La nouvelle relève, 1 mai 1946, Mai
-**V- ,/£ 0 U V E LLE RELÈVE Robert Charbonneau — Etat de la littérature canadienne .1 Jean C.de Ménasce — Quelques réflexions sur les amusements .* .5 J.-P.Dubois-Dumée — Présence de Péguy 16 Yves Thériault — Le vin à Théophile .25 Robert Charbonneau — Aspects du roman (II) .40 Philippe de Vandeuvre — L’unité française 46 Claude Cézan — Lettre de Paris .} .56 CHRONIQUES La Politique : Auguste Viatte : Que faire de l’Allemagne — Littérature : Robert Charbonneau : Pessimistes et détracteurs — > Daniel-Rops : Rayonnement français — Les Livres : Berthelot Brunet : Ecrivains classiques, écrivains religieux — Le diable devenu vieux.Mai, vol.V, no 1 * * « J • » - MONTREAL 1946.• /• :: 35 cents « • i i LA NOUVELLE RELEVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Le numéro : 35 cents.L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au.pair à Montréal, négociable sans frais.60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.HArbour 2924.Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa.Vient de paraître : Le plus grand succès de librairie en France 250,000 exemplaires vendus en deux ans PREMIER DE CORDÉE roman par R.FRISON-ROCHE 1 vol.380 pages : $1.50 • « * • « • « • - • • • rc~>—r~— —j-*- • ¦ • » • * i t » * * u LA NOUVELLE RELEVE Mai 1946 Vol.V, Numéro 1 ÉTAT DE LA LITTÉRATURE CANADIENNE La littérature canadienne de langue française, sauf quelques remarquables exceptions, a été jusque vers 1920, une littérature de terroir, cherchant sa justification dans ses fins politiques, sociales ou historiques plutôt que dans la perfection qui est la fin de tout art.Et cela s’explique facilement.Les conditions requises pour l’éclosion de grandes œuvres sont une certaine indépendance politique, que le Canada ne possède que depuis le Statut de Westminster, des conditions intellectuelles et matérielles favorables, une technique autonome.Avant 1919, politiquement, le Canada ne jouait aucun rôle dans la sphère internationale.Notre participation à la première grande guerre nous a valu une autonomie plus grande et, en 1939, notre pays fut appelé à jouer un rôle de premier plan aux côtés de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis.Ce n’est donc que dans les toutes dernières dix années que notre littérature a commencé d’exister aux yeux de l’étranger.L’écrivain canadien, ayant alors trouvé une audience 13G3G2 2 LA NOUVELLE RELÈVE plus vaste, a consenti un effort à la mesure de l’attention qu’on lui portait.Les grandes époques des littératures grecque, romaine, française, anglaise, espagnole, etc., coïncident avec la suprématie militaire ou politique de ces pays.Il faut non seulement aimer son pays mais être fier de lui devant l’étranger pour créer des œuvres.Et depuis vingt ans, la littérature canadienne de langue française a été toujours en s’affirmant.La deuxième condition, le milieu intellectuel favorable, n’existe que depuis quelques années.On remarquera que de la pléiade d’écrivains qui honorent aujourd’hui nos lettres, aucun n’a fréquenté les universités françaises.Ces écrivains, formés par d’autres Canadiens, dont quelques-uns avaient étudié en France, ont créé spontanément et selon leur génie propre.Il n’y a aucun doute que l’intérêt plus grand porté à la littérature d’imagination et la fondation à Montréal et à Québec de nouvelles maisons d’édition n’aient accentué le mouvement.Les écrivains canadiens ont également bénéficié, à cause de la guerre, de marchés plus étendus du fait qu’il se publiait ppu de livres en Europe.Mais dès qu’on eut commencé à les lire, ils se sont imposés par leur propre mérite et plusieurs ouvrages canadiens, dont les deux grands romans de Roger Lemelin et de Gabrielle Roy ont été traduits en anglais et publiés par des maisons américaines.Les jeunes écrivains canadiens ne se sont pas LA LITTÉRATURE CANADIENNE 3 affranchis de toute influence française.La langue étant la même, on ne peut dire que ce serait souhaitable.Mais s’ils ont des maîtres étrangers, ceux-ci ne sont plus uniquement des maîtres français.Les écrivains américains, entre autres, ont contribué à l’élaboration de leurs techniques et ont enrichi leur vision du monde.Ayant un public qui débordait les cadres de la province de Québec, la jeune littérature, tout en s’appuyant solidement sur le milieu canadien tend à devenir universelle.Le romancier ne fonde plus tout son art sur le détail pittoresque mais s’efforce de dégager sous ce détail ce qui est humain.L’historien, au-dessus des polémiques provinciales, devient plus objectif.La forme la plus riche présentement, c’est le roman; vient en second lieu la poésie, qui jusqu’à la guerre avait été la forme la plus évoluée et celle qui rassemblait les plus grands talents.Et cela est significatif.Le roman est avec le théâtre le genre le plus difficile.Dans ce dernier domaine, les efforts n’ont pas encore donné de résultats intéressants bien que Montréal possède au moins deux troupes canadiennes-françaises d’avant-garde : les Compagnons de Saint-Laurent et l’Equipe et une troupe professionnelle permanente.Aujourd’hui, les romanciers Ringuet, Léo-Paul Desrosiers, Gabrielle Roy, Roger Lemelin, Yves Thériault, Germaine Guévremont, Berthelot Brunet, Claude-Henri Grignon, Rex Desmarchais, pour ne nommer que les principaux, qui ont déjà 4 LA NOUVELLE RELÈVE donné des œuvres originales, personnelles et profondément humaines, les poètes Alain Grandbois, Anne Hébert, Roger Brien, Robert Choquette, les essayistes, critiques et historiens Guy Frégault, Marcel Raymond, Roger Duhamel, Guy Sylvestre, le Père Hilaire, Jean-Pierre Houle, François Hertel, Jean-Louis Gagnon, forment un noyau solide.A leur propos on peut dès maintenant parler d’une littérature autonome.Ces écrivains, s’ils se rattachent encore à des écoles françaises ou américaines, visent à se dégager de tous liens et on peut prévoir qu’il sortira de cette génération des œuvres intégralement canadiennes d’une portée universelle.Robert Charbonneau QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES AMUSEMENTS Dans ces quelques pages il ne sera question ni de nos amusements immoraux, intrinsèquement mauvais, ni de nos amusements qui deviennent mauvais par abus et excès.Il va de soi qu’un homme pèche quand il fait du mal aux autres ou à lui-même, soit qu’il le fasse comme passe-temps, soit qu’il le fasse par métier; on peut être cruel, ou obscène, on peut diminuer son humanité ou offenser Dieu pour s’amuser ou pour gagner son pain.Il va de soi aussi que toute activité humaine, de loisir ou de travail, devient mauvaise quand elle n’est plus soumise aux exigences de la raison, de l’amitié et de la charité.Trop manger ou trop prier, trop danser ou trop travailler est mauvais.Toutes nos activités doivent être soumises à la loi de la mesure.Ce n’est que pour la charité que la loi de l’excès joue librement : « Tantum aude ».Une vigilance constante est donc nécessaire sans quoi nous prenons le mors aux dents.A vrai dire la fascination du travail semble avoir fait plus de dégâts que la fascination du plaisir.Et si on dressait des statistiques comparées, je ne m’étonnerais pas si on trouvait beaucoup plus de personnes abruties par un excès de travail que par un excès de danse.Ceux qui ont refusé l’invitation au banquet du 6 LA NOUVELLE RELÈVE Christ, sont des gens très sérieux, leurs excuses, des excuses très sérieuses.Mais que faut-il penser des amusements qui à première vue ne montrent rien de mauvais et qui laissent place dans notre emploi du temps aux autres activités requises par notre nature et notre vocation.N’y a-t-il pas toujours chez l’homme qui s’amuse, une légèreté et insouciance de l’âme qui ne sied guère à celui dont la vie est une milice et qui devrait consacrer toute son attention et toutes ses énergies à ce qui est sérieux, mortellement grave, dans la condition humaine ?A-t-on le droit de s’amuser tandis qu’on avance si vite vers la mort et que du moindre faux aiguillage dépend notre éternité ?A-t-on le droit de s’amuser quand on fait partie de la grande famille humaine où la souffrance semble s’être installée à demeure ?A-t-on le droit de s’amuser quand on est chrétien et qu’on sait que la Passion du Christ n’est pas seulement quelque chose qui a eu lieu et pour laquelle on ne peut avoir qu’une espèce de piété archéologique mais qu’elles est toujours actuelle, poussant ses rameaux vivaces et donnant ses fruits dans les membres du Seigneur ! Pouvait-on sans pécher contre l’amour quitter le Calvaire vers 3 heures de l’après-midi, pour faire un brin de sieste.« Il fait vraiment trop chaud au soleil ».Peut-on aujourd’hui tandis que le Christ est épuisé de fatigue à l’usine, en agonie à l’hôpital, humilié et défiguré dans le sale gosse qui fait du marché noir à Naples ou à . LES AMUSEMENTS 7 Rome, s’en aller au Barbérini voir un film ou s’allonger sur sa terrasse et prendre le frais ?Tout amusement n’est-il pas contre la charité puisque nous devons pour nous amuser nous tenir à l’écart de certaines personnes ?Seul un mufle peut goûter un bon déjeuner en présence d’un affamé.Devant un aveugle nous éprouvons une certaine gêne à laisser notre regard émerveillé se poser longuement sur le calme des champs; en présence d’une mère de famille à bout de souffle, exaspérée par sa marmaille qui hurle, et qui ne sait plus où donner de la tête nous éprouvons une pointe de culpabilité à savourer tranquillement un beau livre.Parfois même quand on éprouve les consolations de la vie intérieure on se demande avec anxiété si elles aussi ne sont pas un luxe qui ne peut être partagé par tous ceux qui sont écrasés et abrutis par le travail épuisant des usines ou des fermes et la vie impossible des taudis.Cachez-nous les vieillards, les pauvres, les estropiés, les agonisants, les sans amis.Si la réalité entrait dans notre vie nos joies s’écrouleraient comme des châteaux de cartes.Pascal, plus subtilement, ne pense pas que ce soit notre obtusité mais plutôt notre clairvoyance qui nous pousse vers les distractions.C’est pour nous fuir, fuir notre condition d’homme, fuir nos frères qui nous enserrent et nous assiègent; fuir Dieu qui ne nous laisse pas de répit, que nous nous ruons vers les amusements, les oc- à 8 LA NOUVELLE RELÈVE cupations, la chasse, une balle, la guerre, les affaires, tout et n’importe quoi.Nous ne nous attachons pas à nos bagatelles avec la spontanéité et la simplicité de l’enfant.Mais avec une conscience un peu troublée de qui se cherche un alibi et tente une évasion.Les amusements seraient un trompe-angoisse métaphysique, les amusements nous mettraient en roue libre et nous feraient sortir du terrible engrenage dévorateur de l’amour de Dieu et de notre prochain : « Cet homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique qui a cette grande querelle qui le tourmente, d’où vient qu’à ce moment il n’est pas triste et qu’on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes ?Il ne faut pas s’en étonner; on vient de lui servir une balle ».«Cet homme né pour connaître l’univers, pour juger de toute chose pour régir l’Etat, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre ».Sans leurs divertissements, guerres, affaires ou danses, les hommes « se verraient, ils penseraient à ce qu’ils sont, d’où ils viennent, où ils vont; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner.Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure ».Ainsi certains s’amusent parce qu’ils ne voient pas, parce qu’ils vivent enfermés dans une espèce d’égoïsme innocent et presque animal.Mais d’autres s’amusent parce qu’ils ont entrevu l’amour de Dieu « plus dur que l’enfer », parce que, bien que disposés à donner leur tunique, ils la refusent pour ne pas se voir contraints à donner et LES AMUSEMENTS 9 le manteau et même la peau.Ils ont peur.Ils ont peur de ce que la sainteté leur réserve.Ils ressemblent à cet enfant qui malgré toutes les menaces, les punitions, les cajoleries de sa mère refusait d’apprendre sa première leçon de mathématiques parce qu’il avait vu le dernier chapitre et qu’ils avait été terrifié par les dernières leçons.