La nouvelle relève, 1 avril 1946, Avril
' LA NOUVELLE RELÈVE Robert Charbonneau — Pourquoi ces querelles ?.Gustave Cohen — Message aux étudiants catholiques de France .Philippe de Vandeuvre — La jeunesse française face au problème contemporain Daniel-Rops — La rencontre avec Charles Du Bos .Jean Wahl — Poèmes .Guy Sylvestre — Qu’est-ce que l’existentialisme .Berthelot Brunet — Une œuvre catholique .847 851 861 870 888 891 903 CHRONIQUES Chronique religieuse: L.L.: La source d'eau vive — La Musique: Henri Rovennaz: Les concerts du Plateau — La Petite Symphonie — Un hommage à Douglas Clarke — Les LrvRES: Berthelot Brunet: Cinq livres canadiens — Du neuf et du moins neuf — Ser-monnaires et maîtres d'école.Avril, vol.IV, no 10 MONTREAL 1946 (Si *c.V \ 35 cents ¦ -^v, BIBLIOTHÈQUE DH ) ^ \ * L’ACFAS LA NOUVELLE RELEVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Le numéro : 35 cents.L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.HArbour 2924.Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa.Vient de paraître.Tome 9 et dernier de Histoire du Canada par F.-X.GARNEAU U édition définitive de cette oeuvre indispensable est maintenant complète Edition brochée', chaque vol., $1.50 Edition reliée: 9 vol., $24.75 Ac ( -, .0-! >¦?-£ Ès LA NOUVELLE RELÈVE V Avril 1946 Vol.IV, Numéro 10 ‘ > POURQUOI CES QUERELLES ?La France s’est maintenant relevée de sa défaite de 1940; si elle est en proie à la division intérieure et traverse une crise de nervosité, aux yeux de l’étranger, elle semble en bonne voie de guérison.Devant la maladie d’un parent très cher, on ne peut se défendre d’éprouver une vive sympathie, on hait la maladie qui menace sa vie, on souffre avec lui.Doit-on par sympathie suivre les mêmes traitements que lui, penser à son mal avec la même intensité, s’enfermer dans sa chambre et refuser de voir ses autres amis parce que celui-ci ne peut plus tolérer leur présence ?La France a eu et elle garde toute notre sympathie, mais nous devions et nous devons toujours refuser de suivre une partie des Français dans l’intolérance, la division, la haine.Notre mal ne guérirait pas le leur.On nous reproche d’accorder plus d’importance aux écrivains de valeur qu’à certains documents de la résistance.Au Canada, un brevet de résis- 848 LA NOUVELLE RELÈVE tance n’a pas la même importance qu’en France parce que pour nous, un résistant c’est un homme qui a fait son devoir à la guerre.Entendons-nous bien.Tant que la France fut sous le joug allemand, la littérature de la résistance de l’intérieur comme de l’extérieur pour nous avait un sens.C’était la résistance à l’ennemi.Elle n’était pas l’expression d’un clan politique qui, quel que soit son mérite, n’a pas une doctrine d’exportation.Ceux qui ont admiré avant la guerre un Maurras, un Bainville, un Massis, etc, ne l’ont pas fait parce qu’ils rêvaient d’une restauration monarchique dans un pays qui n’est pas le nôtre, mais parce qu’il se trouvait que ces écrivains étaient d’éminents représentants de la pensée française.Qu’on le nie aujourd’hui ne change rien.Le fait que Mauras et les autres ont collaboré ne change rien à des œuvres publiées avant 1940.Je suis d’autant plus à l’aise de parler de ces écrivains que personnellement, à l’exception de Daudet, je n’en admire aucun et que, politiquement, je me trouvai sur les questions de la guerre d’Espagne, du communisme, etc, dans le camp opposé.Le principal symptôme de ce mal qui taraude la France, c’est l’agressivité avec laquelle elle traite ses amis.Au temps où la France n’avait pas souffert, dans son ensemble elle ignorait à peu près tout du Canada.On se souciait peu de ce que le Canada français pouvait penser, dire ou écrire.A ce moment, les Français ne songeaient pas à nous mêler à leurs querelles même si cer- POURQUOI CES QUERELLES ?849 tains d’entre eux se croyaient le devoir de se mêler des nôtres.Vint 1940 et le refus du général de Gaulle de s’incliner devant la défaite.Au Canada, on ne voulut pas non plus admettre que la France fût finie.Quelques-uns mirent leur espoir dans le Maréchal.Ils le firent par amour pour la France et s’ils se sont trompés, c’est de bonne foi et cela n’eut aucun effet sur la politique française.D’autres, dont nous sommes fiers d’être, prirent résolument parti pour le général de Gaulle.C’était toujours, dans un cas comme dans l’autre, au-dessus des personnes du Général et du Maréchal, pour la France.C'est à titre d'éditeur que nous avons servi la France en Amérique durant la guerre, avec l'aide de Français comme MM.Maritain, Henri Laugier, Auguste Viatte et autres.Notre rôle terminé, on nous a reproché ce que nous avions fait, on n’a pas dit un mot dans les journaux français des livres que nous avions publiés, on nous reproche aujourd’hui dans Les Lettres françaises de publier un livre qui déplaît à des fanatiques.Il est regrettable que les premiers à mentionner le nom des Editions de l’Arbre à Paris le fassent pour nous reprocher un ouvrage indifférent alors qu’ils n’ont pas trouvé un petit espace pour parler des livres tels que ceux de Jacques Maritain, de Georges Bernanos, du comte Sforza, de Cohen, de la collection France Forever, etc.Si Les Lettres françaises ont le sens de la justice, il y a une manière de le prouver.Qu’elles 850 LA NOUVELLE RELÈVE jugent l’Arbre sur les cent soixante titres parus depuis 1940.Cette liste peut se comparer aux plus belles de la résistance.Robert CHARBONNEAU 9 MESSAGE AUX ÉTUDIANTS CATHOLIQUES DE FRANCE 1er janvier de l’An II de la Libération.Mes chers Amis, Votre camarade, notre camarade Jean Gautier, qui a été un de mes bons étudiants d’avant cette deuxième guerre mondiale, m’a fait l’honneur et le plaisir de me demander un message pour vous.Que je sois des vôtres, vous le savez déjà, puisque j’étais avec vous à votre pèlerinage national de Chartres, mais étant donné mes origines, inscrites déjà dans mon seul nom, qui est celui des grands-prêtres de l’Ancienne Loi, dont la Nouvelle n’est que l’accomplissement, peut-être avez-vous la curiosité de savoir comment je suis venu plus complètement à vous.C’est une belle histoire, puisque c’est une histoire de Miracle.Je vous reviens de loin, n’ayant été dans l’enfance ni circoncis, ni baptisé.Ma mère essaya bien de m’apprendre son catéchisme, mais j’y montrais tant de bonne volonté, qu’elle abandonna mon instruction religieuse, dès que j’eus répondu à sa question: « Qui êtes-vous mon enfant ?» bêtement, selon le livre écrit à l’intention des deux sexes: « Je suis un ou une jeune Israélite.» Nous n’allâmes pas plus avant, mais 852 LA NOUVELLE RELÈVE cependant je sus mon Histoire Sainte en dévorant avidement le petit livre de Victor Duruy.Toute mon éducation fut ensuite laïque.Mon maître de rhétorique, Edmond Lambotte à 1 Athénée d’Ixelles était une sorte de saint laïque qui eût pu entrer dans les ordres, mais il était respectueux de toute opinion.Fils d’un père français de Marseille, dont la famille y était venue de l’Espagne et du Maroc au XVIIIe, mon vrai nom est de Lara, ma famille étant marane, convertie par les Infants de Lara, puis ayant repris la religion de ses ancêtres, après avoir été chassée d’Espagne pour crime (déjà !) d’appartenir à la même race que Notre-Seigneur Jésus-Christ.L’Université de Bruxelles, où j’étudiais la philosophie et le droit, étant fondée sur le libre examen (René Berthelot y établissait les preuves de la non-existence de Dieu ! ), ne préparait pas du tout à la Foi, non plus que celle de Liège, où ce voltairien de Maurice Wilmotte me fit Docteur en Philologie Romane avec une Thèse sur YHis-toire de la mise en scène dans le théâtre religieux français du moyen âge (1906), non plus que celle de Leipzig, où enseignait Wundt, et qui me prit pendant quatre ans comme Lecteur français.Vint alors un séjour à Paris, où je fréquentai la Sorbonne des Lanson et des Brunot, une nomination à Amsterdam, où je fondai en 1912 une Chaire nouvelle de Langue et de Littérature françaises.J’y préparai une thèse sur les Ecrivains français en Hollande dans la première moitié du XVIIe siècle, où devait figurer à côté d’écri- ¦ MESSAGE AUX ÉTUDIANTS.853 vains protestants, un Descartes déclarant à un pasteur qui tentait de le convertir « qu’il avait la religion de sa nourrice ».En 1914, je répondis avec enthousiasme à l’appel des armes, et vous savez, vous qui me voyez, dans quel état ont mis cet officier du 46e Régiment d’infanterie les combats de l’Argonne et la guerre de tranchées dans les entonnoirs de Vauquois.Quand Sœur Gabrielle me soignait à l’hôpital militaire de Clermont-en-Argonne, fin mai 1915, elle affirma que, dans mon demi-délire, dû au tétanos, j’avais promis de communier si je guérissais.J’en fus un peu surpris.Lorsque, après trois mois d’horribles souffrances, je pus sortir de la clinique du Docteur Témoin, où j’avais été soigné par une Sœur admirable, qui pleurait de ses douleurs du cancer dans l’escalier, et venait à notre chevet avec un sourire, ma première visite, appuyé sur deux béquilles, fut pour la Cathédrale de Bourges, aux cinq nefs, dont l’architecture, la paix, l’ombre et la splendeur des vitraux me furent une révélation.Je n’en tirai pas toutes les conséquences.L’action de grâce secrète eût dû devenir acte de foi, mais l’heure u’avait pas sonné.Vinrent alors mes belles années de Strasbourg, redevenu Français, où je montai, dès 1919, à l’Université, la Garde sur le Rhin, ma soutenance de Thèse en Sorbonne, le 12 février 1921, après un cruel réveil de mes blessures, la suppléance de Chamard, et celle de Strowski, enfin ma nomination en 1925 à la suppléance de Hazard, puis de Mornet.A ce mo- 854 LA NOUVELLE RELÈVE ment, jeune Maître de Conférences (il y a trois jeunesses: la vraie, la vôtre, la seconde, quand on entre à 40 ans à la Sorbonne, la troisième, que j’attends encore, quand on entre à.ans à l’Académie), j’étais bon à tout faire (faites la liaison) à la Faculté, chargé aussi bien de Hugo que de Balzac, tout en enseignant la Méthode à l’Ecole Normale Supérieure.Mais le moyen âge m’attirait plus que tout et je me vis enfin élire, le 23 avril 1932, à la Chaire d’Histoire et de Littérature françaises médiévales, qui me permettrait de m’y consacrer.Cependant, ce n’était pas moi qui avait choisi le texte imposé au tourment des étudiants : Le miracle de Théophile, de celui qu’on n’appelait pas encore « le bon trouvère », mais plutôt l’empoisonneur, et qui, triomphant à la Salle Louis Liard, le 7 mai 1933, où mes étudiants le représentèrent, allait être à l’origine de ces « expériences théo-philiennes » qui sont maintenant connues jusqu’en Amérique et auxquelles le critique canadien Marcel Raymond a consacré un chapitre dans Le jeu retrouvé, histoire de l’avant-garde dramatique de l’entre-deux-guerres.Alleluia ! Le théâtre du moyen âge était ressuscité.Mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la grâce ne descendit pas seulement sur le premier Faust, dont Théophile est la préfigure, mais sur beaucoup des interprètes du Miracle.C’est André Millot, clerc, aujourd’hui missionnaire, Hippolyte Bon, 2e clerc, aujourd’hui abbé à Gap, Dureau, le petit diable, devenu Dominicain (parfois le diable se fait ermite ! ).Quand MESSAGE AUX ÉTUDIANTS.856 les Théophiliens (qui donc a inventé ce nom ?) décidèrent de poursuivre leur œuvre de résurrection du théâtre médiéval profane en montant le Jeu de Robin et Marion (vers 1283), notre premier opéra-comique, et Le Jeu d’Adam et Eve (fin du XIIe siècle), notre premier drame religieux en langue vulgaire, deux de mes principaux interprètes suivirent la même voie de Vérité et de Vie, Marion en devenant Mère-Marie de N.D.des Victoires, Eve en devenant Mère Marie Thar-cisius.Eva Ave, disaient les scolastiques.Je n’oublierai jamais ce retour de Hollande en 1936, où mes deux filles théophiliennes me firent part de leur intention de prendre le voile, et ma douleur devant cette vocation irrésistible, qui allait me priver de leur talent.« Il n’y a eu qu’une Eve », dira avec mélancolie Moussa, l’admirable Israélite Syrien, son ami, qui était son partenaire dans la scène de la Tentation.Et elle de son côté : « Lors de la séduction, quand il me parle, je dois me cramponner à la balustrade du Paradis, pour ne pas tomber ».Cela c’est du théâtre ! Comme nous allions à Chartres, le jour de l’Ascension 1935, pour jouer le Jeu d’Adam et Eve, j’offrais dans le train à Geneviève de partager notre collation : « Non, Maître, répondit-elle, car avant de jouer, je veux communier ».On comprend que Claudel m’ait dit un jour: «Voilà les acteurs qu’il me faudrait pour l’Annonce faite à Marie ».Encore ne savait-il rien de notre vie commune, de nos beaux voyages en Belgique, en 856 LA NOUVELLE RELÈVE Hollande, en Angleterre, en Espagne et à la Côte d’Azur, ni de notre Lavendou.La meilleure leçon que je fis jamais, fut à Pâques 1935, au feu de camp du soir, sur le Drame liturgique, aux bords de ce que j’appelais le lac galiléen.Mes enfants m’avaient préparé la surprise de jouer Les Pèlerins d’Emmaiis.On voyait Jacques, après avoir rompu le pain, drapé dans sa couverture blanche, s’éloigner sur la lande, éclairée par la lune, au bruissement du vent dans les pins.Pourquoi n’assistai-je pas à la Messe du Père Forestier ?Pudeur, crainte.Je n’étais pas prêt, et pourtant comme je souhaitais pouvoir me rapprocher plus intimement encore des jeunes gens et des jeunes filles, qui me suivaient, fils et filles de mon cœur et de mon esprit, qui grâce, pour la plupart, à leur formation scoute, avaient le sens de l’équipe nécessaire à notre entreprise.Au Quartier, l’on murmurait que je communiais avec eux à Saint-Etienne-du-Mont tous les jours.Ce n’était vrai qu’en pensée.Vinrent alors les années de guerre, où j’eus l’immense chagrin de perdre mon bien-aimé Louis Laurent, qui se fit bravement tuer, le 20 juin 1940, à la défense des Ponts de la Loire.Comme il était pathétique quand il lançait dans Ici Mondanité et Conversion de Marie-Madeleine: «Et l’on dit que c’est le Sauveur .», si noble dans Le Sacrifice d’Abraham, si plaisant dans le rôle de Pathelin ! Belle jeunesse catholique, c’est toi qui, par la grâce de Dieu, a conquis mon âme, c’est toi qui m’a fait ployer les genoux en toute révérence et MESSAGE AUX ÉTUDIANTS .867 humilité avec ton Théophile devant Notre-Dame du Miracle.D’abord désir seulement.Ma première femme, bien que protestante, mais sachant mon cœur, m’avait dit avant de mourir : « Pourquoi ne vous convertissez-vous pas ?» « Il faut sauter le pas », comme disait le Père Auguste Valensin, le bon philosophe.Mais la persécution contre les Israélites grondait, sournoise d’abord, Vichy allant avec sa servilité coutumière au devant des ordres de ses maîtres allemands.Le 23 août 1940, j’avais essayé de rejoindre mon poste en Sorbonne, ceux-ci m’avaient refoulé au bout de 100 kilomètres.Le 18 décembre je recevais un coup de téléphone du Rectorat de l’Université d’Aix à laquelle j’avais été affecté, m’interdisant désormais d’enseigner.Ceux à qui j’avais voué ma vie, j’étais déclaré indigne de.les conduire encore dans la recherche de la vérité et de la beauté.Ecroulement de toute une existence ! C’est dur ! Mes élèves d’Aix, parmi lesquels beaucoup de repliés de la Sorbonne, furieux, remirent au Doyen une pétition couverte de 400 signatures.Ceux de Nice, qui n’avaient que moi pour préparer leur programme de licence, je leur continuai mes leçons chez moi dans une semi-clandestinité.Quant au Cours Public du Centre Universitaire Méditerranéen, sur les conseils du Père Valensin, qui me dit : « Monsieur, vous êtes victime d’une grande injustice », je les poursuivis à la Salle Carlonia que je louai.Dangereux.On ne s’étonnera pas qu’à la fin de juin, le même bon Père soit venu m’intimer l’ordre de partir, me disant 858 LA NOUVELLE RELÈVE qu’il me mettrait lui-même dans le train, le 22 juin, à 6 heures et demie du matin, destination les Etats-Unis, où les Américains, toujours généreux, m’offraient une chaire à Yale.Elle ne me suffit pas.J’en eus bientôt une autre à l’Ecole Libre des Hautes Etudes, que je fondai avec mes illustres amis Henri Focillon, Henri Grégoire, Boris Mirkine, Alexandre Koyré et Jacques Mari-tain, qui fut d’abord Président suppléant, ensuite Président effectif.On parle beaucoup du problème laïc.A la Faculté des Lettres de cette première Université de de Gaulle, il se trouvait résolu par la Liberté.Le Doyen (je fus un temps le seul Doyen élu d’une Faculté française) avait autour de lui des titulaires des Facultés de provinces et de la Sorbonne, de la catholique Louvain, et de la libre-penseuse Bruxelles (car nous étions une organisation franco-belge), et des représentants éminents de nos Facultés catholiques: Jacques Maritain voisinant avec Jean Wahl, le P.Delos avec le socialiste Gurvitch, Louis Frank avec le R.P.Du-cattillon.C’est à cet admirable Dominicain, que je dois l’onction du Baptême et les délices de la