La nouvelle relève, 1 mars 1946, Mars
Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle Relève Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 LA NOUVELLE RELEVE Mars 1946 Vol.IV, Numéro 9 LITTERATURE D’UN MONDE EN PERDITION La France connaît, depuis quelques années, et grandissant depuis la Libération, un courant d’idées, une de ces modes soudaines et impétueuses, comme sa littérature en a vu bien souvent naître dans son sein.Cela rappelle le succès de la philosophie de Bergson au début du siècle, la tapageuse vogue du dadaïsme et du surréalisme au lendemain de la première guerre mondiale.Il est encore beaucoup trop tôt pour discerner ce qui, dans un mouvement intellectuel, représente un apport concret et valable à cet effort, traditionnellement accompli par la pensée française, pour saisir la réalité de l’homme en son temps.Il est possible qu’une part considérable de cette agitation retombe vite et s’évanouisse en écume, et que certains premiers rôles actuels soient, dans vingt ans, aussi oubliés que l’est pour nous Joseph Delteil, le glorieux Delteil de 1926.Mais il paraît probable qu’au moins une partie de l’effort actuel demeurera acquise, même s’il doit être déliassé et aue la mode littéraire qui résume les Dassé et aue la mode littéraire qui résume les revues littéraires de France sera retenue, en tout cas, comme témoignage.-— /£/' BIBLIOTHEQUE 'N' DE L’ACFàS 752 LA NOUVELLE RELÈVE Les leaders de ce mouvement, J.-P.Sartre et Albert Camus, refusent de se placer sous la même bannière, et le second a explicitement dit qu’il était séparé du premier par des abîmes.Il est assez vrai que l’accentuation des deux œuvres est différente, mais il n’en reste pas moins que l’un et l’autre partent de données très voisines, se relient à une même attitude spirituelle et entraînent l’adhésion d’un public analogue, car c’est un fait évident que ce courant littéraire touche à une large audience, en particulier dans la jeunesse.Sous le terme à.’existentialisme qui est à la mode (et qui, comme toutes les étiquettes de ce genre, recouvre des réalités assez différentes), il est devenu, dans certains milieux intellectuels et dans la jeunesse étudiante une sorte de « tarte à la crème » dont on ne tardera pas à avoir, pour prendre un terme de l’École, « La nausée ».Ce succès, il serait ridicule de l’attribuer au snobisme et aux astuces de la publicité.Il a des causes plus substantielles.D’abord dans le talent, incontestable, souvent remarquable et surtout d’une extrême souplesse, des chefs de file existentialistes.Une doctrine qui se manifeste et s’expose aussi bien dans des ouvrages philosophiques comme YÊtre et le Néant de Sartre, des essais comme Le Mythe de Sisyphe de Camus, des romans tels que YÉtranger de Camus, le Sang des autres de Simone de Beauvoir, la Nausée et les Chemins de la Liberté de Sartre, des pièces de théâtre comme Les Mouches et Huis-clos de Sartre et Caligula de Camus, sans parler d’innom- LITTÉRATURE D’UN MONDE 753 brables articles de revues et sans oublier des auteurs moins éclatants tels que Blanchot ou Bataille, il faut avouer que c’est une doctrine qui a des chances de toucher davantage que si elle était restée confinée dans les arcanes de la métaphysique ! Mais il y a encore une autre raison plus décisive.C’est qu’incontestablement cette doctrine se trouve accordée à une donnée exacte de l’âme contemporaine.Dans ce monde que nous connaissons, où « l’existence est sous la menace » suivant le mot d’Henri Gouhier, où nous sentons tragiquement ce que Camus appelle « l’enfer du présent », dans cette civilisation désaccordée, qui se demande quelle est sa raison d’être, une littérature qui saisit fortement ce désespoir a quelque chose de parfaitement vrai.Ce que des romanciers comme Faulkner ou Hemingway sont pour l’Amérique, elle aussi en proie au vertige de l’absence, les existentialistes le sont, partiellement mais valablement, pour la France de 1946.Les techniques rappellent d’ailleurs bien souvent celles des romanciers des U.S.A.et chez les uns comme chez les autres, on trouve un je ne sais quoi de chaud et de charnel, un mélange de violence destructrice et d’appétit de la vie qui mord au cœur même de l’homme moderne.Et il s’en faut que, dans cette attitude lucide et désespérée tout soit bas ou ignoble; certains des cris que nous entendons dans ces livres témoignent même d’une authentique grandeur.On ne peut donc pas plus méconnaître le « phénomène existentialiste » que le 764 LA NOUVELLE RELÈVE c phénomène romantique » au siècle dernier, — par certains côtés, d’ailleurs, l’un à l’autre ressemblants.* * * À qui voudrait une définition simple de l’existentialisme, on proposerait volontiers celle que M.Jean Beauffret avançait dans la revue Confluences : « Très généralement, nous appellerons l’existentialisme toute la philosophie qui s’attaque directement à l’existence humaine en vue de tirer au clair, mais sur le vif, l’énigme que l’homme est à lui-même.» C’est assez exact.L’École que nous considérons prétend à saisir dans sa réalité concrète le drame même de la vie humaine.Qu’est-ce qu’exister ?Cette question a l’âge de l’humanité, mais elle nous intéresse si terriblement qu’elle est toujours neuve, qu’elle exige sans cesse que les générations, l’une après l’autre, lui donnent une réponse.Et, comme il advient d’ordinaire, la génération actuelle entend annuler les réponses antérieures, en soutenant que celles des philosophes précédents n’ont fait qu’altérer le vrai sens du problème.Trop longtemps on a cru qu’ayant tout dit sur la pensée, ses abîmes, ses méthodes, on avait du même coup épuisé la question de l’être et de l’existence : revenons aux faits mêmes qui sont la vie ! Le point de départ de tout l’effort sera donc l’existence humaine, la seule qui nous soit accessible, dans ce qu’elle a LITTÉRATURE D’UN MONDE 756 elle-même d’obscur, de douloureux, d’intolérable et de désespéré.Ainsi un personnage de J.-P.Sartre fait-il cette découverte : « C’est donc ça, la Nausée : cette aveuglante évidence ?me suis-je creusé la tête ?En ai-je écrit ?Maintenant, je sais: j’existe, — le monde existe, — et je sais que le monde existe.» Il faut aussitôt souligner le mot qui désigne ici cette expérience élémentaire de la vie : la Nausée.Sous une forme plus générale, nous dirions: le Désespoir.Devant l’existence, avec ce qu’elle a d’irrémédiablement compromis, de douloureux et d’abject, le désespoir est, en effet, une réaction tout à fait concevable.Et l’on fixe, du même coup, les bases, les origines de ce mouvement philosophique.Saisir la vie dans la donnée même de son désespoir, il y a un homme qui a consacré sa vie à un tel effort: c’est Kierkegaard.Et, incontestablement, le grand Danois apparaît comme un des maîtres de la pensée existentialiste, — avec, à l’arrière-plan, tous ceux qui, de Pascal à Luther, ou à saint Augustin, ont eu conscience d’une certaine misère de l’homme.De Kierkegaard le courant a passé à travers Heidegger, dont la philosophie de l’angoisse a alimenté une large part des idéologies nationales-socialistes.Aujourd’hui, en France, il vient féconder des zones intellectuelles qui, expressément, se sont liées à la Résistance à l’Hitlérisme: preuve, s’il en fallait, qu’il s’agit bien là d’une donnée profonde de l’esprit humain.C’est qu’à la vérité, une telle conception, à son origine est si large, elle plonge des racines dans 756 LA NOUVELLE KELÈVE des terres si vastes de la conscience humaine, que quiconque a le sens de l’homme et de sa déchirante grandeur, pourrait se dire existentialiste.On peut parler d’un Pascal existentialiste.Une œuvre comme celle de Mauriac s’y rattacherait de même, pour peu qu’on le souhaitât.Lorsqu’un personnage de Sartre s’écrie : « La vraie vie commence de l’autre côté du désespoir », qui donc ne souscrirait à cette formule, s’il entend les exigences de l’âme ?Il suffit de dire ce qu’on entend par Vautre côté.À vrai dire cet effort pour saisir la réalité de l’existence, dans ce tragique que la certitude de la mort suffit à déterminer ( « l’homme pour la mort » dit Heidegger), cet effort peut se conclure en options divergentes.On peut conclure que cette existence menacée, limitée, souillée, a un sens qui la transcende; et c’est l’option chrétienne.Il existe un existentialisme chrétien qui est jalonné par des noms comme Kierkegaard, Chestov, Dostoïevski, en France Blondel et Gabriel Marcel.Il conclut par un acte de foi, le grand débat où nous savons bien que nous sommes tous engagés.Il affirme que l’existence de la terre trouve son explication au delà de la mort.Pascal a dit, une fois pour toutes, que c’était là le Pari.L’explication qu’on proposera du monde sera entièrement ~ différente selon qu’on accepte ou refuse la transcendance.Pour un Kierkegaard, l’angoisse est le signe du péché; le désespoir c’est à la fois la prise de conscience de la blessure originelle et la marque de cette blessure ; c’est le péché qui ne se LITTÉRATURE D’UN MONDE 757 pardonne pas.Rien de tel chez les existentialistes français de ces jours-ci.Pour eux, l’option est radicalement inverse.La vie n’a aucun sens.Elle est ; cela suffit.L’univers entier où existe l’homme et l’homme lui-même, dès l’instant qu’il existe, sont inexplicables, absurdes.Voilà le mot décisif: ce désespoir conclut à l’absurde ; il fait de l’absurde, selon le mot de Camus, « une passion déchirante ».Cette attitude ne date pas d’hier, et déjà il y a vingt ans, les tenants et les témoins du « nouveau mal du siècle » avaient marqué qu’à un certain point de désespoir, la lucidité de l’intelligence apparaît comme la seule justification.Les existentialistes actuels ont érigé cette notion en véritable dogme.Constatant, comme chacun, qu’il existe une distance infranchissable entre notre être et son accomplissement, entre notre désir de perfection et nos réalités, entre toute chose et son archétype, ils justifient cet abîme en le nommant Yabsurde ou le néant.Bien entendu, ils nous assurent qu’ils restent, eux, sur le terrain du réel, que, contrairement à tous les croyants, ils ne construisent pas d’explications dans le vide; mais nous sommes bien obligés de constater que, eux aussi, procèdent d’un Pari, qu’ils ne peuvent pas plus nous prouver l’absurdité définitive du monde que nous ne pouvons, nous, prouver la finalité du monde autrement que par la Foi et l’Espérance.C’est donc d’une option fondamentalement agnostique que relève cette doctrine: en ce sens sa valeur de signe est certaine. 758 LA NOUVELLE RELÈVE * * * L’existentialisme, de bien des façons, apparaît comme caractéristique de notre temps, littérature d’un monde en perdition.L’homme, pour ses écrivains, place en lui-même toute sa transcendance.Vivre sa vie, rien de plus.« Faire, et en faisant, se faire, et n’être rien que ce qu’il s’est fait », telle est la devise de l’homme selon Sartre.Cette attitude ne va pas sans un certain héroïsme désespéré, qui ne manque pas de noblesse, et dont on trouve des expressions analogues chez André Malraux.La vie n’est rien de plus qu’une flamme qui brille dans d’impénétrables ténèbres: il n’y a rien d’autre à faire que de donner à cette flamme sa brillance maxima, sans rien attendre, sans rien espérer.En un sens, une telle attitude rejoint certains aspects de Nietzsche, dans la mesure où le philosophe du Par delà le bien ét le mal affirme le primat de la vie, la nécessité de chercher l’accomplissement de l’être dans l’instant.Mais chez Nietzsche encore il y avait une espérance, celle du surhomme ; — « l’homme est quelque chose qui doit être dépassé.» Cette espérance-là n’existe pas chez nos existentialistes de l’absurde, ou s’ils s’y raccrochent (ce qui est vrai surtout chez Albert Camus) c’est encore une fois en vertu d’une option gratuite, d’un Pari.Il va de soi qu’une telle position suppose un athéisme complet.« Il n’y a plus rien au ciel, ni Bien ni Mal pour me donner des ordres ! » s’écrie LITTÉRATURE D’UN MONDE 759 l’Oreste des Mouches quand il a accompli ses crimes.La vie humaine, pour être totalement vécue doit être totalement libre, c'est-à-dire se passer de Dieu.Ce que Mme de Beauvoir commente ainsi : « Cette présence ou cette absence au fond du ciel ne concerne pas l’homme ».Héritiers encore par là de Zarathoustra, les existentialistes actuels sont les témoins de la période nietzschéenne de « La mort de Dieu », ou, pour reprendre le titre du P.de Lubac à son magnifique ouvrage, eux aussi ils relèvent de l'humanisme athée.Reste à voir où l’on aboutit en partant de tels principes.Il est frappant de constater que, prise dans son ensemble, cette littérature est un épouvantable document sur la condition actuelle de l’homme, sur ses plus affreuses menaces.Ce qui a toujours passé pour la preuve de la dignité humaine est représenté comme la cause de son malheur.La pensée est le ver dans le fruit.Dès l’instant que l’homme pense, — ou, pour employer les expressions philosophiques de cette École, dès l’instant que l’homme Pour soi a remplacé l’homme En soi, — il est fatalement rongé et détruit.