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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Novembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1945-11, Collections de BAnQ.

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LA NO U VELLE S E L E Y E Charles Morgan — L’avenir du roman .367 Robert Charbonneau — Vers d’été .384 Henri Rovennaz — Les limites de la démocratie (II) .390 Karl Stern — Le faux Willi Schmid .400 Berthelot Brunet — Primaires et doctrinaires .CHRONIQUES La politique: Auguste Viatte: Demain, la fin du monde ?— La peinture: Robert Elie: Léger et Morifice — La poésie: Charles Doyon: Introspection — Les Livres: Roger Picard: Problèmes moraux — P.S.: Textes spirituels — Jacques Mathieu: Au temps de la lumière par Hélène Iswolsky — Les Hypocrites par Berthelot Brunet — Chitalpur, terre du passé par Paul Jourde — Berthelot Brunet: Une version latine — Vimpéifialisme du roman — Un journaliste qui se fait romancier.Novembre, vol.IV, no 5 409 fcViV /;.OÜï.35 cents MONTRÉAL 1945 i>u ns a van LA NOUVELLE Directeurs : Robert Charbonncau et Claude Hurtubise Le numéro : 35 cents L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.HArbour 3924.Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal BERTHELOT BRUNET LES HYPOCRITES Le goût des ouvrages canadiens coïncidant avec une production littéraire qui se compare par la qualité aux ouvrages étrangers, permet d’entrevoir le jour où la littérature canadienne concurrencera sur tous les marchés les œuvres américaines, anglaises et françaises.Les ouvrages canadiens sont aujour-d hui en demande à l’étranger: plusieurs d'entre eux ont été traduits en anglais, en espagnols, en portugais.Ils sont jugés non comme des sous-produits de la littérature française, mais comme des créations particulières.Jusqu'ici, on ne comptait au Canada aucun roman fleuve.Avec Les Il ypocrites, Berthelot Brunet ouvre une carrière nouvelle.La folle aventure de Philippe tout en étant un roman complet, en ce qu’il épuise la matière d'un épisode, et décrit les bas-fonds, contient en germe la matière d’un roman en plusieurs volumes.Ne manquez pas de lire ce roman et ceux qui le suivront.Vous y trouverez une fresque de la vie à Montréal.Edition ordinaire: $1.25 Edition numérotée sur Japon: $6.00 sur Byronic: $3.00 RELEVE -II.M- j’5 f'%s 'v/ BI3U0THEQUE "'«-‘A LA NOUVELLE l pLEVE )* \^V LAtFAS y/° é$$:0r‘ Novembre 1945 L’AVENIR DU ROMAN LES ANNÉES DE GUERRE Il y aurait peut-être avantage pour un critique (surtout lorsqu’il traite de l’art qu’il exerce pour son propre compte) à supposer, parfois, qu’il écrit pour un public étranger plutôt que pour ses concitoyens.Le monde est obsédé par la politique, et, entre hommes de même nationalité, il y a toujours plus ou moins à craindre que le lecteur, sinon l’écrivain lui-même, se laisse influencer, dans ces jugements esthétiques, par des considérations politiques.Avec les gouvernements totalitaires, l’art est l’esclavage de la propagande, et même dans les autres pays, la critique des œuvres est fréquemment viciée par des préjugés politiques.C’est là un des plus grands maux de notre époque; mais si j’écris pour des Français ou pour des Grecs, m’en voici délivré, car personne, à Athènes ou à Paris, ne me considère autre chose qu’un Anglais et un romancier; personne ne s’imaginera que je le considère comme autre chose qu’un Français ou qu’un Grec.Cette liberté d’attitude est particulièrement importante quand il s’agit de la question du roman contempo- 368 LA NOUVELLE RELÈVE rain, car le roman est si souvent en rapports étroits avec des questions sociales qu’il est difficile pour beaucoup de gens d’empêcher leurs passions politiques de déformer leur jugement.C’est ce que nous ne devrons pas oublier quand nous nous interrogerons au sujet de l’influence que la guerre a eue et aura peut-être encore sur j le roman, et des problèmes urgents qui se posent au romancier.La première et la plus délicate de ses tâches sera de rétablir et de maintenir un plan esthétique et de considérer ses propres expériences en fonction des expériences de l’humanité.Dans ces dernières années, les évènements ont atteint une violence qui risque de nous faire oublier les perspectives passées et futures de l’hi-toire.Nous les retrouvons plus facilement quand il s’agit de pays étrangers.Personnellement, l parce que je ne suis pas grec et ne suis pas mêlé ! aux querelles grecques, je puis trouver dans mon cœur la certitude que la Grèce est indestructible ; je puis continuer à la voir, baignant dans la lumière que je connus dans la mer Egée, auréolée de la gloire du cinquième siècle avant Jésus-Christ.Personnellement, parce que je ne suis pas Français, je ne me laisse pas troubler par le découragement et la tristesse de beaucoup de mes amis français; je puis considérer leur pays dans le déroulement de la civilisation européenne et garder la calme certitude de sa grandeur immortelle.De même un Français qui vient en Angleterre peut me redonner une juste vue des choses; quand il i s’apercevra que la honteuse mesquinerie dont 1 —w L’AVENIR DU ROMAN 369 l’Angleterre s’est rendue coupable en reniant Churchill m’empêche de goûter la moindre joie, la moindre fierté pour la paix toute proche, il pourra me parler des exploits et de l’héroïsme dont l’Angleterre peut s’enorgueillir à juste titre et me rendre ma foi dans ses destinées.Dans notre propre pays, le présent est toujours trop proche de nous.Le présent qui nous aveugle, comme la lampe du bourreau, nous empêche de voir le passé et l’avenir; au point que, avant la guerre, en Angleterre, naquit une école de critiques qui prétendaient que seul le présent était réel, que seul le présent était le thème véritable de l’œuvre d’art et qui traitaient de faussement romantique ou de défaitiste tout roman qui ne touchait pas directement au malaise social et politique de la scène contemporaine.Cette école de critiques sévit encore, mais la poésie et le roman sont en train de les dépasser.Ils insistaient tellement, il y a dix ans, sur leur modernité, qu’ils ont bien vite daté, comme toutes les modes excessives.Nous soulignerons leur erreur, non pas en raillant les affectations à la mode, mais en disant tout simplement que, dans leurs jugements, ils accordaient trop d’importance au « sujet » de l’œuvre d'art.Tout comme les puritains de l’époque victorienne qui avaient tant réclamé que le sujet d’une histoire ne fût ni vulgaire, ni brutal, et qui étaient tombés dans le raffinement sentimental, de même les critiques d’avant-garde d’il y a dix ans ne concevaient un récit que grossier et brutal, attaquant férocement 370 LA NOUVELLE RELÈVE la grâce et le raffinement de la vie, méprisant toutes les vertus que l’âge précédent avait considérées comme héroïques, aimables ou nobles, et, sous le couvert d’un contre-romantisme, érigeant en idéal la révolte grincheuse.On apportait des biographies pour dénigrer les grands hommes et tourner en ridicule les femmes vertueuses, on raillait la grandeur et la bonté; l’esprit n’était plus qu’ironie amère.Cette attitude critique trouvait un appui dans cet argument: qu’un roman f doit, coûte que coûte, être contemporain dans son sujet comme dans sa forme.Pour les sujets, j’ai î déjà indiqué ceux qu’on recommandait.Pour la forme, deux genres de style étaient considérés comme contemporains : non pas celui de Hardy, car le plus grand romancier anglais de son époque n’était apprécié alors que comme poète; non pas celui de George Moore, car Moore était un aristocrate et son classicisme harmonieux était trop i sculptural pour les révoltés de 1930.Les deux styles acceptés étaient: l’extrême obscurité évocatrice des imitateurs de Virginia Woolf, et, contraste fort étrange, une grossière affectation d’ignorance: de brèves exclamations, un argot artificiel et brutal, une désarticulation volontaire de la prose anglaise.Le groupe de critiques qui imposèrent ces règles pénibles et draconiennes agit de telle sorte sur la poésie que le renouveau poétique de 1914-1918, auquel s’associent les noms de Rupert Brooke, James Elroy Flecker et Robert Nichols, reçut le coup de grâce et que le public cessa L’AVENIR DU ROMAN 371 presque complètement de lire les poèmes des jeunes.Ainsi négligés, les poètes se replièrent sur eux-mêmes ; ils se mirent à écrire des vers en une sorte de langage secret dont seul leur petit cercle possédait la clef, et finirent par s’associer de plus en plus à la propagande des partis de gauche.La poésie commence maintenant à sortir de cette impasse.T.S.Eliot — dont « la Terre Dévastée » avait lancé une mode dangereuse — commença à y échapper dans « Mercredi des Cendres » et ses derniers poèmes sont lucides et fermes.Cecil Day Lewis, du sein de l’aridité contemporaine, s’épanouit en une richesse nouvelle et Edith Sitwell, qui ne fut jamais esclave d’aucune école, a considérablement grandi, ce qui ne fut d’abord chez elle qu’étrangeté s’est développé en originalité disciplinée et mûre, et elle est devenue le poète le plus important de sa génération.En même temps, les jeunes (dont certains, comme Sidney Keyes, Alun Lewis et Stephen Haggard furent tués à la guerre) ont dépassé la règle de l’obscurité sans harmonie, et quelques-uns (tel John Heathstubbs) font des tentatives savantes et fructueuses dans le domaine de la tradition classique.Le fleuve de la poésie qui semblait naguère se perdre dans les sables a retrouvé son lit.La position du roman est plus difficile à fixer.Si une poignée de critiques avaient réussi à isoler la poésie de son public, ils n’en pouvaient faire autant pour le roman, dans son foisonnement et sa diversité.Mais leur effort pour soumettre la littérature tout entière à leur idéal de grossièreté et 372 LA NOUVELLE RELÈVE de révolte ne laissera pas d’influencer certains intellectuels.Une confusion en résulta.Intrigue et thème principal cessèrent de marcher de pair.Bien des romans qui ont un thème sérieux n’ont pas d’intrigue, et bien des romans qui racontent une histoire (généralement une histoire policière) n’ont pas de thème principal.Non seulement il y a divorce entre l’intrigue et le thème, mais depuis quelque temps on a tendance à considérer que le plaisir, l’amusement qu’un roman offre au lecteur est nécessairement distinct des buts sérieux qu’il se propose.Ce qui donna naissance à une hérésie qui est en compétition avec l’expérience de la littérature tout entière et qui décrète qu’un livre à succès ne peut être un bon livre.On imagine aisément les conséquences d’une telle hérésie.Certains auteurs, dans la crainte d’être méprisés s’ils écrivent avec grâce ou avec charme, imposent à leur style la brutalité et la laideur.Si vif est leur désir de n’être pas accusés de complaisance pour la bourgeoisie ou pour les lecteurs dont le goût se nourrit de tradition classique, qu’ils cultivent soit l’obscurité, soit la sécheresse de style d’un cowboy.Ce divorce entre le thème et l’intrigue, cette crainte de la clarté, cette hésitation à donner de la joie sont choses extrêmement dangereuses et expliquent peut-être un changement qui commence à devenir sensible, me dit-on, dans le goût des lecteurs anglais, mais que je n’ai aucun moyen pratique de vérifier.On prétend que si la demande pour les romans purement frivoles reste la même, L’AVENIR DU ROMAN 373 ceux qui autrefois lisaient les romans sérieux se tournent de plus en plus vers les biographies, l’histoire et les essais, et ne tiennent plus aucun compte de la littérature romanesque.Si cela est vrai, c’est le même phénomène qu’il y a dix ans pour la poésie, et le divorce dont j’ai parlé plus haut nous donne la clef du mystère.Si les romans deviennent impersonnels, s’ils étudient la sociologie, à l’exclusion de la psychologie, s’ils débordent de politique mais que le cœur n’y parle pas, s’ils cessent de donner de la joie, les lecteurs s’en détourneront inévitablement.Les lecteurs frivoles continueront à chercher la frivolité où ils peuvent la trouver et les lecteurs intelligents, découvrant que le roman est en train de perdre sa raison d’être en tant que fiction et que récit et devient une thèse déguisée, préféreront d’honnêtes thèses sans affabulation.Si un roman n’est pas une œuvre d’art, il n’est rien.S’il n’évite l’obsession politique et sociologique, il périra.Et pourtant il est indéniable que notre monde vit dans une obsession politique et sociologique.Dans ces conditions, comment pourra-t-on sauver le roman ?Ce ne sera certes pas en évitant artificiellement les sujets qui passionnent le monde entier, mais en y appliquant une « pénétration imaginative ».C’est de cette manière, et, j’en suis convaincu, de cette manière seulement, qu’un romancier moderne pourra conserver son intégrité en tant qu’ar-tiste et, en même temps, éviter l’erreur de se séparer volontairement de la pensée des hommes de sa génération.Dans la seconde partie de cet 374 LA NOUVELLE RELÈVE essai j’examinerai la question plus à fond.J’essaierai d’indiquer avec précision ce que j’entends par « pénétration imaginative » et de suggérer l’influence que la poursuite de cet idéal peut avoir sur le roman dans les années à venir.En attendant, il serait peut-être utile de résumer la position actuelle du roman et de peser à nouveau le problème à résoudre.La position actuelle, en Angleterre du moins, semble être la suivante; pendant les années de guerre, il n’y a pas eu de développement sensible ou décisif du roman, ce qui s’explique par d’excellentes raisons: la crise du papier et de la main-d’œuvre a entraîné une telle pénurie de livres alors que la demande était si considérable, que n’importe quel roman lancé sur le marché se vendait immédiatement, quelle que fût sa valeur.Deuxièmement, les journaux ont tellement diminué de proportions et ont été naturellement si remplis par les nouvelles militaires que la critique littéraire, au vieux sens paisible du mot, a presque disparu et s’est bornée, la plupart du temps à fournir des listes de brefs éloges ; en conséquence, on a lu hâtivement et au hasard, les jeunes écrivains ont eu beaucoup de peine à se faire connaître, les écrivains plus connus n’ont pas eu une moindre peine à imposer un changement dans leur manière.Nous vivons, dirait-on, dans un jardin abandonné depuis si longtemps, et où se prennent à la fois tant de fleurs et de mauvaises herbes, que nous en ignorons les richesses.Pour une autre raison encore est-il difficile ou L’A VENTE DU EOMAN 375 1 même impossible de retracer clairement le développement du roman depuis 1939 — c’est qu’en fait, ce développement a été, pour une grande part, interrompu.Beaucoup de romanciers qui avaient atteint la maturité ou en approchaient en 1939, n’ont plus guère écrit ou ont été détournés de l’œuvre d’imagination par un travail d’un autre ordre.Je ne voudrais pas insister personnellement sur mon travail ou sur celui de mes confrères mais je sais que pour eux comme pour moi, les six dernières années ont été des années de lutte, en proie aux besoins immédiats de la défense nationale.En tant qu’auteurs d’œuvres d imagination, il nous semble aujourd’hui renaître.Il nous reste a nous demander ce que l’avenir nous offre et ce qu’il exige de nous et du roman considéré comme œuvre d’art.II LES ANNÉES À VENIR Ayant suggéré, en une brève description, l’état de confusion où est tombé le roman pendant la guerre et les années qui l’ont précédée, je me tournerai maintenant vers l’avenir.Au cours de cette description, j’ai émis l’opinion de que ce que l’avenir exigerait des romanciers de façon plus pressante que ne le fit jamais le passé, ce serait la « pénétration imaginative » de sujets qui hantent tous les esprits.Examinons cette expression.Je 1 emploie pour indiquer ce que je considère 376 LA NOUVELLE RELÈVE comme le principe esthétique auquel tout artiste doit loyalement obéir s’il veut être à l’abri des deux plus graves dangers qui le menacent actuellement: le danger de l’obsession politique et sociologique et le danger de fuir l’appel de la vie, par frivolité.Rien n’est plus loin de ma pensée que de suggérer qu’il faut exclure la politique ou la frivolité.Il se peut qu’un grand roman naisse d’un sujet politique, tout comme il se peut qu’un roman purement imaginaire ou frivole soit un chef-d’œuvre, tout comme la pièce d’Oscar Wilde, VImportance d’être Constant, est un des chefs-d’œuvre incontestés de la scène anglaise.Il n’est pas de sujet impropre à l’œuvre d’art tant que l’on ne s’écarte pas de deux conditions sur lesquelles je reviendrai plus loin, je me bornerai pour l’instant à faire observer : d’abord, qu’exiger que le roman soit nécessairement politique ou frivole, c’est commettre une erreur majeure en matière de critique, et ensuite, que la santé et la liberté du roman comme de la critique résident dans le refus de se soumettre à une telle dictature.Ceux qui prétendaient que, pour que le roman soit sérieusement pris en considération, il faut qu’il soit politique et sociologique et qu’il serve largement les besoins de la propagande appuient leur thèse sur des arguments qui semblent convaincants: le monde souffre, disent-ils, et un homme de cœur ne peut exclure ses souffrances de sa pensée il ne peut donc les exclure de ses écrits.La souffrance du monde poursuivent-ils, est guérissable, son remède s’incarne dans un L’AVENIR DU ROMAN 377 programme politique, en conséquence, il est de leur devoir, et, affirment-ils, du devoir de tous les artistes, d’exposer et de recommander dans leur œuvre le remède politique auquel ils croient; ne pas le faire, c’est, à leurs yeux, négliger un devoir moral.Ces gens-là ont d’autant plus d’influence qu’il y a toujours eu beaucoup de lecteurs qui, sans être eux-mêmes des extrémistes en politique, sont d’avis qu’un artiste a le devoir, d’une manière ou d’une autre de prendre parti, de soutenir telle ou telle cause, de préconiser tel ou tel mode d’action.Il y a des millions de braves gens en ce monde qui apprécient la littérature qui leur enseigne une voie nouvelle et les y pousse ?Sur cette énorme masse agissent les propagandistes de toutes sortes.Ce qu’on peut leur répondre à tous, c’est que ce n’est pas le rôle de l’art que d’apprendre aux hommes à faire quelque chose ; ce n’est pas le rôle de l’art que de convaincre ou d’être