Être et le Poète qui doit se prononcer entre eux et qui finalement prend le parti de la vie et de la création : « Il faut tenter de vivre ».L’attention de tous ces jeunes, passionnés de peine et de beauté, est tendue jusqu’à l’extrémité.Ils suivent les jeux de la pensée poétique, participent au tourment de l’angoissé qui se demande s’il va quitter la contemplation de l’absolu symbolisé par l’éclatante lumière de midi pour la création poétique, la vie, l’amour et la mort.Ils se laissent caresser par le rythme des vers tour à tour abstraits et charnels, mais harmonieux et imagés toujours: \ ï • .SOUVENIRS SUR PAUL VALÉRY 277 Les cris aigus des filles chatouillées, Les yeux, les dents, les paupières mouillées, Le sein charmant qui joue avec le feu, Le sang qtii brille aux lèvres qui se rendent, Les derniers dons, les doigts qui les défendent, Tout va sous terre et rentre dans le jeu ! L’émotion de l’interprète et des auditeurs est à son comble.C’est quelque chose qu’on se rappelera toujours, avoir éprouvé ensemble le frisson du beau, quand l’harmonie du vers vous effleure et vous caresse comme une aile d’oiseau.Chère et belle jeunesse de France, si sensible et si artiste, comment oublierai-je jamais les joies dont tu m’as comblé.Mon explication terminée, je me tourne vers Paul Valéry, ému sans doute lui aussi de cette émotion que son œuvre a fait naître, et je lui dis: « Maître, ne vous ai-je point trahi ?» Se levant, il me répond de sa travée lointaine ces mots, où il faut faire la part de l’amabilité méridionale : « Vous me l’avez rendu plus beau, plus cher, plus clair » et dans le privé il ajoutera cette citation, spirituellement appliquée : Je hume ici ma future fumée.Ce petit événement de Sorbonne fit couler des flots d’encre d’imprimerie et déchaîna d’interminables discussions dans les salons.On me combattait, mais avec des arguments empruntés à ma propre explication, ce qui prouve qu’elle n’était pas inutile, et que ce grand Paris, si intelligent et si subtil, se mêlait volontiers à la vie de son université quand celle-ci ne se désintéresse pas 278 LA NOUVELLE RELÈVE trop de lui.Léon Daudet m’honora de deux colonnes d’injures dans L’Action française qui me parurent bien amusantes.La publication de cette leçon dans la Nouvelle Revue française, où Jean Paulhan l’inséra, fut l’occasion de plusieurs entrevues avec le poète qui me donna même son numéro de téléphone qu’il gardait secret pour fuir les importuns.Gallimard avait décidé de faire de l’article une plaquette qui devait être préfacée par Paul Valéry.Il ne se fit pas trop prier pour la donner et il calmait mes impatiences en me disant : « Rien ne s’arrime que par la durée ».Langage de l’homme familier d’un port de mer et qui, me révélait-il, aimait à se tremper dans les flots bleus de la Méditerranée, la nuit au clair de lune, pour en sortir couvert d’étincelles phosphorescentes.* * * A vrai dire je lui dois fort peu pour l’explication.Mais c’est lui qui m’apprit comment, visi- ^ tant un jour le cimetière, sur la colline de Cète, il avait pensé qu’il y conduirait un jour sa mère pour le suprême repos — une des sources de l’émotion qui est enclose.C’est lui aussi qui me fit cette révélation importante que d’abord chante en lui le rythme du décasyllabe qui n’avait plus guère été entendu depuis Clément Marot et les Amours de Ronsard, mais d’abord vide de contenu spirituel et sans mots.De même Y Ébauche d’un Serpent SOUVENIRS SUR PAUL VALÉRY 279 avait résulté d’un défi lancé par Mallarmé sur l’octosyllabe.Il m’apprit aussi, je crois, qu’altitude avait pour lui le sens de profondeur, témoignant ainsi de l’étendue de sa culture latine et humaniste, tandis que la pratique du mythe est chez lui surtout grecque.Jamais cependant le poète, qu’avec le recul du temps on peut bien déclarer maintenant un des plus grands de notre langue et un des plus profonds de la poésie humaine, ne voulut me donner sa bénédiction et proclamer que j’avais raison dans mon interprétation.Une seule fois cependant, interrogé sur un point de détail par le président de l’Alliance Française de Genève, il repartit brusquement : « C’est Cohen qui a raison.» Comme il l’expose dans sa préface, que je suis fier d’avoir provoquée, l’œuvre une fois publiée n’est plus à l’auteur mais au public dont elle devient la chose; il n’a pas plus qualité que lui pour l’interpréter.Sa densité est telle, elle est le résultat d’un travail si intense et d’une réflexion si prolongée que, me disait-il, il me semble s’agir d’une masse montée au sommet d’une maison très haute et qui retomberait sur le lecteur de toute la puissance dont cette lente ascension l’a chargée ! Ce qui ne veut pas dire cependant qu’elle soit assommante ! En fait, si je devais recommencer cette explication, je ne procéderais plus de même.Il ne faut pas vouloir tout expliquer en poésie, car pour le poète lui-même tout n’est pas explicable.Il y a la 280 LA NOUVELLE RELÈVE part du daimon, dont il refuse souvent les offres mais dont l’action initiale (les anciens diraient l’inspiration) n’est pas niable.« On reçoit une impression fulgurante, disait-il un jour à une séance de la Société de Philosophie, à laquelle j’assistais à l’amphithéâtre Descartes, puis il faut se retirer dans la chambre noire pour développer.» Quand récemment je voulus, à l’intention de mes chers amis canadiens, tenter une interprétation de la Jeune Parque, le plus noble poème de la langue française, « le plus obscur aussi » écrivait Thibaudet, je procédai, d’abord pour moi, par approches successives.A chaque lecture solitaire, de nouvelles lueurs fulgurantes jaillissaient de ce qui avait paru d’abord des blocs d’ombre: belle la lumière triomphale qui apparaît sur la Lesse au sortir de la grotte de Han.Dans l’article que j’ai donné à La Nouvelle Relève de Hurtu-bise et Charbonneau, en août 1943, sur l’hermétisme de Paid Valéry, j’ai appelé cette préparation la méthole de l’imprégnation.Elle est moins satisfaisante pour l’esprit, mais plus apaisante pour l’âme qui se laisse bercer par les rythmes et éblouir par les images.Elle fait sa part au symbole et à tout ce qui reste d’inexprimé et d’inexprimable dans ce que mon vieil ami l’abbé Brémont appelait La Poésie pure.Cette méthode moins précise, moins didactique, je l’ai essayée sur la jeunesse française des Entretiens de Mount Holyoke (Massachusett), faits SOUVENIRS SUR PAUL VALÉRY 281 sur le patron de ceux de Pontigny de Paul Desjardins, en Bourgogne, j’ai senti combien elle se laissait gagner progressivement aussi par cette poésie sublime où tant de réalité charnelle s’unit à tant d’abstraction métaphysique sous les espèces du rythme et de l’image : « Mystérieuse moi.» Tant que nos étudiants et nos étudiantes entendront ce double langage, il y aura de l’espoir dans le monde et de l’avenir pour la France.C’est d’ailleurs par la poésie que notre jeunesse captive a envoyé son ardent message à travers les carreaux de la cage.Durant les années tragiques 1940-1944, elle a trouvé ses inspirations dans les Aragon, les Eluard, les Emmanuel, les Jouve, qui sont ses coryphées.Paul Valéry d’ailleurs malade, était trop âgé pour être encore le maître du chœur et puis il y avait plus de vingt ans qu’il n’avait pas écrit de vers.Chez lui, comme dans l’histoire de I l’homme, l’âge de la prosodie précéda celui de la prose.Au cours de nos entretiens, il m’avoua d’ailleurs qu’il ne pouvait plus et ne voulait plus faire de vers.C’était un renoncement à l’éternel, car pour lui la prose — oratio soluta disaient les Latins, est sujette à une décomposition rapide.Un jour que nous étions dans l’Impasse Gay-Lussac, il me montra l’Hôtel — l’Hôtel Henri IV je crois —, dont la face principale donnait sur la rue Gay-Lussac, à côté du 16 où j’habitais, et me dit que c’était là qu’il avait composé la Jeune Parque. 282 LA NOUVELLE RELÈVE Cela m’étonna.Je suppose que c’est le modèle du petit appartement garni de M.Teste: «Dans la chambre verdâtre qui sentait la menthe, il n’y avait autour de la bougie que le morne mobilier abstrait: le lit, la pendule, l’armoire à glace, comme des êtres de raison.Sur la cheminée, quelques journaux, une douzaine de cartes de visite, couvertes de chiffres et un flacon pharmaceutique.Je n’ai jamais eu plus fortement l’impression de quelconque.» On en dirait presque autant de son intérieur du 40 de la rue de Villejust, où rien de saillant, même dans le cabinet de travail où il me recevait, ne marquait l’atelier du génie.Les archives-brouillons, sans cesse recommencés, repris, déchirés, étaient recueillis dans le Valéryanum constitué par Julien Morod, dans son propre appartement du boulevard Raspail.Je fus bien étonné d’apprendre que Paul Valéry, levé à 5 heures du matin, été comme hiver, composant devant sa machine à écrire, dont le tac-tac de mitrailleuse me coupe toute inspiration.La dernière fois que je le rencontrai ce fut au mariage de la jeune princesse de Polignac, car il ne fuyait pas les mondanités dont cependant mieux que personne il éprouvait l’inanité tandis que ce classique dont on a dit que la poésie s’apparentait à celle du XVIIIe siècle goûtait les raffinements de l’ancienne France.C’était en été 1937.Je lui appris mon remariage avec une artiste belge de grand talent Léa Deswarte et il SOUVENIRS SUR PAUL VALÉRY 283 se souvint de lui avoir été présenté et de l’avoir visitée à Bruxelles où il avait été frappé de sa culture et de sa beauté.Puis éclata la seconde guerre mondiale, que sa clairvoyance avait pu prévoir, mais qui choquait violemment ses sentiments d’Européen.Il ne pouvait plus offrir à son pays, comme témoignage de grandeur et de service, comme il avait aimé à le faire au moment de Verdun, une autre Jeune Parque.Tyrtée était mort, mais le philosophe et le républicain survivaient.Bravant la censure stupide de l’occupant, il lui lança les phrases vengeresses et mélancoliques de YHommage à Bergson prononcé en pleine Académie française.Cela suffit pour qu’un gouvernement, esclave de l’envahisseur, le privât à la fois de la direction du Centre Universitaire Méditerranéen de Nice où, pendant deux mois (novembre-décembre 1941), j’eus le privilège d’enseigner sous ses auspices, et de sa chaire de poésie au Collège de France.De mauvais plaisants avaient dit qu’on aurait dû me nommer son suppléant pour expliquer chacune de ses leçons ! Quoi qu’il en soit, ce restera l’honneur de ma vie d’avoir expliqué en Sorbonne le Cimetière marin devant mes étudiants et devant celui qui pouvait ainsi se sentir, dans ce Panthéon de l’Intelligence, entrer vivant dans l’immortalité.Gustave Cohen, professeur en Sorbonne TOMBEAU La mort de Valéry ne nous surprend qu’à demi.Toute son œuvre, cette prose harmonieuse comme une colonnade grecque, ces vers admirables qui berceront longtemps les oreilles des hommes avaient acquis, par le long silence qui présidait à leur élaboration et cette zone de réflexion qui les défendait du lecteur passant et précaire, une sorte de patine, au point qu’elle nous semblait, du vivant même du poète, déjà entrée dans l’immortalité.Paul Valéry représente l’art littéraire dans ce qu’il a de plus achevé, la poésie française en ce qu’elle a de plus conscient, l’esprit européen en ce qu’il a de plus fécond.De sa génération, seuls demeurent André Gide et Paul Claudel.Cet homme dont on disait l’œuvre obscure est né au fond d’un port méditerranéen.Il en a gardé le vocabulaire du marin, le goût de la fulgurante clarté et l’amour de la nage.« Une véritable folie de lumière, combinée avec la folie de l’eau », écrira-t-il.La Méditerranée jouera sur lui le rôle qu’elle a si lumineusement joué sur tout le monde occidental.De plus, ce poète qui a fait son droit et écouté Mallarmé aime l’architecture et les mathématiques.Jeune homme, il écrit son Album des vers anciens que des amis ; le forcent à publier.Puis, silence jusqu’en 1917 ; où, devant les menaces qui pèsent sur son pays, ; TOMBEAU 285 il songe à jeter une bouteille à la mer: La Jeune Parque.Un peu plus tard, Jacques Rivière lui arrache les strophes du Cimetière marin, tenues longtemps entre l’être et le non-être, par « ce goût pervers de la reprise indéfinie » et que Gustave Cohen devait expliquer ex cathedra, en Sorbonne, au tableau noir.Puis Charmes suivit, dont les grandes marges propices à la réflexion furent envahies par l’écriture ferme et dense d’Alain.Et les œuvres lentement s’ajoutèrent aux œuvres.Thibaudet, Fernandat, Cohen, Noulet, Alain, Lalou, Lefebvre, Brémont, Maurois, Lièvre, quantité d’autres, ont commenté vers et prose de Paul Valéry.Il n’en reste pas moins beaucoup à dire d’une œuvre dont la principale préoccupation est le fonctionnement même de la création artistique.Les poèmes de Valéry ne sont pas que d’admirables architectures.Ils sont riches aussi de pensées, pensées d’autant plus précieuses qu’elles se défendent par un apparent hermétisme qui a attiré une bruyante nuée de snobs et sur lequel bute le lecteur qui ne veut pas faire en sens inverse le travail que s’est imposé le poète.Dédaigneux de la facilité, amoureux des grands symboles, dissimulant volontiers les plus rares beautés derrière une fantaisie grammaticale, le sens premier et volontiers latin d’un vocable usé, il nous laisse quelques-uns des plus beaux poèmes de la langue française.Sans entrer dans une exégèse minutieuse, notons que ses premiers vers sont surtout des son- 286 LA NOUVELLE RELÈVE nets extrêmement travaillés, très mallarméens, dont plusieurs sont célèbres: La fileuse, tout en dodelinements, la précieuse abeille, la secrète architecture de la grenade, le bois amical rempli de frôlements silencieux de mains, alors que Sémi- | ramis est le poème des formes et Narcisse, un thème sans cesse repris: la prise de conscience de soi.Plus ambitieux et de plus vastes desseins, le Cimetière marin, méditation sur les changements de la vie, YEbauche d’un serpent, plein de sifflements.La jeune Parque, vaste poème réputé obscur et un des plus beaux de la littérature française, à la fois charnel et cérébral, et dont les vers ont une telle harmonie qu’ils calment, bercent et enchantent en dehors même de leur sens.La mer sert encore de décor; une vierge sur un rocher dans le vent qui pleure.Elle se refuse à la maternité, image du poète qui se refuse à créer, tout au plaisir solitaire du seul connaître.La tentation se fait serpent, printemps: La renaissante année A tout mon sang prédit de secrets mouvements: Le gel cède à regret ses derniers diamants., Demain, sur un soupir des bontés constellées, Le printemps vient briser les fontaines scellées: L’étonnant printemps rit, viole.On ne sait d’où Venu ?Mais la candeur ruisselle à mots si doux Qu’une tendresse prend la terre à ses entrailles.Les arbres regonflés et recouverts d’écailles Chargés de tant de bras et de trop d’horizons, Meuvent sur le soleil leurs tonnantes toisons, Montent dans l’air amer avec toutes leurs ailes De feuilles par milliers qu’ils se sentent nouvelles.N’entends-tu pas frémir ces noms aériens, O Sourde !. TOMBEAU 287 Rétive, finalement, elle cède, comme le poète, longtemps silencieux, l’avait fait lui-même.