«Je pense, donc je suis», disait Descartes; on lui répond: « Je pense donc je me détruis ».Il en résulte un doute profond sur l’homme lui-même qui n’a plus d’autres ressources que de se retirer « dans sa propre contradiction ».Mais comme il faut bien que l’homme s’affirme pour vivre, les moyens de l’affirmation on le cherchera dans la violence, « le besoin de détruire » (Camus), l’engagement à tout prix sans que le 760 LA NOUVELLE RELÈVE sens même en soit dicté par un désir de vérité.On comprend qu’une telle attitude ait pu mener au nazisme; on comprend que les plus nobles des existentialistes y échappent par une intention de travailler à un monde plus juste (ce que rien dans leur doctrine ne présuppose) ; on comprend qu’elle soit à la fois condamnée par les chrétiens et les marxistes, à qui ce nihilisme fait également horreur.En même temps que dans la violence (et substantiellement liée à elle), c’est dans la sexualité la plus basse, au niveau le plus élémentaire des instincts, que certains des existentialistes en arrivent à chercher l’humain.Ainsi s’explique le réalisme incroyablement viscéral qui est celui de Sartre.Il présuppose que l’homme du sexe et des muqueuses est plus vrai que l’homme des activités intellectuelles.Toute l’expérience humaine se ramène à ces instants de dégoût, de nausée, que nous n’ignorons pas, où tout et nous-mêmes, nous semble fade, parce que tout se décompose et se salit.Pourquoi cela serait-il davantage vrai que les aspirations des mystiques ou les sacrifices des Saints ?Encore une fois, pari et pétition de principe, — mais attitude combien révélatrice ! En définitive, ce qu’on doit retenir de plus impressionnant dans cette littérature, c’est le témoignage qu’elle donne d’une inéluctable dégradation de l’homme, lorsqu’il a trahi la partie éternelle de soi.A un certain degré de méconnaissance de sa véritable nature, il n’aboutit qu’à l’abjection.Et tout cela notre civilisation en a assez multiplié les LITTÉRATURE D’UN MONDE 761 exemples pour qu’on se dispense de les citer.Ainsi ces livres portent-ils preuve de nos trahisons.Mais, quant à nous, nous avons le droit d’y trouver davantage.Dans toute cette littérature, ce qu’on pressent jusqu’au vertige, c’est une affreuse absence, c’est le sentiment d’un oubli catastrophique : une présence manque, qui est celle de l’Amour.Et le mot général sous lequel on pourrait inscrire cette entreprise, en un sens luciférienne, c’est celui où Pascal exprimait à la fois le désespoir de notre condition et le sens de ce désespoir même: « Misère de l’homme sans Dieu ».Daniel-Rops. ASPECTS DU ROMAN 1 Dans la littérature moderne, plusieurs romanciers ont été intéressés par les doubles personnalités.Dostoïevski, Stevenson dans Dr Jekyll and Mr Hyde; Kafka dans les Métamorphoses; le cinéma nous a montré dans le Procureur Hallers le prototype d’un grand nombre de romans.Racine répétait après saint Paul « il y a deux hommes en moi ».On rencontrerait dans la poésie ce thème repris sous différentes formes.Au théâtre et dans le roman, qui sont des arts universels, qui intéressent l’homme en autant qu’il se retrouve lui-même, ce thème présentait de redoutables difficultés.Le poète n’a pas à se préoccuper de la vraisemblance et la fable est un art fondé sur l’allégorie.Mais le roman ne peut que difficilement prolonger une allégorie au delà de deux cents pages; par essence la fable, l’allégorie doivent être courtes; il y va de leur perfection.La poésie, à cause de l’enchantement qui lui est propre, peut se servir du symbole, de l’allégorie.L’art du roman est et doit rester plus réaliste.Des trois œuvres mentionnés une seule a l’allure du roman : Dr Jekyll.Kafka a écrit un conte hallucinant.Son personnage s’éveille un matin avec sa conscience d’homme dans le corps d’une bête immonde.Il est transformé en vermine.Kafka Tous droits de reproduction réservés. ASPECTS DU ROMAN 763 suit l’évolution de la conscience de cette vermine jusqu’à la fin.C’est irréel, fantasmagorique, c’est un impossible senti comme réalisé, mais cela relève du conte extraordinaire à la Poe, avec en plus une analyse aiguë, humaine, d’un cas inhumain.Le procureur Hallers, le jour, citoyen intègre, avocat éminent, devient la nuit un personnage louche, qui utilise pour ses fins malhonnêtes des secrets confiés à l’homme de loi qu’il est le jour.Dans son cas, aucun changement psychique; il revêt sa toge ou son complet d’apache.Mais c est là un cas pathologique, un phénomène qui relève surtout de la science.Il n’y a pas à proprement parler dans cette œuvre de roman du dédoublement et les péripéties ne diffèrent pas beaucoup de celles que Marivaux, Molière, Shakespeare inventent autour de personnages déguisés ou se faisant passer pour autres.Mais Stevenson s’attaque au problème même de la double nature.Et le drame ne vient pas de ce que Hyde fait la nuit quand prenant le corps et l’argent du Dr Jekyll il court à ses plaisirs dégradants, mais bien plutôt de la transformation du Dr Jekyll sous la poussée de Hyde.Peu à peu Jekyll se sent envahir par la personnalité de Hyde qu’il ne voulait revêtir qu’à volonté; Jekyll s’efface sous ce qu’il n’avait choisi que comme un masque commode.Et à çet égard, Stevenson n’a pas cherché à éluder la difficulté.Au contraire, c’est d’elle qu’il tire l’œuvre d’art.Stevenson raconte qu’il a cherché longtemps une formule romanesque qui lui permit de con- 764 LA NOUVELLE RELÈVE crétiser les deux natures.Disons que celle qu’il a trouvée dans un rêve atroce n’est pas très bonne.Comment croire à l’existence d’une solution chimique capable de transformer non seulement le physique de Jekyll au point de le rendre méconnaissable à son meilleur ami, mais encore de lui donner une autre âme ?Et pourtant Stevenson n’est pas dupe de la naïveté de son appareil.Il l’avoue implicitement dans les premières lignes du récit en nous disant que Jekyll, gentleman respectable, allait parfois incognito se procurer des plaisirs moins nobles.Comme son œuvre eût été plus classique, d’un intérêt plus universel s’il s’était limité à la peinture des deux natures de Jekyll.Car la confession de celui-ci n’a pas besoin pour être vraisemblable du philtre et du changement d’âme.Le Jekyll sérieux est doublé d’un Jekyll (Hyde) qui aime la violence, les femmes, les plaisirs.Peu à peu, le goût du plaisir, l’habitude du vice triomphe de son désir de respectability et il tombe dans la débauche.Devant les gens, il s’efforce de maintenir les apparences, mais à tout moment il se trahit.A la fin, pris de désespoir, conscient d’être ce qu’il est, il met fin à ses jours.Le philtre ne fait qu’embarrasser le récit que tout lecteur averti suit avec intérêt, se passionnant pour cette lutte inégale de l’ange et de la brute.L’erreur de Stevenson a été non de rendre Hyde repoussant mais d’en faire un être différent de Jekyll.Il aurait obtenu un effet plus ASPECTS DU ROMAN 765 saisissant en montrant sous deux faces complémentaires le même personnage.* * * L’intérêt du roman français repose moins sur le récit que sur la connaissance de l’homme.Le romancier est un moraliste.On accorde aussi beaucoup d’importance à sa méthode et à son style.Tout romancier français ambitionne d’être philosophe.D’où la portée sociale des œuvres.Au fond, le Français n’aime pas les romans.Il faut qu’ils soient aussi autre chose.Il ne lit pas un roman pour lui-même, mais parce qu’il est l’œuvre d’un grand écrivain.Cela ajoute à la confusion.La connaissance de l’homme n’est pas incompatible avec l’objet du roman anglais qui est de raconter.Ainsi, les deux objets se rencontrent dans les grands romans anglais qui contiennent implicitement des vérités d’une portée universelle.Ce qui distingue les grands romans des œuvres sans portée, c’est l’envergure de la conception, la violence des passions, la grandeur dans le bien comme dans le mal des volontés individuelles.Le grand écrivain est celui qui s’est assigné une tâche d’envergure et qui l’exécute comme il l’a conçue, dans la foi.* * * Il faut voir les êtres sous l’angle de l’action.Un roman se crée non à partir d’un personnage 766 LA NOUVELLE RELÈVE statique, mais de l’action d’un personnage dynamique.D’agi, il faut que le personnage devienne agissant.Que ses pensées soient motrices.Ce qui est difficile, ce n’est pas de placer des personnages dans le champ de l’action, mais de les retenir le temps de leur donner une personnalité.Rien ne compose mieux que l’observé, mais cela fait du ciment et non de la vie, cela fait un escabeau mais jamais un arbre.Pour s’intégrer dans la création, l’observation doit être retrouvée dans la mémoire, en quelque sorte au passé mais non abstraites, dans ce concret spirituel où elle a le plus de chance, trempant encore dans la sensibilité, de déclencher le processus de l’éclairage cérébral, où elle offre simultanément un riche butin à la sensibilité et à l’imagination.Sans ces deux auxiliaires, l’observé est de l’ordre de l’instruction et rejoint l’expérience et les catégories.Cela est si vrai que le romancier n’est pas celui qui a « tout vu » mais celui qui a retenu l’essentiel et saisi la simultanéité du vivant.* * * Ce n’est pas seulement le roman qui traverse une crise, c’est toute la littérature.Et si paradoxal que cela paraisse, cette crise vient de ce que la littérature d’aujourd’hui ne s’adresse plus à un public, mais à des publics.Tant que la littérature a eu une portée sociale, un Claudel n’aurait pas été possible, un Gide, un Cocteau, non plus. ASPECTS DU EOMAN 767 La crise a aussi un aspect technique.Les grandes disciplines découragent des auteurs versatiles, pressés, assurés de trouver pour n’importe quoi un public.Ce sont des esprits étrangers à la poésie, au théâtre, à la fiction qui révolutionnent la poésie, le théâtre, le roman.La forme qui a permis à des écrivains aussi différents que Stendhal, Balzac, Dostoïevski, Bernanos, de donner des chefs-d’œuvre n’est pas épuisée.Aujourd’hui, tout commençant veut écrire une œuvre qui ne ressemble en rien à celles qu’il a lues.Il se crée un métier, une langue, un genre plutôt que de se mettre à l’école.A ce compte, le jour n’est peut-être pas loin où chacun se constituera son propre alphabet pour ne rien devoir au passé.Balzac n’a pas inventé sa forme parce qu’il avait autre chose à faire.Il mit d’ailleurs tout son génie à faire rendre à cette forme universelle toute la gamme de ses visions, de ses sentiments, de ses pensées et c’est ainsi que de règles fixes il a créé une forme à lui.La technique est comme la grammaire ; elle est un élément essentiel, mais elle ne doit pas être la préoccupation principale du créateur; le premier signe qu’on n’a rien à dire c’est de chercher des manières de le dire.LETTRE À UN JEUNE ÉCRIVAIN Il est difficile de juger ce manuscrit selon les canons ordinaires.Ce n’est ni un roman, ni une nouvelle, ni un essai et pourtant cela tient de ces 768 LA NOUVELLE RELÈVE trois genres.Ce n’est pas un roman ; il n’y a pas d’intrigue à proprement parler, ies personnages ne parlent pas, et, sauf à la fin, il n’y a pas d’évolution intérieure.Les événements sont escamotés.D’autre part, en dépit de l’intérêt des idées développées, elles ne forment pas un ensemble.Qui est le personnage principal ?C’est par des anecdotes habilement choisies, des conversations rapportées, des jugements portés sur lui par ses amis, ses parents, ses connaissances, qu’il faut nous montrer son caractère.Pourquoi est-il si fortement ébranlé par le mariage d’Anny ?A vrai dire, le lecteur n’a qu’une idée très vague de cette chanteuse, il faut nous la faire aimer, nous la rendre sympathique.Telle qu’elle est, aperçue deux ou trois fois, elle nous paraît peu sympathique et le lecteur ne comprend pas le sentiment qu’elle inspire au héros encore moins son désespoir de la perdre.Quel rôle joue le jeune homme dans ce milieu ?Quelles sont ses occupations ?Toutes ces questions demandent une réponse et enrichissent la substance humaine du roman.L’auteur pose un ou plusieurs problèmes au lecteur.Il doit les résoudre à sa satisfaction.En le faisant, il grossit le potentiel humain du roman.Ce personnage qu’est-ce qui fait qu’il est lui-même ?Son enfance, son comportement sexuel (puisqu’il s’agit d’un amour), ses réactions dans le cours ordinaire de la vie ?S’il est riche, on le suppose, nous montrer la force ou la faiblesse que représente pour lui sa fortune. ASPECTS DU ROMAN 769 Appelons le personnage Héro.Héro a terminé ses études.Son père désire le voir prendre sa succession.Il lui a donné une bonne éducation familiale, il l’a initié aux affaires.Le jour de son inscription au Barreau, son père craint de le voir délaisser les affaires pour la politique ou craint de le voir abandonner les traditions familiales ou, etc.Il faut une opposition pour faire ressortir les deux caractères.Ce sera important pour que la mort du père nous touche.Habitudes prises à l’université par Héro.Opposition de sa mère.Elle nous montrera un autre côté de Héro et fera comprendre la grandeur de sa mère, son amour.Celle-ci voudrait qu’il ressemble à son père; il tient à affirmer sa propre personnalité, etc.Il rencontre Anny, une chanteuse.S’il est riche, l’opposition de la part d’Anny viendra du fait qu’elle est vertueuse, qu’elle aime un autre homme, qu’elle ne le trouve pas intéressant.Ou du jeune homme; elle est légère, il veut en faire sa femme, cela ennuie la jeune fille.Il est riche, elle n’a que sa voix, elle a peur de l’avenir.Ou de la famille du jeune homme qui ne veut pas d’une chanteuse, etc., etc.En un mot, il faut des conflits intérieurs ou venant du dehors.Ceux qui précèdent peuvent être traités par les réactions qu’ils déterminent chez Héro, ou comme événements.Un roman, c’est un drame, le récit d’une opposition, la solution d’un problème moral, religieux, passionnel, etc.Quel est le drame ?Drame d’un 770 LA NOUVELLE RELÈVE jeune homme qui rencontre une femme qu’il ne peut épouser.Pourquoi ?comment triomphera-t-il ?Quelle importance a cet événement dans l’ensemble de sa vie.On peut expliquer un amour malheureux par le comportement sexuel ou sentimental, par la famille, la société.Il faut que le problème ou l’enjeu en vaille la peine.Tout en vaut la peine, mais si un homme peut aimer d’une façon définitive en deux rencontres, il faut revenir en arrière et montrer pourquoi.Robert Charbonneau MONTALEMBERT OU LA LIBERTÉ QUAND MÊME ' Montalembert est d’abord pour nous un des rares hommes qui aient porté, qui aient été le drame vivant de la liberté dans le monde moderne.Le drame total de la liberté, avec ses enthousiasmes, avec ses déceptions, avec ses découragements.Ce drame fut sa chair même, si bien que l’on a tout dit de lui quand on en a suivi l’histoire dans son œuvre et dans sa vie, et tout dit de la liberté en exposant l’une et l’autre.Bien téméraire qui voudrait annexer cette histoire à une position partisane.Il serait facile de se battre à coups de textes détachés aux pointes extrêmes de son chemin mouvant.Isolés de l’itinéraire qui les porte, ils ne seraient plus que de faux témoins.Nous avons volontairement écarté, à droite et à gauche, les quelques pages qui pourraient armer ces vaines querelles.Un homme qui a traversé trois révolutions, qui veut à travers ces crises rester en même temps fidèle et disponible, que de vieux et chers souvenirs tirent d’un côté, que des naissances tumultueuses attirent de l’autre, on peut lui passer quelques écarts de 1 Ces pages paraissent comme préface à une anthologie des textes de Montalembert sur la liberté dans les collections du Cri de la France, éditions L.U.F., Fribourg.Elles ont été écrites en 1943, et, s’il n’avait tenu qu’à l’auteur, auraient été publiées dès ce moment.Mais sans doute trouvent-elles aujourd’hui un sens plus riche encore. 