« Et si je commence aujourd’hui tu me feras un jour apprendre tout cela ».Pascal avec une déconcertante étroitesse et un dogmatisme amer semble ne rien voir d’autre dans les activités humaines de luxe, de jeu, de travail, de fantaisie, de liberté, de connaissance et de création qu’un truquage, une fuite de Dieu : dans cette perspective pessimiste et inhumaine il finit par tout fausser, il finit par préférer l’erreur qui tranquillise à la recherche de la vérité: « car la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir; et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur, que dans la curiosité inutile ».On a l’impression qu’il préfère ce repliement dramatique sur soi-même à la joie tranquille de qui s’oublie dans un travail bien fait.Si peu de personnes seraient inclinées à le suivre quand il fait un divertissement des activités de la science ou du travail; beaucoup, je crains, lui abandonneraient l’art.Je me refuse à classer l’art parmi les amusements.L’artiste ne s’amuse pas quand il crée; qui dira sa patience, son labeur, son héroïsme, son désintéressement, sa pureté et son oubli de soi; sa généreuse magnanimité à l’égard de l’ai- 10 LA NOUVELLE RELÈVE gle qui dévore son foie.Même les grands spéculateurs et les grands condottieri ignorent les doutes qui l’assaillent quand il s’avance là où il n’y a pas de chemin; les équilibres précaires qu’il tente, les mariages impossibles qu’il combine, les approfondissements implacables qu’il s’impose pour trouver la vérité et la simplicité sous les couches accumulées des imitations et des facilités exigent des tensions, des audaces, des fidélités, qui n’ont que rarement leur équivalent.Son œuvre lui coûte tout cela et les arrachements et distentions de l’enfantement, tout cela et les renoncements et les agonies de la mort.Et nous pour le suivre dans cette œuvre de beauté nous sommes nous aussi astreints à ce régime de rigueur.Suivre une symphonie de Stravinsky, comprendre une peinture de Rouault n’est pas une détente et un délassement.Là où une œuvre d’art a passé l’homme n’a plus les mêmes dimensions et qui voudrait appeler un écartèlement un sport agréable.De nouvelles profondeurs sont ouvertes en nous par Dostoïevski, de nouvelles exigences de clarté et de netteté sont éveillées par Bach; de nouvelles sources de compassion et de tendresse par Beethoven.Après qu’un grand artiste a vu, nous voyons ce que nous n’avions jamais vu; après qu’il a entendu, nous entendons ce que nous n’avions jamais entendu.Ce ne sont pas seulement les hommes, mais les arbres, les fleurs, les ombres et les lumières qui sont changés.Et si aujourd’hui nous -parvenons presque à nous délasser et prendre plaisir dans une œuvre LES AMUSEMENTS 11 d’art c’est que notre humanité a acquis de l’aisance, qu’elle est capable aujourd’hui de se promener là où nos pères arrivaient tout juste à se hisser.Mais ce sens d’élation, de récréation et de renouvellement que l’homme éprouve au contact avec une œuvre d’art est dû à quelque chose de plus profond qu’un certain contact, par ricochet, avec l’énergie spirituelle de l’artiste créateur.Dans le creuset de son œuvre, l’artiste opère une espèce de condensation d’être et de beauté; il donne une nouvelle densité à la réalité et met notre âme en un contact réel et transformant avec la surabondance joyeuse de l’être.Ce contact purge l’âme de ses fatigues et vieillesses, il la purifie, l’assainit.L’âme après une cure de beauté est comme drainée de ses paludes et de ses eaux stagnantes.Des redressements et des affermissements s’opèrent dans les profondeurs mêmes de nos sensibilités et de notre inconscient.Et l’homme entre dans la possession tranquille de ces joies du vrai et du beau même dans un monde en débâcle et en ruine; ce n’est pas que je réclame pour l’artiste et ses clients une espèce de tour d’ivoire; ce n’est pas un égoïsme de raffiné qui lui permet de goûter et de s’enivrer.L’être humain, engagé, et combien, dans la communauté humaine émerge cependant.C’est dans la beauté et la vérité que l’homme a le droit à la solitude car c’est par une « singularis asse-cutio » que chacun de nous se dégage des Maya de 12 LA NOUVELLE RELÈVE la laideur, de la banalité, du ressassé et de l’erreur et gagne les rives de la Beauté et du Vrai.Et sa joie au terme, est toute personnelle car depuis longtemps il n’avait plus de compagnons de route.Mais il n’est pas question seulement de la houle de nos frères.Que fais-je de Dieu quand je suis noyé dans « la splendeur de l’Être ».Sans doute en théorie montre-t-on que l’âme s’élève par une échelle platonicienne de la beauté créée à la Beauté Incréée, mais quand on quitte ce registre théorique on découvre que la passion du beau dévore certains êtres qui restent comme ensorcelés et fascinés.L’homme est pris au piège de la beauté comme l’alouette au miroir.N’y a-t-il pas dans l’œuvre d’art, plus que dans toute autre bagatelle, un sortilège qui nous détourne de Dieu ?« Tu as perdu la Sagesse dans la Beauté », dit Dieu à Satan.Je ne serais pourtant pas étonné si Dieu décelait plus d’ingratitude chez celui qui dédaigne le don et limite son remerciement à une formalité, un acte de politesse que chez celui qui, même s’il ne murmure pas merci, reste là, humble, tout petit, heureux, doucement accablé par le don, comblé et pauvre.Pour revenir maintenant aux amusements ne faut-il pas considérer comme une stricte obligation morale l’effort de s’arracher systématiquement à tout plaisir, qu’il soit amusement insouciant ou diversement dans le sens pascalien du mot.Je crois que plutôt que de nous livrer à des arrachements multiples, ici et là, notre premier LES AMUSEMENTS 13 devoir est de rendre presque impossibles certains amusements par « l’impostazione » même donnée à notre vie.C’est notre devoir d’organiser notre vie de façon à ne pas dresser entre nous et nos frères des barrières infranchissables; notre vie doit être simple, pauvre, sobre et laborieuse ; nous devons être largement ouverts aux responsabilités sociales de notre communauté et de notre église, ne pas nous enfermer dans une tour d’ivoire ou un quartier où un urbanisme inhumain a soigneusement ratissé tous les gueux.Mais alors même que je me suis soigneusement rattaché à la société de mes frères et la société divine dont je deviens membre il reste le fait que ma sensibilité même limite mon horizon; ma sensibilité n’est pas comme une sorte de poste de radio qui me permet d’entendre tous les râles, tous les cris, toutes les prières et toutes les imprécations de la terre; elle n’est pas toujours fixée aux postes émetteurs de la souffrance; je sors navré de cette chambre de malade et je vois cette fleur, j’entends cette fugue.Faut-il me refuser à toutes ces joies ! Je suis capable de miséricorde quand une présence physique me bouleverse, mais les eaux de l’indifférence se referment si vite, sans montrer la moindre agitation, quand le malheur n’est plus présent.Faut-il prolonger par volonté l’influence de cette présence ?me forcer, penser, me rappeler, imaginer, émouvoir moi-même ma sensibilité.Non.C’est, je crois, une tentation.Seule la charité peut sans dangers nous faire dire avec saint Paul : « Je désire être damné pour mes I 14 LA NOUVELLE RELÈVE frères ».Rien ne serait plus dangereux que de nous acculer par volonté, raisonnement et imagination à ce dépouillement de mort qu’opère la seule charité.Rien ne serait plus fallacieux que de faire le pas plus long que la grâce et de violenter nos limitations, je dirais organiques.Beaucoup d’âmes plus généreuses qu’avisées et humbles ont essayé ainsi de se mettre elles-mêmes dans la Nuit des Oliviers.Quand des présences de Grâce ou des présences physiques viennent jeter la cendre dans nos plaisirs acceptons-le mais ne cédons pas au démon de l’orgueil qui voudrait essayer de nous faire tenter l’impossible et devenir par nos propres forces partout présent comme Dieu.Qui fait l’ange fait la bête, qui essaye par sa sensibilité d’arriver à la compassion universelle se disloque, s’accule au désespoir et sombre dans un Nirvana de damnés.Accepter ses limites, vivre sans ruer dans les brancards de notre nature matérielle et animale qui a besoin de souffler et retrouver son équilibre est la première justification des amusements donnée par saint Thomas quand il traite dans la secunda secundæ des activités de jeu.Nous amuser, vivre de fantaisie, de plaisanteries, de distractions, de détentes physiques et spirituelles est aussi nécessaire à l’équilibre humain que manger, boire, dormir, rêver, se promener.Mais saint Thomas avec sa simplicité et sa profondeur habituelle résout aussi cette espèce de dilemme tragique entre les lois de notre nature et les apparentes exigences de la charité et LES AMUSEMENTS 15 du sérieux chrétien dans lequel Pascal semble vouloir nous enfermer.D’après saint Thomas nos amusements ne sont pas seulement nécessaires à notre métabolisme physique et psychique, ils servent aussi, surtout, à maintenir et renforcer l’amitié entre les hommes.Nous ne nous amusons pas seulement par inconscience ou par peur refoulée des exigences de Dieu mais grâce à un sens chrétien des autres et nous avons besoin d’une vertu spéciale pour le faire, l’eutrapélie.L’homme dont l’âpre austérité est pénible à ses voisins n’est pas un saint mais un homme mauvais.Les amusements ont donc une place, humble mais réelle, dans notre vie morale, ils concourent à rendre agréable et douce la « convivenza » humaine.Jean-C.de Menasce PRÉSENCE DE PEGUY' Quel étudiant du Quartier Latin, pénétrant vers 1910 dans l’étroite boutique des Cahiers de la Quinzaine, accrochée aux flancs de la Sorbonne, aurait pu deviner l’étonnante destinée du petit éditeur, de l’écrivain presque inconnu qui lui vendait lui-même sa dernière œuvre ?On parlait alors de Péguy comme d’un original, « un bohème du Quartier Latin » : il publiait pour un millier d’abonnés une sorte de petite revue, des « cahiers », qui avaient tantôt 60 pages et tantôt 400, paraissaient irrégulièrement et visaient à mécontenter chaque fois, au dire même de leur éditeur, au moins 1/3 de la clientèle.Un jour la gloire le frôla, puis il retomba dans l’oubli.Malgré ses efforts pour briser le cercle de la solitude et du silence, il n’arrivait pas à se faire lire.Il devait demander à ses amis plus heureux, à ceux-là même qu’il avait contribué à lancer, de faire des articles sur ses œuvres.En vain.Personne ne s’intéressait plus à lui.Quand il mourut d’une balle en plein front, le 5 septembre 1914, quelques écrivains exaltèrent, à la suite de Barrés, son héroïsme.Puis ce fut tout.1 L’auteur de cet article, rédacteur en chef du Témoignage Chrétien, le plus grand hebdomadaire catholique français d’aujourd’hui, explique à nos lecteurs ce qui, depuis plusieurs années, fait le succès de Péguy en France, à travers tous les régimes.Il expose par là même les raisons qui lui ont fait tout récemment, consacrer un livre à cet écrivain. PRÉSENCE DE PÉGUY 17 Le réveil date de 1926: il fut provoqué par le livre que consacrèrent à leur ami de jadis les frères Tharaud.A partir de 1933-1934 le mouvement, quoique lent, s’amplifie.Le petit groupe des fidèles grossit chaque jour davantage.Emmanuel Mounier, le directeur de la revue Esprit, lui consacre une belle étude ; d’autres suivent l’exemple, et lorsque éclate la guerre de 1939, Péguy a déjà conquis, parmi les jeunes, une large audience.Son succès grandit encore pendant la période d’occupation.Les Editions de minuit, qui paraissaient clandestinement, publièrent un recueil d’extraits qui le situaient parmi les résistants, tandis que le gouvernement de Vichy en faisait un de ses témoins et envisageait même de célébrer, à travers toute la France, une journée Péguy.D’autres allant plus loin, (trop loin, hélas ! ) découvraient en lui un national-socialiste avant la lettre.Ses livres, qu’il avait tant de peine à vendre, étaient écoulés au marché noir et une dizaine de volumes paraissaient, consacrés à l’étude de sa vie ou de sa pensée.On jouait même des extraits de sa première œuvre, la Jeanne d’Arc, réputée injouable.Enfin, désireux de faire mieux qu’un simple pèlerinage à Chartres, devenu traditionnel, quelques « péguystes » fervents avaient créé un « ordre des compagnons de Péguy », imité des ordres du ,Moyen-Age, avec des vœux, des règles et des insignes.Sans doute y eut-il là une part de mode et de snobisme.Mais il y eut aussi beaucoup plus: un appel et un besoin.Dans le désarroi qui suivit 18 LA NOUVELLE RELÈVE la défaite, nous nous mîmes en quête de guides.Nous ne voulions pas de ceux qu’on nous proposait, les Montherlant, les Céline, et, parmi les plus anciens, bien peu se révélaient assez forts pour nous soutenir dans une telle épreuve.Chez Péguy, au contraire, aucune facilité, aucune flatterie, quelque chose de solide et d’inébranlable, une'exigence et une foi.C’est dans les temps de misère qu’on mesure la valeur d’un message ou la qualité d’un homme.Les partisans ont cherché à accaparer Péguy, nous l’avons vu tout à l’heure.Mais ils ont perdu leur temps.Péguy n’était pas, de son vivant, un être qui se laissait accaparer.Mort, il ne l’est pas davantage.Impossible de le classer, de le faire entrer dans des catégories habituelles.Le succès qu’il a eu pendant l’occupation ne nuit pas au succès qu’il a depuis la libération.Pourquoi ?sinon parce que son actualité n’était pas due à une rencontre de circonstances, à un accord momentané de nos préoccupations et des siennes, mais à la satisfaction de nos besoins les plus profonds, de nos besoins permanents.Si un jour reviennent, dans notre monde déchiré, des périodes de facilité et de prospérité, peut-être Péguy sera-t-il alors quelque peu délaissé.Mais rien désormais ne peut arrêter sa montée, car les temps difficiles ne l’ont pas fait, ils l’ont seulement révélé.Aujourd’hui comme hier, demain comme aujourd’hui, Péguy doit être placé parmi les représentants les plus authentiques de la littérature française. PRÉSENCE DE PÉGUY 19 Certains se sont laissés décourager par le style.On les comprend : Péguy n’est pas de ces écrivains qui séduisent dès l’abord.Ses répétitions lassent ou même rebutent tant qu’on ne les a pas prises pour ce qu’elles sont : les allées et venues d’une pensée qui exige la parole pour se livrer dans sa plénitude.Le secret du style de Péguy, c’est qu’il doit être dit.Ainsi en était-il déjà des prophètes.De ce point de vue sa prose ne se distingue pas de sa poésie.J’ai eu l’occasion de faire lire, au cours de maintes conférences, des textes tirés de ses essais et de ses pamphlets: ce fut, pour tous, et pour moi le premier, une véritable révélation.Péguy écrivain peut être mis au même rang qu’un Bernanos ou qu’un Claudel.Et il est, intégralement, en outre, ce que ces deux hommes ne sont que partiellement: un maître de vie.On aurait tort, certes, de chercher chez lui un système tout fait.Pas plus dans l’ordre social que dans l’ordre politique Péguy n’impose de doctrine.Parmi ceux qui se réclament de lui, les uns prennent des engagements à droite et les autres à gauche.Leur trait commun, c’est qu’ils sont, chacun dans leur ligne, des réfractaires à tout conformisme, des hommes attachés avant tout à être eux-mêmes, fidèles à leur vocation propre.Comme il y a des bergsoniens, mais pas d’école bergsonienne, il y a des péguystes, mais pas d’école péguyste — il ne peut pas y en avoir (on saisit là justement l’affinité la plus profonde entre l’auteur des Données immédiates et celui de 20 LA NOUVELLE RELÈVE la Note conjointe).Enrégimenter Péguy, dans quelque parti que ce soit, même le sien, c’est le trahir.Nous devons bien veiller, en particulier nous catholiques, à ne pas faire de lui un théologien ou un saint reconnu.Certes Péguy nous apporte un enrichissement étonnant par son esprit de prière, sa dévotion à la Vierge, sa vie intérieure intense.Il a chanté, comme personne, les vertus théologales, et compris comme personne le sens de l’Incarnation et de la communion des saints.Il a même été (et il est encore) l’un des promoteurs du renouveau spirituel et religieux du XX0 siècle.