* * * La prose de Valéry.Je ne sais rien de plus beau, hormis peut-être celle de Breton: sa musicalité, ses images inédites qui, du subconscient, se provoquent ou s’appellent.Celle de Gide est plus serrée, contourne son objet de plus près, fait face, comme en se jouant, à toutes les difficultés grammaticales.Essentiellement une prose écrite, non parlée.Mais ni l’une ni l’autre n’ont cette majesté, cet air de grand seigneur du Discours en l’honneur cle Gœthe, cet universel Gœthe auquel Valéry ressemble tant: même soif de l’humain, même curiosité pour les sciences.Celui-là étudiait la métamorphose des plantes, découvrait que les organes des fleurs ne sont que des feuilles transformées.Celui-ci médite sur l’architecture et les mathématiques, écoute le murmure et analyse la structure des coquillages marins, pour en extraire des symboles profonds.Au sujet du Discours, Gide notait dans son journal (janvier 1931) : « Remarquable discours de Valéry.D’une gravité, d’une ampleur, d’une solennité admirable, sans emphase aucune, d’une langue des plus particulières, mais noble et belle au point d’en être dépersonnalisée.S’élève loin au-dessus de tout ce qu’on écrit aujourd’hui.» 288 LA NOUVELLE RELÈVE De son côté, le Discours sur la mort de Bergson apparaît comme le testament d’une époque, alors que la Réponse au Maréchal Pétain était un tableau saisissant des prodromes de la première guerre mondiale et des dernières heures de paix.Et il faudrait citer Fonction de Paris, Introduction aux images de France, pleine d’aperçus nouveaux sur l’éternel dialogue français, les contrastes et la force de redressement de ce pays.Et que dire des pages consacrées à Degas, à la danse, au dessin, à Léonard de Vinci, à la Méditerranée, à l’art de faire ou de dire les vers, sujet sur lequel peu de poètes ont autant médité et écrit, à Mallarmé, à tant d’autres pages recueillies dans les divers Variétés ou dans Regards sur le monde actuel.Poète et ciseleur de prose, mais aussi penseur, grand Européen d’une lignée éteinte, constamment inquiet de l’avenir du genre humain et de la civilisation, il soupçonnait le baccalauréat de mille méfaits (Le bilan de l’intelligence), trouvait l’Histoire suspecte, mauvaise conseillère des rois, déformée par les passions, refaite, repensée en dehors des faits.Il savait les civilisations périssables.Cette angoisse qu’il prêtait à Bergson en face d’un monde croulant, je ne doute pas qu’il l’ait lui aussi, dans les dernières années de sa vie, intensément vécue.Le poète aux rares mais denses paroles s’est tu.Le marin s’est rembarqué.Il dort maintenant dans le cimetière frangé de pins parmi les tombes blanches que les mouettes viennent effleu- TOMBEAU 289 1 rer de leurs ailes blanches et deuil.Son être ! périssable connaît les métamorphoses sur lesquelles il avait si stoïquement méditées: \ Ils ont fondu dans une absence épaisse, L’argile rouge a bu la blanche espèce, Le don, de vivre a passé dans les fleurs ! Où sont des morts les phrases familières, L’art personnel, les âmes singulières ?La larve file où se formaient les pleurs.Même mort, un poète reste présent à tous ceux ’ qui l’aiment.Un jeune aviateur canadien-français j de cette guerre m’a raconté avoir, en Angleterre, trompé sa solitude en écrivant, sur chacune des ailes des avions dont il avait la garde nocturne, ’ une strophe du Cimetière marin.Ainsi l’éternel poème se dispersait aux quatre vents: au retour des dangereux voyages, il manquait toujours quelque strophe.Mais tant qu’il y aura un être humain pour se laisser charmer par La Jeune ' Parque ou La Grenade, jeune femme perdue dans ' la dernière maison épargnée par les engins de destruction qu’une prétendue civilisation pousse j jusqu’à son point de perfection annihilatrice, Paul Valéry, qui n’a jamais cessé de croire à l’homme, n’aura pas cessé de vivre.1 l Marcel-Raymond Reproduction interdite. LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE A bien des égards, la démocratie est le problème de notre temps.Non pas seulement parce qu’elle suscite des passions d’une intensité rare dans l’histoire des cent dernières années, non pas seulement parce qu’elle a été l’enjeu, sinon la cause, de cette guerre, mais encore aussi parce qu’elle constitue le visage passager de la lutte séculaire qui accompagne toute vie en commun, la lutte entre dominants et dominés, ou — pour user d’une terminologie plus moderne, mais déjà usée — entre dictature et liberté.Pourtant, la victoire des puissances démocratiques est bien loin d’avoir assuré le règne de leur idéologie.Les institutions humaines — et les concepts qui les soutiennent — sont toujours instables, et le poison totalitaire, qui est aussi vieux que l’humanité puisqu’en dernière analyse il est la projection sur le plan social de l’esprit d’intolérance, se trouve encore partout dans le monde.Les récents débats sur la collaboration internationale nouvelle, où le quia nominor leo était proféré sans vergogne et accepté sans murmure, en sont, hélas, un signe éloquent.On ne peut donc pas se passer de repenser ce problème, si l’on veut, comme c’est le devoir de tout être intelligent, se faire une idée personnelle de sa portée, et peut-être aussi de ses dangers.Car, comme toute institution humaine, la démo- LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 291 cratie a des limites.A les méconnaître — ou, plus souvent, à les ignorer — on risque d’en annuler les avantages, où même de les transformer en défauts.C’est pourquoi les adversaires de la démocratie, pour la condamner, font généralement état plus de ses exagérations que de ses traits normaux, plus de sa caricature que de son esprit réel.Il faut ainsi refaire le bilan.Pour cela, il faut commencer par se rappeler deux lois fondamentales des sociétés humaines, deux lois essentielles, qu’il est d’autant plus important de souligner qu’elles vont à l’encontre d’une tendance innée de l’esprit, celle qui le pousse d’une façon constante vers l’abstraction et l’absolu.La première établit à la base des relations sociales un principe d’équilibre et de compensation.La société humaine se détourne de l’absolu.Mieux: elle l’ignore.Les forces contraires se traduisent toujours par un mouvement de pendule entre deux pôles jamais atteints.Chaque action appelle une réaction.Tout se compense, et sans cesse la vie, insoucieuse des principes et des abstractions, dédaigneuse des normes créées par l’intelligence naturellement limitée, c’est-à-dire arbitraire, des hommes, ramène l’humanité vers la voie d’or de la modération.Sans doute cette loi n’a-t-elle rien de nouveau.Mais il en est d’elle comme de la mort : nous savons tous qu’elle viendra, mais nous n’y croyons pas.Nous savons que la clef de la vie en commun, c’est-à-dire de la vie sociale, est une équilibration constante, 292 LA NOUVELLE RELÈVE un rajustement perpétuel entre des tendances diverses et souvent opposées.Nous savons tous l’essentielle valeur des solutions moyennes, de ce que nous appelons le juste 'milieu.Nous savons que le mieux est l’ennemi du bien, et que dans l’aménagement des sociétés Yaurea mediocritas est le secret d’une vie heureuse.Nous savons tout cela, mais par la vertu d’une contradiction qui est l’un des traits les plus troublants de l’éternelle énigme de l’homme, aussitôt que nous abordons des problèmes sociaux, nous l’oublions pour nous abandonner sans résistance à la fascination de l’abstrait et de l’absolu.Il ne s’agit pas ici d’examiner quelle peut être la signification profonde de cette rigidité de la pensée humaine.Peut-être n’est-elle qu’un reflet inconscient et lointain d’une vie supérieure où tout serait absolu et éternel ?L’abstraction est d’ailleurs une opération indispensable de l’esprit.Mais trop souvent, nous oublions qu’elle n’est qu’un instrument qui doit suppléer à l’insuffisance de l’intelligence et lui permettre d’embrasser un ensemble de phénomènes qu’autrement elle serait incapable de saisir d’un coup.Elle qui n’est guère qu’une simplification — nécessaire, mais imparfaite — de la réalité, nous en faisons une sorte de réalité supérieure, parce qu’idéale, à la réalité « réelle ».A attribuer à cette transcription une valeur intrinsèque, nous en arrivons bien vite à dire des sottises, et, ce qui est plus grave, à en faire.Nous calculons avec tant de statisticiens l’évolution LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 293 sociale selon des méthodes quantitatives qui sont tout à fait étrangères à la vie.Nous demandons d’un système politique qui s’est révélé satisfaisant qu’il soit appliqué à l’excès, comme si, parce qu’il faut ajouter à un mets une pincée de sel pour lui donner la saveur qui lui manque, dix livres devaient le rendre d’autant meilleur.A côté de cette loi d’équilibre et de compensation, il en est une autre, tout aussi fondamentale, et tout aussi méconnue : c’est celle de la détérioration spontanée des institutions politiques ou sociales.Tout régime, quels que soient sa base et son objectif, tend inéluctablement à se dissocier de sa justification et de son utilité premières.Il n’entre pas dans le cadre de cet article d’examiner les raisons de ce processus de décomposition.Comme tant d’autres choses— bonnes ou mauvaises — on les trouve dans le cœur de l’homme.On a dit, et redit, que le pouvoir corrompt.Mais ce n’est là que l’aspect individuel du phénomène.Le côté social, c’est que les institutions, elles aussi, dégénèrent, naturellement, insensiblement, graduellement, jusqu’au moment où, loin de rendre les services pour lesquels elles étaient nées, elles deviennent une sorte de tumeur maligne qui menace la plus saine des communautés.* * * La démocratie n’échappe pas à ces lois.Institution humaine, elle ne peut qu’être imparfaite et incertaine.Ses réussites ne sont guère que des 294 LA NOUVELLE RELÈVE approximations, et son application se trouve constamment limitée par le principe d’équilibre.D’autre part, elle aussi peut se corrompre, même si, comme on le verra plus loin, elle offre précisément sur les autres régimes le suprême avantage de porter en elle le mécanisme de contrôle et de révision qui lui permet, lorsqu’il est réellement utilisé, d’effectuer une régénération constante ou périodique.Il faut donc, en s’approchant du problème de la démocratie, avoir toujours présentes à l’esprit ces deux constantes de la vie sociale, si l’on veut arriver, non seulement à une vue plus juste, mais surtout à un fonctionnement plus satisfaisant d’un régime qui, jusqu’à présent, s’est malgré tout révélé comme le plus apte à sauvegarder les valeurs suprêmes.* * * Mais peut-être faut-il, à ce stade, tenter de s’entendre sur une définition de la démocratie, ou tout au moins sur ses fondements essentiels.L’entreprise serait considérable, car, comme toujours lorsqu’on examine une notion aussi fondamentale, on trouve autant de divergences sur la formulation que d’unité vraie sur le fond même.On pourra donc disputer pendant des années et dans d’interminables volumes sur la définition exacte de la démocratie, mais, dès qu’on prononce le mot, chacun sait ce qu’il veut dire, et si l’on diffère sur son extension, ce n’est pas tant faute LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 295 d’entente sur son contenu actuel que par ce qu’on voudrait y ajouter de nouveau.Il vaut ainsi mieux commencer par les fondements.La définition viendra ensuite d’elle-même.Chacun sait que la démocratie repose sur une présomption d’égalité.Chacun sait aussi que l’égalité ne se trouve nulle part dans la vie.La présomption ne peut donc viser ni les capacités intellectuelles ou physiques, ni la situation économique ou sociale.Elle ne peut se baser que sur l’idée de l’égale valeur des hommes, qui correspond à un principe chrétien fondamental.Sans doute peut-on observer que la notion — sinon le principe — est plus ancienne que la doctrine chrétienne, puisqu’on la trouve, bien qu’avec certaines restrictions, dans l’antiquité hellénique comme dans l’ancienne tribu germanique.L’essentiel est cependant de noter que, dans notre société moderne, la base véritable de la démocratie coïncide effectivement avec un principe chrétien, et que c’est dans ce principe, accepté d’ailleurs bien en dehors de la chrétienté, qu’elle puise toute sa force.On a ainsi, à la base même de l’idée démocratique, un facteur qu’on peut appeler moral ou religieux.On peut être tenté de le négliger, et d’établir le concept de la démocratie sur des fondements purement empiriques.Mais que serait cet empirisme qui ignorerait une des idées les plus largement répandues et les moins discutées ?N’en viendrait-on pas simplement, en choisissant 296 LA NOUVELLE RELÈVE cette voie, à reconstruire artificiellement à l’intérieur de l’empirisme une notion qui appartient à un autre plan ?Non, de quel côté qu’on aborde le problème, c’est bien vers la constatation que le seul fondement de la démocratie réside dans l’idée de l’égalité de valeur de tous les êtres humains qu’on est ramené.Le fondement admis, c’est par voie de limitations successives qu’on pourra arriver à définir, c’est-à-dire à circonscrire, le concept.La justification de la démocratie ne peut donc résider que dans l’homme.C’est là sa restriction fondamentale, et tous les essais de la placer sur un plan collectif ne peuvent aboutir qu’à sa destruction, car une doctrine politique qui n’est pas solidement fondée sur la valeur intrinsèque et inattaquable de la personnalité humaine aboutit fatalement à subordonner cette personnalité à la masse, et conduit nécessairement à un système totalitaire.Les exemples d’une telle transformation n’ont, hélas, pas manqué dans le dernier quart de siècle.