772 LA NOUVELLE RELÈVE 1 I $P$ m ,V$; en, K r ¦ ; ' plume.Ils l’humanisent, ils ne le situent pas.Que le pair et comte, dont l’aristocratie, dit-on, se reflétait jusque dans le ton de la voix, se soit un peu trop complu dans des formes historiques dépassées, que plus tard l’opposant de l’Empire se soit une seule fois laissé entraîner, dans un des Discours de Malines, à défendre une assimilation de la démocratie et du christianisme qu’il avait cent autres fois repoussée, ces effets de l’honneur plus que de la pensée n’ont aucun intérêt permanent.J’en dirai presque autant des positions plus constantes qui, chez Montalembert, pourraient se mettre en doctrine.Elles ont leur date, qui n’est pas la nôtre.C’est l’infortune de ceux qui vivent dans les époques de transition et de décadence qu’ils ne peuvent construire en matériaux durables.Homme d’action enfin plus que penseur, combattant de la tribune plus que théoricien, Montalembert n’a jamais ambitionné d’être le Bossuet du libéralisme.Son message, ce ne sont pas des solutions que l’on pourrait déporter d’un siècle à l’autre, c’est une direction de regard qui, cent ans après, est apte encore à affermir notre regard.u Vingt ans.Le jeune étudiant qui, à la nouvelle de la Révolution de juillet, arbore la cocarde tricolore, se précipite de Londres à Calais, s’y fait rembarquer illico par sa famille, est un libéral exalté.Une démocratie ?Rien de moins au monde.Suivant la prédiction un peu irritée de Lacordaire, MONTALEMBERT OU LA VÉRITÉ 773 il resta toute sa vie un aristocrate.Mais la cause des aristocraties signifiait tout autre chose pour lui que le maintien d’une caste de privilèges.Il y voyait la nécessité de porter, en première ligne des sociétés trop lourdes et trop fragiles, une avant-garde cohérente de service et d’honneur.Il les croyait tout spécialement utiles dans une civilisation à fortes dominantes individualistes, pour neutraliser les excès de l’ambition, de l’intérêt, de la gloire, du talent même, en les mettant au service d’une tradition continue au lieu de les parquer dans le cadre étroit d’une vie individuelle.Il leur demandait même ce que d’autres demandent à la démocratie, une force d’arrêt, expression du meilleur de la nation, à opposer aux pouvoirs absolus.Ces derniers, d’où qu’ils surgissent, monarchiques ou populaires, étaient l’ennemi héréditaire de son génie : « Le grand mal des gouvernements absolus, c’est précisément que leurs vices demeurent secrets.Semblables à une plaie qui n’est jamais ouverte, jamais pansée, jamais réduite, ces vices gagnent et infectent peu à peu tout le corps social.Au contraire, comme on l’a dit avec raison, il n’y a jamais de mal irréparable dans un pays où l’on se fait si durement la leçon à soi-même sans craindre de blesser l’orgueil national ou d’humilier le gouvernement ».Il écrivait ces lignes en 1858 S à propos d’un débat sur l’Inde au Parlement anglais.Elles pourraient être datées de n’importe quelle année de son existence politique.1 Dans le Correspondant. 774 LA NOUVELLE RELÈVE Cependant, dès le lendemain des journées de juillet, il pense que le peuple « a connu trop tôt sa force » et il « se détache de plus en plus de la cause révolutionnaire ».Les grands ancêtres le tirent en arrière.Il a adhéré d’enthousiasme au triumvirat de Y Avenir, mais s’il s’agissait pour lui comme pour ses aînés, Lamennais et Lacor-daire, de réconcilier l’Eglise avec le monde moderne largement entendu, il semble bien qu’il n’ait pas brûlé de la flamme démocratique qui animait les deux autres.Il suffit qu’il rencontre le peuple vivant, comme il le fit un instant aux émeutes de Lyon, pour lui rendre un hommage émouvant d’intelligence et de compréhension.Mais il le voit rarement.Comme tout le monde alors, il pense politique plutôt que social.Apportant un grand sérieux en toutes choses, il doit bien constater, trente ans avant Proudhon, que ce peuple honnête, pour ne parler que du meilleur, n’est pas mûr pour exercer honnêtement le pouvoir.Au surplus, la démocratie n’évoquait pas alors tellement cette profonde vertu populaire où il voyait l’allié naturel du prince chrétien et de l’aristocratie militante contre toutes les forces parasites de la nation ; elle signifiait l’invasion du pouvoir par la bourgeoisie d’argent et l’esprit Prudhom-me, les deux formes les plus écœurantes de l’irréligion.C’est à ces fils enniaisés de Voltaire plus qu’aux enfants terribles des faubourgs que pense le fils des Croisés quand il s’emporte à parler de « l’infernal génie de la démocratie moderne » 1.1 Lettre du 4 août 1839 à Lacordaire. MONTALEMBERT OU LA VÉRITÉ 776 Pensons qu’aucune organisation n’a encore vu le jour, à cette époque, dans les masses populaires, que leur éducation politique n’a pas commencé, qu’aucune des grandes doctrines sociales modernes ne s’est exprimée autrement que dans des utopies peu faites pour retenir un esprit réaliste.L’avenir du prolétariat n’offre à l’imagination aucune perspective ordonnée.Cependant, ce jeune pair, ce fils d’émigré, ce grand propriétaire refuse d’écouter à son sujet les voix de la peur: « Les masses prolétaires, confie-t-il à des notes personnelles, se rueront sur l’Empire infâme comme naguère les barbares.Ils détruiront, pour réédifier le catholicisme sans s’en douter, pas plus que les barbares.Le catholicisme doit rester neutre comme naguère » 1.Garder l’indépendance des valeurs sacrées: c’est peut-être là le secret dernier de l’humeur rétive qu’il oppose aux élans démocratiques de ses camarades de combat.Le soir du grand sermon inaugural de Lacordaire à Notre-Dame, dans la chaleur d’un enthousiasme auquel il a communié avec toute l’assistance, il confie à son journal son inquiétude de l’heure: c’est de voir le nouveau clergé substituer l’idolâtrie du peuple à l’idolâtrie monarchique du vieux clergé et manquer au tournant une véritable libération de l’Eglise.La liberté est d’ailleurs pour lui une valeur plus sérieuse qu’une valeur politique.La politique 1 Papiers inédits do 1832-1833, cités par Trannoy: Le romantisme politique de Montalembert. 776 LA NOUVELLE RELÈVE n’est jamais dans ses perspectives qu’un glacis du spirituel.Ce qu’il demande à un Etat libéral de protéger, ce ne sont pas les fantaisies d’un citoyen à tête rebelle ou le droit indéfini d’une intelligence désorientée à flotter au vent de tous les bavardages.C’est la possibilité donnée et garantie à tout individu de choisir son destin spirituel ; c’est le climat de la vérité, qui ne se révèle que dans le libre dialogue.Dans la mesure où ses convictions aristocratiques se laissèrent pénétrer d’influences démocratiques, il ne les reçut pas des démocraties méditerranéennes, turbulentes, verbeuses, déchirées de passions et de particularismes, mais, à travers ses voyages de jeunesse et sur la pente sérieuse de son âme, des démocraties graves, industrieuses, sages avec noblesse et un peu rêveuses des pays du Nord.Cette première ardeur libérale, pour vive qu’elle ait été, se refroidit brusquement au lendemain des journées de juin 1848.Faut-il accuser une reprise soudaine de l’instinct ou de la peur sur une de ces générosités pusillanimes qui se dérobent dès que l’événement leur offre une matière ?Certes, l’angoisse qui le saisit alors est mêlée de sentiments divers.Il vivait trop intensément plongé dans son mythe personnel de moine-chevalier délégué aux assemblées politiques pour ne pas sentir le terrain céder péniblement sous ses pas dans une expérience où s’effaçaient pour la première fois tous les vestiges du passé tra- MONTALEMBERT OU LA VÉRITÉ 777 ditionnel.Ce ne sont pas non plus des valeurs exclusivement éternelles qui lui firent déclarer vers ce moment que le temps était venu « d’inspirer le respect de la propriété à ceux qui ne sont pas propriétaires ».Mais l’effervescence brutale causée dans l’ordre politique par l’introduction du suffrage universel, la précipitation étourdie de l’émeute, l’impréparation des assemblées inquiètent aussi son sens politique le plus profond.Sa formation historique l’a persuadé que toute acquisition doit lentement mûrir : « La liberté, écrivait-il déjà à Cornudet, le 10 août 1830, ne gagne rien à une victoire subite et inattendue, elle vit de sacrifices longs et graduels, de conquêtes longues et successives.» Il garde cependant son sang-froid et cette attention politique qui était chez lui une forme de la Charité tournee vers l’histoire : « Toutes mes croyances sont ébranlées, confie-t-il à l’abbé de Mérode après la journée du 15 mai S pour ne pas dire détruites.J’ai voué les vingt plus belles années de ma vie à une chimère, à une transaction entre l’Eglise et le principe moderne.Or, je commence à voir que la transaction est impossible, mais que le principe moderne, l’œuvre de Voltaire et de Rousseau, est Yantipode du christianisme.Cependant, mes idées ne sont pas encore arrêtées sur ce point.L’exemple de Pie IX sera concluant.Nous verrons comment cela finira.» La vérité est que le « principe moderne » est une fausse unité qui contient le 1 28 mai 1848. LA NOUVELLE RELÈVE 778 meilleur et le pire.Mais l’histoire livre ses inspirations en vrac, et laisse les hommes en décanter l’avenir à travers la confusion et les déchirements.Ne jugeons pas de trop haut les premiers arrivés; leurs erreurs nous guident et leurs aveuglements nous éclairent.La réaction de Montalembert dura ce que dura la précaire République.En 1849, il vote la loi contre la presse.A ceux qui s’en scandalisent, il répond qu’il a toujours défendu la liberté aristocratique, telle qu’on l’entend en Angleterre et telle qu’on l’entendait au moyen âge, et non pas l’anarchie.Mais il reçoit les félicitations de M.de Metternich.Il défend à la tribune et dans la presse les mesures antilibérales de Pie IX dans ses Etats.Son vieil amour cependant crie encore en lui.On ne s’y trompera pas : quand il reproche un jour à la gauche, dans une superbe envolée lyrique, d’« avoir désenchanté le monde de la liberté », c’est avec le ton de la passion déchirée.Rien n’entame cependant la pureté prophétique de cet esprit dont l’élan profond était plus ample que les rétractations de surface.Au lendemain de l’émeute de juin, il note l’air indompté des ouvriers : « Pas un n’avait l’air moralement vaincu, contrit ou humilié.La voilà, cette invasion des barbares que l’on annonçait ! Nous n’y échapperons pas plus que l’Empire romain n’y a échappé: les barbares subiront peut-être plus d’une défaite, mais ils finiront à coup sûr par avoir raison d’une société énervée, démoralisée, athée, qui a tout concentré dans le matérialisme. MONTALEMBERT OU LA VÉRITÉ 779 En revanche, comme au temps des barbares, l’Eglise sortira triomphante et populaire de cette nouvelle épreuve.» Il ne faudra pas plus d’un an de servitude pour que Montalembert se repente amèrement des gages qu’il a pu lui donner.Dès 1852 il passe à la défensive quand il évoque ses positions de 1848.La liberté a donné lieu à tant d’excès, explique-t-il alors, qu’il a dû passer de tout son poids sur le plateau de l’ordre, « seul moyen de maintenir l’équilibre, de sauver la liberté ».Plus tard, après douze ans de régime impérial, le regard qu’il jettera sur cette brève parenthèse de ses fidélités sera plus sévère encore.Dans le second discours de Malines, il s’accuse d’avoir eu le grand tort, sous la République, non pas de répudier la liberté, mais de trop se plaindre et de trop s’alarmer de ses inévitables inconvénients.C’est qu’entre temps, il avait fait une autre expérience, et vu son pays s’avilir dans un désordre singulièrement plus pernicieux que des écarts de jeunesse.« Le véritable exil n’est pas d’être arraché à son pays ; c’est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer.» Cette plainte, qu’il jette en évoquant la mémoire du général Lamoricière, donne la note triste et digne des vingt années — les vingt dernières — qu’il passa, presque retiré de la vie publique, dans le deuil de sa patrie politique.Il crut d’abord en ce principe nouveau qui s’annonçait social et national.Les plus détestables des mensonges sont ceux qui ont l’air de chasser 780 LA NOUVELLE RELÈVE le mensonge.Une fois déjà, un Bonaparte avait paru au milieu des discordes comme le génie de la synthèse nationale, l’homme providentiel et créateur qui allait souder la tradition et la révolution, réconcilier les âmes d’ordre et les âmes de progrès.Qui n’a la nostalgie d’une France où saint Louis et saint Bernard prendraient place à côté de Marceau, de l’ouvrier Tolain, de Pelloutier et de Phoudhon ?Un mythe situé dans cette ligne avait une grande force de séduction sur un esprit de large ouverture comme celui de Monta-lembert, où une certaine jeunesse hardie combattait incessamment un regret nostalgique des paysages révolus.On forcerait à peine la vérité en disant que ce sont les réflexes chez lui qui sont révolutionnaires, et la réflexion qui tend à l’ordre.Que le réflexe reste vif, la journée du 2 décembre en est la preuve.A peine a-t-il appris, au réveil, le coup d’Etat de la nuit, qu’il se rend à l’assemblée.Elle est fermée.Il cherche alors ses collègues dans la rue, et sur les trottoirs recueille soixante-cinq signatures de protestation.Il refuse de participer à la Commission consultative où Napoléon l’a inscrit d’office.Alors seulement, il hésite.Il se représente, on lui représente la puissance d’opposition qu’il incarne désormais en face de l’usurpateur.Il finit par accepter le poste.Toujours sous l’alarme de l’anarchie menaçante, et croyant servir le plus grand bien de l’Eglise, il va même jusqu’à conseiller le « oui » au plébiscite dans une Lettre aux catholiques qui sera le remords de sa vie.Mais devant les premières MONTALEMBERT OU LA VÉRITÉ 781 mesures dictatoriales il refuse d’être nommé sénateur, il démissionne de la Commission, et dès la première séance du Corp Législatif, il affirme la nécesité du contrôle parlementaire.Au cours de la première année de dictature, il publie sa retentissante brochure sur Les intérêts catholiques au XIXe siècle: c’est un éloge des effets de la liberté à l’égard du pouvoir, fort de l’expérience de vingt années qui ont rendu à l’Eglise de France presque tout son prestige1.Abandonné du clergé et des catholiques qui se rallient de plus en plus au pouvoir, il relève le Correspondant pour lutter contre la politique absolutiste de Y Univers.Son élection à l’Académie prend un tour protestataire, — l’Académie était d’opposition.On le retient difficilement de donner sa démission quand les députés se voient allouer un traitement.