(On ne l’avait pas pris au sérieux quand il avait dit : « c’est une renaissance catholique qui se fait par moi »).Mais il n’est pas un exemple à suivre les yeux fermés.Péguy est « hors cadres ».Ne pressentait-il pas lui-même le danger de certaines interprétations quand il écrivait, dans une lettre à un vieil ami : « il importe extrêmement de ne pas m’affubler en Père de l’Eglise, c’est déjà bien assez d’en être le fils ».Boutade sans doute, mais qui le définit exactement : un chrétien parmi les autres, un chrétien sans mandat, ce qui ne veut pas dire un chrétien de l’espèce médiocre, car il n’avait rien autant en horreur que la tiédeur et la médiocrité.Péguy c’est, pour tous, un appel à se dépasser, un ferment.* * * PRÉSENCE DE PÉGUY 21 Il suffit, pour s’en rendre compte, d’analyser brièvement ce qu’il apporte à un homme d’aujourd’hui.Dans un monde où l’on a pris l’habitude de compter par milliards, où les personnes, prises une à une, apparaissent bien négligeables à côté des masses, où la quantité prime partout la qualité, l’exemple de Péguy est saisissant, dont la vie fut toujours pauvre et qui par le moyen des Cahiers, si frêles, si menacés, réussit pourtant à labourer profondément les consciences : « Sachons que la formation d’un esprit n’est pas l’application d’une étiquette, écrit-il dans un de ses petits essais trop méconnus.Habituons-nous à cette idée que d’avoir contribué à former un seul esprit dans le monde est déjà un résultat considérable.Nous ne sommes pas de grands capitalistes d’esprits et de consciences .Soyons modestes ».La petite équipe des Cahiers passa presque inaperçue.Son « gérant » s’opposa toujours à l’emploi des méthodes commerciales; fidèle à sa vocation de pauvreté, il préféra se priver de certains soutiens et aller faire la quête chez les donateurs éventuels, « tel un mendiant de l’ancienne France », comme l’a dépeint Barrés, plutôt que de cueillir, au prix de certaines concessions une renommée facile.Ce qui lui importe, ce n’est pas d’obtenir un succès plus ou moins spectaculaire, mais de rester accueillant au juste, au vrai, au réel et d’exercer une influence profonde.Les œuvres que personne ne veut publier, les dénonciations d’abus dont tout 22 LA NOUVELLE RELÈVE le monde profite, les critiques de nos méthodes coloniales, Péguy, lui, les publie.Seul le difficile est fécond.L’histoire l’a montré qui, de ce petit éditeur, de ce penseur méconnu, mais exigeant, a fait un des maîtres de la génération présente.Personne aujourd’hui, ne veut plus rien entreprendre sans être assuré de « grands moyens » ; on ne croit plus qu’en la « propagande ».Sans doute peut-on obtenir par là certains résultats.Mais les vraies révolutions, celles qui durent, ne se font pas à coup de milliards et de mensonges, elles se font par le dévouement de quelques-uns et l’amour de la vérité.Les moyens les plus pauvres ne sont pas les moins efficaces.Avec Péguy nous avons l’impression de toucher la terre, comme le remarquait Alain-Fournier.Il nous ramène toujours au réel, à l’authentique, à l’essentiel.Alors que, depuis plusieurs années et surtout depuis l’ébranlement qui vient de bouleverser le monde, se développe dangereusement le goût de l’absurde, de l’étrange et du morbide, joints à l’obsession de la nouveauté, de « Tailleurs », Péguy nous donne l’exemple d’une vie toute entière construite sur les éléments les plus simples: la paroisse, les maîtres-livres, les vertus qu’on dit ordinaires (et qui ne sont pas toujours les moins héroïques: la probité de chaque jour, nar exemple).Toujours il s’en est tenu aux données fondamentales, celles qu’on néglige comme trop banales, mais qui sont les plus riches.Pour livres de foi : le catéchisme et les évangiles. PRÉSENCE DE PÉGUY 23 Pour livres de culture: un Sophocle, un Corneille, un Hugo.A part deux voyages, il faudrait dire deux pèlerinages, l’un à Domrémy, le pays de Jeanne d’Arc, et l’autre à Orange où l’on représentait Œdipe-Roi, il n’a pour ainsi dire jamais quitté Pile de France.De la Beauce où il naît ( juste à la lisière) à la Brie, où il meurt, voilà tout son itinéraire.Ce n’est pas un hasard : Péguy n’entend pas l’invitation au voyage: «je n’aime pas, disait-il, les gens déracinés ».Tout son travail est en profondeur, jamais en surface.S’il a subi quelque temps la tentation d’une aisance mondaine et d’un savoir encyclopédique, il a vite compris qu’il ne serait lui-même qu’en remontant aux sources.De là ce recul qu’il prit à l’égard de tout le bavardage du monde moderne, et cette longue quête silencieuse qui lui donna la France, puis Dieu.Silencieuse, oui, car ce qui me saisit tout au long de cet interminable monologue que représentent les quinze volumes de son œuvre, c’est bien le silence.L’homme du XXe siècle ne sait plus se taire; il ne sait plus écouter.Et c’est pour cela sans doute qu’il a perdu le sens du sacré.Tout est aujourd’hui avili, constate Péguy, même la mort, même l’amour.Et que dire de la sincérité, de la pureté, de « l’ouvrage bien faite » ?Nous avons tout réduit à notre mesure, tout profané.Péguy, lui, ne cède pas.On n’a pas assez remarqué combien ce mot: sacré, revenait souvent sous sa plume, non pas comme une espèce d’interdiction étrangère à lui-même, mais comme une 24 LA NOUVELLE RELÈVE exigence de sa vie intérieure.Sa fidélité est absolue, intransigeante, son respect de la vérité tel qu’il lui sacrifiera certains de ses amis les plus chers.Et quant au travail bien fait, il suffit d’évoquer ici le soin avec lequel il assurait lui-même l’édition des Cahiers pour comprendre le sens qu’il donnait à ce mot.Sacré enfin cette jeunesse du cœur, cette flamme d’inquiétude sans laquelle on ne peut rester présent à la douleur du monde.Les ruptures, les défis qui hachent sa vie n’ont pas d’autre raison que de la préserver : « On ne se sauve pas tout seul ».* * * Tel est le message de Péguy.Ce n’est pas un homme de parti qui nous parle, car il est au delà de tous les partis.Ce n’est pas non plus un théoricien, car il n’a pas de système.C’est plutôt un prophète, c’est-à-dire quelqu’un qui, parlant au nom de Dieu, se dresse brusquement, à un tournant de l’histoire, pour secouer les hommes et les tirer de leur égoïsme, de leur tiédeur et de leur impureté.J.-P.Dubois-Dumée LE VIN À THEOPHILE La femme prit sa jupe, au bord, là où ça fait une corne près du mollet, et elle se la releva jusqu’au visage.Puis elle dit, en s’essuyant le menton en sueur : — Voilà, il est fini le pain.Il est cuit et de belle allure, et il est là, sur la table.Elle montrait la table de bois usé, aux coins ronds et aux rebords sans angles, et dessus, les dix-sept miches dorées, fumantes et de bonne odeur.Puis elle se retourna, en parla au poêle, au mur, à l’image pieuse sur le mur, à tout enfin qui était devant elle.— Ainsi je fais, semaine sur semaine, quatre ans durant.Dix-sept miches de pain.Quatre pour ma sœur, trois pour ta mère, deux pour la Valentine qui en a bien besoin, et le reste pour nous.Toutes les semaines, dix-sept miches de pain.Puis elle pivota sur ses talons, marcha comme une furie vers la table, et elle prit une miche, et elle la brandit sous le nez de l’homme qui était assis devant la fenêtre.— Et toi, qu’est-ce que tu fais pour le gagner, ce pain que je fais ?Qu’est-ce que tu fais pour tant le mériter, hein ?L’homme esquissa un geste vague, plutôt pour se protéger de ce pain qui le menaçait. 26 LA NOUVELLE RELÈVE — Je fais, je fais.Je travaille, quoi ?— Tu travailles !.De dix heures du matin à deux heures de l’après-midi, et pas vite encore.et puis vient deux heure, et c’est la route vers le village, et c’est boire jusqu’à minuit.Boire à te soûler.L’homme se leva et se mit les mains aux poches.— Alors quoi, ça ne me coûte rien, boire.Depuis que j’ai sauvé la vie à Branchois, il me sert le vin sans frais.Alors qui perd à ce jeu ?Lui, probable, mais pas moi, et pas toi ! La femme ne s’arrêta pas.— Non, je n’y perd rien, sinon que les heures passées à boire, ce serait du travail de plus, si tu les passais ici, et du travail de plus, ce serait des récoltes de plus, et des animaux pour vendre, et cela, c’est de l’argent.Avec de l’argent, nous pourrions nous vêtir mieux, et manger mieux, et même le pain serait meilleur.Puis elle ajouta.— J’aurais, c’est certain, une robe des dimanches.La phrase traîna longtemps sans réponse dans la cuisine.L’homme alluma sa pipe.Puis il dit: — Ainsi, je devrais travailler plus longtemps, et ne plus aller au cabaret de Branchois !.— C’est ce que j’ai dit, répondit la femme.Il marcha vers la porte, et avant de sortir, il regarda longuement cette femme qui était la sienne, et qui avait ce matin le visage fermé, LE VIN À THÉOPHILE 27 l’œil dur, puis il partit pour dire quelque chose, mais se retint.Il fit un pas, et se retourna encore.Cette l’ois, il parla : — Et puis je ne rentre jamais saoul.il n’y a pas assez de vin dans le canton pour me saouler.Je suis sous l’elfet, c’est à croire.mais saoul, jamais ! Puis il sortit.La femme pleura longuement, seule dans la cuisine.Elle pleura au-dessus du pain, et il y eut des larmes qui coulèrent sur une miche et firent un rond mou sur le dessus.Ils s’étaient mariés cinq ans plus tôt, le grand Théophile et la belle Elise.Il était, lui, le plus beau garçon tout au long de la rivière.Il avait un beau bien, et travaillait ferme.Un jour, il était allé à la montagne, vendre son lard, et il avait vu la belle Elise, forte en chair et de sang riche, comme elles le sont à la montagne.Il lui avait dit : — Ce serait bien que l’on s’épouse.Et elle l’avait accepté, tant il était beau, de mine vaillante et de bras forts.Ce fut mariage et noces, et grandes joies par le canton.Et puis, l’an suivant, vint ce jour où Branchois, celui qui a le cabaret, au village, faillit se noyer.Jusque-là, pour Elise et le grand Théophile, rien que du bonheur.Mais du beau, voisin, du beau 28 LA NOUVELLE RELÈVE bonheur tout neuf, et fait de bonne amitié et de muscles bien solides.Puis Branchois faillit se noyer.Il halait son bateau, à contre-courant, en tirant dur sur les rames, et voilà que le bateau, il perd une planche, au bord et l’eau qui vous y entre, à pleins bords, et vlan le bateau à fond de rivière.Branchois crie comme un perdu, car il ne sait pas nager, et le voilà qui coule au fond.Cela est au grand coude de la rivière, vis-àvis les pâturages de Théophile, et il est à regarder deux vaches qui donneront bientôt.Alors il entend les cris.— Au secours, je me noie ! Au secours ! Et il voit bien que c’est Branchois.Alors il court à la rive, et il met bas la veste et le pantalon, et le voilà nu comme le plus nu, et il nage, une-deux une-deux une-deux vers Branchois.Donc il le sort de l’eau, et le ramène à la rive, et vous le ranime, et Branchois est debout, pas trop solide, mais bien vivant, ce qui est, dame ! l’essentiel, tout de même.— Théophile, t’as fait là beaucoup pour moi.Et Théophile baisse le regard modestement.— J’ai pas fait plus que j’aurais dû faire.C’est tout simplement qu’il faut pas laisser noyer les gens, ça ne serait pas honnête.Mais Branchois y tient, vous savez.— Non, non ! T’as bonne et grande chose.Alors voilà, pour te payer de ça, je te dis que mon cabaret, il est ouvert.Viens à tous les jours, toute la journée si tu veux, et bois du vin sans LE VIN À THÉOPHILE 29 t’arrêter, et jamais, m’entends-tu Théophile, jamais tu ne paieras un sou pour boire le vin chez moi.C’est gratis, rapport qu’une vie, ça vaut bien ton vin gratis, hein, Théophile ?Alors il dit grand merci, et il va conduire Bran-chois au village.Dans les commencements, il n’alla pas souvent au cabaret.Mais à force de ne jamais sortir un rond, de n’avoir jamais à payer l’écot, à penser s’il avait des sous dans sa poche pour boire à sa soif, il prit l’habitude d’y aller plus souvent.Et au bout de quatre ans, il y allait, chaque jour de l’année, de deux heures de l’après-midi à minuit.Et il rentrait saoul.Pour Elise, c’était vie morne et sans charme.Elle perdit de la richesse de sang, et ses joues pâlirent.Elle marcha plus lourdement, et elle trouva la maison vide, sans enfants.Mais il ne servait à rien de parler à Théophile.Le matin, il cuvait le vin de la veille, et le soir, il était saoul.Entre le matin et le soir, il était un peu aux champs, et longtemps au cabaret.Dans sa tête, Elise roulait des projets.Elle allait partir.Ou donner une raclée à Théophile.Ou tuer Branchois.Ou mettre le feu au cabaret.Mais à y bien réfléchir, partir.pour où aller ?