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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Janvier
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1946-01, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE RELEVE Gabriel Marcel — Philosophie de l’épuration 559 Pierre Seghers — Poésie contemporaine 589 Daniel-Rops — Saint Bernard et son message (II) .597 Edouard Montpetit — Quantité et qualité (II et fin) 618 CHRONIQUES La Musique: Henri Rovennaz: Le gala de VZJniver8ité de Montréal — Les Concerts symphoniques — La Petite Symphonie — Jeune Poésie: Claude Rousseau: L'Ange — Petits riens ou petits doigts — Les Livres: P.S.: La pécheresse préférée — Berthelot Brunet: Philosophie — Jacques Mathieu: Les confessions sans pénitence par Georges Duhamel — B.B.: La vie toute de grâce de Jeanne Mance.Janvier, vol.IV, no 7 35 cents MONTRÉAL 1946 fëy bibUothequb DE LA NOUVELLE RELÈVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise L-e numéro : 35 cents [/abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.00 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.H Arbour 3924.Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa.Vient de paraître.PA H IZ EAU Architecte 28 reproductions Introduction par M.-A.COUTURIER Collection "Art Vivant$1.25 HONORE DE BALZAC IME TÉNÉBREUSE AFFAIRE Roman historique Couverture en quatre couleurs: $1.00 LA NOUVELL Janvier 1946 PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION Contribution à une théorie de l’hypocrisie dans l’ordre politique On m’aurait probablement surpris si on était venu me dire, il y a quelques mois, que je serais amené à prendre l’épuration comme objet de réflexion et à m’efforcer d’en dégager la philosophie.C’est que l’ampleur et la gravité du phénomène ne pouvaient guère être mesurées à l’avance.On n’était pas forcé de se douter qu’une opération de salut public se transformerait rapidement en une maladie du corps social ; pourtant, c’est bien à cette transformation, à cette dégénérescence qu’il nous a été réservé d’assister.Je m’abstiendrai, bien entendu, de relater des faits qui sont connus de tous; je me propose seulement de porter à la lumière de la réflexion un processus qui intéresse au premier chef le destin même de la communauté française.Car c’est l’unité même de celle-ci qui est en péril.Et à l’heure où je rédige ce texte, nous ne pouvons savoir au juste comment elle pourra être établie.v foJxJV/ itf.qçnéro 7 * Reproduction, totale ou partielle interdite. 560 LA NOUVELLE RELÈVE * * * Théoriquement on pouvait concevoir que le problème de l'épuration se posât en termes relativement simples au lendemain de la libération.La France retrouvait, sinon d’emblée et d’un seul coup, tout au moins par étapes, sa souveraineté: il était indispensable qu’elle éliminât au plus vite, ou, ce qui revient au même, qu’elle réduisît à une impuissance absolue des traîtres qui, sous l’occupation, et parce qu’ils faisaient systématiquement le jeu de l’ennemi, avaient été maintenus en fonction ou même promus aux dignités les plus hautes.Ceci s’imposait d’autant plus que la guerre n’était pas terminée.Même si l’on admet que certains aient été parfois enclins à exagérer les ravages de la cinquième colonne, il est trop clair que ces traîtres laissés en liberté pouvaient encore de mille manières servir efficacement un ennemi résolu à lutter jusqu’au bout et dont la défaite définitive entraînerait la ruine de toutes leurs espérances.On était donc parfaitement fondé à dire que poursuivre et châtier ces traîtres était une façon, et non la moins efficace, de mener la guerre contre l’ennemi commun.Ceci entraînait pour corollaire la nécessité de faire vite et de frapper d’abord les grands coupables.Si on tardait en effet à sévir contre ceux-ci, on leur laissait du même coup la possibilité de se camoufler et d’échapper au châtiment; mais, d’autre part, ce retard était inévitable si on commettait l’erreur d’instruire simultanément une infinité de procès PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 561 dont beaucoup étaient bien loin de présenter le caractère que je viens de relever; on aboutissait par là, forcément, à un embouteillage qui ne pouvait en fin de compte être que favorable à ceux-là même qu’il aurait fallu punir d’abord.D’autant qu’on risquait de développer dans l’opinion un état de fatigue et de scepticisme manifestement préjudiciable au résultat qu’on prétendait obtenir.Il est à peine besoin de rappeler que cette grave erreur préliminaire ne fut point évitée.Au premier rang des traîtres qualifiés — je reviendrai dans un instant sur le sens précis qu’il y a lieu de donner ici au mot trahison — il convenait bien entendu de ranger les délateurs dont le nombre, pendant cette affreuse période, a dépassé tout ce que les plus pessimistes auraient pu imaginer, et semble avoir surpris nos ennemis eux-mêmes.Remarquons, dès à présent, qu’il y‘avait quelque chose d’absurde et de scandaleux, au moment où on entendait frapper les délateurs, à faire soi-même appel à la délation.« Rien de commun, rétorquera-t-on peut-être, entre une délation qui s’exerce au bénéfice de l’ennemi et des dénonciations destinées à éclairer un gouvernement légitime et souverain ».Il n’est pas certain que cette réponse soit décisive.En premier lieu, la délation, de quelque façon qu’elle se justifie, a en soi quelque chose d’abject; de plus, il y a toutes les raisons de supposer que beaucoup de délateurs du premier type se sont mués en délateurs de la seconde catégorie: n’y avait-il pas là, en effet, 562 LA NOUVELLE RELÈVE pour eux, une chance de se racheter ?Mais est-il sage de compter sur une infection pour lutter contre une autre infection ?Enfin — et par là nous nous rapprochons des graves problèmes sur lesquels nous aurons à réfléchir — le milicien délateur de 1942 ou 1943 pouvait prétendre que son activité s’exerçait au service d’un gouvernement légitime et dans le sens prescrit par ce dernier, pour autant qu’une presse et une radio asservies lui donnaient à croire que le Maréchal avait, pour le plus grand bien de la France, résolu de pratiquer une politique de collaboration avec l’occupant.Qu’on ne vienne pas dire ici: l’argument se retourne contre le Maréchal.La question n’est pas là; ce qu’il faut simplement noter, c’est que le milicien de bonne foi pouvait croire qu’en dénonçant des résistants, il se comportait en bon citoyen.Aberration, certes; mais reconnaissons qu’admettre et encourager la délation où que ce soit, c’est donner indirectement des arguments à ceux qui y ont recouru dans tous les autres cas.La conclusion est nette, et elle est négative : c’est qu’un gouvernement digne de ce nom doit s’interdire de faire appel à la délation — sous aucun prétexte.Cette conclusion peut paraître aujourd’hui subversive, mais je pense qu’elle n’aurait choqué personne en France au début de ce siècle, et ceci permet de mesurer le chemin parcouru.Il convient toutefois de revenir maintenant sur la façon dont ont été présentées plus haut les données du problème qui nous occupe; il y a là une simplification outrageuse qui ne permet même pas PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 563 de poser la question véritable.J’ai pu paraître supposer, en effet, que le mot trahison avait ici sa signification habituelle et qu’il désignait un fait transparent à la réflexion.Or il n’en est pas absolument ainsi.Je dis: pas absolument.Nul doute qu’il y ait eu des traîtres au sens précis, c’est-à-dire des Français qui, par intérêt, parce que d’une façon quelconque ils étaient payés par lui pour faire ce métier, aient accepté de se mettre directement au service de l’ennemi.Il est même à craindre que ces traîtres n’aient été nombreux.Cependant la plupart de ceux qui ont été traduits devant les tribunaux et la quasi totalité des épurés ne peuvent vraisemblablement être rangés dans cette catégorie.En fait, il a existé un gouvernement français pendant l’occupation, même si ce gouvernement, comme il est trop certain, a été entraîné à perdre de plus en plus complètement son autonomie et à faire de plus en plus aveuglément ou de plus en plus cyniquement le jeu des Allemands.Le problème de l’épuration commence à se poser à partir du moment où la France rendue à elle-même (je dis la France, je ne dis pas son gouvernement, la formule serait trop étroite) prétend éliminer ou réduire à une impuissance absolue tous ceux qui d’une manière quelconque, ont collaboré avec le gouvernement français établi pendant l’occupation, ce gouvernement étant lui-même regardé comme traître.On se donne ici un postulat qui peut être énoncé comme suit: qui- J 564 LA NOUVELLE RELÈVE conque a accepté de servir des traîtres ou de collaborer avec eux s’est lui-même rendu coupable de trahison.Reste à se demander quelles sont les implications d’une position semblable, et si elles correspondent à la réalité, ce dernier terme étant lui-même à définir.On peut imaginer, en reconstruisant l’histoire, un cas limite où la proposition énoncée plus haut se révélerait à la fois historiquement et moralement acceptable: c’est le cas où l’Allemagne, victorieuse en juin 40, aurait elle-même instauré un gouvernement composé de personnalités connues par leurs sentiments germanophiles, et qui se serait présenté à tout esprit de bonne foi comme étant appelé à se faire l’instrument docile de ses maîtres étrangers: disons, pour fixer les idées: un gouvernement Brinon, Luchaire, Benoît-Mé-chin.Je suppose, sans pouvoir l’affirmer, que le gouvernement Quisling s’est présenté ainsi devant l’opinion norvégienne.Dans ce cas limite, on pourra à vrai dire encore concevoir que des Français aient pu croire agir en conformité avec l’intérêt de leur pays en se soumettant à ce gouvernement esclave.Mais il faudra ajouter aussitôt que ces Français, même sincères, se trouvaient à agir comme si la France n’existait plus ; bien plus, que par leur attitude, par leur action, ils auraient contribué à sceller l’acte d’abdication de leur pays et participé à ce qu’on peut appeler indifféremment un reniement ou un suicide. PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 565 Mais ce cas limite est étrangement différent de ce qu’a été réellement la situation de la France au lendemain de l’armistice.Une remarque importante s’impose ici : il n’y a pas à se demander si le Maréchal n’avait pas, depuis longtemps, ourdi avec l’ennemi une sorte de complot destiné à préparer à la fois l’instauration d’un régime d’autorité à son bénéfice, et la mainmise de l’Allemagne sur la France.Admettons que les historiens de l’avenir arrivent à faire la preuve de ce complot, celle-ci ne pourra être administrée que grâce à la découverte de documents nouveaux qui étaient ignorés lorsque l’armistice fut conclu, et dont l’existence ne pouvait être supposée, sauf de quelques initiés: ajoutons que ces initiés étaient en fait pour la plupart des sectaires dont les assertions ou les conjectures ne pouvaient inspirer qu’une confiance mitigée à ceux qui ne partageaient pas leurs convictions politiques.Si donc on entend juger avec un minimum d’équité, il convient de se référer non point du tout à une réalité objective d’ailleurs hypothétique du cas Pétain, mais à l’aspect qu’a pu présenter la situation aux yeux de millions de Français de bonne foi.Tout d’abord, l’armistice ne pouvait, sur le moment, être interprété comme trahison par ceux qui avaient assisté soit au désastre militaire lui-même, soit à ses répercussions sur toute l’étendue du territoire; des millions de Français étaient fondés à inférer de ce qu’ils avaient vu qu’il était vain d’espérer prolonger plus longtemps la résis- te 566 LA NOUVELLE RELÈVE tance sur le terrain militaire.Souvenons-nous d’ailleurs que le Maréchal jouissait encore à cette époque d’une autorité morale pratiquement incontestée; il suffisait donc qu’il déclarât nécessaire de cesser le combat pour que la grande majorité des Français se ralliât aussitôt à sa façon de voir.On a pu par la suite, s’appliquer à démontrer, en s’appuyant notamment sur le témoignage de Poincaré, que cette autorité était en partie usurpée : cela ne signifie pas qu’elle fût inexistante.Ajoutons que les combattants de Verdun ne se sont pour la plupart nullement laissé convaincre par cette argumentation à visées rétrospectives.Bref, en supposant même que, dans la réalité cachée des faits, le gouvernement Pétain ait été un gouvernement de trahison, il n’a nullement pu apparaître tel, lors de l’armistice, aux Français qui n’étaient pas animés d’une volonté de résistance à tout prix ; et on peut penser d’autre part que cette volonté elle-même ne pouvait animer que ceux qui opposaient une fin de non recevoir à des arguments dont la valeur était pourtant difficile à contester.C’est ainsi que ceux qui purent croire à la défaite prochaine de l’Angleterre, bien que l’événement leur ait donné tort, purent, au moins pendant quelques semaines, prétendre que les vraisemblances étaient de leur côté.Nous savons aujourd’hui qu’immédiatement après Dunkerque, l’Angleterre aurait été dans l’impossibilité absolue de faire face à une invasion.Il n’y a pas de sens, d’autre part, à arguer rétrospectivement de l’invincibilité séculaire de l’Angleterre car PHILOSOPHIE DE L'ÉPURATION 567 toute la question était justement de savoir, en 1940, si l’Angleterre n’était pas dégénérée; et c’est ce dont l’événement seul pouvait décider.Il est donc tout à fait déraisonnable de prétendre que ceux qui crurent trouver à l’origine, dans le gouvernement du Maréchal, un gouvernement français authentique, se comportèrent comme des traîtres.Rappelons d’ailleurs que, sur le plan du droit constitutionnel lui-même, ce gouvernement pouvait être tenu pour légitime après le vote de l’Assemblée.Certes, il fut amené presque aussitôt à dépasser le mandat initial que l’Assemblée lui avait décerné, mais la situation rendait ce dépassement inévitable.Certes, nous voyons aujourd’hui distinctement que ce fut une double erreur de croire à la solidité morale du Maréchal ou, plus exactement, à la consistance de son personnage, et de mettre en doute la force de résistance du peuple anglais.Mais il faut bien reconnaître que c’est parce que nous sommes instruits par l’événement que cette erreur est pour nous manifeste.Il convient cependant de s’arrêter un instant ici pour envisager une objection qui ne peut guère manquer de se produire.« Accordons que l’événement à venir ait été réellement incertain en 1940, et n’ait pu donner lieu qu’à des conjectures plus ou moins probables, peut-être même à un pari: ce qui échappait à toute incertitude, ce qui transcendait le cours imprévisible du devenir, c’était un ensemble d’impératifs qui se dégageaient immédiatement pour une conscience droite: un pou- I 568 LA NOUVELLE RELÈVE voir qui avait accepté de négocier avec Hitler se niait du même coup en tant que pouvoir national.Une semblable négociation équivalait à une pac-tisation et même, en fin de compte, à une trahison dont les conséquences effroyables ne pouvaient manquer d’apparaître progressivement sur tous les plans ; et quiconque, de près ou de loin, participait au gouvernement qui s’était engagé dans cette voie, se trouvait du même coup avoir part à cette trahison.» Mais la pétition de principe est ici manifeste.Les patriotes qui ont cru au Maréchal ont justement été convaincus que l’armistice n’impliquait nullement cette pactisation ou, a fortiori, cette trahison : beaucoup d’entre eux ont été persuadés que, sous le couvert d’un accord superficiel, la France pourrait garder certains atouts qui lui permettraient non seulement d’assurer son relèvement, mais éventuellement de reprendre les armes.Qu’il y ait eu là une grave erreur d’appréciation, c’est ce que, pour ma part, je me garderai de contester; mais on ne voit aucunement que cet aveuglement soit par lui-même passible d’une condamnation sur le plan moral.Quant à ceux qui, dans une perspective assez différente, crurent que cet accord pouvait préparer la voie à une réconciliation franco-allemande, bien que leur erreur ait été plus grave encore que la précédente, peut-on affirmer qu’ils aient pensé en traîtres ?Il paraît difficile de le soutenir; il n’était pas interdit, au départ et en principe, de PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 569 chercher comment les deux pays pourraient mettre fin à un état d’hostilité réciproque qui, en trois-quarts de siècles avait abouti à trois guerres ruineuses.L’aberration n’a-t-elle pas surtout consisté à croire possible, soit de trouver dans l’Allemagne hitlérienne les points d’appui nécessaires pour un tel rapprochement, soit par la conclusion même de l’accord, d’amener l’Allemagne à résipiscence, et de l’inciter à éliminer le virus hitlérien ?Personnellement j’ai toujours pensé que de tels espoirs confinaient au délire, mais je ne pense pas qu’ils aient été criminels.Sur le plan national, le crime eût consisté à faire table rase de l’intérêt français; on ne voit pas que ce reproche puisse être sérieusement adressé à ceux qui crurent sincèrement que l’intérêt vital de la France comportait ce rapprochement.Sincèrement, dis-je; et ceci veut dire abstraction faite de tout intérêt strictement personnel.Il est en effet tout-à-fait impossible de porter le même jugement sur des hommes qui, obéissant à un patriotisme d’ailleurs mal compris, travaillèrent au rapprochement franco-allemand, et sur ceux qui y virent avant tout une occasion de faire fortune ou d’assouvir leur ambition.En appliquant aux uns et aux autres une même étiquette infamante, on introduit dans le débat un principe de confusion funeste, comme il arrive invariablement quand on raisonne sur les choses humaines à partir d’une abstraction.Il faut déclarer tout net qu’en faisant table rase de cette distinction, on s’engage sur le chemin de l’iniquité.Le jugement sévère qu’il convient, 570 LA NOUVELLE RELÈVE j’en demeure entièrement d’accord, de porter même sur les esprits chimériques qui crurent possible en 1940 une