« Messieurs, s’écrie-t-il un jour, en plein Corps Législatif, vous tenez le corps de la France mais vous ne tenez pas son âme ; vous avez oublié de compter avec elle: cette âme, aujourd’hui effrayée, engourdie, endormie, cette âme, c’est la liberté: elle se réveillera un jour, et vous échappera.» Telle est sa position finale, après la confrontation des deux désordres : « La liberté, oui, bien sûr.mais la liberté tout de même.» Il n’abandonne pas le fond de ses réserves: les grands esprits ne croient pas servir leurs causes en les entourant d’illusion.Il sait qu’il n’est pas un choix politique qui n’entraîne autant 1 Les intérêts catholiques au XIX® siècle, 1852. 782 LA NOUVELLE RELÈVE d’impuretés que de promesses.Il ne pense pas non plus avec ses ressentiments personnels ; il n’en a pas d’ailleurs: ses ambitions étaient trop éloignées des atteintes du pouvoir pour que le pouvoir pût les blesser par ses brimades.Au lieu de braquer ses pensées, il commence à les élucider.Il ne fait plus de la démocratie un singulier à prendre ou à rejeter.Le monde moderne, dit-il, doit choisir entre deux formes de démocratie, « deux formes qui diffèrent autant que la nuit et le jour », la démocratie libérale et la démocratie unitaire.La première, il la caractérise par trois traits: garantie des libertés populaires, régime représentatif, publicité des affaires publiques.Ils laissent, on le voit, une très grande marge aux structures de l’Etat, ils ne sont liés à aucune forme particulière de représentation ou d’administration, ils n’enseignent aucune des illusions, aucun des dogmes dangereux qu’il reprochait aux démocrates de 1848.La démocratie unitaire, qui s’appelait alors le socialisme impérial, mais qui eût pu aussi bien s’appeler dictature du grand nombre ou de l’Etat socialiste, est celle qui substitue partout des liens mécaniques et éphémères aux garanties morales et durables, qui absorbe l’homme dans l’Etat, dans la bureaucratie et la centralisation.L’Etat s’y affranchit en outre du contrôle public.Montalembert rappelle à son propos le mot de l’ambassadeur de Venise sur Cromwell : « Il parle et il ment tout seul.» Il peut continuer maintenant, aux moments de calme réflexion, à définir des équilibres MONTALEMBERT OU LA VÉRITÉ 783 que personne ne contestera : « l’autorité sans arbitraire, la liberté sans désordre » 1.Ils ne sont pas exclusifs d’un choix profond.Le fils de l’émigré écrit en 1860, dans sa Préface aux Moines d’Oc-cident : « J’accepte sans réserve et sans regret l’état social qui est le produit de la Révolution française et qui, sous le nom de démocratie, règne et régnera de plus en plus dans le monde moderne.» Sa pensée sur la situation de l’Eglise dans l’Etat moderne ne connut pas les mêmes fluctuations.Le danger qu’il avait sous les yeux n’était pas de la liberté, mais de l’asservissement de l’Eglise.Le premier Empire avait rétabli la solidarité du trône et de l’autel, la Restauration l’avait confirmée.Mais cette liaison, d’ambiguë, devenait paradoxale, à mesure que l’incrédulité gagnait les hautes couches dirigeantes.Louis XVIII, sous des dehors orthodoxes, était un sceptique; bientôt l’esprit voltairien réduit aux limites de la haute finance allait être officiellement intronisé avec Louis-Philippe et son entourage; l’Université, qui gardait le monopole concédé sous l’Empire, était incrédule.Que pouvait, dès lors, signifier une protection qui n’était plus l’expression organique d’une communauté de croyances entre le pouvoir et la nation ?Aussi, dès 1829, Montalembert nourrit-il le projet d’une espèce de congrégation libérale for- 1 C’est lui-même qui, se présentant aux élections en 1863, définit sa position: libéralisme catholique contre socialisme impérial (Letti’e à M.Michel, 2 juillet 1863). 784 LA NOUVELLE EELÈVE mée de tous ceux qui regardent la religion nécessaire à la liberté et la liberté comme nécessaire à la religion.Ici de même qu’en matière politique, il pensait que l’habitude de la tutelle tuait l’ardeur et l’initiative créatrice.A force de compter sur l’appui du pouvoir, écrivait-il des catholiques en 1830, ils ne savent plus compter sur eux-mêmes.On mesure mal aujourd’hui combien la position était hardie à l’époque.Depuis de longs siècles, le fait et la doctrine étaient si étroitement mêlés que pratiquement ils n’étaient pas loin de s’être fondus l’un dans l’autre.Montalembert s’abstenait soigneusement de toucher à la théorie, où il ne se reconnaissait pas de compétence.Il déclarait toujours : « Je parle en historien, en politique, non en théologien.»L Mais cette distinction aujourd’hui acquise n’était pas très claire alors dans les esprits, et qui touchait au fait semblait porter une main sacrilège sur le droit.Cependant, en 1830, Montalembert s’engage allègrement à la tâche ingrate de dissocier le catholicisme et le légitimisme.Elle lui est facilitée par l’atmosphère officielle d’irréligion.La lutte n’en est pas moins dure.Le pouvoir tient à ses monopoles, le clergé à ses privilèges, bien que les uns et les autres se neutralisent en partie.La victoire, un moment, fut totale.Dix-huit ans d’indépendance du pouvoir assurèrent à l’Eglise, en 1848, ce respect général dont l’émeute donna mille preuves, et faillirent lui reconquérir défini- 1 Introduction aux Œuvres 'polémiques, 1860. MONTALEMBERT OU LA VÉRITÉ 785 tivement la faveur populaire.En 1850, la loi Falloux consacrait la carrière politique de Mon-talembert, à la veille de son déclin en mettant fin au monopole de l’Université.A vrai dire, c’était une loi Montalembert, l’œuvre de vingt ans de combats Montalembert.Mais il avait fallu s’arrêter à un compromis: Mgr Dupanloup l’avait préparé, Falloux l’avait légiféré, les compromis étaient une sorte de commerce où Montalembert se fût senti déroger.Hélas, ce succès moral devait être sans lendemain.La grande peur de 1848 avait ramené massivement la bourgeoisie dans les rangs sinon toujours dans l’âme de l’Eglise.On s’en aperçut bientôt.Ces troupes nouvelles joignirent leurs réflexes de conservation aux vieux réflexes légitimistes pour entraîner la masse du monde catholique dans le ralliement à l’Empire.U Univers devenait le héraut bruyant de la légitimité nouvelle, Montalembert et ses amis allaient être bientôt la pâture habituelle de ce journal alerte et injurieux dont la tradition n’a pas été perdue.« L’école ultramontaine, écrivait à Montalembert Mgr Sibour, archevêque de Paris, en 1853, était naguère une école de liberté ; on en a fait une ecole de servitude qui veut amener une double idolâtrie : l’idolâtrie du pouvoir temporel et l’idolâtrie du pouvoir spirituel.» A l’une et à l’autre, Montalembert résiste de toutes sès forces.Il ne veut pas pour l’Eglise d’une liberté à double visage, qui s’affirme ou se taise selon les faveurs du pouvoir.Quand, en 1849, Thiers hier encore violem- I 786 LA NOUVELLE RELÈVE ment anticlérical, mais effrayé depuis par les regards venus des non-propriétaires sur les propriétés des propriétaires, offre au clergé le monopole de l’enseignement primaire, Montalembert le refuse au nom de la liberté.Quand l’Empire aura brisé du même coup sa carrière politique et son œuvre d’affranchissement du catholicisme, ce qu’il ira demander aux moines dont il se fera désormais l’historien fervent, c’est le double témoignage de chrétiens combattifs et hardis, ardents à dissoudre la dureté du patriotisme païen, à désarmer les abus du pouvoir politique et de la noblesse, et d’une milice unique dans l’histoire, qui a conquis l’Europe au christianisme par la seule persuasion spirituelle.Un de ses suprêmes avertissements sera provoqué par la révolution d’Espagne: une dernière fois, il dira aux catholiques que si toutes les révolutions tournent contre le christianisme, c’est, en partie, par leur obstination à proclamer périodiquement la mort de la liberté dont ils ont pourtant reçu le dépôt.u Les fautes, les défauts de Montalembert, il les a lui-même plusieurs fois reconnus publiquement.Us furent, parfois, ceux de son époque.Son ardeur romantique se laissait facilement entraîner et l’application de son esprit systématisait ses entraînements.C’est bien ainsi qu’il vit, après coup, l’affaire de Y Avenir.En 1860, il s’accuse d’y avoir joint, à des idées justes et nouvelles, MONTALEMBERT OU LA VÉRITÉ J87 « des théories excessives et téméraires », et d’avoir soutenu l’ensemble « avec cette logique absolue qui perd toutes les causes qu’elle ne déshonore pas ».C’est une prudence excessive — l’autre aspect de son tempérament — qu’il se reproche d’avoir entretenue en 1848, se rangeant ainsi contre son vœu profond parmi les introducteurs de la servitude.Ce siècle fut tellement éloquent et nous le sommes si peu que ce qu’il reste chez lui d’éloquence nous choque encore.Pourtant, la sienne était modérée.Il a très bien parlé de l’excès de l’éloquence chez Lacordaire et de cet abus de l’emphase qui, jusque chez lui, couvrait l’insuffisance de la culture en sûreté et en étendue.Mais comme tout le monde alors, il posait beaucoup trop exclusivement les problèmes politiques en moraliste; sa correspondance avec Cornudet sur les émeutes de Lyon en témoigne, avec quelque naïveté.Aussi son influence proprement politique fut-elle limitée.C’est la faiblesse séculaire de ce parti-là.On a remarqué de lui qu’il n’arracha pas de vote, qu’il ne renversa pas de ministère.Et les hommes de pouvoir applaudissaient d’autant plus volontiers son indépendance que, dépourvue d’ambition personnelle, elle ne présentait aucun danger pour leurs propres ambitions.Cependant, il ne faudrait pas accuser ce trait.Montalembert était, avant tout, un témoin, de ces témoins qui font l’histoire à longue portée en semblant manquer l’histoire à courte échéance.Ce rôle comporte une trop rigoureuse exigence spi- . 788 LA NOUVELLE RELÈVE rituelle pour qu'elle ne fasse pas de ceux qu’elle mord des opposants à perpétuité.On trouvera de curieuses indications sur cet état d’esprit dans une lettre que Montalembert écrivait à Lacor-daire, en 1839.Il n’estimait pas avec son ami que pour agir sur son temps il soit nécessaire de l’estimer.« Tous les écrivains catholiques, lui rappelait-il, de saint Augustin à Fénelon, n’ont cessé d’invectiver contre le siècle; ce n’est qu’au XVIII0 siècle que les Philosophes ont commencé à professer pour l’humanité, en général, et pour leur époque, en particulier, une admiration niaise.» Aucune inclination d’humeur ne lui donnait, comme à un Chateaubriand, un besoin constitutionnel d’opposition.Mais il savait qu’une certaine opposition est toujours dans l’héritage de l’indépendance.Il est d’autant plus remarquable que ce chevalier de l’intégrité n’esquiva jamais les tâches immédiates dans le rêve d’impossibles puretés.Il nous a légué cette parole aussi solide que toutes ses vertus : « On n’est pas maître, ici-bas, de choisir entre les choses qui plaisent ou qui déplaisent; mais entre les choses qui sont.» Emmanuel Mounier GENEVIEVE Songez bien qu’au beau jour du mariage, quand la femme est venue à la maison de son mari, après la cérémonie, elle a trouvé Dorilda, la belle-mère, qui était rendue avant elle, et qui lui dit sans sourire : Voilà pour vous deux les chambres et la place pour vivre.Vous aurez les deux appartements devant, et il y a un trou à travers la cloison, pour rejoindre la cheminée.Vous aurez votre poêle ici, et vous mettrez la table là.Jérôme te fera une armoire et vous pourrez aligner des chaises le long du mur.Dans l’autre appartement vous ferez votre chambre.Le lit sera bien la tête ici, et le pied là.Et les commodes seront appuyées sur le mur.Elle fut silencieuse un moment, et puis elle ajouta : — Pour recevoir la visite, vous viendrez dans notre grand côté.Nous y serons, mais comme votre visite seront des gens que nous connaissons, nous les recevrons aussi.Si vous ne voulez pas recevoir chez nous ceux qui viendront, il sera donc que votre visite n’est pas de la bonne visite, et gens pour vous.Il vaut donc mieux que vous les voyiez pas.La jeune mariée regarda un bon moment cette femme qui lui disait où mettre les chaises et où placer le lit, où disposer le poêle et que faire de la table.Mais elle se tut, car elle était jeune et savait respecter les vieux. 790 LA NOUVELLE RELÈVE Trois jours plus tard, elle dit à son mari : — Ta mère est forte femme, à la parole sans réplique.Il leva la tête et dit : — Elle est forte femme.Mais elle est femme de tête.Et la jeune mariée, qui s’appelait Geneviève, se leva en repoussant son assiette, et dit à son mari : — Il aurait fallu que je puisse mettre les chaises ici et la table là.au lieu de là et ici.Il ne répondit pas.Elle comprit que c’était mieux, on le voyait, de ne plus rien dire et elle attisa le poêle.Alors voisin vous savez ce que c’est que l’amour, et le beau temps, et les grands mots qu’on ne dit pas, mais qu’on fait sentir avec un sourire, et un geste.Et puis la complicité des yeux.Tout ce que l’on découvre que l’on ne soupçonnait même pas, le grand doux de la vie.Geneviève fut aussi heureuse que son mari Jérôme.Et Jérôme le fut aussi.Il y avait bien le jour, quand Jérôme était aux champs, et suait au grand soleil.Alors Geneviève était seule avec la vieille.Elle travaillait tête basse, faisant tout avec des regards de chien qui regarde voir si le gourdin s’abat sur lui, voir s’il fait mal, tant en son pauvre I GENEVIÈVE 791 cœur de chien il ne sait pas ce qui sera bien, ou ce qui sera mal.Mais la vieille ne disait rien.Elle regardait agir sa bru, ne la perdant pas des yeux une minute.Et quand la bru se trompait, quand elle mettait trop de sel ou barattait trop la crème, la vieille faisait: — Bah ! Alors Geneviève baissait plus bas la tête, devenait très rouge, et courait à sa chambre pour pleurer un peu.Et puis le soir, quand revenait Jérôme, et qu’elle se promettait de tout lui dire, elle n’osait plus, et revenait au bonheur.Cela dura ainsi des semaines et des mois.Puis, un matin, Geneviève entra dans le grand côté, et trouva la vieille sur une chaise.Elle était assise et ne bougeait pas.Geneviève la regardait, dans la porte, attendant qu un bonjour se dise.Mais la vieille lui fit un signe de tête.Comme ça, d’un coup brusque.