* * * Il n’est pas facile d’établir un ordre dans les limitations de la démocratie.Elles se tiennent de si près que toute tentative de les discuter séparément paraît entachée d’arbitraire.S’il faut pourtant s’y résoudre, c’est parce que l’esprit humain ne peut arriver à la synthèse que par la LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 297 voie de l’analyse.L’essentiel est de se rendre compte des insuffisances de cette méthode.Toutefois, si l’on admet que la démocratie est bien fondée sur le respect de la personnalité humaine, il n’est pas déplacé de commencer par sa frontière spirituelle.Malgré son fondement moral ou religieux, la démocratie est au fond essentiellement indifférente à la destinée de l’homme, pour autant du moins qu’on lui reconnaisse un caractère transcendant.C’est d’ailleurs ce que des critiques parmi les plus pertinents lui ont reproché.A cela, on peut répondre que la démocratie ne nie pas forcément la nécessité d’une ontologie, mais qu’elle place l’accomplissement de la destinée humaine sur un autre plan que le plan social ou politique.C’est volontairement qu’elle se restreint à ce dernier.Elle n’est qu’un régime politique, et, nous reviendrons sur ce point, un régime politique n’est pas autre chose qu’un mécanisme de l’Etat.Il n’est surtout pas une religion, ni une philosophie, ni une mystique, ou du moins, il ne devrait jamais l’être.Né le plus souvent de hasards historiques, l’Etat n’est pas pourvu d’une mission.Il n’est qu’un cadre de la vie commune, et s’il a la tâche de veiller à ce que l’accomplissement de la destinée humaine ne soit pas entravée par la vie sociale, il est foncièrement incapable d’y contribuer lui-même.La démocratie n’entraîne donc pas la négation d’un sens supérieur de la vie, mais elle procède de la conviction qu’il ne peut se réaliser que par d’autres moyens que ceux de l’Etat. 298 LA NOUVELLE RELÈVE Tout celà paraît tellement évident qu’on peut se demander s’il vaut bien la peine de le répéter.Pourtant, si l’on s’accorde sur le principe, on ne se gêne souvent pas d’en tirer des conclusions opposées.On reproche à l’Etat démocratique de ne pas pourvoir à l’alimentation spirituelle du peuple, ou, ce qui est pire, on veut l’affubler d’une sorte de mystique qui, sans qu’on s’en rende compte, ne diffère pas essentiellement de celle dont s’entourent les dictatures modernes.Il faut donc être bien au clair sur cette limitation spirituelle.La démocratie ne peut devenir une religion.Elle ne peut même devenir une morale, car, en dernière analyse, il n’y a pas de morale qui n’ait de filiation religieuse.Elle peut encore moins devenir une mystique, car elle aboutirait infailliblement à la soumission de la personne à la masse.Dans le domaine spirituel, le rôle de la démocratie ne peut être que négatif.Il ne peut être que de faire en sorte que les exigences divergentes de la vie sociale ne viennent pas faire obstacle au libre épanouissement de l’homme.Toute autre prétention mettrait en péril les valeurs mêmes sur lesquelles elle est basée et qu’elle doit sauvegarder.Henri Rovennaz (à suivre) LA SECONDE PARTIE DU « ROMAN DE LA ROSE »* La seconde partie du Roman de la Rose est à la fois un roman et une encyclopédie.Comme roman, elle est une démolition systématique et brutale de l’amour courtois sous toutes ses formes.C’est là, pour ainsi dire, son caractère spécifique, celui qui donne à l’œuvre son unité comme roman et qui rend raison d’une foule de passages qu’on a souvent considérés comme des digressions.La définition de l’amour selon André le Chapelain, les longs et multiples développements sur le principe des individus ordonnés à l’espèce, la scène du mari jaloux, les discours d’Ami et de la Vieille, l’entrée en scène de Faux-Semblant et celle de Nature, le message de Génius et sa [description du ciel, tous ces éléments apparaissent ainsi comme faisant partie de ce roman qui consiste moins dans le développement d’une intrigue, à la manière de Guillaume de Lorris que dans la mise en valeur progressive d’une idée.— Jean de Meun a choisi de présenter son œuvre comme une continuation du roman de Guillaume, dans l’intention probable de donner plus de portée _____ , 1.Le Père Gérard Paré, professeur à l’Institut d’Etudes Médiévales de Montréal, publiera prochainement, aux Editions de l’Arbre, une étude sur la seconde partie du Roman de la Rose.Nous donnons dans cet article, en résumé, les conclusions de cette étude. 300 LA NOUVELLE RELÈVE et de relief à son entreprise de démolition.— Pour réaliser son dessein, il a eu recours à une doctrine de l’amour, issue de l’aristotélisme et qui était en vogue dans certains milieux universitaires, dès la première moitié du XIII0 siècle.Cette doctrine réduit l’amour à une simple fonction physiologique, voulue par la nature dans le but d’assurer la durée perpétuelle de l’espèce humaine dans l’univers.Elle comporte une sorte de philosophie morale dont l’acte de génération constitue le premier devoir, et qui, en conséquence, condamne le mariage, la continence, les vœux religieux, parce qu’opposés à cette obligation primordiale envers l’espèce.Jean de Meun développe ces idées avec une grande liberté d’allure et une vigoureuse orchestration.Au terme, le devoir envers l’espèce ne semble qu’une sorte de prétexte au plaisir sexuel, et notre auteur se donne l’air de conduire enfin l’amant de Guillaume de Lorris au succès.Le plus étonnant est que cet amour et cette morale sont supposés conduire à la vision béatifique surnaturelle, telle que les théologiens scolastiques la conçoivent.Le roman de Jean de Meun se présente ainsi comme l’illustration d’une théorie de l’amour qui est la négation radicale de l’amour courtois.C’est dans cette perspective, que ses grossièretés de langage, sa misogynie, son hétérodoxie même trouvent leur principale raison d’être et leur explication.Jean de Meun a introduit dans le cadre de cette sorte de roman à thèse, des digressions nombreu- « ROMAN DE LA ROSE » 301 ses et variées, des soucis de science et de culture : ! son œuvre est aussi une encyclopédie.Cette ma- ; nière de faire se rencontre fréquemment au moyen âge, surtout dans les écrits d’expression latine.Les auteurs de ce temps agrémentent volontiers leurs compositions littéraires de dis- > sertations scientifiques et humanistes, qui n’ont > aucun rapport direct avec le sujet traité.Ils : obéissent souvent à une sorte de besoin de pré-i senter leurs connaissances, sous des formes littéraires recherchées, de joindre les idées, même i ésotériques, aux lettres.La Consolation de Boèce et l’œuvre principale de Martianus Capella, ont i été sans doute à l’origine de ce genre littéraire au moyen âge.Jean de Meun en trouvait aussi , des exemplaires séduisants dans le De planctu ; Naturae et YAnticlaudianus d’Alain de Lille, le i De Mundi Universitate de Bernard Silvestre, YArchithrenius de Jean de Hanville etc.; il a lar-t gement exploité la première de ces œuvres, sur-• tout pour ses mises en scène., i Les digressions de Jean de Meun compren-: nent, en grande partie, des idées spéculatives.î Rassemblées, ces idées forment une synthèse co-i hérente, une sorte de système philosophique con-; tenant une théologie, une cosmologie, une brève , anthropologie.Elles sont loin d’être originales t et en avance sur leur temps; la majeure partie est constituée de généralités superficielles, em-; pruntées aux œuvres latines, surtout à l’aristo-¦ télisme universitaire du XIIIe siècle, aussi à Boèce 302 LA NOUVELLE RELÈVE et Alain de Lille.Cette vision spéculative du monde et de Dieu s’avère en parfaite conformité avec celle des philosophes chrétiens de l’époque; on y trouve même une défense de la liberté humaine et de la prescience divine, en rapport, semble-t-il, avec les diverses formes de fatalisme, alors en vogue à la Faculté des Arts de Paris.Notre auteur l’expose avec un esprit réaliste, confiant dans la raison, ennemi du symbolisme exagéré et des superstitions; il participe à la mentalité réaliste des bourgeois de son époque, plus particulièrement à l’esprit raisonneur et souvent frondeur des maîtres contemporains de l’Université de Paris.Mais cet esprit ne le conduit pas à s’opposer à l’enseignement chrétien.Quiconque lit attentivement la seconde partie du Roman de la Rose ne peut s’empêcher d’y noter une très grande différence entre les doctrines spéculatives et l’esprit qui les anime d’une part, les idées morales et leur opposition systématique à la loi chrétienne d’autre part.Les digressions de Jean de Meun comprennent encore les rudiments d’une morale sociale, égalitaire et communisante.Sa principale originalité lui vient de ce qu’elle est logiquement systématisée, et rattachée à de prétendues lois de nature.— La morale individuelle de l’œuvre réside surtout dans la théorie de l’amour dont il vient d’être question.On trouve dans le discours de Raison quelques règles de vie à tendance stoïcienne qui sont l’évocation d’un bel idéal.Mais elles ne sont « ROMAN DE LA ROSE » 303 pas relevées par la suite, et ne semblent pas appartenir à la véritable philosophie du Roman.Notre auteur met en scène, avec beaucoup d’emphase, une personnification de la nature empruntée à Alain de Lille qui, en elle-même, implique une option doctrinale d’une grande portée.En présentant Nature comme préposée au gouvernement de l’univers, il professe la consistance ontologique et l’autonomie des créatures: tous les êtres de l’univers ont des natures déterminées et des lois d’agir réglées par leur constitution; chaque être trouve les lois de son opération dans sa nature.Jean de Meun se rattache par là à ces philosophes scolastiques qui, au XII0 et surtout au XIII0 siècle (Ecole de Chartre, Aristotélisme universitaire) réagirent contre les partisans d’une interprétation surtout symbolique de l’univers, pour revendiquer l’existence d’un ordre de causes secondes autonomes sous l’action de la Providence K Selon ces philosophes, le monde est un cosmos bien ordonné dont les mouvements sont réglés par des lois intrinsèques, de sorte qu’une raison peut le saisir et s’en former une connaissance scientifique.Ce naturalisme de Jean de Meun s’étend jusqu’à la morale: l’homme trouve les règles de son activité dans sa nature même et il est tenu de s’y conformer.Cependant, Dame Nature se déclare, à plusieurs reprises, vicaire 1.M.D.Chenu, The revolutionary int elle dualism of S.Albert the Great dans Blackfriars, (Oxford), 1938.— E.Bréhier, La philosophie du moyen âge, p.295. 304 LA NOUVELLE RELÈVE de Dieu.On doit entendre par là, que dans cette philosophie les lois naturelles des êtres de l’univers sont rattachées aux lois éternelles et qu’elles ne sont que l’incarnation des dictées de la providence divine.Comme telle, cette allégorie de Nature n’est que la transposition en termes d’imagination de la nature des philosophes chrétiens.Rappelons enfin que Jean de Meun a pris parti dans la querelle qui eut lieu, entre séculiers et religieux mendiants, autour des chaires de l’Université de Paris, au temps de sa jeunesse.Il se révèle un chaud partisan de Guillaume de Saint-Amour et le discours de Faux-Semblant constitue probablement l’épigramme le plus cinglant écrit contre les dominicains et les franciscains, au cours de cette lutte.Mais le rôle de Faux-Semblant s’inscrit dans la marche du Roman, dans l’idée qui l’inspire foncièrement: il contribue lui aussi à la satire de l’amour courtois, à la condamnation de la continence et de la vie religieuse en général.L’œuvre de Jean de Meun comprend encore des « soucis » de culture latine classique.Ils sont très abondants et fort bien choisis.Parmi les nombreux écrivains mis à contribution dans ce roman, Ovide tient le premier rang, pour l’étendue de la matière; presque tout son De Arte Amandi y a passé.Jean de Meun exploite encore abondamment les principaux latins : Cicéron, Virgile, Horace, Juvénal, Tite-Live, Boèce etc.Il a puisé aussi dans la littérature latine du XIIe siècle, sur- « ROMAN DE LA ROSE » 305 tout chez Alain de Lille et Jean de Salisbury.Cependant, plusieurs des auteurs qu’il cite ou allègue sont de seconde main.Sa mise à contribution de l’antiquité latine demeure tout de même imposante: « Jean de Meun connaissait de la littérature ancienne tout ce qu’on pouvait en lire de son temps, c’est-à-dire à peu près tout ce qui nous reste encore aujourd’hui de la littérature latine et quelques traductions grecques »\ A lui seul, il témoigne que les classiques latins étaient connus et goûtés au moyen âge beaucoup plus qu’on ne l’a souvent pensé1 2.Ces textes anciens, notre auteur les traduit parfois littéralement ou à peu près; plus souvent, il les adapte à son propos ou les développe au gré de sa fantaisie; surtout, il manifeste pour l’antiquité une ferveur et un culte qui prennent l’allure d’une pressante invitation à la culture: « Car par l’escrit que nos avons Les faiz des anciens savons Si les en devons mercier E loer e regracier ».Le Roman de Jean de Meun contient donc un riche syncrétisme.Je n’oserais pas dire que « son 1.E.Langlois, Origines et sources du R.de la R., Paris, 1891, p.VI.2.E.K.R and, The Metamorphosis of Ovid in « Le Roman de la Rose » dans Studies in the history of cidture, Menasha, U.S.A., 1942, pp.104-121.Idem, A friend of the classics in the times of St Thomas Aquinas, dans Mélanges Mandonnet, T.II (Bibliothèque thomiste, XIV), Paris, 1930, pp.261-281. 306 LA NOUVELLE RELÈVE savoir encyclopédique constitue en quelque sorte un maximum»1; mais il a réuni un ensemble de connaissances scientifiques et culturelles remarquable.Son grand mérite a été de les exposer en français et de les adapter à la multitude.L’œuvre encyclopédique de Jean de Meun prend là sa vraie valeur; elle y trouve son sens.On caractériserait assez bien, me semble-t-il, la seconde partie du Roman de la Rose, en disant qu’elle est à la fois un roman anti-courtois et une somme de culture pour les laïcs, en entendant ce dernier mot au sens médiéval.Jean de Meun répète souvent qu’il écrit pour ceux qui ne connaissent pas le latin; qu’il doit s’en tenir à des généralités parce que les lecteurs auxquels il s’adresse ne le comprendraient pas ; « l’écrivain, dit-il, qui traduirait en français la Consolation de Boèce (Boèce de Confort) rendrait aux «gens lais » un service éminent ».Tout cela indique clairement son propos et explique, entre autres choses, l’abondance de ses emprunts.C’était là accomplir une tâche de grande portée et, au surplus, peu facile, tant à cause du public auquel il s’adressait qu’en raison de l’instrument dont il voulait se servir: la langue française, encore dans les langes.Jean de Meun a résolu l’une et l’autre difficultés avec beaucoup de talent.Pour faire accepter ses idées abstraites comme son classicisme, il a mêlé l’agréable à l’utile, la fantaisie et le rire aux convic- 1.R.Bossuat, Drouart la Vache, traducteur d'André le Chapelain, p.115. « ROMAN DE LA ROSE » 307 tions enflammées.