réconciliation franco-allemande, intervient sur le plan intellectuel beaucoup plutôt que sur le plan moral.Mais nous demandera-t-on sans doute, ne faites-vous pas abstraction, continuellement et de la façon la moins légitime, de ce qu’on pourrait appeler la courbure de l’événement ?Une attitude de confiance envers le Maréchal, qui pouvait être sinon justifiée, au moins excusable en juin 40, devait, par la suite, perdre toute justification, et cela soit qu’on admette que la trahison de Pétain, déjà consommée à l’origine, mais encore malaisément discernable, devait enfin éclater à tous les yeux, soit qu’on reconnaisse simplement que lui-même, après ne s’être rendu coupable à l’origine que d’une erreur de pronostic, et peut-être aussi d’une capitulation prématurée, imputable à son défaitisme foncier, devait, à la longue, être pris dans un engrenage tel que la trahison manifeste couronnerait enfin cette espèce de dialectique vécue.Dans ces conditions, il n’y a pas à juger dans un absolu intemporel l’adhésion ou la soumission de telle personnalité déterminée à la politique de Pétain, mais la courbe de cette attitude en fonction de la courbe de cette même politique.Ceci est certainement tout-à-fait exact; encore faut-il marquer cependant que ce qu’on entend par politique de Pétain ne correspond vraisemblablement pas à une idée distincte.Si l’on veut penser ici avec rigueur, il importe de considérer séparément: PHILOSOPHIE DE L’EPURATION 571 1°—l’idée initiale que Pétain s’est faite de la politique à suivre, et il faudrait ici, nous le savons, remonter à la période antérieure à l’armistice.Mais nous avons vu que cette idée n’ayant pu être communiquée qu’à un tout petit nombre d’intimes ou de complices, n’a pas à entrer ici en ligne de compte.2°—les transformations de plus en plus visibles que cette idée n’a pu manquer de subir dans l’esprit du Maréchal.3°—le profil suivant lequel cette politique s’est présentée à l’observateur impartial à partir du moment où le Maréchal s’est vu imposer, par l’occupant des concours dont, à l’origine, il ne voulait pas.4°—l’image que se sont faite des intentions profondes ou des arrières-pensées du Maréchal des hommes qui n’avaient sans doute reçu de lui aucune confidence précise, mais qui gardaient en lui une confiance invincible, cette image pouvant être assimilée à un véritable objet de foi.L’analyse pourrait être poussée beaucoup plus loin encore; mais ces indications suffisent à monter avec quelles précautions il convient d’aborder l’étude de chaque cas particulier si l’on prétend juger équitablement l’attitude adoptée à telle époque par telle personnalité déterminée.La première question du point de vue moral ne con-siste-t-elle pas à se demander quelle part a eue, dans cette attitude, un loyalisme d’essence chevaleresque qu’on peut juger ingénu et même anachronique, mais dont il paraît tout-à-fait illégi- 572 LA NOUVELLE RELÈVE time de contester la noblesse foncière.J’entends bien: on rétorquera qu’il y a à considérer non point l’attitude elle-même, mais la cause qui, en dernière analyse, se trouvait coïncider avec celle de l’ennemi : puisque les Allemands maintenaient Pétain au pouvoir quand il leur aurait été si facile de se débarrasser de lui, c’est que Pétain leur était utile, ne fût-ce que par son prestige, par l’autorité morale dont il disposait, etc.; donc, le servir, lui, c’était en fait servir les Allemands.Ce raisonnement, je dois le dire, m’a paru et me paraît encore aujourd’hui d’une très grande force.Ne faut-il pas tenter cependant si l’on veut être tout-à-fait équitable, d’imaginer la réponse qu’étaient enclins à y faire ceux dont on entend juger la conduite ?« Il ne s’agissait au fond pas tant pour nous de la personnalité psychologique du Maréchal que de son rôle en tant qu’incarnation de l’unité française: nous avons pensé qu’il était le seul à pouvoir représenter cette unité en présence des factions toutes inféodées à l’étranger, dont l’action, contraire en principe, mais convergente en fait, ne pouvait à la longue qu’entraîner la France dans la guerre civile.C/est cette pensée de la guerre civile à éviter à tout prix qui nous a constamment guidés.» Il convient, je crois, de reconnaître ce que l’argument a à la fois de fort et de faible.Théoriquement il est fort, et les événements récents tendent à le montrer.On ne peut guère contester PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 573 que l’action des radios étrangères en particulier n’ait contribué à répandre des semences de guerre civile.Malheureusement, si on considère l’argument non pas en lui-même, mais par rapport aux données historiques, il perd la plus grande partie de sa valeur.Tout d’abord, et ceci est capital, à partir du moment où il existait une France libre, fût-elle même au début un simple noyau, le chef de l’Etat français ne pouvait en aucune façon prétendre représenter l’unité française, à moins qu’entre lui et la France libre ne s’établît une collaboration manifeste.Mais d’autre part, la présence de l’occupant suffisait à rendre cette collaboration impossible; elle ne pouvait être, et elle ne fut en fait pendant quelque temps qu’un objet de foi pour quelques optimistes impénitents.Mais peu à peu, la position prise par le Maréchal et son gouvernement devait montrer clairement que cette entente n’existait pas.Dans ces conditions, le Maréchal était voué à devenir de plus en plus visiblement prisonnier de la plus dangereuse des factions étrangères, la faction allemande.L’appui qu’il devait donner en 1944 à la propagande d’un Henriot suffit à le prouver.Sur ce point l’événement a donc infligé un démenti éclatant aux espérances des pétinistes nationaux.Toutefois ceux-ci peuvent ne pas se tenir encore pour battus et hasarder l’observation suivante : si nous avions été assez nombreux et assez forts, n’aurions-nous pas pu apporter au Maréchal le soutien qui lui a justement fait défaut ? 574 LA NOUVELLE RELÈVE et n’est-ce pas précisément parce que ce soutien lui a manqué qu’il est, en fait, devenu prisonnier des collaborateurs, c’est-à-dire de l’ennemi ?Tout ce qu’on peut retenir de cet argument, me semble-t-il, c’est ceci : il est certain que plus la résistance a tendu à s’organiser et à prendre des formes terroristes à l’intérieur du pays, plus une politique de finasserie envers l’ennemi s’est avérée impraticable ; dans ces conditions, les hommes de la résistance n’ont peut-être pas tout-à-fait le droit d’affirmer que cette politique était vouée à l’échec en tout état de cause, puisque cet échec, c’est en partie eux-mêmes qui l’ont provoqué.Il convient cependant d’ajouter, à l’appui de la thèse de la résistance, que cette politique, en admettant même qu’elle fût susceptible de donner certains résultats positifs au cas où elle n’aurait pas été battue en brèche par la résistance, ne pouvait se développer sans une complicité de plus en plus effective et de plus en plus déshonorante avec les méthodes de l’ennemi : c’est ainsi, pour prendre un exemple particulier, que rien ne peut permettre d’absoudre la promulgation de lois raciales par un gouvernement qui se prétendait français.Il était élémentaire de contraindre l’ennemi sur ce point à prendre lui-même toutes les initiatives; et c’est là un des points où la thèse pétiniste apparaît le plus insoutenable.Mais tout ceci n’empêche que des hommes d’un patriotisme éprouvé aient pu être sincèrement convaincus qu’ils servaient la France et l’u- PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 575 nité française en gardant leur foi à la personne du chef de l’Etat.Si grave en elle-même, si lourde de conséquences funestes qu’ait été l’erreur d’appréciation dont ils se sont rendus coupables, surtout peut-être en méconnaissant l’immense portée morale et historique du gaullisme, on ne voit pas qu’il y ait un sens quelconque à prétendre que ces hommes doivent faire l’objet d’une épuration; car ce mot n’est applicable que là où le vouloir lui-même s’est trouvé infecté en son principe.On le voit d’autant moins qu’il suffit, nous allons maintenant avoir à le constater, de songer au passé de beaucoup d’épurateurs pour se rendre compte qu’ils se sont naguère rendus coupables d’erreurs pour le moins aussi graves, et dont les suites n’ont pas été moins désastreuses pour le pays.NV Si nous avons le courage de revenir sur la discussion qui précède, nous devrons en effet reconnaître qu’elle se révèle déficiente sur un point essentiel : qu’est-ce que cette France qui prétend éliminer de son sein les traîtres et les délateurs ?Il est à craindre que ce ne soit qu’une pure entité, et que nous ne sacrifiions ici à une fiction.Il n’est guère plus satisfaisant de parler de l’épuration en soi, comme si c’était là un être surgissant du sol tout exprès pour accomplir sa besogne.En réalité, l’épurateur est un être de chair et d’os, qui a un passé, qui est situé sur l’échiquier politique; et il importe de se demander si, dans la plupart des cas, cette situation n’est pas de nature 576 LA NOUVELLE RELÈVE à faire douter un observateur impartial qu’il possède les qualités requises pour s’acquitter correctement de sa tâche.Quand nous apprenons par exemple que dans telle ville ont été désignés à dessein, pour faire partie de jurys ayant à statuer sur des cas de collaboration supposée, des parents d’otages fusillés ou de patriotes dénoncés par des miliciens, nous ne pouvons nous empêcher de penser que si on avait voulu faire appel à des personnes présentant des garanties quelconques d’objectivité et de sang-froid, ce sont exactement là les catégories de Français qu’on aurait jugé prudent d’exclure; force nous est donc d’admettre qu’on s’est au contraire évertué à choisir des hommes et des femmes qui se trouvassent placés dans des conditions telles qu’on pût se reposer sur leur « sévérité naturelle ».Mais il n’est pas moins évident que ces mots ne sauraient avoir droit de cité auprès de ceux qui s’efforcent d’assurer la justice: s’abandonner à ses passions, à son ressentiment, à son esprit de vengeance, c’est ne point juger du tout.Un verdict obtenu dans ces conditions n’est pas un verdict, c’est un réflexe, un mauvais réflexe; mais alors maintenir un simulacre de procès de façon que certaines apparences soient sauves, c’est se rendre coupable de ce qu’il faut bien appeler une déshonorante comédie.Il faudrait cependant pénétrer plus avant: on s’est évertué à choisir, ai-je dit; mais qu’est-ce que ce on, que cet impersonnel ?Quelle inquié- '¦"S PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 577 tante indétermination à la base de ce pronominal ! Les journaux et la rhétorique très spéciale qu’ils véhiculent nous répondront que ce on, c’est le peuple souverain, le peuple trop longtemps brimé, bafoué, torturé, etc., qui a délégué aux plus éprouvés parmi ses fils le soin de châtier les misérables qui ont trahi la France.Seulement une pensée stricte et qui veut être au clair sur ce qu’elle affirme se refusera vraisemblablement à se laisser intimider par cette phraséologie.N’est-ce pas, en dernière analyse, verser dans une espèce de théologie barbare que de prétendre voir, dans certains groupements spontanés comme les comités de libération, les expressions ou les émanations d’une entité qui serait la volonté populaire ?En admettant que ces mots ne soient pas vides de sens, il faut rappeler fortement qu’une démocratie digne de ce nom se préoccupe avant tout d’assurer à la faveur d’une technique élaborée les conditions dans lesquelles une consultation doit avoir lieu pour pouvoir être jugée valable, et que dans une période de désordre et d’effervescence où des éléments irresponsables se livrent à leurs instincts, ces conditions font inévitablement défaut.Il est de toute évidence qu’à ces froides remarques on entendra opposer une mystique de la libération : de quel droit, demandera-t-on, assimiler à une émeute, où en effet affleure trop souvent la lie d’une population, le sursaut grandiose d’un peuple entier qui secoue ses chaînes ?Peut- 578 LA NOUVELLE RELÈVE on contester sérieusement la forme irrésistible de l’élan populaire qui s’est manifesté par exemple à Paris pendant la semaine héroïque ?Sans doute.Mais n’y aurait-il pas lieu néanmoins d’introduire ici une distinction qui commande tout notre sujet ?On est en droit, je pense, de parler d’unanimité nationale au sens fort quand on évoque l’accueil fait à la division Leclerc par la population de Paris.Il est assurément vrai de dire que ceux qui n’ont pas dans leur cœur participé à cette joie de délivrance se sont en un tel moment exclus de la communauté nationale ; ceux qui en présence de la défaite allemande ont conservé, fût-ce une arrière-pensée, par exemple par peur du bolchevisme, ont témoigné par là de ce qu’il y avait au fond d’infirme et d’impur dans le patriotisme dont ils croyaient pouvoir se targuer.Mais cette unanimité indéniable a porté sur une sorte de grand mouvement lyrique; c’est l’unanimité d’un chœur, d’une action de grâce, d’un Te Deum, où d’ailleurs bien entendu toute référence consciente peut faire défaut.A partir du moment où l’on considère non plus ce mouvement lyrique, mais telle cristallisation particulière de l’âme collective — exécutions sommaires, sévices exercés contre des êtres désarmés — on change de plan, et ce n’est que par un insupportable sophisme qu’on peut mettre sur le compte d’une entité-sujet telle que la France ou le peuple martyr, telle manifestation où le sadisme intervient pour une large part en la PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 579 personne d’individus sans aveu, et à laquelle d’autres ne se pardonneront pas d’avoir participé, une fois la crise passée.Seulement voici qui mérite de retenir particulièrement l’attention: indépendamment de ces cristallisations plus ou moins spontanées, il faut prendre garde à l’existence d’une pensée calculatrice et parfois même doctrinale, qui pour réaliser certaines fins très précieuses, utilise ces phénomènes spontanés, les enrôle et prétend les justifier.Et c’est ainsi que nous allons voir apparaître un des aspects les plus inquiétants du problème de l’épuration.J’évoquai tout à l’heure l’étrange parti pris qui a présidé à la constitution de certains jurys; le moment est venu de nous demander quel était l’objet précis qu’on se proposait en instaurant une caricature de justice, une justice appelée à ne pas fonctionner comme justice.Il importait donc que fut systématiquement omises des précautions ou des nuances qui, si elles avaient été respectées, auraient mis en péril le caractère massif de l’opération envisagée.Nous sommes ici en présence d’une véritable volonté d’indiscrimination, qui est à l’origine de l’opération entreprise.Opération, dis-je: gardons-nous d’en sous-estimer la valeur chirurgicale.Et certes, le châtiment d’un traître, la mise à mort d’un criminel peuvent bien être envisagés comme des mesures chirurgicales.Mais dans des conditions normales, ces mesures ne seront prises qu’à bon 580 LA NOUVELLE RELÈVE escient, c’est-à-dire après qu’auront été adoptées une foule de précautions toutes destinées en principe à prévenir les erreurs et les abus.Il ne sera certes pas question ici de procéder à la grosse ou de tailler dans le vif ; ces expressions ne sont pas plus applicables à un magistrat digne de ce nom qu’à un chirurgien qui connaît son métier.Il faut prévoir ici une objection ou une protestation : ce qui est en cause ici, dira-t-on sans doute, c’est une autre justice, une justice proprement sociale, qui ne peut pas s’encombrer à l’excès du souci des cas individuels — et si l’on demande ce que peut être cette justice en gros par opposition à une justice en détail, la réponse sera sans doute que c’est une justice révolutionnaire qui ne peut s’exercer sans un certain nombre d’injustices particulières regardées comme inévitables et partant vénielles.Le mot révolutionnaire est ici celui qui importe.