Première Communion.Ah ! enfants, jamais je n’oublierai de quelle intensité, de quel appétit je tendais la bouche vers l’hostie salvatrice, dont je sentis ensuite tout mon être comblé.Depuis, chaque fois, à Pâques comme à Noël et à l’Assomption, j’ai retrouvé cette plénitude, cet accroissement en vigueur de toutes les facultés de l’âme, mais vous MESSAGE AUX ÉTUDIANTS.859 savez cela mieux que moi depuis l’enfance, ou bien m’est-il donné par la grâce de récupérer ainsi tant d’années d’adoration perdue.Et maintenant il faut organiser cela dans la vie.Bien facile pour un tenant du moyen-âge, qui se rappelle le credo ut intelligam de saint Anselme, le « je crois pour comprendre », qui doit être le Ego cogito ergo sum du Chrétien.Rupture avec mes compagnons de recherches du passé ?Pas du tout, s’ils voulaient comprendre qu’eux aussi ont leurs dogmes que la Science leur a révélés: la croyance absolue, aveugle, dans la succession des saisons, de la vie et de la mort, dans l’immutabilité des éléments, et dans le déterminisme des lois deux principes auxquels la physique contemporaine les a forcés de substituer la transmutation des éléments, l’identité du plein et du vide, l’univers fini et la contingence des lois naturelles.Ils ont leur foi, comme nous avons la nôtre.Res-pectons-la en nous aimant les uns les autres, commandement de Notre-Seigneur auquel ils peuvent souscrire.Jedes Verstàndnis kommt uns dur ch die Liebe, a écrit Riehard Wagner, toute compréhension nous vient de l’amour.Aimons ce que jamais on ne verra deux fois (A.De Vigny).Aimez l’objet de vos études, même s’il répugne à votre tendance et à votre tempérament, aimez celui qui vous l’enseigne comme il veut être aimé de vous, et unissez-vous à lui dans l’amour de la fille aînée de l’Eglise, de la fille d’élection de la Pensée.En France la douce, en France l’absolue, c’est- 860 LA NOUVELLE RELÈVE à-dire la sainte, nous existons, nous respirons, nous nous mouvons.Enfants de France, mes étudiants, notre Dame du Miracle vous protège ! Gustave Cohen Professeur en Sorbonne LA JEUNESSE FRANÇAISE FACE AU PROBLEME CONTEMPORAIN La France, mon pays, vient de vivre cinq rudes années.Cinquante pour cent de toute sa fortune matérielle est détruite.Son capital humain est ravagé par la mort, qui tue sur les champs de bataille, qui tue dans les cellules et les cours des prisons, qui tue dans les camps de déportation, qui tue ou ruine une vie par la faim ou le froid.Quand de 1914 à 1940 on parlait de la France, on la jugeait, pensait-on que quatre années de destruction absorbent plus que quatre années de travail, quand elles entament le capital productif lui-même d’une nation.Quand aujourd’hui on la juge encore, après qu’un an à peine a passé depuis que le dernier ennemi a quitté notre sol, pense-t-on qu’en un demi-siècle la France deux fois a fait face au premier choc, que deux fois dans la victoire ou la douleur d’une première bataille perdue, pour ne plus avoir cru qu’il la faudrait livrée, elle a consumé beaucoup, pour la lutte commune, des forces qui l’eussent pu faire grande aujourd’hui.Et d’abord deux millions de ses hommes, et d’autres millions d’enfants qui eussent été leurs fils et qui auraient bâti ensemble sa maison. 862 LA NOUVELLE RELÈVE Mais le monde avance et n’attend pas.L’avenir est à créer.A quelque crédit que le passé lui donne droit, la France sera jugée sur ses œuvres d’aujourd’hui et de demain.Si j’ai fait allusion à ce que fut le début du siècle pour mon pays, ce n’est que pour fonder le premier caractère de l’attitude de la jeunesse française face au problème contemporain — une attitude de gravité et de foi.Les jeunes savent la France durement atteinte.Ils savent qu’ils entreprennent une œuvre de longue haleine, qu’il leur faut travailler avec le temps pour de lointaines récoltes et non pour d’immédiates jouissances, qu’il leur faut chercher très profond dans son âme la noblesse de leur pays exténué, et que c’est un difficile amour qu’il leur est demandé.Qui revient de France s’étonne et parle — marché noir, partis politiques, désordre, doute, pessimisme.Et je réponds que ce pays est en désordre comme un corps exténué, que l’habitude de l’illégalité sous toutes ses formes est difficile à désapprendre, quand elle fut longtemps une des formes du patriotisme, que les ravages spirituels de la guerre n’y sont certes pas encore réduits, mais qu’un an est un temps bien court, après un tel chaos, pour juger trop définitivement ceux qui sortent, avec quelques autres, du plus profond de sa nuit.Mais je répondrais surtout, qu’au delà de toutes ces apparences, jamais l’unité spirituelle de ce pays n’a été plus grande, que jamais au delà de LA JEUNESSE FRANÇAISE .863 tous les massacres de l’ennemi autant d’hommes jeunes ne se sont levés de partout, que jamais d’enfoncement plus total ne s’est fait dans l’âme d’une terre où sont les principes de son renouveau.Et c’est d’abord ce que je voudrais affirmer.Le premier effort de la France, de sa jeunesse, de tous ses jeunes — où qu’ils aient été pendant ces cinq années — fut un effort spirituel.Rien ne sert de se battre si l’on ne sait pourquoi l’on se bat.Peu importe les canons et les tanks si sur les ruines de son empire démoniaque qu’ils auraient abattu, l’esprit de l’ennemi devait triompher.Et il suffit de regarder le monde d’aujourd’hui où l’Allemagne, semble-t-il, a cessé d’exister pour savoir que ce n’est pas là un faux problème ou une vaine inquiétude.Il serait vain de nier, face à ce spectacle, qu’à l’extraordinaire et insidieuse puissance de cet esprit de mort, il fallait et il faut, d’abord, opposer une égale puissance de vie.Si le respect de la personne humaine sous toutes ses formes, qui est la base de ce que les Alliés et la France appellent leur civilisation, ne devait être qu’un mot, mieux vaudrait avouer tout de suite que, sinon Hitler, du moins son esprit a gagné la guerre et que les idées n’ont été que des armes parmi d’autres au service d’une commune vilenie.Partout, au delà des mers, en France, en Allemagne, déportés ou prisonniers, ces jeunes se sont enfoncés d’abord dans la connaissance et l’amour du pays français, de sa civilisation, de 864 LA NOUVELLE RELÈVE son âme.Ils l’ont fait chacun à leur façon — pensant, se battant, souffrant partout, vivant au contact de sa terre, de ses maquis, de ses montagnes, d’où silencieuses, montaient souvent plus claires qu’elles le sont, atteintes dans d’abstraites recherches, les claires notions où se fonde chaque jour davantage la renaissance française.Et cherchez, lisez les témoignages du voyage intérieur qu’ils firent tous, au delà de leurs divers voyages terrestres.Lisez les carnets de combat des hommes de Bir Hakeim ou d’Italie, les dernières lettres de ceux qui tombèrent fusillés, le bilan des études fait dans les camps, tous les camps de France ou d’Allemagne, vous verrez que je ne vous trompe pas.C’est le même esprit qui partout parle.Ce sont les mêmes notions dont je parlais tout à l’heure qui viennent résumer la leçon de leur combat.Et quelles sont-elles ces notions ?Je pense que sur un triple plan économique, social, religieux, elles traduisent toutes, deux mêmes soucis: — un souci d’ordre, condition de toute efficacité; un souci de justice sociale dans un ordre égal pour tous, donnant à chaque individu la même liberté d’épanouissement.D’ordre : les jeunes de mon pays où qu’ils aient été ont souffert, ils se sont battus.Dans la souffrance et le combat ils ont appris le peu de poids des vains jeux de l’esprit, du dilettantisme, du badinage.Ils n’ont pu « tenir », pendant quatre longues années, que par de la gravité et de la discipline.Ils ont su que l’une et l’autre étaient LA JEUNESSE FRANÇAISE.865 la condition de toute efficacité.Des ordres arrivaient — on cherchait à les comprendre — on discutait, on en obtenait parfois la modification, pour autant qu’elle ne contredisait pas l’économie du plan général où ils s’inscrivaient; et puis quand il fallait agir, on se taisait, et on suivait un chef.Je préfère préciser moi-même, qu’entre l’expérience et le respect d’un tel « ordre » et l’ordre allemand, il y a toute la différence qui sépare une criminelle obéissance aveugle à des consignes monstrueuses, de la libre remise d’une partie de sa liberté entre les mains d’un pouvoir qu’on aime, et dont on reconnaît la valeur des buts pour l’ensemble de la nation.Plus encore je peux dire que l’expérience totale de la liberté a précédé de fait pour les jeunes Français leur libre retour à une discipline.En 1940 dans l’atroce débâcle et les mois qui suivirent, tous les cadres familiaux, sociaux, professionnels, nationaux, de leurs activités étaient ruinés.Libres, ils l’étaient, comme peu d’êtres peuvent l’être.Et lentement ce chaos s’organisa, lentement ces jeunes se donnèrent une loi, réédifiant, expérimentant une discipline, non d’esclaves mais d’hommes libres.Souci d’ordre, disais-je.— Souci de justice sociale.Si un ordre limite le champ d’épanouissement des individus, et même si ce faisant il en accroît la profondeur, il importe qu’il soit le même pour chacun, que chacun porte le même poids de labeur et de responsabilité, qu’à chacun soit offert la même possibilité d’ascension, de dé- 866 LA NOUVELLE RELÈVE veloppement.Si le bien de tous, si le bien de l’Etat exige qu’à tous soient imposés des sacrifices, il n’en subsiste pas moins que l’Etat n’existe que pour le service des individus, plus que ceux-ci pour le service de celui-là.Le respect, sous toutes ses formes, de la personne humaine reste le fond de la pensée de la jeunesse française.Il est bon que cela soit dit dans le monde d’aujourd’hui.On sera tenté de me reprocher de rester ni dans l’abstraction et la théorie.Allais-je raconter des anecdotes du passé ?Le monde se soucie de demain et non d’hier.Allais-je entamer un tableau des activités présentes de cette jeunesse dont je parle ?Je n’eus pas même eu le temps de l’esquisser.Je n’ai voulu vous donner que la base, le fondement spirituel de sa réalité, pour que vous amalgamiez autour de ces idées la documentation plus complète qui vous en pourra venir.Et ce sont ces grandes lignes fondamentales seules que je voudrais maintenant illustrer.Je vous ai dit que cette jeunesse a souffert.Je pense à la guerre, à ses privations, à la fois, à la faim, à la mort, sans cesse présente.Je vous ai dit que son premier effort fut spirituel.Je passe sur l’immensité de la documentation que l’on peut réunir sur les travaux des jeunes au cours des quatre années passées.Aujourd’hui c’est plus de 750 centres d’études privés, des sujets les plus divers, dont les statistiques officielles relèvent l’activité à Paris, en dehors de LA JEUNESSE FRANÇAISE .867 l’Université.Cette même université à la dernière rentrée d’octobre, devant l’afflux des étudiants, a dû répartir plus de 5,000 d’entre eux dans des centres provinciaux.Je vous ai dit, qu’au delà de cet effort, l’épanouissement normal de cette méditation fut un combat.C’était un garçon de 18 ans quand la guerre éclata, pas extrêmement intelligent, pas extrêmement cultivé.Peut-être un peu plus généreux que la plupart — enfant unique d’une famille riche, gâté, sans souci.Puis l’armistice survint.Il partit dans un de ces camps où les jeunes d’alors consacraient au travail des champs ou des bois le temps qu’ils eussent normalement donné au service militaire.Il prit l’habitude de longues conversations, chaque soir, dans la nuit qui descendait du Plateau Central, avec son chef.Et chaque jour il prenait davantage conscience de ce qu’était l’Allemagne.Il sortit de ce camp et entra dans un des mouvements de la Résistance Française.A la Noël 1942, il venait d’avoir 21 ans, il se fit sauter avec le dépôt de munitions qu’il avait reçu ordre de détruire.Le Général de Gaulle envoya, il a peu de temps, aux siens, la Croix de la Libération.C’est l’histoire d’un garçon de France — pas sublime, pas mystique du tout, un garçon parmi d’autres, pas plus typique que plusieurs dizaines de milliers d’autres — tombés pour que vive ce pays.Je vous ai dit que cette jeunesse se mettait au travail — qu’elle monte et qu’elle relèvera ce pays.Ces hommes entre 30 et 35 ans qui pour- 868 LA NOUVELLE RELÈVE raient être aujourd’hui aux postes de direction de la France, auraient dû naître entre 1914 et 1919, fils de ceux qui sont tombés, de ceux qui se battaient.Ils manquent.Par contre les années qui suivirent la guerre virent de plus nombreuses naissances.Partout la vie publique et privée voient monter les enfants des années 1919, 20, 21, ceux-là mêmes dont je vous parle, et que la guerre a formés.Il est temps maintenant de résumer ce que nous avons dit pour que le plan de ces quelques notes, s’il se peut, se s’efface pas trop vite.Je vous ai dit que la France en cinquante ans avait fait deux très durs efforts, qu’il est vain de lui demander l’éclat des pays qui n’eurent à faire face aux mêmes épreuves qui la ravageaient, qu’en édifiant en paix leur puissance.Nous nous savons durement atteints: la jeunesse de France se met au travail pour un très long labeur.Je vous ai dit qu’elle se préoccupe moins des apparences ravagées d’un pays qui sort à peine de la tourmente et qu’elle rebâtit, que de ses fondements ; qu’elle puise sa foi et son courage dans la vie d’une âme, d’un idéal où elle a eu d’abord le souci de s’enfoncer.Elle proclame que tous le devraient avoir, sous peine de ne faire de victoire et puissance que vanité ! Je vous ai dit que cette âme née de la réflexion dans la lutte et la souffrance est éprise d’ordre et de justice sociale, qu’elle est une âme d’hommes libres.Je vous ai dit n’avoir voulu vous donner LA JEUNESSE FRANÇAISE.869 que les grands cadres où selon moi vous pourrez replacer toute nouvelle vous venant des jeunes de France.J’ai tenté d’animer ces idées, de leur donner le poids de la vie.Ce que je veux répéter encore en vous quittant c’est que la France est comme une graine, au plus profond d’un sol enfoncée par du sang et que le sang ne fut versé que pour cet enfouissement, parce qu’un orage ravageait la terre et que là seul pouvait être gardé le principe des moissons de demain.Graine féconde, croissante, silencieuse où toute vie s’emploie et se multiplie.Que ceux qui pensent à mon pays sachent ne pas mesurer le prix d’une nation au prix des édifices de sa surface — ceux-là matériels et spirituels ont été balayés et parce qu’ils l’ont été, d’autres ont pu préserver leur éclat, — mais qu’ils sachent plutôt s’enfoncer et connaître le poids de la substance de toutes choses qui portent en elles leur avenir.Les œuvres des hommes, parce que construites sur cette terre, peuvent être renversées, quelle que .soit leur puissance, par une puissance de la terre supérieure à la leur ; mais contre la vie qui contient une âme préservée nul ne peut rien.C’est parce que je pense qu’on peut, aujourd’hui, trouver dans son âme une plénitude vivante, conquise sur elle-même par le combat, que je pense que, demain, par le travail, renaîtra la grandeur temporelle de mon pays, la France.Philippe de Vandeuvre LA RENCONTRE AVEC CHARLES DU BOS i A l’aube du 5 Août 1939, Charles Du Bos fermait au soleil de la terre ses admirables yeux de saphir et d’eau profonde, pour les ouvrir sur cette autre lumière, qu’il avait tant désirée.Si nous n’avions été tous hypnotisés par l’événement, cette disparition, à une telle heure, eût dû nous apparaître comme un signe d’en haut.De cette Europe véritable, qui, jadis, fut la patrie de tous les grands esprits, par delà les artifices des frontières, de cette Europe harmonieuse que la force n’avait point encore transformée en champ clos pour la haine et l’horreur, un des suprêmes témoins venait de se taire, au moment même où le fracas des bombes allait définitivement imposer silence à toutes les voix semblables à la sienne.Commentant un jour le vers d’Anna de Noailles: «le monde est un étroit enclos», Charles Du Bos avait poussé un cri de détresse: « Ah ! qu’il se fit étroit, étroit jusqu’à l’irrespirable ! » Qu’eût-il dit, cet homme véritablement universel, cet esprit que toutes les cultures européennes avaient trouvé également compréhensif, ce Français pour qui la fidélité à la patrie la plus chère sans cesse s’était enrichie par une volonté d’accueil illimitée, qu’eût-il dit devant nos anar- LA RENCONTRE.871 chies et nos servitudes ?devant cet enclos en passe de devenir prison ?La France ne lui avait pas fait, vivant, la place à laquelle il eût pu légitimement prétendre ; ni les grandes tribunes, ni le vaste public n’avaient été son lot.Pourtant ce serait fausser le sens des mots de dire méconnu celui que, de Claudel à Gide, de Mauriac à G.Marcel, maints des premiers esprits de notre temps estimèrent comme un de leurs pairs, — bien mieux, comme une sorte de vivante conscience pour quiconque entendait penser et créer dans l’ordre de la littérature.Ce rôle, au reste, ce n’était point seulement une petite élite nationale qui le lui accordait: en tous les lieux de la planète où la chose littéraire est prise dans sa véritable signification, Charles Du Bos était aimé et respecté; l’Angleterre de Charles Morgan, comme l’Allemagne de Curtius lui étaient amies ; et quand la ruine l’eut acculé à la gêne, ce fut l’Amérique qui lui offrit une chaire, à l’Université Notre-Dame, près de Chicago.Et cependant, il semble que ce soit seulement maintenant que son témoignage doive prendre toute sa puissance de rayonnement, que, suivant un mot qu’il aimait, son œuvre doive exercer une « action séminale » sur quiconque prétendra échapper à nos barbaries et sauvegarder une certaine conception de l’homme et de la pensée.Il y a là quelque chose, d’ailleurs, de si pleinement conforme à sa plus profonde signification qu’on se persuade volontiers que Charles Du Bos était prédestiné à entrer dans la catégorie de ceux qui 872 LA NOUVELLE RELÈVE n’exercent leur pleine influence que posthumes.Lui qui, lucidement bergsonien, avait toujours inclus le temps parmi ses données immédiates, lui pour qui la littérature avait toujours été « le moyen de faire accéder à l’intemporel le temps irréparable », ou, comme il disait encore « le ciel des fixes », il semble tout à fait normal que ce soit seulement maintenant que son effort littéraire s’accomplisse dans les âmes, maintenant qu’il est à jamais fixé, lui-même, passé avec ses livres dans l’éternité.Je n’ai point assisté à ce suprême combat qu’il aura livré sur la terre, ni même à cette lente approche de la mort qui, les derniers temps, acheva de dématérialiser en quelque sorte cet être déjà consacré par l’esprit.C’est par d’autres que j’ai su ce qu’avait été l’acte ultime de cette longue, de cette minutieuse épreuve qu’avait été depuis si longtemps sa vie.Mais il n’est pas besoin de faire beaucoup appel à la mémoire, encore moins à l’imagination, dès lors qu’on l’a connu, pour pressentir avec quelle absolue simplicité et dans quel effort surhumain de clairvoyance, il aura considéré le calice d’amertume, ni dans quelle espérance surnaturelle il l’aura bu.