— Viens ici.Elle montra ses jambes.Je suis paralysée, je ne puis plus bouger.C est fini- c’est Qui mettras ma soupe au feu, et qui laveras mes hardes.C’est toi qui me donneras le bouillon à la cuiller, et me feras manger e pain à la bouchée.Comme il est bien ainsi que ce soit toi qui fasses ces corvées, tu ne te plaindras pas. 792 LA NOUVELLE RELÈVE Et la jeune femme courba les épaules en disant: — Je ne me plaindrai pas.Quand Jérôme revint, ce soir-là, la vieille lui dit: — Ta femme me servira.Et lui aussi dit: — Elle te servira.Alors commença le long martyre pour la jeune femme.La vieille, immobile sur sa chaise, le visage dur et les yeux curieux, suivait chaque mouvement de Geneviève.___Mets ce plat sur la table !.Ne prends pas ainsi la marmite, tu vas l’échapper !.On ne t’a jamais dit comment faire le savon, que tu gaspilles ainsi le gras précieux ! Mais cela encore, c’était parmi les choses du jour, et parmi les choses de la maison.Vint le matin où la vieille dit à Geneviève : ___Va à ta chambre, et mets une autre robe.Celle-ci est trop courte.On te voit les genoux.___Mais nous sommes seules ici, et j’use ainsi du vieux linge.La vieille leva le bras et montra la porte de la chambre.Alors Geneviève y alla.Le soir, elle le dit à Jérôme.__J’avais cette robe qui a courte jupe, et ta mère m’a dit de l’enlever.— A cause de ça ?Et elle admit: 793 GENEVIÈVE — A cause de ça.Jérôme mâcha un instant le bœuf froid: — Si la mère a dit ça, c’est donc que c’est vrai.Et tout ce qui était dans le cœur de Geneviève, toute cette marée qui allait devenir des larmes, et les grandes confidences faites au mari que l’on aime, fut refoulé.Geneviève mangea en silence, et fut dormir sitôt la corvée terminée.Avant d’entrer dans sa chambre, elle regarda un instant la vieille, que Jérôme irait coucher, dans ses bras, tantôt, et elle eut un moment l’idée de la tuer, un matin.Mais elle sut aussitôt qu’elle n’en aurait pas le courage.Alors elle se coucha.Elle ne dormit que tard, alors que l’aube allait commencer à colorer la montagne, et jeter du rose sur la mer.Au matin, elle se leva avec le cœur lourd et les lèvres sèches.Elle se prit le front et sentit qu’il était bouillant.Mais elle se remit à la tâche et ne souffla mot.Dorilda était sur sa chaise.Jérôme l’avait transportée là en se levant à l’aube.Quand elle vit arriver sa bru, elle ricana.— Quand j’avais ton âge, je n’étais pas si défaite le matin.Mais à des paresseuses de ton espèce, il faut quinze heures de sommeil pour se reposer.Tu as besoin d’enfants.Geneviève releva la tête et regarda la vieille en plein dans les yeux. 794 LA NOUVELLE RELÈVE — J’aurai les enfants que le Bon Dieu me donnera.Et ça ne regarde personne si j’en ai, ou si je n’en ai pas.Il y avait un an qu’elle était mariée à Jérôme.Un an qu’elle souffrait sous l’emprise de Dorilda.Un an de possession complète.La vieille avait même dit, un matin: — Pourquoi mets-tu des bas de couleur pour travailler ?La robe et les bas, la façon de marcher, et la façon de tenir les plats, la place des meubles, et le teint que l’on a.tout y passait.Et toujours cette voix aigre, sèche, ferme, qui débitait un commandement, et le disait sans détours, et sans réplique.C’était dit ainsi, et ça devait être ainsi.Geneviève caressa un long couteau à viande qui traînait sur la tablette.La vieille la regarda froidement.Alors la bru jeta le couteau par terre, et elle se tourna vers la vieille en criant: — Je vous hais ! Je vous hais.* * * A quelque temps de là, vint à la maison enfouie sous les chaumes, un du village qui se nommait Mougrat, Valérien Mougrat, et qui était tanneur de son métier.Il venait voir le Jérôme, pour les peaux, car Jérôme tuerait bientôt les animaux nés du printemps. GENEVIÈVE 795 — Bien des boujours, la compagnie ! C était un grand garçon aux épaules roulantes, aux cheveux noirs frisés, à la lèvre rouge et à 1 œil qui savait regarder une femme.Il vit, probablement mieux que Jérôme lui-même ne le voyait, comment belle était cette Geneviève dont on parlait au village, mais qu’on ne voyait jamais.Et c est bien du plaisir de vous voir tout le monde.Il parlait haut, d’une belle voix roulant les r, et avec des rires qui sonnaient comme des cloches de basiliques, entre les murs bas de la pièce.Il prit le siège près de l’âtre, et de biais avec Geneviève.— Parlons des peaux, Jérôme, et ensuite on boira le vin que j’ai apporté dans cette cruche.On parla des peaux ! C est trop ce prix pour mauvaises peaux de veau maigre.Tu es un voleur, une crapule, un voyou, tu vas me ruiner ! Comment veux-tu que je vive, à payer tel prix pour si peu ! Mais comme c’était là façon bien du pays, mots de discussion bien ordinaires, on n’y fit point trop attention, et le marché conclu, on but le vin.Cela mit du sourire et de la couleur au visage de Geneviève, et elle oublia la vieille Dorilda et le regard dur.Elle s’abandonna toute au rire.Car le Valérien Mougrat en savait de bonnes, et les contait bien.Tiens, ecoutez-moi celle-la qui est arrivée à Pancrace, du chemin de la forêt.Il va pour bra- 796 LA NOUVELLE RELÈVE conner, en pleine nuit, et avec son fanal, alors il entre dans un fourré.Pshhh !.Pssh !.Fais pas de bruit Pancrace, tire bien c’te branche, Pancrace !.Veille à ne pas te jeter la gueule par terre, Pancrace.Donc il est ainsi, tapi dans le fourré comme un renard à l’affût de la belette.Et le fanal est devant lui, au bord du sentier.Pour sûr qu’une bête va venir, hein, pour sûr ! Avec ce fanal, les bêtes vont vouloir savoir ce qui est là.Pancrace entend du bruit.Un bruit qui est assez gros pour faire croire que c’est un animal qui vient.et un gros animal allez ! Alors, dans la lueur du fanal, sur le sentier, débouche la bête.Ah, mes petits amis, et Seigneur Dieu des Chasseurs de nuit, la voilà la bête.Un ours, énorme, velu.Pancrace attend qu’il soit passé.Et quand il a le derrière de l’ours devant la mire du fusil, il tire.Mais il est chargé au plomb, et ça ne fait que pincer l’animal.(C’est l’erreur de Pancrace, ça, qui était nerveux et s’est trompé d’arme.) Alors boom le fusil dans le grand bois, et pince le derrière de l’ours.Et celui-ci bondit par en arrière, et Pancrace reçoit un coup sur la tête qui est comme pour assommer un bœuf.Quand il reprend connaissance, il y en a un autre qui reprend connaissance en même temps que lui, et qui se lève en même temps que lui.C’est l’ours.Mais ce n’est plus un ours.Oh, non ! C’est Albert-Emile au père Norbert, le garde-chasse.Il faisant frisquet, alors il avait mis la pelisse de fourrure et le bonnet tout pareil. GENEVIÈVE 797 Et ce qu’il faisait à quatre pattes, c’est qu’il suivait les pistes de Pancrace dans le sentier.Il avait vu le fanal, mais il croyait Pancrace plus loin, et il y allait voir.Et tout le monde rit, car au pays, c’est là farce bien bonne, et savoureusement racontée.Puis il est tard, et Valérien quitte la maison.Ce soir-là, Geneviève se coucha toute fébrile, les mains moites et la poitrine angoissée.Au matin, elle crut avoir rêvé, et demanda à Jérôme.—Il est venu quelqu’un hier soir ?Il la regarda longuement et dit : — Oui.Valérien Mougrat, le tanneur.— C’est vrai, je me souviens maintenant.Et elle continua d’endosser sa robe.Puis elle alla à la grande cuisine, et trouva la vieille qui avait toujours son regard dur.Mais cette journée-là se passa belle pour Geneviève.Elle n’écouta pas Dorilda, et fit la sourde quand elle cria des injures et asséna ses ordres.Puis, le soir vint, et ainsi une autre nuit, un autre jour, une autre nuit, assez pour faire une semaine et puis deux.Un matin, elle était dans sa chambre, et elle entendit un grattement à la fenêtre.C’était Valérien.Il enjamba la croisée: — Il fallait que je vienne.Jérôme est au champ, je l’ai vu monter le chemin de limite.La vieille est paralysée.Geneviève rit doucement. 798 LA NOUVELLE RELÈVE — Oui, mais elle n’est pas sourde.Que voulez-vous ?— Vous parler, dit le beau gars, vous dire comme je vous plains.Geneviève lui fit signe.— Taisez-vous, ne parlez plus.Si elle allait vous entendre ! Mais il voulut s’approcher ^d’elle.— Non ! Allez-vous-en, ne revenez plus.C’est mal d’être entré ici.Et comme il semblait vouloir rester, elle répéta.— C’est mal, très mal.Et je vais appeler, alors elle saura tout.Allez-vous-en ! Il s’en alla.Mais, dans la fenêtre, en partant, il lui dit: — Toi, ma belle, tu me renverras plus, un jour.quand je reviendrai, je resterai.Geneviève retourna dans la cuisine.La vieille avait les deux mains étendues à plat sur ses genoux.Elle ne dit rien, mais elle regarda longuement sa bru.La journée se passa sans un mot.Le lendemain matin, vers huit heures, Geneviève conçut le plan.Elle prit sa décision d’un coup, en regardant le visage plissé et jaune de la vieille Dorilda, en lui voyant les yeux durs, la bouche qui ne pourrait jamais sourire.Elle ferma la porte séparant sa cuisine de celle de la vieille, et elle s’en fut à sa chambre.Elle y mit la robe trop courte, et farda ses GENEVIÈVE 799 joues, et belle comme elle n’avait pas été depuis le jour de son mariage, elle sauta la croisée de la fenêtre basse, et courut sur la route, jusqu’au village.Mais quand elle fut devant l’échoppe du tanneur qu’elle le vit au dedans avec d’autres, qui parlait et riait, et montrait ses belles dents blanches, elle rebroussa chemin, et revint à la maison.— .Te reviendrai, se dit-elle, et cette fois j’aurai le courage.Et elle reprit la route, en courant encore.On la vit passer, et on dit: — Té, voyez celle de Jérôme, qui court.Elle est donc farouche et timide.Et on disait ça sans savoir que c’était bien plutôt à cause de Dorilda qu’elle courait ainsi.Car en voyant le tanneur, elle avait revu, dans son esprit, les yeux de la vieille, et elle sut qu’elle ne pourrait jamais plus les regarder en face, que la vieille devinerait et.Elle avait senti que le frisson lui courait jusque dans l’âme, et elle était revenue.A la maison, elle grimpa par la croisée, et frotta le fard, qui mit du temps à pâlir.Elle avait été une heure partie.A la vieille elle dirait qu’elle s’était couchée, ayant un poids à l’estomac, une mauvaise digestion, la soupe aux fèves sèches qui ne passait pas.Quand elle entra dans la cuisine, Dorilda la regarda de ses yeux que Geneviève ne pouvait plus supporter, avec ce regard qui la glaçait.— D’où viens-tu ? 800 LA NOUVELLE RELÈVE Geneviève ne répondit pas.— Parle ! D’où viens-tu ?— Je me suis couchée, balbutia la jeune femme.Je crois que je me suis endormie.J’avais un poids sur l’estomac.La vieille murmua d’une voix qui glaça Geneviève.— Regarde-moi.Et les yeux des deux femmes se rencontrèrent.Au début, ceux de Geneviève purent envisager le regard implacable de Dorilda.Mais peu à peu, elle dut baisser la vue.Baisser la tête, Baisser le regard.Regarder plus bas.Les mains de Dorilda, puis ces genoux, puis ses jambes, puis les pieds.Ses pieds immobiles par terre, devant la chaise.Ses souliers pleins de la poussière grise de la route.Et tout-à-coup, Geneviève comprit.Elle cria: — Vous pouvez marcher ! Et la vieille se mit à rire.Mais Geneviève ne reconnut pas ce nouveau rire.Et Dorilda se leva, marcha vers la jeune femme.Elle la prit par le bras, à la hauteur du coude, et elle la poussa vers sa chambre.— Que voulez-vous faire ?cria Geneviève.Mais la vieille ne répondit pas.— Laissez-moi ! GENEVIÈVE 801 Mais toujours elle poussait la jeune femme vers sa chambre.Rendue là, elle lui montra le fard sur le bureau, et les bas de couleur pendus à un clou.— Mets ces bas, farde tes joues, rougis tes lèvres.Geneviève voulut sortir de la chambre.Elle chercha à repousser Dorilda.— Laissez-moi passer ! Mais elle rencontra les yeux de la vieille de nouveau.Et de nouveau elle fut comme l’oiseau devant le serpent.Les jambes molles, la volonté sans défense.Et elle resta là, les bras ballants.— Allons, mets les bas !.Docilement, Geneviève retourna vers le lit, elle s’y assit, tira les bas vers elle, et se mit à les enfiler, machinalement.La vieille ricana.Geneviève se redressa: — Que me voulez-vous ?Que voulez-vous faire de moi ?Mais la vieille ne lui répondit pas.— Je vais le dire à Jérôme, il va vous faire votre affaire ! Mais Dorilda ricana de nouveau.— Tu vas le dire à Jérôme ?Tu vas lui raconter, pour Valérien.Alors Geneviève se remit à enfiler les bas, et quand elle eut fini, elle se farda les joues.Puis, elle se tourna vers Dorilda avec un air de défi.— Et maintenant, quoi encore ? 802 LA NOUVELLE RELÈVE La vieille femme s’appuya contre la chambranle.— Quand tu es arrivée, tu avais un sac, et dedans trois robes, une chemise et des bas.Mets ces choses dans le sac, mets les trois robes, la chemise et les bas.Geneviève ne voulait pas comprendre.— Tu as entendu ce que j’ai dit ?Elle prit le sac et y mit les robes et la chemise, et elle plia les bas par-dessus.Ce ne faisait pas un gros bagage.— Et maintenant, sors ! — Non ! La vieille cria cette fois.— Sors d’ici ! Va-t-en ! Prends la route, ne remets jamais les pieds dans cette maison ! — Je vais le dire à Jérôme, hurla Geneviève ! — Vas lui dire.Amène-le ici, et tu verras comme il m’obéira.Dans cette maison, c’est moi qui mène !.Va-t-en !.Geneviève, sans dire un mot, mais avec des larmes qui lui coulaient sur le visage, et qui l’empêchaient de voir, alors elle trébuchait, sortit de la maison, et marcha sur la route.Quand elle ne fut plus qu’un point noir au bas de la grande pente, la vieille retourna à sa chaise et se rassit.Elle se croisa les mains sur le séant, et attendit sans bouger de la journée, que Jérôme revienne des champs.Quand il entra, il la trouva là, dans l’obscurité.Elle lui dit, quand il eut allumé la lampe : GENEVIÈVE 803 — Geneviève est partie.Je l’ai chassée.Il baissa la tête devant le regard de sa mère, et balbutia d’une voix faible.