« La France, écrivait il y a trois mois l’éditorialiste de Combat, a à la fois à terminer une guerre et à faire une révolution.» De ce point de vue, l’épuration se présente selon une perspective nouvelle, comme une phase peut-être préliminaire de la révolution nécessaire.Mais ceci va nous contraindre à reprendre toutes les données d’un problème qui, à chaque détour du chemin, se révèle plus complexe.D’une part, nous l’avons vu, c’est à la résistance qu’est dévolue d’une façon générale la tâche de faire l’épuration, par le ministère de ceux qui PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 581 s’y sont montrés les plus actifs; d’autre part, la résistance est conçue non pas seulement comme l’aile marchante de la nation française, mais comme l’organe au sein duquel celle-ci est appelée à prendre conscience de ce qu’elle est et de ce qu’elle veut.Mais il est trop clair que si vraiment une révolution est en marche, c’est qu’il ne s’agit plus seulement pour le peuple français de retrouver les libertés dont un ennemi odieux l’a pour un temps dépouillé: il s’agit en vérité pour lui de saisir cette occasion de réaliser un idéal séculaire de justice que ce peuple porte en lui comme sa plus haute, sa plus pure exigence.Toutefois le mot occasion n’est-il pas ici de nature à éveiller en nous quelque inquiétude : quelle relation existe-t-il au juste entre le terrible conflit militaire dont le dénouement n’est pas encore en vue et la lutte intérieure qu’implique, ou même qui constitue une révolution, et dont l’enjeu est l’instauration d’un ordre social nouveau ?On répondra qu’en fait, le gouvernement de Vichy a marqué un succès, une revanche — éphémère — des forces de conservation sociale; pour celles-ci, la défaite n’a pas été autre chose qu’un tremplin; elle a permis à des hommes qui n’avaient normalement aucune chance d’accéder au pouvoir de se placer à la tête du pays (non sans se faire ainsi d’ailleurs les instruments dociles d’un ennemi machiavélique).Dans ces conditions, dira-t-on encore, nous sommes parfaitement fondés 582 LA NOUVELLE RELÈVE à affirmer qu’il n’y a pas en fait de distinction à établir entre ceux qui ont été les suppôts de l’ennemi et ceux qui se sont faits les champions de la soi-disant révolution nationale, celle-ci n’étant elle-même qu’une formidable entreprise de réaction sociale.Et l’on conclura qu’il est parfaitement naturel et même inévitable que l’épuration prenne l’aspect d’un criblage politique, car entre le plan politique et le plan national, on ne peut distinguer que par abstraction.Mais il convient de se demander si nous n’avons pas à faire ici une simplification systématique d’une réalité infiniment plus complexe, d’où la nécessité de dégager le postulat impliqué dans cette singulière entreprise: ne reviendrait-il pas à poser en somme que tous les ennemis de la liberté se ressemblent et qu’il est permis de les confondre ; qu’un homme de droite est un adversaire de la liberté, un hitlérien aussi, qu’il n’y a donc pas de différence essentielle entre un homme de droite et un hitlérien: tous ces gens-là veulent, — et surtout refusent — la même chose.Je regrette de me voir contraint, dans tout ce qui suit, de reprendre des termes aussi surannés et en un certain sens aussi inadéquats que droite et gauche.Mais la vérité est que dans l’état actuel des choses, ces mots sont à peu près irremplaçables, et qu’on est obligé de les accueillir avec toute la gangue de confusion affective qu’ils comportent.Il saute malheureusement aux yeux que ce pos- PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 583 tulat est faux, qu’il engage des notions qu’on n’a pas pris soin, qu’on s’est même peut-être bien gardé d’élucider.Tout d’abord, il n’est certainement pas vrai de dire qu’un homme de droite est en principe un adversaire de la liberté.Même en supposant qu’il soit avant tout un partisan de l’ordre, il part de cette idée que rien n’est par définition plus fatal à la liberté que le désordre, qui mène d’ailleurs invariablement à la tyrannie.Ajoutons que pour l’homme de droite, ce qui importe avant tout, c’est non point une liberté massive et globale qui serait comme un attribut indivisible du citoyen, mais un ensemble de libertés à la fois distintes et hiérarchisées ; il redoute qu’au nom de cette liberté qui lui paraît fictive, on n’en vienne à rogner et finalement à supprimer ces libertés concrètes auxquelles il est si fortement attaché.Or, le sens des libertés n’est-il pas incompatible avec un totalitarisme quelconque, et en particulier avec l’hitlérisme ?Rappelons d’autre part, à titre d’exemple, qu’un Charles Maurras a toujours vu dans l’hitlérisme un cancer de la démocratie.Ceci suffirait à montrer que le problème est beaucoup moins simple que certains ne se l’imaginent.Il est d’ailleurs d’une stricte probité d’ajouter, en sens inverse, que beaucoup de disciples, de mauvais disciples du même Maurras se sont ralliés pendant l’occupation à des conceptions toutes voisines de celles des hitlériens.Il suit de là que dans ce domaine comme dans les autres, l’indiscrimination doit être ri- 584 LA NOUVELLE RELÈVE goureusement proscrite.Quiconque la tolère ou a fortiori la préconise contrevient aux règles de la plus élémentaire honnêteté.Pour éclairer cette discussion, je procéderai comme je l’ai fait plus haut, c’est-à-dire que j’imaginerai à titre hypothétique la situation historique à partir de laquelle l’argumentation que je vise aurait vraiment pu être jugée valable, et je comparerai ensuite cette situation hypothétique à la situation réelle.Imaginons qu’en fait, pendant la période qui a précédé la guerre, les hommes de gauche, considérés comme champions de la liberté, aient été en fait constamment préoccupés de ce qui se passait en Allemagne, qu’ils n’aient cessé d’attirer l’attention sur le danger national que constituait pour la France l’intensive préparation militaire qui se poursuivait outre-Rhin, qu’ils aient en conséquence multiplié les efforts pour accroître la production industrielle de guerre dans notre pays, qu’ils aient développé auprès des ouvriers eux-mêmes une propagande destinée à leur faire comprendre qu’il fallait d’abord travailler sans relâche pour décourager toute tentative d’agression de la part de l’adversaire.Imaginons qu’in-versement, les hommes de droite se soient employés à endormir systématiquement l’opinion, qu’ils aient trouvé moyen de servir ainsi plus ou moins directement la cause de ceux qui devaient leur apparaître comme leurs alliés naturels.Dans PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 585 ce cas, on serait vraiment fondé à dire que le régime né de la défaite n’a été que l’affleurement de toute une activité antérieure qui se serait déjà exercée en faveur des Allemands.Mais peut-on dire que cette hypothèse réponde à la réalité des faits ?Certes il y a eu des hommes de gauche qui ont eu le souci constant du péril extérieur, et d’un autre côté, il y a eu à droite des intrigues dans le sens qui vient d’être indiqué; peut-être même, sur le moment, certains n’ont-ils pas attaché à la Cagoule l’importance qui convenait.Si jamais le procès de ce mouvement peut être sérieusement instruit, il est à craindre qu’il ne revèle l’existence de collusions beaucoup plus graves et plus étendues qu’on n’aurait pu le penser au moment même.Il n’en reste pas moins que dans l’ensemble l’hypothèse ne correspond nullement à la réalité des faits.Tout d’abord on ne peut soutenir que les partis de gauche aient eu une conscience aiguë et permanente du péril extérieur; les réformes accomplies en 1936, et en particulier la réduction de la durée de la journée de travail, ont été effectuées sans aucun égard à la situation de la France à cette époque, à un moment où les usines allemandes augmentaient considérablement leur production.Il s’est trouvé au surplus beaucoup d’hommes de gauche pour préconiser encore le désarmement unilatéral à un moment où le national-socialisme avait déjà gagné la partie outre-Rhin.Ce sont là des faits qui ne semblent pas 586 LA NOUVELLE RELÈVE pouvoir être contestés, et qui contredisent radicalement les postulats évoqués plus haut.Rappelons pour mémoire la violente hostilité que provoquèrent les conférences faites à la Sorbonne en 1936 par le général de Gaulle, qui n’était encore que colonel, chez des universitaires de gauche, qui le considéraient alors comme un nationaliste mauvais teint.Symétriquement, il est trop clair que beaucoup des adversaires les plus déterminés de l’Allemagne en France, beaucoup de ceux qui ont dénoncé avec le plus de ténacité les préparatifs militaires accomplis par les vaincus de 1918 se sont recrutés dans les rangs de ce qu’on appelle confusément la droite.Dans ces conditions, il faut reconnaître que nous nous trouvons, je le repète, en présence d’une situation extraordinairement confuse, que certains tendent à schématiser d’une façon conforme au vœu de leurs passions.Cette confusion apparaît encore plus grave si l’on songe que le communisme a été et est encore si souvent traité aujourd’hui comme une forme extrême ou exemplaire de la démocratie.Sans doute, cette méprise repose-t-elle sur l’idée très vague que la démocratie, c’est le gouvernement du peuple, et que dans un régime communiste le peuple doit être effectivement tout puissant.On se garde à la vérité de mettre des réalités concrètes sous le vocable peuple, qui favorise les assimilations les plus fallacieuses.S’il en est ainsi, il ne paraît pas justifiable de PHILOSOPHIE DE L’ÉPURATION 587 dire que l’épuration doit, en vertu d’une logique interne, se présenter comme un criblage d’ordre politique.Il y a lieu de penser au contraire que cette transformation est une déviation, et que des hommes de parti tendent à exploiter à leur profit une situation qui comporte des responsabilités très inégalement réparties entre les factions et les groupements en cause.Il n’est pas permis d’oublier que beaucoup des hommes qui à l’origine ont mis leur espoir dans le Maréchal sont au nombre de ceux qui avaient combattu le pacifisme des hommes de gauche parce qu’ils ne se faisaient aucune illusion sur les intentions agressives de l’Allemagne.Est-il vraisemblable qu’au lendemain et à la faveur du désastre, ces mêmes hommes se soient mués en partisans et en complices de l’entreprise hitlérienne ?Dira-t-on que les préoccupations capitalistes étaient mal gré tout plus fortes chez eux que le sentiment national ?et qu’ils n’étaient disposés à servir la France que tout autant que leurs intérêts de classe y seraient sauvegardés ?Je n’irai certainement pas jusqu’à prétendre qu’un patriotisme conditionnel de cette sorte soit sans exemple, mais il me paraît clair qu’ici, généraliser, c’est ouvrir un procès de tendances, comme le font au surplus tous ceux qui prennent aujourd’hui un si étrange plaisir à accabler la bourgeoisie dans son ensemble, sans prendre garde qu’eux-mêmes sont presque toujours des bourgeois, et que l’espèce de rage vengeresse qui les anime n’est le plus sou- 588 LA NOUVELLE RELÈVE vent qu’un sous-produit des instincts contre lesquels ils se déchaînent.Au surplus, il est tout à fait inadmissible de dénoncer unilatéralement le patriotisme conditionnel de ces hommes de droite si l’on ne met en lumière simultanément le patriotisme tout aussi manifestement conditionnel qui fut celui des communistes à partir de 1941.Il paraît bien difficile de nier que pour la plupart d’entre eux, l’Allemagne n’est devenue l’ennemie qu’à partir du jour où elle a déclaré la guerre à la Russie: quelle est ici la place exacte du patriotisme français ?(à suivre) Gabriel Marcel Texte inédit reproduit avec autorisation verbale donnée par M.Gabriel Marcel à M.Marcel Raymond Reprodution totale ou partielle interdite Tous droits réservés. POESIE CONTEMPORAINE A présent que la France est à nouveau la France et que Poésie ’46 se publie mensuellement à Paris, nous devons esquisser les traits de notre revue à l’intention des amis inconnus que nous souhaitons rencontrer : fondée en 1939 aux Armées, elle publiait dès son second numéro des poèmes anglais, polonais, sud-africains à côté du déchirant poème d’Aragon « Les Amants Séparés », reçu au cantonnement le Jour même de Noël 1939.Une amitié s’organisait autour de l’œuvre qui se voulait être d’union.Armand Guibert, Philippe Dumaine, André Blanchard, Alain Borne, Pierre Darmangeat se rencontraient comme amis de la première heure.Quelques mois plus tard, nous faisions le compte des rescapés, des disparus, des prisonniers, des morts.Juin ’40.Le général de Gaulle proclamait en Angleterre, lorsque tout paraissait perdu que tout pouvait être repris, qu’il ne fallait pas se laisser aller à la défaite, qu’il conduirait la France à la victoire.En France, dans une France étrangement silencieuse, celle de septembre ’40, quelques écrivains et poètes français groupés autour d’une revue littéraire n’acceptaient pas l’idée de la décadence spirituelle du pays.De façon péremptoire, presque absurde, ils affirmaient par le moyen de la poésie que l’homme se refusait à l’oppres- > ^ M > 590 LA NOUVELLE RELÈVE sion, qu’il demeurait libre.Au delà du raisonnable ils remplissaient ainsi, dès le début, leur particulière mission : toucher, reconnaître et grouper les premiers écrivains de la résistance et répandre, le plus rapidement possible, la parole de ceux pour qui la France vaincue n’existait pas.Après 4 numéros de P.C.’39 — P.C.’40 paraissait « Poésie ’40 ».Le premier numéro publié trois mois après l’armistice s’ouvrait sur un éditorial intitulé « Maintenir » et donnait un des poèmes de Crève-Cœur: Rendez-moi, rendez-moi mon ciel et ma musique Ma femme sans qui rien n’a chanson ni couleur Sans qui mai n’est pour moi que le désert physique, Le soleil une insulte et l’ombre une douleur.Après la Belgique, Dunkerque et les combats jusqu’à Angoulème — il y avait gagné la Médaille Militaire — Aragon arrivait avec Eisa Triolet à Carcassonne, qu’il quittait peu après pour Vil-leneuve-les-Avigon et pour Nice.Dès le second numéro, Aragon rend à Saint-Paul Roux un hommage, dont la censure goûta si peu les termes, qu’elle y fit de larges coupures, ce n’était qu’un commencement.« Et notre désastre aussi s’achève, écrivait-il, sur un poète assassiné.J’appris.la terrible fin du « Magnifique », la tragédie du manoir de Cœci-lian et sa fille que, défiant le ciel, il avait osé nommer Divine, blessée et profanée par l’Enfer.» Sans doute, pour la première fois, le bourreau était-il nommé de façon si peu ambiguë.Mais ¦ POÉSIE CONTEMPORAINE 591 Aragon renchérit; il étend son hommage à toutes les autres victimes.« Les plaies secrètes de mon pays sont les plus profondes.Celles dont on ne parle pas.Ses souffrances niées.Ses martyrs qu’on ne peut honorer que dans le cœur.Ses héros dont un jour, un jour, nous baiserons les pas.» « Poésie ’41 » publiait les textes de Joë Bousquet, de Pierre Emmanuel, de Louis Parrot.L’opposition littéraire s’organisait, se partageait entre poésie ’41 en France et Fontaine à Alger.Un an plus tard, Confluences à Lyon, et Messages à Paris publiaient leurs premiers numéros, animés par le même esprit.André Gide, Eisa Triolet, Jacques d’Aymé (pseudonyme de Léon Moussinac), Paul Eluard, collaboraient à Poésie ’41 à côté de jeunes poètes tels que Loys Masson, Claude Roy, Alain Borne.Loys Masson devait ensuite pendant près de deux ans partager la vie de la revue.C’est à Villeneu-ve-les-Avignons, près de Paula, sa jeune femme, qu’il écrivit ses poèmes de combat — publiés clandestinement en France et en Suisse — que l’on compte au nombre des plus bouleversants.Chaque numéro est une bataille gagnée.Il faut aller à Vichy, apaiser les censeurs, les tromper, leur montrer qu’ils ont bien mauvais esprit de découvrir, sous d’innocents poèmes, tant d’allusions aux tragédies présentes.Quant à la Zone Nord, la revue y était interdite.Mais un ami de la première heure, Philippe Du- 592 LA NOUVELLE RELÈVE maine, rentré à Paris fin 1941, assurait la distribution des exemplaires qui lui parvenaient dans les colis familiaux sous la pudique appellation de « légumes secs ».Par prudence il les remettait, la plupart du temps, de la main à la main.Mais il ne s’agissait que d’une minorité, le grand public de la Zone Nord ne connaissait guère la revue que par les attaques qui paraissaient dans l’Appel, dans la Gerbe ou dans « Je suis Partout », tous à la solde de l’ennemi.Malgré cette diffusion restreinte, Philippe Du-maine eut à répondre à un interrogatoire de la Police, et Pierre Seghers, de passage à Paris, n’échappa à une mauvaise visite que grâce à l’avertissement de Philippe Dumaine lancé par téléphone en termes convenus.On ne pouvait pas tout insérer dans la revue.En Suisse, « Traits » et « Lettres », faisaient paraître, sous pseudonymes, les textes les plus agressifs.C’est dans « Traits » que furent publiés deux poèmes, l’un de Pierre Emmanuel, l’autre de Pierre Seghers, qui étaient des cris d’indignation: octobre 1941, nous venions d'apprendre la fusillade de Chateaubriant.La presse clandestine française, puis les tracts anglais les reprenaient.Masson était anglais.Son passeport timbré de Tile Maurice, est encore caché quelque part, à Villeneuve.Un jour le gendarmerie vint.Il réussit à s’enfuir pour la Touraine où il se mit à travailler dans la Résistance.A Dieulefit, à 60 POÉSIE CONTEMPORAINE 593 kilomètres d’Avignon, Pierre Emmanuel écrivait « Combats avec tes Défenseurs » publié en recueil par Poésie ’42.Les Allemands interdisaient ce los à la liberté.La revue éditait aussi « Délivrez-nous du mal » de Loys Masson ; le « mal » était trop clairement indiqué : le livre était également interdit.Tout cela n’était pas sans nous amener quelques ennuis.On nous dépêchait la police, nous devions répondre à des enquêtes, prendre des précautions, nous absenter.Un jour, Monsieur Marion, Ministre de l’Information de Vichy, prit la peine d’écrire personnellement à Seghers pour l’avertir qu’il n’était pas dupe de ses « coups d’œil complices ».Prudence ! Et puis on revenait, on recommençait.Nous publiions les œuvres les plus déchirantes, et particulièrement l’anthologie des poètes prisonniers.Nos amis suisses nous avaient aidé à recueillir les textes; les Allemands jugeaient le livre « inopportun » et interdisaient sa diffusion.A la même époque notre Almanach des Saisons, devenu « Pour les Quatre Saisons » à la suite de l’interdiction de l’Almanach, était imprimé à Uzès, broché, empaqueté, puis heureusement sauvé de la saisie ! Verboten ! Dans le même moment, la revue publiait une nouvelle de Noël Devaulx refusée par Monsieur Drieu de la Rochelle comme trop tendancieuse.Un peu plus tard, nous enterrions la fausse N.R.F., « une œuvre comme celle de Monsieur 594 LA NOUVELLE RELÈVE Jean Paulhan n’est point si aisément assassinée.Après une date qu’il serait imprudent d’écrire en chiffre ici, la N.R.F.reparaîtra ».Nous imprimions cela en ces termes, et bien d’autres choses encore, au nez et à la barbe de ces Messieurs en septembre 1943, alors que nous avions des Allemands chez nous.Il n’y avait plus de zone sud et de zone nord, toute la France était pillée mais non asservie.La Gestapo nous déléguait un long haricot blond, fils d’un philosophe célèbre (Keyserling), Pariser Zeitung.Puis Herr Dok-tor Bodenkampf, directeur de l’Institut Allemand de Marseille; il apportait les deux tomes de l’Anthologie de la poésie Allemande publiée par René Lasne, et demandait, sur un ton de courtoisie dirigée, qu’on voulût bien en faire une analyse dans la revue.Malheureusement, l’Anthologie n’était pas complète, il y manquait, pour crime racial, un certain Henri Heine et d’autres poètes.Pierre Seghers, oubliant l’Anthologie et la conférence où le Docteur l’avait prié très instamment, prit l’air à la campagne.Mais nous continuions, avec quelle joie, à recevoir et à publier des textes de Georges Duhamel, de Georges Me'yzargues alias Aragon, d’André Suarès, de Jean Paulhan.A défaut d’imprimerie clandestine en Provence, nous faisions imprimer en Suisse des poèmes de notre ami Paul Eluard.André Rousseaux passait du Figaro, qui s’était