« Vivre toute sa vie, aimer tout son amour, mourir toute sa mort.» Ces trois termes de l’axiome admirable de sainte Thérèse d’Avila, il en avait, depuis toujours, fait la loi de son existence.Il était de ces êtres dont on peut, par avance, connaître ce que sera la fin rien qu’en les regardant vivre. LA RENCONTRE.873 Aussi la nouvelle de sa mort aura-t-elle trouvé ses amis dans un sentiment complexe où la douleur déchirante de l’absence se sera mêlée à l’apaisement inexplicable d’une certitude.Quand nous pensons à certaines âmes — dont quelques-unes infiniment plus éloignées des garanties suprêmes que Charles Du Bos possédait, un Rainer Maria Rilke ou une Katherine Mansfield, par exemple, — il est impossible de ne pas entendre au fond de nous-mêmes cette affirmation confiante que Jacques Rivière écrivait à propos d’Alain-Fournier : « Nous ne pouvons plus penser à lui que comme à quelqu’un de sauvé.» Et maintenant, que des années ont passé déjà, que, par des publications nouvelles, sa pensée va s’élargissant davantage, que des témoignages d’amitié déposent sur sa tombe l’hommage d'une reconnaissance innombrable, c’est cette certitude d’un accomplissement spirituel qui, par-dessus tout, en nous s’impose.L’œuvre de celui que, vivant, nous nommions Charlie, fait plus que demeurer présente à nos mémoires, plus que s’imposer davantage chaque jour à notre attention; elle est devenue, selon ce vers de Rossetti qu’il aimait à citer, « le mémorial de l’éternité d’une âme » ; car il n’est pas possible qu’ayant tout donné de soi à la lumière, il n’ait pas été, par elle, accueilli définitivement.II Le terme de critique, auquel il faut bien recourir pour caractériser l’activité littéraire de Char- 874 LA NOUVELLE RELÈVE les du Bos, puisqu’il n’en est point d’autres, est cependant presque une trahison.Ou bien, pour pouvoir l’utiliser, faut-il le définir d’une façon telle que nulle des références que l’esprit aussitôt suggère ne se trouve adéquate.Aucun des grands « critiques » célèbres qui ne présente à un tel point — et cependant sans aucun subjectivisme, —l’union de la vie et de l’intelligence critique.« Il n’y a pas pour moi, disait-il, de vie sans réflexion sur la vie.» Mais, en même temps, la littérature n’était pour lui en rien séparable de la vie; elle était son accomplissement, sa prise de conscience, son ultime signification.Et c’est cela qui donne à sa critique cette sorte de tremblement émouvant, cette chaleur de pouls qui bat, cette merveilleuse plasticité.Le premier temps de sa démarche critique était, de toute évidence, l’intuition, — et ici l’on retrouve Bergson dont il serait extrêmement révélateur d’étudier quel fut le rôle dans la maïeu-tique spirituelle d’un Charles Du Bos.Mais, une fois qu’il avait, par l’intuition, choisi les œuvres et les hommes auxquels il décidait de se vouer, son attitude était vraiment le contraire de ce qu’on entend d’ordinaire par « critique ».Si l’on dit qu’il se voulait totalement compréhensif, on pensera aussitôt à quelque Sainte-Beuve, c’est-à-dire à un genre d’intelligences assez souples pour exposer des thèses qui leur sont absolument étrangères et pour démonter si subtilement le mécanisme des âmes que le lecteur a l’impression d’avoir atteint l’essentiel.Un certain dilettan- LA RENCONTRE.875 tisme faisait horreur à Charles Du Bos, et l’on n’en trouve chez lui pas la moindre trace.Mais, plus encore, l’autre attitude, l’autre excès, celui des « critiques » qui prétendent juger et semblent toujours préoccupés moins de comprendre l’œuvre qu’ils considèrent que de prononcer des arrêts du haut d’une chaise curule ou d’un banc d’inquisition.Il est frappant d’observer que, dans toute l’œuvre de Charles Du Bos on ne trouve pas une seule de ces pages purement critiques qui ne visent qu’à démonétiser un auteur ou à renverser un piédestal.Les apocalyptiques fureurs d’un Claudel contre « les Voltaire et les Renan et les Hugo, et les Michelet et tous les autres infâmes, » n’étaient point son fait.Ceux à l’endroit de qui ne pouvait pas s’opérer sa vaste compréhension, il les passait sous silence.L’univers de la littérature qu’il admirait était assez peuplé pour qu’il ne perdît pas son temps à des tâches de démolition.Non pas qu’il n’eût en lui et à la base de tous ses commentaires, des convictions absolument précises et qu’il fût incapable de prise de position ! Seulement sa compréhension ne jouait que dans certaines conditions, on dirait à partir d’un certain tirant d’eau, lorsqu’il reconnaissait un être digne de son examen.Rien n’est plus caractéristique que les chapitres de son œuvre qu’il a consacrés à des livres ou à des hommes qui ne lui étaient pas fraternels.De Tolstoï, il a parlé en termes admirables, encore que d’un point de vue évidemment adverse, Nietzsche a été pour lui, en 876 LA NOUVELLE RELÈVE raison de sa lucidité héroïque, un ennemi très cher.Et de Goethe, auquel il a consacré des Aperçus qui constituent sans doute son propre sommet, il a dit à Gide ce mot admirable: « C'est le plus beau de mes étrangers ! » Cela s’explique par le mobile même qui déterminait tout son effort; et ce mobile, n’était rien de moins que l’amour.Parlant, un jour, de l’ordre sentimental et non de l’ordre intellectuel, Charles Du Bos a exprimé ce que fut, sans aucun doute, sa loi la plus secrète : « S’aimer non plus sans se comprendre, mais tout à l’inverse, en se comprenant, — et ici il faudrait ajouter parce que l'on se comprend, car ici la compréhension est le fondement, le noyau même de l’amour — c’est là un des plus rares, un des suprêmes chefs-d’œuvre humains.» C’est exactement là ce que lui-même a tenté vis-à-vis des maîtres qu’il a commentés: les saisir dans toute leur vérité, les connaître jusqu’au fond d’eux-mêmes, et en même temps les aimer à cause de cette vérité, à cause de cette connaissance, atteindre ce « centre où tout se conjoint et se fond: l’amour» dont il a parlé à propos de Shelley, telle a été son unique, son inaltérable intention.Sa compréhension comportait donc d’abord une saisie — combien minutieuse ! — de tout ce par quoi une œuvre ou un être peuvent nous être plus profondément accessibles.Autour du livre ou de l’auteur, il menait cette marche lente, ce siège patient qu’en termes d’histoire littéraire on nomme documentation.Mais alors que tant d'esprits et LA RENCONTRE.877 surtout dans le camp de ceux que Péguy appelait « la Sorbonne », pensent ainsi avoir assez fait et négligent plus ou moins le sens même de l’œuvre, l’érudition n’était encore pour Charles Du Bos qu’une préparation à la véritable découverte.Il avait le respect profond du texte (ce mot lui paraissait si chargé de signification qu’il avait songé à intituler Textes la belle revue qui s’appela, un temps, Vigile), mais par delà le texte, ce qu’il visait, c’était la réalité spirituelle; et c’était alors que la plénitude de son amour lui ouvrait le champ de la vérité.On entend tout à fait le sens même de l’effort de Charles Du Bos quand on lit, dans la lettre-envoi à André Gide, à la dernière page du livre, terrible dans sa tendresse, qu’il lui consacra, cette petite phrase: « C’est parce que j’aime tant votre âme qu’au cours de ce dialogue il m’a fallu si souvent et si fort vous tourmenter.» Un critique qui aime les âmes, voilà, en définitive, ce qu’il fut.Ainsi est-il facile d’imaginer à quels sommets de bonheur il parvenait quand son choix le portait vers des hommes à l’âme de qui il pouvait participer ! En leurs œuvres, il s’épanouissait vraiment, il se réalisait.Ils étaient pour lui les médiateurs de la vérité ineffable, les moyens que la Providence lui accordait de s’approcher de l’éternelle Présence.Il est impossible de lire pages plus ferventes sous aucune plume au monde que celles qu’il consacra à un Keats, à un Jean-Sébastien Bach, à un Pascal, et à tant d’autres.Et même si une sorte d’égalisation dans le choix parfois 878 LA NOUVELLE RELÈVE nous déconcerte, si l’on est surpris d’entendre des accents d’une semblable ferveur à propos de la Comtesse de Noailles que de Shelley ou de Byron, la vérité était que sa tâche ne lui avait jamais paru, à proprement parler, de fixer des échelles, mais de recueillir, dans des œuvres dont il ne confondait pas la valeur, le suc infiniment précieux de l’Esprit.Ainsi donc son attitude de critique était aussi loin que possible d’une attitude critique.Ni jugement, ni prise de possession, mais adhésion.Dans un Keats ou un Joubert, un Gœthe ou un Bérulle, il entrait à plein, mais n’était jamais installé.Des grands génies, il avait continuellement à recevoir et à chérir.Il ne pensait jamais avoir tout dit, avoir touché à la réalité ultime de leur message.Sans cesse il revenait sur des auteurs déjà très abondamment considérés par lui.Le titre même de son œuvre quasi unique est, à cet égard, pleinement significatif : Approximations.On en mesurera le prix en le rapprochant de deux autres titres choisis par deux autres critiques : l’un dit Prétextes et l’autre Jugements.Entendons, à travers le mot ^Approximations, toute l’intention d’amour et d’humilité d’une âme.Il est encore un autre aspect de son œuvre qui le montre peut-être davantage dans cette quête spirituelle opiniâtre, infatigable: c’est le Journal, dont nous ne connaissons encore que des fragments, mais dont nous savons ce qu’il a représenté dans l’élaboration personnelle de Charles LA RENCONTRE.879 Du Bos.A propos d’événements, d’œuvres d’art ou littéraires, c’est l’âme qui, sous nos yeux, tente de se saisir soi-même, de définir ses moindres nuances, ses repentirs comme ses hésitations.C’est encore la même méthode, la même humilité parfaite, et à mesure que la lumière se fit plus impérieuse en cet être, c’est une sorte de grand battement d’ailes vers elle, de plus en plus ample, de plus en plus puissant.Ce qu’il y a dans l’exercice du journal quotidien de plus ou moins narcissique, ici se fond dans la simplicité poignante de l’intention.De même qu’à travers les plus grands génies, il cherchait la signification de leur œuvre selon l’ordre de l’Esprit, de même en suivant sa propre démarche, Charles Du Bos considérait par-dessus tout son but, qui était d’accomplissement, de dépassement de soi.Approximations ou Journal, le mérite supérieur de la moindre de ses pages aura été de jalonner l’itinéraire d’une âme, passionnément tendue vers l’absolu.III C’est ici qu’il faudrait essayer de repérer le rôle presque sacramentel que la littérature a assumé dans l’évolution de Charles Du Bos et de montrer quelle dignité le fait littéraire tirait pour lui de ce qu’il lui demandait.Nous avons déjà aperçu qu’à ses yeux l’œuvre d’art portait témoignage d’une réalité plus haute qu’esthétique, d’une réalité spirituelle, dont elle 880 LA NOUVELLE RELÈVE n’était pas toujours consciente, mais qui était déposée en elle comme le diamant dans la masse obscure des terres bleues.C’est cette intention ultime, plus intérieure même que celle à laquelle l’artiste avait cru obéir, que Charles Du Bos désirait par-dessus tout saisir; là où il voulait remonter, ce n’était rien de moins que la source profonde du génie, de la poésie, de la création, qu’alimente en secret l’Esprit qui ordonna le monde.Car le plus profane des chefs-d’œuvre, dès l’instant qu’il manifeste de la beauté, contient en soi un écho de cette parole qui appela à la vie le chaos informe.Un des livres posthumes de Charles Du Bos, dont Vigile ne publia que quelques fragments, ne se nomme-t-il pas: Du spirituel dans l’ordre littéraire, et n’en définissait-il pas les propos comme une tentative pour saisir cette « spiritualité qui serait tributaire de la présence d’immensité de Dieu » ?L’« ardent sanglot » dont parle Baudelaire, le cri balbutiant de l’art et de la poésie, c’était bien aussi aux yeux de Charles Du Bos « le meilleur témoignage de notre dignité », le signe que, si peu que soit l’homme depuis la faute, la lumière d’en haut ne lui est pas refusée.Nous sommes ici aux antipodes, non seulement, il va de soi, de la littérature envisagée comme jeu, mais même de la littérature considérée comme fin en soi.Il suffit de recueillir trois axiomes, dans le plus mince et le plus décisif des livres de Charles Du Bos, Qu’est-ce que la littérature ?pour mesurer tout ce qu’une telle conception ap- LA RENCONTRE.881 porte à la fois de possibilité de communion et de chances d’accomplissement.Cette conception part de la vie même : « La Littérature est la vie prenant conscience d’elle-même lorsque, dans l’âme d’un homme de génie, elle rejoint sa plénitude d’expression.» Elle unit tout ce qui existe, ce qui pense dans une même plénitude : « La littérature est le lieu de rencontre de deux âmes.» Enfin, elle donne à l'effort littéraire son sens, elle l’oriente vers le haut : « La littérature est la pensée accédant à la beauté dans la lumière.» A quoi répond ce mot du cher Joubert: «et toute lumière vient d’en haut.» A un tel degré de purification, l’intention littéraire rejoint de plein pied l’intention spirituelle sous ses formes les plus achevées.L’art pour l’art, l’art considéré comme religion, s’il comporte de la grandeur, n’atteint pas à de pareils sommets.Désintéressement, don de soi à une réalité plus haute, sacrifice: quand un être pratique de telles vertus, il n’est pas d’exemple qu’il n’en soit pas récompensé.Ne disons pas que c’est la littérature qui a ramené Charles Du Bos à la foi chrétienne; mais disons hardiment que c’est elle qui, au moment où il était éloigné de tout dogme et de toute pratique l’a laissé en contact constant avec le Dieu intérieur ; « ce Dieu à l’affût » qu’a désigné Mauriac.