directement et pratiquement utile; le rôle de l’art, c’est de rendre les hommes capables d’exister, c’est de libérer leur imagination, de leur faire prendre conscience de l’âme qui est en eux et de l’âme des autres hommes, de leur faire sentir leur lien avec la nature et leur place dans le temps.C’est pour cette raison que j’ai dit qu’il n’est point de sujet impropre à l’œuvre d’art, pas plus qu’il n’est de sujet préférable en soi à tout autre sujet.Tous les sujets conviennent à l’œuvre d’art pourvu que l’on remplisse les deux conditions suivantes: primo, que l’artiste soit capable de réali- 378 LA NOUVELLE RELÈVE ser la forme en harmonie avec le sujet; secundo, que le sujet choisi éveille en lui la passion esthétique.Il n’est pas prouvé, sauf aux yeux des politiciens et des moralistes, qu’il a bien choisi son sujet parce que le dit sujet lui tient à cœur.Il ne suffit pas que le sujet éveille sa passion, c’est une passion d’une sorte particulière qu’il doit éveiller: non pas une passion politique ou une passion morale (bien que ces deux là ne soient pas exclues) mais une passion esthétique.En résumé, le sujet choisi doit être tel qu’il éveille en lui le désir de pénétrer au-delà des apparences des créatures, des objets et des évènements pour atteindre leur essence et ensuite de révéler cette essence et d’amener le lecteur à la découvrir pour son propre compte.Un grand artiste Tolstoï, par exemple, dans Anna Karénine, ou Tourguéniev dans les Eaux 'printanières — ne se contente pas de pénétrer les apparences et de révéler l’essence de ses personnages, mais il établit entre eux tous l’harmonie de sa vision philosophique.A la surface de la vie, tout est contradiction et confusion comme les vagues à la surface d’une mer houleuse.Un romancier qui fait du prosélytisme reste à la surface ou ne s’en écarte guère il ne nous dévoile rien que nous n’aurions pu voir parmi nos concitoyens; il nous crie à tue-tête que si nous maintenons notre gouvernail dans la direction qu’il nous indique, nous progresserons — mais ce sera toujours sur la surface houleuse, toujours parmi la confusion des apparences.Le grand romancier, lui, pénètre au-delà de la sur- L’AVENIR DU ROMAN 379 face et atteint les calles profondeurs de la vie.Si différents que soient ses personnages aux yeux du monde, si vivement qu’ils soient secoués par le hasard et les vicissitudes, il laisse à son lecteur une impression d’harmonie concertée, et même si les caractères eux-mêmes sont laids, l’harmonie n’en est pas moins belle.C’est pourquoi la passion qui pousse l’artiste à découvrir et à fixer cette harmonie s’appelle avec justesse la passion esthétique, et c’est pourquoi ce que j’ai appelé « la pénétration imaginative » de sujets qui hantent tous les esprits est plus nécessaire que jamais à notre époque.La surface de la mer — l’apparence de la vie — est agitée et capricieuse : raison de plus pour que l’art ne reste pas à la surface mais pénètre au-delà, à la recherche, éternellement, d’une harmonie et d’une beauté sous jacentes, qui sont des aspects de la vérité même.Pourquoi est-ce là le rôle de l’art ?Parce que, bien que l’art ne soit pas utile, au sens propre du mot, l’art véritable n’est jamais vain pour l’humanité.Il ne persuade pas l’homme; il ne règle pas son activité et ne gouverne pas ses convictions, et, en ce sens, il est « inutile » ; mais il développe ses virtualités; il le guide parmi la confusion des évènements et des personnalités contradictoires, jusqu’à une position d’où il peut les ré-inventer et découvrir pour son propre compte leur harmonie.Le premier devoir d’un romancier, de mon point vue, n’est pas de contraindre le lecteur, de lui imposer sa volonté ou ses idées mais de l’éveiller, de le libérer de l’em- 380 LA NOUVELLE RELÈVE prise de ses craintes et de ses préjugés, de le mettre en mesure d’imaginer pour son propre compte.Si cet idéal est poursuivi avec constance par nos contemporains, il pourait bien amener une révolution dans le roman.Non point que cet idéal soit en lui-même, révolutionnaire; il est aussi vieux qu’Aristote; mais pour s’y tenir, dans un monde asservi à la tyrannie du matérialisme économique, il faudra probablement que le roman se soumette à d’importants changements de forme.C’est là, s’ils consentent à le reconnaître, la véritable force de la position des modernistes et la véritable importance de l’œuvre de James Joyce, de Virginia Woolf et d’autres chercheurs.Il n’est nullement nécessaire qu’un roman moderne ait un sujet ou un cadre contemporains; il pourra être tout aussi moderne, que son sujet soit la légende de Tristan et d’Yseult, ou bien la misère, le machinisme ou la guerre motorisée.Ce qui importe, ce n’est pas le choix du sujet, mais l’harmonie entre le traitement du sujet et l’esprit du siècle (non pas le goût ni la mode du jour) ; et l’esprit de notre siècle est de telle nature qu’il faudra probablement arriver à une nouvelle technique pour rester en harmonie avec lui.Plutôt qu’à une révolution du roman, il eût été plus juste de dire qu’il fallait s’attendre à une évolution rapide du style et de la technique du roman.Je suis fermement convaincu que ce qui différenciera la seconde moitié de notre siècle des siècles précédents, ce ne sera pas, comme dans le n L’AVENIR DU ROMAN 381 1 passé, l’effrondrement d’une civilisation particulière ou l’avènement d’une nouvelle religion, mais quelque chose de plus profond que tous les changements qui ont jusqu’ici marqué une époque nou- « velle — Je veux dire: une remise en question de toute l’expérience humaine.La question cruciale pour les hommes ne sera plus ; « peut-on sauver la civilisation par telle ou telle organisation politique ou peut-on améliorer le sort de l’humanité par telle ou telle réforme ?» La question sera : « l’expérience humaine a-t-elle déjà échoué ?l’humanité est-elle vouée à la destruction ?ou bien existe-t-il un plan spirituel ou intellectuel où l’expérience puisse se poursuivre ?» Par « expérience humaine », j’entends l’effort qu’a fait chaque civilisation pour concilier les trois aspects de l’homme: l’homme (individuel et spirituel) considéré dans ses relations avec Dieu; l’homme dans ses relations avec la Société; et l’homme dans ses relations avec la nature.Le but principal de toute sagesse humaine a toujours été de découvrir une harmonie entre les trois.Est-ce devenu impossible aujourd’hui ?L’homme a-t-il si radicalement compliqué sa vie que les problèmes sociaux sont devenus insolubles ?L’accroissement des populations et la rapidité toujours plus grande des communications ont-ils si bien asservi l’individu au nombre que l’homme, spirituellement parlant, se meurt ?La maîtrise sans I cesse accrue des ressources de la nature par la science a-t-elle libéré contre l’homme des forces qu’il ne peut plus retenir ?Le progrès l’a-t-il I 382 LA NOUVELLE RELÈVE poussé vers un grouffre où il va maintenant s’anéantir ?L’expérience humaine a-t-elle échoué ?A mon avis, ce sont là des questions qui commencent déjà à dominer la pensée contemporaine; il s’ensuit que le roman, quel que soit son sujet, ne pourra les ignorer.Un romancier qui n’est ni un propagandiste, ni un journaliste, mais un véritable artiste en percevra les échos dans son esprit.S’il traite de la vie domestique ou sociale, il ne la considérera pas essentiellement comme une portion du déroulement de la comédie humaine (ce que faisaient Thackeray, Jane Austen et Meredith) ; s’il traite du machinisme ou de la misère, il ne les considérera pas essentiellement comme une preuve de la folie ou de l’injustice de la société; s’il traite de la guerre, il ne s’intéressera pas essentiellement à son grand aspect d’aventure ou à son aspect d’horreur.Sa vision de toutes choses— de la comédie humaine, de la souffrance humaine, de l’idéal et de l’amour humains — sera dominée par la question: «l’expérience humaine a-t-elle échoué ?» Depuis le moyen âge nulle question n’a si profondément bouleversé la pensée humaine et ne l’a dominée à tel point.Si le roman l’ignore et s’entête à rester à la surface matérielle, le roman périra; et si un romancier s’efforce de pénétrer au-delà de cette surface et, entraînant son lecteur avec lui, de considérer tout ce qui existe à la lumière de cette question suprême, il lui faudra nécessairement rejeter la tendance récemment à la mode dans Je roman, la tendance à la « rudesse » 4 L’AVENIR DU ROMAN 383 inarticulée, et faire usage de toutes les ressources du langage.Il emploiera savamment les symboles et les correspondances; il utilisera dans la prose certains raccourcis poétiques ; mais en même temps, s’il n’est pas un charlatant, il reconnaîtra que par cela même que son instrument est le roman, il lui faudra atteindre un plus haut degré possible de clarté dans le récit.Il s’efforcera de rattacher son histoire à la grande expérience humaine, à travers les apparences il essaiera, s’il en est capable, d’atteindre à l’essence même, mais par dessus tout, s’il est honnête, il racontera une histoire qui aura un commencement, un milieu et une fin.C’est pourquoi l’art du roman a toutes les chances de devenir de plus en plus difficile, d’exiger une expérience et une patience infinies.Le temps des épanchements informes est probablement révolu.Dans les années à venir, on exigera de nous de plus en plus de discipline, de méthode, de lucidité et de pénétration imaginative si le roman est appelé à réaliser sa fonction qui est de prendre aux hommes la capacité de revivre en imagination leur expérience personnelle et de découvrir, au sein de tous ses conflits, une harmonie.Charles Morgan (World Copyright 1945 A.F.P.Paris) (Tous droits réservés). VERS D’ÉTÊ (II) LE GUIGNON Demain, je fermerai ma fenêtre et mes livres Et laissant tout un jour mon orgueilleux [pignon Où s’ébauchent ces vers et la création De fantasmes obscurs impatients de vivre, Je fuirai dans les bois, méprisant le guignon Qui loin de la maison n’osera me poursuivre Dans l’été rutilant aux déluges de cuivre Où le plaisir sera mon ange et ma raison.Et si dans la journée une belle passante, Habituée au tribut dont j’honore sa chair Voyant la pignon vide et le carreau désert, Jette dans ma mansarde une oeillade distante Le guignon, dépité par ce retour du sort Dans le ciel attiédi reprendra son essor. VERS D’ÉTÉ (POÈMES) 385 LES AULNES Des doux aulnes penchés dans leur [miroitement, Des aulnes feuillus et vulgaires, De ces arbres venus sur les vagues du vent De leurs feuilles de drap austère, Des aulnes que le vent nous avait confiés, Les ayant pris au cimetière De ces frères penchés, de leur corps tout [entier Nous avons fait un feu précaire. 386 LA NOUVELLE RELÈVE LA JEUNE FILLE La jeune fille qui n'a pas souri qui n’a pas parlé, inconnue, intacte, La jeune fille entrevue Incandescent reflet de l’enfant qu’elle fut La main cachée sous un gant écarlate Les cheveux de rayons et de parfums tissés La jeune fille qui n’a pas souri D’un regard mon âme a ravi.La jeune fille qui n’a pas de nom Pour moi, pour nous tous La jeune fille étrangement rousse Qui n’a pas de pensée Pour moi qui tente en vain de scruter son [secret J’interroge son front, ses deux mains et son [corps j Ils ne me disent rien encore Tout la préserve du désir. VERS D'ÉTÉ (POÈMES) 387 La jeune fille qui n’a pas souri Si demain, vidant sa réserve, Sans rien abandonner de sa toute splendeur Elle me dit son nom, en cherchant à me plaire Fut-elle, mille fois plus belle Elle ne sera plus qu’une femme offerte à mon [désir Un être de douleur, de haine ou de plaisir Connue, nommée, et son intégrité, sera pour [les autres. LA NOUVELLE RELÈVE M.J’aime tes yeux Toutes les fleurs Sous la pelure Translucide et Très vernissée J’aime ton cou Et tous les fleuves Et les ruisseaux De sang vermeil Sans nuit pareille J’aime tes mains Toutes les fleurs Qui dans ton poing Fillette aimée Se sont charmées VERS D’ÉTÉ (POEMES) 389 Ta chevelure Toutes les fleurs Qu’elle a fanées Et sa noirceur Lac enchanteur Toute fortuite Ouvre ton cœur Toutes les fleurs Et tous les fleuves En route pleuvent Robert Charbonneau LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 1 (II) En face de la frontière spirituelle de la démocratie, il y a sa frontière sociale.Ici, la limite est moins marquée, plus subtile, et partant plus grosse de dangers.Il faut donc lui accorder une attention particulière.Nous avons dit que la démocratie est un système politique.Comme telle, elle s’applique essentiellement aux conditions dans lesquelles se crée et s’exerce la puissance publique.Mais s’étend-elle à d’autres domaines ?Beaucoup semblent le croire.On parle de la démocratie à l’école; on revendique, souvent avec force, l’avénement de la démocratie économique; on évoque même la démocratisation de l’art ou de la science.Pourtant, si l’on tente de serrer de plus près les faits plutôt que les mots, on est conduit à la constatation qu’en dépit de cette tendance, peut-être purement verbale, à l’extension, le système démocratie ne sort guère des limites du domaine politique proprement dit.Trouve-t-on par exemple la démocratie dans l’organisation et le fonctionnement d’une administration publique comme un ministère, d’une entité économique comme une usine, ou d’un foyer d’éducation ou de science comme une université ?Non.Dans ces trois cas — qu’on pourrait multiplier à l’infini —le système (1) La première partie de cet article a paru dans le no de septembre 1945. LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 391 est autoritaire.Peut-être l’explication de ce paradoxe apparent se trouve-t-elle dans le fait — commun aux trois institutions — que leur tâche spécifique se situe à l’extérieur, ou, en d’autres termes, qu’elles ont une mission qui les dépasse, alors que les régimes politiques n’ont pas d’autre justification que l’existence de la collectivité qu’ils encadrent ?Quoiqu’il en soit, on voit bien que le système démocratique n’est appliqué, et peut-être même applicable, que dans le domaine politique, ce terme étant ici compris dans son sens le plus large.Si l’on se sert du mot de démocratie pour d’autres plans de la vie en commun, c’est, comme souvent, pour désigner des notions bien différentes, en particulier ici celle de l’égalité de chances, qui, pour se rattacher au même fondement philosophique, n’en est pas moins un concept entièrement distinct, puisqu’on peut le trouver sous des régimes foncièrement anti-démocratiques, comme le national-socialisme allemand.* * * On se trouve ainsi repoussé vers le plan politique.Mais même si l’on reste sur ce plan, est-il indispensable de délimiter aussi nettement que possible la portée et l’action de la démocratie, car là aussi des excès peuvent la rendre néfaste.On connaît la définition du discours de Lincoln à Gettysburg: le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple.Elle est peut-être l’expression la plus fameuse et la plus autorisée du 392 LA NOUVELLE RELÈVE malentendu le plus commun sur la nature de la démocratie.Sans doute offre-t-elle au moins cet avantage de maintenir le concept sur son véritable terrain, celui de la politique.Mais s’il faut admettre que la démocratie est, à certains égards, bien le gouvernement du peuple et par le peuple (car les deux termes se confondent), ne doit-on pas reconnaître que ce n’est que dans des limites fort étroites que la défiinition ne laisse même pas soupçonner ?Quant au quatrième terme du tryp-tique, on peut le laisser de côté: la démocratie n’est pas la seule forme de gouvernement « pour le peuple ».Bien d’autres régimes ont prétendu travailler, ou ont effectivement travaillé dans le seul intérêt de la collectivité.Il faudrait ici pouvoir aller plus profond, et explorer de plus près la véritable nature du gouvernement.On arriverait probablement à la conclusion qu’en dernière analyse la puissance publique se trouve toujours concentrée entre les mains d’un groupe restreint qui s’en est emparé par la force ou par une voie pacifique.Ce groupe, qui comprend le gouvernement légal, mais qui le dépasse, s’appuie naturellement sur une masse plus ou moins étendue de la population, qu’il domine par la crainte ou par la persuasion, en cherchant à formuler une idéologie qui réponde aux aspirations, souvent inarticulées du plus grand nombre.Dans ce mécanisme fondamental, qui est propre à tous les régimes, la démocratie se distingue des autres par le droit, c’est à dire la possibilité lé- LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 393 gale, qu’ont les gouvernés de rejeter le groupe dirigeant et son idéologie.Mais elle ne va guère plus loin, et c’est en celà que la définition de Gettysburg est fallacieuse.Car si on veut bien tenter d’aller au fond du problème, on doit se rendre compte qu’en démocratie, le pouvoir effectif du citoyen, pris individuellement et non comme membre d’un élément organisé, se réduit toujours à un choix, le plus souvent choix de gouvernants, et plus rarement choix de normes de gouvernement.Dans tous les cas, le choix est restreint, soit à deux ou trois hommes, soit à l’adoption ou au rejet d’un texte.Presque nulle part le citoyen n’a-t-il la possibilité de proposer directement son candidat ou ses solutions.Il doit toujours se contenter d’alternatives posées par d’autres, en général par des partis politiques, lesquels ne sont, en tant qu’éléments actifs, que de petites minorités.Un choix véritablement libre impliquerait d’ailleurs la connaissance de tout et de tous, ce qui, si l’on pense aux aptitudes latentes, serait presque de la divination.Le fonctionnement du système démocratique se réduit ainsi à un mécanisme d’approbation ou de rejet.Ce sont les personnalités et les groupes qui se choisissent eux-mêmes pour se proposer à la collectivité.Cette dernière ne peut qu’accepter ou refuser.Son approbation n’est d’ailleurs souvent qu’une tolérance et parfois elle se transforme en opposition.Mais si, à l’exception des toutes petites communautés, la participation du peuple à la gestion 394 LA NOUVELLE RELÈVE des affaires publiques reste passive, est-il encore correct de parler de « gouvernement du peuple et par le peuple » ?D’ailleurs, la justification de la démocratie est-elle vraiment de traduire en tout temps, et en toute circonstance, la volonté du peuple ?En admettant que la collectivité puisse vouloir (ce qui, en prenant le terme dans son sens propre, est douteux, car la volonté est non seulement un phénomène individuel, mais aussi-actif), comme l’individu, elle peut vouloir mal, ou faux.Comme celle de l’individu, sa volonté peut aller dans la mauvaise direction.On comprend dès lors mieux ce que doit être le rôle des chefs dans les régimes démocratiques.Leur tâche n’est nullement de se laisser mener par ce qu’ils pensent être la volonté populaire.Elle est au contraire de diriger cette volonté dans la direction qu’au plus près de leur conscience ils estiment la meilleure pour la communauté.Elle est en un mot de conduire et non pas de suivre l’opinion.Si l’on est ainsi amené à la conclusion que, sur le plan politique comme sur le plan spirituel, la démocratie est une régime passif, cela ne signifie pas que sa valeur et sa signification en soient rabaissées.Même comme régime consenti plutôt que réellement opéré par le peuple, elle puise dans cet assentiment un avantage primordial.La force du droit repose bien plus sur la conscience de sa nécessité que sur les sanctions dont il peut être accompagné.Son règne est donc beaucoup plus solidement établi dans les démocraties que dans les Etats autoritaires, et si l’on se rappelle LE3 LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 395 que le droit est l’armature de la vie sociale, on conviendra que la supériorité est décisive.Les dernières années l’ont d’ailleurs montré, en révélant dans les régimes démocratiques vrais une solidité, une souplesse et une résistance qui ont surpris même leurs défenseurs les plus ardents.?