sabordé, à Poésie ’43, pour démolir dans son premier article-pamphlet « le sage Gustave Thibon ». POÉSIE CONTEMPORAINE 595 L’Action Française, suivie par toute la presse pourrie, nous dénonçait à nouveau, mais Claude Jacquier, alias Georges Sadoul, éreintait Montherlant dans le numéro suivant de la revue, et Claude Roy, au même sommaire, ridiculisait la pseudo-presse de l’époque ! Ah ! l’on s’amusait bien.Sur la couverture de la revue, Loys Masson était devenu « indisponible ».Les textes anglais étaient défendus, qu’à cela ne tienne: nous éditiions une nouvelle inédite de William Faulkner.De Suisse, Pierre Jean Jouve nous faisait tenir ses plus violents poèmes, Saint Just épouvantable à l’ennemi secret A l’intime ennemi quand l’ennemi des hoirs Déverse.Nous allons revoir ta vérité Ton amour et ta herse.Cette vérité, que nous servions depuis 1940, nous la sentions chaque jour plus proche.Emmanuel, Masson, Frénaud, Borne, Claude Roy, Seghers, toute l’équipe de Poésie ’43 donnait des textes à la Résistance, publiait en France des poèmes de combat dans les Lettres Françaises, les Editions de Minuit, les Cahiers de la Libération, l’Eternelle Revue, les Chants du Franc-Tireur, etc.En Suisse, Aragon avait fait paraître aux éditions Ides et Calendes « En français dans le texte » à côté des « Chroniques de la grande nuit », par Loys Masson et du « Chien de Pique » par Pierre Seghers.Ces trois livres, écrits dans le même temps et soulevés par la m 596 LA NOUVELLE RELÈVE même colère, étaient, en France, immédiatement défendus.A chaque numéro, nous nous attachions de nouveaux amis, de nouveaux collaborateurs: Valéry Larbaud, Albert Camus, Michel Leiris, Francis Ponge, Jean Lescure, Biaise Cendrars, Jean Tardieu.Dans chaque fascicule, depuis le début, nous avions fait place à un graveur, à un peintre : Matisse, Rouault, Braque, Louis Jou, Fautrier, Gromaire, Bazaine, Valentine, Hugo, Picart le Doux nous avaient témoigné leur confiance, nous avaient remis des planches, des dessins.La revue vivait.En zone sud, en Suisse, au Portugal, et même à Alger, Londres et New-York, quelques-uns savaient que nous maintenions.Nous servions avec la même foi la poésie de circonstance (si l’on peut dire) et l’autre à côté de sa participation à la littérature de combat.Poésie ’44 révélait « Tombeau d’Orphée » par Pierre Emmanuel, « Les Rois-Mages » par André Frénaud ; publiait aussi Gongora, Milosz, Poésie Espagnole, et entre vingt autres titres celui du premier volume d’une collection « Poètes d’Aujour-d’hui » consacré à Paul Eluard.Ses poèmes les plus significatifs y étaient repris.Aragon, Max Jacob, Henri Michaud, étaient annoncés.Aujourd’hui, dans la liberté enfin retrouvée, Poésie ’46 est heureuse d’ouvrir de plus en plus largement ses colonnes aux voix fraternelles, aux littératures des pays libres.Pierre Seghers SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 1 il L’Homme accompli De tels principes, bien loin de gêner l’accomplissement de la personnalité humaine, la favorisent.Il serait faux de croire que la vie de renoncement dont nous venons d’esquisser l’image, paralyse en Bernard le développement de ses dons ou limite le pouvoir d’aimer et de sentir.Le « je suis homme et rien d’humain ne m’est étranger » de Térence, ce chrétien pourrait le dire, — et d’ailleurs l’a dit presque dans les mêmes termes.A cette idée, qui traîne en tant de cerveaux, comme un résidu du matérialisme ou du nietzschéisme, que toute contrainte inflige à l’être humain une amputation, l’exemple de Bernard répond pertinemment.Plus il s’impose de renoncement et de discipline, plus il est efficace; et plus il domine en lui la nature humaine, plus il est humain.L’intelligence ne lui paraît certainement pas la première des qualités, et volontiers il eût dit, comme son ami Guillaume de Saint-Thierry que, pour atteindre à Dieu, mieux que la raison et ses subtiles recherches, vaut « l’humble amour (1) La première partie de cet article est paru dans le no de décembre 1945, Vol IV, no 6. 598 LA NOUVELLE RELÈVE d’un cœur pur ».Mais cela ne l’empêche en rien de demander au travail intellectuel et à la culture de l’esprit ce qu’on en peut attendre.Son œuvre écrite est d’une grande richesse et fort variée : de la Vie de Saint Malachie, au latin si élégant et savoureux, qui nous rapporte tant de choses curieuses sur l’Irlande du XIIe siècle, à ses Quatre-vingt-six sermons sur le Cantique des Cantiques qui, inlassablement, commentent d’après la Bible les amours sublimes de l’Épouse et de l’Époux, en passant par ses traités dogmatiques sur la Connaissance de Dieu, sur la Grâce et le Libre Arbitre et sur l’Humilité, et par ses pièces polémiques écrites contre Abélard ou contre les abus de Cluny.Tout y est nourri d’une immense érudition, qui ne résiste même pas au plaisir de citer, en quelque détour de la plume, du Stace, de 1 Ovide ou du Lucain.Si le terme d’humaniste est pris dans le sens que lui donnera la Renaissance, comme le fruit heureux d’un harmonieux effort intellectuel, saint Bernard a été un des grands humanistes de son temps ; il le fut bien davantage si l’on entend ce terme comme définissant l’être dans toute sa réalité, dans tous ses modes d expression, qu’il s’agisse de ceux de l’esprit, du cœur ou de l’action.Celui qu’au xvi* siècle on devait surnommer « le docteur Melliflue » a été tenu pour un des grands orateurs de son temps.Même aujourd’hui, où le style du sermon a tant changé, les textes du grand moine blanc nous laissent sentii ce par quoi ils pouvaient toucher les foules de son SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 599 temps.Il passe avec aisance des plus hautes spéculations aux arguments les plus simples, à des évocations d’un naturel parfait.Pour dire l’enfant Jésus dans la crèche, il trouve des mots à portée de cette humilité, et l’étable, la paille, les pauvres langes lui sont autant de symboles ; pour peindre le Christ en croix, son style se dépouille, sa langue se réduit à une énumération angoissée de toutes les douleurs physiques et l’effet d’émotion est obtenu avec les plus simples moyens.On peut avoir une idée de la ferveur dont son verbe devait soulever le peuple fidèle qui l’écoutait en lisant ce passage d’un sermon sur l’aspect du Christ.« Il était beau entre tous les fils des hommes, extérieurement; et, intérieurement, gloire de la lumière éternelle, il surpassait les anges en splendeur.A le voir, on savait qu'il était l’homme sans manquement, la chair sans péché, l’agneau sans tache.Heureux les yeux qui l’ont vu ! Il était tout suavité, et salutaire, et délectable, et, suivant le mot de l’Épouse, entièrement désirable.« D’où te vient ceci, âme de l’homme, d’où te vient ceci ?d’où cette gloire inestimable que tu mérites d’épouser celui dont la contemplation est le bonheur des Anges ?d’où ce bonheur de connaître celui dont le soleil et la lune vénèrent la beauté, au signe de qui toutes choses obéissent ?» Qu’on songe un instant, en lisant cette page, à l’inoubliable figure du Messie qu’on appelle, au porche de la cathédrale d’Amiens, « le Beau Dieu », et l’on comprendra mieux ce par quoi un 600 LA NOUVELLE RELÈVE tel style était profondément accordé à la sensibilité de son époque, et les prestigieux moyens d’action qu’il avait.Et n’est-ce pas là un des caractères de l’humanisme véritable que de faire corps avec les vivants de son temps, de les exprimer et de les conduire ?Une tradition assez répandue oppose pourtant, à cette image humaine du saint, celle de l’ascète impitoyable dont les austérités et les macérations, loin de s’appliquer à soi seul, auraient rendu terrible la vie de ses compagnons.Le reproche a été fort exagéré.Il est exact qu’au début de sa carrière spirituelle, Bernard était enclin à aller loin dans la voie des disciplines sévères.Au surplus les conditions matérielles de ces couvents naissants n’avaient rien de moelleux, nous l’avons vu.Le saint lui-même fut la première victime de ces rigueurs trop rudes ; il lui arriva, à force de méditations faites debout, de ne plus pouvoir se servir de ses pieds gonflés, et il advint même qu’une grave maladie mit ses jours en péril.Mais cette expérience lui fut salutaire.C’est le bon saint François de Sales qui a tiré la morale de cette affaire.Saint Bernard à ses débuts, raconte-t-il, était trop dur envers les fautes de ses compagnons.« Il sollicitait tellement ces pauvres apprentis à la perfection qu’à force de les y pousser, il les en retirait, car ils perdaient cœur et haleine de se voir si instamment pressés en une montée si droite et relevée.» Dieu l’en corrigea et le rendit « doux, suave, aimable, gracieux et condescendant, tout à tous pour les gagner tous.» SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 601 Il est des âmes qui ont ainsi le goût du plus comme il en est qui ont le goût du moins.L’excessive sévérité n’avait jamais entamé la sensibilité du saint.Cet homme tout entier donné à Dieu, dont la vie s’est déroulée dans une lutte sans cesse renouvelée pour les vérités de la foi et les intérêts de l’Église, n’a jamais cessé de garder la sensibilité la plus vive, le don de s’émouvoir et de laisser parler son cœur.A l’image si haute du grand fondateur d’ordre, du prédicateur de la Croisade, du vainqueur d’Abélard, il faut ajouter ces nuances bien moins éclatantes du fils qui pleure sa mère, du frère que le deuil de son aîné bouleverse, du père Abbé qui, envers tous ses moines, éprouve la plus délicate mansuétude.On ne résiste pas au désir de citer un de ces passages où s’exprime cette sensibilité méconnue.Bernard a perdu son frère Gérard, le second né d’Aleth, entré au couvent avec lui jadis et devenu le cellerier de Clairvaux.Un jour qu’il commente, au chapitre, un verset du Cantique des Cantiques, le souvenir du mort lui monte au cœur, le contraint à se taire.Il pleure, puis, comme on s’étonne, il répond : « Vous me dites : — Ne pleurez pas ! On m’a arraché mes entrailles et Von me dit : — Soyez insensible ! Mais si, au contraire, je souffre, j’éprouve toute ma douleur.Je n’ai pas la force du roc, et mon cœur n’est pas de bronze.Je confesse ma peine ! — Elle est bien charnelle ! me dit-on.Elle est humaine, je l’avoue; comme j’avoue aussi que je suis homme.En voulez-vous fi 602 LA NOUVELLE RELÈVE davantage ?Soit.Elle est charnelle, je le sais bien; comme je sais aussi que je suis charnel, et vendu au péché et voué à la mort, et assujetti à la souffrance.Que voulez-vous ?Je ne suis pas insensible à la douleur.J’ai horreur de la mort, pour les miens et pour moi.Gérard m’a quitté : mon frère par le sang, mon fils par sa vocation, mon père par sa sollicitude, mon collaborateur par son esprit et mon plus intime ami.Il m’a quitté ! Je souffre, je suis blessé à mort.» Celui qui a pu écrire cette page si touchante, ne nous donne-t-il pas, de la sainteté, une image singulièrement proche et humaine ?Si grand qu’il soit, Bernard de Clairvaux ne nous apparaît pas différent de ce que chacun de nous peut se sentir soi-même.Mais ce serait une autre erreur de ne voir, dans ces aspects du saint, que ce par quoi ils se rapprochent de nous.Tous sont en quelque sorte magnifiés par la foi et l'amour de Dieu.Si Bernard de Clairvaux est un homme accompli, c’est d’abord parce que tout ce qui appartient à la condition humaine est en lui illuminé par une clarté surhumaine.Son intelligence est puissante, jusque dans les plus difficiles dialectiques, parce qu’elle puise en Dieu sa sève; son verbe exprime la seule volonté divine et son amour humain se spiritualise, si charnel soit-il, par la charité.Ce qui transfigure ce caractère, c’est la sainteté.Montalembert le disait déjà dans ses Moines d’Occident : « S’il fut, et qui en doute ?un grand orateur, un grand écrivain, un grand personnage, c’était presque à son insu et malgré SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 603 lui.Il fut, et surtout il voulut être autre chose : il fut moine et il fut saint.» Le Mystique Là est l’essentiel.Ce qui détermine et explique le rayonnement de Bernard comme de tous les grands saints, c’est la sainteté elle-même et rien d’autre, le rapport sans cesse établi entre leur être le plus intérieur et Dieu.Il est vain d’essayer d’expliquer l’action de Jeanne d’Arc ou celle de François d’Assise par des causes purement humaines ; c’est en buvant directement à la source vive que ces âmes d’exception ont trouvé le moyen d’être plus efficaces que quiconque sur le plan matériel.Bernard est un mystique, un très grand mystique.Et c’est ici qu’il faut bien entendre ce terme dans son sens plein et véritable, le débarrasser de tous les préjugés.Mieux que tout autre, Bernard montre, par son exemple, que le grand mystique n’a rien d’anormal ni de pathologique, qu’il est seulement un croyant qui réalise le plus pleinement sa foi et pour qui est devenue axiome de vie la parole de l’apôtre saint Paul : « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi.» Il n’y a donc pas en lui deux êtres, le contemplatif et l’homme d’action.C’est le même, totalement le même.Rien ne sera donc fondamental que ce don complet à Dieu.Discipline, renoncement, vie austère, ce ne sont que des préparations, des approches.Pour passer de l’homme charnel à l’homme raison- 604 LA NOUVELLE RELÈVE nable, puis à l’homme spirituel, suivant la hiérarchie qu’il a fixée, il estimait nécessaires les moyens sévères que nous avons vus.Mais là n’est point l’essentiel.Pour lui comme pour tous les grands mystiques, l’ascèse n’est qu’un moyen ; la fin c’est l’amour.Les cris qu’il jette à cet amour qui passe tous les amours comptent parmi les plus beaux de la mystique française.« Mon Dieu, mon amour, que vous m’aimez ! que vous m’aimez ! » « O amour incomparable, véhément, brûlant, impétueux, qui ne permet pas de penser à autre chose qu’à toi ! qui dédaignes tout le reste ! Tu méprises tout et tu te suffis ! » La sensibilité de saint Bernard est à l’origine de cette dévotion particulière dont son œuvre est imprégnée, la dévotion à l’humanité du Christ.Parce qu’il sait que l’homme est faible, le docteur de Clairvaux lui conseille de regarder le Fils d’abord, avant le Père, parce qu’il semble plus proche.De l’humanité de Jésus, il retient ce qu’elle a de plus directement touchant par ses vertus et ses sentiments, par ses joies et ses douleurs : l’enfant Dieu et le crucifié le bouleversent également.Il n’est plus question de voir seulement dans le Christ le modèle admirable, mais lointain, qu’on y voyait encore cent ans plus tôt : le Verbe s’est vraiment fait chair et il est, pour chacun, devenu un ami.Le même sentiment fit de lui un des promoteurs de cette dévotion à la Sainte Vierge qui donne au catholicisme une teinte si pure et délicate; de la SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 605 mère de Dieu il a été le chantre le plus émouvant.Le vaste courant qu’elle a déterminé dans le mysticisme français coule de lui, sinon parce qu’il l’a tout entier créé, mais parce qu’il l’a rendu illustre par sa parole et par sa foi.« Toute louange de la Mère appartient au Fils, » dit saint Bernard concevant la Vierge comme la médiatrice entre l’homme et l’Homme-Dieu.« Voulez-vous un avocat auprès de Jésus ?Recourez à Marie.En elle, il n’y a qu’humanité pure.Pure, non seulement parce qu’elle est sans tache, mais parce qu’en elle il n’y a que l’humanité pure et simple.Je le dis sans hésiter : Marie sera exaucée à cause de la considération qui lui est due.Le Fils exaucera sa Mère et le Père son Fils.Voici l’échelle des pécheurs, mon absolue confiance, voici tout le fondement de mon espérance.» Ce culte de la Vierge tient donc une grande place dans la vie spirituelle de Bernard ; il a fait fleurir maintes légendes et c’est peut-être le point par lequel ce grand saint est le plus populaire.C’est lui qui a contribué à faire donner à Marie le titre de Notre-Dame, devenu d’un usage si courant.Titre de chevalerie, observons-le ; la Vierge sainte était bien, pour ce parfait chevalier, sa « dame », l’objet de ses pensées et de son absolu dévouement.Son influence sur ce point s’est inscrite de maintes façons.Elle s’admire au portail de nos cathédrales où elle inscrit tant de sourires.Elle s’entend encore aujourd’hui sur les lèvres chrétiennes, chaque fois que se récite l’Ave Maria dont la rédaction, au moins dans sa pre- 606 LA NOUVELLE RELÈVE mière partie, lui doit beaucoup.Une charmante tradition veut qu’un soir, écoutant chanter par ses frères le Salve Regina, il n’ait pu résister au torrent d’amour qui gonflait en lui et se soit écrié : 0 Clemens, o Dulcis, o Pia ! mots que la prière ajouta, en mémoire de lui.Et l’on sait que de sa plume est sortie la ravissante imploration du Souvenez-vous.Observons ici encore combien ces prières, jusque dans leur ferveur, sont discrètes et retenues ; rien d’excessif ni d’ampoulé.Prières françaises, raisonnables et humaines, qui s’adressent aux puissances suprêmes sans perdre le sens de notre nature ni de notre raison.Car rien ne serait plus faux que de limiter ce mysticisme à une sorte de romantisme.Il y a parfois du pathétique en saint Bernard mais c’est toujours sans outrance et sur le plan le plus haut.On voit donc combien un tel mystique est loin de ces images frénétiques sous lesquelles on prétend souvent représenter le mysticisme.Et cependant Bernard a connu les plus hautes grâces surnaturelles; il a éprouvé, d’expérience personnelle, la présence ineffable.Il parle de l’union mystique avec tout ce que peut comporter de précision un tel témoignage.Il en décrit ce qui s’en peut décrire.« Je suis monté à la partie supérieure de moi-même, et plus haut encore règne le Verbe.Explorateur curieux, je suis descendu au fond de moi-même, et je l’ai trouvé plus bas encore.J’ai regardé au dehors, et je l’ai aperçu par delà tout. SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 607 J’ai regardé au dedans : il m’est bien plus intime que moi-même.