« Profit et delectation, dit-il, c’est toute mon intention ».Son style manque parfois de dessin, mais il a du souffle et sa langue est ferme, expressive, savoureuse.Et puis quelle promotion pour la langue française elle-même ! Plus que tous les traducteurs de son temps, il a contribué à la faire accéder au domaine des plus hautes pensées.Une somme de culture pour les laïcs ! Mais il s’agit d’une culture qui est une discipline de l’esprit humain tout entier, et non seulement une discipline du beau style.L’encyclopédie de Jean de Meun réunit Ovide et Aristote, Cicéron et Boèce, Virgile et la substance de l’enseignement chrétien etc.C’est qu’elle est issue d’un enseignement universitaire qui accordait la première place aux idées, tout en ne négligeant pas, du moins dans son ensemble, les lettres.(Scholas-ticus signifie, entre autres choses, au moyen âge, un homme cultivé, un homme qui a fait ses lettres, mais cela voulait dire beaucoup plus que nos termes culture et cultivé, qui évoquent surtout l’idée d’érudition).Le roman de Jean de Meun est une œuvre universitaire, et cela jusque dans son inspiration foncière.Si Aristote y est exploité au degré que nous avons vu, la raison en est que ses principaux traités étaient alors au programme à la Faculté des Arts de Paris, et que même à la Faculté de Théologie, certains maîtres comme Thomas d’Aquin s’en inspiraient largement pour leurs constructions théologiques.Ce caractère 308 LA NOUVELLE RELÈVE universitaire apparaît encore dans les nombreuses allusions à l’enseignement, rencontrées partout dans le Roman; dans l’utilisation fréquente du procédé triadique (arguments pour et contre, preuve de la solution, réputation des arguments opposés), qui se rattache à la méthode aristotélicienne de Yaporia.Le « classicisme » même de Jean de Meun est un héritage scolaire.Tous ces textes anciens qu’il pille, il convient de « les lire à l’escole ».Si la Faculté des Arts de Paris accordait peu de place, de son temps, aux poètes latins, il en avait été bien autrement, aux époques antérieures surtout, d’autres universités, comme celle d’Orléans, leur ont toujours donné la priorité.Jean de Meun réconcilie Paris et Orléans, la rhétorique et la dialectique, les idées et les lettres ; il n’y a pas de « bataille des sept arts » pour lui.Mais son œuvre relève surtout de l’Université de Paris; elle reflète l’esprit et les doctrines de sa Faculté des Arts, devenue alors frondeuse et téméraire, parce qu’enivrée de toutes les nouveautés philosophiques, sociales, politiques, scientifiques, culturelles du naturalisme gréco-arabe, enfin découvert dans ses œuvres principales.La seconde partie du Roman de la Rose est une fleur de Paris, de ce Paris enchanteur que célèbrent à l’envie les vagantes : « Paradisus mundi Parisius, mundi rosa, balsamum orbis ».Gérard PARÉ, O.P. EN COMBIEN DE CYCLES EST DIVISÉE L’ANNÉE LITURGIQUE ?».Dans les pages qui suivent, nous tentons une fois de plus de convaincre prêtres et éducateurs, singulièrement ceux qui composent nos manuels scolaires, qu’il ne convient pas de laisser au bon plaisir de tous et chacun le soin d’adopter une théorie plutôt qu’une autre au sujet du nombre des cycles de notre année liturgique.Nous ne nous efforcerons point d’entreprendre de preuve historique, pour l’excellente raison que la conception même d’une année ecclésiastique ne semble pas très vieille.Ce n’est pas avant 1589 qu’on trouve de témoignages patents de l’expression, et la division de l’année en deux ou trois cycles date même d’une époque plus récente.Avant d’entamer la discussion des cycles et de leur nombre, nous devons nous assurer des principes sur lesquels cette division est fondée.Pour plus de simplicité, que l’on tienne pour acquit que la division qui semble la plus populaire, celle qui divise l’année en trois cycles, paraît la plus juste.Mais quelles raisons ont porté le peuple chrétien à diviser l’année ecclésiastique en trois parties ?* * * Le premier cycle de l’année tel que nous l’entendons maintenant n’offre guère, semble-t-il, de 310 LA NOUVELLE RELÈVE difficultés.L’Avent, par ses textes, est tellement lié à la fête de Noël et à celle de l’Epiphanie que, pour chacun, il n’y aucun doute que, dans le cas où il y aurait des cycles, celui-ci devrait en constituer un.Les dimanches verts qui suivent l’Epiphanie, n’offrent pas cependant à première vue une affinité remarquable avec aucun des mystères des fêtes essentielles de ce cycle, à l’exception toutefois du premier dimanche, qui du fait de l’antienne Benedictus, celle même de la fête, en donne une preuve probante.Ce dimanche est différent des autres dimanches qui suivent l’Epiphanie et par l’introït et par les autres psaumes et répons de la messe.La seule chose qui puisse nous conduire à une fausse interprétation n’est que le vert des ornements sacerdotaux.Néanmoins, la fête qui termine le mystère de Noël, peut être la fête de Notre Seigneur: le deux février, qu’on appelle maintenant fête de la Purification de la Sainte-Vierge, et qu’à tort, on pourrait estimer une fête particulière de la Vierge.Il suffit pourtant de jeter un coup d’œil hâtif sur les textes et les rubriques pour voir que le missel relie cette solennité à celle de Noël.Le bréviaire n’en dégage pas moins un certain parfum marial, mais pas plus qu’à la fête de la Circoncision.Rien d’étonnant, vu que le cycle de Noël est naturellement de ton plus marial que celui de la Pentecôte ou de Pâques.La fête du deux février est aussi celle où l’on cesse de réciter Y Alma Redemptoria, ce qui indiquerait que tout CYCLES DE L’ANNÉE LITURGIQUE 311 ce qu’il y a d’antérieur à cette fête fait partie du cycle de Noël ou mieux, à celui de l’Epiphanie.Il arrive pourtant souvent que le dimanche de la Septuagésime, qui fait à coup sûr partie du cycle pascal, se célèbre avant cette date.Et il n’y a aucun doute que les dimanches qui suivent l’Epiphanie n’ont plus qu’une relation assez générale — je le dis à dessein — avec notre interprétation ordinaire du cycle de cette saison.Plus tard, nous verrons qu’en vérité ces dimanches appartiennent au cycle d’hiver et beaucoup plus profondément que ne le ferait croire l’interprétation commune et superficielle.Que les cycles d’hiver et de printemps s’entremêlent est chose accidentelle, et il n’en faut point conclure qu’il n’existe aucune différence entre les deux.N’oublions pas que les hommes qui ont vu à la composition de notre année liturgique n’ont donné aucune preuve qu’ils voulaient la fixer en parties rigoureusement définies.La vérité, c’est que « cela s’est passé ainsi ».1 A la suite de ces courtes remarques et après une étude attentive des textes liturgiques, il me semble que mes lecteurs s’accorderont avec moi pour estimer qu’il existe une sorte d’unité idéale entre l’Avent, l’Epiphanie et la fête de la Purification, comme on l’appelle.Comme nous le verrons plus tard, je pose l’hypothèse que la parenté entre ces différentes fêtes 1.Ce serait vraiment exagérer qu’en, appeler ici à une inspiration directe du Saint-Esprit, car alors il faudrait dire qu’il n’a pas inspiré les rites non-romains de la Sainte Eglise dans leur liturgie.,4 312 LA NOUVELLE RELÈVE remonte plus loin encore dans l’année liturgique et lorsque nous aurons défendu notre opinion, j’espère qu’il sera clair pour nos lecteurs que les dimanches qui suivent l’Epiphanie, pour interchangeables qu’ils soient avec les dimanches après la Pentecôte, entrent dans le cycle, à moins que nous nous en tenions à une rigidité de conception à laquelle nous ont habitués les méditations systématiques et tous les autres procédés méthodiques modernes.Ce serait alors introduire des usages postérieurs au moyen âge dans une construction née de la conception d’hommes d’esprit plus pla-tonisant qu’aristotélicien.* * * Qu’allons-nous dire du reste de l’année ?Quel est le principe qui a présidé aux divisions jusqu’à nos jours ?Est-ce la saison de l’année ?Il n’y a pas à nier que l’hiver convient fort bien à ce cycle.Nous pourrions employer l’expression d’introversion dans le cas de l’hiver et du désir naturel de retraite, de pensée et de méditation qui l’accompagne et l’expression d’extroversion dans le cas des autres saisons qui sont vouées à la vie active, singulièrement pour ce qui regarde la culture.Ainsi, l’hiver est lié spirituellement à la méditation et, en vérité, les fêtes de ce cycle présentent, dans leurs textes liturgiques, un caractère de contemplation, surtout si notre recherche est poussée plus avant que l’interprétation ordinaire des fêtes de Noël.Mais ce n’est là qu’une nuance, CYCLES DE L’ANNÉE LITURGIQUE 313 aussi subtile que l’air, presque musicale, et il ne sied pas d’aller trop loin: la méditation méthodique est parfois un lit Procuste.Notre propos veut aussi que nous tentions de comprendre les relations délicates qui existent entre l’Avent et l’Epiphanie, relations aussi importantes que leurs relations évidentes avec Noël.Prise comme un tout, l’Epiphanie, en y comprenant les quatre évangiles de l’octave et du premier dimanche après l’Epiphanie, peut alors se rapporter étroitement à cet évangile singulier du premier dimanche de l’Avent (et, en même temps, à celui du dernier dimanche après la Pentecôte) ainsi qu’aux deuxième et troisième dimanches de l’Avent, de même qu’à Noël.Nous découvrirons alors que l’Epiphanie n’était pas une sorte de hors-d’œuvre auquel on a songé après coup, la fête des Trois Sages, mais en réalité le point idéal, le point culminant de tout le cycle.Le cycle serait par conséquent voué à la Théophanie, dont l’Incarnation présente l’aspect historique pour le passé, dont l’Epiphanie offre la confirmation comme manifestation divine et dont la Parousie ou Jour du jugement donne le thème et le motif qui nous frappe comme une ouverture, le premier dimanche de l’Avent.Chose étrange, nous en avons le prélude de cette ouverture du dix-huitième au vingt-quatrième dimanche après la Pentecôte.Dans la messe de ce dix-huitième dimanche après la Pentecôte, c’est à peine si l’on peut entendre les premières mesures de ce prélude comme, dans le 314 LA NOUVELLE RELÈVE lointain, les faibles sonneries de Noël: on sent que ce dimanche se détache avec peine de ses autres frères aînés.Nous n’aurons donc pas à nous étonner que l’Eglise n’encourt aucune perte en faisant les prières et les leçons du Nouveau Testament interchangeables, les trois derniers dimanches après l’Epiphanie.Les seules différences d’atmosphère se trouvent dans les répons et les psaumes des messes respectives: après la Pentecôte, ils s’adressent surtout à la Miséricorde tandis qu’après l’Epiphanie, ils réflètent la gloire de cette fête.* * * Ainsi, du point de vue des idées comme 'principes d’union, nous arrivons à cette conclusion qu’il existe un cycle d’hiver dans l’année liturgique.Le noyau ferme de ce cycle, si l’on peut dire, est constitué par le temps qui s’écoule du premier dimanche de l’Avent au premier dimanche après l’Epiphanie, en y comprenant ce dimanche, en même temps que la fête du deux février.Les dimanches qui commencent avec le dix-huitième après la Pentecôte et qui se terminent par le dernier dimanche après l’Epiphanie présentent des liens plus lâches.Nous nous sommes laissé guider par la liturgie elle-même dans sa forme actuelle et par les textes que renferment nos livres saints.Bien entendu, nous avons négligé les Sanctorale, autrement dit les fêtes de la Sainte Vierge et des saints, et ces fêtes de CYCLES DE L’ANNÉE LITURGIQUE 315 Notre Seigneur qui ne sont pas conçues dans le sens strict temporal, mais s’apparentent plutôt à une forme de pensée et d’émotion, plus propres à un examen méthodique et partiel et à la dissociation des idées.Nous ne nous sommes pas occupés non plus de ces fêtes qui sont comme une mise en scène de l’enfance de Notre Seigneur.La dévotion populaire a créé quelques-unes de ces fêtes, étrangères aux considérations liturgiques dans le plein sens de l’expression.On en a créé d’autres pour pratiquer un travail d’enseignement moral ou social, comme la fête de la Sainte Famille par exemple, qui supprime l’un des mystères de l’Epiphanie.Nous sommes prêts maintenant à nous reporter au reste de l’année liturgique.Ici se pose une question : tout le cycle tourne-t-il autour d’un mystère central ou de deux ?Au fait, existe-t-il un mystère central ?La nouvelle Encyclopédie de théologie allemande de Herder, nous dit au volume V, à la page 1007 que si, à proprement parler, il n’existe pas de cycle « après la Pentecôte », pour des raisons pratiques, de catéchèses ou encore pour les sermons, l’usage est justifié, et qu’en conséquence nous devons nous en tenir à la division en trois cycles.Malheureusement l’auteur ne nous dit pas à quelles considérations il a obéi lorsqu’il a écrit son article.Peut-être craignait-il que la « nouveauté » de la division en deux cycles ne choquât le fidèle, ou bien était-ce parce que les manuels qui traitent de l’année litur- 316 LA NOUVELLE RELÈVE gique en trois parties étaient tellement nombreux qu’il n’y avait pas à espérer de modifier les conceptions pendant tout un âge d’homme.Pourtant, si la conception des trois cycles s’avère une erreur, il convient de la corriger.Si l’on veut y parvenir avec sagesse et sans causer de mal, c’est à l’autorité ecclésiastique qu’il faut s’en rapporter.Nous n’avons qu’à chercher la vérité.Les considérations pratiques n’ont rien à voir avec la recherche de la vérité, surtout lorsque cette vérité est de nature à bouleverser les façons ordinaires de pensée, voire l’absence de pensée.