* * A cette passivité du rôle du citoyen, il faut ajouter une nouvelle limitation.La démocratie est un régime organique.Elle n’opère que par le moyen de groupes organisés, et non par le canal des individus.Cette médiatisation, qui à certains égards est aussi une hiérarchisation, de la masse populaire n’est pas l’une des moindres contradictions du système démocratique.Mais c’est précisément en raison de son caractère paradoxal qu’il importe de bien la comprendre.D’un côté l’individu, pourvu d’une valeur intangible et égale, apparaît comme le seul fondement d’un régime dont la principale justification est d’assurer le respect de sa personnalité, de l’autre, le même individu, réduit à lui-même, semble privé de tout pouvoir effectif dans le fonctionnement de ce régime, à moins de joindre ses forces à d’autres dans un des nombreux groupes organiques qui existent et agissent à tous les étages et dans tous les domaines de la vie publique.Les plus importants de ces groupes sont naturellement les partis politiques, car ils ont précisément comme objet d’être des rouages de la communauté.Mais il y en a d’autres: les associations professionnelles, 396 LA NOUVELLE RELÈVE les groupements économiques, les sociétés culturelles ou scientifiques, toutes ces entités participent, à des degrés divers, au fonctionnement du mécanisme de l’Etat.C’est par eux que pour faire prévaloir ses idées et faire sentir son influence l’individu le mieux qualifié doit passer.Il doit pouvoir les gagner, s’en emparer, et les utiliser pour ses fins.Seul, il ne sera rien, et on aura le spectacle fréquent d’hommes particulièrement désignés par leurs aptitudes à participer à la direction de la collectivité restant en marge de la vie politique de leur pays.On pourra s’indigner de cette injustice, ou regretter ce gaspillage.On ne changera rien au fait qu’il est inhérent au système et que le mécanisme démocratique n’a pas l’individu comme unité fonctionnelle, mais une série de groupes inégaux et souvent de caractère arbitraire.Si l’on veut bien garder présente à l’esprit cette particularité de la structure démocratique, on comprendra mieux certaines de ses faiblesses, sa dépendance des partis, sa sensibilité aux pressions organisées, certaines bizarreries de la formation et de l’action des majorités, et l’exclusion des affaires publiques des esprits les plus indépendants et les plus originaux.En bref, on comprendra mieux pourquoi la démocratie n’est en général pas le gouvernement des meilleurs.* * * Si la démocratie n’est pas nécessairement le gouvernement des meilleurs, elle n’est pas plus le système en tous temps le plus efficace.Régimr LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 397 normal, elle n’est guère adaptée aux périodes de crise.Déjà les Romains, dans les moments difficiles de leur histoire, mettaient à la tête de leur République des dictateurs.Peut-on s’étonner que les démocraties modernes aient été obligées d’en faire autant ?N’ont-elles pas toutes — ou presque — dû recourir à une série de mesures antidémocratiques dans leur lutte contre les dictatures ?N’ont-elles pas été forcées, elles aussi, de supprimer ou de restreindre les principales des libertés qu’elles avaient pour mission de sauvegarder ?La guerre qui vient de finir a souligné cette contradiction.Elle a aussi montré combien elle avait troublé les esprits, car comment peut-on défendre une cause en employant des moyens qu’elle proscrit ?On se serait pourtant épargné bien des inquiétudes et des remords si l’on avait pris la peine de comprendre que le fonctionnement de la démocratie est nécessairement limité aux conditions normales, et qu’il doit s’arrêter devant les bouleversements externes ou internes, pour la simple raison que pas plus qu’un autre système, la démocratie n’est un mécanisme qui marche en tout temps et en toute circonstance.Elle n’est d’ailleurs pas la seule à cet égard.La vie sociale combat bien l’assassinat par la peine de mort, et les atteintes contre la liberté et les biens par la privation de la même liberté et des mêmes biens.De même le médecin applique à ses patients des régimes tout différents suivant leur état.Une prescription valable pour l’un peut être fatale à l’autre. 398 LA NOUVELLE RELÈVE Dans tout celà, il n’y a pas seulement une question de bon sens.Il n’y a pas seulement l’idée que nul régime ne saurait consentir à sa propre destruction simplement pour prouver la justesse de son idéologie.Il y a aussi une limitation intrinsèque de la démocratie, qui l’empêche en période de crise de rester un système satisfaisant de gouvernement.La démocratie est lente là où il faudrait être rapide.Elle exige l’assentiment là où il faut l’obéissance.Elle discute là où il faut agir.Elle est publique, là où il faudrait dissimuler.Elle est donc aussi peu adaptée aux conditions d’une crise qu’un costume de ville le serait aux exigences d’une exploration dans la jungle.Il n’y a là rien qui la diminue, car si elle est conçue pour un ensemble donné de circonstances, il est inévitable qu’elle ne puisse rendre dans des circonstances totalement différentes les mêmes services.* * * Pour juger effectivement des possibilités de la démocratie, il faut donc connaître ses limites.Nous avons tenté ici d’en indiquer quelques-unes.Mais si l’on cherche à reconnaître une frontière, celà ne veut pas dire qu’on veuille créer des barrières.Ces barrières existent.Elles sont inhérentes au système, inhérentes à la vie sociale, et, en dernière analyse, inhérentes à la nature humaine, car toutes les qualités, bonnes ou mauvaises, de tous les régimes, trouvent leur source dans le coeur de l’homme.D’ailleurs, la connaissance de ces frontières de la démocratie,, loin LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE 399 d’affaiblir son idéologie, lui donne au contraire une force, une densité et une cohésion qu’une dispersion sur d’autres domaines ne manquerait pas d’entamer gravement.Ce n’est cependant pas en traçant des limites qu’on décrit ce qu’elles entourent, et il ne faut oublier que dans cet examen, d’ailleurs fragmentaire et encore trop superficiel, nous nous sommes abstenus à dessein de considérer, si ce n’est par incidence, les bienfaits et les méfaits de la démocratie.Des uns comme des autres, la liste serait longue, mais on peut dire qu’alors que les avantages découlent de la nature même du régime, les défauts sont en grande partie dûs à ses excès.C’est pourquoi il importe de bien connaître ses limitations.On comprendra ainsi mieux ses caractères, sa valeur propre, et sa supériorité sur les autres systèmes.On sera mieux armé pour la défendre contre ses détracteurs, et au besoin contre ses thurifères.On sera mieux placé pour la faire fonctionner et pour la conserver.A l’heure actuelle, cette tâche est d’une importance suprême, car si l’on admet que le principe du respect de la personnalité humaine et de la sauvegarde de ses droits doit être à la base de la vie sociale, et qu’il est présentement en danger, on reconnaîtra aussi que la démocratie est le seul régime qui soit fondé sur ce principe, et qui par conséquent ait un intérêt vital à son maintien et à son développement.Henri Rovennaz LE FAUX WILLI SCHMID Le 30 juin 1934, lors de la fameuse « purge », un certain Willi Schmid, critique musical d’un quotidien bien connu de Munich, fut arrêté chez lui et fusillé.Aucune raison de l’exécution ne fut donnée.Toutefois, le même jour, on découvrit qu’il avait été victime d’une erreur.Les gardes des SS., par excès de zèle, avaient confondu deux hommes, portant le même nom.Un certain Willi Schmid, chef de troupes d’assaut, se trouvait sur les listes noires du parti nazi.Communication de l’erreur ne fut faite, qu’à l’occasion de sa «rectification ».Le « vrai » Willi Schmid fut également fusillé sur le champ.L’histoire que nous venons de raconter pourrait servir à illustrer avec beaucoup d’autres, dix années d’absurdes cruautés, exercées en Europe.Mais se demandera-t-on, comme le frère du « Bridge of San Luis Rey » de Thornton Wilder, qui donc était cet homme, dont l’assassinat résulta d’une meurtrière coïncidence ?Les amis de Willi Schmid ont publié un recueil de ses essais, lettres et poèmes, accompagné d’une biographie et d’un étalage funéraire, par le père Peter Dœrfler, prêtre-romancier bavarois.Le livre est intitulé « Symphonie inachevée ».Après l’avoir lu, on a la conviction que la mort de l’homme relève de bien plus que d’un simple accident.Ce livre a été publié en 1937, en Allemagne, aussi ne contient-il rien qui pourrait compromettre Schmid politiquement, du point LE FAUX WILLI SCIIMLD 401 de vue nazi.Sinon évidemment, il n’aurait pas eu l’autorisation de paraître.Cependant, quelques phrases se laisseraient interpréter dans un sens assez compromettant.Par contre, d’après plusieurs autres remarques on pourrait aussi croire, si on y tient, que Schmid était du nombre de ces intellectuels, se donnant beaucoup de mal pour établir un contact avec la doctrine nazie.L’histoire de son enfance fait penser à la biographie romantique d’un poète-musicien de l’Allemagne du sud.Ses maîtres spirituels ont été Goethe, Stifter, Mœricke, les poètes grecs et latins.Des gens se sont rappelés, après sa mort, l’avoir vu, du temps qu’il était écolier, lire Virgile et Catulle dans les tramways de Munich.La tradition de son école voulait que le premier de la classe fit un discours, à la cérémonie de distribution des prix.Lui préféra jouer une sonate pour violoncelle de Richard Strauss.Lorsqu’il commença ses études d’université à Munich, il choisit les cours de philosophie et de philologie romane.Plus tard, il étudia à Rome l’histoire de l’art.Lorsqu’éclata la première guerre mondiale, il s’engagea comme volontaire.La guerre l’a laissé, comme tant d’autres, une épave physique.Il avait eu la typhoïde en Serbie, reçu une blessure dans l’abdomen, durant la bataille de la Somme.Ses longues années de maladie furent consacrées à l’étude de la pédagogie, l’histoire de l’art et la musique.En 1923, il passa son doctorat, avec une thèse sur Don Bosco.En 1924, il commença à éditer des œuvres cho- 402 LA NOUVELLE RELÈVE raies anciennes et la musique d’église de Mozart, dans Musica Sacra de Pustet.En même temps, il devint le critique musical d’un des journaux de Munich.Pendant les dix années qui suivirent, il travailla principalement à exhumer des œuvres musicales, antérieures à Bach.Ses voyages de recherches le menèrent à Berlin, Prague, Paris, Milan, Turin.Certaines de ses découvertes sont charmantes.Durant le mois qui précéda sa mort, il avait trouvé encore de la musique inédite dans des monastères de Ravenne, Cividale et Padoue.Cependant, il n’était pas satisfait d’avoir déchiffré seulement ces partitions.Il se livra à l’étude d’instruments anciens de musique, des types archaïques de violes, la viola de gamba par exemple et il fut bientôt capable d’exécuter sur ces instruments la musique du temps.Il s’était acquis le concours d’autres joueurs de viole et de la harpiste de talent, Julia Menz.En outre, il encouragea et conseilla Wolfgang Græser, lorsque ce dernier reconstitua l’« Art de la fugue », gigantesque testament musical laissé par Bach, qui jusque là n’avait consisté que de fragments décousus, pierraille désormais utilisée à la reconstruction d’un temple céleste.* * * Nous ne nous sommes pas proposé, en cet article, d’énumérer les contributions scientifiques de Schmid, ni de raconter en détail sa vie et son œuvre.Essayons de le voir sur le fond de ce lugubre, effrayant clair-obscur, Munich: 1934.Une chose en lui frappe aussitôt.C’est le mé- LE EAUX WILLI SCHMID 403 lange curieux de son patriotisme assez simple, et d’une attitude « européenne ».Le paradoxe semble naturel chez lui et non fabriqué, à la faveur d’un détour intellectuel quelconque.La nuance particulière de son Europærtum est très caractéristique de la Bavière.Elle apparaissait particulièrement chez les paysans et les « gens simples » de ce siècle, mais elle est sans aucun doute un reste du cosmopolitisme médiéval.Tandis que les intellectuels européens, se débarrassaient du nationalisme, les paysans de l’Allemagne du sud catholique ne l’avaient pas encore accepté.Ils ressentaient de l’amitié, en tout cas, n’avaient nulle hostilité envers les peuples latins.Ces affinités latines et européennes constituaient, on le sait, la principale raison pour laquelle, à l’origine, la Bavière n’affichait aucun enthousiasme pour l’impérialisme de Bismarck.Lorsqu’on lit de petits essais de Schmid sur Paris, Vérone et Gmund, sur Casais, Picasso ou Slevogt, on reconnaît vaguement quelque chose, qu’on ne sait trop identifier d’abord.Ah oui ! On se rappelle les lettres de Mozart, écrites de Paris, de Rome, de Dresde ou de Prague, ou bien le journal de quelque artisan voyageur du Moyen Age.C’est un cosmopolitisme européen, qui a ses racines dans le sol d’une tradition et n’est acquis par aucune spéculation philosophique.Schmid dit, en l’un de ses plus beaux essais (L’élément catholique dans Mozart) que la musique de Mozart est naturaliter Christiana.De la même manière, on pourrait dire que des gens comme 104 LA NOUVELLE RELÈVE Schmid sont Weltbürger par nature, en dépit quelquefois de leur provincialisme étroit.En ce qui le concerne, son patriotisme est, en quelque sorte, latin.Il est visiblement irrationnel, n’a certainement rien de politique, serait au contraire plutôt de nature « érotique », au sens où lui-même emploie parfois ce mot.Citons cette page d’un essai intitulé « Impressions de Paris » : « L’aspect général des rues, la démarche des femmes, la manière dont les étudiants discutent et dont les ouvriers mangent, tout est pénétré d’une atmosphère latine.Je me repose à l’ombre de platanes, près du quai de l’Ile Saint-Louis et je regarde les pêcheurs.Leur calme stoïque n’a pas changé, depuis les jours de Bouvard et Pécuchet.Il n’a pas changé, depuis l’époque de Daumier, qui vivait dans cette jolie maison ancienne, tout près de Baudelaire.Vous vous dépêchez d’aller revoir vos Watteaux au Louvre, vous retrouvez le même bonheur à voir les bas-relief grec primitif, qu’un philologue bienveillant a nommé « L’exaltation de la fleur ».Vous promenant sur la place des Vosges, vous passez devant ce grandiose Victor Hugo (Les Parisiens au cours de leur célébration enthousiaste du centenaire du romantisme ne font pas de différence entre lui et un vraiment grand artiste comme Delacroix).Une fois de plus, vous achetez les mêmes beaux fruits aux dames des Halles.Tout est comme par le passé.Vous retrouvez votre surprise de jadis, en contemplant l’église du Sacré-Cœur.Son architecture fait penser à LE FAUX WILLI SCHMID 405 une musique majestueuse bruyante de cuivres.Cependant, tandis que je regarde Paris de la tour Eiffel, dans la lumière douce et voilée du soleil couchant, je me sens en paix avec le monde.Je salue Les Invalides, la Seine et Notre-Dame.Voilà, Paris m’a repris ».Il n’y a rien de très original dans tout cela et nous avons lu des essais analogues sur Paris.Toutefois, ces lignes, vues sur le fond d’un élément haut bavarois petit bourgeois, s’éclairent d’une lumière délicieuse.Cependant, l’aspect le plus remarquable de cet homme est bien autre chose, c’est la synthèse parfaitement homogène des valeurs artistiques et spirituelles, ou plutôt des valeurs musicales et religieuses qu’il réalise.Le mot synthèse n’est pas tout à fait exact ici, car il implique que ces éléments existaient d’abord séparément.En son cas, on ne peut les concevoir séparément.Telle est la note dominante de ces petits essais, pas très significatifs, par ailleurs, en eux-mêmes.La musique est religion, adhésion révérente et la religion, d’autre part, est profondément associée à ses modes d’expression artistique.