à 30 LA NOUVELLE RELÈVE Donner une raclée à Théophile ?Pour ce que ça donnerait, ça ne valait pas la peine.Tuer Branchois ?Un autre le remplacerait.Mettre le feu au cabaret ?.On reconstruirait la semaine suivante.C’était une grande angoisse.Et le beau bonheur était parti.Il ne restait plus que la corvée de chaque jour, le pain que l’on cuit, et les hardes que l’on lave, et les vaches que l’on mène paître, et les moutons qu’il faut tondre, la laine à carder, et le savon qu’il faut suivre dans le chaudron de fer noir.Et chaque soir à minuit, Théophile qui rentre saoul.Et c’est à cela que pense Elise, en pleurant ce matin.Elle pense aux beaux jours des premiers mois, et elle sait que sans le vin, Théophile serait l’homme qu’elle aime.Et elle cherche dans sa tête, un plan qui serait le bon.Et puis, en rangeant les pains, voilà qu’elle trouve le plan.Elle attendit trois heures, et le grand soleil, et elle mit sa robe claire qui tranchait sur la peau brune, et elle frisa ses cheveux et tira haut ses bas de fil, pour que la jupe en retroussant, montre bien le mollet, le genoux et un bout de cuisse bien lisse et bien tendu sous la gaine.Puis elle prit par la route, et monta vers le village.Il y avait du beau dans l’air, du beau et du bleu, de la rivière calme et de l’herbe verte.Avec ça quelque chose qui caressait les joues, LE VIN À THÉOPHILE 31 quelque chose qui n’était pas du vent, et pas de la brise, mais seulement comme de l’air remué qui se serait frôlé contre la peau, et aurait comme chantonné de plaisir.Dans les arbres, ici et là, des oiseaux.et très haut dans un orme, une cigale qui se désespère.La route est longue, chaude et sèche, et la belle Elise y va à pas de femme pressée.Marche ainsi, en buvant la route, que la voilà rendue, la femme qui va vers son bonheur.Et elle est devant le cabaret de Branchois.Qui elle voit, assis à une table, et le dos à la rue, c’est bien son mari.Et il est bien ainsi qu’il ait le dos à la rue, car il ne la verra pas, et elle pourra passer.Elle passe, et va chez Donatien, le marchand.Il y a un enfant dans l’échoppe.Une gosse de huit ans qui suce un bonbon et la regarde sans la voir.Alors elle lui dit : — Viens, petit, que je te t’envoie quelque part.Le petit vient en demandant.— Et c’est où, pour m’envoyer ?— Au cabaret de Branchois, dire à Branchois que je veux le voir, ici, et qu’il y vienne en vitesse.Le petit la regardait sans répondre.Elle comprit: — Et pour ça, je te donnerai deux autres bonbons, et des sous pour les bonbons de demain.Le petit court et vole, et revient tôt, avec le cabaretier à ses trousses, tout ébahi qu’une femme le fasse ainsi demander. 32 LA NOUVELLE RELÈVE — Tiens, mais c’est Elise à Théophile, dit-il ! — C’est tout juste ça, répond Elise, et c’est pour te parler, Branchois, que je te fais demander ainsi.— C’est pour me parler ?Il a des yeux pour cette belle femme qui veut lui parler.Et il la détaille, comme ça, du chapeau au bas de fil, et de large en long aussi.Ça lui met une lueur dans les yeux.Alors Elise, femme qui est femme et sait ce que ça vaut cet avantage-là, continue pendant qu’il est dans cet état: — Voilà donc ce qui arrive.Si je te parle, c’est que Théophile m’a demandé de le faire.— Et pourquoi Théophile ?— Parce qu’il est timide, le Théophile.Il est bien timide au fond, et ce qu’il a à dire, c est pas pour les gens timides.Le cabaretier se plisse le front.— C’est quoi donc, qu’il a à dire, le Théophile ?Elise semble se ramasser du courage.Elle soupire et déclare, vite, en mots hachés : _____C’est rapport au vin que tu lui donnes gratis.Il dit comme ça que pour lui, Théophile, c’est à l’œil, c’est pour rien, mais tu y gagnes, car tu lui fait boire ton mauvais vin, et plus il est saoul, plus le vin est mauvais.Alors il voulait que je te dises de ne plus faire ça.De toujours lui donner bon vin, bon verre.Branchois fit un grand geste comme pour frap- LE VIN À THÉOPHILE 33 per sur le comptoir tout proche, et il déclara d’une voix forte et éraillée: — Alors comme ça, le Théophile, il t’envoie dire ça.Il n’est pas capable de le dire lui-même ?La belle Elise, qui n’est point autant belle que clans les premiers temps, mais qui est belle tout de même, elle baisse la tête et se prend un petit ton pleurard.— Il m’envoie te le dire, oui, parce qu’il n’est pas capable de le dire lui-même.Branchois rage: — Je lui donne le vin pour rien, et il trouve à redire ! C’est mauvais vin que je lui sers.Ah, il est fort, le Théophile, il est rudement fort.Elle le regarde avec de grands yeux éplorés.— Vous allez lui donner du meilleur vin, dites ?Pour qu’il soit heureux et satisfait ?Branchois lui brandit le doigt devant le visage.— Moi, je vais donner meilleur vin à Théophile ?.Après l’avoir abreuvé gratis durant trois ans ?Je vais lui donner meilleur vin ?Il n’est pas content du vin qu’il a, il n’en aura plus du tout !.Je vais le mettre dehors, le jeter dans la rue, comme un ingrat, un salaud qu’il est.Branchois marcha vers la porte en criant: — Il m’envoie sa femme pour dire ça ! Il est trop couillon pour le dire lui-même, alors il m’envoie sa femme.Ah, il va me payer ça, le Théophile.il va me payer ça.Et il sort en claquant la porte, ce qui fait flotter des petits nuages de poussière, de vieille poussière dans le magasin. 34 LA NOUVELLE RELÈVE Elise le regarde aller, et elle sourit.Ce serait donc que le plan, il serait bon ?Elle attend.Pas si longtemps d’ailleurs, car Branchois entre dans son café, et le temps que cela prend pour dire à un homme de ficher le camp, de déguerpir, et voilà mon Théophile, tout grand qu’il est, qui rebondit sur le pavé.Une, deux, ouste, passe la porte, roule à terre, et le coup de pied bien visible au derrière.Il s’était dit peu de choses: Branchois était entré, et il avait marché sur Théophile qui buvait.— Toi, dit Branchois, tu dis que mon vin, le vin que je te sers n’est pas bon ! Théophile, déjà passablement saoul, avait voulu protester.— Je n’ai pas dit ça.Mais Branchois avait crié.— Tu le dis, et je n’aime pas ça.Tu as bu pour rien trop longtemps ici.Tu vas sortir, et ça va être pour longtemps.Théophile balbutia.— Vieux Branchois, je t’ai sauvé la vie, hein ! Mais le cabaretier se fâcha net.— J’ai mille fois payé pour ton sauvetage.Sors d’ici, va-t-en, ne remets jamais plus les pieds dans mon cabaret.Il avait empoigné Théophile par le collet, et par ailleurs et ça vous avait fait danser le grand gars jusqu’à la porte, sans difficulté.Alors il LE VIN À THÉOPHILE 35 avait botté le derrière à Théophile, et celui-ci avait roulé sur le pavé.Une, deux, ouste.Et Elise, du magasin, vit son mari qui se relève, qui part, tête basse, et le dos courbé, vers la maison.Alors elle sort, et puisqu’il prend par la route, elle prend par les champs, et quand il arrive, elle est dans sa cuisine qui chante et qui travaille, l’œil gai, et la mine tout en attraits.Il monte se coucher sans rien dire.Elle lui offre à manger et il fait non.Elle lui parle, et il ne répond pas.— Alors va te coucher, si tu n’es même pas assez poli pour répondre quand on te parle.Et il monte se coucher.Le lendemain matin, au lieu d’aller au champs, Théophile part vers le village.Elise le regarde aller, elle se dit : — Tiens, il va au cabaret.Et c’était bien là qu’il allait.Droit au cabaret, voir Branchois, lui parler.— Ecoute, vieux Branchois, hier j’étais saoul, j’ai pas trop bien compris.Tu m’as mis à la porte.mais ça n’est pas juste.Et Branchois le regarde, surpris.— Ça n’est pas juste ?.Mais c’est bien juste que j'aie fait ça, et je ne changerai pas, sois certain.Théophile voulut dire: — Si tu veux pas me donner du vin, alors je l’achèterai, avec ces sous, mais laisse-moi boire ! 36 LA NOUVELLE RELÈVE Et c’est le grand rire de Branchois.Ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah ! — Acheter du vin, toi ?Avec des sous ?Mais où vas-tu les prendre, les sous.Théophile se fâcha.— J’ai une terre, j’ai un bien, moi, je puis gagner.Je gagne même.je fais beaucoup d’argent.— Tu gagnes beaucoup d’argent, à boire ici toute la journée.Fais pas l’idiot, Théophile.T’as un bien qui ne vaut plus rien.t’avais une belle femme qui est moins belle.Et toi, serais-tu seulement capable de travailler ?Alors Théophile est enragé, et il veut prouver qu’il est encore fort, et il va pour soulever le caba-retier au bout de ses bras pour le jeter par-dessus son comptoir.Ce qui est bien malin pour un homme solide, mais moins pour Théophile, et il ne réussit même pas à soulever Branchois, et Branchois le laisse travailler quelques instants, puis il pose sa main sur l’estomac de Théophile, et il pousse, et Théophile tombe assis par terre.Alors il se relève, et il retourne chez lui.De ce jour, il travailla.Pas seulement comme un homme qui travaille, bon jour mauvais jour, sans grosse sueur, et pour faire pousser l’avoine, mais comme un vaillant qui sue trois pintes et se tue à l’ouvrage.Du soleil levant au soleil couchant, sans arrêter, pioche et bêche, et laboure et sarcle, et sème et fauche, et lie et bat, et soigne ces animaux-ci, LE VIN À THÉOPHILE 37 soigne ces animaux-là.tout le jour, chaque heure du jour.Il mange plein, et il ne boit pas.A ce régime, les formes reviennent vite, et le voilà fort comme devant.Fort et beau, et les yeux clairs, et le teint hâlé, et de la bonne odeur de travail sur le corps, pas seulement de l’odeur de mauvaise crasse.Et la belle Elise se prend à lui dire, toute joyeuses, quand il revient.— Tu sens la bonne sueur, Théophile, tu sens bon.Il rit, bien timide quand sa femme lui parle.Et le bien reprend du vert, et le foin pousse et l’avoine mûrit.Les animaux sont gras, et l’argent s’entasse dans le coffre.Un jour, voilà que c’est de nouveau le beau bonheur.Elise est belle.Elle ne pleure plus et elle mange bien, alors elle est belle.Ce soir-là, quand Théophile revint du champ, il trouva Branchois qui l’attendait à la maison.— Tiens, le cabaretier ?— Tout juste moi, Théophile, venu pour te saluer.— C’est bien honnête que tu sois venu.— Je voulais voir ce qui allait, et je vois bien que tout va.— Tout va, dit Théophile, tout va, c’est sûr.Alors Branchois se tourne vers Elise.— Voilà, dit-il, que je ne voulais point mourir 38 LA NOUVELLE RELÈVE sans vous dire, que le grand jeu, vous n’étiez pas seule à le jouer.Elise vient rouge sur les joues, et derrière les joues.— Quel grand jeu ?demanda-t-elle.Et Théophile fait écho.— Quel grand jeu ?— Le grand jeu, dit le cabaretier, de la femme qui vient dire quelque chose à Branchois, de la part de son mari qui est trop timide pour le dire.— Ah ?fait la femme.— Tiens, tiens ! dit Théophile, qui n’est tout de même pas un idiot.__Tout juste, continue Branchois.Voilà donc l’Elise qui vient pour me dire comme ça que son mari, il n’aime pas le vin que je lui sers.Il est gratis, ce vin, mais ça n’est pas une raison, s’il est gratis, de le servir mauvais, et ainsi se débarrasser des colles.Moi j’écoute et je me dis qu’il y quelque chose là-dessous.Je feins la grande colère, je jette Théophile dehors, puisque c’est ça qui est voulu, probable, par l’Elise, et.Elise termine la phrase.__Et le Théophile revient à la maison, et il se met sur la terre à piocher tant que nous voilà tout de même les plus riches du canton.Théophile est rouge et il va se fâcher.— Vous m’avez fait ça, à moi ?Branchois rit en disant.— On t’a fait ça, à toi.Mais Théophile ne peut pas se fâcher pour vrai, tant il a sous les yeux la preuve que c’était bien LE VIN À THÉOPHILE 39 ainsi que l’Elise soit allée voir Branchois en ce temps-là.et il rit aussi.A quelque temps de là, les enfants vinrent.D’abord des jumeaux, ce qui prouve bien que le soleil, c’est bonne chose que d’en boire à jour durant.et puis ensuite un autre qui est une fille, et cela n’a pas cessé depuis.Et au cabaret, quand Branchois sert du mauvais vin, on rit et on dit, « Tiens, c’est le vin à Théophile, ça.» Et dans le fond on pense à l’Elise, et on se dit que c’est fière femme que celle-là, avec de la tête et du ventre.Et on envie bien le Théophile de l’avoir, mais ceux-là qui l’envie se chasse vite l’idée, tant ils sont beaucoup trop vieux pour si accorte femme.Yves Thériault ASPECTS DU ROMAN il L’Éternel mari — L’Éternel mari n’est pas un livre isolé de Dostoïevski.Il est de la même veine que le Souterrain.Au dépens de qui Dostoïevski fait-il de l’ironie ?Dans ces deux romans, Dostoïevski n’a pas décrit l’adolescence de ses personnages et ces œuvres ne comportent aucun jeune.