« Quand il entre en moi, le Verbe ne trahit sa présence par aucun mouvement, par aucune sensation; c’est seulement le secret tremblement de mon cœur qui le décèle.Mes vices s’enfuient, mes affections charnelles sont maîtrisées; mon âme se transforme; l’homme intérieur se renouvelle, et c’est en moi comme l’ombre de sa splendeur.» Nous sommes ici sur un des plus hauts paliers de la vie spirituelle; ceux qui y ont atteint sont bien rares.Nous découvrons là cette fameuse distinction entre Yanimus et Yanima dont l’abbé Bremond a tiré de si beaux commentaires, et la petite phrase « il m’est bien plus intime que moi-même », qui nous remémore le vers où Claudel définit Dieu « quelqu’un qui soit en moi plus moi-même que moi », dit en bien peu de mots toute la métaphysique chrétienne.Et cependant quelle simplicité, quel sens du concret et de l’homme ! Si la folie de la croix fait rarement perdre la tête aux mystiques de France, elle ne trouble en tout cas point le jugement de ce bourguignon.Saint Bernard disait joliment : « Il ne faut pas que l’Épouse du Verbe soit stupide.» Le meilleur commentateur actuel de saint Bernard, M.Etienne Gilson, a écrit très justement : « Sa mystique est purement intérieure et psychologique; elle a quelque chose de classique, au sens français du terme.L’analyse de notre misère intérieure, la connaissance de nous-mêmes » en sont les bases.Aussi s’explique que, sans aucune césure, sans 608 LA NOUVELLE RELÈVE nulle opposition, ce grand contemplatif ait pu être le plus vigoureux homme d’action de son temps : il ne perdait jamais pied, jusque dans les plus exaltantes effusions.L'Homme d'action Et quel homme d’action ! Un fondateur d’ordre, un moine, un mystique, selon les concepts habituels, devrait vivre dans sa cellule et ne point rompre ses méditations.Erreur complète quand il s’agit de Bernard ! Bien qu’il souffre de ces longues absences et regrette vivement les chères solitudes du val d’Absinthe, il est contraint à intervenir parmi les hommes, dans le siècle.Il faut qu’il agisse, qu’il parle, qu’il juge, qu’il ordonne.Et qu’on songe aux conditions où devait s’exercer cette influence : elles n’étaient commodes ni moralement ni matérialement.Les voyages étaient peu sûrs et peu rapides; cet homme fragile, exténué par les jeûnes, en a pourtant fait par dizaines, au long d’interminables lieues, de Paris en Sicile, de Rome en Angleterre et en Languedoc.Il lui est arrivé de passer les Alpes, à cheval, en plein hiver.Et la contemplation de ce grand mystique a eu pour cadre, bien plus souvent que les murs de Clairvaux, les arbres des grandes routes et les horizons renouvelés.Il n’était pas plus aisé, moralement, d’agir.Car I ces grands saints, qui semblent faire des pêches j d’âmes miraculeuses, interviennent, qu’on ne I l’oublie pas, dans un milieu où ils rencontraient I les mêmes obstacles auxquels ils se heurteraient I SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 609 aujourd'hui.La violence, l’appétit de puissance, la ruse, l’intérêt menaient leur partie au xir siècle comme au XXe, et l’on sent parfaitement, autour de Bernard, des résistances et des intrigues nouées pour le paralyser, comme on en observe autour de tous les hommes politiques.Homme politique.Le mot peut surprendre; il est cependant exact, à condition d’être pris dans son sens le plus pur et le plus haut1 ; la politique, l’art de gouverner harmonieusement les hommes selon Aristote.Le grand moine blanc est intervenu parmi ses contemporains pour apaiser leurs querelles, régler quelques-uns des problèmes majeurs qui se posaient alors; c’est bien là de la politique.Mais, de pouvoir politique, il n’en eut jamais et ne se soucia guère d’en avoir.Et c’est bien par là qu’il fait apparaître un des traits du moyen âge en ce qu’il a de meilleur.Parce que Bernard est un homme surnaturel, on trouve naturel, en ce temps-là, de lui demander son avis, voire son commandement, en des domaines qui, aujourd’hui, ressortiraient à une «technique » ; politique, diplomatie, économie même (car on connaît de lui des instructions pour l’exploitation des terres de Cîteaux, qui sont admirables).Et parce qu’il est un saint, cet homme, qui n’a d’autre arme que sa parole, que les plus médiocres princes pourraient arrêter au passage, (1) A Dijon, les plaques indicatrices de la place qui le commémore, portent c Saint Bernard, homme d’Etat» .Intention laïque, mais bel hommage. 610 LA NOUVELLE RELÈVE commande aux souverains les plus illustres et les soumet à ses verdicts.Nous saisissons là le caractère fondamental de ce moyen âge du xir siècle, celui qui, avant Philippe le Bel et ses imitateurs, n’avait pas encore cédé aux tentations des nationalismes et soumettait au primat de l’esprit toute l’activité humaine.Tout n’y allait peut-être pas beaucoup mieux qu’à notre époque, car les hommes sont les hommes, mais il existait une loi morale devant laquelle on s’inclinait, dont on reconnaissait l’existence alors même qu’on la violait.Entre une société comme la nôtre qui n’a pas encore trouvé d’ultima ratio autre que la force, et celle où l’on demandait conseil à un moine, parce que c’était un saint, la différence n’est sans doute pas à notre honneur.On ne peut passer en revue tous les cas où il lui fut donné d’intervenir.On le voit aussi bien s’occuper de l’Allemagne où il s’applique à réconcilier l’empereur avec les Hohenstaufen, candidats perpétuels et turbulents à la couronne, que de la France où il soutient de son autorité les rois, tout en leur tenant d’ailleurs très bien tête.Partout, les intérêts qu’il a en vue sont ceux de Dieu seul; il veut que triomphent les principes chrétiens, que régnent l’amour et la concorde avec la justice.Merveilleux négociateur, infatigablement, il cherche à réconcilier les adversaires, à trouver un terrain d’entente.Quand un conflit oppose les comtes de Champagne à la maison de France, Bernard s’entremet et arrive si bien à rétablir l’harmonie qu’un mariage s’en suivra, SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 611 d’où naîtra Philippe-Auguste.Une de ses grandes idées a été d’établir un solide amitié entre l’Empire et la Papauté, un accord où chacun tiendrait bien son rôle, et où l’harmonie des deux pouvoirs donnerait à la Chrétienté les bases les plus stables.L’épisode qui montre le mieux l’importance de son action est celui du Schisme.En 1130, la Chrétienté se trouve brusquement déchirée.Deux papes ont été élus par deux clans de cardinaux rivaux : Innocent II et Anaclet.Le premier, chassé de Rome par son adversaire, fait appel à l’Église tout entière.Le roi de France Louis VI décide de faire examiner la question par un Concile réuni à Étampes.Bernard y vient.Il a étudié avec soin l’affaire; tous les regards se tournent vers lui et quand il opine pour Innocent II, tous les prélats se lèvent et déclarent qu’il a raison.Dès lors l’abbé de Clairvaux entreprend une campagne implacable pour faire triompher son candidat et surtout pour ramener l’unité dans l’Église.Le roi d’Angleterre est gagné par lui à la juste cause.Indirectement aussi il agit sur l’Empereur et le clergé allemands, qui se rangent à son avis.En Aquitaine où l’évêque d’Angou-lême, partisan d'Anaclet, a un groupe de fidèles, Bernard intervient avec une patience obstinée.Puis c’est l’expédition en Italie, où les armées impériales de Lothaire vont rétablir le vrai Pape ; une difficulté surgit, née des différents obstinés entre Pise et Gênes, cités rivales; seule la diplomatie sainte de Bernard arrive à leur faire accep- 612 LA NOUVELLE RELÈVE ter un accommodement.Voici Innocent rentré à Rome, mais Anaclet tient le Château Saint-Ange et, dès que les soldats germaniques sont repartis, en sort pour chasser Innocent.Bernard, qui est revenu à Clairvaux, reprend la route.La situation est devenue plus grave car Anaclet a maintenant derrière lui le roi de Sicile, Roger, qui veut, par l’anti-pape, dominer l’Italie.Il faut donc une nouvelle intervention germanique ; mais elle n’est pas possible car, précisément, l’empereur est aux prises avec les Hohenstaufen ; il convient de les réconcilier.Bernard ! toujours Bernard ! Et voici réuni le concile de Pise qui va essayer de tout régler.« Saint Bernard, dit un historien du temps, fut l’âme du concile qui dura huit jours.Dans l’intervalle des séances publiques, sa porte était assiégée par ceux qui avaient quelque affaire grave à traiter.On eût dit que cet humble moine possédât l’autorité souveraine et eût le pouvoir de trancher, à son gré, toutes les questions ecclésiastiques.» Anaclet est excommunié; Bernard triomphe sur toute la ligne.A Milan, où le Pape l’envoie pour ramener à l’obédience des fidèles douteux, il est tant acclamé qu’il a grand’peine à se soustraire à l’archi-épiscopat, auquel la foule le réclame.Puis il pousse l’audace jusqu’à aller sermonner chez lui Roger de Sicile ; un des principaux soutiens du schisme, le cardinal Pierre de Pise, converti par la parole du « docteur Melliflue » rejoint la cause d’innocent II.Quand, en 1137, la mort d’Anaclet met terme au drame, les positions soutenues par Ber- SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 613 nard sont définitivement admises; les schismatiques se soumettent et l’unité de l’Église est reconstituée.Bernard et Abélard Un autre épisode nous montre Bernard en action sur un plan bien différent de celui où se déroulaient ces épisoles complexes: dans l’ordre des idées pures.Il y réussit aussi bien.Il s’agit de son duel célèbre avec Abélard.Nul n’admet plus aujourd’hui que le moyen âge, et spécialement la période des XIe et xii siècles ait été un temps de stagnation intellectuelle, où les esprits vivaient figés dans des routines.La culture avait alors ses fervents ; ses centres étaient les écoles-cathédrales, Reims, Chartres, Orléans, Paris surtout dont l’Université s’organisait.La langue universelle, le latin, était parlée et écrite avec une perfection telle que certains auteurs de ce temps peuvent rivaliser avec les antiques, par exemple le « divin Hildebert » archevêque de Tours.Et ces milieux intellectuels frémissaient déjà de grandes passions.La philosophie scolastique, née au IX0 siècle avec l’Anglais Alcuin et l’Irlandais Jean Scot Eri-gène, avait accoutumé les esprits à essayer de tirer, d’une proposition donnée, toutes ses conséquences logiques.L’art de raisonner ou dialectique, dont Aristote avait fixé les règles, était fort en honneur.Il y avait eu de grandes lumières, comme le Français Gerbert, qui fut le pape Sylvestre II.Mais on avait aperçu aussi des clartés 614 LA NOUVELLE RELÈVE suspectes; au XIe siècle Bérenger, professeur à Tours, avait été condamné pour des propositions inadmissibles sur l’Eucharistie; puis Roscelin, chanoine de Besançon, pour avoir prétendu expliquer par la philosophie le Mystère de la Trinité.La tragédie intellectuelle du xir siècle fut celle d’Abélard.Peu d’hommes, en notre temps, peuvent prétendre à la gloire que connut, dans le sien, le professeur de l’École Sainte-Geneviève.Depuis l’heure où ce jeune noble avait « sacrifié Mars à Minerve », sa merveilleuse intelligence n’avait pas cessé de s’enrichir, ni sa gloire de croître.Dans un tournoi oratoire retentissant, il avait forcé le maître Guillaume de Champeaux, alors professeur à l’École du cloître Notre-Dame, à s’avouer vaincu.Devenu moine après le dramatique dénouement de ses amours avec l’altière et sacante Héloïse, il avait obtenu une audience prodigieuse.Des milliers de disciples l’écoutaient avec passion.Ses livres étaient portés « de nation en nation, de royaume en royaume », et s’il n’était pas très modeste en se déclarant « le seul philosophe du monde », son excuse était que bien des gens pensaient ainsi.Mais, de l’ermitage de Nogent-sur-Seine où Abélard vivait parmi quelques disciples chers, partaient des idées qui pouvaient difficilement s’admettre.Non pas que le doctrinaire ait été un incroyant, un libre-penseur ; ce sont là des termes qui, en son époque, n’avaient rigoureusement aucun sens.Sa foi était vive et il parlait meme du Christ avec une tendresse et une vénération SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 615 que saint Bernard lui-même n’eût pas désavouées.Mais cet homme était dévoré par la passion de penser comme d’autres le sont par les passions charnelles.Il disait lui-même qu’il ne pouvait demeurer impassible devant un problème; il fallait qu’il lui trouvât une solution.Appliqué aux mystères de la foi, un tel désir risque d’être catastrophique.Si l’on avait écouté ce champion de l’esprit critique, que serait-il resté des affirmations claires du dogme, des principes de la foi ?Des thèmes à discussions subtiles où chacun eût tranché à son gré.La dialectique devenait non plus un simple moyen de parvenir à la vérité mais un but en soi.Ainsi serait-on arrivé — suivant une évolution qui sera celle du rationalisme — à supprimer la distinction entre ce qui appartient à la raison et ce qui la dépasse, entre le savoir humain et la révélation, entre la philosophie et la foi.C’est alors que Bernard entra en scène.Guillaume de Saint-Thierry, son ami, l’avait déjà alerté, lui avait fait lire des œuvres d’Abélard, en ajoutant : « Votre silence est un péril.» En 1140, parmi un lot d’étudiants que la voix du saint a attirés vers Clairvaux, se trouve un élève d’Abélard.En parlant avec ce jeune homme, Bernard se rend compte de l’influence néfaste qu’exerce le philosophe.Il essaie de le convaincre, de le ramener à plus de modération.Mais Abélard est soutenu par un dangereux fanatique, Arnaud de Brescia, qui, chassé d’Italie où il avait prêché une sorte de communisme anticlérical, 616 LA NOUVELLE RELÈVE était venu enseigner à Paris.Abélard décide donc de résister.Il demande lui-même qu’on réunisse un concile où il pourra défendre ses thèses.Ce concile se tient en effet à Sens, en 1141.L’attitude des deux adversaires est extrêmement caractéristique.L’un est un intellectuel, qui se sent sûr de soi, de sa pensée, de ses méthodes dialectiques; il ne doute pas que, dans une joute oratoire comme il en a soutenu, il ne pulvérise le moine bourguignon.L’autre est moins un intellectuel qu’un spirituel, une âme emplie de Dieu et qui cherche, dans ce conflit, non pas sa gloire personnelle, mais le seul triomphe de la religion.Abélard voit dans le concile une manière d’académie devant laquelle on pourra se livrer à l’escrime des idées; Bernard le considère comme un tribunal, qui devra juger un suspect.Aussi ne laisse-t-il pas son adversaire poser le problème à sa façon ; il attaque.Ce qu’il affirme, c’est que les sujets dont Abélard prétend discuter, précisément ne sont pas matière à discussion.On accepte la foi ou on la refuse; mais le dogme est un bloc et ne supporte pas d’être fissuré au gré de chacun.Accablé, dès l’entrée de jeu, sous une pluie de citations tirées de l’Écriture, Abélard ne se sent plus sur son terrain et vacille.Au fond les deux hommes représentaient deux tendances de l’esprit humain : celle qui demande à la raison d’élucider tous les problèmes, celle qui ne se confie qu’à la foi.Ce n’est pas que Bernard ne soit lui aussi, partisan d’un usage approprié de la raison ; mais il veut qu’elle garde sa place et SAINT BERNARD ET SON MESSAGE 617 que soient respectées les justes hiérarchies.Dans un tel duel, c’est le champion de la foi qui va l’emporter.Abélard n’ose même pas engager la discussion.Il se retire.Il annonce qu’il va en appeler du Concile au Pape.Mais arrivé à Cluny, il tombe malade.Bernard, qui l’apprend, ne veut pas que son ennemi meure avant que la réconciliation leur ait permis de se donner le baiser de paix.L’abbé Pierre le Vénérable les réunit et Abélard, vaincu respectable, meurt peu après « surpris par le Visiteur évangélique dans la sainte prière et la crainte du Seigneur.» Dans cette affaire, comme en toute autre, Bernard était apparu ce qu’il était totalement : un homme pour qui rien ne comptait que la cause à laquelle il s’était voué, un parfait serviteur de la foi, un témoin de Dieu.