« Musica sacra a pénétré et tempéré musica vulgaris, le premier-né, issu de son souffle créateur », dit-il.Cette relation organique profonde est apparente partout, dans ses essais sur Mozart et Bach, aussi bien que dans cet article sur Paris.Schmid est enfin chez lui, dirait-on, lorsqu’il parle des Bénédictins de Solesmes et du chant grégorien, après avoir donné des détails techniques intéres- 406 LA NOUVELLE RELÈVE sants sur Landowska et Casais, puis sur l’interprétation par Cortot de Couperin et de Debussy.Nous pouvons saisir maintenant l’ironie tragique, le paradoxe symbolique de la vie et de la mort de cet homme.Nietzsche, non le neuropathe de la « bête blonde » et l’« Antichrist », mais l’autre, le Nietzsche historien prophétique, a bien compris la tragédie proprement allemande: La puissance politique et la grandeur spirituelle s’excluent mutuellement.L’Allemagne de Bismarck et celle de Bach ne peuvent vivre, côte à côte.Lorsque l’une est à son apogée, l’autre doit périr.Par un clair matin de juin, en 1934, les troupes d’assaut entrèrent chez un homme, portant le nom, répandu, de Willi Schmid.A-t-il résisté ?A-t-il protesté de son innoncence ?Nous n’en savons rien.Il a été emmené dans la cour d’un poste de police, mis au mur et fusillé.Aussitôt après, on s’est aperçu qu’on avait fait une erreur.Une erreur ?Peu importe qu’elle ait été accidentelle ou provoquée par un adversaire personnel.La dernière hypothèse n’est pas très vraisemblable, si l’on en croit des gens qui connaissaient bien les faits.Tous ceux d’entre nous qui ont lu cette histoire ont l’impression que ce ne fut pas un accident.Ce ne fut pas « un » Willi Schmid, qui en devint la victime.Il semble que ce nom allemand, répandu et typique, le désignant à son destin, il ne le portait point en vertu d’une simple coïncidence.Non, lui et son nom symbolisent tout cet élément allemand, assassiné « par LE EAUX WILLI SCHMI'D 407 erreur », dans une révolution si dépourvue de sens ! Après que Nietzsche eut déjà donné des signes de dérangement mental, on trouva chez lui un singulier document: Un ordre d’arrêter et de fusiller Bismarck.Bismarck était à Nietzsche le symbole d’une Allemagne, qu’il détestait profondément, l’Allemagne militaire.Cet incident stupide, grotesque est en quelque sorte le symbole à rebours de la tragédie de Willi Schmid.L’événement personnel touchant un individu et la destinée suprapersonnelle ou symbolique ici se confondent.Cette fois, le Dominicain de Thornton Wilder n’aurait aucune difficulté à décider entre le hasard, sous son aspect de froide statistique, et le destin, sous sa signification la plus haute.Il n’est pas étonnant qu’on ait trouvé, parmi les papiers sur le bureau de Schmid une citation des lettres de Saint Bernard au Pape Eugène III : « Ordinatissimum est minus interdum ordinate fieri aliquid » (Il est tout à fait normal que, quelquefois, une chose anormale se produise).L’idée apparaît fréquemment dans les écrits de Schmid : l’anomalie apparente de choses qui sont normales, au sens le plus haut, la perfection des choses qui sont imparfaites, sur un plan naturel.Par exemple, il écrit de Mozart : « Le fait que le Requiem soit resté inachevé parait avoir une signification mystérieuse, car certaines cathédrales gothiques sont inachevées, ainsi que l’art de la Fugue de Bach et la Somme de Saint Thomas.» Quelle devise pour sa propre vie ! 408 LA NOUVELLE RELÈVE Aussi pouvons-nous être à peu près sûrs qu’il vécut ces dernières heures de cruelles ténèbres dans une pure lumière intérieure.Au cours d’un bel essai sur une Franciscaine bavaroise, Sœur Maria Fidelis, il parle à plusieurs reprises de la souffrance vicariante d’individus quelconques.Assez curieusement, il faisait à ce propos allusion à l’histoire de l’Allemagne après la première guerre.« Le sacrifice du Christ est d une valeur infinie et rien ne lui manque.Cependant, nous ne sommes pas dignes d’y participer.Nous ne le devenons que par notre souffrance et la souffrance des autres.Oh, très haut mystère.Sa vie de sacrifice coïncide avec l’orage qui a bouleverse notre pays, dans les années d’après-guerre.Nous qui apprenons quel a été le travail mystérieux de Dieu dans cette âme, sentons que nous en avons reçu un secours, comme si un ruisseau s était écoulé de cette source » Non, nous ne savons pas le secret de ses dernières heures, et personne ne le saura jamais, mais nous appliquerons à 1 auteur lui-même, les dernières phrases de cet écrit: « Un tel message n’est pas destiné aux simples curieux.Leur désir de sensationnels miracles n’est pas satisfait, cette fois.Cependant, quelques âmes s’inclineront humblement devant le miracle, toujours renaissant, de l’opération du Christ.Ils s’inclineront et rendront grâce que notre pays ait été considéré digne d’une intervention sacrée, en un temps ou l’Antichrist semble le maître du monde ».Karl Stern 1 PRIMAIRES ET DOCTRINAIRES Je l’ayme par ellc-mesme, et plus en son estre seul, que rechargée de pompes estrangères.Montaigne Je ne vous parle guère de nos lettres et le plus souvent ai-je recours aux écrivains français: n’en tirez point que nous n’aimons pas le livre et que chez nous, personne n’écrive.La vérité, c’est que nous ne faisons qu’écrire.On nous accuse de n’avoir pas de littérature pour nous donner prétexte à sortir le chat du sac et faire étalage de nos talents.Un savant débonnaire, M.Gonzague Ducharme, qui, dans une ère de pose, se contente de tout savoir de nos moindres écrits, possède dans ses fichiers un catalogue de cent cinquante mille numéros: un chiffre approximatif de canadiana.C’est beaucoup, et beaucoup de papier.Un de nos conquérants, s’adressant un jour à notre romantique historien, dit à Garneau : « Vous êtes un peuple sans histoire ».Il n’y a pas que le généreux Garneau qui ait pris au mot ce bureaucrate qui voulait le faire marcher: le Canadien, le Laurentien, s’est fait annaliste, compilateur, archiviste, et, par-dessus le marché, il a fait la philosophie de tout ça.Nous avons tant d’historiens que je ne sais où retrouver l’histoire, souvent.! , , i \ 3 410 LA nouvelle relève Nos découvreurs, nos fondateurs, Cartier et Champlain, ont tenu plus ou moins un journal de bord: il y a belle lurette que le vaisseau est à l’ancre, voire, y a-t-il peu d’apparence que le vent s’élève de sitôt, mais le moindre mousse écrit la monographie de sa paroisse.Nous sommes tellement peuple de lettres, ami lointain, que nos registres paroissiaux sont les mieux tenus de toute la chrétienté et que le Québécois est le dernier homme de l’univers à faire dresser sa généalogie : les d’Hozier de nos fils d'habitant ont leurs patentes et leurs affiches dans nos journaux.Sans être raciste, le Canayen a pour sport de se trouver des ancêtres : comme il est modeste au demeurant, qu’il trouve un seul de parmi ses collatéraux éloignés, il est content.Sa curiosité a manifesté son goût de l’histoire et partant de la littérature.Quand le Laurentien ne fait pas de littérature, il faut qu’on lui en fabrique.Peuple sans histoire, sans littérature, rien de plus faux ! Je n’avais pas quinze ans qu’au presbytère où l’abbé Chose m’enseignait le rudiment, un incendie éclate.Le premier soin de mon vicaire fut d’aller cacher en son confessionnal le cahier manuscrit de ses sermons.Il en avait oublié son confrère qui dormait à l’étage, et ce fut moi qui dus le réveiller : les sermons étaient saufs du moins.Cet abbé interrompait parfois les déclinaisons et les thèmes pour me lire une paraphrase en quinze strophes de l’ange et l’enfant, un poème que n’avaient pas agréé son vieux maître de lettre et ensuite le Bulletin 7TTTT PRIMAIRES ET DOCTRINAIRES 411 des études collégiales.Non, ce n’est pas à moi que l’on dira: « Vous n’avez pas de littérature.» La littérature, nous l’avons dans le sang: si, du moins, elle était meilleure ! Il y avait six ans que je n’avais vu Louis.Il me demande de mes nouvelles.— J’écris.Alors Louis m’amène à la taverne, et je n’avais pas terminé le premier bock qu’il tire de ses goussets une liasse de papier.C’était son journal, le journal d’un vieux garçon qu’une femme avait dédaigné, un poème en prose que les yeux larmoyants de l’ivrogne rendaient plus émouvants.Il avait une sourire pitoyable sur des dents absentes qui me firent croire à la vertu de la littérature.Qui disait que nous n’en avions pas ?C’est congé par la ville et mon quartier anglais, ami lointain: nous pouvons aborder les confidences.Fatigué de courir le cachet et pour d’autres raisons encore, je me mis certaines années en quête de mécènes.Je parlais de mes projets littéraires, on me donnait de quoi subsister jusqu’au lendemain.Je n’en étais pas quitte.Non point que la honte de ce métier paradoxal ait persisté longtemps: je n’en étais pas quitte, parce que le plus prosaïque avait toujours quelque prose à me lire.Les dévotes pensent qu’au fond des cabinets austères se blottissent une bouteille de whisky et la sténo court vêtu: c’est un manuscrit incognito dans un tiroir plutôt.Combien en ai-je vus ! Ce n’était pas toujours de l’original: les uns collectionnaient des articles qu’ils souli- 412 LA NOUVELLE RELÈVE gnaient et annotaient.Ils en étaient honteux comme des couventines de leurs lettres d’amour, et ils faisaient toutes sortes de manières.D’autres n’osaient pas: ils tiraient cependant du rayon défendu, du rayon dérobé d’une bibliothèque, derrière les codes, les statuts ou l’année physiologique, un tome de Veuillot, quelque Bloy dont ils me faisaient admirer la hardiesse, dont ils accablaient leurs condisciples échoués dans la politique temporelle.Rassérénés ensuite, munis de ce viatique, satisfaits de leurs confidences, ils regagnaient le Palais ou l’Hôpital.Nous avons une littérature, ami lointain, nous avons une littérature, mais elle n’est pas sortie, nous avons une littérature rentrée.De là tous ces fanatismes, toutes ces admirations ridicules.Si vous aviez connu ma tante Kimber, au moins ! Ma tante Kimber était une vieille fille, aussi bien dire une vielle fille noble, puisque, dans sa paroisse, tous les mâles de sa famille n’avaient jamais été que professionnels: vous entendez notaires, médecins ou curés.Ma tante Kimber avait une sœur, moins stoïque et qui, sur le tard, se mésallia ! elle prit l’homme de cour.Ma tante Kimber ne put empêcher le rustre d'entrer dans le lit de sa sœur: elle se contenta de le laisser manger à la cuisine.Il n’était de la famille que la nuit.Un jour, il eut le petit coup sans respect.On parlait du Ciel et le bonhomme dit que « de l’autre côté, ça serait pas pareil : il y en a qui monteront assez haut pour p.sur la tête de ceux qui les dédaignent ». PRIMAIRES ET DOCTRINAIRES 413 Nos amateurs ne p.pas encore sur la tête des gens du métier : ils se contentent de leur montrer que « eux aussi, s’ils avaient voulu.» Ils se trompent, ils ont voulu, et plus qu’on ne le pense souvent.Je n’en veux pour témoin que ce vieux docteur qu’aux jours que je cherchais le mécène, j’allai trouver.Il n’eut de cesse qu’il ne m’eût fait voir l’article de l’encyclopédie viennoise qui, en 1897, consacra ses méthodes d’opération.Ce n’était rien, ce n’était là que vanité courante.Il fit mieux, sur le pas de la porte: il me remettait, regardant partout si la bonne ne l’espionnait, il me donnait les trois romans qu’il avait publiés à frais d’auteur et dont je suis le seul Canadien à connaître l’existence.Le seul avec sa femme, puisque c’était le don des noces d’or qu’il avait mis dans sa corbeille: les livres contaient du reste avec l’indécence de la sentimentalité leur voyage de noces et celui qu’ils firent au Brésil, à l’heure de la retraite Un autre lut aussi ces romans, ce fut le caissier du restaurant nocturne où je passais mes nuits bohèmes.Ce garçon, qui sortait de l’orphelinat, taquinait lui aussi une muse timide, et je le voyais, entre deux tickets, qui marquait d’une grosse écriture de lourds bouquins d’histoires: ensuite il mettrait ordre aux disputes des jeunes ivrognes et de leurs dames.Mon docteur et mon caissier ne sont pas seuls : je vous dis que nous avons une littérature.D’abord une littérature de vieux: il faut commencer par le commencement.Il y eut mon vieux docteur : il y en a d’autres, et d’autres encore.L’un d’eux 414 LA NOUVELLE RELÈVE faillit devenir célèbre: à soixante-quinze ans, pris d’une démangeaison, il se mit à ses souvenirs : ses souvenirs, c’étaient toutes les histoires drôles dont il avait été l’auditeur durant ses longues veillées de pratique.Les histoires étaient drôles, et le vieux plus encore, qui, avec le succès, prit des airs de gloire et le sourire guilleret du don juan à l’Université.Nous avons une littérature.Dans nos gazettes, quatre fois par année, depuis dix ans, un jurisconsulte retraité déroule ses mémoires, où persistent les élans du husting, un spécialiste en questions ouvrières fait étalage de ses souvenirs de jeunesse généreuse.Nous avons une littérature.Si vous aviez connu un de nos nombreux poètes nationaux ! La plus belle barbe du monde : alors, on portait la barbe.Et le plus fidèle disciple de Victor Hugo: parce que Victor Hugo détestait les monarques, il se mit à descendre les rois de France, dont la plupart de ses lecteurs ne connaissaient même pas le nom.C’était du reste fort plaisant et il préludait à l’envers aux piétés qui font notre amusement.Mon poète n’avait pas seulement la belle barbe: il avait un culte pour Sarah Bernahrdt et la peine de sa vie, ce fut qu’elle ne lui ait fait que des promesses sur un drame en vers qu’il rima pour elle.Sarah avait bien joué Richepin, et plus encore, n’osait rêvé mon poète, né d’un peuple chaste à beaucoup d’enfants.(Ce poète eut cependant quelque génie, surtout PRIMAIRES ET DOCTRINAIRES 415 en prose: je ne le nomme pas, parce que sa barbe et Sarah me nuisent).Nous n’avons pas de littérature: des poètes, nous en avons en veux-tu en voilà.Je flânais dans la rue, et ce jeune poète m’aperçoit: il faut dire qu’alors je recensais les livres.Il me prend par le bras, me fait monter dans sa voiture (nos poètes ont un ford ou un rond-de-cuir quelque part) : c’était pour me lire son poème sur Eschyle.Afin de payer mon écot — il me conduisait je ne me souviens plus où — je lui dis: «Vous avez presque le souffle de votre modèle.» Je souris de mon obséquiosité.Un peu fâché, il réplique: « Vous savez, il n’est pas dit qu’on ne puisse les surpasser.» Me direz-vous maintenant que nous n’avons pas de littérature ?Tous les Canayens ont le culte des lettres.Je ne rencontre pas de vieux cours classiques qu’ils ne m’abordent: — Oui, je viens dans son temple adorer l’éternel, à moins qu’ils ne se souviennent de Boileau ! — Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage.Car il y a ceux qui lisent encore et ceux qui ne lisent plus.Ce sont les pires, parce qu’ils citent tout le temps.Je vois encore ce vieil avocat avec qui je tuais de longues soirées : avec lui, et la bière, que nous carottions tous deux, fauchés sur le soir que nous étions toujours.L’avocat, lui, ne citait pas Racine, c’était Rabelais qu’il déclamait.J’entends les aventures de Picrochole, dans la taverne enfumée.La mousse coulait sur ses moustaches, 416 LA nouvelle relève ses yeux s’animaient, puis il défilait le « torche-cul», comme une litanie, pour ensuite lire les derniers vers latins qu’il avait scandes dans le garni où il perchait.Bacchus avocat était un autre de nos inédits.Parfois un syndic a moins que ce ne fût un huissier, venait se joindre a no colloques, et, si je n’ai jamais rien lu de lui, la serviette qu’il plaçait prudemment sur la table me restera toujours suspecte pour les, contes qu’elle renfermait à coup sûr: le syndic n ouvrait la bouche que pour citer Maupassant.Soyez assuré, ami lointain, que nous avons une littérature : nous aimons trop les livres, ac ez par exemple que le seul héritage que j aie r ç , ca été le Génie du Christianisme avec Racine.Çcela venait d’un arrière grand-père d’une campagne éloignée.La reliure encore saine, on en avait pris grand soin, et les taches des page®’ quelques taches m’émouvaient, surtout une tache d’encre: mon aïeul en avait sans doute presque pleuré, de cette tache sur son Racine.Je faisais la rencontre d’un vieil ami, le me leur cœur du monde.Très pauvre, sur ses maigres sous, il défraie cependant les classiques, comme dit, les classes de son jeune frère, son jeune frere qui vient d’être renvoyé.Nous entrons cher le glacier (mon ami ne boit pas plus de bière que de vin) : c’est pour qu il me fasse voir la lettre que cet illettre, ou guere: sen faut, vient d’écrire au préfet.Il veut venger son PCt^ C’est tapé, hein ! me dit le pauvre garçon, * I ) ’ ' PRIMAIRES ET DOCTRINAIRES 417 sa lecture terminée.Il n’a pas mis l’orthographe, mais il y a mis de l’âme, son indignation, il y a mis surtout du style.C’est que, ami lointain, comme les Français, nous avons la littérature dans le sang.Nous en faisons même fricassées et salades : à notre bibliothèque municipale, les noms de nos grands écrivains, Fréchette, Crémazie ou Benjamin Suite, brillent sans gêne avec ceux de Sophocle et de Racine.Nous sommes tellement avides que tout nous est bon.Je vous le glisse à l’oreille, nous eûmes, il y a trois, quatre lustres une petite douzaine de francs-maçons, un peu comme une desserte du Grand-Orient: au Mexique, on fait le rationnement des prêtres, ici, c’est celui des Trois X, bien que les nigauds, quand ils sont fatigués du Juif ou de l’Anglais, hurlent à la Maçonnerie.L’un de ceux-là était un professionnel zélé, mais pas ben fin.Il n’y avait que sa femme qui le prit au sérieux.Devenue veuve, elle voulut venger sa mémoire, et elle a dans ses tiroirs trois pièces du plus pittoresque anticléricalisme, la première sur Savonarole (pour mon compte, j’aime assez ce moine) l'autre sur le Chevalier de La Barre et la troisième sur Farrer.Elle m’a lu ça, les larmes aux yeux, elle morvait, elle suait, et, ma foi, j’étais ému devant cette piété conjugale.Littérature.L’un de nos humoristes, notre patron, et que personne n’a jamais lu, est devenu célèbre, parce qu’il couchait et cuvait son vin à la montagne.Littérature encore: Murger n’avait pas de mon- 418 LA NOUVELLE RELÈVE tagne où rencontrer Mimi (mon humoriste ne rencontra jamais, et par malchance, qu’un policeman).Nous n’avons pas de littérature, mais tout le monde écrit.Il n’y a pas si longtemps, on ne pouvait faire le voyage d’Europe sans en écrire le récit, avec un tas de descriptions.Je me rappelle celui-là, dont le paquebot prit le détroit de Belle-Isle et qui ne nous fit grâce ni de Gaspé ni de la Baie des Chaleurs.Nous avons une littérature: hélas, pour la plupart des écrivains, l’imprimerie n’a pas encore été inventée, et ils mourront inédits.Pour les autres, qui ont eu la malchance de la publication, si l’on ne rencontre pas encore de génies, je vous jure que j’en ferais une anthologie de quatre cents pages, cent pour les vers, le reste pour la prose, et qu’il y aurait des choses étonnantes.Cela étonnerait plus encore les auteurs, puisque, le plus souvent, je prendrais la première version dont ils ne veulent pas.C’est que, chez