— Un personnage dont l’adolescence ne nous est pas connu nous sera toujours peu compréhensible.C’est dans son adolescence que le destin de l’homme se décide.Malraux Malraux, romancier de l’action, de l’énergie humaine.Ses héros sont des êtres sans vie personnelle profonde, unifiés qu’ils sont par leur vice, l’héroïsme ou la cause.Us n’ont plus de personnalité, pas de passé, du moins pour le lecteur, pas d’avenir.Ce sont des hommes qui vivent dans le présent, un présent que grandit la proximité de la mort, la noblesse de la cause.Us sont vus dans l’attente qui précède le don total.On ne les connaît pas.Ce qui compte ce sont le mouvement, les batailles, l’idéologie, les passions.Ce sont des assassins.Le drame de l’homme dans Malraux, c’est de tuer.U y a, dit un de ses personnages, ceux qui ont tué et les ASPECTS DU ROMAN 41 autres.Dans Crime et Châtiment aussi l’homme qui a tué est anéanti, mais pour lui, il reste l’espoir de la rédemption.Tous sont impassibles devant la torture des ennemis du parti.Ou du moins, leur conscience, avant d’y être habituée, n’a pas de sursaut.Le crime L’intention criminelle, un motif puissant une fois trouvé, les événements s’enchaînent, se précipitent même.Car dans le crime, l’homme n’est pas seul.Dans le Père Goriot, il y avait le désir de Ras-tignac, son état d’attente.Vautrin le pressent et aussitôt il détermine l’action.Est-ce sa faute si Rastignac se dérobe.Il fallait un personnage capable du crime.Le Père Goriot a marié ses deux filles et leur a donné toute sa fortune comme dot.Il vit pauvrement, quêtant l’occasion d’être reçu en secret par elles.Rastignac le rencontre chez l’une d’elle et devient son ami.L’une après l’autre les deux filles se trouvent dans des situations où elles ont besoin d’argent et où elles ne peuvent en parler à leur mari.Elles recourent au Père, qui vend ses dernières rentes et son argenterie.Puis écrasé de misère et d’ingratitude, le Père Goriot meurt.Pour rendre cette histoire dramatique, Balzac la place dans une pension où se trouve la fille naturelle d’un millionnaire.Rastignac pourrait l’épouser et s’il écoutait Vautrin devenir l’unique 42 LA NOUVELLE RELÈVE héritier, car Vautrin ferait tuer en duel par un spadassin le fils unique du richard.Les Treize Le meurtre de Maulincourt, l’enlèvement de la duchesse de Langlois, la prise du couvent, le meurtre de la fille aux yeux d or sont invraisemblables, mais quelles ressources sont déployées au cours de ces pages.Les dialogues du général et de la duchesse, la description de Paris, les personnages (tous sans exception) sont d’un très grand romancier.Seule l’intrigue, toute extérieure et délibérément extraordinaire et à surprise déçoit le lecteur le mieux prévenu.On retrouve là tout Balzac, mais on déplore qu’il nous choque par manque d’esprit critique et de goût.Il suffirait de trouver un motif plus puissant au meurtre de Maulincourt, de rendre moins facile l’enlèvement et le volte-face sentimental de la duchesse et de s’en tenir là.La fille aux yeux d or, si de Marsay n’était pas décidé à la tuer sans motif, passerait directement.Suicide Club Dans les Neiv Arabian Nights, Stevenson n’est égal à lui-même que dans quelques chapitres, mais dans l’ensemble parce qu’il tient à se mettre à la portée des enfants et ne réussit pas, lui pourtant qui a réussi ce chef-d’oeuvre, Treasure Island, il manque son effet.Dans Suicide Club, le récit est superbe: la rencontre du jeune homme aux tartes et son invitation au Prince Florizel, le dîner fin (Pourquoi le ASPECTS DU ROMAN 43 prince ment-il au sujet de sa fortune ), l’interrogatoire du président du Club, la conversation avec le paralytique, passionné et lâche, qui ne vit que dans l’attente du moment où dans la salle du jeu, le Président distribue les cartes dont la plus haute et la plus basse désignent respectivement le meurtrier et sa victime; la scène où le paralytique tourne avec effroi la carte qui le désigne, et celle où le prince Florizel lit dans le journal que le malheureux a été victime d’un accident, tout, jusqu’à l’enlèvement du Prince par ses serviteurs au moment où il va tomber sous les coups de l’assassin est un chef-d’œuvre d’atmosphère de vraisemblance dans l’invraisemblable.Les autres chapitres n’ont aucun intérêt.Le miracle d’imagination qui a donné Suicide Club ne se répète pas.Hammett Dashiell Hammett procède par observation des détails, objectivement, méthodiquement, exhaustivement.Le détective dissimule sous une apparence nonchalante ou plutôt désabusée, une détermination passionnée de trouver la solution de son problème.Il est flegmatique: un policier recherche un criminel.Peu à peu, il se laisse emporter, il devient intéressé.Red Harvest de Dashiell Hammett, l’auteur de Maltese Falcon, inférieur à ce dernier mais bien fait et tenant un peu du roman à la Kafka, en ce sens qu’on a l’impression dans cette ville d’être coupé non seulement du reste des Etats-Unis, mais même du monde réel.Et pourtant les per- 44 LA NOUVELLE RELÈVE sonnages sont profondément humains, mais il y a en eux ce quelque chose de bizarre qui place Hammett à part au milieu des amuseurs.N’était la construction logique et la technique du roman policier, Hammett serait un grand romancier.A Coffin for Demetrios par Eric Ambler, bon roman en dépit de longueurs qui auraient pu facilement être évitées.Mais la lente découverte de Demetrios est vraiment extraordinaire.Caldivell La Route au tabac, une œuvre très puissante.Des personnages sans communication ni par le cœur, ni par l’esprit.La vie animale des brutes saisie jusqu’au trognon.Ils vivent et meurent sans se voir, sans se sentir, et au milieu de cela ils parlent de Dieu.Et on sent que c’est grossi à peine.J’essayais d’imaginer ce qui arriverait quand le père se saisirait du sac de navets.Mais la vérité me renversa.C’est invraisemblable comme seule la vie peut l’être.Le type Au théâtre ou à la lecture, on est surpris de la fraîcheur de ces personnages qu’on connaissait abstraitement, qui n’étaient plus que l’équivalent d’un proverbe, d’un lieu commun et qui, tout à coup, s’animent, dont on entend battre le cœur, en un mot qui vivent d’une vie individuelle et qui, s’ils ne cessent de se confondre encore partiellement avec l’image répandue sont surtout bien autre chose.Le type s’est évanoui ; on ne le voit plus. ASPECTS DU ROMAN 45 A vrai dire, certains types, qui n’ont jamais vécu que dans l’imagination populaire forment une catégorie à part.Ils sont des types parce qu’ils répondent aux besoins de la sensibilité ou de l’imagination.Mais surtout, parce qu’ils n’ont pas rencontré le créateur capable de leur donner une vie substantielle et concrète.Valéry Pauvreté des thèmes valéryens: narcisse, serpent, femme nue, etc.L’idée en est à peu près absente, la nature aussi.Poésie descriptive, honteuse de l’être, se couvrant d’oripeaux discartés par la philosophie.Paul Valéry, grand poète mineur et fin causeur, qui professe qu’on sait tout quand on peut tout dire, mettant tout l’art dans la seule expression, a écrit sur le roman des exercices amusants où le manque de profondeur de sa pensée se mesure.La caractéristique de cet auteur c’est l’inhumain et le superficiel.Valéry met toute son habileté d’artisan à dissimuler l’absence de pensée, de substance.On ferait un gros livre d’exégèse de ses lieux communs qu’il donne comme de profondes découvertes.Il a été donné en pâture à ceux qui souffraient de ne pas comprendre Rimbaud, Mallarmé, Claudel.Le primaire y a reconnu son néant et s’v est complu.Quelques esprits très fins ont cru y voir ce que leur réflexion y mettait et il a reçu l’hommage de leur talent.Robert Charbonneau L’UNITE FRANÇAISE Questions de France: vous êtes venus, il y a longtemps, des rivages de ce pays.Beaucoup de soldats canadiens ont délivré la terre où, bien des années auparavant, étaient nés leurs pères.Vous avez développé une civilisation qui vous est propre, personnelle.La France et vous, avez cependant une part de passé en commun.Ce qui la concerne ne vous laisse pas indifférents.Questions du monde : d’une part, beaucoup des problèmes auxquels mon pays a à faire face, sont des problèmes qui se posent au monde contemporain dans son ensemble.Le spectateur le plus indifférent, des événements de France en eux-mêmes, s’intéressera quelque peu à la répétition générale de sa vie à venir.D’autre part, les idées qui permettent de comprendre la réalité de mon pays ont une valeur générale.Elles permettent de comprendre, de juger sainement d’autres réalités que la sienne.Ainsi, au delà même de l’intérêt particulier que vous lui portez, vous montrez, en tant que membres d’un monde, où, avec vous, vit la France, que premièrement elle fait face à des problèmes qui se poseront peut-être à vous demain ; et qu’ensuite il faut la comprendre par ces mêmes idées qui vous permettront de comprendre les peuples en général: tel est mon but.Quelle méthode poursuivrai-je pour l’atteindre ? L’UNITÉ FRANÇAISE 47 Quand un homme subit une grande épreuve: la maladie, la mort de quelqu’un qu’il aime, la guerre, vous savez qu’il doit chercher, très au fond de lui, les forces nécessaires pour la vaincre.C’est le moment où il discute la valeur même de sa vie, où il pense à sa religion, à ses enfants, à son village, où il s’enfonce au fond de son âme pour y trouver du calme et de la paix, pour y trouver la force de repartir en avant.Eh bien ! la France est à l’image de cet homme.Elle a subi une très rude épreuve.Je ne cesserai pas de le répéter: sa première façon d’y résister fut de s’enfoncer dans son âme, de retrouver les raisons d’amour de sa civilisation, de confiance dans l’idéal qu’elle avait toujours défendu et qu’on cherchait à lui faire paraître vain.Le premier effort français pendant ces cinq années fut spirituel.Vercors, une des plus belles figures de notre résistance, l’affirmait ici même il y a peu de jours encore.Cela veut dire que pour vous parler d’elle je vous parlerai idées.Que je vous semblerai bien souvent loin de la réalité.Que vous me taxerez peut-être d’intellectualisme.Et ça, je le redoute.Car de ces quelques entretiens, j’attends plus que la possibilité de vous intéresser un instant aux choses de France, je voudrais qu’ils vous deviennent un moyen nouveau de comprendre et d’aimer mon pays tel qu’il est, de savoir ne pas vous laisser tromper par des apparences, certes, je le sais, déroutantes, mais plutôt de savoir retrouver derrière elles, quelles qu’elles soient, le fond permanent d’une âme, 48 LA NOUVELLE RELÈVE d’une pensée féconde et vivante.D’une pensée qui commence à s’incarner un peu partout dans la réalité, comme la force du printemps dans les jeunes pousses sous la surface de notre terre ravagée.Ainsi, chaque fois que je vous semblerai parler trop en général, dites-vous que c’est dans ces idées fondamentales même, que le pays français a puisé la force de tenir et de se battre, que, générales peut-être, elles sont cependant vivantes, principe de vie, d’amour, et de renaissance temporelle.La France.La première question dont je voudrais que nous nous entretenions aujourd’hui est celle de son unité.Je voudrais montrer que dans un si vieux pays, il est impossible d’attacher aux mots, aux idées, une valeur propre ; mais qu’il faut les replacer toujours dans le cadre de sa civilisation.Je voudrais montrer, que, si tout le monde sait ce dont on parle quand on parle de la pensée française, celle-ci n’en est pas moins née de la diversité, voire de la contradiction de certains de ses aspects, et que la diversité et la contradiction de ces aspects d’aujourd’hui, ne doit pas faire douter de sa vie et de la permanence de ses caractères.Qui plus est, que cette diversité et cette contradiction, qui naissent naturellement de la liberté de pensée qu’on y laisse à tous, et pour qui tant d’hommes viennent encore de mourir, affirment sa grandeur et donnent un prix à son unité.L’unité spirituelle française est le résultat de bien des tentatives loyales, poussées sur toutes L’UNITÉ FRANÇAISE 49 les routes de l’esprit, de bien des enfoncements sur des chemins sans issue parmi lesquels peu à peu, douloureusement parfois, s’est dégagé la route de la vérité, où sans cesse elle ne cessait de cheminer.Route de la pensée chrétienne dont pas un pays au monde n’a porté, plus haut que la France, la gloire.Religion chrétienne, sans cesse attaquée, sans cesse contrebattue, ayant sans cesse à faire face à un esprit dur, impitoyable, terrible dans ses exigences, esprit de Rousseau, de Voltaire, esprit de la science, pour ne parler que d’eux, qui lui oppose toutes les objections, et tous les systèmes qui la nie et dont il est plein, mais esprit loyal; religion chrétienne qui sans cesse, fit face, réfuta, bâtit, s’enrichit des forces de tous ceux qui l’assaillaient, s’élargit sans cesse à la mesure d’un homme qui cherchait à lui échapper, sans rien céder de sa propre unité dogmatique, et qui s’éleva si haut, dans l’amour, conscient ou inconscient, des habitants de son pays, qu’il faudrait bien des orages pour venir l’en chasser.Tournez-vous vers la réalité: celle de la terre française.Mon pays est petit comparé au vôtre.Vous ne pouvez y faire guère plus de six cents milles en ligne droite, sans franchir ses frontières.Et pourtant, dans ce court chemin, vous partirez de la mer et vous rejoindrez des montagnes, vous franchirez des plaines où l’on cultive du blé à perte de vue, et de la betterave aussi, des forêts, puis des pâturages, des vignes, des cultures au 50 LA NOUVELLE RELÈVE fond des vallées.Vous vivrez sous un climat sans chaleurs ni froids excessifs, avec des pluies égales sur des horizons mesurés.Et vous savez que tout cela n’est pas que des mots, et qu’une terre fait un homme à son image.Vous savez, gens du pays de Québec, l’esprit attaché à vos fermes, vos villages, vos champs, votre paroisse.Et vous savez qu’on reconnaît, physiquement et spirituellement, un homme de la montagne à sa large démarche et à son silence, un homme de la terre à son économie.Eh ! bien, dites-vous que cette terre variée a fait des hommes variés.Que l’homme français, c’est ce bourgeois étriqué dont le monde rit, préoccupé de sa retraite et de sa sécurité, ce paysan avare et travailleur, et aussi le chevalier des croisades et le volontaire de l’an 2, le soldat de 1914 et le combattant d’hier.Et dites-vous que la terre de ce pays aux courtes distances, aux communications faciles, où l’on circule comme dans un jardin, a fait des hommes sociables et aimant à échanger leurs idées.Que ces hommes, entre les montagnes et les fleuves, que la nature avait donnés en limite à leur domaine, connurent très vite la paix, des gens familiers d’une maison dont ils connaissent les limites, et qui ne se préoccupent plus que des seuils par où trop souvent on les veut attaquer.Et dites-vous que cette variété, ces échanges et cette paix ont fait la civilisation française.Tournez-vous vers notre histoire.Je sais heurter quelques-uns d’entre vous en le disant, mais L’UNITÉ FRANÇAISE 51 dans le monde d’aujourd’hui il me semble important que parfois ces choses-là soient dites: cette histoire contient certes, d’abord, saint Louis et Blanche de Castille, sainte Geneviève et sainte Jeanne d’Arc, mais elle contient aussi le mouvement communal du XIII0 siècle, les Frondes, le jansénisme, la grande révolution, les