(à suivre) Daniel-Rops QUANTITÉ ET QUALITÉ1 II Peut-on se dégager de l’étreinte de la quantité ?Ecartons la pièce unique, quoique les arts nous apportent parfois la joie d’une possession exclusive où tout l’être se complaît: une peinture, même si l’artiste garde l’esquisse dont il s’est inspiré et qui demeure pour lui un moment d’exaltation intérieure dérobée à la nature; une sculpture qui ne sera pas reproduite parce que l’auteur nous en a fait l’abandon; un livre même ou un manuscrit.Je conserve pieusement le texte de Maria Chapdelaine, Récit du Canada français, paru du 27 janvier au 19 février 1914 dans le rez-de-chaussée du Temps.Louis Barthou se faisait gloire de détenir un exemplaire de luxe de Chantecler où Rostand avait écrit de sa main les sonnets liminaires.Un autographe distingue un livre et en fait une chose plus précieuse.J’ai raconté ailleurs comment j'avais (1) La première partie de cet article est parue dans le no de décembre 1945, vol.IV, no 6. QUANTITÉ ET QUALITÉ 619 assisté à la vente des livres de Ferdinand Bru-netière: je m’y portai acquéreur, quoique je fusse bien pauvre, de L’Ame américaine d’Edmond de Nevers où le grand critique avait inscrit de nombreuses notes marginales.Parfois, dans le domaine de l’impression, une édition restreinte, qui réduit par conséquent la quantité, donne plus de valeur à un ouvrage: je songe au compte rendu de la Mission Champlain orné des dessins de Cormon; au texte de Maria Chapdelaine illustré par Gagnon; à l’œuvre de Champlain publiée par le Gouvernement de notre Province et admirablement imprimée; à des livres comme Vieux manoirs, vieilles maisons ou Vile d’Orléans, de Pierre-Georges Roy.Je me borne à ceux-là, plus proches de moi; mais combien d’autres on citerait parmi les éditions réservées, hors commerce.Je passe à l’art décoratif et à l’ameublement.Voilà un domaine où, si j’ose dire, la quantité rugit.Que de meubles semblables, stéréotypés, ornent nos foyers ! Ces meubles, y a-t-il une raison de ne pas les améliorer ?Je note de ce côté un progrès sensible.L’artisanat qui prend chez nous un regain de vie et de rayonnement y a, sans aucun 620 LA NOUVELLE RELÈVE doute, contribué.Des régions de notre province ont renouvelé leur ameublement.J’ai vu, à la Malbaie, quel parti on tirait de travaux simples, accomplis par un artisan.Le type des meubles n’était peut-être pas des plus varié; mais il gardait suffisamment d’ingénuité.L’art décoratif, animé par le goût, donnait aux intérieurs un aspect de fraîcheur et de repos.Des tissus, fabriqués et teints dans le pays, fournissaient les carpettes et les tentures.Quelques vases débordants de fleurs tirées des jardins ou des champs faisaient le reste.On n’échappait pas à une certaine uniformité, mais on savait imprimer au décor ainsi assemblé la marque d’un esprit inquiet de beauté et de charme, en recourant à la couleur, en surveillant la disposition des choses.Nombre de revues illustrées nous apportent, chaque mois, des photographies ou des dessins de maisons ou d’ameublements devant lesquels on se prend à rêver.Voici A little house in the garden: un seul étage sous un toit incliné que dépassent des cheminées par où s’avive l'âtre, les jours froids d’automne.De larges baies aux encadrements discrets et que, l’hiver, ferment de lourds volets.Le tout est de bois.Près de la porte, U QUANTITÉ ET QUALITÉ 621 une lampe en fer forgé.Quelques chambres, une profusion de baignoires, une large cuisine; et, donnant sur le jardin, le living room que prolonge une terrasse.Une large cour se prête à la manœuvre des voitures.Je lis la légende: « Il semble que l'on ait laissé tomber cette maisonnette sur ce coin de terre et qu’elle ait pris doucement place au milieu des jardins, de la pelouse et des grands arbres qui l'entourent ».Avec ses murs blancs, ses volets verts, son toit rouge, cette maison a un cachet personnel.L’intérieur est gai.Les meubles, un peu pressés les uns contre les autres, ne sont pas modernes, mais leur disposition évoque une intimité douce parmi de vives couleurs.Je passe la « chambre des maîtres », égayée de cretonne, et je m’arrête à considérer le « vivoir ».Le long des fenêtres, de légers tissus aux bords dentelés s’assouplissent avec grâce; aux murs, des tableaux, sans excès; sur des tables légères, des fleurs, beaucoup de fleurs; par terre, une tapisserie à petits points, pièce unique s’il en fût, œuvre d’une grand-mère.Un divan et deux fauteuils alourdissent l’ensemble, et l’œil serait tenté de les supprimer, n’étaient les longs soirs d’hiver et le foyer qui 622 LA NOUVELLE RELÈVE les réchauffe.Qui sait d’où vient cet ameublement ?De partout, sans doute: d’une usine prochaine ou d'un passé qui l’assembla au hasard des besoins; mais le goût, un goût constant, a présidé à son arrangement, l’a enrichi de couleurs.Je connais une jeune femme charmante qui hérita d’une maison presque sordide.Elle la transforma: les planchers furent raclés et vernis, les murs peints de tons légers qui varient avec la destination des pièces; la cuisine est d’or sous le soleil, la chambre des enfants d’un vert à peine indiqué; la salle à manger, rouge vif, accueille un mobilier d’érable piqué.J'imagine l’étonnement des anciens propriétaires en retrouvant leur maison ainsi refaite ! Et pourtant, la plupart des meubles, sauf ceux de la salle à manger qui sont l’œuvre d’un artisan, ont été achetés ici ou là, « dans le commerce » comme on dit, ont jailli de l’impitoyable progrès qui nous envahit de sa triste liane.Un bon camarade des jours où la jeunesse nous tenait dans la joyeuse inquiétude du beau a connu depuis les aventures du monde diplomatique, y compris celles où la guerre l’a précipité.Il a meublé et remeublé bien des A QUANTITÉ ET QUALITÉ 623 maisons.Toutes portaient le signe de sa recherche.Il y mettait un éveil constant.Recourait-il aux produits de la grande industrie ?Il choisissait, contraignait la quantité, s’en évadait presque, par la sûreté de son regard.Autour de cette concession, elle-même surveillée, il avait réuni des choses où sa personnalité se complaisait: peintures et dessins, sculptures et objets d’art — peut-être trop, si sa maison donnait l’impression d’un musée, d’ailleurs charmant, mais dont le visiteur avait peur de rompre l’ordre impeccable.Signalerai-je aussi la mode qui est un des grands jouets de la quantité ?Le vêtement répond à un besoin essentiel de l’humanité.Il varie, c’est entendu, des neiges du nord aux chaleurs tropicales; mais, au moins dans la zone tempérée, il s’uniformise.Je ne m’arrête pas à l’homme, dont le cas est réglé s’il subit les limites de la couleur et de la coupe; mais la femme, elle-même, est de plus en plus victime de la quantité.Le modèle unique n’existe guère: on l’obtient sur commande, et encore; car on ne sait jamais ce que peut offrir de tentations sa seule existence.Les robes — comment dirais-je ?— d’une certaine valeur, 624 LA NOUVELLE RELÈVE d’un type recherché, sont l’enjeu des expositions où une couturière exercée retient vite une ligne, un mouvement, un repli, un rejet de couleur qu’elle saura offrir au désir d’une cliente.Quant aux robes courantes — c’est bien le mot, — elles proviennent d’un modèle multiplié à l’infini, qu’il soit de Paris ou d’Amérique.?Cette idée de la quantité, péril de la qualité, il reste à en chercher une dernière confirmation, celle des Américains eux-mêmes.Elle est venue, il y a longtemps, sous la figure de M.Babbitt; voici qu elle se fait plus précise et plus profonde.Arrêtons-nous au domaine de l’enseignement, pour évoquer la pensée de deux universitaires américains.En 1941, Mortimer-J.Adler, dans un article qu’il intitulait: The Chicago School, dé- 3 finissait les aspirations de l’Université de Chi- ^ cago.Elle est américaine, américaine, cent pour cent, comme disent volontiers nos voi- ] sins.Centre d’enseignement, elle désire , surtout influencer la pensée et la vie, rayon- , ner dans les masses par la culture qui est a QUANTITÉ ET QUALITÉ 625 un ferment.Que les maîtres y enseignent les mathématiques, la chimie ou la physique, la géologie ou l’économique, la physiologie ou la religion, la pédagogie ou la sociologie, tous restent attachés aux vérités fondamentales.Moderne, elle ne rejette pas le passé.Si elle entretient le culte de la science, ce n’est pas sans retenir les raisons de la métaphysique, de la morale et de la politique.Le président Hutchins s’élevait, dès 1933, contre l’enseignement au pochoir, les dispositifs aveugles (gadgets), et la poursuite des faits pour les faits.La recherche, il la voulait illuminée, conduite par des idées et des principes.Nous avons confondu, disait-il, la science et la documentation, la logique et le phénomène, la connaissance et la donnée.Certes, la science a eu de merveilleux élans; mais, comme la Renaissance pouvait reprocher au moyen âge d’être riche en principes et pauvre en faits, nous devons nous demander si nous ne sommes pas riches en faits et pauvres en principes.Notre malaise vient de ce que nous cherchons le salut dans la documentation plutôt que dans un retour aux procédés de la raison.Dans une démocratie inquiète de sa culture, la 626 LA NOUVELLE RELÈVE religion et la philosophie prennent place au delà de la science.Toujours en 1941, au sein de la guerre qui devenait universelle, Robert-Maynard Hutchins publiait un article, véritable cri d’alarme.Sous le titre Education for Freedom, il jugeait notre civilisation et s’inquiétait des tendances de l’École.La civilisation ne résulte pas de la multiplicité des instruments dont l’homme dispose, ni des amusements auxquels il se livre.Elle ne provient pas de la science qui nous comble de moyens sans nous proposer de fin.Le laboratoire n’éclaire pas les destinées humaines, s’il enregistre les phénomènes et les manifestations que lui livre la réalité.La civilisation dépasse les procédés et les recettes.Elle se hausse jusqu’aux préoccupations morales pour assurer à la communauté la possession du bien et du beau.Le confort ne suffit pas au bonheur.L’école y contribue, pourvu qu’elle ne se borne pas au fameux succès dans la vie.Laissera-t-elle l’étudiant choisir à son gré parmi les cours pratiques qu’elle institue sans qu’il soit contraint d’abord à l’acquisition d’une culture générale ?Que valent pour l’esprit des leçons m QUANTITÉ ET QUALITÉ 627 ¦ u sur le charme personnel, la valeur morale de la photographie, la formation élémentaire et ii intermédiaire des patineurs; ou encore sur le - mariage et le divorce, la conduite de l’auto-.mobile, l’art de se faire des amis ?Le pis est il que l’élève est laissé libre du choix de ces s cours quand il sait à peine lire et écrire.La famille, d’ailleurs, se désintéresse du sort de - l’enfant, « bien baigné et sans cervelle »; elle confie à l’école, qui la remplace ainsi que - l’Église, le soin de le dresser, « corps et es- - prit ».L’enfant entre dans la vie, muni de con-1 naissances pratiques, assoiffé d’expérience et ' de liberté, avide de se tirer d’affaire et de " toucher de l’argent.Est-ce un idéal ?Il man- * que à ces réussites sommaires l’appui d’une r culture qui leur donne une signification, l’am-1 bition d’une foi commune, la connaissance et la pratique des disciplines intellectuelles et * morales.1 L’héritage de l’Amérique exige une culture 1 libérale qui affermisse chez l’élite, et par ray-3 onnement dans les masses, le souci d’une tra-' dition.Le dollar n’est pas tout.Que l’on ’ forme d’abord des citoyens plutôt que des 3 techniciens habiles, qui viendront par surcroît.à 628 LA NOUVELLE RELÈVE L’Amérique, dépouillée des arts libéraux et des enseignements qu elle tient de l’Europe occidentale, subirait les mésaventures où les peuples matérialistes ont sombré.L’enseignement, dans une communauté libre, rejette au second plan l'appétit du gain pour déposer dans l’homme l’habitude intellectuelle et morale assouplie à l’expérience des siècles, capable de résister aux vagues changeantes du temps.En 1942 paraissait un livre de John-U.Nef: The United States and Civilization.La première partie contient un chapitre remarquable sur la Crise intellectuelle et morale; la seconde, à laquelle je m’arrête, concerne la civilisation et ses fins: religion, humanisme, philosophie, morale, art.Le propre de la civilisation est de cultiver la moralité, l’intelligence et la beauté, pour elles-mêmes et pour le bien de l’homme.L’idéal serait que les conditions matérielles de la vie et la poursuite du savoir scientifique et d’une technique améliorée fussent ordonnées vers la plénitude des forces morales, intellectuelles et artistiques, chez les peuples comme chez les prophètes, les philosophes ou les poètes dont la pensée s’inquiète de l’universel repos. QUANTITÉ ET QUALITÉ 629 Les valeurs spirituelles et l'humanisme sont menacés, non seulement par les armées en marche, les chars d’assaut, les torpilleurs et les bombardiers, mais par la négation de la vérité chez certains hommes de science qui la recherchent dans l’expérimentation et dans l’observation du monde physique ou le dépouillement d’un dossier.Nier la vérité, c’est ouvrir la porte au mal et paver la route à l’erreur.Sans un effort constant vers le bien, la société comme l’individu devient la proie du mal.La voie de la vérité, de la beauté, de l’honneur, est toujours rude.Cependant, on a enseigné que tout viendra à point à qui suit la ligne de moindre résistance, à qui obtient le plus fort rendement avec le moindre effort, et, en particulier, avec le minimum de pensée.Pour défendre notre civilisation, il faut renouveler notre conception de la vérité.Pour survivre comme peuple chrétien et garder la tradition humaniste, nous devrons abandonner les habitudes de paresse qui ont gagné les deux dernières générations.L’Église, les universités et les écoles renforcent l’intelligence et la fibre morale du peuple.Mais elles n’y atteindront guère si le peuple, 630 LA NOUVELLE RELÈVE de plus en plus épris de rendement pratique, de plus en plus tourné vers le gain, persiste à placer les fins de l’existence dans la poursuite du progrès matériel et du bien-être individuel.La civilisation qui mérite d’être vécue, et défendue, naît d’un effort constant vers le bien.Sa fin dépasse les intérêts matériels.La religion, la philosophie et l’art, fins supérieures de l’homme, sont indispensables à une nation pour atteindre la plus haute tenue morale.Ceux qui mesurent la civilisation en termes de baignoires, de machines à laver, de réfrigérateurs, d’installations climatisées, de radios, feront bien de méditer sur leur fragilité quand il s’agit de juger les fondements d’une société.Qu'ils se tournent plutôt vers le passé: ils verront que les civilisations disparues régnent encore par leur philosophie, leurs œuvres d’art et leurs enseignements.La Divine Comédie, la Somme, les peintures de Giotto, l’élan des cathédrales, prolongent à travers le temps l’éblouissante merveille d’un âge révolu.Cherchons décidément ailleurs que dans la technique à laquelle nous sommes livrés depuis cinquante ans des moyens de rayonnement et de durée.Nous ne garderons la civi- QUANTITÉ ET QUALITÉ 631 ¦ lisation que si nous entretenons le culte de la vertu, de la sagesse et de la beauté: alors seulement nous imprimerons à ce continent un caractère qui le distinguera et l'enrichira vraiment.L’essentiel de ces attitudes se ramène à ceci: la science n’est pas en soi un principe de moralité.Surtout, la civilisation n’est pas une question de quantité, mais elle découle de la persistance des valeurs profondes qui gardent et fortifient l’esprit de l’homme et qui jaillissent de l’antique pensée et des renouvellements qu’y a apportés le souffle sans cesse renaissant de la chrétienté.Edouard Montpetit LA MUSIQUE LE GALA DE L’UNIVERSIÉ DE MONTRÉAL Pour marquer le vingt-cinquième anniversaire de l’autonomie civile de l’Université de Montréal, l’Association générale des Diplômés avait eu l’heureuse idée de faire appel au concours de Robert et Gaby Casadesus, et en même temps de consacrer le produit de la soirée à aider l’Université de Caen, si durement atteinte par l’infortune de la guerre.On eut ainsi, le 1er décembre, un récital de choix dans un cadre de choix.On voudrait pouvoir le louer sans arrière-pensée, mais sur deux points, la composition du programme et l’accoustique de la salle, on est malheureusement obligé à quelques réserves.Car si l’esthétique de la Salle des Fêtes de l’Université de Montréal, dont on apprécie toujours la sobre harmonie, paraît irréprochable, on ne peut pas en dire autant de ses qualités sonores.Elles auraient peut-être été plus favorables à un ensemble symphonique, mais les l'ésonnances multiples surgissant de toutes parts tendaient décidément à troubler la claire sonorité des pianos.Ce défaut a surtout été sensible dans le premier morceau au programme, celui qui était le plus important et qui aurait dû être le meilleur, la Sonate en ré majeur pour deux pianos de Mozart.Peut-être cette composition était-elle aussi celle qui convenait le moins au tempérament des artistes, que certaines des pièces suivantes ont révélé plutôt dramatique ?Quoiqu’il en soit, l’interprétation parut inutilement heurtée, et le dessin pourtant si clair des premier et dernier mouvements s’estompait dans une sorte de confusion sonore qui tranchait fort sur la limpidité et la grâce propres à Mozart. LA MUSIQUE 633 L’exécution du Carnaval de Schumann, qui suivait, révéla également la même dureté, la même exacerbation des contrastes, la même intention dramatique, qui ne pouvaient manquer de nuire à une œuvre qui n’est certes pas de grande classe, mais dont la valeur réside précisément dans ce charme romantique, fait de tendresse et d’élan, qu’on apprécie d’autant plus qu’on s’éloigne du siècle qui l’a produit.Le reste du programme manquait de poids.Après trois études de Robert Casadesus, qui permirent à l’auteur de faire valoir sa double virtuosité d’exécutant et de compositeur, on eut le Septième Nocturne (op.74) de Fauré, YAlborada del Gracioso de Ravel et, pour finir, encore une œuvre pour deux pianos, les Trois Valses Romantiques de Chabrier.On avait donc le droit d’être un peu déçu que des artistes de la classe de Robert et Gaby Casadesus n’aient pas choisi pour ce soir-là de musique qui soit plus complètement digne de leur talent.Mais il ne faudrait pas en conclure que le concert ne fut pas un succès.Au contraire: les auditeurs qui remplissaient la Salle des Fêtes, admirant une fois de plus la perfection de la technique, la généreuse musicalité, et la constante harmonie des deux pianistes français, leur firent le plus chaleureux accueil.LES CONCERTS SYMPHONIQUES Le regret qu’on avait ainsi pu éprouver à l’Université de Montréal ne fut cependant pas entièrement dissipé par les concerts donnés les 4 et 5 décembre au Plateau par la Société des Concerts Symphoniques.Le soliste était on effet de nouveau Robert Casadesus, et s’il a pu donner toute sa mesure dans une composition de Liszt, le Concerto no 2 pour piano et orchestre, qui terminait le programme, on ne saurait, hélas, en dire autant de la Symphonie Cévenole de Vincent d’Indy, qui la précédait en première partie.Basée sur un thème montagnard des kl 634 LA NOUVELLE RELÈVE Cévennes, cette œuvre a été écrite pour orchestre et piano.Le soliste y joue donc un rôle de second plan.Mais ce n’est pas seulement en cela que M.Casadesus a fait preuve d’abnégation.Accepter de participer, même en deuxième rang, à cette laborieuse composition touche presqu’au sacrifice.Sur un thème, d’ailleurs plein de charme, qui traverse toute la symphonie, l’auteur n’a réussi qu’à amonceler des banalités et à répandre le plus morne ennui.Ce n’est pas l’idée d’une thème unique qui est en cause ici, car Liszt et César Franck ont bien montré qu’elle était viable.Ce n’est pas non plus le consex-vatisme du style qu’il faut accuser, car Brahms, pour ne parler que de lui, a prouvé qu’on peut produire des œuvres originales et puissantes sans qu’il soit nécessaire de faire une révolution dans la grammaire et la syntaxe musicales, ni même de détruire tout ce qui avait précédé.Non, ce qui a manqué