— Pourquoi, mère ?— Elle n’était pas digne de toi.Il y avait Valé-rien ! Alors Jérôme s’assit lourdement sur une chaise.Longtemps il resta là, le visage sans expression, les yeux vides.Puis il se leva.— Je vais vous faire à souper, la mère ! On peut pas rester sans manger.Et il remua la soupe avec la grande cuiller d’étain.Yves Thériault LES LIVRES FRANÇAIS Il est tôt pour porter un jugement sur la production littéraire de France.Nous recevons la plupart des journaux, quelques revues et des livres.Ajoutons que les plus importants ouvrages continuent d’être réédités par des maisons canadiennes.Le public a été déçu par les livres qui nous arrivent de France.La présentation n’est pas en cause: papier, typographie, couvertures, prix ne sont pour rien dans ce désenchantement qui a suivi l’arrivée des courriers.Avant la guerre, chaque courrier nous apportait un ou deux livres marquants.Bernanos, Claudel, Mauriac, Valery, Duhamel, Maritain, Berdiaeff, Lacretelle, Giraudoux, les prix Gon-court, Femina, etc., pour n’en nommer que quelques-uns, portaient à chaque nouveau livre leur gloire un peu plus haut.Il existait une littérature française qui était à l’avant-garde de la création, une littérature qui était éminemment universelle.Et voici qu’après cinq ans de séparation, on nous annonce des livres de France.Que nous apporte la France ?Elle nous apporte les signes d’un peuple divisé, replié sur lui-même, d’une littérature qui ne continue pas, qui n’innove pas, mais qui se recommence.Je me hâte de dire que plusieurs écrivains échappent à ce reproche.Mais ils ne peuvent compenser la médiocrité de l’ensemble. LES LIVRES FRANÇAIS 805 Ces romans, ces essais, ces récits ne sont pas ce que le public attendait d’un peuple qui, pendant cinq ans, a donné un exemple de résistance acharnée, que les épreuves n’ont jamais réussi à atteindre dans son esprit, son sens des valeurs universelles, sa puissance de renouvellement.Cet état de chose indique que la crise que traverse la France n’est pas seulement une crise politique, économique ou physique, mais une crise spirituelle.Cette crise aura ses répercussions dans le monde et ses répercussions reviendront frapper la France, l’autorité spirituelle de la France, la culture française tout entière.Que d’autres littératures s’appauvrissent, on s’en apercevra à peine.Que la France, qui a été bâillonnée pendant cinq ans, n’ait rien à nous dire, qu’elle se replie sur elle-même, cela nous émeut profondément.Nous ne voulons pas juger la production française par ce qui a été publié.Il existe une crise du papier.Certes ! Mais si on trouve du papier pour une quarantaine d’écrivains de dixième ordre et même pour des traductions, comment se fait-il qu’on n’en trouve pas pour un grand livre une fois par quinze jours ?Devons-nous croire que l’éditeur qui a le choix entre un ouvrage de premier plan et l’élucubration d’un inconnu choisisse à tout prix cette dernière.C’est trop invraisemblable ! Ou alors la littérature, n’a rien à voir là-dedans.Robert Charbonneau JOURNÉE PARISIENNE1 Le 24 octobre 1945 Il y a tellement de travaux présentés en même temps au Congrès de l’Association Française pour l’Avancement des Sciences, qu’on ne sait plus à quelle conférence assister.Je m’en suis tenu ce matin à la botanique et j’ai raté, au Musée de l’Homme, une communication de l’abbé Breuil, qui rentre d’Afrique du Sud, et dont le Frère Marie-Victorin, qui l’avait eu comme compagnon de voyage, parlait toujours avec admiration.L’abbé H.Breuil est un des plus grands préhistoriens vivants et il connaît les anciennes civilisations comme pas un.Il a exploré de nombreuses cavernes pour y relever des traces de groupements humains anciens.J’ai plaisir à bavarder avec un botaniste de Paris qui me fait l’inventaire des plantes canadiennes qui sont naturalisées en France.Quelques introductions m’étonnent.D’un autre côté, si on enlevait de notre flore les plantes européennes, le coup-d’œil serait bien différent.Imaginez nos printemps sans la monnaie d’or abondante des pissenlits, nos champs sans leurs marguerites et leurs jargeaux, nos grèves sans la traîne épiscopale des millions de salicaires.1 Extrait d’un « journal > à paraître dans Les Cahiers des Compagnons.Reproduction partielle ou totale interdite. UNE JOURNÉE PARISIENNE 807 Quelques minutes avant onze heures, je quitte la Sorbonne pour me rendre à l’église Saint-Ger-main-des-Prés aux obsèques de Robert Desnos, poète surréaliste mort en captivité, dont le gouvernement tchécoslovaque a ramené les cendres en France.A l’entrée de l’église, de lourdes portières noires brodées ou brochées d’argent.Le cortège se fait attendre, et des journalistes sont entrés au Café des Deux-Magots discuter le coup.Des curieux s’arrêtent et un soldat canadien me demande l’explication du rassemblement.Il tombe une pluie froide.Dans une encoignure de l’église, les rempailleuses de chaises cessent soudain leur travail et surveillent l’événement.Les suisses ont fait leur entrée.La petite bière de bois blond est amenée et hissée dans le catafalque : elle semble toute légère.L’église est pleine.Avant la cérémonie, le curé vient dans le chœur et dit quelque chose comme ceci : « En fait, Robert Desnos n’appartient pas à l’Eglise.Il en était même loin.Mais comme il est poète, écrivain, et qu’à ce titre il a contribué à une plus grande connaissance de l’humain, l’Eglise veut l'honorer.» On est loin du Canada ! Cérémonie émouvante.Le Requiem de Fauré chanté par des voix de femmes et d’hommes entremêlées, auxquelles se mêlent le violon et l’orgue emplit la vieille voûte de ses plaintes déchirantes.Le tout Paris littéraire est là et de nombreux amis du poète.Des gens qui ne vont pas à l’église 808 LA NOUVELLE RELÈVE souvent: on se lève à contre-temps, on s’asseoit quand il faut s’agenouiller.Aucun mouvement d’ensemble en ce pays .Mauriac est entré dans mon banc.Fidèle à ses photos, il est très grand, très mince : un vrai personnage du Greco.L’émotion lui fait mordiller sa moustache mêlée de poils blancs.A la sortie, je bavarde un peu avec lui et lui demande un rendez-vous.Mais il est trop occupé : l’article de journal; les élections qui viennent; un voyage en Belgique.Il ne sait pas.Peut-être plus tard : « En tout cas, pardonnez-moi.» Sa voix éteinte, sèche et râpeuse, est pourtant sympathique.Un coup d’œil à un étalage de livres.Quelqu’un l’aborde.De loin, je vois à leurs gestes, qu’on y discute quelque chose d’important.Un peu mélancoliquement, pendant que bedeau et suisses emportent les draperies noires, je regarde s’éloigner la longue silhouette de cet homme dont les livres ont exercé sur ceux de mon âge une si profonde influence et qui, frémissant aux événements, ne veut plus écrire ces histoires pour lesquelles nous l’aimions .Comme je suis dans le quartier, je vais chez Flammarion, où l’on s’occupe à peine de moi et à l’antique Mercure de France où une dame qui trône derrière un bureau poussiéreux et à laquelle j’ai le malheur de dire que j’étais Canadien — sésame qui jusqu’ici m’avait ouvert toutes les portes —, m’injurie en long et en large pour toutes les rééditions que les éditeurs canadiens ont faites depuis juin 1940.Il n’y a pourtant pas de UNE JOURNÉE PARISIENNE 809 quoi faire la fière ! Il fait noir là-dedans.On bute sur chaque marche de l’escalier, la cage n’étant pas éclairée.Et ça sent le pipi de chat et le symbolisme, ô cher Duhamel ! La furie ne réussit pourtant pas à m’effrayer et je lui sers un plat canadien de ma façon, tout en me ménageant une sortie stratégique.Toute la boutique est alertée : les vieilles dames qui collent les couvertures jaunes, les vieux messieurs qui font les petits paquets et sans doute aussi le petit lutin qui tient le caducée ! Et moi qui allais m’émouvoir en franchissant la porte cochère du 26, rue de Condé, je m’en veux maintenant des larmes que j’aurais pu verser.Mes diverses expériences dans les maisons de commerce et particulièrement dans les maisons d’édition me font de moins en moins comprendre comment les Français parviennent, comme on dit chez nous, à faire des affaires: les clients semblent toujours les déranger.* * * Le reste de la journée est tout occupé par des démarches empoisonnantes.Il me faut aller à la mairie du XVe arrondissement, me munir de tickets d’alimentation.Il y a foule et j’apprends qu’il me faut m’adresser au guichet des « tickets d’isolés ».Il y en a pour les prisonniers, pour les rapatriés, etc.Des gens font la queue pour le lait, le charbon, le tabac.J’attends en vain à mon tour.C’est 810 LA NOUVELLE RELÈVE pour apprendre qu’il me faut d’abord un certificat de domicile, que je devrai me procurer chez la concierge et qui ne sera valide qu’estampillé par la police, où je vais faire queue aussi dans une salle noire et fumeuse.La remise finale des tickets — on dirait de tout petits timbres — est un cérémonial.On inscrit dans mon passeport et sur une grande feuille la date, le nombre de tickets en chiffres et en lettres et je dois, pour terminer, signer ce bordereau alimentaire.Tout le temps de mon séjour à Paris, une fois la semaine, je referai cette petite expédition.Louis-Marcel Raymond SAINT BERNARD ET SON MESSAGE (IV et fin) 1 Bernard le chevalier Si saint Bernard a pu, en tant de circonstances, servir d’arbitre entre la force et l’esprit, entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique, c’est qu’il participait lui-même, — tout moine qu’il fût, — à ce qui, dans la société de son temps, représentait vraiment la puissance; la féodalité.A travers la coule du cistercien, ses contemporains discernaient l’invisible armure du chevalier.C’est là un point de vue auquel le XIIe siècle attachait une importance qu’il ne faut pas sous-estimer.La chevalerie était née dans la société militaire du moyen âge, comme une initiation aux armes.Devenir chevalier, c’était, pour un jeune homme, se voir décerner un brevet de courage au combat.A l’origine l’adoubement, avec sa brutale colée, donnée par le poing vigoureux du parrain, avec ses jeux équestres de la quin-taine, ne rappelait que trop ce caractère soldatesque.Mais l’Eglise, en bénissant l’épée que le futur chevalier allait ceindre, en le soumettant lui-même à une nuit de prière, avait modifié profon- 1 Les trois premières parties de cet article sont parues dans les nos de décembre 1946, vol.IV, no 6, janvier 1946, no 7 et février 1946, no 7. 812 LA NOUVELLE RELÈVE dément le sens de cette institution.Depuis qu’en 1120, Geoffroy Plantagenet, comte d’Anjou, âgé de quinze ans, avait accompli ces nouveaux rites, la chevalerie s’était faite inséparable de la fidélité à l’Eglise et à sa loi.Les rudes gestes de l’adoubement étaient devenus symboliques et le soldat était soldat de Dieu.Ainsi l’idéal religieux le plus haut se trouvait associé à l’emploi de la force.Or Bernard, par sa naissance, par son éducation, par maints traits de son caractère, qui était vif et plein d’audace, appartenait au milieu de la chevalerie.Nous venons de voir qu’on a songé à lui confier le commandement militaire d’une croisade; soyons sûrs que nul de ses contemporains n’en eût été surpris.Il a été démontré que, dans la préparation stratégique de la malheureuse expédition de Conrad III et Louis VII, il avait été appelé à donner des conseils, qu’on ne suivit d’ailleurs pas.Il fut aussi parmi ceux qui engagèrent la noblesse allemande dans la lutte contre les tribus encore barbares des Wendes.Il y a donc vraiment du soldat en lui.Le chevalier se voit aussi dans son attitude à l’égard de ceux qu’il sert, son Roi, son Pape, à qui il témoigne une fidélité sans reprises; dans son culte de sa « Dame », la Vierge Marie.On peut donc tenir pour certain que, dans l’effort qu’il poursuivit pour promouvoir une chrétienté, il entendait faire participer ce qui était alors l’ossature même de la société.Le christianisme qu’il préconise n’a rien d’émasculé; le charmant mais assez fade traité de L’Ordre de SAINT BERNAUD 813 Chevalerie qui, au XIIIe siècle, ramènera cette conception à une grâce mièvre, ne correspond en rien à l’esprit du moine de Clairvaux.Il veut un christianisme viril; il sait que la force est une vertu.Ce christianisme viril, il essaya même de l’incarner.Il rêva d’une ordre qui, au milieu de la société, en serait la vivante réalisation, et ce fut l’ordre du Temple.Au concile de Troyes, en 1128, auquel le pape Honorius avait voulu qu’il apportât ses lumières, il fut chargé, en tant que secrétaire de l’assemblée, de poser les principes de cette milice dont la mission devait être de défendre la Terre Sainte contre les retours offensifs des infidèles et, plus généralement, l’Église contre toute menace.Il en fit rédiger sous sa direction les statuts, qu’il remit au Grand Maître Hugues de Payens, et il écrivit cet Éloge de la chevalerie nouvelle où il commente, avec une ardeur éloquente, l’idéal de ces soldats du Christ.L’habit blanc des Templiers voulait d’ailleurs rappeler qu’ils étaient nés dans la lignée de Cîteaux (c’est plus tard seulement qu’on y ajouta la grande croix rouge).Et les moines guerriers devaient, au contraire de cette chevalerie mondaine qui, disait saint Bernard « se couvrait de soie et d’or, de festons ballants et de pierres précieuses », vivre en « pauvres soldats du Christ » dans un idéal de renoncement et d’ascèse.Les plus anciens blasons des Templiers ne représentaient-ils pas deux chevaliers sur une seule monture, pour les rappeler à la pauvreté ? 