nous, on est si pressé de se voir imprimer que le trac vous prend: vous laissez tomber le meilleur.Le paysan s’endimanche toujours pour recevoir la visite et comme on dit en nos campagnes il parle en termes.C’est leur vrai cheu eux en bras de chemise qu’il m’intéresse de voir: c’est ainsi qu’ils ont du talent, et ils en ont, et c’est ainsi qu’ils font leur religion, et c’est ce chrétien sans cérémonie que j’aime.La meilleure preuve, c’est un de nos romanciers PRIMAIRES ET DOCTRINAIRES 419 les plus célèbres: son roman ressemblait trop, et trop encore, à je ne sais combien de romans français : il le met à la radio, le traduit en canayen, et c’est savoureux, et c’est excellent, et c’est fin.Nous avons une littérature: nous en aurons une bonne, lorsque l’écrivain traduira en lui-même, la prose ou la poésie qu’il imitait des autres.Celui qui était compliqué en deviendra limpide peut-être, et celui qui écrit trop comme tout le monde écrira des phrases aussi subtiles qu’il l’est.Hélas, si jaloux et susceptibles que nous soyons, nous regardons toujours ailleurs.Peuple timide.L’un des mieux doués de mes amis, lorsque je dis à ce railleur, que son talent est sa sensibilité, déchire son manuscrit.Si notre littérature était ces manuscrits qu’un respect humain niais nous a fait déchirer ! Berthelot Brunet LA POLITIQUE DEMAIN, LA FIN DU MONDE?Valéry déplorait l’indifférence avec laquelle les manuels d’histoire passent sous silence l’invention de la dynamo, événement d’où a résulté pourtant, bien plus que des révolutions politiques, une transformation de l’humanité.On n’en dira certes pas autant de la désagrégation de l’atome.Les circonstances spectaculaires qui l’ont accompagnée ont frappé les imaginations; les peuples se sont rendu compte qu’une puissance illimitée venait de surgir, et pour la première fois la fin du monde apparaît comme une possibilité réalisable sans miracle, par le seul jeu des forces naturelles, dans un avenir relativement prochain.Personne n’a pu s’empêcher de frémir en songeant a ce qu’une arme aussi terrible serait devenue entre les mains de Hitler.Et cette pensée jette une ombre sur la victoire.Qui nous garantira contre un nouvel Hitler ?Qui nous donnera l’assurance que les nations aujourd’hui les plus pacifques sont préservées d’un retour à la barbarie, plus que ne l’était la « bonne Allemagne » sur laquelle s’extasiait Mmo de Staël ?Le premier effet psychologique de la bombe atomique a été de multiplier chez les Alliés les exhortations à la prudence : mais, de ces exhortations, nous en avons entendu à satiété en 1919 : qui oserait dire que l’atmosphère internationale s’est améliorée depuis lors ?Le progrès moral n’a pas marché de pair avec le progrès matériel: cette vérité banale, niée jadis par les scientistes, saute maintenant aux yeux de tous; c’est que les connaissances s’additionnent quantitativement, tandis que le bien, comme le beau, relèvent de l’ordre qualitatif, et demandent à chaque génération un effoi’t renouvelé faute duquel les découvertes les plus prodigieuses ne servent qu’à détruire. DEMAIN LA FIN DU MONDE 421 Notre époque semble particulièrement apocalyptique en ce qu’elle pousse aux ultimes conséquences toutes les déductions de l’esprit humain, théoriques et pratiques.L’incroyance, l’immoralité ne datent pas d’elle: mais jamais on n’avait vu de société se bâtir tout entière sur un athéisme aussi radical que celui de Karl Marx et de Lénine: jamais on n.’avait vu un peuple ériger en système les pires dépravations à la manière du nazisme.La Gestapo a réalisé, ou peu s’en faut, la perfection dans le mal au même temps où la science achève d’explorer la planète, vainc la pesanteur, décompose les éléments, opère sur le monde les prodiges que les croyances populaires attribuaient à la magie.On dirait que Dieu a décidé de retirer tout frein à l’homme.« Mes petits amis, semble-t-il prononcer, vous croyez pouvoir vous passer de moi ?A la bonne heure, je vous laisse libre: vos passions, votre intelligence se développeront sans obstacle matériel; vous verrez comment vous vous en tirerez.» Le croyant évoquera les signes précurseurs des derniers jours, tels qu’une longue tradition chrétienne les décrivait.L’exégèse du siècle passé, même catholique tendait à ne pas les prendre trop à lettre et à souligner principalement, dans les prophéties, l’annonce de la chute de Jérusalem ou celle des persécutions romaines.Peut-être le simplisme populaire avait-il raison dans ses interprétations plus directes.Ne convient-on pas que cette chute, ces persécutions, sont elles-mêmes des préfigurations, autant que l’Ancien Testament préfigure le Nouveau ?et l’obscurité des textes ne vient-elle pas justement de ce qu’ils dirigent des événements superposés ?Nous ne voyons pas encore le soleil s’éteindre ni la lune perdre sa lumière, phénomènes qui, par définition, ne peuvent qu’accompagner immédiatement la catastrophe; mais la plupart des conditions préalables sont réunies, et notez qu’il n’en allait pas de même il y a cent ans.Une seule manque, la conversion d’Israël: encore son retour en Terre Sainte s’esquisse-t-il, malgré l’hostilité, elle aussi biblique, d’Israël et déjà c’est en haine du Christ qu’un Hitler a persécuté 422 LA NOUVELLE RELÈVE les Juifs.L’Evangile est prêché maintenant par toute la terre .L’apostasie des nations, chose apparemment contradictoire, a commencé.Pour la première fois, la guerre a frappé le genre humain presque entier, dressant peuple contre peuple, et en même temps, dans son caractère de guerre civile, divisant les familles, frère contre frère, enfants contre parents, en déchirant les consciences : « car il y aura de faux Christ et de faux prosphètes.opérant des merveilles jusqu’à séduire, s’il se peut, les élus eux-mêmes.» Et si vous haussez les épaules, cela aussi est prédit.Une prédiction non canonique, celle de saint Malachie, ne donne que six Papes entre Pie XII et le Jugement dernier.Nous sommes parfaitement libres d’y croire ou non, et je sais que beaucoup d’historiens religieux en contestent l’authenticité avec des arguments sérieux; fût-elle même authentiquement de son auteur supposé, il ne s’ensuivrait pas qu’elle fût fondée, et il pourrait d’ailleurs y avoir une lacune (quoiqu’on ne voit pas bien pourquoi) avant la clôture de la liste.Les définitions des Papes récentes, c’est-à-dire de ceux que nous connaissons le mieux, frappent en tout cas par leur exactitude.Et six pontificats — deux générations —, c’est bien à peu près ce qu’il faudrait, au rythme présent des inventions, pour rendre la bombe atomique capable de faire sauter la terre.On voit tout à fait comment cela se passerait.Agrandissez un peu Hitler et son nihilisme, et vous aurez le type de l’Antéchrist: mettez-lui en mains un nouvel explosif, dépassant celui des Alliés comme les blindés de la « guerre-éclair » dépassaient ceux de 1918, et il maîtrisera le monde par la terreur; il se dressera sur les autels à la place de Dieu; il empêchera d’acheter et de vendre quiconque n’aura pas sur le front le signe de la Bête — la croix gammée ou son équivalent; il versera le sang des martyrs.Il régnera trois ans et demi, 1260 jours, ce chiffre qui revient dans la Bible avec tant d’insistance et dont on a donné des interprétations tirées par les cheveux, mais que nous n’avons nulle raison de croire allé- ¦MKWHIIS DEMAIN LA FIN DU MONDE 423 gorique, puisque la domination incontestée du nazisme en Europe a duré un temps à peu près égal.Pour finir, ses atrocités susciteraient une révolte générale, une coalition.« Gof et Magog », sous laquelle il succomberait: car c’est le sort inhérent à ce genre d’entreprises, et la duperie du collaborationnisme, au point de vue pratique, est de ne pas s’en apercevoir.Alors le fou, au lieu d’absorber du cyaniste comme Himmler, utiliserait une dernière décharge pour anéantir avec lui la planète.Expliquez ainsi, si vous voulez, l’intervalle mystérieux que laisse la Bible entre la défaite de l’Antéchrist (1760 jours) et la fin de l’attente des justes (1335).Et vous pouvez proposer d’autres schémas, bien sûr, y compris une fin.du monde involontaire par des bombardements immodérés qui fausseraient la marche du globe et le jetteraient hors de sa trajectoire.Vraiment, on croirait que nous venons d’assister à une répétition générale.Et le dénouement entrevu me paraît tout à fait conforme à la majesté de Dieu.Le Créateur ne détruirait pas lui-même son œuvre; il laisserait l’homme rebelle agir librement, et recueillir le fruit de sa folie.Sans regarder aussi loin, les conséquences immédiates de l’invention paraissent incalculables.La désagrégation de l’atome exige jusqu’ici des métaux très rares : tant qu’il en sera ainsi, son emploi devra rester limité.Il ne produira donc ses efforts que progressivement.Mais que durera l’obstacle ?Dès lors qu’on le surmontera, et qu’on pourra utiliser l’énergie atomique en quantité industrielle, on nous prédit une révolution dans le domaine des forces motrices.L’atome remplacerait l’électricité, le charbon, le pétrole.Les facilités de production s’en accroîtraient.Soit: mais comment supposer que l’Etat se dessaisisse d’une force aussi dangereuse militairement, qu’il la remette à des particuliers ?Il en conservera nécessairement le monopole.C’est à lui qu’il faudra s’adresser pour en obtenir participation.En, d’autres termes, il aura le moyen de contrôler toute l’industrie: l’entrée en vigueur de la 424 LA NOUVELLE RELÈVE nouvelle technique signifiera l’avènement d’un nouveau régime social, où l’initiative privée n’aura plus qu’une importance réduite.Ce sera un facteur de plus, ajouté à tant d’autres qui convergent, sinon vers le socialisme, du moins vers une organisation collective du travail.Sur le plan international, nos raisonnements n’ont pas besoin d’anticiper.L'aspect militaire de la découverte suffit.Trois nations ont contribué aux expériences: les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada; elles se partagent plus ou moins le secret.Il en résulte que désormais leurs politiques ne peuvent se dissocier.Leurs intérêts particuliers subsisteront sans doute; ils divergeront quelquefois; il arrivera même qu’ils s’opposent mais leurs querelles resteront pour ainsi dire des querelles de ménage.Une rupture devant le monde extérieur, exposant à un conflit armé, deviendrait un suicide.Ainsi, tandis que les liens du Commonwealth britannique se détendent peu à peu, le monde anglo-saxon se reconstitue une unité, plus subtile mais non moins réelle, sur le palier supérieur, et dispose d’une force sans précédent au service de ses conceptions.Un siècle de paix lui facilite 1 entente que lui impose bon gré mal gré la possession commune d un si redoutable moyen d’action.En aura-t-il longtemps l’exclusivité ?Le moindre relâchement dans la surveillance rendrait le secret accessible aux nations vaincues.Et la Russie, manque-t-elle de savants assez intelligents pour suivre la piste ?Staline n’a-t-il pas à sa disposition, au Turkestan ou ailleurs, autant de Nouveaux-Mexiques qu’il veut pour y tenter ses expériences à l’abri des indiscrets ?La bombe atomique lui donne momentanément le dessous dans les exhibitions de force, et tout de suite la fermeté des négociateurs occidentaux s’en est ressentie.Mais, s’il trouve à son tour, je doute qu’il s’en vante: il se constituera plutôt une réserve, et c’est seulement ensuite qu’il viendra dire: «A deux de jeu $.Peut-être d’ici là l’avance anglo-saxone se sera-t-elle poursuivie; nous assisterons en ce cas à une série de bluffs et de chantages, reculant un peu l’alterna- DEMAIN LA FIN DU MONDE 425 tive finale mais inévitable entre un accord et la dévastation généralisée.A moins que l’on ne sache utiliser l’entretemps pour éliminer les germes de conflits, malgré les difficultés, et sans transiger sur les principes: telle devrait être la préoccupation maîtresse des hommes d’Etat.Staline, avec son programme constructif, avec son sens aigu des possibilités, n’apparaît d’ailleurs pas du tout comme le fou capable de faire sauter la terre: un autre Russe, peut-être.Jugera-t-on ces considérations un peu sombres ?l’optimiste se dira que la fin du monde, proche ou lointaine, ne viendra qu’à l’heure choisie par Dieu.Si elle approche, l’ère chrétienne se présenterait avec une symétrie satisfaisante pour l’esprit: cinq cents ans de croissance, mille ans de Chrétienté («le règne de mille ans s> ?), cinq cents ans à la fois de diffusion universelle et de décomposition; la symétrie se retrouverait jusque dans les détails, la rupture de l’unité au seizième siècle correspondant aux grandes hérésies du quatrième et du cinquième, et suivie, comme dans l’autre cas elle était précédée, par les persécutions sanglantes contre le christianisme dans son ensemble.Disons-nous encore que pour chaque génération, le monde a pris fin au bout de cent ans, puisque tous ses individus en sont disparus.Et si je dois attendre un peu moins longtemps que d’autres la résurrection de la chair, j’avance pour ma part que je ne m’en plaindrai pas.Nos contemporains ont au moins cet avantage sur l’homme de Néanderthal.Disons-nous surtout que les inventions viennent elles aussi au temps marqué par la Provindence.Elle ne les permet pas sans motif, ni ne nous assigne sans raison notre place dans la durée.Il est aussi vain de les déplorer que de nous lamenter de vivre à tel siècle plutôt qu’à tel autre.Chacun de nous reçoit, avec sa destinée, son problème propre, dont aucun ne ressemble identiquement à celui du voisin, et c’est ce qui rend la vie et le spectacle du monde si passionnants.Non, non, n’allez pas vous imaginer que je n’aime pas mon époque, malgré 426 LA NOUVELLE RELÈVE tout ce qu’elle a de tragique ! Tragique, mais granr diose.Avec l’atome, Dieu nous donne un instrument de plus, qui peut servir, comme tout instrument, au bien ou au mal; on ne rejette pas un tel instrument sans blasphème, pas plus qu’on ne se mutile d un membre sans péché: apprenons plutôt à en faire bon usage; et l’on n’arrête pas, en fait, la recherche scientifique, quoique à chaque occasion pareille les timorés le proposent: notre tâche est, au contraire de stimuler parallèlement le progrès moral.Continuons à développer les laboratoires, mais consacrons un effort aussi considérable aux Humanités et à la Théologie.— Nous avons raisonné dans l’hypothèse d’une bombe atomique passée à des mains criminelles: malgré tout, la réalité présente c’est que Dieu n’en a pas accordé la découverte à Hitler mais aux Alliés ; c’est qu’elle a mis d’abord le point final à la guerre.Il nous a rappelé ainsi qu’il reste le Tout-Puissant, que le triomphe du mal n’a qu’un temps, et Hitler nous offre d’autre part un exemple frappant d’aveugle suscitant de ses propres mains la coalition qui devait l’abattre: l’Angleterre en 1940, lorsqu’il a négligé de passer la Marche après Dunkerque; la Russie en 1941, les Etats-Unis, en 1942, par ses agressions.Quoi qu’il advienne, retenons la leçon, pour nous rassurer dans l’épreuve, pour nous réconforter dans l’adversité, et pour ne jamais accepter ce fléchissement lâche cet « à quoi bon ?» dont le dernier nom dans l’histoire est « collaborationnisme » mais qui représente une tentation de tous les temps depuis les apostasies des premières persécutions.Auguste Viatte LA PEINTURE LÉGER ET MORRICE Nos brèves remarques porteront sur deux peintres, — Léger et Morrice, — à l’occasion d’ouvrages qui viennent de leur être consacrés et que nous devons aux Editions de l’Arbre.Ces artistes n’appartiennent pas au même monde, mais tous deux, — bien qu’à des titres fort différents, — ont droit à notre admiration.Le plus volumineux de ces ouvrages porte sur la période la plus récente de l’œuvre de Léger, soit sur les années 1938 à 1944.Ce n’est certes pas la dernière de ce maître bien vivant, car, s’il a atteint depuis longtemps à cette assurance et à cette liberté incomparable de la maturité, il est encore en plein épanouissement.Sans aucun doute, dans ce cahier, comme dans tous les autres du genre ce sont les reproductions qui attirent tout d’abord notre attention.Elles furent admirablement choisies et exécutées avec soin.Cette fois encore, la photographie nous offre une analyse objective des tableaux et elle nous les présente avec une franchise que les descriptions littéraires ne sauraient jamais égaler.Chacune des grandes compositions est suivie de la reproduction de détails qui nous en, révèlent les valeurs fondamentales.C’est une méthode excellente et même nécessaire pour des tableaux qui ont, quelque soient leurs dimensions réelles l’ampleur de fresques ambitieuses.Elle nous en rend la lecture plus facile et nous permet de pousser plus loin notre analyse.Je pense à ce fragment de c Plongeur Noir » où l’appai'eil semble démontrer que Léger ne craint pas toujours les empâtements, le relief de la matière.Enfin, réduites ainsi à la gamme des gris, ces compositions nous paraissent infiniment plus nuancées qu’on l’a dit.Il est vrai que Léger ne joue qu’avec un, nombre restreint de couleurs et qu’il les étale souvent presque à l’état pur, mais la reproduction con- 428 LA NOUVELLE RELÈVE vainc le spectateur ébloui que cette palette, — faite pour accuser les contrastes, — n’en est pas moins toujours harmonieuse en dépit de ses apparentes dissonances.Il en est ainsi de ce large trait qui marque le contour des formes dans les tableaux à deux ou trois dimensions.On pourait croire qu’il les emprisonne, mais non ! cette ligne enveloppe la forme sans la limiter, en suggère même le volume et le mouvement.C’est un art autoritaire que celui de Léger, mais ses partis lui sont commandés par la vie qui ne peut se manifester, en art comme sur notre planète, que dans une figure bien organisée, définie même, complexe autant qu’on le voudra, mais secrètement ordonnée.Léger tranche dans le vif, mais pour libérer la vie.C’est là le secret des créateurs.Chaque tableau est une nouvelle pousse du vieil arbre immortel et la sève y afflue pour notre plus grande joie.On reprochera à Léger son assurance, sa santé, sa lucidité qui laissent si peu de place au rêve, mais pourquoi ne pas lui reprocher d’être ce qu’il est ?Qu’on le veuille ou non, le peintre qui a atteint la maturité et qui est en possession