à Vincent d’Indy, c’est tout bonnement l’inspiration.Nulle part dans la Symphonie Cévenole on ne trouve ce sentiment de la force élémentaire qui pénètre toute création véritable.Nulle part on n’a l’impression de la nécessité inéluctable qui oblige l’auteur à s’exprimer.Si, à de rares moments, l’œuvre réussit à donner l’illusion d’un semblant d’atmosphère, en dei-nière analyse, elle ne laisse que l’impression d’un effort inutile et d’une imagination constamment en défaut.M.Casadesus put heureusement prendi’e une revanche méritée dans le Concerto no 2 de Liszt.Ce n’est certes pas au compositeur hongrois qu’on pourrait reprocher de manquer d’idées ou de souffle.Même si son style commence à dater, on doit lui reconnaître une richesse d’invention et une puissance d’inspiration qui font de cette œuvre une des plus marquantes du romantisme musical du XIXème siècle.Sans doute n’est-elle pas dénuée de grandiloquence, mais elle reste malgré tout, comme son auteur, sincère, généreuse, forte, et souvent émouvante.Il aurait été difficile de trouver une composition qui convienne mieux au tempérament de M.Casadesus.Comme LA MUSIQUE 635 on pouvait s’y attendre, il l’interpréta avec la chaleur, la fougue et la sensibilité qu’elle demande, et en tira le plus légitime succès.Mais, malgré le prestige du soliste et l’effet de l’œuvre, c’est bien ailleurs que se plaçait l’intérêt principal de la soirée.Le Concerto Grosso no 10 en ré mineur de Haendel ne pouvait manquer de prendre la première place.Ce chef-d’œuvre d’architecture musicale, où la grâce et la solidité, la force et le charme se rejoignent dan un mouvement contrapuntique incessant, permit à nouveau d’admirer à nouveau la prodigieuse maîtrise du compositeur, et, en même temps, les progrès réels accomplis par l’orchestre depuis la saison précédente.Les autres morceaux de la soirée (précédés par VOuverture des Noces de Figaro, de Mozart, qui ouvrait le programme, et qui fut jouée honnêtement), donnèrent l’occasion d’une comparaison entre deux compositeurs contemporains qu’on trouve rarement côte à côte, Delius et Richard Strauss.Ainsi qu’on pouvait s’y attendre, le rapprochement ne fut pas entièrement à l’avantage de Delius.The Walk to a Paradise Garden, qui est un intermezzo de l’opéra A Village Romeo and Juliet, ne manque assurément pas d’attraits.Il a même de la tenue, ce qu’on, ne peut pas dire souvent de la musique impressionniste.Mais il ne peut que s’effacer devant l’abondance de l’imagination et l’extravagance du coloris de Richard Strauss.Même si l’on estime qu’un morceau comme la Danse des Sept Voiles, extraite de Salomé, n’est pas tout à fait à sa place au concert, où elle se trouve dépouillée de sa justification essentielle, la danse; même aussi si l’on pense que Salomé, tout comme d’ailleurs Electre, n’a pas donné à Strauss l’occasion d’exprimer l’un des éléments les plus caractéristiques de son génie, l’élément fantastique et burlesque, on a pu reconnaître dans la Danse des Sept Voiles la richesse inépuisable et chatoyante de son inspiration et de son style.al 636 LA NOUVELLE RELÈVE LA PETITE SYMPHONIE C’est cependant au concert du 11 décembre de la Petite Symphonie qu’on eut l’occasion, sinon de faire le tour, du moins de retrouver une nouvelle face, du génie de Richard Strauss.Sa Suite pour le Bourgeois Gentilhomme, qui venait à la fin du programme, valut à l’orchestre et à son chef, M.Bernard Naylor une rare et légitime ovation.Dans l’indigence de pensée et le formalisme de style qui marquent une si grande partie de la musique contemporaine (car il y a du formalisme aussi dans la négation de toute forme), Strauss frappe naturellement par la générosité et la facilité de son tempérament.On pourrait parfois même penser qu’il a peut-être eu trop de facilité, et qu’il aurait mieux valu pour lui devoir lutter plus, sinon contre les circonstances, au moins pour l’expression de ses idées.Pourtant, si elle s’affirme sans effort, sa personnalité reste originale et puissante.Il n’a pas besoin, comme tant d’autres, de se mettre perpétuellement à la recherche d’une inspiration ou d’une formule.Sa composition est dense et colorée, et on sait que son orchestration est l’une des plus brillantes de toute l’histoire de la musique.Nous avons déjà noté le côté burlesque de son tempérament.La Suite pour le Bourgeois Gentilhomme en est l’un des exemples les plus achevés.Elle pétille de fantaisie sans jamais cependant tomber dans la lourdeur, ni quitter les limites du goût le plus sûr.L’accueil que le public lui a réservé montre que c’est là un compositeur et un genre de musique qu’il est toujours avide de réentendre.Pourtant, cette incursion dans l’esthétique contemporaine n’était, pour un ensemble comme la Petite Symphonie, pas dénuée de risque.Il est difficile à un petit orchestre de ne pas se spécialiser.Son répertoire est nécessairement restreint, et s’il contient surtout de la musique classique, ce n’est pas seulement par choix, mais bien parce que dans ce temps-là on composait généralement pour un ensemble modeste, alors que la plupart des LA MUSIQUE 637 œuvres romantiques et modernes exigent des moyens d’expression plus considérables et plus variés.Mais il y a plus: un orchestre ne peut pas manquer d’être influencé par la personnalité de son chef, surtout s’il a la chance d’avoir un chef permanent, par ses préférences, son tempérament, et aussi par ses limitations.C’est ainsi que, jusqu’ici, la Petite Symphonie a frappé par l’excellence de son style et la pureté de son exécution dans l'interprétation, de la musique classique.Ses sorties dans d’autres domaines, par contre, si elles ont souvent paru intéressantes, parfois même réussies, n’ont pas toujours laissé l’impression qu’elle y donnait ce qu’elle avait de meilleur.Cette impression, on l’a ressentie même dans l’exécution de la Suite pour le Bourgeois Gentilhomme, où l’orchestre révéla par une certaine imprécision qu’il n’était pas entièrement familier avec les exigences de ce style.Mais on l’a ressentie encore plus dans la Sérénade no 2 en la de Brahms, qui précédait l’œuvre de Richard Strauss en première partie.Là, la Petite Symphonie ne manqua pas seulement d’exactitude, mais aussi d’allant.Il faut reconnaître que cette composition n’est pas aisée.Conçue un peu sur le plan de la musique de chambre, dont elle se rapproche visiblement, son équilibre intérieur est si délicat que la moindre erreur de mise en place, la moindre exagération d’emphase peuvent le compromettre.Le premier numéro du programme, cependant, permit précisément à la Petite Symphonie de se montrer sous son meilleur jour.La Symphonie no 24 en si bémol de Mozart, qu’on avait entendue aux Festivals d’avril 1945, est en effet l’une de ces œuvres où l’orchestre de l’Hermi-tage et M.Naylor excellent.L’exécution en fut parfaite, et le deuxième mouvement, en particulier (Andantino grazioso), fut remarquable de grâce, de justesse et de fermeté.Il eût été difficile d’imaginer de composition plus directe, plus effective, et d’une telle simplicité de moyens.Dire que l’interprétation était à la hauteur de la eoncep- «i 638 LA NOUVELLE RELÈVE tion de l’œuvre est donc le meilleur compliment qu’on puisse faire aux exécutants.Si la Petite Symphonie n’avait pas été tout à fait heureuse dans son programme du 11 décembre, celui de sa soirée du 27 novembre correspondait par contre entièrement aux meilleures possibilités de l'ensemble.La première partie était consacrée à Haendel, la seconde à Bach.Dans cet équilibre — qui était aussi une opposition — tout comme dans la gradation de l’intérêt et de la valeur des œuvres successives, on reconnaissait la sûreté et le goût dont M.Naylor a maintes fois fait preuve dans l’aménagement de ses concerts.L’Ouverture de l’Opéra Ottone, qui ouvrait la série des compositions de Haendel, n’est sans doute pas de celles qui auraient suffi à assurer la gloire de son auteur.Mais elle se présenta comme une entrée charmante et pleine de vivacité.Les Trois Danses et Scène de Ballet de l’Opéra Alcina, qui la suivaient, étaient déjà plus substantielles et révélaient mieux la constante plasticité d’expression du compositeur.Quant au Concerto en sol mineur pour haubois et orchestre, même si l’on peut regretter un trop grand effacement de l’ensemble derrière le soliste, il permit à ce dernier M.Réal Gagnier, de recueillir un succès mérité.La partie Bach du concert ne comportait que deux morceaux : la Suite no 1 en do majeur, et le Concerto Brande-bourgeois no 2 en fa majeur.C’est naturellement ce dernier, qui fait partie d’une série célèbre, qui fut le sommet de la soirée.Et s’il faut à juste titre louer la Petite Symphonie et son chef de leur interprétation, comme toujours fidèle et chaleureuse, il sera cependant permis de remarquer qu’ils semblent un peu plus à l’aise dans les compositions de caractère plus nettement linéaire, où l’élément mélodique domine, comme Mozart et Haydn (et même les premières symphonies de Beethoven), que dans les œuvres de genre plus architectural, où le contrepoint est l’élément essentiel, comme celles de Bach et de Haendel.C’est une observation qu’on a pu faire déjà JEUNE POÉSIE 639 au cours de la saison passée, mais qui revenait nécessairement à l’esprit au concert du 27 novembre.On y aurait par endroits désiré, et singulièrement dans le Concerto Brandebourgeois, dont la construction est plus complexe que celle des autres œuvres au programme, une perspective plus claire et un dessin mieux marqué, et parfois aussi un peu de calme (le troisième mouvement était inutilement bousculé).Mais c’est là une remarque qu’on s’en voudrait de pousser plus loin.Elle n’est d’ailleurs justifiée qu’en raison de la très haute qualité de l’instrument que constitue la Petite Symphonie et des programmes qu’elle offre.Plus qu’une critique, elle est la constatation d’une de ces limites qui entourent inévitablement le tempérament de chaque chef et de chaque ensemble, même des meilleurs.Henri Rovennaz JEUNE POÉSIE L’ANGE t .un peu avant la sixième heure.» St-J.Perse « .le Très-Haut a commandé à ses anges à ton sujet de te garder dans toutes tes voies.Ils te porteront dans leurs mains de peur que ton pied ne se heurte à une pierre.» .à Jean-Marc Thibodeau Un peu avant le jour un ange est apparu A cet enfant malade auprès de la fenêtre: Vif il a déserté son lit de glace où n’être Que cierge agonisant et fumée de sourire. 640 LA NOUVELLE RELÈVE En bas il suit le jour indécis sur les hêtres, Et sur les doux rideaux la lumière accourue Qui semble un souvenir par instants toujours cru D’une personne aimée qui ne peut disparaître.Il comprend doucement qu’il jouera ce matin, Heureux d’un bout à l’autre de son allégresse !.Il voit déjà de ses amis fuir l’air mutin Tant il pèsera bien les mots qu’on lui adresse !.— Ce matin les amis jouent hors de tous les bruits, Pensent à l’enfant sourd qui est mort quand la nuit ?.4 décembre 45 Claude Rousseau PETITS RIENS OU PETIT DOIGT II ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure bouffiet un petit crâne allongé et défo-rmé par les fers: € Ce n’est rien, dit M.de Calais, le médecin a dit que tout cela s’arrangerait de soi-même.Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer.» Je découvrais là comme un monde ignoré.Le Grand Meaulnes UN ENFANT Un enfant peut souffrir bien plus que de raison.Sans mon doigt qui brisa toutes ses intentions Un simple pleur sur une joue sans protection.— Ah ! larme ! pou ! semence de démangeaison ! — Les fruits tombaient sans nombre au vent d’une friction !. JEUNE POÉSIE 641 UN ADOLESCENT Que cet aveugle au moins périsse en se disant: < Si mon malheur est un coteau dans la campagne « Quand je verrai, je rirai de prendre mon rang.« Si mon malheur est la plus haute des montagnes « Quand je verrai, ça ne sera pas différent.» UN VIEILLARD Un vieillard qui doit bien n’avoir plus de cheveux Vit des enfants, se demanda: Suis-je comme eux ?Avec tant d’insistance que — ridé ! — son front — broussailleux ! — s’éleva jusqu’à changer de nom, qu’il — le vieux — ne douta pas qu’il n’était pas vieux ! C’est comme s'il avait encore eu ses cheveux — SUR LE RIRE L’homme qui rit sans pouvoir vite s’arrêter Arrive à voir ce qui se passe dans son dos.Si rien ne le menace de le retourner Alors il cessera d’être gai si peu tôt Qu’il peut penser tenir le monde sur son nez.Las de vivre toujours dans le même visage Un nez voulut partir et sauta sans ambages Hors de l’eau ! C’était son premier pèlerinage.— Une carpe — je crois — doit accepter son sort, Ne pas courir ainsi au devant de la mort.Claude Rousseau 642 LA NOUVELLE RELÈVE LES LIVRES LA PÉCHERESSE PRÉFÉRÉE1 Pour son premier essai d’hagiographie, Mauriac a choisi une italienne du XIIIe siècle, qui fut d’abord une pécheresse adonnée durant neuf ans à l’usage délicieux et criminel du monde.Mais la vie pécheresse de Marguerite de Cortone ne nous est racontée que dans la mesure nécessaire pour expliquer certaines caractéristiques de sa vie pénitente.Du reste, l’auteur s’est constamment inspiré de l’unique document qui nous soit parvenu: la biographie de la sainte par son confesseur, le franciscain Giunta Bevegnati.Chargé de promouvoir le culte de cette tertiaire, le bon Père « n’a pas dû se priver de jeter un voile sur ce qui lui paraissait peu édifiant ».Sans se croire tenu à la même discrétion — et c’est tant mieux pour la fidélité du portrait qu’il dessine — Mauriac a inséré dans son propre récit de nombreux extraits de la relation médiévale.Il ne considère point tous ces textes comme également conformes à la réalité historique, ni n’accepte sans réserve les entretiens de Marguerite avec Dieu.Comme il l’observe, la sainte a pu, en toute bonne foi, le céder à la femme et mettre au compte de Dieu ses propres pensées.Peu importe.S’il y a là quelques paroles inauthentiques, « il en subsiste beaucoup d’autres qu’à travers la prose pâteuse du Frère Giunta (ou de son traducteur), nous n’avons nulle peine à croire divines ».Le plus souvent, Mauriac commente ces paroles.Lorsque ses analyses ne peuvent s’appuyer sur le témoignage de la sainte, il nous en avertit.Ainsi en est-il pour la reconstitution psychologique, riche en nuances, de la vie religieuse du fils de Marguerite: l’enfant du péché sous le froc.Il lui arrive aussi — contrairement au premier biographe — de décocher quelques traits aux dévots et aux gens d’église, pour mieux rendre la (1) Sainte Marguerite de Cortone par François Mauriac, de l’Académie Française.Flammarion, Paris 1945; Editions Variétés, Montréal 1945. LA PÉCHERESSE PRÉFÉRÉE 643 couleur du milieu où vécut soni héroïne, et ne laisser échapper aucun aspect de son martyre.L’intérêt principal du livre se trouve, en effet, dans le problème que soulèvent les exigences apparemment excessives de l’Amour divin à l’égard de la sainte.Dieu n’est-il pas cruel d’inspirer à sa faible créature une aussi terrible expiation, ou du moins de permettre qu’elle s’y livre sans répit ?La Cortonaise a, il est vrai, des motifs personnels de retourner contre une beauté qui l’avait maintenue dans le péché, l’acharnement que les femmes mettent d’ordinaire à s’embellir.Elle garde présente à l’esprit sa honte passée, c Les vieilles passions mille fois expiées laissent des cicatrices qui paraissent horribles à la lumière du pur amour.A mesure que le Christ avance dans une âme, elle voit de plus près ses souillures et connaît mieux le prix qu’elles ont coûté à Celui qui les assume.Plus l’amour s’épure et plus la douleur s’accroît d’avoir offensé le Dieu que nous aimons ».Mais quand une pénitence aussi rigoureuse, ajoutée aux tracasseries de l’entourage et aux épreuves intimes, se prolonge durant vingt-cinq ans, elle a de quoi irriter et déconcerter la raison la plus calme.« On se sent parfois excédé d’une offense aussi constante à la nature ».L’auteur prévoit que beaucoup seront effrayés par la violence de son héroïne.Plutôt que de l’atténuer, il en cherche l’explication profonde; il y revient en plusieurs méditations, s’adressant au chrétien ordinaire et raisonnable qui croit certes en l’Amour, mais prend bien garde de s’y abandonner.Mauriac ne veut point heurter inutilement les esprits équilibrés et sages, ennemis de tout excès.Il leur concède qu’une telle destinée n’est point commune.« La vocation, d’un petit nombre d’âmes, c’est d’être consumées.Un petit nombre de victimes élues accepte de boire jusqu’à la lie ce calice dont quelques gouttes suffisent au simple fidèle pour devenir digne du nom d’enfant de Dieu ».D’ailleurs, les saints ne nous invitent point à les copier. 644 LA NOUVELLE RELÈVE Marguerite elle-même nous dirait: « Ce n’est pas de toute créature que Jésus attend, exige cette faction accablante, ni même d’un grand nombre de créatures.Chaque vocation est unique; je ne suis pas un exemple pour le troupeau ».Mais si le cas des saints a quelque chose d’unique et d’incommunicable, il n’en possède pas moins une portée universelle que Mauriac a fort bien mise en lumière.< Marguerite ne nous propose pas comme un exemple à suivre le dérèglement sublime de sa sainte vie, cette déraison d’un amour que nous avons peine à concevoir; pourtant d’aussi loin qu’elle nous précède, aussi en avant de nous qu’elle se hâte, c’est bien sur le même chemin que nous sommes engagés ».Par la lenteur de notre marche et nos fréquents reculs, nous rendons nécessaires les excès effroyables des amis du Christ, qui entendent à la lettre les pures maximes de l’Evangile, qui veulent se conformer à leur Dieu et ne violentent la nature que pour atteindre à cette conformité.Sachons au moins reconnaître la charité brûlante qui les incite à porter notre fardeau.