814 LA NOUVELLE RELÈVE Ainsi, dans la conception de Bernard, la chevalerie aurait trouvé là son expression la plus totale, en des hommes qui auraient représenté à la fois le plus haut idéal temporel de l’époque, celui du soldat intrépide, toujours prêt à mourir pour la cause qu’il sert, et le plus haut idéal spirituel du Chrétien.La « nouvelle milice » eût été l’élément le plus parfait, le plus agissant, de la société, puis-qu’en elle l’union du sacré et du profane eût été réalisée.Au service de l’Église, et des intentions de la Papauté, cette milice eût été d’une efficacité étonnante.Car, — et c’est là un des aspects les plus durables du message de Bernard, — les sociétés ne vivent jamais que par l’élément aristocratique qu’elles contiennent.Elles prospèrent quand les meilleurs y tiennent la place qui leur revient ; elles faiblissent et se désagrègent quand le pouvoir passe aux mains des médiocrités et des intérêts.Saint Bernard a magnifiquement compris cette exigence aristocratique et son traité sur la Nouvelle milice l’exprime en termes frappants.Aristocratie qui se fondait pour lui non pas sur la naissance et la fortune : ni Cîteaux ni le Temple ne demandaient rien à leurs postulants que ses vertus personnelles.L’Église n’était-elle pas d’ailleurs le seul organe vraiment égalitaire du temps, elle qui faisait d’un fils de charpentier le pape Grégoire VII, d’un fils de boucher le pape Benoît XII, d’un fils de savetier le pape Urbain IV ?La véritable exigence aristocratique a pour fondements les qualités spirituelles, dont la sainteté est l’a- SAINT BERNARD 815 chèvement.Ainsi, à un monde dominé par Dieu seul, Bernard eût donné pour animateurs, ces chrétiens parfaits qui eussent été des hommes pleinement efficaces.On rêve de ce que pourrait être, en des temps plus troublés encore que ceux du xir siècle, cette nouvelle aristocratie en qui les vertus de l’âme s’allieraient, pour les ordonner, aux possibilités de puissance temporelle.Seul sans doute cet appel aux élites pourrait-il sauver un monde en perdition.On sait ce qu’il arriva de l’ordre du Temple, comment, glissant peu à peu hors de l’étroit sentier de la sainte pauvreté, il devint ce spécialiste de la banque dont les Commanderies furent les coffres-forts, qui prêtait aux Rois, aux Princes et aux Papes, et dont l’honnêteté commerciale n’était pas toujours au-dessus de tout soupçon.Ainsi se dégradent les choses de l’homme.La tragédie de 1307-1314, où s’écroula le puissant ordre, est entourée de trop de mystères pour qu’on puisse avoir sur elle une opinion impartiale ; parmi tant de calomnies, d’aveux extorqués puis rétractés, tant de conflits d’intérêts, les uns élevés, d’autres abjects, on ne peut que demeurer sur la réserve.Il est cependant une remarque à faire : c’est le même roi, Philippe le Bel, qui, dans la triste affaire de l’attentat d’Anagni, a donné le signal de la rébellion des puissances laïques contre la suprématie de l’esprit, et qui, dans l’affreuse affaire des Templiers, a brisé définitivement cette « milice du Christ » née de la pensée de saint Bernard, cet ordre qui, déchu de sa pureté originelle, n’en de- 816 LA NOUVELLE RELÈVE meurait pas moins le vivant symbole de la force qui se soumet à l’esprit.Preuve que les temps avaient bien changé : les deux idées maîtresses du saint de Clairvaux étaient en ruines et l’époque moderne se dessinait dans les brumes du futur.Cet épisode de la vie de Bernard n’est pas de ceux sur lesquels les historiens insistent le plus.On peut se demander s’il ne fut pas cependant fondamental, comme exprimant sa plus profonde intention.Il a tenu, en tout cas, une place considérable dans la légende qui, autour de cette grande figure, se forma, à peine fut-il mort.Dans le cycle de la Queste du Graal, il est plus que probable que les principaux thèmes se relient de maintes façons à la tradition templière.Le Chevalier du Saint Graal, merveilleusement pur et désintéressé en même temps qu’héroïque, n’est-ce pas l’expression littéraire de cet idéal de « la nouvelle milice » qu’avait défini Bernard ?Dans le poème de Wolfram von Eschenbach, dans une partie même qui se rattache probablement à l’œuvre du poète français Guyot, Parsifal devient roi des Templiers.L’auteur ne cesse d’admirer l’ordre du Temple et fait dire par l’ermite Trevrizent : « Bienheureuse la mère qui met au monde un fils pour un pareil service ! » Et maints commentateurs se sont demandé si le prototype de Galaad, le chevalier idéal, n’était point Bernard de Clairvaux.On se souvient aussi qu’au chant Trente et Unième du Paradis, pour guider Dante aux régions ultimes de la Félicité éternelle, Béatrice laisse la place à un vieillard vêtu comme la glo- SAINT BERNARD 817 rieuse famille.« Vêtu comme la glorieuse famille ?» S’agit-il de la coule blanche des moines de Clairvaux ou du grand manteau des chevaliers du Temple, également immaculé?Certains pensent que Dante appartenait à quelqu’une des secrètes traditions qui ont pu survivre à la disparition des Templiers.« Afin, dit le vieillard, que tu accomplisses parfaitement ton voyage, pour lequel une prière et un saint amour m’ont appelé vers toi.« Avec tes regards vole par ce jardin, car, en le contemplant, ton regard t’emplira de plus de force pour t’élancer vers les hauteurs du rayon divin.« Et la Reine du Ciel, pour qui tout entier je brûle d’amour, nous donnera toute grâce, car je suis Bernard, son féal.» La mort du saint La mort avait frappé parmi les amis de Bernard.Tour à tour Malachie, le grand Irlandais, qui était venu s’éteindre à Clairvaux comme pour donner à la communauté l’exemple d’une fin parfaite ; puis Suger, le sage ministre ; puis Thibault, comte de Champagne, sur les terres de qui était le val d’Absinthe; puis le pape Eugène III, le fils spirituel très aimé du saint.Sa santé déclinait rapidement.Pourtant, à la règle de Cîteaux, il n’acceptait pour lui-même aucun accommodement et vivait, dans son abbaye, la même existence que le dernier des moines.Tout secoué de fièvre, il eut encore la force de courir en Lorraine, pour servir, une fois de plus, d’arbitre et réconcilier le Duc et 818 LA NOUVELLE RELÈVE les Messins.Il rentra dans la chère Clairvaux à bout de forces, et le 20 août 1153, à 9 heures du matin, il s’endormit en Dieu.Il était âgé de soixante-trois ans.« A l’instant où il expira, dit la Chronique, on vit apparaître à son chevet la très Miséricordieuse Mère de Dieu, sa patronne spéciale; elle venait chercher l’âme du Bienheureux.» Ses moines, avant de porter son corps en terre, firent faire un portrait de leur Père: c’est de cette effigie mortuaire que dérivent toutes les images où nous voyons un Bernard aux joues creuses, aux profondes rides, mais dont le front haut révèle l’intelligence et le masque, la merveilleuse pureté.Le texte du Grand Exorde, qui nous parle de lui, raconte que, sitôt mort, il opéra des miracles, plus encore qu’il n’avait fait de son vivant.Un épileptique s’approcha du corps en suppliant, et, sur l’heure, fut délivré du mal; la veille de l’enterrement, une jeune mère réussit à poser un instant, sur le grand saint mort, son enfant dont les bras étaient paralysés et le petit guérit.Ces prodiges ayant continué, une fois que la terre eut recouvert sa dépouille, des foules accoururent vers le val d’Absinthe, si nombreuses que la solitude et la prière des moines en souffrirent grandement.Aussi l’abbé de Cîteaux se rendit-il lui-même à Clairvaux et, sur le tombeau, fit défense à l’âme du saint, au nom de l’obéissance, de continuer ces miracles.Et l’humble moine, par delà la mort, obéit.Jolie tradition exemplaire.A peine mort, il passait dans la légende. SAINT BERNARD 819 L’œuvre qu’il laissait, elle, n’avait rien de légendaire.Elle était bâtie sur le roc.De lui vont sortir, en quelques années, des abbayes filles et descendantes, si nombreuses qu’elles dépasseront le chiffre de cent.Clairvaux donnera à l’Église un Pape, quinze cardinaux et d’innombrables évêques.Ce fut aussi, dans son sillage, aussitôt, toute une postérité spirituelle de grands mystiques: Aelred, abbé de Rievaulx, l’auteur du charmant Enfant Jésus à douze ans, Guerric d’Igny, Gilbert de Hoy, Alain de Lille, et encore toute cette cohorte des moniales cisterciennes où figurent Béatrice de Tirlemont et les deux grandes saintes du xnr siècle, Mechtilde de Hackeborn et Gertrude.Son influence fut, en bien d’autres cercles, profonde et féconde.Beaucoup de sa pensée passera dans le courant franciscain.Des générations de chrétiens ont appris de lui à prier le Christ humain.L’Imitation de Jésus-Christ elle-même n’aurait sans doute pas été écrite si saint Bernard n’avait existé.Avec lui pourtant disparaissait quelque chose d’unique: l’image la plus accomplie de l’homme tel que le christianisme du moyen âge a pu se le représenter.Nul n’a eu, au même degré que lui, le sens de ce que pourrait être vraiment une chrétienté réalisée, et l’on songe avec admiration et désespoir à ce que serait un monde où les principes du moine de Clairvaux étant mis en application, les relations entre les hommes, et l’organisation économique, et la civilisation intellectuelle tout entière, manifesteraient l’évangile, sans cesse vécu 820 LA NOUVELLE RELÈVE et présent.Mais ce monde est sans doute impossible, car il serait le Paradis ; même dans les plus beaux rêves, il reste à considérer notre misère; l’homme est l’homme, et la sainteté n’abonde point.Aussi bien ce XIP siècle que Bernard illumine sera-t-il le dernier moment où une conception chrétienne de toute la société et de toute la vie put paraître proche de sa réalisation.Le xiip siècle sera le temps de la plus grande gloire de l’Église ; il verra la puissance des Papes s’affirmer avec Innocent III, l’unité des deux chrétientés d’Orient et d’Occident se ressouder, les cathédrales gothiques dresser partout leurs nefs audacieuses, les sommes scolastiques assurer l’intelligence sur des bases chrétiennes, et quand le Saint-Sacrement, jadis gardé jalousement à l’autel, sera porté en triomphe dans les rues, on pourra croire que le Christ-Roi approchera de son avènement.Mais, en fait, l’histoire discernera des lignes de rupture dans cet édifice: l’échec définitif des Croisades, le profond mouvement qui, à la suite de Pierre de Bruis, de Pierre Valdo, d’Henri de Lausanne va aboutir à la crise des hérésies, la tendance à la rébellion contre la hiérarchie et même contre les dogmes, la montée d’une forme de culture qui prétend se passer du Christ.Et comme, au même moment, apparaîtront aussi les nationalismes qui, en si peu de temps, disloqueront la chrétienté, le rêve magnifique de l’universalisme évangélique tel que Bernard de Clairvaux l'avait conçu sombrera du coup dans les SAINT BERNARD 821 abîmes de l’histoire.Il n’a jamais pu reprendre force depuis lors.Mais, tout animée par les puissances de l’action, exaltée par une sainteté incomparable, riche de vertus exemplaires, l’image de ce grand Européen demeure, vivante et proche de nos soucis les plus pressants.Ce qu’elle enseigne, le monde d’aujourd’hui est-il à même de le comprendre ?Qu’on ne bâtira l’Occident qu’en refaisant une Chrétienté.Fin 1940-1942.Daniel-Rops CHRONIQUE RELIGIEUSE INQUIÉTUDE ET RÉALISME Un livre que les trompettes de la publicité n’ont pas mis en évidence, c’est celui du Chanoine Pfliegler: Le vrai chrétien en face du monde réel.A-t-on peur qu’il trouble la quiétude de nos chrétiens satisfaits ?C’est pourtant la première démarche à tenter: jeter l’inquiétude dans les consciences assoupies, cette salutaire inquiétude qui les dégage des filets de la routine et les projette hors de la médiocrité.Tant que les vérités chrétiennes tomberont sur nos esprits comme la pluie fine sur l’asphalte en automne, nous verrons augmenter le nombre des âmes carapaçonnées dans leur indifférence ou hérissées de leur acrimonie.Le christianisme n’est pas une philosophie éolienne, ni un ensemble de principes et de lois stratosphériques, mais une vie surnaturelle en contact permanent avec le concret charnel.« Mon Royaume n’est pas de ce monde néanmoins, pour le moment, il est dans ce monde, au moins en partie.Qu’attendons-nous pour le présenter comme une religion incarnée, une religion actualisée ?Le besoin conscient ou inconscient des hommes, n’est-il pas de découvrir « l’espoir tempoi-el de l’Evangile » ?C’est le temps qu’il faut christianiser, ou, si vous préférez, c’est dans le temps présent qu’il faut faire entrer un peu de la vie éternelle.Notre travers, semble-t-il, consiste à mettre l’accent tonique sur l’Eternité, et pas assez sur le moment actuel, de sorte que nous n’arrivons pas à sanctifier, à diviniser le déroulement temporel de ce qui devrait être notre ascension vers le Ciel.Et pourtant le christianisme nous a été donné à cette fin.Son utilisation est pour aujourd’hui ; elle est terrestre.La révolution consistera à quitter la nébuleuse de nos principes pour mettre pied à terre et pénétrer dans les intelligences et les cœurs par la voie des sens, par l’usage LA MUSIQUE 823 du mouvement contemporain et palpable des idées, des événements, des faits.Si tellement peu de doctrine chrétienne attache les esprits, ne serait-ce pas parce que nous tenons les moyens trop au-dessus d’eux ?L’urgence est de les mettre à leur portée, et parmi ces moyens d’employer les plus mordants.Ce ne sont pas ceux du siècle Louis XIV.Les dogmes ne s’adaptent pas, mais leur présentation peut et doit s’adapter.Dans notre civilisation tourbillonnante, les méthodes statiques et lénitives ne sont pas précisément de saison.Les exemples et les discours qui offrent la vie chrétienne comme une momie, exaspèrent.Ce retour au réalisme ne concerne pas seulement les clercs, au sens canonique du mot.Les chrétiens qui ont fini par découvrir leur religion — il s’en trouve — à force d’humilité et de réactions personnelles, vitales, comprennent d’instinct que ce qui favorise l’approfondissement de la Foi, c’est de donner la sensation que la vie de Foi enrichit la personnalité; c’est de donner au monde actuel la conviction que toute son activité peut être élevée sur le plan surnaturel, orientée vers la plus grande gloire de Dieu, seule raison d’être de son existence.Même si tous ne l’admettent pas, on peut affirmer que le désir secret de l’âme humaine est de posséder cette conviction.Elle y parviendra plus facilement, quand notre optimisme et notre souci de réalisme lui aura rendu immédiatement assimilable un christianisme de plein air et enraciné, pour ainsi dire, en pleine terre.A.L.LA MUSIQUE LA MISSA SOLEMNIS L’audition de la Missa Solemnis de Beethoven, donnée par les Festivals de Montréal le 12 février à l’église de St.Andrew et St.Paul, restera une date importante de l'histoire musicale de la métropole canadienne.Rien de 824 LA