révolutions de 1830 et de 1848, la Commune de 1871.Bossuet fut nôtre.Mais aussi Montaigne, Pascal, Lamartine, Baudelaire.Lequel de ces courants, laquelle de ces figures peut prétendre résumer, à lui seul, la France ?Qui a le droit de se dire le dépositaire unique de son âme ?De cette âme qu’ils ont tous et toutes servie, qui n’appartient à aucun d’eux, et à qui, tous, ils appartiennent ?Et pour ne prendre que le témoignage le plus récent de sa vitalité: de qui, la magnifique pléiade des auteurs catholiques des cinquante premières années de ce siècle, de qui sont-ils les fils, ceux dont les noms vous sont familiers : Péguy, et ses « Prières », Claudel et « L’Annonce faite à Marie », Jacques Maritain et Etienne Gilson qui enseignent dans vos université ?De qui sont-ils les fils tous les membres de ce parti chrétien, dont beaucoup parmi vous se préoccupent ?Pensez-vous qu’un d’eux ait quoi que ce soit à renier du passé de France ?Chaque pays est fier de son passé.Ce passé est divers, multiple.L’instinct de chacun de nous est de comprendre, que toute cette diversité avait un sens, qu’elle représente les apports, ou concomitants, ou successifs, au génie d’une terre.Sem- 52 LA NOUVELLE RELÈVE blables à ceux des âges et du vent, et de l’eau, qui tous ensemble, l’un par l’autre, l’un pour l’autre, constituent sa richesse temporelle.Voilà des iipages que l’on pourrait multiplier.Mais venons en au terme.La France depuis quinze cents ans est née d’une variété et d’un équilibre.Elle a entrepris bien des aventures, fait bien des essais, expérimenté beaucoup de systèmes et d’idées.Elle est comme un visage avec de différents aspects.Mais sans cesse au delà de ces aspects, ce visage gardait, et garde, son unité.On me demande: la France sera-t-elle ceci ou cela, et je réponds, elle sera ceci et cela.Elle n’a été bâtie que par de la sincérité.Chez elle, tout homme sincère a le droit de vivre.Chacune des théories qui y sont soutenues a pour la défendre des hommes droits.Chacun d’eux croit à sa vérité, et s’y enfonce, et se trouve, au terme, très près de celui-là même dont il pensait s’être le plus écarté.Avec des points de départ divers, des formations et des méthodes de pensée différentes, ces hommes cheminent longtemps sur des voies séparées, qui sans cesse, de fait, se rapprochent.Pourquoi ?Parce que de fait ils sont nés sur un même sol, que leur père y étaient nés avant eux, qu’ils participent à une même civilisation: celle que quinze cents ans du passé commun de leurs ancêtres a bâtie.Leur pensée, apparemment, sont multiples.A leur terme, elles communient toutes dans L’UNITÉ FRANÇAISE 53 l’amour des grandes notions qui fondent la civila-sation française.Quand on parle à propos de mon pays, de communistes, de socialistes, ou de chrétiens, qu’on pense d’abord que ces hommes sont Français, qu’on se souviennent, ou qu’on étudient notre civilisation, ce qu’est notre structure économique, sociale, spirituelle, et l’on comprendra le sens, qu’il faut alors donner, chez-nous, aux mots, aux étiquettes.Ce n’est pas ici le temps de le discuter : il apparaîtra très vite, qu’elles caractérisent non plus des théories irréductibles, mais de différentes hiérarchies, des accents mis sur tel ou tel caractère d’une même pensée : la pensée française.Croj'ez-moi, personne mieux que les communistes ne connaît et ne respecte la valeur et l’importance de la pensée chrétienne en France, comme il est peu de chrétiens pour négliger les enseignements de la leur.Prenons donc cet exemple du communisme, d’une réalité qui inquiète le monde tout entier.Il illustrera ma pensée et me conduira au terme de cet entretien.Le communisme est un danger.Pourquoi ?Parce qu’il apparaît comme une avant-garde de l’armée rouge, et que ses meneurs, dans les différents pays du monde, semblent les serviteurs de l’impérialisme russe.Ceci dit, le communisme est aussi un esprit.Nous chercherons à le définir dans un prochain entretien.Il n’a plus grand-chose à voir avec la définition stricte qu’en donnent les théoriciens.Il vit.Il se répand.Des 54 LA NOUVELLE RELÈVE chefs sans scrupules en bâtissent un parti, au service d’une puissance dont la plupart des membres qu’ils trompent, ne souhaitent pas plus le règne, que celui d’aucune autre.Contre cette action, on est libre de lutter.Cet esprit, il importe de le prendre comme un fait, de le respecter comme tel, et pour autant qu’il existe en France, de ne pas craindre son évolution dans le cadre de notre civilisation.Je m’inquiète comme vous, du communisme en tant qu’arme d’attaque pour le bien d’une puissance étrangère, mais non en tant que doctrine parmi d’autres en France.Le principe même de cette distinction est capital.La confusion règne dans toute discussion à ce propos.Elle risque de conduire au triomphe de cet esprit, contre lequel nous luttons depuis cinq ans.Il est normal et souhaitable, qu’un pays soit soucieux de sa liberté, et inquiet de toute action, voire de toute doctrine, si elle pouvait exister, qui explicitement le voudrait conduire à son asservissement.Il serait néfaste, qu’un esprit quelconque y soit proscrit pour lui-même.Ce faisant, ce pays ne ferait que l’aveu d’une intolérance, de son peu de confiance dans sa solidité propre, face à une pensée neuve.Le monde d’aujourd’hui a à résister à la tentation du totalitarisme spirituel, de l’intolérance, dans la mesure qu’ils sont l’aspect le plus simple, de l’ordre et de la stabilité, dont il sait avoir besoin pour se rebâtir.La France, pour elle, s’efforcera toujours de maintenir sa liberté et son indépendance, pour maintenir son originalité. L’UNITÉ FRANÇAISE 55 Cette originalité est celle de sa terre, celle de son histoire, où sans cesse elle fut tendue vers ce but, qui est celui du monde d’aujourd’hui: faire vivre des hommes ensemble, dans la paix et la liberté de toutes leurs démarches spirituelles.Parce que ce n’est que de cette recherche inlassable, que naîtront, nécessairement, inéluctables, cet amour et ce respect de la personne humaine, qui doivent être demain la loi de la société des hommes.Philippe de Vandeuvre LETTRE DE PARIS - AVRIL 1946 Vais-je m’inspirer, chers lointains amis de notre capitale, de la charmante, de la sincère « Petite ville » de Th.Wilder qui, précisément à l’heure où je vous écris, conquiert sans effort, et grâce aussi à la présentation de Claude Maritz, les suffrages de nos publics parisiens ?.J’aimerais vous dire, franchement, scrupuleusement aussi ce qui, dans notre vie intellectuelle d’aujourd’hui, exprime le mieux ce que l’on veut bien appeler ailleurs, si j’ai bonne souvenance: la culture, le « génie » français .Et d’abord cette joie des esprits, aussi bien libérés de ne plus se sentir derrière on ne sait quelles barrières océanes, confinés à « huis clos », comme dirait Jean-Paul Sartre.Les voies se rouvrent enfin, on veut le croire, à tous les échanges ! Et je n’en veux donner pour preuve que cette diffusion du livre canadien par notre dynamique éditeur-poète, Pierre Seghers.Que tout ce qui semble, aux bords de Seine, ne pas avoir changé vous soit symboliquement représenté par ce visage aigu, frémissant, courageux que notre grande Colette dresse vers le printemps, — arbres, soleil, oiseaux — de son Palais-Royal.— C’est à cette même fenêtre qu’elle fit le guet, les quatre années terribles que l’on sait et nous attendons la proche parution de son journal de guerre. LETTRE DE PARIS 57 Parmi les cycles de conférences qui nous sont prodiguées, laissez-moi vous citer seulement celui des Annales, traditionnelles et mondaines (où Louis Jouvet et Marguerite Moreno, notamment, ont été « redemandés » plusieurs fois cet hiver) et dont la très familiale origine vaut d’être rappelée: Yvonne Sarcey (Mme Adolphe Brisson) n’avait-elle pas fondé l’Université des Annales pour parfaire la culture de ses deux filles et de quelques-unes de leurs jeunes amies ?Frédéric Masson, Bourgault-Ducoudray, Emile Faguet furent leurs premiers maîtres.On était encore bien loin des galas de la Salle Gaveau ! Dans la chaire de Notre-Dame, le R.P.Riquet, déporté d’Allemagne, et qui avait parlé, après la libération, à la grandiose cérémonie de la messe de 5 heures dans les jardins de Chaillot, entretient ses fidèles, au cours de son carême 1946, d’un sujet encore hélas ! d’actualité : « Le chrétien face aux ruines ».Sait-on outre-Atlantique le temps qu’il a fallu pour réformer utilement notre Comédie-Française de toujours, encore régie par le lointain décret de Moscou signé par Napoléon en 1812 ?La réforme est profonde qui prévoit la fusion en un seul organisme de la Maison de Molière et de l’Odéon.Une seule troupe.une seule subvention.rive droite, le répertoire classique; rive gauche, les créations modernes.On parle déjà de la Comédie-Richelieu, de la Comédie-Luxembourg ! Rassurons de quatre noms les adeptes de notre premier théâtre subventionné : c’est 58 LA NOUVELLE RELÈVE André Obey, administrateur général, Louis Jouvet, Gaston Baty et Pierre Dux, conseillers techniques, qui présideront à ses destinées.Bien m’a pris de ne point trop me hâter de vous donner de nos nouvelles puisque me voilà fondée à me réjouir aujourd’hui avec vous des plus récentes et très heureuses élections chez la « Dame du quai Conti ».Le comte de Chambrun, maître Maurice Garçon, le professeur Henri Mon-dor, Marcel Pagnol, Jules Romains et Paul Claudel enfin ! vont enrichir l’Académie Française de ce que l’histoire, le barreau, la médecine, le théâtre, le roman et la poésie comptent d’éminemment représentatif.Voilà qui nous promet quelques savoureuses réceptions et qui nous vaut déjà la satisfaction de ne pas avoir altéré, par ce « choix des élus », comme Jean Giraudoux peut-être nous eût permis de le dire, le visage de la France.Claude CÉZAN LA POLITIQUE QUE FAIRE DE L’ALLEMAGNE ?« Que faire de l’Allemagne ?que veut la Russie ?> Voilà les deux questions qui conditionnent toutes les discussions entre Alliés.La façon même dont elles se posent en fournit une donnée importante.La Russie est devenue la plus active des grandes puissances.L’Allemagne est réduite momentanément à la passivité.Elle offre une matière inerte aux constructeurs de la future Europe.Par un juste retour des choses, elle, l’initiatrice de la terreur aérienne, a vu ses grandes villes anéanties par les bombardements aériens; elle qui transplantait les populations voit les siennes déportées; elle qui avait imaginé une ligne de démarcation entre deux Frances se voit scindée en quatre tronçons; elle qui se prétendait le « peuple des maîtres » se voit occupée en entier, sans même un gouvernement de Quislings pour lui donner une fiction d’indépendance.Cependant cette donnée ne doit pas en faire oublier d’autres, permanentes celles-là.L’Allemagne reste le centre géographique de l’Europe.Elle garde sa masse humaine — quelque soixante-dix millions d’âmes — et même cette masse s’est accrue, non point, comme on l’imprime, par un miracle démographique, mais tout bonnement parce que ses voisins ne veulent plus d’Allemands sur leur territoire: au lieu de perdre ses ressortissants dans les provinces que s’adjuge la Pologne, elle les voit refluer vers elle, et elle hérite aussi des Sudètes qui habitaient de temps immémorial le nord de la Bohême.Pour les nourrir — car leur entassement pose un problème — elle garde ses ressources minières, et le potentiel de son industrie.Elle garde ses qualités morales que nul ne lui conteste, le zèle au travail, le goût de l’ordre, mais aussi les penchants redoutables qui ont fait son malheur 60 LA NOUVELLE RELÈVE et celui du monde: l’orgueil, l’égocentrisme, l’esprit de bataille et de pillage, tout cet atavisme né du Saint Empire romain germanique, entretenu par le prussianisme militaire, et tellement enraciné par les doctrines de force qu’une rééducation ne saurait le modifier qu’au bout de plusieurs générations.Un effort de rééducation aussi prolongé eût-il jamais été possible ?Même en mettant les choses au mieux, en supposant ce qu’on n’a jamais vu, des hommes d’État faisant abstraction, de leurs intérêts et transformés en missionnaires fervents ou en pédagogues rationnels, le choix d’une méthode fût resté singulièrement épineux et eût prêté à bien de légitimes controverses.Qu’en ad-viendra-t-il, si les points de vue fondamentaux diffèrent, si le but et non plus seulement la méthode, est controversé, si dès à présent cette grave question allemande n’est plus considérée en elle-même, mais en fonction des rivalités entre les puisances victorieuses ?On évite les heurts en esquivant le problème, en ajournant les responsabilités — avec l’espoir inavoué de les rejeter sur autrui: on risque de se trouver ainsi acculé, un beau jour, à des solutions bâclées.Deux doctrines principales s’affrontent, celle de la France et celle de l’Angleterre; les États-Unis, la Russie s’en tiennent à des attitudes plus empiriques et par conséquent moins précises.Il en résulte une situation assez différente de ce qu’elle est sur le plan mondial: le duel n’oppose pas les mêmes partenaires; Londres et Paris, au lieu d’être rapprochés comme ailleurs par leur désir de conserver l’équilibre entre le bloc soviétique et le bloc améi’icain, se trouvent incarner les tendances extrêmes.Ce ne serait pas la première fois qu’il y aurait contraste entre leurs points de vue en Europe et leurs positions outre-mer.La doctrine française se ramène à quelques thèses simples.Personne, notons-le, n’a jamais parlé d’annexer un territoire allemand.En revanche, tous sans exception s’accordent à vouloir soustraire au Reich le contrôle éco- LA POLITIQUE 61 nomique et militaire de la Rhénanie et de la Ruhr.C’était le plan de Foch, écarté, au traité de