* * * D’où nous vient cette conception des trois cycles ?Il semble qu’elle comporte deux raisons principales.L’une est fort humaine, et c’est tout simplement le sens de l’ordre et des proportions.Le troisième cycle comprend presque les trois quarts de toute l’année liturgique, si nous calculons la période qui s’écoule jusqu’à notre dernier dimanche après la Pentecôte.Le vert des ornements sacerdotaux nous y ramène, de même que notre façon de compter.La seconde raison est une compréhension erronée de la fête de la Pentecôte, qui a perdu son caractère christologique et que, tout naturellement, on a détachée de la fête de Pâques.De nos jours, c’est la fête de l’Esprit-Saint, qui présente quelques analogies avec les fêtes des saints et celles de la Sainte-Vierge.Si nous portions un CYCLES DE L’ANNÉE LITURGIQUE 317 peu plus d’attention à nos rubriques, nous aurions peut-être découvert qu’il y a là quelque chose qui ne va pas, tout comme les mêmes rubriques auraient pu nous apprendre que l’Epiphanie était la fête principale du cycle de l’hiver plutôt que Noël.De nos jours, ou bien nous passons pardessus le Temps Pascal, si nous faisons de la Pentecôte une fête du troisième cycle ou, si la division doit se commencer plus tard, ce troisième cycle ne compte pas de fêtes particulières, puisque les fêtes du Christ-Roi et du Sacré-Cœur appartiennent à un autre mode de pensée liturgique, comme nous l’avons dit plus haut.Nous pouvons affirmer, il est vrai, que les « dimanches verts » n’appartiennent à aucun cycle, mais il nous faudra agir de même avec les dimanches après l’Epiphanie, et alors, plus de cycles du tout.Si on comprend bien, la Pentecôte, comme son nom l’indique, est le cinquantième jour après la grande fête de Pâques et l’achèvement de la Rédemption, ce qui nous conduit du Crucifiement du Christ, par la Résurrection et l’Ascension, jusqu’au moment où il envoie son Paraclet, l’Esprit-Saint à Son Corps, l’Eglise.Les Italiens appellent encore cette fête qui est une fête parallèle à celle de Pâques — prenez plutôt connaissance des rubriques encore une fois: elle comporte une octave comme Pâques — Pâques rouge, Pasqua rossa.Si ce n’était qu’une fête en l’honneur de la Troisième Personne de la Sainte Trinité comme la fête d’un saint est célébrée en l’honneur de tel 318 LA NOUVELLE RELÈVE saint en particulier, ou encore comme certaines fêtes sont dédiées à des mystères spécifiques, telles la fête du Christ-Roi, la fête du Sacré-Cœur ou la Fête-Dieu, on pourrait en bonne logique se demander : « Mais quand donc célèbre-t-on la fête de Dieu le Père ?» Cette fête n’est donc la fête du Saint-Esprit qu’en autant, s’il nous est permis de le dire, qu’il joue un rôle dans le grand drame de la Rédemption.C’est la fête qui rappelle l’événement qui donna son âme à l’Eglise.Ainsi entendue cette fête constitue avec quelques autres le nœud du cycle pascal de l’année liturgique.* * * Nous sommes maintenant certains qu’il existe un deuxième cycle bien défini, qui commence au dimanche de la septuagésime, qui atteint son point culminant au triduum sacrum, c’est-à-dire les trois jours qui suivent la nuit du Jeudi saint jusqu’à l’aube de Pâques, et dont le climat de grandes réjouissances persiste pendant sept fois sept jours, soit l’octave d’une octave, jusqu’à la Pentecôte.Ce magnifique finale est suivi par la semaine des Quatre-Temps, qui est devenue une semaine d’une beauté merveilleuse magnifiant le grand mystère de la Pentecôte et le rôle qu’il joue dans la vie de toute l’Eglise.Le samedi des Quatre-Temps sonne comme le dernier adieu à Pâques, tout en offrant une sorte de résumé de tout le cycle pascal, dont il est comme l’ultime moisson. CYCLES DE L’ANNÉE LITURGIQUE 319 Pratiquerons-nous une coupure ici, en isolant la période qui suit et qui est de dix-huit à vingt-quatre dimanches après le temps proprement pascal ?Y aurait-il par hasard un cycle dépourvu tout à fait de fêtes ?Comme nous l’avons marqué, toutes les fêtes qui se rapportent à cette période de temps ne sont pas des temporale, bien qu’on les qualifie ainsi de nos jours dans le Commune temporum.En elles-mêmes ce sont des fêtes doctrinales ou des fêtes de dévotion, au sens moderne du mot.Il n’y a pas le moindre doute aussi pour les fêtes que l’Eglise elle-même a introduites dans le sanctorale, sauf pour la Purification, qui appartient au temporale, comme nous l’avons vu plus haut.On peut s’assurer aisément que la fête de la Sainte Trinité est une fête doctrinale, à cause de son nom, abstrait déjà, à cause de ses textes liturgiques, singulièrement l’évangile qui ne nous rapporte liturgiquement aucune phase de la Rédemption.Ce n’est qu’un dogme qui, pour ainsi dire, en appelle comme preuve à l’Evangile.La Fête-Dieu extrait le mystère du Jeudi saint de son contexte liturgique et nous le présente à une considération plus profonde, en même temps qu’elle le célèbre et qu’elle nous l’enseigne.La fête du Sacré-Cœur est comme une Fête-Dieu considérée d’un angle particulier et spécial de dévotion.Celle du Christ-Roi a un but d’enseignement aussi et elle isole une pensée qui n’est pas étrangère à l’Epiphanie et à L’Ascension, de telle sorte que nous puissions en tirer 320 LA NOUVELLE RELÈVE des leçons pour notre vie sociale.Elles ne sont pas nées d’un dévoilement liturgique du Mystère de la Rédemption mais, en dehors de la liturgie, elles prennent une forme liturgique, sorte de propagande sublimée.Ces fêtes ne sont pas des fêtes de première importance dans la série des dimanches.Une chose est certaine pourtant et c’est que leur relation avec les dimanches verts d’après la Pentecôte est à peu près inexistante, bien que les octaves de la Fête-Dieu et de celle du Sacré-Cœur s’adaptent fort bien, ne fût-ce que par accident.Nous ne pouvons donc pas affirmer qu’il existe un cycle fondé sur les principes architecturaux qui président à ceux de l’hiver et du printemps: préparation, point culminant, suivi d’un autre point culminant.Si ces dimanches forment un autre cycle, ce serait un cycle sans queue ni tête.Cela est-il vraisemblable ?Cela se pourrait cependant, parce que le rit grec a quelque chose de ce genre.Pourtant il est difficile de penser qu’une telle série de dimanches sans but, dépourvus d’orientation, se présente dans une année liturgique qui, d’autre part, fait voir un sens aussi subtil des points culminants, qui fait un usage aussi parfait des saisons, de l’hiver, du printemps et de l’automne et qui montre beaucoup de parrallélisme en même temps que de proportion dans ses cycles, comme nous l’avons marqué jusqu’ici.Dans les deux cas, nous constatons par exemple la corrélation de deux grandes fêtes, Noël et CYCLES DE L’ANNÉE LITURGIQUE 321 Pâques, la Pentecôte et l’Epiphanie.Les dimanches après le dix-huitième qui suit la Pentecôte nous acheminent vers l’Avent comme la Septuagé-sime, la Sexagésime et la Quinquagésime nous conduisent au carême.N’est-il point naturel de chercher à découvrir un rôle correspondant pour les dimanches qui suivent l’Epiphanie ?Qui aurait-il de plus naturel que de voir jouer un même rôle aux dimanches qui suivent la Pentecôte, du premier, qui a été supprimé, au septième.Si nous ne cherchons pas un développement pratique et méthodique de thèmes tels que ceux de Pâques, du baptême et de l’Eucharistie, et si nous comprenons bien les allusions, les références, les motifs musicaux, nous ne manquerons pas de trouver beaucoup de choses en faveur de notre thèse.Nous découvrirons même une progression dans l’usage des textes des livres saints dans ces messes, singulièrement dans les introïts, les psaumes de la postcommunion et les épîtres, textes remplis d’allusions au baptême et à la résurrection, tout comme si cette période ne dût pas être considérée à part pour l’application de tout ce qui nous a été donné dans le temps pascal, en vue de faire croire et fortifier le royaume de Dieu en nous.La suppression définitive du premier dimanche après la Pentecôte et l’insertion des deux dimanches dans des octaves différentes ont bien entendu rendu le fait moins patent.Ce n’est parfois que par des moyens artificiels que nous pouvons apercevoir des relations évidentes.Mais en dépit de tout cela, les preuves 322 LA NOUVELLE RELÈVE à l’appui de notre thèse restent très fortes: les dix-sept dimanches après la Pentecôte font partie du deuxième cycle de l’année liturgique; ils appartiennent au cycle pascal et à coup sûr ne constituent pas une série de dimanches perdus, pas plus qu’ils ne sont comme des doublets de la Pentecôte, pour le cas où l’on isolerait la fête de l’Esprit-Saint de Pâques.Il est sûrement plus facile d’établir une relation entre ces différents dimanches et Pâques, pris ici comme un tout, qu’il le serait d’essayer d’interprêter les textes à la lumière de notre vénération pour le Saint-Esprit.* * * Il y a encore un autre facteur en faveur de notre assertion, qui est le parallélisme avec les différentes saisons de l’année.Le parralélisme entre le carême et la venue du printemps se montre plutôt évident, et la Résurrection présente des relations idéales tellement claires avec le printemps que le néo-paganisme a souvent tenté de faire du Christ un dieu des végétaux du genre des Osiris ou des Demeter de la mythologie grecque.Les richesses qui découlent de l’effusion de l’Esprit-Saint fournissent un autre parallèle avec la pousse des plantes et les couleurs du printemps et du début de l’été.Il serait aisé d’établir un nouveau parallélisme entre la période de maturité de la nature extérieure et de l’idée maîtresse ainsi que le but des dix-sept dimanches après la Pentecôte. CYCLES DE L’ANNÉE LITURGIQUE 323 Cela devient encore plus évident lorsque nous gardons en mémoire, après un examen approfondi des textes liturgiques, que l’année ecclésiastique commence à la Septuagésime.Cependant, il n’est pas très facile de le prouver, parce qu’il n’existe qu’une seule indication claire: le début de nos lectures des textes scripturaires, soit le premier livre de Moïse et le récit de la création.Lorsque tout cela fut formulé, l’année civile commençait en mars, à une date peu éloignée de la Septuagésime.Nous sommes près du printemps aussi bien et du commencement de l’année agraire, lorsque la fin de novembre nous fait plutôt songer à la fin de l’année.Si tout le monde acceptait plus ou moins cette solution, les choses en paraîtraient plus simples qu’elles ne semblent.Au printemps nous nous renouvelons dans la mort du Christ et sa Résurrection, nous préparant nous-mêmes pendant le carême par une nouvelle catéchèse.Nous vivrons ensuite dans les bénédictions du temps pascal, avec le Christ dans son corps glorieux.L’été sera l’époque où nous nous éverturons de faire mûrir en nous les fruits de la Rédemption, que nous avons reçus à Pâques.Toute cette période est une période active, dramatique et, disons-le, dynamique.A l’automne, nous nous tournerons naturellement vers l’éternité, nous voyant déçus de tant de façons et contemplant une nature mourante autour de nous.C’est pourquoi nous commençons à espérer le second avènement du Christ, dont nous avons 324 LA NOUVELLE RELÈVE tellement entendu parler dans les antiennes de l’Ascension.C’est ainsi que l’année ecclésiastique se termine par une grande vision, que nous contemplerons dans la retraite de l’hiver, le deuxième avènement du Christ.Le dix-huitième dimanche s’empare de ce thème : « Laetatus sum in his quae dictae sunt mihi ».Dans leurs évangiles, deux dimanches lèvent le voile sur le retour du Christ.Nous participons encore à cette vision pendant la plus grande partie de l’Avent, où nous prenons pourtant connaissance d’un second thème plus agréable, si l’on peut dire: l’Incarnation.Cependant, après un examen attentif des trois messes de Noël, nous pouvons voir avec certitude qu’elles sont trop majestueuses pour n’être liées qu’à la crèche et à l’idylle de la dévotion populaire.Il y a de cela, bien entendu, mais leur caractère a plus de grandeur, car dans l’Enfant on voit aussi le Roi et le Seigneur.Cela est encore plus évident pour l’Epiphanie, une fête qui est comme l’ultime finale de toutes, guidée par un Enfant qui est couronné dans le Temple, par l’Homme que Son baptême fait reconnaître et par la Divinité qui apparaît au premier miracle de Cana.Ce sont là de véritables sponsalia, les noces de l’humanité, la rencontre de Dieu et de l’homme.Nous avons donc un cycle complet de la Septua-gésime à l’Epiphanie, qui se déroule sous un arc majestueux, tout le long d’une année.Il évolue de la première partie, dynamique et rédemptrice, à la seconde, plus statique, contemplative et vi- CYCLES DE L’ANNÉE LITURGIQUE 325 sionnaire.Une semaine qui est une année, année de travail qui se termine dans un sabbat de repos.Dans cette année de salut, telle que nous l’entendons, il y a à peine de la place pour deux cycles, mais il n’y en a sûrement pas pour trois.Tout cela est fort important quant à notre vie de chrétiens.Jusqu’au jour où nous aurons de nouveau une conception cohérente, organique et vaste de l’unité de notre vie spirituelle, nous nous débattrons comme parmi les pièces disjointes d’un puzzle.Des efforts frénétiques pour les joindre ensemble par de nouvelles méthodes ne peuvent remplacer ce que nous offrent les mystères vivants du Christ.H.-A.Reinhold VERS D’ÉTÉ AOÛT Août brûle la campagne et le lac impavide Reflète ses brésillements Mais dans l’ombre du bois la frondaison préside Au superbe recueillement.Au flanc vert du coteau monte une verte sente Aux multiples étagements Où la végétation règne luxuriante A l’abri de l’embrasement Sous le toit frémissant des ormes et des chênes Derrière un entrecroisement Oblique de rameaux, une juive hautaine A fui les rayons trop ardents.La rumeur de mille ans dans ses veines claironne L’orgueil de son étrangeté; Plus que l’août elle brûle en son cœur qui s’étonne De trop splendides voluptés. VERS D’ÉTÉ 327 Elle rêve d’étés fabuleux dans les vignes, De guerriers ivres de combat, De monstres s’accouplant aux filles les plus dignes Au cours d’innommables ébats.« Jadis, peuple de Dieu, mes pères intrépides, Rêvaient d’un royaume charnel Au lieu du diadème, et de combats rapides Ils obtinrent le feu du ciel.« Ils eurent le ghetto, la haine, la contrainte, Et du pain de cendre mêlé; Déchus de leur grandeur, ils connurent la crainte ; Aux quatre vents ils sont allés.« Mais Juda reverra la splendeur sous la nue Mes flancs tressaillent de désir; Bientôt, de pourpre et d’or, nos filles revêtues Regarderont vers l’avenir.» 328 LA NOUVELLE RELÈVE ÉTOILE DANS L’HERBE Sous un saule vétuste, à l’endroit où naguère, A l’abri des regards, éprise de repos Elle venait rêver, nymphe sortant du flot, Et ravir au soleil une flamme éphémère.J’évoque tristement, illusion amère, La splendide clarté de ses yeux demi-clos Et le marbre mouvant de son mystère éclos Que l’éclat conjugué de l’onde et de la terre.Irisait, durs joyaux par le vent parfumés.Je revois ses cheveux, masse de cuivre et d’ombre, A ce tendre tableau mettant la note sombre Et dans le jour brûlant, fait inaccoutumé, Tache blanche enchâssée en cet épais feuillage, Scintiller doucement une étoile volage. VERS D’ÉTÉ 329 OGUNQUIT pour Lucile et Claude.La mer éveille en moi de tout puissants échos Et je reste pensif le front à la fenêtre A regarder, la nuit, la moire de ses flots S’étendre à l’infini, mobile, et disparaître, A l’heure où le couchant éblouit le regard Et quand monte des eaux l’odeur des algues fauves, La mouette en criant frôle d’un vol hagard De grands débris flottants, les menace et se sauve.Une barque chargée à l’horizon houleux Oscille follement tel un hochet douteux.La falaise rugit sous la lame heurtée.Et dans le firmament, une étoile lactée Régnant sur l’infini de l’océan pareil A un nain déchaîné, sourit discret soleil. 