« L’invisible est à proprement parler mon élément », avait écrit Charles Du Bos.Le jour vint bien vite où il éprouva le besoin de donner un sens à cet invisible, de comprendre aussi cette U 882 LA NOUVELLE RELÈVE lumière dont il voyait la trace dans les œuvres des Maîtres.Cela se fit sans violence, sans aucun de ces brusques retournements que connut saint Paul, au chemin de Damas, ou Claudel près de certaine colonne de Notre-Dame de Paris.Il rentra à la maison du Père avec cette simplicité qui, en dépit de certaines apparences et de certains traits de style, était vraiment le fond de sa nature, et, redevenu croyant, il le fut avec cette gravité, cette intensité qu’il mettait en tout.Sa foi se dépouilla de plus en plus de toute exaltation sensible ; « entré en théologie » comme il aimait à dire, il accomplit, durant les dernières années de sa vie, un cheminement dont son Journal nous permettra de suivre la trace et dont il n’est pas prématuré de croire qu’il le fera placer au rang de ces mystiques français contemporains où figurent un Psichari, une Elisabeth Leseur, pas très loin d’un Père de Foucauld.Ce Charles Du Bos qu’on connaissait féru des moindres courants littéraires, des concerts et des expositions que prodigue Paris, celui que d’aucuns taxent, à travers ses livres aux longues phrases dix fois enroulées, d’esthétisme et de préciosité, on ne saurait le saisir complètement si l’on néglige celui qui, surmontant la souffrance et la fatigue, s’est imposé l’héroïque ascèse, la discipline presque surhumaine, de la messe quotidienne, dans le blafard matin, — et celui que ses meilleurs amis revoient, de préférence à tout autre, agenouillé à une table de communion, son beau visage si tendu vers l’Hostie qu’on l’eût dit LA RENCONTRE.883 déjà détaché de la terre, et ses profonds yeux bleus, à travers la buée des larmes, brillant d’une paix qui ne nous appartenait plus.Mais cette foi chrétienne, dont la plénitude était sensible à quiconque l’approchait, il faut dire encore que, pas un instant, elle ne l’amena à rejeter telle ou telle de ses admirations littéraires, à condamner ceux qu’il avait aimés auparavant.Au contraire, et c’était là le secret de cette « unité intérieure » pour employer un terme de son ami Charles Morgan, qui était en lui si évident.Aux derniers temps de sa vie il avait en quelque sorte rassemblé en lui toutes ses admirations et ses ferveurs, et les avait consacrées définitivement.Dans la dernière ligne de son Journal on lit cette phrase décisive : « Derrière le mystère du génie, il n’y a rien de moins que le mystère de Dieu ».Keats, Shelley, Byron, Botticelli, Bach ou Pascal, ils étaient tous unis, ses médiateurs, et leurs voix à tous chantaient une hymne unique à un unique Esprit.La foi retrouvée avait été pour lui, selon le mot du P.de Caussade qu’il citait avec gratitude: « la lumière du temps.» Il ne pensa jamais qu’elle dût laisser dans les ténèbres extérieures aucun de ceux qui lui avaient permis d’y atteindre, parce que, sa vie durant, il avait été lui-même, totalement, pleinement, fidèle à la lumière.IV Et cependant, si haut et si loin que nous mène la lecture de cette œuvre, à quiconque ne l’aura point approché, quelque chose de Charles Du Bos 884 LA NOUVELLE RELÈVE manquera, qui ne sera jamais comblé.Cette aura, comme il disait, cette atmosphère dont il était entouré, ne peut être rendue sensible qu’à ceux qui en ont eu l’expérience.Les êtres vivants bénéficiaient de la même compréhension généreuse qu’il prodiguait aux œuvres, et de telle façon que, parmi tous ses amis, chacun pouvait avoir le sentiment d’en posséder seul le bénéfice.Sa possibilité d’accueil était presque illimitée, encore qu’elle ne fût pas sans discernement, et le rayonnement de sa sympathie était si efficace que des êtres qui en toute autre circonstance, se sentaient étrangers les uns aux autres, réunis autour de lui, adhéraient effectivement à une sorte de communion en esprit.Comme il en va de toutes les personnalités fortes orientées dans le sens de la beauté, ses cadres participaient à sa propre personnalité, dont ils étaient le prolongement.Rue Budé dans le bel hôtel auquel s’accordait si bien son rôle d’hôte accueillant des grands esprits de tous les pays, à Versailles, dans cette maison qui communiquait librement avec le parc royal, plus tard, de nouveau, dans la chère île Saint-Louis, ce coin de terre à qui il a dédié un de ses livres, en ce haut belvédère de la rue des Deux Ponts d’où il était si beau de voir se coucher le soleil sur le petit bras de Seine, au pied de Notre-Dame, c’était toujours la même atmosphère à la fois libre et recueillie, très étudiée et avec ce je ne sais quoi de négligent qui met le comble à la délicatesse de l’accueil.Une générosité fastueuse,, qui procédait LA RENCONTRE.885 d’un mépris souverain pour les pruderies et les ladreries bourgeoises, multipliaient sur les tables une offre de toutes façons parfaite: qu’il s’agît d’un cigare ou d’un vin, Charles Du Bos n’entendait donner à l’amitié que le premier choix et, pour ses amis, son souvenir est inséparable de l’arôme de ce tabac « Castain Navy Cut » qu’il fumait dans sa pipe et proposait généreusement.Petits détails, mais il n’est point de détails dans la délicatesse.Et ce climat si particulier, auquel étaient intimement associées celles qui, aujourd’hui, tendrement, lui survivent et le représentent, faisait partie de son don d’accueil, de son authentique charité.« Je suis, dit-il un jour, dévoré par les êtres.» Il se reprit aussitôt: «Je suis joyeusement dévoré.» Personne n’est certainement venu frapper à sa porte qui eût besoin de lui sans recevoir, illimité, le présent merveilleux de son attention.De la même façon qu’il savait scruter un texte, aller jusqu’au bout de la connaissance d’un maître, il était capable de sacrifier le temps, notre seul vrai trésor, à toute âme dont il pensait que la Providence la lui avait confiée.Il écoutait profondément, les yeux droits à ceux de son visiteur : il questionnait, lentement, patiemment; puis il proposait ses remarques, non pas comme des conseils, mais comme des certitudes que l’interlocuteur avait à découvrir soi-même et que lui, Charles Du Bos, devait seulement aider à se révéler.A quel niveau de dévouement une telle attitude peut atteindre, on le mesurera en se souvenant de 886 LA NOUVELLE RELÈVE ce long voyage qu’il fit, en hiver, encore que déjà malade lui-même, pour aller aider à mourir une jeune femme tuberculeuse qu’il connaissait à peine, et simplement parce qu’on lui avait dit que seul, peut-être, il parviendrait à la faire se retrouver en Dieu.On est ici bien au delà de toute littérature.Si, selon le mot de Keats qui lui était cher, « le monde est la vallée où se forment les âmes », Charles Du Bos a, plus que quiconque, obéi à cette loi qui s’impose à chacun de nous, d’aider à cette formation.Une pareille capacité de don paraît déjà exceptionnelle chez un homme normal ; mais un dernier trait reste à relever, un des plus essentiels, c’est que toute cette activité de l’intelligence et du cœur, Charles Du Bos s’y est consacré tout en soutenant contre la maladie une lutte qui, dans les dernières années de sa vie, tourna à la torture.Des opérations successives, des douleurs et des malaises associés et se rendant les uns les autres plus intolérables, l’impression constante de dépasser ses forces, tout ce que la souffrance physique impose à l’être de sentiment déchirant de ses limites, tout cela Charles Du Bos l’a connu et l’a si bien surmonté que certainement beaucoup de ceux qui l’approchaient n’en pouvaient avoir le soupçon.Il poussait même l’héroïsme jusqu’à garder une gaieté qui ne semblait point feinte ; mais, en lisant son Journal, on voit assez ce que la douleur de la chair a été pour lui, la place qu’elle a tenue dans son existence quotidienne, et aussi à propos de tel texte de Claudel sur la maladie ou de LA RENCONTRE.887 telles impressions personnelles, — comment elle lui apparut un moyen ultime de dépouillement, d’accomplissement, un suprême appel à l’attention.Dans cette clinique de Neuilly où il venait de subir une de ces interventions chirurgicales qui l’ont si souvent, et en vain, torturé, il se dérobait aux questions sur sa maladie; c’était lui qui questionnait, qui se donnait tout entier à son visiteur.Il était là, dans la petite chambre pleine de lumière, — aux vitres une branche d’arbre dansait, — et ses yeux clairs subtilement mêlés d’ombre ne quittaient ceux de son visiteur.Connaîtrons-nous jamais sur la terre, rien qui, davantage, sache nous donner le puissant désir de tendre vers ce qui est, en chacun de nous, meilleur que nous, plus grand que nous, rien mieux que ce regard perspicace où la sécurité de l’intelligence s’accordait à la tendresse de l’amitié ?Daniel-Rops POEMES SOUVENIR DE CÉBÈS Et pourtant je sais la grande participation des [choses, La vraie connaissance qui échappe à l’autre, La couleur comme une âme, l’âme comme une [couleur, Toute cette machine vivante du monde.Et je sais aussi les mondes de significations [inventées Et le refuge final dans l’impersonnelle passion.Ainsi l’âme use ses habits, Et s’use elle-même, Cherche sa ruine; Ruiné, le temple laissera passer le ciel.PARFOIS .Parfois des bouffées de gloire couvrent toutes [choses, Et les cris des oiseaux disent que le monde est [béni.Parfois rien ne se retrouve plus.Les pas sont mêlés, rentrent dans une caverne. POÈMES 889 I EXALTATION LASSE Mon exaltation comme un oiseau blessé, Qui détourne la tête et chantonne à voix basse.II NAUFRAGE * Un petit chant s’élevait de tout ce malheur.Chaviré dans ce chant, mon cœur endolori, Que tes agrès grincent dans la tempête.Je vois d’ici le ciel bleu, le ciel vide que je ne [verrai pas.III JOIE Hourra, l’univers est vide Et le galop de ma pensée Ne foule plus que des cadavres. 890 LA NOUVELLE RELÈVE I ASSIS AUX PORTES DE LEUR VIE Assis aux portes de leur vie, Devant l’intérieur vide, Ils regardent les autres, Assis aux portes de leur vie, Jusqu’au courant d’air de la mort qui balaye tout.II QUAND L’AUTRE VAGUE .Quand l’autre vague se brisera; Mais déjà je suis au-delà des vagues Et ne respire plus que l’écume dispersée.III LE SOLEIL S’ÉTAIT UN PEU TOURNÉ Le soleil s’était un peu tourné, Et était apparu tout à coup un pays neuf, Le pays neuf, le paradis.Jean Wahl QU’EST-CE QUE L’EXISTENTIALISME 1 L’existentialisme est à la mode.Tout le monde en parle: il est aujourd’hui presque impossible d’ouvrir un journal ou une revue, d’entrer dans un salon ou un restaurant, sans rencontrer ou entendre le nom de Sartre.Les dépêches de Paris nous apprennent que des conférences sur l’existentialisme ont provoqué des bagarres, des milliers de personnes n’ayant pu pénétrer dans les salles déjà combles; que des traités aussi indigestes que ceux de Kant ou de Hegel se vendent comme des romans policiers ; que des drames austères, où l’action se réduit au dialogue, tiennent l’affiche durant des mois parce qu’ils sont l’œuvre de philosophes existentialistes ou absurdistes.Les journaux anglais et américains abondent en chroniques sur les philosophies existentielles, le roman métaphysique, le théâtre existentialiste.On nous dit qu’il en est ainsi en Amérique du Sud, où toutefois ce mouvement philosophique était connu depuis longtemps des universitaires, grâce surtout à Ortega y Gasset.Et, miracle des miracles, le Canada français, que l’on a toujours dit vingt-cinq ou cinquante ans en retard sur Paris, fait de même.Nos journaux et revues les plus traditionalistes reproduisent des articles d’hebdomadaires parisiens, principalement ceux qui nous donnent de l’existentialisme une image 892 LA NOUVELLE RELÈVE fausse ou inadéquate.De jeunes journalistes y vont même de leur boniment, nous présentant Sartre comme le créateur d’un mouvement philosophique nouveau.On joue Huis-clos à Montréal et l’œuvre est acclamée une semaine durant.Jean-Paul Sartre fait en moins d’un ah deux grandes tournées de conférences à travers l’Amérique, séjournant à Montréal, Québec et Ottawa, où il est officiellement reçu par diverses sociétés culturelles.Tout cela est fort bien, mais fait un peu sourire.S’il faut, en effet, nous réjouir du fait que l’Amérique ait si tôt pris connaissance d’une tendance puissante de la pensée et de la littérature françaises, il faut bien avouer que cet extraordinaire essor de l’existentialisme dans le monde entier ne repose que sur une mode, un snobisme.Aucun système philosophique dans l’histoire de la civilisation n’a peut-être connu une vogue superficielle aussi grande en si peu de temps.De ce point de vue, Jean-Paul Sartre laisse loin derrière lui un Bergson qui, il y a deux générations, donnait ses cours du Collège de France au milieu des roses que de ferventes admiratrices déposaient au pied de sa chaire.Ce triomphe paraissait alors suprême, mais lorsqu’on le compare à celui de Sartre, il s’évanouit dans l’ombre.Il n’est pas question de prétendre que l’auteur de l'Etre et le Néant soit un penseur négligeable et que son œuvre mérite le dédain.Aussi n’est-ce pas contre Sartre mais contre la mode existentialiste qu’il faut s'élever.De nombreux mouvements philoso- L’EXISTENTIALISME 893 phiques exercent aujourd’hui une grande influence sur la pensée universelle ; il suffit de lire les revues philosophiques pour constater que l’idéalisme, le rationalisme, le criticisme, le positivisme, le marxisme et les scolastiques sont toujours vivants.Et pourtant seuls les amis de la philosophie s’en préoccupent.Serait-ce alors que Sartre apporte une doctrine nouvelle qui fournisse du monde une explication plus cohérente et plus adéquate, un évangile nouveau qui satisfasse le besoin de révolution spirituelle et de rénovation sociale de l’humanité entière au moment où elle sort à peine d’une mer de sang ?Nullement: le sartrisme est, au contraire, une philosophie profondément désespérante et personne n’y trouvera la panacée à tous nos maux.D’ailleurs, l’existentialisme est un mouvement philosophique pour le moins centenaire et Sartre n’est lui-même qu’un disciple très fidèle de Martin Heidegger.Les raisons du succès de Sartre tiennent, à la vérité, beaucoup moins à son œuvre même qu’à un concours de circonstances para-philosophiques qui n’ont avec sa pensée que des liens extrinsèques.Comment faut-il donc expliquer la vogue actuelle l’existentialisme ?Je crois en découvrir plusieurs raisons, indépendantes les unes des autres, dont je veux signaler brièvement les trois principales.Une des raisons du succès de Sartre est que, au lieu de se retirer dans sa chaire de professeur, l’auteur des Mouches est descendu vers la foule, qu’il s’est proclamé le champion de la littérature « engagée ».qu’il a voulu situer son 894 LA NOUVELLE RELÈVE œuvre au cœur même des misères de notre temps et associer l’existentialisme au mouvement de la résistance française.Mais la résistance est un phénomène national qui fut commun à des intellectuels qui se réclament de philosophies fort diverses et à des patriotes dépourvus de préoccupations philosophiques; nombreux sont d’ailleurs les philosophes qui ont signé des manifestes politiques, notamment depuis la guerre d’Ethiopie et celle d’Espagne.Une autre raison du succès de Sartre vient de ce que les disciples ou les épigones conquièrent presque toujours la popularité plus facilement que les créateurs ou les maîtres, ce qui me semble dû à une double cause: des créateurs aux disciples, les esprits ont eu le temps de s'adapter aux nouvelles tendances et les disciples ont habituellement une plus grande facilité d’exposition puisqu’ils utilisent des matériaux déjà explorés et pour ainsi dire dégrossis.Tel me paraît être le cas pour Mallarmé et Valéry, Debussy et Ravel, Heidegger et Sartre.Enfin, une troisième raison du succès rapide et considérable de l’existentialisme — moins profonde mais plus superficiellement efficace — est que des chroniqueurs en mal de copie et des caricaturistes en mal de sujet ont ridiculisé le système et ont ainsi réussi à créer autour de lui un vaste mouvement de curiosité.Cette popularité mondiale de l’existentialisme est un phénomène unique dans l’histoire de la philosophie, mais je ne crois pas que cette vogue soit durable parce qu’elle repose sur des causes extrinsèques à l’existentialisme même.Ce qu’il y L’EXISTENTIALISME 896 a toutefois d’authentiquement nouveau chez les derniers existentialistes français, c’est qu’ils se sont faits romanciers, dramaturges et journalistes.Ces penseurs ont non seulement voulu présenter un système du monde et de la vie, ils ont voulu être des hommes d’action.Ce mouvement du penseur vers le peuple n’est pas unique dans i’histoire, mais il n’a peut-être jamais été aussi général ni aussi constant.Il faut y voir un aspect de cette réaction des clercs actuels contre le dilettantisme d’un trop grand nombre de leurs prédécesseurs.Mais l’existentialisme est une philosophie et c’est en tant que philosophie qu’il doit être jugé; le reste n’est que mode passagère et s’évanouira dès que les grandes œuvres existentialistes seront offertes au public.Celui-ci découvrira rapidement que l’existentialisme l’ennuie, tout comme le platonisme, l’aristotélisme, l’idéalisme, auxquels il a toujours été indifférent.La vogue de l’existentialisme est en raison inverse de la connaissance que l’on en a.Permettez-moi de signaler ici quelques petits faits qui indiquent que l’existentialisme n’intéresse vraiment à peu près personne.Bien qu’il soit centenaire, ce mouvement philosophique était totalement inconnu du public avant que les caricaturistes n’en lancent la mode.Avant la guerre, seules les revues philosophiques et quelques rares revues d’avant-garde ont publié des articles sur cette philosophie.La grande édition anglaise des œuvres de Kierkegaard, que nous devons à l’Université Princeton, a passé à peu près complète- 896 LA NOUVELLE RELÈVE ment inaperçue.L’an dernier, Denis de Rougemont a publié à New York un volume d’exercices spirituels intitulé les Personnes du drame et cette œuvre a été presque totalement ignorée de nos chroniqueurs littéraires; or, les Personnes