de tous ses moyens, suit une voie unique.On peut en admirer de loin le tracé, mais si nous voulons nous rapprocher des sources que l’artiste a découvertes il nous faut consentir à le suivre avec désintéressement; si nous voulons y goûter, il nous faut ouvrir notre propre voie à travers les apparences, soit créer si nous en avons le don et la force.Le cahier porte en sous-titre: « La forme humaine dans l’espace ».On le doit à Léger, je crois, et il caractérise exactement les œuvres de cette période.Est-ce à dire que Léger ne s’est jamais auparavant appliqué à libérer ainsi la forme humaine ?Mais non, puisqu’aux plongeurs correspondent les danseuses que nous voyons apparaître dans des compositions de 1929.Ce que l’on signale ici, c’est la conquête de la forme humaine qui correspond chez Léger, tout probablement (mais nous connaissons trop mal son œuvre pour l’affir- LÉGER ET MORRICE 429 mer), à un élargissement de sa vision.C’était là un objet difficile à maîtriser et qui a fait oublier à nombre d’artistes les exigences fondamentales de l’art parce qu’ils ne se sont arrêtés qu’aux accidents, aux intentions secondes dont il est chargé et que les psychologues utilisent dans leurs portraits mensongers.Ici encore, Léger a tranché dans le vif.C’est la forme humaine dans toute sa vérité, mais transposée, devenue objet intelligible et dégagée des apparences qui la voilent et troublent notre contemplation.Il me semble que les reproductions de la « Composition aux deux Perroquets » nous en apporte la preuve.Il est temps d’en venir aux textes qui servent d’introduction à l’œuvre.Leurs auteurs me sauront gré, j’en suis sûr, de ne pas tenter de faire la critique de leurs critiques.Mieux que moi, ils savent que les mots sont à craindre dans ce domaine, que trop souvent ils inti’odui-sent dans la discussion une idée générale, un principe, somme toute un préjugé qui nous distrait de notre objet.Toutes les idées ne sont pas toutefois des préjugés et certaines, plutôt que de s’interposer entre le spectateur et le tableau, les rapprochent et jouent le rôle de l’objectif.J’aime beaucoup la lucide et très prudente dissertation du Père Couturier sur « Léger et le Moyen-Age ».L’article de Sweeney sur l’évolution du peintre est pour le moins instructif.Dans le texte de Maurice Gagnon, nous trouvons un portrait poétique de Picasso.Quant à François Hertel, qui ouvre et ferme le recueil, il multiplie les contrastes si bien que la prose le dispute toujours à la poésie et la poésie à la prose.Messieurs Giedion et Kootz cherchent à dégager la signification sociale de l’œuvre de Léger, mais, — et c’était inévitable, — ils en faussent le sens profond.Enfiin, trois textes du peintre nous apportent de précieuses indications sur sa recherche.Il ne faut pas y voir une tentative d’explication de l’œuvre qui dépasse, comme il se doit d’ailleurs, les intentions de son auteur.Auprès de ce beau cahier, nous devons placer la pla- 430 LA NOUVELLE RELÈVE quette de John Lyman sur Morrice, publiée dans la collection « Art Vivant ».Certes Morrice n’appartient pas, comme Léger, à la famille des constructeurs, mais c’est un peintre très sensible dont l’œuvre, d’une rare qualité, reflète une poésie chaude qui transforme en, songe les vives impressions de la nature.Morrice, bien lentement, mais sans jamais s’égarer, a trouvé sa voie dans la solitude.Il possède dès le début un goût très fin et un sentiment délicat de la vie.C’est chez lui la sensibilité qui s’affine au cours d’une vie de patientes recherches et de longs voyages.Il lui suffit pour satisfaire à son désir d’expression de cultiver ses dons de peintre et de nourrir sa nostalgie des charmes de l’eau, de la lumière, des masses qui semblent fondre au soleil ou s’évanouir au crépuscule.Lyman consent à dire que Morrice est le plus grand peintre anglo-saxon depuis Whistler et, sans doute, ce Canadien qui doit à la France l’épanouissement de ses dons, appartient à cette race qui a donné au monde de grands poètes mais peu de bons peintres.Ce rêve que Morrice poursuit tout en cédant aux sollicitations du monde extérieur, il ne sent pas le besoin de le préciser, d’en chercher l’origine ou l’ultime signification.Plutôt qu’à une réflexion consciente, c’est à un sentiment très vif de la vie que son œuvre doit sa richesse.On n’y relève aucune trace de sentimentalité, ni de littérature, ni de cet esthétique qui gâte les œuvres de la plupart de ses contemporains anglo-saxons.Morrice ne peut étreindre la forme, écrit justement Lyman, mais il la rejoint par des voies détournées, en donnant à sa couleur une densité ou une luminosité très grandes, en n’admettant que des valeurs éprouvées dans la description d’une image à demi-imaginaire.Le tableau se compose on ne sait trop comment, signale encore Lyman; quoiqu’il en soit, le songe prend forme et l’arabesque colorée constitue à la fin une composition fragile peut-être, mais indestructible.La plaquette contient vingt reprodutions qui sont autant INTROSPECTION 431 de moments de cette évolution, continue.Les tableaux d’un coloris aussi nuancé ne peuvent se reproduire parfaitement sans le concours de photographes et d’imprimeurs de grand métier.Nous savons que Lyman a tenté l’impossible et le résultat est certes supérieur à ce qu’on espérait.Les pages que Lyman a consacrées au plus grand de nos peintres du passé nous présentent avec une émouvante fidélité l’homme et l’œuvre qui se prêtent pourtant si peu à l’analyse.L’ambiance compte beaucoup pour Morrice et Lyman nous montre comment, à la poursuite d’un vague désir, il réussit à s’évader d’un milieu puritain et prosaïque pour trouver en France la liberté nécessaire à l’épanouissement d’une personnalité originale.Mais, ce qui importe plus encore, c’est l’évolution de l’œuvre, sa libération progressive qui se traduit par une vision toujours plus large et le constant perfectionnement des moyens d’expression.Lyman s’arrête aux moments essentiels de la vie et de l’œuvre et c’est par une analyse très prudente et très sûre qu’il amène le lecteur à une juste appréciation de Morrice, ce très bon peintre, nous dit-il, qui occupe une place insigne.Robert Elie INTROSPECTION Redécouvertes, les Antilles, aux particules du soleil; avec la sphère qui scintille, au retrait d’un miroir vermeil Au sein d’une ultime lentille, essaim d’invisibles abeilles.Crible distinct, sur la résille .de ce minuscule appareil, 432 LA NOUVELLE EELÈVE l’atome, cet irréductible dormait en sa gangue impassible, dans un néant superficiel.Maintenant qu’il est mis à nu ; que sont les âmes devenues dans ce monde immatériel ?Charles ÜOYON LES LIVRES PROBLÈMES MORAUX1 Le but de A.J.Krzensinski est de présenter les problèmes de la culture occidentale du point de vue philosophique; il nous en avertit dès les premières pages.Aussi ne doit-on pas s’étonner de le voir essayer de ramener à une doctrine unique, le matérialisme, tous les aspects de cette culture qui lui semblent répréhensibles et de rattacher à l’ordre chrétien tout ce qui lui paraît de nature à sauver l’humanité en maintenant dans nos sociétés les valeurs essentielles de l’âme humaine, car c’est là une méthode et une position typiquement philosophiques.Mais nous pensons, sans aucunement nous rallier à la théorie matérialiste de l’histoire, que les idées et surtout les comportements des hommes vivant en société ne peuvent être entièrement compris par de simples explications idéologiques et qu’il faut y ajouter l’étude de leurs rapports avec les fait6 économiques aussi bien qu’avec les circonstances de l’histoire politique.Nous replaçant ensuite sur le terrain choisi par l’auteur, il nous semble que vouloir ramener au seul matérialisme des dispositions (1) A propos des livres de: André J.Krzensinski: La Culture moderne est-elle en péril?(Editions Fides, Montréal, 1944).— Gérard Petit: L'homme contemporain et le problème moral.(Editions Fides, Montréal, 1944). ! PROBLÈMES MORAUX 433 d’esprit et de conduite aussi diverses que l’individualisme, le scientisme, le culte de la nature ou le pessimisme, c’est peut-être trop simplifier la psychologie individuelle ou sociale.D’autre part, considérer toutes ces dispositions, et d’autres encore telles que l’égoïsme, le sexualisme ou le rationalisme, comme des phénomènes purement modernes et comme témoignant de l’influence des doctrines positivistes ou matérialistes du dix-neuvième et du vingtième siècles, c’est négliger par trop certaines constantes du caractère humain.Le livre de A.J.Krzensinski donne cependant l’impression qu’il tombe dans ce double excès de simplification, ce qui lui ôte de sa force convaincante.Sur certains points de détail, on pourrait aussi lui reprocher de ne pas définir suffisamment les doctrines qu’il combat.Par exemple, il s’en prend avec vigueur à ce qu’il appelle le solidarisme et qui lui apparaît comme une variété du totalitarisme, mais on eut aimé qu’il indiquât son intention d’écarter de cette critique la doctrine spécifiquement connue sous le nom de solidarisme et qui fut, en France, celle de Léon Bourgeois, de Charles Gide, de Bouglé, bien innocente, assurément, de tous les péchés dont l’auteur accable les idées qu’il vise sous ce vocable de solidarisme.Quoi qu’il en soit de ces observations, le livre dont il s’agit est très clairement construit, sur un plan simple et logique.Après un excellent chapitre sur la notion de culture et de civilisation — (beau sujet de controverse et que j’abandonne à regret) — il examine la culture moderne, ou matérialiste ou encore anti-traditionnelle, dans ses traits résultant de l’attitude de l’homme en face de lui-même et en face de la réalité.Il étudie ensuite les idéaux de l’homme moderne et l’état psychologique de ceux qui les cultivent.Tout son livre abonde en notations psychologiques pénétrantes, en jugements moraux très fermes et, malgré toute la noirceur du tableau qu’il présente, il se termine par une magnifique profession de foi dans l’optimisme et dans le triomphe assuré de la culture traditionnelle, c’est-à-dire des enseignements du christianisme. 434 LA NOUVELLE RELÈVE Le grand ouvrage de Gérard Petit est, lui aussi, traversé par un grand courant d’espérance, sinon d’optimisme, car l’auteur, s’il espère, sait combien est rude la voie où l’humanité chemine vers ses fins morales et vers la conquête du souverain bien.Pour le moment, il I semble à l’auteur que le plus grand chaos règne dans le monde, — et qui oserait le contredire ?— et que ce désarroi dans l’action pratique vient de l’anarchie des doctrines morales.Chacun, aujourd’hui, cherche à sortir de cette confusion par un retour au sens commun, mais à un sens commun épuré, critiqué et justifié par la recherche philosophique.C’est à parfaire cette tâche que se consacre l’auteur et son exposé des principes de la morale est une présentation moderne de la doctrine thomiste, développé autour d’une critique très vigoureuse des systèmes de morale utilitaires, scientifiques, sociologiques et, généralement, de tous les systèmes qui ont prétendu établir une morale indépendante de la métaphysique ou de la religion.Faisant œuvre scientifique, Gérard Petit ne quitte jamais le ton objectif, ne cherche pas à passionner le débat et, tout au contraire, s’efforce de retenir ce qu’il y a de juste dans les systèmes qu’il rejette et de marquer le point le plus proche de la vérité qu’ils ont réussi à atteindre.La méthode est non seulement courtoise, mais habile, car elle permet à l’auteur de montrer combien il serait facile à ceux que ces systèmes ont convaincus de franchir la distance qui les sépare encore de cette vérité et, en ce faisant, de suivre le propre élan de leur conviction et d’accomplir les fins mêmes qu’elle a en.vue.L’humanisme, par exemple, voit le souverain bien dans le perfectionnement de la nature humaine ; le rationalisme, de son côté, fait de la raison le législateur et le juge de la morale.Gérard Petit n’y contredit pas, mais, analysant plus profondément ces notions de perfection et de raison, à la lumière du thomisme, il dépasse à la fois le rationa- i lisme et l’humanisme et donne à leurs principes, mieux élaborés, la justification qui leur manque dans leurs pro- PROBLÈMES MORAUX 435 pres thèses.Et voici le système qui se dégage, en dernière analyse, des six cents pages de critique philosophique de notre auteur.Pour lui, un acte est bon quand il est en conformité avec les fins essentielles de l’homme ; les principes premiers de la moralité sont la nature même de l’homme et ses orientations fondamentales vers ses fins ultimes: la conquête du corps par l’esprit.C’est bien la raison qui nous dicte la loi morale, mais, la nature ne pouvant se lier elle-même, il faut bien que le pouvoir de commandement de la raison lui vienne d’une autorité supérieure, à laquelle l’homme ne puisse se soustraire, qui ait en elle-même sa raison d’être, qui ne soit pas un pouvoir relatif, mais un « absolu concret », qui suit tout ensemble principe et fin de la société et de l’individu.L’impératif moral, bien loin d’être indémontrable, peut recevoir sa pleine explication, si on le rattache à la promulgation de la loi éternelle par la volonté divine.C’est cette démonstration que développe l’auteur, en exposant que l’essence de l’homme dépend de la raison divine et son existence de la volonté divine, qui, à tout moment, maintient son.essence dans l’être.Or, pourquoi l’homme serait-il maintenu dans l’être et intégré à l’ordre essentiel des êtres, sinon pour réaliser pleinement son essence, conformément à ses lois spécifiques ?C’est donc en jugeant de la convenance de ses actes à la nature humaine et à l’ordre essentiel des choses que la raison humaine connaît sa conformité à la raison divine.On voit donc que l’impératif moral que nous dicte notre conscience ne se comprend et ne justifie sa force obligatoire que s’il est soutenu par la volonté divine.Le sentiment inné que nous avons du devoir, principe immanent, correspond exactement à la volonté divine du bien, principe transcendant.Les deux principes, loin de s’exclure, sont consubstantiels, car l’univers est un analogue de Dieu et tous nos actes, comme toutes nos pensées, trouvent en Dieu leur raison, suffisante.L’auteur insiste avec force 436 LA NOUVELLE RELÈVE sur ces points et sur l’efficacité de la méthode des analogies.Et quand on le suit attentivement, on ne peut s’empêcher d’observer combien le rationalisme thomiste est, lui-même, analogue au mysticisme moral.Pour tous deux, l’univers visible n’est que la manifestation d’un, univers invisible; pour tous deux, il existe une infinité d’analogies entre les apparences terrestres et les réalités divines.Saint Thomas pense, au fond, comme Saint Bonaventure et la Somme du premier ne dit pas autre chose, en morale, que le Breviloquium ou le De reductione artium du second.Mais elle le dit en bonne forme de raisonnement et c’est de cette méthode d’argumentation que le livre de G.Petit tire sa solidité.S’il m’était permis d’exprimer un vœu, ce serait que les modernes thomistes fissent effort pour débarrasser leur vocabulaire de ces termes rébarbatifs comme les caractères entitatifs, l’abstrahabilité objective, les singuliers sensibles, etc., qui malheureusement gâtent bon nombre de pages du remarquable traité de morale que nous venons d’analyser.Roger Picard TEXTES SPIRITUELS1 Le christianisme vécu en.profondeur se nourrit de grandes pensées qui éclairent et stimulent la prière aussi bien que l’action.Après la lecture de la Bible, celle des (1) Saint Bernard — Traité des degrés de l’humilité et de l’orgueil, 19 cm.64 pp.Saint Thomas d’Aquin — Rites et Prières de la Messe, 19 cm.42 pp.Saint Thomas d’Aquin — La Liberté des enfants de Dieu, 19 cm.44 pp.Saint Thomas d’Aquin — Richesse et Pauvreté, 19 cm.48 pp.Saint Albert le Grand (Jean de Castel) — Traité de l’Union à Dieu, 19 cm.48 pp.Louis Lallemant, s.j.— Doctrine spirituelle, 19 cm.48 pp.Père Chardon, o.p.— Croix de Jésus, 19 cm.54 pp.Père de Caussade, s.j.