330 LA NOUVELLE RELÈVE LA MER La mer parle à mon cœur un ténébreux langage Auquel au fond de moi répondent des sanglots; L’aventure m’appelle en de lointains îlots Où courent des pieds nus ornés de coquillages.Attrait plus grand que tout, plus cher que mon [repos ! Je rêve de voiliers, de dunes, de cordages, De langoureux plaisirs au bout de durs voyages Et dé réveils fumeux au fond d’un caboulot.L’époque des voiliers et des noirs capitaines Et de périls obscurs sur la vague incertaine Survit dans les récits ivres des matelots, Mais quand l’esprit du vent enfle ses voix funèbres Que le ciel et la mer confondent leurs ténèbres Une ancienne terreur étreint les paquebots. VERS D’ÉTÉ 331 A LA MÉMOIRE DE ROGER M.Tu préférais Pascal à nos lectures vaines, T’enivrant de savoir plus souvent que de vin Jeune homme tourmenté par un âpre destin, Compagnon studieux à la tempe hautaine.Sous la lampe penché souvent jusqu’au matin, Interrogeant l’histoire et les œuvres humaines Le front éclairé par une lueur lointaine Tu débrouillais du temps le mélange incertain.Mais la mort souriait de ton labeur austère Sachant l’heure et le jour où ce front renversé Tomberait dans la nuit par l’effort terrassé Tu vivras dans nos cœurs, orgueilleux solitaire, Et nous serons pour toi l’humble postérité Qui gardera ton nom pour l’immortalité.Robert Charbonneau LE CHEVAL DE BOIS .Lorgneau a dit, en caressant la croupe du cheval : — C’est bien belle bête, allez, que cette bête-là ! Et Coudois a fait grands signes que oui de la tête, et n’a rien dit avec des mots, et Boutillon qui y était a dit, lui : — Ça sera dur à l’œuvre de peine, cette bête, et gagnera vite son prix.Et ils sont tous restés comme ça de longues minutes, a bien admirer, et à se dire au-dedans que la bête était belle, et à envier Vaudoux, car le cheval est à lui, puisqu’il le ramène tout juste du grand village.Ainsi il est dit chez les hommes du hameau que c’est veinard ce Vaudoux au bon choix pour le cheval, car il a certes dans sa bête neuve de quoi faire pâmer d’aise, tant le percheron a fière allure et pattes puissantes.— Faut-il donc, se dit Lorgneau, que ce soit un autre que moi qui ait cette bête ?Mais il se chasse vite l’idée, qui en est une d’envie, et pas du tout propre à se garder en tête.Donc mène Vaudoux son cheval neuf et reluisant, tant qu’il passe le hameau et vient à son bien qui est tout juste le dernier, et sert de borne.Ainsi que se disent les gens de là, en parlant du bout du hameau : « C’est à la terre de ma LE CHEVAL DE BOIS 333 Vaudoux».On sait que c’est un peu plus loin, mais le bien de Vaudoux est le dernier qui soit habité, et cela devient donc borne facile, et limite vite dite.Arrive donc chez lui, et la femme Vaudoux qui l’attend, et jette grands cris en voyant le percheron.— Que t’as donc pas assez de gueules à nourrir, en ton étable, homme Vaudoux qui est sans tête ?Sais-tu bien que tu as maintenant quatre chevaux là où deux font plus que ton travail ?Et si c’est paresse, tu es mal avisé, car cheval ne va pas sans maître, et s’il te faut dormir sous les frondaies, mieux te vaudrait des hères hélés au long du chemin, et mis à l’œuvre à pitance.Ainsi tes avoines se couperaient, et ton blé se vannerait sans ta sueur, mais avec celle des autres.Tandis que là, il te faudra mener ce cheval, comme tu mènes les autres.Ah, Dieu donc que tu es bête, Vaudoux, aussi bête que cette bête qui est belle, mais de trop grande panse.Comme ça pour tout le temps que Vaudoux prit à se ramasser le grand souffle pour lui couper la parole et lui dire le pourquoi, le quand, et le parce que de ce nouveau cheval.Puis le souffle fut là, et la femme Vaudoux criait encore, et Vaudoux cria plus fort.— Donc femme, cria le Vaudoux, donc femme ! Y te faudrait le sécher ton drain à paroles, tant que tu vas le tarir, et plus jamais tu ne pourras me les dire, mes vérités.Halte alors, que je te le dise, le pourquoi du cheval neuf ! 334 LA NOUVELLE RELÈVE Et comme la femme criait toujours, il hurla: — Mais halte donc, que je te dis ! Devant le cri et la voix et ce qu’il y avait sur le visage de son homme, la femme Vaudoux se tut.— Donc je parle, et pour une fois, c’est seul et sans autre que mes mots.Il se pencha, et attacha le cheval au pieu devant la porte.— Il se fait que cette bête, elle m’est venue comme ça du troc de deux autres bêtes.Le Roux qui est vieux, et la pouliche qui n’est pas assez forte en os, et qui flotte dans les travails.Donc je les ai donnés, plus un écu et un louis, et j’ai ce percheron qui lève patte haute, qui est blond comme ceux des pays du Nord, et qui fera, je te le dis, bien autant que tous les autres auraient fait, même au fouet.C’est ça qui est le cheval, et qui est que je reviens avec, pas tant faraud maintenant que tu m’as ainsi parlé.tout de même.La femme regardait le cheval.Puis elle dit: — C’est belle bête.— Tant belle, dit Vaudoux bien fier, que le hameau en parle, et pas un ne l’a laissé passer sans me dire « Oh, tiens qu’elle est belle, cette bête ! C’est donc fier cheval que tu mènes là, Vaudoux ! Il t’est venu du voyage au grand village, on le devine ! » Et comme ça, femme, pour toute la longueur des maisons drues, puis encore quand je LE CHEVAL DE BOIS 335 suis venu aux terres à labours, et c’est tout un chacun puis les autres qui m’ont dit combien belle bête était ce cheval.Tu vois que j’avais mal au cœur que tu cries ainsi en faisant grande tempête, avant de savoir que ce cheval, il prendrait la place de deux autres, ferait plus de travail, et mangerait moins.— Je dédis, mon homme, et rien ne m’est plus souvenance.Si donc il te faut plus que ça, viens au dedans, que je t’embrasse.Or comme la femme Vaudoux est certes belle femme, et jeune encore, et forte en tout ce qui convient d’être fort chez une femme, Vaudoux estime que ce baiser demandé vaut tant et plus, et il oublie le cheval, et il va au dedans, et il a le baiser, et il sourit le grand sourire des hommes heureux, et il s’assit au bout de la table en disant : — Il y aurait, quasi, la soupe au feu, que je mangerais, moi ! — Prends donc grande aise de la soupe, et du bon voyage, et du cheval qui broute sur les herbes fanées en avant de la maison.Vaudoux est homme heureux.Il a ce cheval, et tous en sont fiers, même sa femme qui l’admire et le dit beau à tous et à toutes.Le lendemain, on vient quérir le Roux et la Pouliche, et se vide ainsi l’étable qu’y prenne place le beau percheron neuf à la crinière paisible, et aux flancs rebondis.— C’est affaire au Bon Dieu, se dit Vaudoux, 336 LA NOUVELLE RELÈVE que ce cheval soit tant beau ! Et c’est fort bien qu’il ait pensé de le faire ce cheval, puisque maintenant, je l’ai, et je le garde, et il me sera cause de richesse, c’est sûr.Ainsi passe le temps qui use les coins et polit les arêtes, et fait moins beau le cheval, pour les autres qui s’y habituent, mais pas pour Vaudoux, qui chaque jour voit mieux encore la bête, et l’aime tant que c’est devenu l’amour, et ne se lasse de lui parler à l’oreille; et quand la journée ardue est faite, il l’étrille longuement et le caresse, et le lave, et l’étrille encore.Puis le cheval aime aussi Vaudoux, et c’est bien belle image que les deux qui vont, aux champs ou au hameau, mais en paire, l’un qui aime l’autre, et ça se voit.Vieillissent les mois, et vient l’hiver, et le grand repos, avec la neige blanche sur les chaumes, et dans les champs.Vaudoux a dit que le cheval se nommerait Beau, puisqu’il l’était.Et ainsi a été nommé le cheval.Et le nom est celui qui est aussi une qualité.C’aurait été Fort, ou Puissant, ou Vaillant, et C’aurait été vrai.Mais Beau était aussi vrai, et le nom resta.Donc vint l’hiver, et Vaudoux mit Beau à l’étable, sans gambades autres que celles prises entre les murs, et pour faire au long du jour, rien autre que rien, que c’est grand ennui.Et sort souvent, avec Beau attelé à un traîneau, et va au hameau, erre sans but, cause avec celui-ci, montre le cheval, cause de lui, et ne trouve LE CHEVAL DE BOIS 337 rien à dire qui ne soit de ce cheval magnifique, objet d’amour, et de respect.L’hiver s’en fut, laissa place au printemps.Et le printemps s’en fût, puis laissa place à l’été.Beau portait toujours son nom.Et Vaudoux lui portait toujours de l’amour.Souvent il le disait à la femme.— Tiens, moi, ce cheval, je l’aime, tant il m’est bien précieux.Sans lui, j’ai vécu et j’ai travaillé, mais j’ai vécu pauvre, et j’ai travaillé fourbu.Avec lui qui tire et qui hâle que c’en est merveille, vois comme les récoltes ont été bonnes, et comme il y a des écus dans le coffre.Plus que jamais auparavant.Et la femme approuva.— C’est bien bon marché que ce cheval.Moi aussi je l’aime bien.Et elle disait comme disait son cœur.Car telle bête elle n’avait jamais vue.C’était ardent et fier, et peinait dur à journée longue, sans sueur et sans colère, heureux cheval qui récolte et qui fauche, qui sarcle et qui laboure, et ne fait jamais grand souffle de fatigue.Ainsi les époux Vaudoux avaient grand amour de éeau, le cheval magnifique, de bon rapport, et de pelage admirable.L’an vint, s’en retourna.Un autre aussi.Au hameau, on avait accoutumé de voir Vaudoux et sa bête magnifique.On ne lui disait plus qu’elle était belle.Du moins, pas avec tant de mots qu’avant. 338 LA NOUVELLE RELÈVE Et c’était phrases polies, parce que Vaudoux savait qu’on dirait sur son cheval, et voudrait qu’on dise.Alors on disait.Mais c’était phrase polie, pas plus.Vaudoux aimait toujours son cheval de fortune, puisqu’il était maintenant homme d’aise, avec des écus cachés, et d’autres prêtés qui faisaient des intérêts.Bonnes et belles récoltes, argent en usufruit, toutes choses qui font un homme respecté.Ainsi l’était Vaudoux.Et il se disait.— Mais c’est plus que la vaillance de la bête, qui a fait ça.Moi je dis que c’est bête magique, avec de la chance dans sa crinière, et ce qu’elle a jeté dans mes sillons et sur mes blés, c’est plus que sa sueur, mais de la vraie chance, et me voilà donc homme grandement riche.Allez donc que des idées comme ça, surtout quand la femme les approuve en disant: — Moi je dis que c’est la chance qu’elle nous a amenée, cette bête, et il faudrait le lui montrer.Il n’y a pas loin à mettre le cheval en dessus de Dieu, et vénérer la bête.Ainsi fit Vaudoux, ainsi fit sa femme.Je ne dis qu’il firent acte de vénération au lendemain de l’achat.Il se passa du temps.Du temps et des ans, et de longs mois durant lesquels le cheval se prouva vraiment bête à part.Il se passa le temps qu’il faut pour que Vaudoux soit bien le plus riche du hameau, et que cette LE CHEVAL DE BOIfc 339 richesse fut telle qu’elle ne soit dite qu’en murmures, tant le chiffre était gros.Mais le temps qui passa ne fit que rendre plus grande la vénération.Un jour qu’il était à table, Vaudoux dit à sa femme.— Tiens, la femme, il ne faudrait dire de la bête sans penser qu’à elle on doit tout.Le précieux qui est dans nos coffres, et l’argent qui cumule chez ceux du hameau, ça nous vient de lui.J’ai idée que ce cheval il est pour nous meilleur que Dieu.Et la femme dit en approuvant.— Donc il faudrait qu’à deux genoux, et mieux que Dieu encore, nous l’adorions, ce cheval-fée qui nous donne ainsi l’or et le bonheur.Vaudoux alla à l’atelier où d’accoutumée il façonnait les lisses de ses traîneaux et les autres choses de bois propres à la culture et au travail de ceux qui font suer l’or à la terre.Et dans l’atelier il prit du bois plus sec et plus beau, et il prit ses ciseaux coupants et ses marteaux légers, et d’une main régie par le muscle habile et le nerf docile à l’oeil, il tailla dans le bois une réplique du cheval qui était bien — (Holà qu’il est tel ! dit sa femme) — le portrait le plus fidèle de Beau qu’on eut jamais cru possible.Tout de bois et sans une nervure qui ne fut ainsi sur le cheval de chair, et sans un trou ou un flanc rebondi, ou une oreille altière qui ne fut à Beau. 340 LA NOUVELLE RELÈVE Objet sculpté qui voulait vivre tant il n’y manquait que le souffle et la paupière agile pour se mettre à aller devant vous.Belle statue propre à adorer, que Vaudoux mit sur la table, et tous deux, lui et sa femme, ils se mirent à genoux, et ils apostasièrent Dieu, et firent devant le cheval de bois les gestes de l’adoration.Ainsi une partie de veillée, et bien des soirs ensuite.Dans le hameau, la mère Druseau vit aller Lorgneau sur le chemin, et lui dit : — Donc toi, Lorgneau aux idées comme l’éclair, tu saurais ce que fabriquent à veillée longue les Vaudoux, qu’on ne les voient plus ici ?Et qu’ils ont les volets aux fenêtres dès le soleil tombé ?J’ai idée qu’il se passe des choses .Lorgneau se repoussa le chapeau, et répondit: — Il faudrait que ce soit quoi, ces choses ?Y a-t-il tant de choses qui peuvent se passer, dans la cuisine des Vaudoux ?Mais la mère Druseau resta songeuse.— Y aurait que le cheval y serait dans ces choses ! Tant de bien, et tant d’amour pour le cheval, ça ne te dit pas que les Vaudoux, ils ont probable .probable .— Probable quoi, mère Druseau ?— Probable trouvé autre Dieu que le grand Dieu des mers et des marées et de tout ce qui vit, gratte, et pousse ?Le grand Dieu qui a tout fait de ses mains, et l’a fait pour que rien ne manque et tout agisse ? LE CHEVAL DE BOIS 341 — Et ce serait quel Dieu qu’ils auraient donc, les Vaudoux ?— Dieu d’or et de cheval qui rapporte, ma foi.Dieu qui serait le cheval, ce cheval qui est tant au cœur des Vaudoux qu’ils ne se lassent pas de dire sur lui.— Il y aurait que ce serait peut-être vrai, vos dires, mère Druseau.— Il y aurait qu’ils seraient probable vrais, Lorgneau .La mère Druseau reprit sa vigie de vieille femme, et Lorgneau marcha vers où il marchait avant d’être accosté.Ainsi, par voix de Lorgneau étonné, et de la mère Druseau fière de sa découverte, il advint que le hameau discuta du nouveau Dieu des Vaudoux.Tant que le Troublé le sut, et il courut au hameau en criant : — Il y a nouveau Dieu sur terre ?Il y a le Dieu-Cheval ?Mais on le rassura, car il tremblait fort et suait gros sur son front pâle.— Tiens, se dit le hameau, il se souvient du cheval qu’il a tué, et il craint le Dieu-cheval des Vaudoux.Alors on dit au Troublé que c’était là erreur, et que si les Vaudoux adoraient un cheval, il n’y avait pas de cheval qui dût être adoré, et que le Dieu des voix fortes de vagues déchaînées, le Dieu des éclairs et des vents renversants restait le vrai Dieu. 342 LA NOUVELLE RELÈVE Alors le Troublé se calma, et le hameau ne craignit plus qu’il tue les chevaux en voulant les adorer.Puis alla tant l’idée que le hameau se lassa d’elle, et on l’oublia.Jusqu’au jour où Vaudoux vint au hameau en criant lui aussi qu’on crut un moment que c’était le Troublé qui revenait, mais c’était seulement Vaudoux, et il criait à fendre l’âme.