NOUVELLE RELÈVE ce qui vient du génie de Beethoven n’est indifférent, et dans l’immensité de son œuvre, la Miss a Solemnis occupe une place à part.On peut, sans risquer de se tromper, la ranger au nombre des plus grands chefs-d’œuvre que l’homme ait produits, dans tous les temps et dans tous les domaines.Ce n’était cependant pas une entreprise dénuée de risques que de donner une œuvre de cette envergure et de cette difficulté, et il y eut sans doute, parmi les auditeurs qui se dirigeaient vers l’église de St.Andrew et de St.Paul le soir du 12 février, quelque appréhension à l’idée de l’effort exceptionnel qu’elle exige de tous les exécutants.Cette inquiétude heureusement était vaine, car tant le chœur, dont on sait la tâche proprement écrasante, que l’orchestre et les solistes se montrèrent pleinement dignes de leur mission.Quant au chef d’orchestre, M.Bernard Naylor, il prouva qu’il était autant à l’aise dans la puissante complexité d’une œuvre aussi monumentale que dans la musique en dentelles du répertoire habituel de la Petite Symphonie.Tout 'cela ne veut naturellement pas dire que l’exécution et l’interprétation de la Missa Solemnis ait été parfaites.On aurait pu désirer un équilibre plus achevé entre l’orchestre et le chœur; on aurait préféré un soprano moins dramatique; on aurait aimé aussi une interprétation plus complète, qui fasse ressortir mieux de cette composition la multiplicité des éléments affectifs et spirituels qu’elle contient.Mais les conditions dans lesquelles l’œuvre avait été préparée ne permettaient pas de s’attendre à cette interprétation vraiment totale.Pour cela, il aurait fallu une plus longue tradition et une plus large expérience.On sait que la Missa Solemnis est l’une des dernières grandes œuvres de Beethoven.Après elle, et après la Neuvième Symphonie, le compositeur s’enferma dans le monde enchanté de la musique pure.Il est donc difficile de ne pas la rapprocher de sa compagne, l’ultime symphonie.Toutes deux chantent l’héroïsme de l’âme humaine.Dans la Neuvième, cet héroïsme pousse l’homme LA MUSIQUE 825 par un effort personnel et délibéré, vers la Joie.Dans la Missa Solemnis, l’accent se porte naturellement sur l'au-delà, et si l’on y trouve aussi cette lutte de la créature avec son destin qui est l’une des constantes de la pensée et de la vie de Beethoven, elle ne se résout plus seulement dans une victoire morale, mais bien surtout dans un élan vers le Créateur.On a ainsi dans cette Messe deux pôles: Dieu et l’homme, et c’est cette dualité qui rend plus difficile l’interprétation spirituelle complète de l’œuvre, même si son exceptionnelle valeur esthétique n’est pas mise en doute.C’est aussi cette dualité qui la distingue nettement de la Neuvième — où l’on ne trouve que l’homme en face de lui-même ou, (s’il faut procéder encore à d’autres comparaisons) de la Messe en si de Bach — entièrement centrée sur le transcendant.Il est donc rare de trouver une interprétation de l’œuvre qui exprime à la fois, et dans l’équilibre voulu par l’auteur, l’élément humain et l’élément divin.Le plus souvent, c’est le premier, avec tout ce que Beethoven lui a confié d’héroïque et de pathétique, qui domine.M.Naylor, lui, a choisi l’autre.Il a souligné le caractère hiératique et religieux de la Messe, au dépens de son caractère dramatique et terrestre.Il nous a donné une œuvre plus mystique, plus grave, plus réservée qu’on pouvait s’y attendre.C’est pourquoi des morceaux comme le Kyrie, le Sanctus (dont on ne pouvait s’empêcher de rapprocher la haute sérénité de l’éclatante majesté dont Bach a paré le même passage de sa Messe en si), l’Agnus Dei et l’incomparable Bene-dictus s’animèrent sous sa direction d’une flamme intense et concentrée dont l’éclat éclipsa même les parties plus somptueuses de la composition.M.Naylor a cependant eu raison de s’attacher à faire ressortir le plus important des aspects de l’œuvre plutôt que de s’évertuer à les rendre tous.Il nous a ainsi donné une Missa Solemnis qui, malgré ses imperfections, était peut-être plus près de la véritable pensée de Beethoven que beaucoup d’exécutions plus brillantes et plus dramatiques. 826 LA NOUVELLE BELÈVE LE RÉCITAL SZIGETI On sait que M.Joseph Szigeti est au premier rang des violonistes d’aujourd’hui.Le récital qu’il donnait le 14 février au théâtre His Majesty’s avait donc attiré une foule d’admirateurs attentifs et enthousiastes.Ce serait trop dire que tous y étaient poussés par la musique.On va souvent entendre un soliste comme on va au cirque: pour voir exécuter un tour difficile ou même dangereux.Ce n’est pas que M.Szigeti soit un acrobate (encore que sa parfaite virtuosité permette de lui attribuer aussi cette qualité).Non: on le connaît comme un artiste dont le sens esthétique va de pair avec ses capacités techniques, qui sont insurpassées.On le connaît aussi comme un homme qui dédaigne les effets faciles, et qui, à ce titre, mérite le titre d’« aristocrate » que la critique lui décerne si volontiers.Son récital valait donc pleinement le succès triomphal qu’il suscita, et si son, programme manquait un peu d’homogénéité, il est juste de reconnaître qu’il contenait aussi des morceaux d’un intérêt exceptionnel.Ce n’est cependant pas la Sonate en ré majeur no 1, (Op.12) de Beethoven qui restera le point culminant du récital, malgré toute sa valeur intrinsèque.Sans doute M.Szigeti la joua-t-il, suivant sa coutume, d’une façon impeccable.Trop impeccable peut-être, car son tempérament intellectuel le portait plutôt à comprendre là où il aurait fallu sentir.Mais malgré cette nuance de regret, il faut être reconnaissant au soliste de sa sobriété.Elle est précieuse par sa rareté.L’œuvre suivante, exécutée pour la première fois à Montréal, était la Sonate en ré majeur (op.94) de Serge Prokofieff.On attendait avec curiosité cette composition toute récente de l’un des maîtres de l’école russe contemporaine.Cette attente ne fut pas déçue.Le succès immédiat et réellement spontané que cette Sonate rencontra dans le public était d’autant plus remarquable qu’il est souvent difficile d’apprécier la portée et la valeur d’une œuvre à sa première audition.Il faut cependant se rappeler LA MUSIQUE 827 qu’il n’y a jamais rien de confus ni d’obscur dans la musique de Prokofieff.La fermeté de son style, la clarté de ses intentions, et la verve de son invention mélodique permettent toujours de suivre sans peine l’exposition et le développement de ses idées.Bien que nettement intellectuelle — on pourrait même dire cérébrale, et c’est en quoi elle se rapproche de celle de Richard Strauss — l’esthétique de Prokofieff ne tombe jamais dans l’hermétisme.Elle reste partout directe, intelligible et vivante.La Sonate en ré fut ainsi une occasion — pour beaucoup mémorable — de constater à nouveau ces qualités du compositeur russe.Mais, après Prokofieff, l’intérêt de la soirée diminua.Ce n’est pas que le Concerto en mi mineur (Op.64) de Mendelssohn soit dénué de valeur.On sait au contraire qu’il est l’une des œuvres majeures de la littérature du violon, et qu’à défaut de profondeur, son incomparable élan mélodique et son irréprochable facture lui assurent une place de premier plan dans le répertoire des solistes et dans la faveur des foules.On se demande cependant s’il était bien nécessaire de le transformer de la sorte en une espèce de sonate, en transposant l’accompagnement de l’orchestre au piano.L’accompagnateur, M.Leonid Hambro, fit pourtant de son mieux (et il faut dire que ce mieux était réellement excellent), mais il lui était naturellement impossible de remplacer la puissante voix de l’orchestre.L’œuvre ne pouvait donc manquer de se trouver déséquilibrée et de perdre ainsi une grande partie de sa portée.Au moins cette transposition permit-elle de suivre de plus près que de coutume le jeu du violon, et on ne surprendra personne en disant que M.Szigeti y montra un goût et une virtuosité inégalés.Le reste du programme était de moindre envergure.Après la Suite italienne, que Stravinsky a composée en 1925 sur des thèmes de Pergolesi, et qui est un exemple achevé de son style néo-classique, si curieusement impeccable, et où on est toujours tenté de voir le jeu d’un compositeur trop doué plutôt que l’appel d’un impératif esthé- 828 LA NOUVELLE RELÈVE tique, on entendit une Chanson Norvégicnne de Lie, transcrite par Szigeti, la Danse Fantastique de Shostakovitch, qui surprit par une scintillante légèreté alors qu’on s’attendait à une pesante emphase, et le Moto Perpetuo de Ravel, qui démontra une fois de plus l’incomparable habileté de son auteur.LA MUSIQUE ANGLAISE À LA PETITE SYMPHONIE M.Naylor nous avait habitué à considérer la musique des XVIIème et XVIIIème siècles comme un fief qu’il domine en maître incontesté, mais dont il ne sort que rarement, et seulement pour des visites à des voisins tout proches.Le programme du concert que la Petite Symphonie donna le 19 février, entièrement consacré à l’école anglaise contemporaine, fut donc en tous points inattendu.Il constituait un tableau caractéristique, sinon complet, du remarquable renouveau musical qui anime actuellement les Iles britanniques.Il comprenait une Introduction et Allegro pour quatuor et orchestre à cordes d’Elgar (1915), une Cantate, intitulée Dies Natalis, pour soprano et orchestre à cordes de Gerald Finzi (1939), le Lament pour orchestre à cordes de Frank Bridge (1915), et enfin les Variations sur un thème de Frank Bridge de Benjamin Britten, également pour cordes (1937).Parmi toutes ces œuvres, c’est la cantate de Gerald Finzi qui dominait, et de haut.Il faut d’ailleurs noter les dates: elles marquent une progression; elles montrent que l’école anglaise n’a pas terminé son ascension, et que son épanouissement n’en est encore qu’à ses débuts.Le principal mérite d’Elgar est d’avoir délivré le peuple anglais du complexe d’impuissance musicale qui l’avait paralysé depuis si longtemps.De plus, il a su résister à l’impressionnisme ambiant, et conserver de la musique une conception proprement musicale.Il était donc juste de lui donner une place au début du programme, même si son Introduction et Allegro devaient rester bien pâles LA MUSIQUE 829 a côté de certaines des compositions qui suivaient.Le Lament de Frank Bridge paraissait également un peu mince de sujet et d’inspiration.Peut-être se ressentissait-il aussi de la date de sa création.1915 ne marque pas une époque particulièrement favorable.Dévoyée par l’impressionnisme et le descriptionnisme, la musique était alors en pleine dérive (elle n’en est d’ailleurs pas encore tout à fait sortie), et il n’était assurément pas facile d’échapper à l’influence de cette anarchie.Les Variations que Benjamin Britten consacra en 1937 précisément à un thème de Bridge apportèrent cependant une tout autre note.On y trouve une musique joviale, drue, vivante, et dont la fermeté et le coloris ne laissent aucun doute sur la richesse d’invention de son auteur.Sans doute cette composition n’est-elle pas entièrement dénuée d’intellectualisme.Certaines de ses parties, conçues comme des parodies, le montrent bien.Mais ce dont elle témoigne surtout, c’est d’un caractère essentiellement musical.Elle est faite pour l’oreille, et non pour les nerfs ou le cerveau.Cette nature foncièrement musicale, on la trouve à un degré encore plus marqué dans la cantate Dies Natalis de Gerald Finzi.Nous avons dit qu’elle dominait tout le concert.On peut même aller plus loin, et prévoir qu’elle restera parmi les œuvres les plus significatives de la musique de notre temps.Composée en 1939 sur les paroles d’un mystique anglais du XVIème siècle, Thomas Traherne, elle comprend une Introduction pour orchestre seul, une Rhapsodie en forme de récitatif, une Danse, un Arioso, et, pour conclure, un Aria.Pour remplir ce cadre, l’auteur a fait appel à la combinaison inusitée d’un soprano solo et d’un orchestre à cordes.C’est dire qu’il n’a pas recherché la facilité, car la limpidité inhérente à la voix humaine et aux instruments à cordes ne permet guère de cacher des défauts de pensée ou d’imagination derrière des artifices d’orchestration.C’est dire aussi que l’exécution de cette Cantate n’était pas chose aisée, et il faut louer la soliste, Miss Frances James, ainsi que l’orchestre 830 LA NOUVELLE RELÈVE de la Petite Symphonie, de leur interprétation à la fois fervente et mesurée.Ce n’est pas cependant que l’œuvre de M.Finzi saisisse l’auditeur dès ses premières mesures.Non: elle ne se livre que graduellement.L’Intrada, et la Rhapsodie peuvent même dérouter au premier abord, celle-là par une apparente indécision, et celle-ci par l’étrangeté de son architecture, où le récitatif semble parfois de dissocier entièrement de la partie orchestrale.Mais on y trouve déjà de saisissantes beautés.Puis, sans qu’on en ait conscience, la densité et la profondeur de l’œuvre s’accusent, arrivant, à travers le rythme marqué de la Danza, aux deux parties réellement significatives, Y Arioso (Wonder) et l’Aria (Salutation).C’est dans ces deux derniers mouvements que la voix et l’orchestre se rejoignent vraiment dans une suprême harmonie, portés par une inspiration lumineuse et un lyrisme ardent vers l’une de ces réalisations trop rares où la musique atteint véritablement son rôle d’émotion créatrice et réussit à élever l’auditeur au-dessus de lui-même.Tout cela, Gerald Finzi l’accomplit sans faire appel à des éléments extérieurs à l’esthétique musicale, et sans recourir à des formules d’écriture.Bien qu’intensément personnel, son style reste simple, spontané et intelligible.Sa musique est à la fois puissante et délicate.Elle paraît comme la houle harmonieuse, mais inéluctable, d’une mer étincelante au soleil.Elle en a l’ampleur, le calme et la force.Il n’est donc pas étonnant que, pour la plupart des assistants, sa Cantate ait été une révélation.Révélation non seulement d’un homme, mais aussi de la profondeur et de l’importance du renouveau anglais, qu’on est désormais en droit de considérer comme le pôle le plus puissant de la musique contemporaine.Henri Rovennaz Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle Relève Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028
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