« Ces cariatides de la douleur, ces saintes et ces saints aux épaules déchirées qu’un immense réseau souterrain de Grâce unit les uns aux autres, soutiennent l’Eglise entre la terre et le ciel ».Mauriac écrivait dans son Journal: c Rien de moins fade que la vertu; et la plus grande aventure sera toujours la sainteté.Mais il y a loin de l’hagiographie au roman.Nous pouvons écrire une vie de saint si nous en avons le goût; nous ne pouvons imaginer le roman d’un saint, créer un saint: la Grâce ne s’invente pas».Il n’a certes pas inventé la grâce de Marguerite; mais je suis sûr que le génie du romancier a magnifiquement servi le sens catholique très averti dont fait preuve l’ha-giographe.A ces dons combinés de la nature et de la grâce nous devons une œuvre de grand art, d’un accent poignant, une analyse pénétrante du drame le plus bouleversant, celui de la sainteté.P.S. PHILOSOPHIE 645 PHILOSOPHIE La philosophie peut avoir plusieurs noms, elle a même des petits noms, tant pour ceux qui l’aiment que pour ceux qui la détestent.Il faut que la philosophie ait un grand charme, qu'elle soit bien plus que la religion Yopium des peuples, pour qu’elle continue, après vingt-cinq siècles de contradictions (qui sont presque toutes des synthèses) à faire des conquêtes et des ravages.Je sais bien les objections du vulgaire: qu’elle est la mystique de ceux qui n’acceptent pas d’être mystiques; qu’elle est aussi la mystique de ceux qui s’étonnent de leur piété; qu’elle est une science pour ceux qui veulent un mystérieux plus mystérieux, Jules Verne de tous les Claudel philosophes (cf.A la Trace de Dieu).Et l’on sait que les syllogismes sont les trois unités honteuses d’une ontologie classique, soit dit toujours par un thomiste honteux.Devant ces philosophies ragent toujours les Newman qui n’aiment la pensée, et la pensée plus abstraite souvent que la pensée la plus abstraitement professionnelle, qui ne l’aiment que désarmée, dans sa nudité primitive.La philosophie au surplus n’a été longtemps qu’une psychologie.L’idéalisme au fond n’est-il pas une psychologie érigée en ontologie protestante, ne soit dit que pour indiquer les tendances ?Bien entendu, dans un monde qui n’est jamais celui de la paix cette psychologie n’avait pas la rigueur de l’adversaire, la psychologie des médecins, ni la vérité plus générale de la psychologie des poètes et des romanciers.Poètes, romanciers, combien de philosophies ont les qualités de ces deux genres, les qualités à l’état brut, pour ne pas dire brutal ?La philosophie, c’est encore de l’apologétique déguisée pour tel ou tel système religieux ou athée.Dis-moi qui tu crois, je te dirai comment tu déduiras tes raisons et tes preuves.Les religions et les a-religions savent merveilleusement adapter, recueillir ce qui leur est propre.En un sens 646 LA NOUVELLE RELÈVE la philosophie, c’est souvent le déchet de la religion.Et beaucoup de philosophes sont des ruminants qui digèrent deux ou trois fois les sucs de leurs nourritures.La philosophie a même été longtemps la servante de l’absurde, une servante qui suivait toujours les règles et les conventions d’une maîtresse contraire.Descartes plus moderne, plus prétentieux et plus frémissant, elle part d’une sorte d’intuition de son existence, puis de l’existence en soi, et elle se voue, en certains quartiers, voire sur la place publique, à philosopher sur les vertus de l’absurde.Il est amusant que les premiers idéalistes n’aient point songer à cela.Et je verrais les Eléates comme les pères les plus légitimes d’Albert Camus par exemple.Fidèle à la méthode de beaucoup de philosophes il est parti de rien pour arriver à un tout qui était ur.rien plus complet ! Et j’ai passé des philosophies qui touchaient pourtant certains côtés de vérité.Mais c’est justement pour arriver à un philosophe thomiste qui traite d’un philosophe inquiet et pour qui l’inquiétude était la vie même.Maine de Biran, le plus aimable dogmatique qu’on ait vu, usait d’un style qui, s’allégeant d’aventure, blessait pourtant M.Taine, ce Boileau de la philosophie.Philosophe inquiet, Maine de Biran avait des lueurs platoniciennes et surtout d’honnête âme, un honnête homme qui écrit son journal, en ne cachant pas une froideur, une impuissance congénitale, ce qui n’était point pour plaire à M.Taine: ce Despréaux dans ses propres systèmes ne pouvait peut-être recevoir la grâce finale que sous une forme froide et timide, antithèse de Maine de Biran convei'ti.Ce qui me donne l’occasion de ce long préambule, c’est la lecture d’un des meilleurs essais que nous ait offert la librairie canadienne.La théorie des premiers principes selon Maine de Biran 1 par le père Arcade-M.Mo-nette.Une création pure chez nous, où la charité de (1) Editions de Lévrier, Montréal, 1945. PHILOSOPHIE 647 l’esprit, qui est le propre du critique, se lie à l’expo-position la plus nette, la plus intelligente.Je le dis carrément.Je sortais de l’Action, l’édition remaniée, de Maurice Blondel, dont le style et dont le cœur valent encore plus que tout le reste pour moi.Ma philosophie est d’abord un style philosophique, et des grands philosophes il n’est guère que deux ou trois exceptions.Saint Thomas a de la verve, il nage dans ses syllogismes, il est même parfois le Montaigne de sa Somme, il a aussi une naïveté de primitif, le Docteur Angélique étant le frère de fra Angelico.Schopenhauer, Nietzsche, évidemment, Spinoza et non seulement dans ses parties géométriques, sont des écrivains de grand crû.Que l’on cherche avec curiosité, et l’on trouvera chez Kant, le Kant le plus abstrait, chez Maritain, chez Fichte, chez Condillac surtout, et chez Hume et Chez Bergson et jamais chez Le Roy et jamais surtout chez Garrigou-Lagrange, des pages de lyrisme au sens propre.Maine de Biran fut le commentateur parfait, le modèle du Journal philosophique, qui est un instrument pour le développement, pour le devenir de sa philosophie.La lecture de Maine de Biran vaut la lecture de Blondel, et pour le style et pour le cœur.Le père Arcade-M.Monette est le commentateur parfait de Maine de Biran, lui-même commentateur exquis de la pensée en formation, et le livre du père Monette permettrait à lui seul — et ma malice, dirait: en oubliant volontairement notre illustre thomiste à périphrases, Mgr Pâquet, permettrait donc dans une histoire des lettres canadiennes, tout un chapitre consacré aux ecclésiastiques qui écrivent.Il est vrai que nous avons plusieurs bons éci’ivains religieux, et le père Louis Lachance, dont je n’aime pas les doctrines séculières, nous a donné un abrégé de métaphysique sur l’être, qui est de belle prose.Nous comptons d’excellents écrivains dominicains, si j’exige trop pour en trouver dans d’autres professions.Berthelot BRUNET 648 LA NOUVELLE RELÈVE LES CONFESSIONS SANS PÉNITENCE 1 par Georges Duhamel.L’œuvre de Georges Duhamel m’est assez familière.J’ai lu et relu son Salavin qui est peut-être sa meilleure œuvre.La chronique des Pasquier est bien inégale.Je trouve les derniers volumes supérieurs aux premiers.On connaît plus le Duhamel romancier que l’essayiste.Pourtant La défense des lettres est un grand livre, et Fables de mon jardin un petit bijou.J’ai mieux compris à la lecture de ces deux volumes, le mot d’André Rousseau, définissant Duhamel, « l’humanisme moyen.» Les confessions sans pénitence sont selon l’auteur, « un règlement de comptes », mot qu’il n’ose pas employer, mais qu’il indique à peine.Ce n’est pas un ouvrage de critique proprement dit.Georges Duhamel a senti le besoin de parler de quatre maîtres français, qu’il semble affectionner tout particulièrement: Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Descartes et Pascal.Il écrit dans la préface une phrase qui définit l’ouvrage .« fixer notre position morale sur la carte de l’univers imaginé par cet auteur.» Plus loin, l’explication est encore plus claire: «Je n’entends point, par exemple, montrer Pascal, mais bien mon Pascal, le Pascal qui vit et souffre en moi.» Le premier chapitre consacré aux Confessions de Rousseau serait assez banal, s’il n’y avait pas un « règlement de comptes », une mise au point qui éclaircit beaucoup certaines idées chères à Duhamel.Il écrit que la critique littéraire lui a fait un reproche « d’être un successeur de Jean-Jacques ».L’auteur s’explique clairement là-dessus.Il écrit: « Comme les inventions scientifiques sont capables, tout le monde le sait désormais, de beaucoup de bien et de beaucoup de mal, je n’ai jamais dit aux hommes de renoncer en bloc au fait de leur civilisa- (1) Editions Pony, Monti’éal 1945. LES CONFESSIONS SANS PÉNITENCE 649 tion, ce qui est chimérique; mais j’ai prié mes contemporains de ne jamais renoncer aux bénéfices de l’esprit d’examen.Je les ai toujours engagés à juger cette civilisation, qu’on leur apporte toute faite et qu’on leur impose cyniquement, sans débat.J’ai pensé, je pense encore que les hommes raisonnables doivent conserver un droit de regard sur les entreprises de cette civilisation délirante et faire avec persévérance la critique non seulement du passé, mais encore du présent, et sui’tout de l’avenir.Je n’ai certes pas préconisé le retour à la nature, ce qui est un programme des plus vagues et des moins réalisables.J’ai exhorté mes pareils à vivre courageusement dans le siècle, mais à conserver l’œil clair et à ne pas se laisser abuser par des fantômes de civilisation ; la civilisation véritable étant par définition faite pour le bien de l’homme et non pour son asservissement, son avilissement et sa déchéance.» La citation est un peu longue, mais elle nous fait comprendre l’attitude de Duhamel devant la civilisation scientifique du XXe siècle.On saisit mieux la portée de son livre, Scènes de la vie future, qui, pour plusieurs était une condamnation définitive de la civilisation américaine.Il est vrai qu’il s’est montré très sévère envers cette civilisation.« Individualiste fervent » comme il le dit lui-même, il ne pouvait pas ne pas avoir la dent dure.Il n’a pas condamné la civilisation elle-même, mais ses abus, ce dont on ne peut le blâmer.« Au nom de l’intelligence, nous devons censurer les démarches et les œuvres de l’intelligence elle-même ».Les chapitres consacrés à Montesquieu et à Descartes sont moins intéressants.Sur Montesquieu, Duhamel fait des réflexions pertinentes.Celui-ci s’est consacré aux lettres à trente-six ans, après s’être « défait de sa charge de Président ».L’auteur écrit donc : « C’est un métier que de faire un livre, c’est un métier que de faire des livres, mais ce n’est pas une carrière ».Il faut d’abord se choisir « une profession ou mieux encore un état.» L’auteur a cent fois raison d’écrire cette vérité première, 650 LA NOUVELLE RELÈVE qui a déjà été dite, mais qu’il est bon de répéter.€ La seule introduction aux lettres, c’est l’expérience de la vie, l’expérience d’un métier.» On ne s’improvise pas écrivain, et c’est en plus, un dur métier.Les journaux intimes des grands auteurs nous en apprennent beaucoup à ce sujet.Ce n’est qu’après un long acheminement, après des tâtonnements et des déboires nombreux qu’on arrive à une certaine maîtrise dans cet art.c Ce n’est donc pas de Pascal que je me risque à parler, mais de moi-même ».Puis, plus loin : « Le drame de Pascal est le drame de tous ceux qui cherchent et qui souffrent ».Tel est le début du chapitre sur Pascal, où l’on trouve les pages les plus substantielles de l’ouvrage.Pour Duhamel, la connaissance de Dieu ne peut être autre chose « qu’un acte d’amour ».Il déclare que si la foi religieuse lui était donnée un jour: « Je mettrais tout le zèle de ma raison à protéger ce précieux viatique contre les effets de la raison ».Pour l’auteur, le drame de Pascal, homme de science, réside dans la lutte entre son amour de Dieu et sa raison insurgée.Pascal écrit: « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison.Voilà ce que c’est que la foi: Dieu sensible au cœur, non à la raison ».Et puis encore ceci: «J’aime mieux suivre Jésus-Christ qu’aucun autre, parce que je l’aime ».Mais l’homme de science, le raisonneur prend vite le dessus, il lui faut des preuves: « Preuves de Jésus-Christ ».M.Duhamel reste confondu, et nous le comprenons bien.La raison est une arme dangereuse à manier.Quiconque a reçu le don de la foi, doit rendre grâce à Dieu chaque jour, et demander aide et protection contre les assauts de la raison raisonnable.L’auteur écrit: « Pour Pascal, l’orgueil est le principal obstacle, le seul obstacle à la foi.Il me semble que Pascal se trompe.Il en reste un autre obstacle, et c’est l’honnêteté.Celui qui ne sent pas, ne peut, loyalement, déclarer qu’il sent.Celui qui n’a rien reçu ne peut se déclarer nanti, s’il est équitable et sincère et s’il a tendu la main ».Je me trompe peut-être, mais je vois ici le drame de M.Duhamel.L’auteur n’a pas la foi.La foi est un LA VIE DE JEANNE MANCE 651 don.Le chapitre sur Pascal nous montre M.Duhamel torturé par ce problème angoissant.Sans ces pages, et celles citées plus haut, Les Confessions sans pénitence n’ajouterait pas grand’chose à l’œuvre de M.Duhamel.Il écrit toujours une prose excellente.Nous aimons parfois un style qui nous résiste, exigeant une plus grande concentration d’esprit.Rien de cela dans la phrase de M.Duhamel.Tout ouvrage de l’auteur de Salavin est d’une lecture aisée.Voilà peut-être une des raisons de la popularité de son œuvre.Jacques Mathieu LA VIE TOUTE DE GRÂCE DE JEANNE MANCE Ce n’était pas une tâche aisée que d’écrire avec élégance une vie de Jeanne Mance après Mlle Marie-Claire Daveluy.Il semblait que l’historiographe de la fondatrice eût tout dit, sans rien laisser à glaner.Le R.P.Paul Desjardins n’a pourtant pas été mal avisé en offrant à un public plus pressé comme une gracieuse image d’Epinal et avec des leçons qui ne sentent pas le sermon, pour honorer à son tour la grande fondati’ice.Non, ce n’était pas facile, et cependant, dans la prose amène du R.P.Desjardins, on ne trouve aucun des défauts qui alanguissent trop souvent des ouvrages de ce genre.L’auteur suit les plus gentilles traditions de son ordre, et l’on peut lire sa petite vie après celle que le père Bouhours consacra à saint François Xavier.Tout le monde sait que Racine et Boileau prisaient fort le père Bouhours, écrivain élégant et d’une correction, d’une honnêteté de style parfaites.Je remarque dans cette Jeanne Mance la même onction point rébarbative et de bonne compagnie.L’abbé Casgrain aurait aimé ce petit livre, qui reste le plus agréable modèle pour les vies de saints de chez nous.Berthelot Brunet V EMIL LUDWIG LA CONQUÊTE MORALE DE L’ALLEMAGNE La plupart des écrivains choississent leur sujet, mais il arrive qu’un écrivain est choisi par son sujet.C est le cas de La Conquête morale de l'Allemagne pour Emile Ludwig.Depuis de nombreuses années, l’auteur des biographies célèbres de Staline, de Roosevelt, de Bolivar, est reconnu comme un des tout premiers écrivains politiques européens.Sa connaissance de l’histoire, les recherches qu’il s’est imposées pour préparer ses grandes biographies lui ont fait pénétrer la psychologie des Européens, et en particulier celle de l’Allemand.Dans la première partie de cet ouvrage Ludwig récapitule les valeurs allemandes; dans la seconde, il montre les conséquences de l’incompréhension du problème allemand sur le monde entier.Ce livre a rendu et rendra de grands services.Prix: $1.50 Edition numérotée sur Japon: $8.00 Sur vergé byronic: $4.00 Du même auteur : DAVID ET GOLIATH Prix : 51.00 MACKENZIE KING Prix: 51.00 Vient de paraître : ROBERT CHARBONNEAU de l'Académie canadienne-française FONTILE Ce roman est à la fois une étude de mœurs et un roman psychologique.L'action se déroule dans la petite ville où André Laroudan, Ly, Edward Wilding et sa cousine nous ont été présentés dans le premier roman de l’auteur, Ils posséderont la terre.Quelques-uns de ces personnages se retrouvent dans Fontile qui raconte les débuts de Julien Pollender, adolescent incompris, en lutte contre son milieu, son hérédité et sa famille.Quelques maximes mal comprises, une ambition désordonnée ont fait de lui un inadapté jusqu'au jour où il rencontre Armande Aquinault.On reconnaîtra que l'auteur d'ils posséderont la terre et de Connaissance du personnage est maintenant en possession d’un métier plus sûr et que ce roman a une portée plus humaine, plus universelle que le précédent Autour de Julien gravitent une famille de millionnaires de province, un journaliste ambitieux, des politiciens et tout un monde de petite ville.Prix: $1.25 Du même auteur PETITS POÈMES RETROUVES Edition à tirage limité 25 exemplaires sur Japon: épuisé 450 exemplaires sur vergé Byronic: $0.50 GERARD DE CATALOGNE LES COMPAGNONS DU SPIRITUEL Souvenirs sur Mauriac - Massis - Montherlant - Proust -Daudet - Giraudoux et autres Enfin, voici un livre fort intéressant parce que sans parti-pris et par surcroît franc, juste, courageux, enfin un livre vivant tel que Léon Daudet aimait les écrire.Cette belle réussite est vraiment extraordinaire puisqu’il s'agit de rendre compte indirectement de certains écrivains discutables et discutés à une époque curieuse, fertile en procès de toutes sortes, encline par essence à défier toute critique qui soit extérieure.Malgré tout cela, il n’est rien de plus captivant que cette suite de portraits, d’analyses originales et subtiles de divers écrivains remarquables que Gérard de Catalogne connut tout au long de ces dix années passées dans l'atmosphère intellectuelle de Paris.Et ces Compagnons du spirituels sont, on ne pourrait mieux choisir: Jacques Bainville, René Benjamin, François Mauriac, Henri Massis, Jacques Rivière, Henri de Montherlant, Drieu la Rochelle, Jean Giraudoux, Marcel Proust, Léon Daudet, et maintes autres personnalités.Grâce à la sympathie perspicace qu’il ressent pour eux et parce qu’il a vécu dans le secret de ces écrivains, Gérard de Catalogne interprète leurs œuvres d’une façon judicieuse qui nous fait découvrir des aspects insoupçonnés.L'auteur est parvenu à écrire ses témoignages en surmontant plusieurs préjugés très répandus aujourd’hui et « tout honnête homme » qui veut comprendre notre temps se devrait d'avoir lu ce livre.Fort volume, grand format-.$1.75 Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle Relève Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028
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