Versailles, en échange d’une garantie anglo-américaine; et le mauvais souvenir de cette garantie volatilisée ne contribue pas médiocrement à rendre la France intransigeante.Elle sait trop bien qu’après quelques années il sera difficile de ti-ouver des soldats américains pour occuper l’Allemagne; elle vient de voir les G.I.obtenir, par leurs clameurs, leur démobilisation précipitée; elle sait aussi qu’en Allemagne les projets de revanche ne manqueront pas; elle a conscience de son affaiblissement militaire, qui ne lui permet pas de courir le risque de laisser se reconstituer à ses côtés un potentiel d’agression.A l’âge des tanks, elle ne se sentira pas à l’abri si elle ne tient les bases d’où sont parties les récentes invasions: et cela implique, comme le faisait remarquer Maurice Schumann, non seulement la maîtrise du fossé rhénan, mais aussi celle de son rebord oriental; à l’âge atomique, une telle maîtrise ne suffira même pas si l’on n’y joint celle de l’arsenal où se forgent les armes germaniques.Sur les modalités, de légers dissentiments peuvent substiter entre Français, non sur le fond.La presse britannique a cru trouver dans certaines omissions de M.Gouin l’indice qu’il se serait contenté d’un contrôle international sur la Ruhr; encore n’en a-t-il rien dit explicitement, et les communistes se sont trouvés d’accord avec le M.R.P.pour exiger une politique sans défaillance.La plupart des Français préconisent la séparation politique de la Rhénanie et de la Ruhr avec le reste de l’Allemagne — c’est-à-dire la constitution d’un État indépendant — ; ils estiment que c’est le seul moyen d’obtenir un contrôle efficace, et se rappelent les camouflages par lesquels la reconstruction industrielle, dans le Reich unifié de 1919, a déjoué les surveillances; ils s’autorisent des amputations pratiquées à l’Est, sous le prétexte de la sécurité russo-polonaise, pour en réclamer autant de leur côté.Quant à l’entre-deux, ils ne s’opposeraient pas à ce que l’on y rétablisse une autorité centrale, à la con- 62 LA NOUVELLE RELÈVE dition de ne pas décourager les désagrégations spontanées; ils pensent que celles-ci se produiraient facilement si on laissait faire, et ils se sentiraient beaucoup plus à l’aise auprès d’« Allemagnes » fédérées par un lien ténu — comme au traité de Westphalie — qu’auprès d’une Allemagne une et rigide; le général de Gaulle le disait en, toutes lettres aux gens de la Hesse et du pays de Bade.Enfin l’insistance pour que la question des frontières soit réglée avant l’unification administrative des quatre zones s’explique en partie par un souci de logique, en partie par la crainte que les populations, recevant à nouveau des ordres de Berlin, ne regardent cette situation comme définitive, mais surtout par l’expérience des dérobades et des hésitations qui aboutiraient à perpétuer en effet le régime existant.Il faut que les Alliés s’en rendent compte; il y a là, pour la France, beaucoup plus que pour aucun d’entre eux, une question de vie ou de mort; elle lui apparaît tellement grave qu’on ne conçoit guère un ministre des Affaires Étrangères, de l’extrême-droite à 1 extrême-gauche, qui puisse adopter une ligne différente; s’ils refusent d’accepter le fait, ils courent au devant d’un em-bouteillement durable et de sérieux malentendus.?* ?La conception française est-elle archaïque, trop exclusivement politique et militaire ?S’occupe-t-elle trop des frontières, pas assez de l’économie ?Telle serait peut-être l’objection des Anglais.Du moins est-ce l’explication la plus vraisemblable qu’on puisse trouver à leur point de vue, qu’un Français jugera toujours étrange.Car l’Angleterre blessée de 1946, l’Angleterre qui a senti passeï la menace et qui a vu quatre ans les canons allemands en face de Douvres, tend comme l’Angleterre insulaire de 1919 à rétablir un Reich unifié.Le réflexe sportif joue peut-être.L’Angleterre a gagné son match de boxe; elle réconforterait volontiers l’adver- LA POLITIQUE 63 saire vaincu.Mais surtout l’Angleterre est une nation de producteurs et de commerçants, qui raisonnent en hommes d’affaires.N'entendons pas par là, comme on l’entend quelquefois, qu’ils songent d’abord à leurs marchés: cela signifie plutôt qu’ils se demandent dans quelle mesure, à l’ère industrielle, « les Allemagnes » du traité de Westphalie seraient viables, dans quelle mesure les transformations de la vie ne les ont pas rendues solitaires et complémentaires, à moins de retomber dans un état agricole et patriarcal où suffoquerait une population presque décuplée.La Ruhr, la Sarre, comme en France le département du Nord, n’ont plus guère de commun que le sol avec les anciennes provinces qu’elles recouvrent.Autant vouloir ramener le Nouveau Monde à ce qu’il était avant les blancs ! Et comment maintenir un cloisement ?Sans les houillières et les usines du bassin westpalien, la moitié de l’Europe péricliterait faute d’équipement, mais les ouvriers de ce bassin à leur tour ne peuvent subsister sans échanger leurs charbonnages ou leurs machines contre des produits alimentaires: point de vue que comprendront aisément les gens des Midlands.Plutôt que d’anéantir une richesse, ils tenteront de la faire servir au bien commun : ce réseau de communications et d’échanges que le Reich avait savamment élaboré au profit de son avidité conquérante, ne peut-on l’exploiter dans l’intérêt général ?Au lieu de creuser un vide, n’évitera-t-on pas ainsi l’agitation perpétuelle d’un peuple actif réduit au désespoir, et ses risques d’exploitation ?A ces considérations s’en ajoute une autre: la crainte d’une hégémonie continentale.Elle est traditionnelle en Angleterre; elle a souvent dicté des changements de front après les victoires.En 1919, elle inspirait à Lloyd George de soutenir Berlin contre Paris, « prenant, comme on l’a dit spirituellement, les Français pour des Allemands, et les Allemands pour des Français s>.Aujourd’hui la France n’est plus en cause: les Anglais connaissent trop sa faiblesse et la nécessité de son apport à leur défense.Mais la Russie a pris sa place.Ils redoutent de la voir installée 64 LA NOUVELLE RELÈVE sur l’Elbe, maîtresse des Balkans et du Moyen Danube, d’autant que les rivalités asiatiques ont recommencé et que le bloc eurasien, presque inaccessible, pèse sur l’Empire.La tentation est grande de lui opposer, au moins dans l’Ouest, un autre bloc cohérent, de faire tout au moins qu’au seuil des bastions occupés par ses armées elle rencontre une nation solide et non point un « no man’s land » perméable à toutes les invasions physiques ou morales.En particulier, une internationalisation de la Ruhr qui, sous la forme d’une participation au contrôle, amènerait les Soviets sur le Rhin, leur paraît lourde de conséquences.A quoi les Français répondraient volontiers que le péril serait plus grave avec une Allemagne unifiée.Quelles directives émaneraient de Berlin ?Le parti communiste en tout cas n’en recevrait-il pas une impulsion irrésistible ?Combien d’Allemands se laisseraient tenter par l’idée de lier partie avec leurs ennemis de l’Est, si cela peut aider à leur revanche ?Hitler lui-même n’en a-t-il pas fait autant, en 1930 ?Et n’avons-nous pas eu l’impression, à l’époque, qu’une telle conjonction frappait de mort la civilisation occidentale ?Contre l’impérialisme, même révolutionnaire, un fractionnement des Allema-gncs offrirait la meilleure garantie.Et une barrière iso- , lant la Rhénanie diminuerait la portée des événements politiques qui se passeraient dans le reste du Reich, sans d’ailleurs entraver les échanges normaux — qu’il n’est pas question de supprimer — ni le maintien d’un niveau de vie suffisant.?* * Parmi les attitudes intermédiaires, celle des États-Unis se rapprocherait de l’attitude britannique.Eux aussi parlent anglais.Eux aussi raisonnent surtout en économistes.Le loyalisme de leur population germanique les incline à ne pas croire les Allemands inconvertissables.Leur habitude des vastes espaces les fait répugner aux LA POLITIQUE 65 cloisonnements: ce ne sont pas «les Allemagnes », mais « les États-Unis d’Europe », qui obtiendraient leur faveur ! Et surtout, ils se préoccupent de ramener l’occupation au minimum.Ils souhaiteraient le plus tôt possible se décharger de leurs responsabilités sur des autorités allemandes.Ils ont foi dans leurs méthodes d’éducation, et s’en remettraient volontiers à leurs experts en psychologie de convertir les « gangsters internationaux » par un dosage de contrainte et de persuasion comparable à celui de leurs pénitenciers.Ils ont été les premiers à tenir des élections, pour « apprendre » aux sujets de Hitler le système démocratique.Pour la grande majorité d’entre eux, le problème allemand se ramène à celui de la «dénazification»; quand vous aurez dégagé une élite nouvelle qui n’aura rien eu à faire avec le troisième Reich, tout sera dit.En attendant, il faudrait, entre les Alliés, une coordination qui suppose une centralisation; il faut régler les questions à mesure qu’elles se présentent, et si celle de la Rhénanie et de la Ruhr n’est pas mûre comme l’indique la controverse franco-anglaise, pourquoi contrarier, entre temps, une administration provisoire en commun ?Le général McNarney ne le cède en rien à ses collègues britanniques lorsqu’il blâme ce qu’il regarde comme une obstruction française.La Russie se prononce moins nettement.Au début, elle faisait cause commune avec les deux pays anglo-saxons contre la France: il s’agissait alors de faire accepter par celle-ci, quoique non participante, les décisions de Postdam.Depuis, son attitude s’est modifiée.Le droit de vote, dont se réclament les membres français de la commission d’armistice à Berlin, correspond à celui qu’elle-même tient à proclamer dans les organisations internationales.Ses relations avec Londres et Washington se sont refroidies; elles n’a pas intérêt à s’aliéner la France, dans une affaire qui l’oppose à ses propres opposants, et alors que seule des trois interlocuteurs, la France a des communistes au gouvernement.Elle procède à des réformes sociales hardies dans la zone qu’elle 66 LA NOUVELLE RELÈVE occupe : si elle ne peut les étendre au l'este du pays, c’est là une différenciation sur laquelle il lui serait difficile de revenir.Obtiendrait-elle aussi, ailleurs, cette fusion des partis marxistes qui s’est réalisée dans l’Est sous son égide ?Elle n’en veut pas exclure l’éventualité; son Comité de l’Allemagne libre peut encore servir; mais ce serait un tel pas en avant qu’il impliquerait un bouleversement profond des rapports entre les grandes puissances.Du point de vue de sécurité, il semble qu’elle ait le choix entre une Allemagne unifiée sous sa direction et une Allemagne extérieure à sa zone d’influence mais réduite à l’ankylose; du point de vue propagande communiste, seule une substitution de ses armées à celles des Alliés pourrait lui profiter mieux que l’état de choses présent; du point de vue diplomatiqque, elle sait qu’en adoptant la thèse française, et surtout si la Grande-Bretagne persiste à combattre celle-ci, elle aurait le moyen d’obliger le ministre français le plus anticommuniste à opter pour elle.N’a-t-elle pas choisi, au demeurant, lorsqu’elle a amputé la Prusse de Stettin et de Breslau au profit de la Pologne, et de Koenigsberg au profit d’elle-même ?S’aveuglerait-elle au point d’ignorer que n’importe quelle Allemagne redevenue forte se proposera leur restitution ?La rudesse même de ses procédés, dans les territoires qu’elle domine, n’exclut-elle pas toute politique germanophile ?Mais il n’entre pas dans ses habitudes d’abattre son jeu prématurément.Son silence permet à M.Pieck de faire campagne pour l’intégrité du Reich, et aux communistes français de faire simultanément campagne en sens inverse; elle ne l’interrompra qu’à l’heure où d’autres considérations prévaudront.Restent les États secondaires d’Europe, pour qui l’affaire est aussi grave: la Pologne a déjà hautement appuyé le point de vue français; et si la Belgique, qui dépend économiquement de l’Angleterre, se montre un peu plus discrète, la Hollande revendique une bande de territoire en compensation de ses pi'bvinces gâtées par la mer, la Tché-coslovaqiiie émet des prétentions sur la Lusace où survit LA LITTÉRATURE 67 une population slave, les Wendes, le Danemarck s’inquiète du sort de ses minorités dans la partie sud du Slesvig, que submergent les réfugiés venus de l’Est; il n’est pas jusqu’à l’Autriche qui n’ait jeté les yeux sur Berchtesga-den.Toutes ces annexions, quoique peu considérables, rétréciraient encore une superficie ou quelques milliers de déracinés supplémentaires viendraient s’installer.Aussi le sort de l’Allemagne ne paraît-il guère enviable.Elle expie.Aucun de ses voisins ne saurait, sans une abnégation confinant à l’héroïsme, avoir pitié d’elle, et tous souhaitent qu’elle soit traitée avec une rigueur exemplaire.Mais une solution à long terme ne se dégage pas.Peut-être sera-t-elle difficile à préciser aussi longtemps que Ton ignorera les conditions de la sécurité générale Si l’O.N.U.réussit, ses cadres permettront de reprendre l’ensemble du problème allemand en l’incorporant au problème européen; sinon, nous en serons réduits pour longtemps aux expédients, aux réalisations limitées et aux conflits d’intérêts particuliers.Auguste Viatte LITTÉRATURE PESSIMISTES ET DÉTRACTEURS Seuls quelques pessimistes, retranchés des vivants, peuvent encore douter de l’existence au Canada français d’un renouveau littéraire, que je n’hésite pas à qualifier d’ex-traordjnaire, d’une vie spirituelle agressive et féconde et, pour parler le langage de ces pessimistes, d’un climat intellectuel favorable à l’éclosion de grandes œuvres.Si les Américains ont été les premiers à s’en apercevoir, ils ne sont pas les seuls.Ce qui frappe chez les détracteurs de plus en plus rares de notre littérature, c’est leur attachement à des lieux communs qui couraient encore les écoles dans mon enfance.En voici un exemple type: « Le Canada n’a pas 68 LA NOUVELLE RELÈVE encore ses grands écrivains spiritualistes ! ! ! Parce qu’il fallait essoucher et peupler.Mais si l’on veut bien s’y prendre et demander la façon aux maîtres, il couvrira promptement les étapes .Dans trente ans si l’on travaille bien, si la critique est sévère, si la France est bonne mère .» Cette citation est tirée d’un article récent du Père Gustave Lamarche dans les Carnets Viatoriens 1.Il est vrai que le Père Lamarche ne tolère pas lui-même la critique, comme le prouve une lettre qu’il m’adressait après la parution d’un article de Marcel Raymond sur N otre-Dame-des-Néiges.