du drame est une oeuvre essentiellement existentialiste; mais la mode ne nous avait pas encore atteints et l’on ignorait d’ailleurs à peu près complètement la nature de cette philosophie.Confessons donc que la curiosité existentialiste est purement et simplement du snobisme.Denis de Rougemont a d’ailleurs été un des premiers à faire pénétrer l’existentialisme en France, notamment celui de Kierkegaard et de Barth, qui appartient comme lui à l’Eglise réformée.Il semble que l’existentialisme ait trouvé des adeptes surtout chez les théologiens protestants.Car ce mouvement philosophique n’est nullement athée de soi, comme certains l’ont prétendu à propos de Sartre, et il est tout à fait illégitime d’identifier existentialisme et sartrisme.La pensée existentielle compte, en effet, des penseurs fort différents les uns des autres, et elle a subi des transformations considérables depuis un siècle.Sans doute est-il possible de.retrouver des attitudes et des postulats à peu près identiques chez tous les existentialistes, attitudes et postulats que l’on retrouve parfois dans la pensée anté-kier-kegaardienne, notamment chez Protagoras, Socrate et Pascal; mais l’existentialisme se divise en plusieurs courants, dont l’un, chrétien, va de Kierkegaard à Scheler et Gabriel Marcel, et 1 au- L’EXISTENTIALISME 897 tre, athée, de Heidegger à Sartre et Lévinas.Si l’on ajoute à ces noms ceux de Soloviev, de Ches-tov, de Barth, de Jaspers, de Wahl, de Lavelle, de Berdiaeff, de Unamuno, on constatera facilement que l’existentialisme est un courant de pensée fort complexe et très vaste.Mais qu’est-ce donc que l’existentialisme ?Il n’est pas possible de donner ici une idée adéquate de ce mouvement philosophique complexe qui, au cours de son évolution, a subi des modifications profondes et dont les divers représentants manifestent des divergences d’idées et d’attitudes considérables, surtout depuis que plusieurs d’entre eux se sont approprié la phénoménologie de Husserl comme méthode.On peut avoir une idée sommaire de l’importance et de la diversité de l’existentialisme en considérant que les étudiants des troisième et quatrième années du cours de l’Institut de philosophie de l’Université d’Ottawa ont, il y a déjà cinq ans, compilé une bibliographie des ouvrages et articles contenus dans les bibliothèques de la capitale ayant trait aux philosophies existentielles, laquelle contenait deux cent quatre-vingt-un titres concernant trente-neuf penseurs existentialistes.Cette bibliographie fut préparée sous la direction du Révérend Père Roméo Tru-del, o.m.i., doyen de la faculté et professeur d’histoire de la philosophie qui, cette année-là, donna un cours de trente leçons sur l’évolution de l’existentialisme.Ce mouvement philosophique n’est donc pas nouveau et Jean-Paul Sartre n’est que le plus puissant disciple français de Martin Hei- 898 LA NOUVELLE RELÈVE degger, qui, incidemment, vient d’être réélu recteur de l’Université de Fribourg.L’existentialisme est une réaction naturelle contre l’idéalisme abstrait qui se retire pour ainsi dire dans une pensée désincarnée pour regarder le monde; il rejette les traditionnelles catégories à priori au moyen desquelles les kantiens cherchaient à expliquer le réel, les cadres idéaux dans lesquels ils entendaient enfermer la réalité.Kierkegaard s’acharna à détruire le hegelianisme qui limitait le réel à un univers d’une rigidité mathématique et réduisait l’homme à un simple moment d’une évolution logique.On sait quelles applications Karl Marx fit de cette métaphysique dans l’ordre politique et économique; mais à cette dictature du tout les existentialistes opposent la liberté radicale de la personne, sa disponibilité essentielle.Au lieu de penser l’être comme une essence, une nature que l’existence fait être, les existentialistes posent l’existence comme première : pour eux, il n’y a pas une nature humaine universelle qui se réalise dans des individus distincts, il y a des personnes humaines qui, par leur liberté radicale, se donnent à elles-mêmes leur propre nature, laquelle est absolument diverse selon qu’elles adoptent des attitudes diverses devant les situations fondamentales de l’existence.C’est « en se jetant dans le monde, en y souffrant, en y luttant » (Sartre), que la personne se définit peu à peu et ce n’est qu’au moment de la mort, situation fondamentale ultime, que cette définition sera complète et définitive.La personne se crée L’EXISTENTIALISME 899 pour ainsi dire elle-même par ses actes et sa liberté n’est limitée que par la conscience de la responsabilité.Car la personne n’est considérée que comme être-dans-le-monde et, s’il peut y avoir l’être-pour-soi, c’est en devenant être-pour-autrui que l’homme atteint à sa grandeur propre.Dans une philosophie existentielle, il ne devrait pas y avoir de distinction entre l’action et la contemplation; l’homme est une conscience en acte et la pensée et la vie ne sont que deux aspects d’une seule et même réalité.« Aucune question métaphysique ne peut être questionnée, dit Heidegger, sans que le questionnant — comme tel — ne soit lui-même compris dans la question, c’est-à-dire pris dans cette question.C’est nous qui interrogeons ici et maintenant, pour nous.» On voit tout de suite que l’existentialisme est une philosophie subjective; pour les existentialistes, toute généralisation est superficielle et ne rend pas compte des différences fondamentales qui distinguent les personnes les unes des autres; toute vocation est particulière, toute personne est unique et irréductible à une notion commune.C’est pourquoi toute existence est tragique, l’homme étant isolé en lui-même, ce qui nous amène à une constante des philosophies existentielles: le concept d’angoisse.L’angoisse, disait Kierkegaard, purifie l’âme en en extirpant toutes les petitesses.Laissé à lui-même pour accomplir son salut — terrestre ou éternel, selon que nous sommes en climat athée ou en climat chrétien — l’homme doit sans cesse tout 900 LA NOUVELLE RELÈVE remettre en question, ne pas les laisser divertir du sens fondamental de la vie par ses occupations sociales et les conventions reçues; sans angoisse, point d’authenticité.Mais l’angoisse, ou la déré-liction, est une réalité négative : elle ne révèle pas à la personne des lois auxquelles elle doit se soumettre pour accomplir son salut, mais elle a pour objet de la ramener à la conscience d’elle-même et de lui rappeler que tout est vain qui n’est pas essentiel.Cette angoisse sera toutefois diverse selon qu’elle sera celle d’un athée ou d’un chrétien ; chez le premier, elle aboutira au désespoir, mais Sartre cherche à échapper au nihilisme en voulant construire au sein du désespoir même une éthique dont l’objet est de rendre supportable l’enfer terrestre; chez le second, elle s’épanouira en espérance, la personne pouvant atteindre Dieu au terme de son pèlerinage ici-bas.Dans l’un et l’autre cas, nous sommes en présence d’une pensée qui cherche à retourner à l’existence vécue, pleine de résonances affectives, volontaires.C’est dans cette volonté de dépassement de la pensée pure pour atteindre à une sorte de prise de possession immédiate de la vie qu’il faut voir la grandeur des philosophies existentielles.L’existentialisme tend, en effet, à s’identifier à l’action morale ou à la vie mystique, il accorde à la volonté et à l’amour la primauté sur la pensée, et c’est par cette invitation à une vie pleine qu’il peut enrichir la philosophie traditionnelle.Les existentialistes n’ont que faire des démonstrations théoriques, ils entendent que chaque acte de la personne soit la L'EXISTENTIALISME 901 démonstration vécue de la vérité.Ils sont des éveilleurs, ils veulent jouer au milieu de nous le rôle qu’un Socrate jouait jadis auprès de ses concitoyens.Mais cette pensée reste toujours subjective et n’échappe pas à l’idéalisme qu’elle entendait combattre; il y a en somme autant de vérités qu’il y a de penseurs, chacun suivant une voie personnelle et Kierkegaard établit entre l’homme et Dieu des rapports immédiats, sans recourir à une Eglise hiérarchisée.Si certaines formes d’existentialisme ne sont qu’une recherche des fondements qui rendent l’existence possible, d’autres sont une exploration rationnelle des conditions dans lesquelles la personne peut par son acte participer de l’Etre.« Ce que j’ai aperçu, en tout cas, dit Gabriel Marcel, le plus catholique des existentialistes, c’est l’identité cachée de la voie qui mène à la sainteté et du chemin qui conduit le métaphysicien à l’affirmation de l’être ; la nécessité surtout, pour une philosophie concrète, de reconnaître qu’il n’y a là qu’un seul et même chemin.» En s’attachant davantage au mystère personnel, les philosophies existentielles ont trouvé des adeptes nombreux chez les protestants, moins sensibles que nous à la valeur sociale de l’Eglise et laissés seuls devant Dieu par une conception subjective et individualiste de la religion chrétienne.La faiblesse de cette philosophie est de supprimer la possibilité d’une conception du monde à laquelle pourraient adhérer tous les hommes; en introduisant les facultés affectives dans la re- 902 LA NOUVELLE RELÈVE cherche de la vérité, elle se rapproche du savoir de type poétique et accule l’homme à un individualisme tragique.En niant aux hommes une nature commune, elle rend plus difficile cette communion d’esprit et d’amour à laquelle elle aspire pourtant.En coupant pour ainsi dire tous les ponts qui uniraient la pensée à l’être objectif et l’amour à son objet naturel, elle est semeuse d’angoisse, et c’est là à la fois sa vertu et sa limite.Ces propos ne donnent qu’une vue très sommaire d’un mouvement philosophique fort complexe et il faudrait les préciser et les développer longuement; s’il ont jeté un peu de lumière sur la nature de l’existentialisme, réduit la sartrisme à ses justes proportions et montré la superficialité et la vanité de la vogue populaire dont il est l’objet ils n’auront pas été complètement inutiles.En tout cas, ils ont voulu être une mise au point, sommaire mais nécessaire au moment où l’existentialisme devient presque une maladie de la conscience collective.Guy Sylvestre UNE OEUVRE CATHOLIQUE Lettre à MM.Robert Charbonneau et Claude Hurtubise sur un anniversaire 1 C’est l’anniversaire de la Relève et de la Nouvelle Relève que tout lettré, tout artiste, tout amateur des idées, tout ami de la charité intellectuelle et de la charité chrétienne toute pure se doit de fêter.Pour moi, c’est l’anniversaire du jour où, tout en restant libre, j’ai cessé d’être seul.C’est un curieux mandat que le mien et qui me force, de toute mon amitié, en même temps que de tout ce qu’en moi il y a de moins mauvais de venir dire ce que je pense, moi, qui, hélas ! ne se sens lié par aucune amitié, ce qui ne veut pas dire que je n’éprouve pas à l'extrême ce sentiment qui est celui qui peut-être est le plus catholique des sentiments et qui fut le plus vite éprouvé dans sa régénération par le christianisme qui régénéra tout dans la révolution la plus totalitaire en même temps que la plus libérale qui fût jamais, l’Eglise aimant le paradoxe comme disait saint Paul, dans des termes dont je laisse l’exégèse à notre savant et prudent collaborateur, le père Adrien-Marie Brunet, dont ce n’est pas à moi à faire l’éloge, parmi nos amis de la Nouvelle Relève et des Editions de VArbre.1.Lettre écrite à l'occasion du douzième anniversaire de la Relève. 904 LA NOUVELLE RELÈVE Et, dans cette petite chronique, je ne veux point faire beaucoup d’éloges, non que notre revue ne soit, comme l’a indiqué l’excellent critique René Garneau, la plus cohérente et la plus intelligente dans un pays qui a compté pas mal d’excellents périodiques, ce qu’on permettra de répéter à un historien de notre littérature, pour modeste qu’il se veuille parmi ses confrères, qui le passent pour une bonne part.Je ne peux faire que peu d’éloges pour tel ou tel en particulier parce que ce serait rabaisser ceux qui ont peu écrit, comme Claude Hurtubise, dont j’espère la mort sans vergogne pour écrire ses conversations et ce qu’il a négligé d’écrire, comme ce LeMoyne, qui nous donnait, qui nous faisait espérer cette chose unique un critique violent et chrétien et qui n’eût pas le moindre brin de folie remplaçant cette folie par une petite dose de mystique pure et pourtant sans illusion, qui, à mon sens, en fait l’un de nos très rares bons écrivains.Pourrais-je dire ici ce que j’ai dit ailleurs de Robert Charbonneau, avec qui j’ai des discussions, même en son absence (peut-il être absent de ma pensée ?) lorsque j’écris mon propre journal, et qui est bien le seul Canadien dont j’ai lu trois fois sans me lasser et avec toujours de nouvelles pensées, avec de nouvelles images ses deux romans, dont égoïstement je voudrais qu'ils fussent moins parfaits pour être l’un des seuls à les goûter.Mais tant mieux qu’on reconnaisse un peu sa valeur, ce qu’il apporte de neuf.Charbonneau, un des très rares romanciers catho- UNE ŒUVRE CATHOLIQUE 905 liques du monde littéraire actuel, et, si j’ai fait autrefois allusion à Mauriac, ce n’était que pour la perfection, les phrases qui se suivaient, musicales, toutes indispensables l’une l’autre et qui faisaient vraiment de ses romans les poèmes (et fort différents d’un poème) qu’ils doivent être.Je crois que chez nous, et dans le roman universel, réprimant sa fougue naturelle dans une modestie exquise Charbonneau est en train de devenir un grand bonhomme.Et, puisque j’écrirai toujours des confessions et jamais que des confessions, le bonheur est si vif pour moi du style amorti et musical de Charbonneau, de ses plans et de ses arrières, de l’ensemble de l’un et de l’autre de ses romans que le romancier trop négligé que je suis n’éprouve pas la moindre rancœur: j’en veux plutôt un autre de lui qu’un, et qui serait cette fois de moi.Et ce que je décris dans un déshabillage moral qui m’amuse toujours, enfant que je suis resté, c’est un peu, en état caricatural, ce qu’on peut qualifier de l’esprit Nouvelle Relève.Nous sommes tous libres, mais tous nous sommes également liés par le goût de la compréhension et une sorte d’amitié d’essence éminemment catholique.Et pourtant rien de clérical.On l’a vu par tant d’articles, par ceux de LeMoyne par exemple, d’une orthodoxie plus rigoureuse qu’en était la malice, malice bien méritée du reste, par des contes, voire par la publication de mes Hypocrites et surtout A’Au pied de la pente douce, roman 906 LA NOUVELLE RELÈVE unique chez nous et qui pourrait être traduit sans déshonneur dans pas mal de langues.Donc, à l’arrière-plan, à la source pour mieux dire, esprit de liberté, amitié qui se lie de façon inextricable à des convictions profondément catholique, si l’expression s’accommode mieux de l’admirable liberté des enfants de Dieu qui est celle du présent pontificat, peut-être plus que de tous les autres, ce pontificat qui a donné au collège cardinalice un Chinois à côté de plusieurs Américains et qui a nommé l’admirable Mgr Sa-liège, ce qui a dû réjouir le vieux cœur du cardinal Tisserand, cet homme qui a renouvelé si l’on peut dire le patriotisme dans le cœur des siens et qui a inspiré la nouvelle exégèse catholique, très supérieure à celle des protestants dits avancés, et que l’histoire jugera avec la même admiration qu’elle a jugé les saints de la Contre-Réforme française, les Bérulle, les Lallemant, les autres jésuites admirables qui le suivirent, saint Jean Eudes, saint François, dont le Traité de l’amour de Dieu est un sommet de l’esprit humain et que sais-je ?Et si je cite tous ces saints, ce n’est pas hors-d’œuvre et goût de la tangente, mais parce que la Relève et la Nouvelle Relève, tant pour la religion (ses collections religieuses par exemple) que pour la politique d’un caractère à la Maritain, qui fait honneur à ce Maritain, qui paraîtra de plus en plus, si on lit entre les lignes, le saint Thomas moderne pour la politique chré- UNE ŒUVRE CATHOLIQUE 907 tienne, qui n’est pas toujours aussi bien représentée.Et, pourtant, dans notre revue, jamais de parti pris.On se tient à la racine des choses, si on ne perd jamais de vue l’humanisme intégral qui est le but de Maritain, cet homme qui est l’auteur de tant de pages remarquables, mais qui est un animateur encore plus grand, et nous sommes de vieux routiers qui ne peuvent penser à lui que comme on songe à un saint.Vous avouerez qu’il est peu de compliments plus grands que l’on puisse faire à un homme.Je l’ai dit, mon propos n’est pas une nomenclature ni un palmarès.Tous les auteurs qui ont passé par la revue, qui ont été publiés dans les diverses collections avaient de la valeur.Surtout ils représentaient, quelque loin qu’en fussent quelques-uns, l’humanisme intégral qui tend à faire de notre chrétienté moderne une sorte de monde encyclopédique dirigé vers des lumières authentiques.Tous les articles, tous les ouvrages, et il fallait s’y attendre