— L’Abandon à la Divine Providence, 19 cm.34 pp., Montréal, Editions de l’Arbre, 1944-1945. TEXTES SPIRITUELS 437 maîtres de la vie spirituelle est une inépuisable source d’approvisionnement.Par malheur, ces trésors demeurent la plupart du temps relégués au fond des bibliothèques, tandis que la camelote pieusarde est trop facilement accessible.La collection des TEXTES SPIRITUELS publiée par les Éditions de l’Arbre, sous la direction du Père Adrien-M.Brunet, O.P.est donc singulièrement opportune; elle offre à ses lecteurs, en entier ou sous forme d’extraits, les écrits qui ont façonné la spiritualité chrétienne au cours des âges et qui doivent être lus encore aujourd’hui par les catholiques curieux de leur héritage.Prochainement, elle leur fera connaître des écrivains de l’antiquité chrétienne, comme saint Athanase et saint Léon.Dans les huit fascicules déjà parus, elle les a mis en.contact avec plusieurs représentants, et parmi les meilleurs, de la littérature spirituelle du moyen âge et du XVIIème siècle français, deux époques auxquelles le Canada, par ses origines religieuses, doit beaucoup.La collection fournit d’abord une traduction du Traité des degrés de l’humilité et de l’orgueil composé par saint Bernard, le plus illustre docteur chrétien du Xllème siècle.Nous avons là une véritable introduction à la sainteté: l’auteur y établit le rapport essentiel de l’humilité avec la connaissance de la vérité à ses divers degrés, c’est-à-dire en soi-même, dans le prochain et en Dieu, connaissance acquise à l’école du Christ modèle d’humilité.Par contraste, il fait ressortir l’extrême danger de l’orgueil, qui consiste en un aveuglement progressif de l’âme jusqu’à la révolte insensée contre Dieu.Il convenait que saint Thomas eût ici une place d’honneur puisqu’il est, selon l’expression de Pie XI, le guide des études pour l’ensemble des sciences sacrées.Trois séries d’extraits reliés par un bref commentaire nous livrent sa pensée sur des points capitaux de l’enseignement et de la vie de l’Eglise.Dans Rites et Prières de la Messe, c’est le docteur eucharistique qui, après avoir condensé la théologie de la messe en quelques paragra- 438 LA NOUVELLE RELÈVE phes, expose la signification de chaque prière et de chaque geste du prêtre à l’autel.Le mot liberté prête à bien des équivoques.Il appartient pourtant au vocabulaire chrétien, le seul à vrai dire qui en reconnaisse tou.te la portée.Le Christ a déclaré: la vérité vous rendra libres; de son côté, saint Paul a écrit: là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté.On trouvera fort bien exprimées dans les textes réunis ici les conditions de la liberté des enfants de Dieu, tout comme la spontanéité et l’aisance qu’elle confère aux démarches du chrétien, grâce à la charité dont la vraie liberté est inséparable.Enfin, sous le titre Richesse et Pauvreté, c’est le rôle exact des biens temporels dans la vie du chrétien qui est étudié.Saint Thomas traite de leur rapport avec le bonheur humain, de leur juste distribution par la Providence, des vertus spécialement engagées dans leur usage.Sa doctrine répond si bien aux besoins de notre temps que l’encyclique Quadragesimo Anno l’a faite sienne.Longtemps attribué à saint Albert le Grand, mais datant en réalité de la fin du moyen âge, le Traité de l’union à Dieu est un compendium de la spiritualité ancienne aussi bien que médiévale; il utilise les plus beaux textes des auteurs dans lesquels le moyen âge lui-même s’est formé.Henri Bremond, avec la puissance d’évocation que l’on sait, a révélé à ses contemporains la littérature spirituelle du XVIIème siècle, en France.A ceux qui n’ont point accès aux éditions complètes, la nouvelle collection offre un excellent choix d’extraits de trois chefs-d’œuvres : la Doctrine spirituelle du Père Lallemant, la Croix de Jésus du Père Chardon et VAbandon à la divine Providence du Père de Caussade.Le Père Lallemant est le type achevé du directeur: ses leçons chargées d’expérience n’ont pas vieilli; avec « une sorte de logique tendre et pressante » il ramène le chrétien aux principes fondamentaux du progrès spirituel.Comme l’indique le titre de son livre, le Père Chardon AU TEMPS DE LA LUMIÈRE 439 a voulu approfondir un aspect essentiel du christianisme, en cherchant dans la grâce du Christ et de ses membres une inclination vers la croix.Du même coup, il enseigne aux chrétiens l’art de porter leur croix quotidienne à la suite du Maîti’e.C’est aussi un enseignement d’application continue que nous donne le Père de Caussade.Ses réflexions sur l’action divine présente partout et toujours, sur l’état d’abandon qui doit correspondre à cette action, montrent que la sainteté est un, idéal universel, réalisable par tout chrétien.Par leur contenu comme par leur présentation très soignée, les opuscules parus dans la collection des Textes Spirituels méritent donc un accueil enthousiaste de la part des fidèles qui veulent alimenter leur foi et leur culture religieuses aux meilleures sources.P.S.AU TEMPS DE LA LUMIÈRE \ par Hélène IstvolsJcy.Nous avons souvent entendu dire, depuis 1940, — cette année terrible qui marqua la défaite de la France, — des absurdités et des bêtises sur le compte de ce malheureux pays.Des fanatiques calomnièrent la France, l’accusant de tous les péchés d’Israël.Cela peut paraître banal de revenir sur ces propos stupides, mais il n’y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre Le livre d’Hélène Iswolsky est un témoignage, témoignage d’amour et d’amitié pour la France, son pays d’adoption.On ne peut lire certaines pages, sans envier cette femme qui a vécu dans l’entourage d’écrivains et de penseurs tels que Maritain, Claudel et Charles Du Bos.(1) Editions de l’Arbre, Montréal, 1945. LA NOUVELLE RELÈVE i40 L’auteur dit de fort belles choses sur Charles Du Bos, l’admirable critique français, celui qui a écrit les pages les plus lumineuses sur Andi’é Gide, dans son ouvrage: « Dialogue avec André Gide ».Ses « Approximations » font de lui le plus grand critique de son temps.Pour ma part, Charles Du Bos m’a fait aimer Prosper Mérimée, que je connaissais très peu.Qui n’a pas lu de Du Bos, son « Journal », où un homme tourmenté physiquement, « décrit le sens et la valeur purifiante de la souffrance » ?L’auteur écrit: « Ceux qui, comme moi, ont eu l’occasion d’approcher Charles Du Bos, conserveront le souvenir de sa personnalité noble et généreuse.Sous des dehors graves et austères se cachait un cceur d’or, plein de sympathie.Comme critique, il était pourtant sévère et exigeant; il était d’ailleurs non moins sévère et exigeant envers lui-même qu’il l’était envers les autres.Je n’ai jamais connu un humaniste plus consciencieux, plus minutieusement scrupuleux.Son dévouement à son idéal était absolu, et son désintéressement proverbial dans le monde littéraire.» Hélène Iswolsky écrit de Jacques Mari tain: «Il n’y avait rien d’intimidant chez cet homme aux cheveux clairs, d’allure jeune, qui ressemblait à un étudiant, plutôt qu’à un professeur.D’après ses livres je ne connaissais qu’un philosophe sévère et un polémiste ardent: il était pourtant la douceur même.Elle rayonnait dans les yeux gris, lumineux, sur le front délicat, dans le sourire pensif.Certains êtres respirent un dynamisme physique; d’autres attirent par la puissance de leur éloquence.Ma-ritain était tranquille et timide comme Raïssa.Le secret de son magnétisme était ailleurs; ce n’était pas du dynamisme dans le sens courant du mot.On sentait pourtant sa force immédiatement.C’était une sorte de radiation.» Plus loin, elle écrit encore: « Sa condamnation du monde bourgeois, dont les excès ont été dénoncés par les Papes, est absolue et sans condition.Il a critiqué les riches, les soi-disant bien-pensants qui trahissent les principes de l’Evangile et empêchent tout effort en vue de les réaliser -. AU TEMPS DE LA LUMIÈRE 441 dans l’ordre social.Il a exhorté l’Eglise à tourner son attention vers les classes ouvrières menacées de déchristianisation totale; il a montré que les masses ont suivi les chefs athées, parce qu’elles n’ont pas trouvé de justice chez les chrétiens.» L’auteur consacre aussi plusieurs pages au philosophe russe Nicolas Berdiæff, « le penseur contemporain qui a écrit les critiques le plus aiguës et les analyses les plus éclairées des mythes totalitaires, communistes et nazis.> Hélène Iswolsky se montre très sensée lorsqu’elle parle de Léon Blum et de sa législation ouvrière.La « reconstruction sociale », telle que préconisée par Blum et son groupe, était plus que nécessaire.L’auteur a raison de dire que la bourgeoisie est responsable des < grèves sur le tas », de 1936.Les réactionnaires s’opposaient aux lois sociales réclamées par les ouvriers.Les bourgeois qui ordinairement ne cèdent pas facilement, durent accepter la nouvelle législation ouvrière, après les grèves.Nous devons déplorer avec l’auteur « que la transformation de la structure sociale de la France — indispensable en elle-même — ait été accomplie à la hâte et presque à la veille de la guerre ».Le livre d’Hélène Iswolsky soulève un voile sur plusieurs questions obscures.En 1941, la France était plongée dans un marasme inquiétant.« Le voyage au bout de la nuit » devait s’accomplir dans des circonstances que tout le monde sait.Inutile de parler des trahisons et des lâchetés de quelques français.Ce livre, qui indique nettement certaines erreurs passées, semble propre à mettre en garde contre la répétition d’erreurs semblables.Simone Beaulieu, traductrice de l’ouvrage, écrit dans une langue châtiée, très sûre et très exacte.Jacques Mathieu 442 LA NOUVELLE RELÈVE LES HYPOCRITES, par Berthelot Brunet.J’ai lu l’ouvrage de M.Brunet deux fois.A la fin de chaque lecture, je croyais rêver.Je nie refusais à croire que dans la province de Québec on puisse écrire Les hypocrites.Faire la critique d’un livre comme celui-ci, est assez difficile, car cela demanderait non pas une, mais plusieurs critiques.Ce livre fourmille d’idées.Le style débrité ne garde aucune mesure.M.Brunet n’écrit jamais rien do poncif.Il est sans conteste l’écrivain le plus original de notre littérature.Pour montrer que l’hypocrisie se glisse partout, l’auteur a d’abord cherché l’hypocrisie chez lui, pour se permettre ensuite de poser la question: « Bien hypocrite celui qui pense qu’il ne l’est.» Tartuffe n’est pas moi’t et ne mourra pas de sitôt.L’histoire du dévot dans une maison close, n’est pas seulement « canayenne » mais universelle.Même dans les mauvaises maisons, quelque chose de papelard subsiste chez le dévot.« Il jouissait tout son soûl, il volait la part des autres, et il rigolait de faire ainsi l’école buissonnière.Ce qui frappait, c’est qu’il semblait avoir obtenu dispense le moins craintif d’entre ses compagnons, sa conscience tranquille dans son impunité.L’affaire d’une absolution, et tout serait effacé.Le dévot jouait un tour au bon Dieu par-dessus le marché, et se disait: « Comme les incrédules ne savent pas jouir: chaque chose en son temps: aujourd’hui le péché, et demain, la contrition.» On croira peut-être à première vue, que l’auteur a voulu écrire un roman à thèse.Il y a des gens qui veulent que l’œuvre d’art prouve quelque chose.Dans ce roman, il n’y a que le titre qui est à thèse.Pour l’auteur, le sujet et les personnages n’importent guère.Il a tout simplement voulu s’exprimer sous la forme du roman.Sa 1.Les Hypocrites, Tome I: La Folle expérience de Philippe.Editions de l’Arbre, Montréal 1945. UNE VERSION LATINE 443 composition singulière peut aussi en surprendre plusieurs.Il n’y a pas de liaison chronologique.Le passé peut envahir le présent, et le présent est un prétexte pour revenir vers le passé Il me paraît difficile de porter un jugement définitif sur l’ouvrage de M.Brunet, qui doit compter plusieurs autres volumes.Le premier tome ne déçoit pas, mais il nous faut attendre les autres volumes pour juger l’ensemble de l’œuvre.Au risque d’en surprendre plusieurs, je crois que M.Brunet appartient à la même famille littéraire que Marcel Jouhandeau, ce grand fantaisiste.Car Berthelot Brunet est avant tout un fantaisiste, un fantaisiste de grande classe.On a dit que depuis deux ans à peine, notre littérature avait eu, Ils posséderont la terre, Au pied de la pente douce et le beau roman de Gabrielle Roy, Bonheur d'occasion.Tout cela est très juste, mais on a peu parlé des Hypocrites qui, sans aucun doute, est un ouvrage marquant une étape dans notre littérature.Nous attendons avec grande hâte la suite de ce livre.Jacques Mathieu UNE VERSION LATINE 1 L’antiquité, c’est le pain des professeurs, disaient les Goncourt.Il faut avouer que les professeurs sont frugaux et qu’à tout prendre ils se contentent de peu.Mal payés de tout temps, ils ne vont pas loin chercher leurs distractions.Et, depuis pas mal d’années, l’antiquité, leur pain, a été rationné.On ne va plus aux champs, son Virgile à la main, et les vieux beaux, les vieux marcheurs, les petits vieux bien propres ne citent pas à toutes sauces Horace et Catulle.On me dit qu’il se publie encore, qu’il se publiait (1) Poésie latine par Alfred Ernout, les Editions Lumen, Montréal 1945. 144 LA NOUVELLE RELÈVE plutôt avant la guerre, beaucoup de petits romans érotiques, d’ouvrages à porter sous le manteau, mais je doute que les auteurs aient farci leur prose de citations classiques, comme ce grand vantard de Casonova faisait la sienne.Serait-ce un paradoxe que de dire que de l’avènement de l’Empire romain à nos jours, nous n’avons été que des barbares ?Il y aurait du vrai, un peu de vrai.Chose certaine, c’est que vingt siècles durant, l’homme instruit n’a cessé d’émailler son discours de citations grecques, je veux dire tirées de la littérature grecque.Par rapport aux Grecs, qui n’avaient pas besoin de garants, nous faisions donc, Latins, Français du grand siècle, Anglais du temps de Pope ou du docteur Johnson, diplomates allemands, prélats italiens nous faisons figure de nouveaux riches de la culture.Notre insistance avait mauvais goût.Les dames à la mode du dix-septième siècle se réclamaient de la Cour, les écrivains canadiens n’ont juré tout un temps que par Paris, les médecins de Montréal avaient leur C.R.et c’était la mention: des hôpitaux de Paris.Quel auteur de même consentait à faire un pas sans béquille d’une citation, d’une allusion, d’un vers de Virgile ou de Sénèque le tragique.La Laurentie est peut-être le dernier pays au monde qui retourne si souvent à son aima mater et qui n’oublie jamais son collège.Cependant ce que nous sommes, toute l’Europe le fut cependant deux mille ans.Pour nous faire plaisir, disons que nous sommes la dernière vague de la mer classique.Le reste de l’univers s’est détourné peu à peu de ses études.Le prêtre, plus conservateur, est resté plus longtemps fidèle.Aussi bien ses classiques sont-ils des livres inspirés.Il lui arrive pourtant d être classique à un point qui enchanterait les vrais classiques et souvent ses sermons ne sont qu’un développement d une citation, de son texte.Les vieux écrivains faisaient de même, qui, pareils à leurs navigateurs, ne s’éloignaient guère du rivage, dans l’espèce un auteur antique de tout UNE VERSION LATINE 445 repos.Pendant longtemps, les écrivains n’ont donc été que des caboteurs de l’art, dirait quelque Cocteau.Je faisais ces remarques en parcourant la Poésie latine de M.Alfred Ernout.J’attendais ce recueil comme on attend une nouveauté.C’est que, si la mode ancienne ne s’éloignait jamais des vieux auteurs, la moderne l’a tout à fait oublié.Il est vrai.Et il est vrai aussi que notre curiosité recourt encore parfois aux classiques, sinon aux très vieux, du moins aux classiques du grand siècle, qui ne sont souvent qu’une édition nouvelle d’Horace ou de Juvénal.Nous sommes donc curieux de voir les textes mêmes, que la plupart n’ont su lire au collège, plus qu’ils n’ont lu Racine comme un poète véritable et comme un homme de théâtre, plus qu’ils n’ont lu La Fontaine vraiment.Quel travail ! Je le confesse et serait-ce une excuse déguisée, si je prétends que les autres n'entrent pas plus aisément, dans ce qu’on appelle le temple ?Les mots, les clichés, les tournures nous sont assez familières et pourtant, si vous lisez comme une première lecture, Virgile, Horace, Lucrète, vous êtes aussi dépaysés que devant quelque chant védique, que devant les Mille et une nuits de la traduction Mardrus.Qujenam te genuit sola sub rupe leœcna ?Quod mare conception spumantibus exspuit undis.(Quelle lionne t'a donc enfanté sous un rocher désert ?Quelle mer t’a conçu et vomi de ses ondes écumeuses.) Nous sommes dépaysés, pour ne pas dire perdus.C’est le coup que les forts en thème du siècle de Boileau nous traiteraient de barbares, nous taxeraient de gothisme.Le risque après tout ne serait pas grand, ni le dommage.Si les Latins nous étaient devenus étrangers autant que le sont les Chinois ou les vieux Indiens, tant mieux ! Nous serons mieux préparés, snobs que nous sommes, à l’admiration, voire à la compréhension.La curiosité est la mère de la science et d'une certaine critique aussi bien.Lorsque la curiosité est excitée, l’étude n'est plus un pensum. 446 LA NOUVELLE RELÈVE Cependant, ce ne serait pas assez, et notre admiration trop étonnée ne persisterait guère et surtout, nous passerions vite à autre chose.L’exotisme ne me plait pas longtemps, et les traductions exotiques à souhait de Leconte de Lisle n’ont eu qu’une vogue sans lendemain.Est-ce à dire qu’il faille choisir une traduction élégante et qui déroute moins, comme la traduction de M.Ernout, infiniment commode du reste ?Pour l’usage ordinaire sans doute.Mais on court quand même un grand risque, et c’est qu’on ne saisit pas, on ne saisit pas ce que pouvaient avoir d’original les vieux auteurs.Il va de soi que les spécialistes, qui ont lu aussi de mauvais écrivains latins, peuvent aisément faire la différence entre Virgile et un de ses disciples barbares.Moins savants, nous lisons la traduction de Juvénal et nous prenons notre vieux Boileau, dont les imitations nous semblent plus pittoresques et nous touchent plus.Il ne faudrait pas nous pousser beaucoup pour que nous affirmions, et nous sommes nombreux, qu’une véritable traduction, une traduction qui veut faire comprendre, saisir le génie, ne saurait être qu’une adaptation très libre.Il y a des défauts assurément dans la version du Satyricon qu’a donnée Laurent Tailhade, cette version est pai’fois agaçante, mais elle nous porte mieux que la prose de M.Nisard, à reconnaître le pittoresque de Pétrone, ce vieux salop bien propre.Les néo-classiques français ne réussirent qu’à dégoûter le public, le public moyen auquel ils s’adressaient et à le détourner d’ad- | mirer les grands écrivains dont ils ne se voulaient que les modestes écoliers.Bourget adoptait jusqu’aux tics de Balzac, lorsque les bons romanciers de ce temps, s’abandonnant tout ensemble au romantisme et au réalisme du détail, me font mieux aimer le Père Goriot.A cet égard (et en dépit des innombrables différences) un roman de Bernanos est plus balzacien qu’une œuvre de Bourget.Le Cimetière marin de Paul Valéry me fait mieux comprendre Lucrète que le meilleur de ses traducteurs.Mais, au fait, toute autre littérature classique n’est-elle pas UNE VERSION LATINE 447 une traduction pareille, comme l’était la poésie latine pour les poètes grecs ?Elle l’était, mais peut-être pas assez.Les classiques français se montraient encore trop timides et trop scupuleux.Ils ne savaient pas assez choisir, bien qu’on les ait loués de leur choix.Je lis les Confessions de Jean-Jacques, beaucoup de phrases arrêtent mon admiration, mais je me fatigue vite.Sa langue m’est une langue étrangère, et elle ne l’est pas assez.L’étranger me paraît surtout du démodé.J’ouvre alors Si le grain ne meurt ou les confessions romancées de Colette et alors je comprends, alors je puis revenir à Rousseau.La traduction, Colette et Gide étant en un sens des traducteurs de Rousseau, m’ont préparé au texte original.J’en prends, j’en saisis alors ce qui n’est qu’à Rousseau.Hélas ! il ne reste pas grand’chose.Sauf de très rares exceptions, il ne reste jamais grand’chose des textes anciens.A moins qu’il ne s’agisse de livres inépuisables, comme il n’y en a pas vingt, trente.Les grands romanciers ont plus de chance, comme Saint-Simon, ce romancier de l’histoire, comme Balzac, Dostoïevski.Alors, ce n’est pas tant le texte qui semble vivre que les personnages.Et on peut les traduire.Je sais bien que la traduction est souvent infidèle, mais lorsqu’elle est infidèle, ce