— Voilà bien, disait-il, grand malheur, mon cheval est malade.Il a mauvais œil et forte haleine, et dedans son ventre il y a bosse qui enfle et qui va lui faire péter le nombril, c’est certain.On lui dit que c’était inutile de le dire, il fallait le voyage au grand village, et ramener le vétérinaire.Mais Vaudoux cria encore.— Ce serait gros argent, que de le ramener ici.Toi Daumier-le-connaissant, tu connaîtrais, dis, le remède, et l’herbe à bouillir que revienne mon cheval de cette mauvaise attaque ?Alors Daumier y alla.Y alla trois jours durant, chaque heure et le jour et la nuit.Mais les herbes bouillies et les autres médecines ne firent rien autre qu’empirer le mal, et le cheval ne soufflait plus que par sauts, et ne vivait plus que de sa force immense, tant le mal était creux et rongeait.Alors Vaudoux fut à grand’course au grand village, quérir le vétérinaire.Celui-ci vint. LE CHEVAL DE BOIS 343 Vêtu de noir, et clair ganté, avec des bésicles sur les yeux, et un sourire figé sur des dents jaunes.Il avait belle allure, belle cravate, pantalons intacts, souliers crottés et mauvaise odeur.Il vit Beau, et s’arrêta soudain.— Tiens, dit-il, mais c’est cheval déjà vu, et déjà soigné, que ce cheval.Mais Vaudoux fit non.— Il n’a jamais été malade, il était fort et dur, et de grand rapport.Il m’a fait riche ! Mais le vétérinaire pencha la tête.— Il a fait riche les autres, qui ne le sont plus maintenant.Vaudoux ne comprenait pas.Mais le vétérinaire ne dit plus rien, et s’escrima à guérir cette bête au mal pernicieux.Il fit ainsi plusieurs jours durant.Il n’avait voulu pour couche qu’un grabat dans l’écurie, et nuit et jour il veillait et songeait, et essayait de ce remède et de l’autre.Vingt fois il fit aller Vaudoux au grand village quérir des médecines et des drogues aux noms rares.Vingt fois dut Vaudoux sortir du coffre des écus d’or pour les remèdes de grand prix.Au bout de dix jours, le vétérinaire annonça qu’il cessait les drogues.— Il faudra, dit-il, le bistouri, l’éther, et la grande coupure à la panse.Le mal est au ventre, et c’est mal mauvais et étrange.Vaudoux demanda : — Cela coûtera cher ?— Ce sera, dit le vétérinaire, deux cents écus 344 LA NOUVELLE RELÈVE d’or.Vous avez là fort belle bête, et si je la tuais de la coupure, ce serait lourde perte et mauvaise amitié entre nous.J’ai donc grand risque, et doit demander beaucoup.— Et pour les jours ici, et les soins, je vous dois combien ?— Cent écus d’or.Vaudoux compta dedans sa tête.Deux cents écus plus cent écus sont bien trois cents écus.Et les drogues du grand village ont coûté cent-vingt écus, ce qui fait au total quatre cent vingt écus.Dans le coffre il y avait quatre-cents vingt-cinq écus.Au hameau c’est grande fortune.(Même si au village, c’est seulement de quoi vivre une bonne année et un peu plus).Et voilà que le cheval qui a fait la fortune est à la ronger par son mal.Mais Vaudoux le dit à sa femme, et ils se cherchèrent dans l’idée que ce pourrait être autrement.Seulement il n’en pouvait être autrement.Alors la femme Vaudoux soupira, alla au coffre, sortit les derniers écus et les donna à Vaudoux.Et Vaudoux alla les porter au vétérinaire.— Allez, faites la grande coupure.Voici les écus qui sont mes derniers, et tout le bien que m’a amassé le cheval.Coupez et sortez-lui le mal du ventre ! Mais ce fut grand malheur que cette coupure.Et Vaudoux dut, avec sa femme, quitter le hameau et n’y plus jamais reparaître.Car il s’était dit dans le hameau que le vétérinaire ferait LE CHEVAL DE BOIS 345 cette coupure, et on y était venu voir, en bande nombreuse qui était tous les hommes oisifs, et même ceux qui ne l’étaient pas, et les femmes, et des enfants qui se serraient déjà, apeurés, contre leur mère.Alors le vétérinaire coupa, et étancha, et coupa encore, à même la peau et le poil.Et il fut au ventre, et dedans le ventre, et il y plongea sa main et la ressortit pleine de sang, et tenant dedans une chose en bois qu’on lava, et on vit que c’était la statue de bois qu’ensemble Vaudoux et sa femme adorait, les soirs, derrière les volets clos.Alors Vaudoux s’exclama, et sa femme aussi, et le hameau se demanda pourquoi, et quand Vaudoux courut vers sa cuisine, le hameau le suivit, et on vit que le cheval en bois, celui que Vaudoux avait fait, était toujours sur la table, et quand on demanda à Vaudoux si c’était lui qui l’avait fait, il dit: — Oui.Et on lui demanda s’il en avait fait deux, qu’un autre ait été mangé par le cheval.Alors il dit: — Non.Et le hameau fut silencieux longtemps, puis se retira sans ajouter un mot, mais en regardant étrangement Vaudoux et sa femme.Peu après ils quittèrent tous deux le hameau, et ne revinrent jamais plus.Yves Thériault. L’HOMMAGE DE JOSEPH KESSEL AUX MOUVEMENTS DE RÉSISTANCE EN FRANCE Il y a plus d’un an, les publications françaises en exil nous faisaient connaître des essais avec portraits, par Joseph Kessel, sur les mouvements de résistance en France.C’étaient des passages du livre, qui bientôt nous parvint complet sous le titre « L’armée des ombres ».D’autres ouvrages, des reportages nombreux, à la même date, et surtout depuis la libération du territoire français, ont familiarisé les lecteurs de ce continent avec le thème.« L’armée des ombres » reste cependant le plus inoubliable, et en quelque sorte le plus classique de ces hommages.Tout d’abord, il a été écrit en France, ou juste au sortir de France, par un écrivain qui a rencontré personnellement les frères des héros qu’il dépeint.Il échappe donc à l’interprétation involontaire, que subissent des témoignages plus tardifs, ou moins directement recueillis, ou enregistrés par des reporters de formation anglo-saxonne par exemple plutôt que française.Le sujet des mouvements de résistance vient de passer récemment par une vogue et il tend à s’affaiblir, avant de devenir ressassé puis oublié.Mais il se trouve que nous avons, avec l’« Armée des ombres », un récit enregistré juste à la période épique des événements L’HOMMAGE DE JOSEPH KESSEL 347 et dans les circonstances les plus favorables de véracité de la part du narrateur.Il se trouve, en outre, que l’auteur était particulièrement préparé à écrire sur la lutte souterraine une œuvre puissante.On n’a pas oublié la psychologie concise et virile, jadis, de « L’équipage » du même Joseph Kessel.Aux représentations si facilement conventionnelles du « héros », Kessel oppose son dessin à la fois bien plus terre à terre et bien plus poignant.Les personnages, ce sont des gens que vous avez coudoyés, vaguement connus jadis, ou que vous avez cru connaître.Peut-être votre concierge, votre maraîcher, votre voisin de palier, le petit apprenti de votre électricien, une étudiante, une vieille dame qui se dépensait en vaines mondanités.Aucun signe, dans leur apparence physique, ne les aurait désignés à votre attention avant le désastre.Entre les personnages de l’armée des ombres, il y a par exemple une ménagère aigrie, harassée, promenant inlassablement ses enfants sous-alimentés.Mais les vêtements des êtres pâlots sont matelassés de littérature interdite et la voiture où repose le bébé contient non seulement des journaux, mais des armes.Avec elle, travaillent une étudiante bohème aux mœurs faciles, un sportif oisif qui, jadis, traînait son ennui dans les casinos, des instituteurs, des ouvriers, des ingénieurs, des lettrés, dont un, le grand chef, ne semblait, fût-ce à son propre frère, capable de chérir que les belles éditions.Si aucune expression remarquable de phy- 348 LA NOUVELLE RELÈVE sionomie ne distinguait avant la guerre les soldats de cette infatigable équipe, c’est que, avant la guerre, ils ne s’étaient pas manifestés, ils ne se savaient pas héros.Certains même étaient timorés, névropathes, comme le neveu boutonneux de la vieille dame du faubourg Saint-Germain.Dans le combat enfin, ils ne sont pas devenus des figures perpétuellement grandioses, ni des ascètes.L’envoyé de la résistance, que Kessel rencontre à Londres et qui sans doute est si fidèlement esquissé, que beaucoup de gens pourraient mettre un nom sur ce visage, apprécie la bonne chère, le luxe, le raffinement d’une réunion mondaine.Il n’a pas de peine à se détendre, à jouir de la musique ou même de l’éclairage savant, d’une atmosphère encore préservée, à côté de celle où il vit.Il peut rappeler avec émotion, mais sans angoisse ni révolte, le souvenir de ses amis morts.Il leur fait l’honneur de ne pas souffrir pour eux, qui étaient, devant une mort atroce, aussi courageux que lui.Il repart en France demain et il y a bien des chances pour qu’il y meure, lui aussi.L’un des travailleurs les plus dévoués d’un groupe sacrifie à l’urgence de la tâche non seulement sa santé, mais celle de son enfant.Cependant, il pleurerait presque de ne pouvoir tenir la promesse qu’il a faite à sa femme et au petit de les emmener au cinéma.Heureusement, il aura cette joie, de valeur si exceptionnelle dans son enfer.Le héros donc ne serait pas d’une espèce prédestinée, ni inhumaine.Et le vrai L’HOMMAGE DE JOSEPH KESSEL 349 courage serait plus difficile qu’une brève exaltation.Pas de mélodrame, ni de grand orchestre: faux noms, faux papiers, domiciles d’emprunt.Quelquefois, il faudra, dans l’intérêt d’une mission secrète, feindre d’être lâche devant ses meilleurs amis, ceux au jugement de qui on tient.Devant l’ennemi pas de grands gestes, pas de bravade, car il faut se conserver et conserver les autres à l’armée souterraine.Travail efficace, silencieux, discipliné, ennuyeux.Chacun transmet son message, établit une liaison, le plus souvent sans comprendre ce qu’il fait.L’agent ne connaît que son chef immédiat et son subordonné immédiat, car la vaste organisation, bien qu’elle ait éprouvé ses membres avant de les utiliser, ne compte pas sur leur force surhumaine.S’ils parlent, il est préférable qu’ils ne sachent pas grand’chose.(Certains cependant, comme l’ex-chipie Mathilde ne parlent jamais).Ceux qui savent portent sur eux du poison, et à l’occasion s’en servent.Par ailleurs, ces hommes, ces femmes, ces enfants ont la conviction simple qu’ils valent pas leurs actes seulement, presque toujours sans gloire.Le jeune électricien qui a facilité l’évasion des membres de la résistance dans un camp de concentration refuse, à la dernière minute, de partir.Il vient d’apprendre à quel point sa santé est minée.La résistance ne peut gaspiller ses fonds et ses forces sur un mourant.Elle accepte le sacrifice.La tâche de l’exécution d’un mouchard doit être expédiée correctement, 350 LA NOUVELLE RELÈVE banalement.Pas de sentimentalité hors de propos bien entendu, mais pas de réflexions philosophiques non plus.Jamais le temps d’approfondir, de rien approfondir même les minutes qui seraient exaltantes et belles.Non seulement on n’a pas le temps, mais on a trop sommeil.Personne ne dort assez, aussi est-on facilement impatient, injuste pour les camarades, grincheux.De quoi décourager les héros romanesques, qui en veulent au moins pour leur courage et qui ne se résigneraient pas facilement à n’être que demi-conscients au moment de l’accomplissement.Mais la personnalité du résistant ne compte que par rapport à l’œuvre.Sans doute, il est soulevé d’enthousiasme pour l’œuvre, surtout du fait qu’elle est si magnifiquement concertée.Toutefois la guerre souterraine ne considère l’individu que comme un moyen.Elle abandonnera le meilleur de ses soldats, si, pour le sauver, il fallait sacrifier plus de vies qu’il n’en vaut réellement du point de vue de l’efficacité du groupe.Nul ne saurait se faire illusion là-dessus.Or cette forme du sacrifice de soi est bien plus amère que l’image populaire des manuels de morale ou celle familière au grand public.Seul, sans aide, sans ami, s’il le faut, ignoré, méconnu, bientôt oublié.Probablement même, les martyrs se sont-ils attendus à voir leur gloire usurpée, leur place prise par certains de ceux qui n’ont rien fait et qui, pour cette raison, seront bien plus nombreux en vie à l’heure de la libération.L’après-guerre chan- HU 351 L’HOMMAGE DE JOSEPH KESSEL tera les louanges des résistants, mais elle accuserait de cruauté les survivants, s’ils réclamaient un peu trop vivement la punition d’hommes qui ont trahi leurs amis ou torturé leurs femmes.Abnégation, grandeur de l’homme, qui ne repose que sur sa dignité secrète.Les lecteurs les moins superficiels n’ont pas fini, on l’espère, de méditer le livre de Kessel.Ses divers personnages, par ailleurs, gravitent autour d’incidents multiples et dramatiques.L’action rapide, contenue, réserve des surprises.La jeune étudiante par exemple, lorsqu’elle entend Mathilde s’écrier, en lui arrachant une de ses publications clandestines: « Enfin j’en tiens une », n’a pas le moindre doute que sa voisine n’aille la dénoncer.Mais Mathilde la supplie de lui donner une mission.Depuis si longtemps, elle essayait en vain d’entrer dans la résistance ! Le jeune sportif oisif a procédé avec des soins émus à l’embarquement du grand patron, lorsqu’il reconnaît soudain que c’est son frère Luc, le savant, l’homme de cabinet.On attend avec impatience d’autres témoignages littéraires sur les mouvements de résistance en France.Mais on peut être sûr déjà que « L’armée des ombres » gardera une place à soi entre toutes les publications à venir.Madeleine Francès LES LIVRES BONHEUR D’OCCASION1, par Gabrielle Roy La paresse en est-elle la cause ou ce conformisme qui craignait l’adultère du roman français (bien entendu, Québec ne trompe jamais sa femme ni Montréal son mari) ou encore cette gaucherie qui était embarrassée d’introduire une intrigue laurentienne dans une scénario français, nous n’avons guère publié de vrais romans avant ces toutes dernières années.Robert Charbonneau, qui, lui compose de vrais romans et qui sait pourquoi et comment, nous dirait peut-être que, susceptible, jaloux de son indépendance, le romancier canadien ne se résignait pas à suivre les lois du genre: au lieu de se laisser conduire par ses personnages, il lui fallait à tout prix tenir lui-même les ficelles et souffler les rôles.Robert Charbonneau.Roger Lemelin et d’autres peut-être que j’oublie dont Panneton ont par bonheur couru le risque et fait vivre des personnages de chair et d’os.Voilà maintenant Gabrielle Roy et Bonheur d’occasion, plus de cinq cents pages qu’on peut lire de la première à la dernière.Décidément les femmes sont en voie de nous faire la leçon: un roman presque populiste après le conte féerique de Germaine Guévremont, le Survenant, le chef-d’œuvre de notre régionalisme, avec Menaud de cet abbé Savard qui sauve l’honneur masculin.Bonheur d’occasion, c’est d’abord tout un quartier de Montréal, Saint-Henri, et toute une époque de Montréal, celle du chômage.Gabrielle Roy ne s’en tient pourtant pas à la notation naturaliste: elle suggère plutôt et l’époque et le quartier.Ce sont ses personnages qui sont et l’époque et le quartier: rien de plaqué, point de hors-d’œuvre et de ______ 1 Par Gabrielle Roy, éditions Pascal. LES LIVRES 353 descriptions pour la description.J’ai pensé à Eugène Dabit, ce romancier exquis par instant, et ses hôtels meublés.Il va de soi que la fable n’a pas une grande importance: la tristesse de la vie, c’est que nous ne sommes pas des saints, et notre malheur, c’est qu’il ne nous arrive jamais rien, et, peut-être, que tout s’arrange, finit par s’arranger.Pour les petites gens de Gabrielle Roy, tout s’arrange, à moins que l’on ne crève de misère, et tout s’arrange aussi en dépit de la morale.Son héroïne est séduite et, fille-mère, elle fait endosser la paternité par un, mari d’occasion qui la tirera d’embarras, et ce mariage ne sera sans doute pas plus mauvais qu’un autre.Nous sommes loin des tirades cornéliennes qui agrémentent nos romans à thèse et il se pourrait bien que les conformistes estiment l’œuvre assez déprimante.En est-elle moins vraie, moins touchante ?Touchante : Gabrielle Roy ne cherche pas le mélodrame, mais sa délicatesse se garde bien du cynisme, et j’ai noté la discrétion émouvante d’une scène qui, décrite par un autre, aurait pu se montrer assez scabreuse.Il faudrait être diablement bégueule pour se scandaliser.Du reste, tous les lecteurs ne sont pas des enfants, ces enfants qui vous feraient pourtant rougir par leurs conversations.