dans un monde aussi pressé, n’ont pas reçu l’accueil que l’on aurait voulu.Je songe par exemple aux Mémoires de M.Montpetit, succès de librairie sans doute, mais qu’on aurait dû applaudir comme un des ouvrages les plus neufs et les plus jeunes, au grand sens du terme, de nos lettres.L’ouvrage sur l’hérédité de Rousseau valait pour l’exposition le meilleur Rostand, et vous savez tous que Jean Rostand est un splendide écrivain et qui passe 908 LA NOUVELLE RELÈVE bien son pauvre père.Il y a Bandjoun encore, chef-d’œuvre d’observation et qui m’a ravi autrement que les livres célèbres de Fraser.Et la poésie, Anne Hébert par exemple, qui nous a donné ce que nous avons de plus exquis.Je parle de poésie, je parle d’Anne Hébert.Traitant de la Relève, l’on serait inexcusable de ne point citer Saint-Denys Garneau, un poète assez difficile à définir, dont tous reconnaissent le talent unique, à ce point unique qu’on est son ami dès qu’on l’admire, comme Mauriac, pour certains de ses livres, comme ce Maurice de Guérin, dont on ne dira jamais assez la grandeur et qui allait faire entrer, paradoxe inouï, le panthéisme dans la poésie catholique de France, en baptisant enfin ce vieux fonds païen qui, coulant comme un fleuve souterrain, n’affleurait qu’à des jours propices, des soirs de lune et de sabbat spirituels.Et Guérin est l’un des plus catholiques parmi les écrivains de France, comme ce merveilleux Mauriac, dont j’ai la hardiesse sacrilège d’aimer plus les écrits à côté qui sont ce qui ressemblent le plus aux Méditations, aux Elévations de Bossuet que je sache en français.J’ai parlé longuement de la Relève, de la Nouvelle Relève et des Editions de VArbre et je n’ai point prononcé le nom d’école.D’abord, c’est un nom que je n’aime pas et ensuite, lorsque le spirituel prime tout, lorsque la charité a le pas, peut-on parler d’école ?J’aimerais mieux l’Abbaye, le prieuré. UNE ŒUVRE CATHOLIQUE 909 Cela indiquerait mieux le sens plus purement spirituel et cela réunirait plus étroitement les écrivains qui ont fait de la Relève leur maison.Et quel écrivain de ce groupe ne donnerait toute son œuvre pour qu’avançât d’un pas le catholicisme, et ensuite la liberté, les formes plus dépouillées, un thomisme vraiment compris et, je dirais, mécréant que je suis sous ce rapport, vraiment vécu; mais tout chrétien, lorsqu’il reçoit son Dieu et que son esprit le reçoit en même temps qu’il le reçoit de ses lèvres est forcément le plus pur des thomistes — et à ce point qu’un lecteur de la Relève le nom de Louis Rou-gier le fait, dans tout son scepticisme quotidien crier de rage au seul nom de cet écrivain qui philosophiquement s’est acharné contre le mystère eucharistique, le plus adorable devant lesquels nous nous agenouillons.J’insiste peut-être trop aux yeux prévenus sur ce qu’a d’abord de catholique le groupe de la Relève, je le fais d’autant plus volontiers que cette attitude est plus naturelle, qu’elle n’est mêlée en rien à la politique et qu’un jour qu’on attaquait salement Maritain, l’un des nôtres, justement indigné, dit qu’il faisait sa lecture ordinaire du petit traité de Voraison.Le rire du polémiste fut alors aussi niais qu’il était méchant.Et j’aurais embrassé notre camarade.Et je veux terminer en disant qu’à la Nouvelle Relève il n’y a ni fanatisme ni exclusion.Je me souviens quelle fut la joie de Claude Hurtubise, lorsqu’il put me révéler cet incomparable Kafka, 910 LA NOUVELLE RELÈVE que j’ignorais, lorsqu’il me fit lire le merveilleux journal métaphysique de Gabriel Marcel, lui qui est pourtant thomiste plus orthodoxe que je ne suis.Le mouvement de la Nouvelle Relève fut à coup sûr, pour les lettres et les idées pures, le mouvement le plus important du Canada français.Et qu’on me nomme une revue aussi franchement religieuse, je veux dire dans tous les domaines.Quand on peut se réclamer tout à la fois de la N.R.F1., cVEsprit, de Temps présent et de la Vie intellectuelle, quand on peut se louer des talents qu’on a révélés et que vous connaissez, on peut dire qu’une œuvre a été accomplie et qu’elle se prolongera longtemps.Et ma couenne dure éprouve de la honte à dire ce que d’autres auraient dit beaucoup mieux que moi.Berthelot Brunet CHRONIQUE RELIGIEUSE LA SOURCE D’EAU VIVE Il fut des époques où la Liturgie se défaisait, suivant une observation du Père Doncœur.Depuis quelques années, au contraire, elle semble se refaire: en Allemagne, en Belgique, en France et même un peu chez nous.Cependant, il est permis d’affirmer qu’en certains endroits, son rôle est réduit à une véritable routine.Je pense en particulier à la kyrielle des messes c en noir » de nos églises paroissiales.Non pas que ces messes de Requiem soient anti-liturgiques — encore qu’en certains jours elles ne cessent de l’être que grâce à un induit — mais leur répétition fastidieuse est, à n’en pas douter, contraire à l’esprit de la Liturgie.Voudrait-on dégoûter à tout jamais les laïcs de la piété liturgique, mettre un voile imperméable entre leur curiosité spirituelle et les admirables textes du missel, qu’on ne trouverait pas de recette plus infaillible.Le plus paradoxal est que celle-ci soit tirée du sanctuaire même.J’ai le plus grand respect pour le « Dies iræ » et nous avons tous des morts à délivrer du purgatoire, mais ne pouvons-nous le faire sans scléroser les vivants et les mettre précisément sur le chemin du purgatoire ?Le sacrifice liturgique est justement la marque d’un souci de réalisme de la part de notre mère l'Eglise, d’adaptation aux conditions humaines.Si nous l’organisons de telle sorte qu’il distille l’ennui, ou qu’il crée l’habitude dans des âmes déjà trop enclines à s’y installer, n’y a-t-il pas contradiction et une espèce d’ironie presque sacrilège ?Quelle raison sérieuse de passer par-dessus les messes de saint Thomas d’Aquin, de saint Benoît et de tant d’autres ?de ne tenir à peu près aucun compte des riches messes du carême ?Il est pourtant bien suffisant qu’on ait sorti la distribution de la communion de son cadre normal, et qu’on ait 912 LA NOUVELLE RELÈVE transformé un trop grand nombre de nos chaires en officine d’anesthésie.La Liturgie est-elle, oui ou non, la grande voix de l’Eglise par laquelle elle rend son culte à Dieu et instruit ses fidèles ?Si cette voix devient monocorde, elle ne joue plus son rôle.Sa splendeur ne demande qu’à être déployée; nos exigences les plus intimes et les plus normales le veulent aussi.De grâce, qu’on ne tarisse pas la source d’eau vive ! Source de vie chrétienne, la Liturgie l’est à double titre: elle est la mise en exercice du pouvoir sacerdotal de l’Eglise; elle est en même temps la synthèse de sa doctrine, de ses livres inspirés, de son histoire, de sa vie.Comprenons bien ce qu’il en est.Le Christ est source unique de toute gloire pour son Père et de toute grâce pour nous.11 est le Pontife suprême, le souverain Prêtre dont dérive tout sacerdoce.Or, ici-bas, Il exerce ce pouvoir sanctificateur par l’entremise d’une hiérarchie visible, l’Eglise, qui l’exerce à son tour par son culte liturgique, ses rites liturgiques, dont l’acte central est le sacrifice eucharistique.La Liturgie est donc une activité sacerdotale et jouit d’une efficacité ministérielle infaillible, puisque c’est le sacerdoce même du Christ qui est en jeu.Plus nous nous unissons étroitement et activement et avec ferveur à cet exercice sacerdotal, plus nous nous enrichissons de vie divine, plus nous nous christianisons.Et d’autant plus que nous nous mettons par le fait même aux écoutes de l’Eglise enseignante.C’est le second aspect de la Liturgie.Dépositaire de la Vérité, l’Eglise est chargée par son fondateur de la monnayer à qui veut bien la recevoir.A cette fin, elle a créé un organisme culturel grandiose qui se déploie tout le long de l’année et qui s’applique aux différentes étapes de la vie.La collection des livres liturgiques constitue cet admirable condensé du message divin, sans cesse à la disposition des fidèles. LA MUSIQUE 913 Si nous nous limitons à quelques textes toujours les mêmes, ou si nous négligeons d'en savourer la riche substance, nous passons à côté de la principale source du véritable esprit chrétien, suivant la pensée de Pie X.Dans l’oubi de cette vérité, n’y a-t-il pas une explication suffisante à la grande misère du monde actuel ?L.L.LA MUSIQUE LES CONCERTS DU PLATEAU Il est parfois difficile de trouver une ressemblance marquée entre les manifestations successives de la Société des Concerts Symphoniques.Les changements constants de chefs d’orchestre et un goût visible de l’éclectisme font que l’auditeur ne sait jamais trop d’avance à quoi il sera exposé.Même le programme n’est pas toujours une garantie.Le concert des 26 et 27 février l’a bien montré.On n’y trouvait pourtant que des œuvres de la plus belle tenue: la Suite no 2 en si mineur pour flûte et cordes de Jean-Sébastien Bach, le Double Concerto pour violon et xnoloncelle en la mineur Op 102 de Brahms, et la Septième Symphonie de Beethoven.Le programme était ainsi homogène.L’interprétation, par contre, accusait de curieuses variations.C’est incontestablement le Concerto de Brahms qui constitua le meilleur de la soirée.Il faut remercier M.De-fauw de l’avoir choisi et dirigé avec tant d’intelligente compréhension.C’est là une pièce de premier ordre que, sans doute en raison de la dualité de solistes qu’elle comporte, on entend trop rarement.Dédaigneuse de tout effet facile, au point même de tendre parfois à l’abstraction, elle ne contient que l’essentiel.Et si cet essentiel est, comme souvent chez Brahms, d’une densité un peu lourde (malgré la tendresse du deuxième mouvement et la verve du troisième), c’est qu’il est chargé de la plus 914 LA NOUVELLE RELÈVE entière, de la plus absolue sincérité.Que la force de cette sincérité n’ait été en rien entamée par la prodigieuse virtuosité d’écriture dont Brahms fait preuve ici, cela souligne une fois de plus la puissance de son génie.Les solistes, M.Alexander Brott pour le violon et M.Roland Leduc pour le violoncelle, pleinement soutenus par l’orchestre et son chef, rendirent complète justice à cette œuvre, qu’ils interprétèrent dans un style irréprochable.On ne saurait, hélas, en dire tout à fait autant de l’exécution de la Septième Symphonie.On se serait pourtant attendu à ce que M.Defauw, dont on connaît le tempérament foncièrement dramatique, arrivât à la mettre pleinement en valeur.Car bien que Wagner l’ait nommée la c Symphonie de la Danse », elle va beaucoup plus loin et plus profond que ce titre pourrait le laisser supposer.Son introduction, intensément tragique, et la subtile résignation de son deuxième mouvement sont plutôt inspirés par l’éternel drame de l’homme que par l’allégresse de la danse.Quoi qu’il en soit, ainsi chargée de vie, traversée de torrents de passion ou coupée de sérénité douloureuse, l’orchestre du Plateau l’a exécutée sans conviction apparente, sans s’animer du grand souffle qui la traverse.En un mot, il la joua en surface plutôt qu’en profondeur, comme si elle avait été l’œuvre d’un Tchai-kowsky et non pas l’une des plus hautes manifestations du génie de Beethoven.Quant au concert des 19 et 20 mars, c’est au contraire le programme plutôt que l’interprétation qui manquait de cohésion.Placé sous la direction de M.Vladimir Golschmann, il contenait 'successivement l’admirable Kleine Nachtmusik de Mozart, un Concerto pour violoncelle et orchestre de Vladimir Dukelsky, la Symphonie italienne de Mendelssohn, et la Suite no 2 de Daphnis et Cliloé de Ravel.De ce mélange insolite, c’est peut-être la dernière pièce, celle de Ravel, qui réunit les conditions les LA MUSIQUE 915 plus favorables à une bonne exécution.Il faut pourtant dire que M.Golschmann communiqua à l’orchestre un allant et une précision qu’on voudrait lui retrouver en toute occasion.Si la soirée ne fut ainsi pas entièrement satisfaisante, c’est donc bien au choix des pièces et à leur interprétation qu’il faut s’en prendre.En effet, la Kleine Nachtmuaik et la Symphonie italienne, qui sont toutes deux, bien qu’à des degrés fort divers, assurées de la faveur du public, souffrirent l'une et l’autre d’un tempo trop rapide.Ce défaut, d’ailleurs fréquent chez les chefs d’orchestre américains, était surtout sensible dans l’œuvre de Mozart, dont le caractère s’en trouvait par moments presque dénaturé.Les Autrichiens n’ont jamais eu la réputation d’être pressés, et on ne voit pas trop pourquoi il était indispensable de bousculer ainsi l’allure calme et enjouée d’une sérénade d’un style aussi typiquement viennois.Quant à la musique de Mendelssohn, elle est plus élastique.On peut la malmener sans que son équilibre en souffre autant, et si l’on doit aussi regretter la hâte que M.Golschmann avait tenu à lui imprimer, il faut reconnaître que l’esprit même de la pièce en fut moins fondamentalement atteint.Mais c’est surtout le Concerto de Dukelsky qu’on attendait avec curiosité et intérêt, tout d’abord parce que le soliste était M.Piatigorsky, qui est à juste titre l’un des favoris du public montréalais, et aussi parce qu’il s’agissait d’une œuvre nouvelle d’un compositeur qui est surtout connu par ses succès en musique légère.On sait en effet que, sous le nom de Vernon Duke, M.Dukelsky s’est fait une réputation notable dans le domaine de l’art commercial.Il doit être difficile de passer ainsi d’une activité avant tout destinée à plaire à la masse, à un genre où seul l’idéal esthétique le plus rigoureux doit — ou devrait — dominer.C’est peut-être pour cela que M.Dukelsky a tenu — par manière de réaction, sans doute — à marquer d’une façon si complète, et presque brutale, tout ce qui le sépare de Vernon Duke.Sa mu- 916 LA NOUVELLE RELÈVE sique sérieuse, telle que le Concerto pour violoncelle l’exprime, ne s’ajuste en rien au goût du public.Elle se présente à lui avec hauteur, et même avec une sorte d’hostilité.Elle ne se préoccupe pas de le gagner, et en cela on peut dire qu’elle réussit pleinement.Après tant d’autres compositeurs, M.Dukelsky n’a pas su résister à la puissante tentation de l’hermétisme.Que le goût de l’obscur ait ses racines dans la psychologie plutôt que dans l’esthétique, cela ne change rien aux dégâts qu’il fait commettre dans le domaine de l’art.Un auteur pensera facilement s’élever en s’éloignant de la compréhension des masses.Il s’imaginera se hausser à mesure que se rétrécit le cercle des initiés capables de le comprendre.Et de ce sentiment à la conviction qu’il faut choquer pour faire preuve d’originalité, il n’y a qu’un pas, aisément franchi.C’est ce qui nous vaut tant d’œuvres absurdes, dans l’anarchie morale et esthétique de notre temps.Il n’y a d’ailleurs pas qu’en musique que cette aberration sévit.On la trouve partout, mais c’est, avec les peintres, surtout chez les compositeurs qu’elle fait des ravages.Le Co'ticerto pour violoncelle de M.Dukelsky est ainsi demeuré incompris.Peut-être est-il incompréhensible.Les parties d’orchestre y sont traitées avec une âpreté déconcertante, et seuls les soli témoignent un peu de l’affection que l’auteur a pu porter à son œuvre.Il fallait donc un certain dévouement de la part de M.Piatigorsky pour interpréter une composition aussi ingrate.S’il n’a pas réussi à en dévoiler le sens, on doit au moins dire qu’il a fait ressortir, une fois de plus, toute la générosité de son tempérament artistique, toute la sûreté de son goût, et toute la perfection de sa technique.LA PETITE SYMPHONIE La Petite Symphonie se mettrait-elle à suivre l’exemple des Concerts Symphoniques en découvrant, sur le tard, l’attrait des contrastes et la fascination du changement 7 LA MUSIQUE 917 On pourrait le croire, à considérer ses deux derniers concerts de la saison, ceux du 12 et du 26 mars, si dissemblables.Le premier était en effet entièrement consacré à Haydn et à Mozart, restant ainsi, tant par le choix des œuvres que par l’unité du programme, dans la tradition la plus constante et la meilleure de la maison, alors que le second non seulement était hétéroclite, mais contenait aussi des pièces (comme la Huitième Symphonie de Beethoven) qui n’étaient guère adaptées aux ressources techniques et psychologiques de l’orchestre.A la soirée du 12 mars, M.Naylor présentait deux œuvres de Haydn, la Symphonie vo 39 en sol mineur, et la Symphonie en si bémol Op.10 no 2.Récemment découverte, cette dernière apportait un démenti imprévu à certaines des réflexions que la précédente avait pu susciter.En effet, par ses racines purement musicales, par son inspiration ailée, par son souci exclusif de beauté, elle se rapproche beaucoup plus de la conception mozar-tienne que de l’humanisme contenu de la Symphonie no 39.Mais les œuvres centrales de la soirée étaient bien plutôt deux concertos de Mozart qu’on n’entend pas souvent, et qu’il faut savoir gré à M.Naylor de nous avoir donnés: le Concerto no 3 en mi bémol pour cor et orchestre, et le Concerto en do pour harpe, flûte et orchestre.L’un et l’autre furent un véritable enchantement.La netteté des idées, la limpidité du style, et l’heureuse combinaison des instruments auxquels étaient confiés les soli, recréèrent pour l’auditeur le miracle mozartien, ce miracle fait d’une soumission constante des sentiments à un sens infaillible de la beauté.Il est juste de dire que les solistes, Mlle Juliette Drouin pour la harpe, M.Joseph Masella pour le cor, et M.Hervé Baillargeon pour la flûte, se montrèrent en tous points dignes de leur tâche difficile,^ et que l’orchestre les entoura avec la sûreté de style qu’on lui connaît.Tout au plus aurait-on aimé un peu plus de précision d’ensemble dans certaines parties et, parfois, un peu plus de légèreté de la part des archets. 