n’est pas tant le sens qu’elle fait perdre, que la vie.Cette vie tient souvent à une expression, mais, somme toute, on peut la rendre à peu près, si l’on est bon traducteur.Pour la poésie, ce qui reste, c’est ce qui ne se rend pas, ce qui demeure même un peu obscur pour les contemporains.C’est une vérité de La Palisse que d’affirmer que le Racine des contemporains n’est pas le nôtre, justement par ce qu’il avait de mystérieux et que ses innombrables imitateurs ont négligé.Y a-t-il encore des vers que les imitateurs de Virgile aient négligés ?Baudelaire est mort dans ce qu’on a imité, ce satanisme, cette outrance, et ce qu’on refusait chez lui nous enchante maintenant.De même pour Hugo, et les délicats se plaisent de plus en plus à ses poèmes ultimes que les Richepin 448 LA NOUVELLE RELEVE et les Rostand estimaient sans doute négligeables dans leur for intérieur.Il est peut-être tôt pour que nous revenions à la poésie latine.Je ne suis pas plus révolutionnaire qu’un autre, mais, par amour des humanités, je rêve — ce n’est qu’un rêve de critique — que l’on délaisse pendant un siècle ces vieilles études et qu’ensuite on les redécouvre dans une nouvelle renaissance.Il va de soi qu’il faudrait aussi oublier tous les classiques français pour que l’expérience soit concluante, et pour ma part, je serais bien malheureux, si je ne pouvais ouvrir de temps en temps cet antipoète qu’est Boileau et ce précieux de La Bruyère.Un Nouveau Moyen-Age, prédisait Bardiæff, eh oui ! et une Nouvelle Renaissance ensuite.Berthelot Brunet L’IMPÉRIALISME DU ROMAN Les siècles passés écrivaient tout en vers.Les Français ont mis des rimes au décalogue et, dans leurs prières, des dévotes, qui n’ont jamais ouvert un livre de poésie, récitent les commandements de Dieu sans passer une seule de leurs rimes masculines.Pour nous, c’est le roman qui a remplacé la poésie, et tout est roman, 1 histoiie surtout, et plus souvent celle qui n’est pas roynancée que l’autre, l’histoire et la biographie.Le roman s’est assimilé les autres genres, il les a dévorés.J’ai tort d’en faire une caractéristique de notre temps, puisqu’à cet égard notre temps est aussi traditionnaliste qu’il l’est ailleurs.La maxime qui veut que l’histoire soit un étemel recommencement n’est pas toujours juste et, sous le soleil, il y a parfois du nouveau, mais l’histoire se plait souvent à recommencer ce qu’elle avait mal réussi.Les historiens de l’antiquité romançaient le plus qu’ils pouvaient et ces écrivains soigneux, soucieux de la forme, ne se gênaient guère pour le fond, si bien que l’his- L’IMPÉRIALISME DU ROMAN 449 toiie proprement dite ne date que d’une époque fort récente.Ce n’est pas dans Plutarque, ce n’est pas non plus dans Salluste, dans Tacite que l’on va chercher une vérité qui s’habillait trop.L’histoire alors s’habillait de discours, et les historiens étaient les nègres et les écrivains à gages des grands hommes, qui faisaient composer leurs discours cinquante, cent ou deux cents ans après leur mort.Notre Garneau, notre Rumilly furent plus scrupuleux, qui dépouillèrent au moins les comptes-rendus parlementaires.Un discours parlementaire ne révèle pas à coup sûr toute la vérité d une époque, et nous n’avons qu’à songer aux nôtres pour nous en convaincre, mais ils satisfont mieux notre supeistition de 1 exactitude et de l’authentique que les concicioyies des anciens.Ces réflexions peuvent servir de préambule à une analyse des Beethoven que la librairie nous présente, celui de Ludwig i et celui de Herriot * 2, voire celui de Romain Rolland.3 Assurément, ces modernes recherchent la vérité avec un scrupule et une minutie que ne connaissait pas saint Athanase par exemple, lorsqu’il écrivait sa Tentation de Saint-Antoine, je veux dire la Vie de saint Antoine, celui d’Egypte.Saint Athanase méprisait du reste, en bon rhéteur, cette exactitude et cette minutie et lorsqu’il parlait de vérité, c’était de vérité morale, plus importante.Nos biographes modernes savent bien qu’une bonne biographie ne peut être qu'une sorte de roman, le roman du vrai, si vous voulez.Ou encore les notes plus ou moins arrangées d’un roman, le commentaire.Une bonne biographie, c’est un roman écrit à la diable et qui se soucie moins de la composition, un roman où les réflexions et les remarques ne détonnent pas trop: Paul Bourget aurait écrit des biographies, qu’on lui pardonnerait peut- il) Editions de la Maison Française, New-York.(2) Editions Variétés, Montréal.(3) Ibid. 450 LA NOUVELLE RELÈVE être ses maximes psychologiques.L’on peut dire encore qu’une bonne biographie, ce qu’on appelle une bonne biographie est un roman défait et dont l’action se déroule dans un passé plus lointain, le plus souvent.Lisez Sainte-Beuve et ses Lundis.Le critique prend prétexte d’un livre, d’une publication quelconque pour faire revivre en romancier un personnage ou un autre des siècles révolus.Chez lui, on distingue fort bien l’évolution qui part de la note brute pour s’acheminer vers le roman.En ce sens, une biographie est, comme le Dieu de Renan, dans un roman qui n’est pas encore, mais qui sera.Maurois nous offre encore un autre exemple fort significatif.Il fait merveille dans la biographie, parce qu’il n’est qu’un demi-romancier et que le bon biographe est un demi-romancier.Pourquoi ne pas citer Anatole France, qui, toujours, fut meilleur critique et essayiste d’histoire que romancier.Ses Dieux ont soif, l’une de ses œuvres qui se lisent encore agréablement, ne sont qu’une biographie romancée, dont l’occasion a été, comme pour un Goncourt, la vue de quelques estampes du temps.C’est le comte de Caylus et ses romans qui lui ont inspiré son Jérome Coignard et ses Rôtisseries.Critique, histoire: Anatole France lit Ferdinand Fabre et ses romans de vie cléricale et tout de suite, au lieu d’en faire une courte critique, il écrit un en marge à demi-historique, comme le fera plus simplement plus tard Jules Lemaître, et nous avons son Histoire contemporaine, dont les personnages sortent de la boutique du romancier auvergnat; il lit Tôpfer, et il nous donne Sylvestre Bonnard.Rappelez-vous aussi Maurice Barrés, l’un des grands biographes de la littérature française, avec son hérésiarque de la Colline inspirée, avec son Renan des œuvres égotistes, avec son Greco, voire avec ses Déracinés, beaucoup plus biographies que roman.L’histoire fut reine à une époque pas très éloignée de nous, pour ne pas parler de sa tyrannie, elle fut reine, L’IMPÉRIALISME DU ROMAN 451 et le roman lui disputa diablement sa royauté.Ils se marièrent et nous eûmes ces jolis bâtards qui encombrent nos librairies.Les meilleurs sont touchés, et Mauriac lui-même, après une Vie le Jésus, nous donne une Angèle de Foligno: où est le roman, dans cette ceuvre, où est l'histoire ?Dans mille ans, lorsqu’on voudra écrire la vie du curé d’Ars, je me demande si, parmi les sources, on n’acceptera pas tel curé de Bernanos et tel chapitre des Jeux de l’enfer et du ciel de Ghéon.Que nous importe, si les livres sont bons ?La librairie canadienne et la librairie américaine nous ont justement offert les Beethoven de Romain Rolland, de Ludwig et d’Edouard Herriot, biographies célèbres et notoires qui peuvent passer pour des modèles du genre.Pour le livre de Romain Rolland, je ne m’incline pas volontiers.Non que je n’aime pas Romain Rolland, si son style me parait trop souvent commun.Cependant j’ai deux raisons pour ne point faire grand cas de son petit Beethoven.D’abord, il y a le ton pâmé, le ton trop vieux qui me déplaît.Ce ton me déplaît parce que malgré moi, je songe à la religiosité de ces jeunes filles dont le goût pour la musique est parent de leur goût des églises pieuses.Elles vont à la musique comme elles vont à la messe, les mains jointes, et un chapelet enroulé au poignet.Elles parlent de Beethoven comme elles parleraient de Notre-Dame-de-Fatima et elles prononcent le nom de Jules Massen et comme s’il s’agissait de la Petite Thérèse.Je sais bien que Beethoven était un dieu, mais ce dieu se plaisait à des manières de rustre, et, chez Romain Rolland, je vois mal le visage brun de barbe et rasé d’avant-hier qu’il montrait à ses belles écouteuses.J’aime beaucoup les images d’Epinal, à condition que l’on ne me les fasse pas voir et qu’on ne me les présente d’un visage ruisselant de larmes.D’autant que Romain Rolland a refait un autre Beethoven,, délicieux celui-là, et c’est le musicien de Jean-Christophe, un livre qui se dit un roman et qui est le 452 LA NOUVELLE RELÈVE I S modèle d’une biographie romancée et que je range, sans me soucier des classifications ordinaires, à côté du Shelley de Maurois et de son Byron.Justement, parlant de tous ces Beethovent il faut citer le Byron de Maurois.Il faut le citer pour indiquer comme il faut traiter ces vies de romantiques.Edouard Herriot pas plus que Ludwig et surtout que Romain Rolland, n’a songé à l’ironie, je ne sais s’ils ont souri une seule fois en nous montrant leur héros.C’est pourtant la seule façon de bien faire voir les romantiques.Il est vrai que Maurois avait la partie belle et que Byron a laissé des lettres, un journal surtout et des mots qui font prévoir le meilleur Nietzsche, je veux dire ce qu’il y a de Chamfort dans Nietzsche, ce sarcasme infiniment spirituel, cette critique méphistophélique qui, pour nous, est ravissante.Ludwig, Herriot auraient fait plus état de la correspondance, des cahiers de conversation de Beethoven, ils en auraient mieux placé les extraits dans leurs livies que nous aurions un Beethoven beaucoup plus vivant, probablement plus exact.Dans Ludwig, je vois presque une Beethoven kantien, le romantisme est pris trop au sérieux.Chez Herriot, il y a plus de fraîcheur et son Beethoven républicain, son Beethoven de la révolution fleurie et toute jeune fait sans doute songer de loin aux chapitres juvéniles de la Chartreuse, lorsque Stendhal nous décrit l’entrée et le séjour à Milan des soldats de Napoléon, lorsque la République n’était pas encore morte.Dans ces pages, Herriot montre à coup sûr un joli j talent, eh oui ! un joli talent, mais il se souvient trop qu’il a été professeur et les morceaux de bravoure abondent sans tempérance.Il recommence Madame de Réca-mier et ce style ne reste pas jeune aussi longtemps que la maîtresse platonique de Chateaubriand.Au reste, Herriot se montre par trop bénisseur et, s’il a la larme moins allemande que Romain Rolland, il pleure trop.Vous savez que les professeurs laïcs français ont presque tous manqué leur vocation et qu’Edouard Herriot avait voulu L’IMPÉRIALISME DU ROMAN 4f)3 naguère, dans un Rancé de sa façon faire plus prêtre que le prêtre, dans l’espèce Henri Bremond, dont l’Abbé Tampéte avait choisi plutôt que Ponction, la méchanceté ecclésiastique, et qui était fort savoureuse.^ Le livre n’en est moins de lecture fort agréable dans son académisme, et il y a une véritable sensibilité, ici et là, et surtout lorsque l’historien parle des jeunes généraux de la République, qu’il aime presqu’autant que les musiciens.Ce qui me déplait, ce sont les analyses des sonates ou des symphonies.Le danger d’une vie de musicien, c est que l’on tombe dans la musique à programmes, et ces commentaires sont le programme des symphonies et des sonates.Je n’en ai pas besoin.Pour Ludwig, c’est un maître du genre, mais Dieu que c’est allemand.Ce sérieux ! Cette sensibilité ! Elle n’a pas la nuance de la sensibilité plus fraîche d’Edouard Herriot, mais comme il est déplaisant d avoir ainsi le cœur sous la main constamment, surtout si le jardin philosophique sert à toutes sauces.Malgré moi, je songe aux vies romancées de Voltaire, qui en faisait des tragédies en prose, des tragédies selon les règles.Le Beethoven de Ludwig est souvent une drame allemand selon les règles.Et, comme c’est sérieux ! (la traduction y est peut-être pour quelque chose du reste).Je reprends presque tout de suite la merveilleuse Vie du docteur Johnson, ce chef-d’œuvre sans le vouloir qui, merveilleusement et sans le vouloir, fait rire de son héros, ce gros anglais machiavéliquement conformiste et qui est un précurseur d’un autre légimiste scolaire et pompeux et doctrinaire en diable, Charles Maurras.Au fait, ce Maurras a écrit les Amants de Venise, dont les enguelades et la mauvaise humeur classique sont beaucoup plus savoureuses que l’enthousiasme de Ludwig.Ces livres d’Edouard Herriot et de Ludwig n en sont pas moins passionnants.On reste sur son appétit, on est mal à l’aise, on rêve à un Maurois qui écrirait un Beethoven ou même un Lacretelle (je ne dis pas Pourtalès, qui 454 LA NOUVELLE RELÈVE a du talent, et plus dans ses vies que dans ses romans, mais qui rœ ;e trop sérieux encore), et, en attendant, on interrompt sa lecture, pour songer à un autre Beethoven, qui transparait néanmoins dans les livres que nous lisons.On voudrait mieux, mais on a déjcà quelque chose.Ce n’est pas tous les jours qu’écrivent les Newman.Newman est à mon sens un des plus grands biographes qui soient.Ses pères, dont on devrait bien rééditer quelques-uns à l’occasion du centenaire de sa conversation, sont les plus belles vies que je sache, subtiles et nuancées à souhait.Sont-elles vraies ?Je n’en sais rien, mais qu’importe ?Que conclure ?Disons que le Beethoven de Romain Rolland est un Beethoven allemand, que Ludwig en a écrit le commentaire et que le Français Edouard Herriot a fait un lundi en trois cents pages sur ces deux ouvrages.Par malheur, Edouard Herriot est un Sainte-Beuve qui connaît trop la musique et ça parait.Il connaît trop la musique et il a été professeur plus longtemps que Sainte-Beuve, et ça parait encore.Mais que de fraîcheur pourtant encore, que de fraîcheur dans les sentiments et même dans les allusions politiques ! Ajoutez que son livre nous repose des ouvrages trop bâclés.Berthelot Brunet UN JOURNALISTE QUI SE FAIT ROMANCIER Les éditions françaises d’Amérique ne publient pas des chefs-d’œuvre tous les jours.Je n’aime pas plus que ça mes confrères de Laurentie et je n’estime pas que nous ayons pris encore place parmi le concert des grandes nations littéraires, mais Gabriille Roy sait à coup sûr mieux écrire le roman que Th imas Kernan, l’auteur de l'Etoile du matin,1 devoir d’écoi er ou devoir de journa- (i) Editions de la Maison Française.i UN JOURNALISTE QUI- SE FAIT ROMANCIER 455 liste: du reste, souvent le journaliste qui se met à écrire d’autre chose que la nouvelle reste gauche, emban-assé, il n’est pas plus conteur, il n’est pas plus poète, il n’est pas plus écrivain que son confrère le notaire, qui lui aussi rédige, mais ce sont des contrats de vente ou de mariage.Thomas Kernan, dont je ne sais au surplus s’il était journaliste, avait un bon sujet, celui de Y Isolée de René Bazin: les religieux chassés de leur couvent et perdus dans le siècle.Bazin présentait une sœur qui devenait fille de joie, conséquence des persécutions de Combes et de Waldeck-Rousseau, ce qui montrait de façon assez comique la vertu précaire de son héroïne, mais, pour ridicules que fût l’expression des beaux sentiments, le roman était touchant au demeurant, comme ces vieux récits sensibles d’autrefois.C’est la persécution allemande qui est le sujet de Kernan.Hitler qui chasse de leurs monastères les religieux allemands pour s’emparer de leurs biens.Ici encore, il y avait un, excellent prétexte à satires et à considérations émouvantes.Or, comme Bazin, en voulant trop bien faire, l’écrivain yankee en met trop.Et il en met à l’américaine.L’un de ces héros fait plus ou moins de la contrebande de devises; il fraude la loi en tout cas.C’est donc avouer que le Führer avait raison, lorsqu’il affirmait que prêtres et sœurs étaient des Allemands qui ne voulaient pas se soumettre aux lois de leur pays, comme Bazin, en laissant succomber son Isolée, continuait tout simplement la*Religieuse de Diderot, qui prétendait que les nonnes entraient au couvent sans vocation.Une sœur qui devient boule de suif montre une curieuse vocation.Qui veut trop prouver.Songez à un romancier canadien qui voudrait nous toucher par l’héroïsme des embusqués qui prennent le bois.La fin du roman est fameuse et apocalyptique, et j’ai pensé aux Quatre chevaliers de VApocalypse de Blasco Ibanez, célèbre romancier de l’autre guerre.A YEtoile du matin je préfère, ma foi, La Chesnaie de 456 LA NOUVELLE RELÈVE -.Rex Desmarchais qui, permettez-moi le calembour, se montrait presque rexiste pour le Canada.Qu'on publie donc des romans de paix, maintenant ! Berthelot Brunet CHITALPUR, TERRE DU PASSÉ S par Paul Jour de.Quoique cette immense contrée ait été assez à la mode depuis quelques années, et qu’elle ait fait le sujet de bien des controverses, de nouvelles pages de documentation et d’histoire sur la « Péninsule » sont toujours d’actualité.La civilisation hindoue est si opposée à la nôtre, que des vues éclairées sur le sujet passionnent le lecteur le moins ; épris de ces questions.En termes très simples, M.Jourde nous indique les différences de conception de la vie, par rapport à l’hérédité et aux coutumes, qui se rencontre aux Indes: « L’Inde est une contrée purement tropicale ; le nivellement des clas- ; ses et des individus, la standardisation mondiale, ne font qu’effleurer ses institutions millénaires.Libéré depuis de longs siècles de son principal élément modérateur — le bouddhisme aux conceptions relativement occidentales — l’immense pays s’est abandonné à son mélange oriental de fanatisme et de fantaisie ».C’est ce fond de « fanatisme » et de « fantaisie » qui attire tout occidental, un tant soit peu conscient de cet état des choses.L’auteur ne juge pas, il constate et explique les faits.Il est réellement en mesure de le faire, ayant séjourné à plusieurs reprises aux Indes, et possédant une grande compréhension de l’esprit de l’Orient, comme le fait remarquer le Maharajah Kumar Jit Singh de Kapurtala, l’auteur de la préface.Cette louange a d’autant plus de valeur, qu’elle est exprimée par un oriental même.Le livre de Paul Jourde est de toute évidence un ouvrage nécessaire à la compréhension de la mentalité hindoue.Jacques Mathieu — 1.Parizeau, 1945, Montréal. Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle Relève Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028
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