« Ces personnages vivent-ils ?Assurément: cependant on se souvient beaucoup plus des scènes que des héros.Il m’a semblé que l’auteur a plutôt fait un voyage chez ses personnages qu’elle n’a vécu avec eux: elles les aime sans doute, mais ce n’est pas de son monde.Disons que ce roman réaliste ne laisse pas, comme beaucoup de romans réalistes, d’être assez exotique sous ce rapport.Je ne m’en plains pas, et il serait sot de demander à Gabrielle Roy plus qu’elle n’a voulu donner.Ce n’est pas tous les jours qu’on crée des types, et celui qui vise aussi haut risque fort de s’éloigner du vrai et de la vie, où les caractères ne sont pas aussi tranchés.Par malheur, ce roman excellent, l’un des deux ou 354 LA NOUVELLE RELÈVE trois bons romans qu’ait offerts notre littérature, pêche souvent par le style.Mais entendons-nous.Ce n’est pas du style que je désirais: les soucis de style gâtent le plus souvent un roman réaliste et même chez Flaubert, la recherche de la phrase, si le comique épique de la Bovary, de Bouvard ou de Frédéric Moreau y gagne, la vérité y perd, comme les notations épigrammatiques et précieuses de Jules Renard font un contraste trop grand avec son dessin net.Je voulais plutôt un style neutre, tel celui de Roger Martin du Gard dans les Thibault.Gabrielle Roy au contraire fait joli parfois, et je sais un esprit trop tôt dégoûté qui a laissé le livre dès les premières pages justement à cause de cela.Pour moi, ces petites taches ne m’ont guère arrêté.Gabrielle Roy reste donc femme dans son style: je ne m’en félicite pas moins que le premier roman réaliste canadien 1 et qui n’est pas un roman régionaliste en même temps soit d’une femme : les gros doigts d’un homme auraient tout gâté et, par réaction, on aurait voulu revenir à l'idéalisme.Berthelot Brunet LA NATION2, par J.-T.Delos.Juriste et sociologue, le R.P.Delos nous donne sur la Nation deux volumes attentivement médités, qui représentent sans doute la première étude d’ensemble sur les doctrines qui se disputent aujourd’hui le monde.Le dix-neuvième siècle avait vu se proclamer le « principe des nationalités » à base de libéralisme, et les critiques à son sujet n’ont pas manqué; l’auteur y revient surtout dans 1.Au pied de la pente douce est sans doute un roman réaliste, mais il est encore plus satirique et ce n’est pas tout à fait la même chose.2.Editions de l’Arbre, 2 vol., Montréal 1944. LES LIVRES 355 son premier volume; mais on a moins analysé — sauf dans un esprit de combat — le nationalisme totalitaire du vingtième siècle, d’où la nouveauté du second volume, et encore plus de la connexion indiquée entre les deux.Nulle part l’éminent dominicain ne se départ de cette sérénité objective qui ne donne que plus de force aux convictions fermes.Assurément le nationalisme varie suivant le niveau culturel des peuples.« Ce serait être victime du verbalisme, fait observer l’auteur avec bon sens, de croire que la nation est un mot d’égale signification chez des Tchèques, des Français ou des Italiens d’Europe, des Arabes et des Berbères d’Afrique du Nord, des Syriens, des Kurdes ou des Iraquiens du Proche-Orient.» En Occident, peut-être ses deux formes contemporaines tirent-elles toutes deux leur origine de Rousseau.Le théoricien du Contrat social, précurseur de l’individualisme, Test aussi de Hegel, tout comme il Test à la fois de l’anarchisme et du communisme, ou, sur un autre plan, de la littérature pour enfants et du sexualisme freudien: son œuvre formidable et confuse porte en germe tout le monde moderne.De là le double conflit auquel a dû faire face le christianisme.Tout nationalisme s’oppose à lui dans la mesure où il nie l’universel.Mais, des deux extrêmes, exclure Dieu de la société, ou l’y immerger, le premier a historiquement précédé : la défense catholique s’est d’abord aiguillée contre le laïcisme; c’est pourquoi, sans doute elle a si souvent été prise au dépourvu lorsqu’à surgi le péril totalitaire, elle a donné l’impression d’être quelquefois présentée du bout des lèvres (on n’aime pas être dérangé dans ses habitudes), d’autant que le totalitarisme est mystique, les apparences trompaient beaucoup de braves gens qui ne voyaient pas tout de suite qu’il s’agissait d’un « à rebours », d’un mysticisme inversé et plus radical en un sens que les refus de l’athéisme.Un philosophe haussera les épaules devant sa forme allemande, si peu rationnelle; un Français aussi, pour les mêmes motifs, et c’est pourquoi la France, normalement, donne prise beaucoup plus au laïcisme.Cependant, ob- 356 LA NOUVELLE RELÈVE serve le P.Delos, si le nazisme, soucieux d’action, non de vérité, est un mouvement et non une philosophie, il n’en est pas moins saturé de philosophie; si ses appels aux puissances obscures de l’être déconcertent les héritiers spirituels de Descartes ou de saint Thomas, ils reposent sur de vieilles traditions de la pensée germanique, depuis le « magisme » du langage selon Herder jusqu’aux « mille ans » que devait durer le Reich hitlérien et qui ne représentaient pas un âge indéterminé comme le croit l’auteur mais un mythe précis de Spengler.Ils traduisent aussi une aspiration vers l’Un (« un peuple, un Reich, un Führer») et c’est en cette conception du Tout que nous verrons la marque distinctive du totalitarisme, par opposition aux régimes simplement autoritaires ou aux tyrannies banales.Au déterminisme de la race comme à celui des économistes — sur lesquelles l’ouvrage a des remarques opportunes, car il ne tente pas seulement les disciples de Marx — le R.P.Delos oppose, sur le terrain des faits, l’idée que les peuples expriment avant tout des milieux culturels, et qu’ils deviennent nations lorsqu’ils prennent conscience de former une communauté.Il distingue par conséquent entre peuple et nation, et aussi entre nation et Etat.C’est par cette dernière distinction qu’il suggère la solution des problèmes nés du nationalisme: au lieu d’une frontière rigide commune à la nation et à l’Etat, on pourrait en tracer plusieurs, politique, économique, militaire (les projets d’occupation rhénane ou de bloc économique France-Belgique-Pays-Bas nous y acheminent) ; l’idée fédérale, ou l’idée impériale — à ne pas confondre avec l’impérialisme dont elle représente à peu près le contraire — préparent des agrégations de peuples où chacun développe à la fois sa personnalité et ses liens avec les autres.A côté des droits de l’homme et du citoyen — qui regardent l’Etat — il faudrait proclamer les droits de l’homme et du national ; et comme le national concerne l’homme, non le groupe, il importe de délimiter et de limiter les compétences de l’Etat; forcerais-je la pensée du R.P.Delos si je dis que son aboutissement LES LIVRES 357 paraît être la « séparation de la nation et de l’Etat », réduisant ce dernier à ses fonctions propres ?Comme toujours en pareil cas, de telles vues dépassent l’immédiat; il est douteux qu’elles président dès maintenant aux reconstructions des hommes politiques et des diplomates; l’auteur les formule d’ailleurs avec une extrême prudence, à titre indicatif pour ainsi dire, et quelle que soit la part d’incertitude que comportent de telles indications valables dans l’avenir, elles reposent sur une analyse du présent qui fournit à la réflexion une matière presque inépuisable.A.V.LIVRES D’EXIL Ma petite amie pomme de Gabriel Chevalier n’est pas un livre d’exil, mais il le sent : je ne reconnais plus Clochemerle, et la vie de soldat a été funeste au talent de son auteur.Songez que tout ça, c’est joli, c’est fin et c’est ravissant.Où sont les camilliennes d’antan ?Et la vieille Putet ?Un rire gras ne saurait jamais sourire, et Chevalier ne nous donne même pas du Machard, le Machard des gosses.Il le voudrait bien, mais il est noué.Mme Susan N.Pulsifer n’est pas nouée, qui écrit les Chants de la libération, texte français en regard du texte anglais.Après tout, ce livre généreux pourrait avoir son utilité, faire apprendre un peu d’anglais aux Français, et aux Anglais, un peu de français.L’auteur s’est dit sans doute: « On publie bien Hamlet avec la version française en regard.» En effet.Dans l’Affaire Pétain, ce qu’il y a de drôle, outre l’ineffable Maréchal, ce sont les documents photographiques.Songez que l’auteur prouve que Gustave Hervé, l’homme du tricolore au fumier, l’ancien anticlérical, a été le parrain de nouvel Ordre moral.Disons que le Maréchal fut l’Onufre de la Bruyère et Gustave Hervé le Tartufe.L’hypocrite sincère et l’autre qui, sincère, n’était pas.Je vous donne à deviner quel était lequel. 358 LA NOUVELLE RELÈVE Ce petit livre aurait pu être un chef-d’œuvre de comique; il nous permet au moins de rire de l’hypocrisie des deux mondes.1 D'Une France nouvelle, par M.Jacques Marquette, docteur ès lettres, je cite une phrase qui résume l’utilité et l’originalité de l’ouvrage : « Les études théoriques du degré de la maturité seront agrémentées de voyages instructifs : visites à des centres industriels et universitaires, aux sites fameux et aux monuments célèbres à travers la France et ses colonies.» Et voilà pourquoi votre fille est muette et voilà comment on rebâtit la France.Ce serait à regretter la pédagogie sénile du Marécal.Pour oublier tout cela, relisons le Désespéré de Léon Bloy.A coup sûr, il y a de belles pages, et on ne se débarrasse pas de Bloy en un tournemain, mais, relisant, ce qui m’amuse surtout, ce sont les caricatures qui se veulent méchantes, et dont la cruauté est d’un grand enfant, comme, sans doute, le catholicisme.Quand on du talent, du génie, si vous voulez, il est bien permis de croire au bonhomme Sept-heures.Bernanos y croit bien.Et le Victor Hugo des Misérables ?Et le Tolstoï de Résurrection ?J’ajouterai même: et le Racine de Britannicus, « pièce des connaisseurs », disait Voltaire, qui n’était pourtant pas candide.Mais sait-on avec ces matamores de l’incrédulité ?Berthelot Brunet LES NOUVEAUX PAYSANS DE CAMI L’esprit français ?Si vous voulez, mais l’esprit français compte pas mal de variétés, qui ne sont pas toutes spirituelles.S’efforçant à l’esprit et à la drôlerie depuis toujours, ce serait bien le diable, si Cami n’atteignait point parfois au gros comique.L’un de mes anciens amis qui, depuis qu’il a quitté le collège, il y a un quart de siècle, fait profession de comique parisien, en trouve bien LES LIVRES 359 une on deux qui vous font rii’e, chaque année.Mais, vous savez, le rire professionnel vaut l’émotion professionnelle .Cami, pour sa part, a choisi la puérilité et l’enfantillage; il ne laisse pas de montrer à la rencontre une ingénuité plaisante.Je me souviens de son Mathusalem et qui, se remariant à l’âge de 679 ans, ne savait plus comment s’y prendre.La première fois (je ne parle pas du mariage) c’est assez drôle, au même titre que notre Ladébauche.Mettons ce Cami à côté du Vieux Doc, et n’en parlons plus.Berthelot Brunet L'Oeuvre de la Troisième République par JEAN BENOIT-LEVY, GUSTAVE COHEN, PIERRE COT, R.P.J.-V.DUCATILLON, JACQUES HADAMARD, ALEXANDRE KOYRE, HENRI LAUGIER, B.MIRK1NE- GUETZEVITCH, PAUL VIGNAUX, JEAN WEILLER L'œuvre de la Troisième République est le premier ouvrage scientifique sur la vie politique, sociale et culturelle de la France de 1870 à 1939, écrit après la tragédie de 1940.Les dix chapitres de cet ouvrage sont répartis en trois groupes: 1.— L’œuvre politique de la 17/e République: B.Mirkine-Guetzévitch (Le gouvernement et la vie politique sous la Ille République): Pierret Cot (La politique extérieure de la Troisième République); R.P.J.-V.Ducatillon (Les problèmes religieux sous la Ille République).2.— L’œuvre économique et sociale: Jean Weiller (Essai sur la chronologie économique de la Ille République): Paul Vignaux (La Ille République et le mouvement ouvrier); Jean Benoît-Lévy (L’œuvre sociale de la Ille République).3.— L’œuvre scientifique et culturelle: Jacques Hadamard (L’enseignement sous la Ille République); Henri Laugier (Le centre national de la recherche scientifique en.France); Gustave Cohen (Le rayonnement de la France à l’étranger); Alexandre Koyré (Le mouvement philosophique sous la Ille République).Ecrit par les meilleurs spécialistes des questions politiques, juridiques, sociales, professeurs à l’Ecole Libre des Hautes Etudes, cet ouvrage montre d’une façon objective et sans parti pris que la Ille République a été dans l’histoire de France une époque de grandes réalisations culturelles, scientifiques, coloniales.Ce livre, à l’heure actuelle est nécessaire à tous ceux qui, soit par leurs études, soit pour leur information personnelle, ont besoin de se renseigner sur les derniers soixante-dix ans de l’histoire de France.Il constitue aussi une lecture passionnante accessible au grand public.Collection “France Forever” $2.00 Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle Relève Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028
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