918 LA NOUVELLE RELÈVE Quant au programme du 26 février, il n’était malheureusement pas de ceux qui font pleinement valoir un orchestre comme la Petite Symphonie.La seule concession était l’Ouverture des Noces de Figaro de Mozart.Là, au moins, on ne fut pas déçu.On eut une exécution excellente de justesse et de mesure, légère sans être superficielle, vive sans être rapide, et tendre sans être sentimentale.Le reste, par contre, fut moins satisfaisant.Même la Symphonie Classique de Prokofieff, que la Petite Symphonie avait exécutée une première fois en janvier 1944, ne laissa cette fois pas la même impression de perfection.L’interprétation en parut heurtée, et partant, moins cohérente.Quant à la Rhapsodie Géorgienne pour violoncelle et orchestre, d’Alexandre Tchérépnine, interprétée par Jean Belland, si la part du soliste, traitée par le compositeur avec une évidente compréhension des ressources de l’instrument, n’était pas dénuée d’attrait, son inspiration générale parut un peu sommaire, et on peut douter qu’elle ait laissé dans l’esprit des auditeurs une trace durable.La seconde partie de la soirée débutait par l'Aubade Héroïque, composée en 1942 par un musicien anglais, Constant Lambert, et qui semble être restée sous l’influence de l’école impressionniste française.Ensuite venait la Huitième Symphonie de Beethoven.C’est naturellement elle qui aurait dû donner à la soirée l’accent tonique qui lui avait manqué jusqu’alors.C’est naturellement sur elle que se concentrait l’attente du public.Et pourtant, là aussi, on doit faire des réserves.Sans doute retrouvait-on dans l’exécution, de la' Petite Symphonie l’allégresse intense dont cette œuvre déborde.Sans doute fut-elle jouée par l’orchestre avec une enthousiaste ferveur.Sans doute M.Naylor se garda-t-il, suivant sa coutume d’ailleurs, de tout excès qui puisse dénaturer le caractère de la composition.Et malgré tout cela, il n’arriva pas à susciter cette entière, cette absolue adhésion que provo- LA MUSIQUE 919 quent la plupart des œuvres de son répertoire habituel.Son interprétation manquait au fond de cette unité sans laquelle l'exécution même techniquement la plus parfaite demeure incomplète.Les contrastes en étaient trop accusés, les perspectives trop profondes.Il y avait trop de drame dans cette gaîté et trop de violence dans cette force.Peut-être cet excès de vigueur était-il dû à l'exiguïté de la salle, dont l’accoustique était un peu écrasée par l’orchestre renforcé ?Peut-être aussi en abordant 1 une des € grandes * œuvres de Beethoven, la Petite Symphonie a-t-elle souffert d’une sorte de complexe d’infériorité, qu’elle a inconsciemment compensé en réagissant trop vivement contre l’esthétique de modération et d’objectivité qui la guide habituellement ?Quelle qu’en soit la raison, il fallut bien constater que l’orchestre de l’Ermitage avait un peu forcé son talent, et qu’il aurait mieux fait de ne pas quitter le terrain qui lui est familier et qu’il domine en maître incontesté.UN HOMMAGE À DOUGLAS CLARKE Les Festivals de Montréal ont eu l’heureuse idée de consacrer une manifestation spéciale à Douglas Clarke, en témoignage de reconnaissance pour les services insignes qu’il a rendus à la cause de la musique symphonique.Le concert du 29 mars, donné au Théâtre H is Majesty's était donc un hommage mérité à l’éminent musicien.Mais il était aussi placé sous sa direction, et les ovations qu’il a recueillies n’allaient pas seulement au pionnier de la vie musicale de notre ville, mais aussi — et justement — au chef d’orchestre, et à son interprétation magistrale des œuvres placées au programme.Car si l’on s’attendait à marquer sa gratitude, on eut, par surcroît, un très beau concert.Même si l’on pouvait s etonner du choix de deux œuvres de Delius (A Walk to the Paradise Garden et On Hearing the first Cuckoo in Spring) et d’un poème musical (En Saga) de Sibelius pour ouvrir le programme, on a pu se rendre compte que ce genre de corn- 920 LA NOUVELLE RELÈVE position, qu’on entend plutôt qu’on écoute, sert assez bien de transition entre le matérialisme mesquin de la vie dans la cité moderne et l’état de sereine exaltation dans lequel on devrait aborder toute musique digne de ce nom.Cet hors-d’œuvre fut d’ailleurs assez vite avalé, et on arriva rapidement au premier plat de résistance de la soirée, le Concerto en ré mineur pour piano et orchestre (K.466) de Mozart, où le soliste, M.James Friskin, se distingua par un jeu clair, précis et tranquille.Son interprétation fut ainsi ferme et mesurée, et si parfois elle tombait dans la sécheresse, il faut se rappeler que mieux vaut, surtout avec Mozart, pécher par excès de l’etenue que par trop d’exubérance.Mais le centre de gravité de la soirée était ailleurs.Il se trouvait dans la Première Symphonie en ut mineur, Op.68 de Brahms.M.Clarke la rendit dans toute sa prodigieuse intensité.Son sens toujours précis des nuances, de la perspective et du phrasé lui permit de donner à chaque note sa résonance propre, et d’appeler à la vie chacune des idées dont cette œuvre est chargée avec la puissance expressive qui lui appartient.Une interprétation qui approfondit ainsi chaque détail risque cependant de perdre de vue la ligne générale de la composition.M.Clarke a su éviter ce danger.Il nous a présenté une œuvre dense, cohérente et d’une monolithique grandeur, une œuvre telle que Brahms l’avait imaginée, d’une puissance, d’une sincérité et d'une beauté que le temps n’a pas atteints.Henri Rovennaz CINQ LIVRES CANADIENS Nous avons été sevrés de livres français pendant quatre ans, et c'est à peine si nous pouvions de temps en tempo mettre la main sur un nouveau Duhamel ou sur des primeurs comme La France jugera qui nous faisaient paraître le temps moins long.Mais à toutes choses malheur CINQ LIVRE8 CANADIENS 921 est bon, et depuis 1939, l’édition proprement canadienne, les auteurs canadiens nous ont donné plus d’espérance que nous n’aurions jamais pu souhaiter, dans notre timidité.Il n’était pourtant pas écrit dans les décrets divins que Montréal ou Québec n’auraient pas un jour ou l’autre une littérature, comme il existe en ce moment une littérature américaine toute différente de la littérature anglaise et qu’imitent jusqu’aux Français.Quant à nous, nous n’avons jamais eu autant d’auteurs d’un aussi sûr talent.Cependant, certains ne jugent pas une littérature par ses grands noms, mais plutôt par la production moyenne et courante.Et, à en juger par ce qui nous vient en ce moment de France, à ce qui nous arrivait de France les quelques années qui précédèrent la guerre, notre production moyenne vaut à coup sûr ce que nous donne et nous donnait la France, d’ordinaire — sans compter que nos livres ont plus d’intérêt pour nous.Et encore une fois, s'annoncent des écrivains remarquables.Et puis de plus en plus nous abordons tous les genres: j’ai à vous présenter une œuvre de caractère mi-historique, mi-religieux, un roman qui se veut en même temps une étude psychologique, des études proprement historiques, des contes et un ouvrage de critique.L’ouvrage de critique est d’un journaliste, Dominique Laberge, fidèle à son journal depuis quinze, vingt ans.Je disais quelque part que la critique était le dimanche du reporter, qui fait trop œuvre servile toute la semaine.Il y a du vrai.Cependant, Dominique Laberge n’est pas tout à fait un reporter, puisqu’il traite de théâtre et de musique dans son journal.Et les grandes questions ne le laissent pas indifférent, puisque, dans son livre (éditions Fernand Pilon) il ose même se demander: qu'est-ce que l'art ?J’aime qu’on se pose ces questions, si l’on n’est guère plus avancé après avoir lu une étude qui les aborde qu’avant.M.Laberge, dès le début de son livre, doute que les 922 LA NOUVELLE RELÈVE passions humaines aient changé depuis Homère, mais il ajoute aussitôt: « Hé non.Mais l’argent a changé de mains, et les arts, qui en ont besoin pour vivre, ont changé de note ».Ce qui est fort judicieux et fort sage, à ce point que, s’il y a anarchie dans l’art, il n’y en a point dans l’esprit et les idées de M.Dominique Laberge.Je ne lui reprocherai donc, je ne reprocherai à cet homme pondéré, à ce placide camarade, que de ne jamais succomber à ces imaginations un peu folles qui hantent même le critique le plus pacifique.Et je le félicite aussi bien de donner un excellent exemple à ses confrères, par cet infidélité qu’il fait au reportage et aux comptes-rendus quotidiens.Témoin de la lumière (éditions Lumen) que nous présente le R.P.Frédéric Saintonge, s.j., est, bien entendu, un ouvrage moins frivole — bien que le petit livre de M.Laberge ne soit pas fantaisiste pour deux sous.Le témoin de la lumière, il va de soi que c’est saint Jean-Baptiste, le patron des Canadiens français.L’ouvrage se divise en deux parties.La première traite du saint lui-même, dans ce qu’on peut deviner de sa vie et dans ce que nous en montrent les évangiles, et la seconde aborde le culte du Précurseur au Canada.J’aime toujours ces livres de prêtre qui ne veulent pas nous ennuyer et dont on ne s’aperçoit qu’ils sont un peu des sermons que lorsque nous les avons refermés.Le père Saintonge est un excellent émule de ses élégants confrères les pères Desjardins et Pouliot, et, pour mon compte, j’aime toujours la prose aimable des Jésuites qui n’ont pas tout à fait oublié que le père Bouhours fut un bon ami de Racine et de Boileau, surtout de Boileau.Et c’est pourquoi je ne m’arrête pas trop devant ces clichés attendus, qui font si bien couleur locale: « L’histoire politique de Québec est trop souvent l’histoire de nos luttes intestines et de nos divisions partisanes.» Je suis un curieux bonhomme, mais j’aime le Canayen justement (entre autres raisons) parce qu’il est fou de politique, voire de politique folle, comme ses frères latins du sud. CINQ LIVRES CANADIENS 923 Aux sources de notre histoire, le dernier livre de M.Léon Gérin (éditions Fides) se montre sans doute le plus important de ceux que je recense aujourd’hui.Et l’on se demande pourquoi le temps n’a pas permis à M.Gérin d’écrire toute une histoire du Canada.Nous avons beaucoup d’historiens, et, si M.Frégault est le meilleur pour le style, je crois que M.Gérin les passe tous, sans faire semblant de rien, pour le piquant, pour le non-conformisme des aperçus.Si M.Gérin en effet se mêlait de prononcer des discours pour défendre ses théories et ses hypothèses, il deviendrait une pierre de scandale.Songez qu’il n’est pas de l’avis de tout le monde sur nos guerres avec la Nouvelle-Angleterre et qu’il voit dans la traite des fourrures, voire dans le mercantilisme de nos seigneurs (je ne fais qu’exagérer un peu) une cause non petite de nos querelles.Nos nobles, d’après M.Gérin, avaient le goût des sinécures et des ronds-de-cuir qui les apparente à nos écrivains et à nos politiques fatigués.Je vous recommande aussi un chapitre sur les fondations pieuses.Toutes ses études fragmentaires et en même temps documentées vengent des rires imbéciles ceux qui osaient dire qu’une mauvaise récolte pouvait plus peut-être que la patriotisme amener une rébellion et un soulèvement.Je crois (je le crois en songeant aux livres de M.Félix Leclerc et à l’Influence de Voltaire) je crois que c’est là un des meilleurs livres que nous ait donné Fides.Je n’oublie pas non plus que M.Gérin a été l’une des sources inspiratrices de cette passionnante étude d’Everett C.Hughes, Rencontre de deux mondes que nous offrait hier M.Lucien Parizeau et qui est le livre le plus sérieux, le plus vraisemblable et le plus impartial que j’aie lu d’un étranger sur nous.Mission de femme par Marie Nille Pintal (éditions Lumen) est un roman-femme qui ne laisse pas de frôler les grands thèmes, voire celui de Phèdre.Mais, la plupart du temps, tout s’arrange.Ce n’est sans doute pas mau- 924 LA NOUVELLE RELÈVE vais, si le sous-titre « étude psychologique sous forme de roman » reste assez comique.Miroirs déformants enfin de Claude Aubry (Fides) montre de la fantaisie et un humour à la Dickens que je n’avais pas souvent rencontré chez un auteur canadien.Un début qui donne à espérer, d’autant que, l’auti’e jour, l’auteur présentait un sketch radiophonique, Destinées, qui était un mélo par petites touches impressionnistes.Aucune prétention et une sensibilité saine, à laquelle je ne reproche que, à la rencontre, un peu trop de soin dans la phrase qui l’exprime.On doit relire Jules Renard de temps en temps, c’est toujours excellent pour la santé du style.Berthelot Brunet DU NEUF ET DU MOINS NEUF A la Révolution, sous la terreur, les esprits légers de ce siècle exquis et frivole pleuraient la douceur de vivre qui avait été leur lot.Lorsque la paix intérieure fut revenue, ils regrettaient encore ce temps, où l’on ne pensait pas au lendemain.« Après moi le déluge » fait-on dire au Bien-Aimé.Il y a plus de courage que de lâcheté peut-être dans ce mot frivole, cette boutade égoïste.Il faut être brave pour ne pas consentir, pour se refuser aux pressentiments.Pour le liseur du pays de Québec, la douceur de vivre qui, une fois le rideau tombé, semble caractériser la période d’entre-deux-guerres, c’était pour une part non petite d’aller bouquiner, palper les livres tout frais arrivés de Paris.Le liseur a été éprouvé tout comme les autres, puisqu’il était rationné jusqu’à la famine.(Je parle du snob, qui se refusait à des vraies nouveautés que publiaient nos Canadiens).C'est à peine si nous pouvions lire de temps en temps un roman, des études qui nous arrivaient de France par la Suisse, le Portugal, ou que DU NEUF ET DU MOINS NEUF 925 reproduisaient les maisons canadiennes, qui, parfois, nous offraient des primeurs.Je n’ai jamais été un dévot orthodoxe de Charles Maurras, et c’est pourtant avec une sorte d’émotion que j’entamai la France seule du pauvre doctrinaire, que je pus feuilleter dans une copie toute tachée et maculée qui avait été copiée avec amour par je ne sais quel fanatique.Et voilà que les livres de France, avec les revues et les journaux, nous sont offeiis.Il est vrai que nous n’avons pas encore ce que notre faim désire, mais au vieil amateur rien n’est tout à fait indifférent.Lorsque pour la première fois nous avons mis la main sur ce papier mal imprimé, ce mauvais papier et ce caractère souvent à l’usage des yeux de chats, nous laissions tout pour voir ce que la guerre avait fait de la littérature de France.(Sans oublier du reste que, pendant la guerre, notre littérature s’était renouvelée au point de nous donner les plus vifs espoirs).Il va de soi que les oeuvres qui comptent sont encore très rares, mais nous avons cependant quelque chose à nous mettre sous la dent.Je n’ai pas encore lu le grand roman de Jean-Paul Sartre, mais j’eus une copie des Mouches, un veinard, qui avait flairé le vent avant l’invasion, me prêta les premières œuvres, lu Nausée et l’Imaginaire.La Nausée, j’en demande pardon à son auteur, me faisait, toute révérence gardée, penser à un Huysmans athée et qui aurait lu et relu le Dostoïevski du Soxissol ou de l’Adolescent.Il y avait de l’angoisse dans l’air, et c’était l’angoisse d’un ennui porté au paroxysme.Quant à VImaginaire, si la philosophie en vaut ce qu’elle vaut, le style en était souvent d’une netteté qui me ravissait, comme me ravissent certaines pages de Blondel, de Maine de Biran (dans son Journal) voire de Bergson, et, le dirais-je, dans un genre tout à fait différent, la prose parfois magnifique des leçons sur l’être que nous a données Jacques Maritain.Il va de soi que je ne parle que du style. 926 LA NOUVELLE RELÈVE Pour les Mouches (songez à Electre en deuil d’O’Neil), ce drame noir, mais de style si net, on le parcourt avec fièvre, avec l’envie de s’écrier, comme le bonhomme qui répondait à une enquête sur le naturalisme: «Antiquité, pas morte.¦» Je ne me rappelle pas avoir goûté ce plaisir d’un renouvellement de l’ancien, depuis que j’ai lu la savoureuse traduction du Satyricon de Pétrone, qu’écrivit il y a trente, quarante ans ce vieux lettré de Tailhade.Et j’ajouterais, pour ces Mouches: quel pessimisme de bonne santé, même de joie débordante.Schopenhauer, lorsqu’il faisait ses mots, lorsqu’il écrivait ses remarques les plus cruelles sur la vie et les femmes, souriait ainsi dans son pessimisme, comme on sourit dans sa barbe.La prose de Jean-Paul Sartx*e a trop de couleurs, comme un bon gros visage, pour que je prenne jamais très au sérieux son existentialisme.Qui sait si je ne dirais pas de même pour le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus ?Il y a des gens qui ne peuvent jamais sourire, il y en a aussi qui ne peuvent jamais être tristes, leurs conceptions du monde fussent-elles le désespoir même.Le petit roman, Ciel bas d’André Frank (aux éditions du Seuil, les collections Esprit) et qui est à peine un roman, ne donne assurément pas dans ce désespoir.C’est pourtant un roman de l’occupation, mais l’auteur a su éviter les effets du mélodrame et rester discret.Il y a quelques pages, ça et là, qui ne sont pas indignes des Silences de la mer.Comme tout le monde, j’ai lu des tas de livres sur la tyrannie allemande, et je ne me souviens pas cependant d’avoir lu un livre plus sobre.Le Drame moral du temps présent (Les Gémeaux) ne date pas d’hier.Il a gardé son actualité, puisqu’il fut écrit après l’autre guerre, et que, somme toute, les après-guerres ont chance de se ressembler.C’est un livre de politique, au sens large, de sociologie, et ces livres se démodent assez vite.L’auteur, Maurice Hepp, qui ne manque pas toujours de sagesse, a choisi la forme du dialogue platonicien voire renanien, et il ne s’en est pas DU NEUF ET DU MOINS NEUF 927 si mal tiré.Il faudrait proposer la formule à des écrivains sérieux, qui nous font parfois regretter la légèreté et la frivolité.N’oublions jamais que Descartes écrivit un ballet et que Malebranche est parfois un poète dans sa prose, surtout dans ses proses pieuses.Avec tout l’or du monde de Jacqueline Marenis (Grasset) et que la librairie française nous envoie, bien qu’il date de 1937, nous quittons le monde des idées pour voyager dans l’Inde.Pourquoi Jacqueline Marenis ne voyagerait-elle pas dans l’Inde, lorsque Maurice Dekobra y alla chercher des sujets de mélodrames merveilleusement bâtis ?Cette fois, le récit coule fort bien et il donne à réfléchir sur le racisme européen, pour douces qu'en soient les formes, je veux dire que nous sommes encore dans le monde du roman, et non pas dans celui de la réalité pure.Cela se lit: peut-on demander beaucoup plus au commun des écrivains ?Xavier Snoeck a donné aux éditions de l’Etoile, à Bruxelles, Eisenhower, batteur de fer, un de ces ouvrages pressés, un de ces livres qui paraissent pour la première fois dans des magazines et qu’on lit cependant, quitte à les oublier aussitôt: ils servent pourtant à des références inconscientes de la mémoire.Nuit et brouillard d’Odette Améry et de G.Martin-Champier (éditions Berger-Levrault) est un de ces livres terribles écrits par des journalistes sans prétention.Vou3 vous souvenez d’Albert Londres ?Il est vrai qu’Albert Londres se souvenait trop parfois qu’il avait été poète, sans doute mauvais poète (je n’ai lu que sa prose).Il nous décrivait cependant avec la bonne humeur du pince-sans-rire professionnel les scènes les plus atroces.Ce livre sur les souffrances des internées politiques, qui changent sans cesse de prison, et toujours pour le pire et qui passent d’un camp à un autre, sent le mélodrame, par l’écriture, bien entendu, mais l’on perçoit quand même la vérité à ce point qu’il semble, par instants, que les auteurs n’ont pas voulu tout dire. 928 LA NOUVELLE RELÈVE Il en est de même pour Retour d’Auschwitz par Guy Cohen.Quand un nouveau Barbusse viendra, ou un Remarque.Combat contre l’étoile par Fabrice Poldennan a été publié en Amérique du Sud (Atlantica editoria) : ouvrage d’actualité, si l’on peut dire que la guerre est d’actualité, et ouvrage à demi-philosophique aussi bien.L’auteur nous rappelle que l’homme a toujours été un loup pour l’homme, que Louis XIV et Napoléon se sont montrés cruels, etc.Nous le savions, mais il n’est pas mauvais de rabattre de temps en temps un optimisme trop sûr de soi.Les deux autres livres qui nous viennent d’ailleurs ont une plus belle allure.D’abord Hélène et les guerres d’Alexandre Arnoux, un des bons écrivains de ce temps et qu’il nous fait plaisir de revoir.Alexandre Arnoux ne quitte pas l’actualité d’hier, mais nous sommes loin du reportage.Ce prosateur qui, je ne sais pourquoi, n’a jamais été mis à son rang, un rang fort honorable, à une époque où l’on bâcle tellement, n’a rien perdu de son style ni de sa force.Sans doute est-il moins fantaisiste qu’il n’était après l’autre guerre, mais qu’importe.Nous voudrions avoir souvent des livres de cette classe, même lorsqu’il ne s’agit que d’œuvres de guerre.Plus de guerre dans Fontagre par Jean Orieux (Fontaine), un nom qui est une révélation pour moi.Un roman de province, avec des fantoches et des maniaques, comme on rencontre si souvent dans les romans provinciaux depuis Balzac.J’ai pensé à Mauriac, je me suis rappelé les meilleurs récits de Jacques Chardonne.Je le dis uniquement, parce que les critiques n’oublieraient pas cette référence, mais Jean Orieux n’a pas besoin de pai*-rain- D’autant qu’il a trouvé un type, la marquise Elia de Fontagre, personnage vivant comme un héros de grand romancier.Justement, parce que Jean Orieux possède les dons du romancier véritable, sinon du grand romancier (il faut toujours attendre pour prononcer un juge- DU NEUF ET DU MOINS NEUF 929 ment aussi péremptoire, et nous comptons décidément trop de Balzac qui meurent jeunes) et, comme il arrive alors, on ne saurait décrire son personnage sans citer de larges extraits du livre.Je veux dire que, tels les types qui sont restés, la marquise vit d’une vie inattendue, on ne prévoit pas toujours à l’avance ses réactions, bien qu’elle soit un personnage tout d’une pièce, pour user du jargon de notre métier.Elle est pi’ésente tout le long du roman — le roman d’un domaine qui part par morceaux, qui s’effrite — et cependant les comparses ont leur vie propre, leurs tics, que l’auteur décrit avec minutie et qu’il répète, à la manière balzacienne, comme pour nous les mieux rappeler.J’ai cité Mauriac, j’ai cité Chardonne; je pourrais citer pour le contraste les Célibataires de Montherlant, auxquels certains personnages de Fontagre ressemblent.Encore une fois, ce ne sont là que des références.Joignez que Fontagre est écrit à la première personne, ce qui donne quelque nostalgie au récit et surtout ce qui lui enlève l’ironie blessante qu’on aurait rencontrée chez Montherlant.La France a de bien beaux romans de province.1 Mais que d’œuvres médiocres et qui fait rire de ceux qui les préféreraient, snobs qu’ils sont, aux nôtres, surtout aux vrais talents qui n’auraient pas à rougir d’être publiés et en France et ailleurs.L’on sait du reste que l’on commence à nous traduire.Signe heureux.Berthelot Brunet 1 Et nous avons déjà, quant à nous, Fontile, le Survenant et ce Bonheur d’occasion, qui, roman de quartier, est presque provincial. 930 LA NOUVELLE RELÈVE SERMONNAIRES ET MAÎTRES D’ÉCOLE La République des professeurs, disait-on.de la France radicale-socialiste.On exagérait, et puis l'on n’exagérait pas tant que cela.La France a toujours été le pays des professeurs.Au siècle dernier, au commencement du nôtre, les professeurs se faisaient critiques, et ils poursuivaient leurs cours au Temps, aux Débats, à la Revue des deux-mondes, et Brunetière, et Faguet et Jules Lemaître s’acquirent une réputation, une influence beaucoup plus notable que la petite gloire de Verlaine, ce pochard, ou de Moréas, ce rastaquoère de café, disaient ces professeurs — qui devenaient romanciers parfois, comme notre Jules Romains, ou poètes .Et, après Lemaître, Faguet, Brunetière, nous eûmes Thibaudet, qui était à coup sûr un maître d’école dégrossi, mais qui restait maître d’école.Soixante-quinze ans avant, il y avait eu à l’Ecole normale, la promotion de Taine, de Sarcey, d’About, de Prévost-Paradol, qui devint célèbre.La France est un pays de maîtres d’école.Et ce n’est pas d’hier.Il faut se rappeler que Fénelon écrivit le Télémaque, qui était une sorte de roman d’éducation.Fénelon écrivit aussi l’Education des filles et les Fables, œuvres proprement pédagogiques, et l’on pourrait ranger sous la même rubrique la délicieuse Lettre à VAcadémie, qui s’adresse à des écoliers plus vieux, école du soir de l’âge classique.Qu’est-ce que l’Art poétique de Boileau, sinon un traité des belles-lettres par un pittoresque bohème bourgeois (la bohème est toujours bourgeoise) et une mauvaise langue qui ne sait se retenir ?Je ne citerai pas Bossuet, ses traités de politique à l’usage de son méchant élève, le grand dauphin, ni le Discours sur l’histoire universelle, qui était le cours SERMONNAIRES ET MAÎTRES D’ÉCOLE 931 d’histoire de M.de Maux: il avait du génie, mais quel historien, nous disent les modernes ! Jean-Jacques écrivit l’Emile, il écrivit le Contrat social, un autre cours primaire pour les hommes politiques de gauche, je veux dire la gauche du temps, il composa VHéloïse, un traité amoureux assez pédant.Même Montaigne, l'incomparable Montaigne, ne négligea point la pédagogie, et Rabelais en fit à sa façon.Du reste à la Renaissance, on était saoûl d’études, et celui qui présidait la République des lettres était le pion le plus élégant que l’humanité ait connu, et le plus célèbre, Erasme.Mais Erasme n’était pas un Français, s’il méritait de l’être.Autrefois, on était sermonnaire quand on n’était pas maître d’école.Les deux vocations ont une parenté étroite, et l'on peut passer aisément d’une classe à une autre.De nos jours, on a tendance à dédaigner ces genres qu’on estime mineurs ou suspects.C’est que l’éducation, pour ne pas dire le sermon, se sert plus volontiers de la revue, du journal, de ce qu’on appelle la vulgarisation.Mais la vulgarisation n’est-elle pas un cours badin, une leçon frivole ?On aurait tort au surplus de dédaigner ces genres.J’ai nommé de grands noms, qui justifient tous les cours, toutes les leçons et toutes les vulgarisations.Ce qui me gêne pourtant, chez les écrivains moyens qui se mêlent d’enseignement, c’est ou leur manie d’élégance, et leur élégance le plus souvent est forcée, ou encore la peine qu’ils prennent pour descendre à notre niveau.Je songe à la mère qui parle en petit-nègre pour se faire comprendre de son enfant, lorsque l’enfant lui-même s’évertue à ne plus parler petit-nègre.J’ai devant moi deux livres qui m’ont suggéré ce préambule, et je voudrais que Bremond fût ici pour écrire à ma place.Mes deux livres, ce sont les Evangiles du dimanche 1 par le Chanoine F.Magaud et le Sacrement de l’unité 1 par le père F.Char- 1 Granger. « 932 LA NOUVELLE RELÈVE mot, un religieux presque aussi connu que le Père Plus, dont se moquait ledit Bremond, ou que le Père Lhande, dont les sermons radiophoniques m'ont fait plus peur encore que ses romans.Pour le Chanoine Magaud, on peut s’en, débarrasser assez aisément, en disant que ses commentaires ne sont pas plus mauvais que les paraphrases des évangiles qu’on nous lit aux messes basses.Il est vrai qu’il y a les remarques historiques, qu’un exégète comme le Père Brunet trouverait sans doute assez comiques, mais je sais gré au Chanoine Magaud d’avoir écrit son livre, puisqu’avec ou sans sa permission, négligeant sa prose, j’ai pu relire d’affilée et l’un après l'autre les évangiles de tous les dimanches de l’année.C’est ainsi que j’agis avec tous les Lanson du monde, et les Lanson de la piété ont des textes encore plus beaux que les textes littéraires que les autres offrent à notre analyse, en nous guidant par la main, une main dont on pourrait se passer.Pour le Sacrement de l’unité, l’inspiration en est à coup sûr excellente, et l’auteur dit des choses que les catholiques devraient méditer souvent.D’autant que pas mal de peuples fort chrétiens ont une curieuse façon d’assister à la messe, si j’en juge par ce que j’ai vu et entendu.Mais ce n’est pas à moi de débiter un sermon et la critique littéraire s’en tient, s’en devrait tenir à la critique littéraire.Or le père Charmot qui, avec le père Doncœur, est le Bouhours du temps, un Bouhours qui n’est pas l’ami de Racine ou de La Fontaine, mais l'auteur préféré des jeunes filles 1 pieuses et des bons jeunes gens, le père 1 Le père Doncœur a du reste, s’il m’en souvient, écrit d’excellents articles de critique, et il a fait connaître sainte Angèle de Foligno à ceux qui ne la connaissaient pas, en rendant l’italien médiéval de la sainte dans un français archaïque, qui ne vaut sans doute point Bédier, mais c’était une tentative fort louable.Le travers que je souligne est un travers général des écrivains pieux, qui, d’un autre côté, peuvent être excellents. SERMONNAIRES ET MAÎTRES D’ÉCOLE 933 Charmot, qui fait trop de phrase, reste du domaine de la critique, comme on dit.Et il me faudrait avoir recours encore à Bremond pour glisser ce que je pense de cette prose et de ses beautés.Sans doute trouverait-on une ou deux périodes sublimes, mais trop de métaphores, trop de Jolies choses ! Mgr Besson, Mgr Bolo, de soporifique mémoire, sont les pères littéraires de cette littérature, de ce genre de prose, qui n’est plus le mâle outil dont parlait Veuillot.Mais, encore une fois, en dépit du style, le Sacrement de l'unité est un livre utile.Et Dieu sait pourtant que la littérature dévote, les spirituels de France nous ont donné des chefs-d’œuvre ! L’avouerais-je sans me faire traiter de franc-maçon, je suis plus édifié par deux pages d’A la trace de Dieu de Rivière, par quelques lignes du journal de Charles du Bos que par tous ces sermons et ces conférences d’après-midi.La Prière du docteur Carrel (chez Pony) est peut-être suspecte parfois, mais, il faut le dire, c’est moins fade, et, je le répète, plus édifiant, plus viril.Il me faut signaler deux autres livres, et puis, en valent-ils la peine ?C’est la Clef des sources par Gaston Baissette (Grasset) et c’est la Libération trahie de Pierre Hervé (Grasset encore).La Clef des sources est encore un ouvrage pédagogique, un traité de philosophie et de sciences sous une forme romancée.La philosophie, il vaut mieux n en point parler et, pour la science, je vous propose le livre de M.Bourgouin, beaucoup plus amusant, au meilleur sens du terme.L’auteur de la Clef, qui est une clef qui ouvre des portes ouvertes, cite Fontenelle dans sa préface: je le renvoie à Fontenelle, non pas à la Pluralité des m-ondes, qui sent trop son salon, mais à des petits essais méchants comme ce qu’il écrivit sur les oracles: il apprendra comment on vulgarise avec esprit.Pour la Libération trahie, elle me donne le goût de revenir à YAction française, voire à Maurras, qui n’a jamais réussi à être aussi ennuyeux.Ce cours de politique LA NOUVELLE RELÈVE 934 actuelle, une phrase se suffit à en donner la meilleure critique: « Brisons les croûtes qui emprisonnent le dynamisme des énergies nouvelles >.Cette phrase se trouve à la dernière page, mais tout le cours est écrit de ce ton.Et l’on dira ensuite que les Allemands sont lourds ! Berthelot Brunet J.T.DELOS LA NATION Les démocraties, on nous sommes Iters de vivre sont fondées sur les libertés de la personne et de l’individu.Ces libertés, pour en jouir, les conserver et au besoin les défendre, les citoyens doivent en connaître les fondements philosophiques et sociologiques.L’ouvrage du R.P.Delos, professeur de droit international public à la Faculté catholique de Droit de Lille et à la Faculté des Sciences sociales de l’Université Laval, apporte aux problèmes nationaux et internationaux de toujours des solutions et des éléments de solution qui intéressent non seulement les intellectuels mais tous les hommes.Nous, particulièrement, Canadiens français, pour qui les problèmes nationaux ont une importance vitale.Voici quelques titres de chapitres : Civilisation et culture, Nation ou race, le régime d’Etat moderne et le nationalisme libéral, le Nationalisme totalitaire, les droits de l’homme et du national, les droits du national et l’ordre juridique.2 vol.: $3.00 Pour les jeunes PAUL FÉVAL Edition sur bon papier Belle typographie Couverture en quatre couleurs Chaque volume $1.00 Parus : Le Mendiant Noir Le Chevalier de Kéramour La Fête du Roi Salomon Fontaine-aux-Perles La Cavalière La Chasse au roi L’Homme sans bras Les Couteaux d'or La Bague de Chanvre Le Poisson d'or Les Errants de nuit Le Prince Coriolani Les Compagnons du silence Valentine de Rohan Sous presse : Frère Tranquille Le Chevalier Ténèbre Chouans et Bleus La Louve Le livre dont tout le monde parle BERTHELOT BRUNET HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE CANADIENNE-FRANÇAISE » Continuée jusqu*à 1946 300 auteurs Prix: $1.00 Du même auteur: LES HYPOCRITES roman LE MARIAGE HLANC RARMANRWE Contes • LES ÉDITIONS DE L’ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal $1.25 $1.00 PRINTED IN CANADA Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle Relève Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.