« Si la France est bonne mère.» comprenons bien : « Parmi les modernes, on écartera Gide, le damné, et Paul Valéry, le scintillant démon.On mettra Jammes à la place de Gide ».On me permettra de citer la note qui vaut sont pesant d’or: « Seuls quelques primaires et Madame Maritain, toute bonne, croient encore sincèrement que Gide n’est pas l’enfer tout pur.Ses autres fidèles la mode les conduit.» Cela se passe de commentaires.Mais combien de gens prennent ces balivernes au sérieux et jugent la littérature canadienne d’après ce fatras.Comment voulez-vous que les lecteurs assidus du Père Lamarche ouvrent un livre canadien.Nous en sommes encore à « essoucher et à peupler ».Mais « si la France est bonne mère.» Je n’ai pas de conseils à donner au Père Lamarche, mais s’il veut regarder autour de lui « et demander la façon aux maîtres, il couvrii’a promptement les étapes » et dans trente ans, il se rendra peut-être compte que le Canada comptait dix ou douze romanciers, autant de poètes et d’essayistes au moment où il écrivait son article.Ce fut malheureusement contre des « maîtres » de ce genre, qui nient l’évidence, que plusieurs des écrivains qui ont aujourd’hui trente ans se sont formés.Ces jeunes écrivains n’ont pas voulu croire qu’ils devaient continuer, 1 Avril 1946. LA LITTÉRATURE 69 comme on le leur conseillait, d'attendre de la France ce qu’ils se sentaient la force d’accomplir eux-mêmes.Depuis, les conditions ont changé dans une bonne mesure.Mais les préjugés meurent-ils jamais ?Robert Oharbonneau RAYONNEMENT FRANÇAIS 1 Le contact avec l’étranger est, pour un Français de ces temps-ci, plus réconfortant qu’on pouvait l’attendre.Ici, parmi les déceptions, les inquiétudes et les colères où nous inclinent les erreurs de nos gouvernants, les déficiences du ravitaillement, les défaillances de la justice, nous avons peut-être trop tendance à voir tout en noir, certains même à jeter le manche après la cognée.Franchir une frontière, fût-ce la plus proche et la plus familière, c’est prendre du recul, c’est s’arracher aux contingences misérables qui rendent si lourde l’atmosphère française de 1946.Et c’est, en définitive, acquérir une vue plus exacte du visage de notre Patrie.Or c’est là un fait très important, ce visage considéré de l’étranger n’apparaît pas du tout terni, non plus qu’estompé.La leçon que, d’un récent voyage en Belgique, rapporte l’auteur de ces lignes, est une leçon d'espérance et de confiance.Non pas que nos amis belges ignorent ce qui, chez nous, peut être inquiétant.Ils sont assez déconcertés par certaines tendances de notre politique intérieure où il leur paraît que nous faisons trop peu de cas de cette liberté dont nous nous réclamons; ils sont inquiets devant nos finances; et certains procès, par la façon dont ils ont été conduits, ne leur ont point fait bonne impression.Plus généralement, ils se 1 Cet article publié en France dans les journaux suivants: Debout, Sud-Ouest, Nouvelle République, Nouvel Alsacien, Bugeste, Réveil, Voix du Nord a été adressé par l’auteur aux Editions Variétés à Montréal qui ont publié Histoire Sainte de Daniel-Rops et où paraîtra incessa-ment Jésus et son temps. 70 LA NOUVELLE RELÈVE rendent compte des immenses difficultés que rencontrera la France pour retrouver une certaine place dans le monde aux rudes concurrences qui sera de plus en plus le nôtre.Mais ces soucis n’empêchent nullement ceux qui nous connaissent de garder à la France leur amitié et leur confiance, précisément sur le plan où nous devons souhaiter le plus qu’elles nous soient conservées.Affaiblie matériellement, la France apparaît à ceux qui réfléchissent au vrai sens de notre civilisation, comme une force encore très grande dans l’ordre spirituel.Il est émouvant, pour un intellectuel français de constater à quel point l’intelligence française demeure respectée; combien nos livres sont lus, discutés, commentés, quels échos éveillent en dehors de nos frontières ces remuements d’idées qui sont la monnaie courante de Paris.La vérité est qu’un des principaux points sur lesquels doit porter l’action de la France en ce moment est cette «propagande» (bien que le mot soit peu adéquat: car il s’agit de témoigner d’une vérité et non de répandre des slogans publicitaires), cette propagande française, selon l’esprit dont les artistes et les écrivains, les savants et les acteurs sont les meilleurs agents.A condition qu’ils soient bien choisis, c’est-à-dire adaptés aux pays où on les envoie, à condition aussi qu’ils comprennent leur rôle, et, en particulier, se gardent avec soin de certaine jactance, d’une certaine prétention à donner des leçons, le rôle de ces missionnaires de l’espi-it français peut être de première importance.Dans la plupart des pays étrangers et spécialement dans ceux où notre langue est parlée, ils trouveront une multitude d’amis avides de les entendre, tous désireux de demeurer fidèles à la pensée française.Le grand public de chez nous ne sait pas assez que, durant la guerre et l’occupation, puis encore maintenant où le papier demeure rare, d’admirables efforts ont été faits pour garder à la pensée française sa place dans les clientèles étrangères.Des maisons d’édition belges, suisses, canadiennes, amé- LES LIVRES 71 ricaines, se sont créées tout exprès pour rééditer nos livres et en maintenir la présence.A Brentano’s de New York, à Soledi de Liég’e, à la L.U.F.de Fribourg et « La Palatine » de Genève, à Variétés et « l’Arbre » de Montréal, nous devons, nous écrivains français, une grande reconnaissance.Ces fidélités nous imposent des devoirs.Si tant d’hommes, sur la planète, nous font encore confiance, c’est qu’ils attendent de nous un mesage.Devant les barbaries qui nous menacent, ils estiment que la pensée française est encore la seule à pouvoir porter certain témoignage, défendre certaines valeurs humaines.« Il y a, m’a dit un ami belge, des puissances de destruction contre lesquelles vous êtes seuls, vous Français, h pouvoir vous dresser parce que, dans votre longue tradition, jamais vous ne leur avez cédé ».Et rentrant de voyage, ouvrant le courageux hebdomadaire canadien Notre Temps, je lis ces phrases de Roger Duhamel: « En face de la civilisation de Ford et de celle de Stakhanov, le monde, plus que jamais, a besoin de la France.Le triomphe de l’intelligence compensera l’éclipse politique.» Que cet ami canadien le sache : c’est exactement le dessein que s’assignent les Français qui ont conscience des vraies exigences de l’histoire, de la vraie mission de leur pays.Daniel-Rops LES LIVRES ÉCRIVAINS CLASSIQUES-ÉCRIVAINS RELIGIEUX Les livres qui nous arrivent de France sont loin d’être tous des chefs-d’œuvre.Souvent même, la médiocrité d’un nouveau venu, au nom inédit, porterait celui qui naguère ne vivait, dans son snobisme, que du livre parisien, à se demander si la France, pendant les années d’épreuve, n’a pas perdu tout son talent.Je n’en sais rien, et je n’oserais conclure.J’en profite, je profite cependant de la 72 LA NOUVELLE RELÈVE situation pour faire le point, pour m’amuser aux idées générales, pour jeter un coup d’œil sur toute l’histoire littéraire de la France, comme un bon écolier, comme un collégien qui, chaque semestre, règle le sort du monde.Aussi bien nos éditeurs offrent-ils de plus en plus l’occasion de relire les classiques, grands comme petits.Et, si je dis relire, c’est que je suis poli.Le lettré de la rue, le liseur ordinaire ne se plonge pas tous les jours dans les œuvres de Bossuet ou de Chateaubriand et les écoliers eux-mêmes ne connaissent pas plus les Caractères de La Bruyère en entier qu’ils n’ont parcouru sans en passer un vers toute l’œuvre de Virgile.Le plus souvent, un classique est aussi inédit qu’un, contemporain, et c’est tant mieux, puisque nous pouvons faire encore des découvertes, faire des rapprochements.C’était là un jeu qui plaisait fort à des pédants mal convertis, je veux dire des professeurs laïcs, comme Francisque Sarcey et Jules Lemaître, qui, se souvenant qu’ils étaient passés par l’École Normale et l’Université, dressaient volontiers des parallèles entre Corneille et Victorien Sardou et insistaient sur le réalisme de Racine au point qu’on aurait cru que le grand tragique était des Soirées de Médan.A partir de l’époque où les universitaires commencèrent à régenter la littérature, on.voit une renaissance artificielle du classicisme.Jules Lemaître par exemple ne perdait jamais l’occasion de plaisanter sur l’Aigle de Meaux et les Oraisons funèbres (que nous présentent les éditions Variétés *) l’amusaient prodigieusement.Elles peuvent nous amuser à notre tour, pourvu que nous y mettions de la complaisance.Aux Oraisons funèbres, les modernes préfèrent communément les Sermons, et il faut être bien jeune ou bien fanatique pour ne pas sourire un peu, lorsque M.de Condom monte en chaire et entonne ses éloges.Il faut avouer pourtant que ces morceaux ont grand’allure, 1 Bossuet : Oraisons funèbres, Editions Variétés, Montréal, 1946. LES LIVRES 73 pour user d’une expression aussi pompeuse, il faut accorder que Bossuet ne dédaigne pas la musique, si la sienne est un peu monotone.Mais cela peut-il nous toucher ?Qu’on fasse l’expérience, qu’on lise un.florilège des ser-monnaires du vieux temps, qui nous donne, après les somptueuses périodes de Bossuet, quelques extraits des pères de Fromentières, Penon ou Cheminais de Montaigu et nous pourrons décider lequel reste le plus édifiant, le moins artificiel.Vous savez qu’il y a des esprits, et point si paradoxaux, qui préfèrent une homélie du Curé d’Ars (authentique ou non, mais qu’importe) à Madame se meurt, Madame est morte.Le danger de toute cette pompe, pour magnifique qu’elle nous paraisse, traditionnalistes que nous sommes, c’est qu’elle se prête merveilleusement à la parodie.Justement, les éditions Variétés nous présentent en même temps que les Oraisons funèbres, César Birotteau 1 un des grands livres de Balzac, que le commun des mortels estime un chef-d’œuvre supérieur, sinon aux Sermons, du moins aux Oraisons.Or Balzac s’amuse souvent à la pompe, il prend parfois le ton.épique; mais c’est un des procédés de son comique, un de ses instruments.Plus tard, Flaubert ne cherchera-t-il pas le contraste d’une phrase impeccable et du petit fait burlesque ?Jules Lemaître, eût-il aimé Balzac, qu’il aurait comparé narquoisement Bossuet à Balzac, disant que Bossuet était comique sans le vouloir et Balzac, de propos délibéré.Qui sait s’il ne pousserait pas le parallèle jusqu’à la politique, les deux écrivains se ressemblent dans leur goût de l’absolutisme; qui sait s’il n’irait pas jusqu’à insinuer que, si Balzac avait le spiritualisme assez grossier (Sera-phita), la religion de Bossuet restait assez utilitaire, qu’elle s’éloignait pas trop de la mystique, comme Bre-mond le remarquait et comme on en peut conclure des pages très fines du père de Grandmaison sur la vie spirituelle dans l’Église.1 Balzac : César Birotteau, Collection « Les romans illustrés », Editions Variétés. 74 LA NOUVELLE RELÈVE Bien entendu, il ne conviendrait pas de prendre à la lettre toutes ses remarques, qui ont une âme de vérité pourtant.On a fait de Bossuet un père de l’Église à peu de frais, lorsqu’il était surtout un grand poète, ses Servions étant dans son œuvre ce qu’est Phèdre pour l’œuvre de Racine, et ses Élévations, où l’on rencontre tant de sublime et tant de naïveté, étant de même parmi ses autres livres ce que sont les parties élégiaques d'Esther.Pour les Oraisons, rappelez-vous Ipliigcnie.Du reste, Bossuet fut admiré de son temps pour ses Oraisons, comme Racine le fut beaucoup, nous disent les historiens, pour Iphigénie et Mithridate.Comme le notre, le grand siècle préférait ce qu’il y a de moins bon aux trouvailles du génie.Nul n’est prophète pour son époque.Que les fanatiques du classicisme s’en souviennent.Boileau fut long-temps l’égal de Racine, les Provinciales passaient aux yeux des honnêtes gens les Pensées, et, comme il se voit dans les articles des derniers classiques qui ac* cueillirent les Mémoires, pourtant légèrement expurgées, il fallait être fou pour affirmer que les Caractères n’étaient qu’une œuvre distinguée comparés aux tableaux incomparables de Saint-Simon.Il va de soi que nous aimons les classiques français, mais avouons que ce ne sont plus ceux qu’aimaient nos pères.On mit du temps à accepter le Misanthrope et l’Avare, plus scolaire, inquiétait moins.L’on sait du reste que la vérité des classiques, du théâtre, des moralistes classiques, n’est pas celle de nos romanciers.Les classiques recherchaient une vérité générale, une vérité acceptée, et rien d’étcnnant qu’ils soient tombés dans le lieu commun.Rien d’étonnant que Racine, qui se connaissait mal, ait dit que sa pièce était terminée, lorsqu’il en avait fini avec son plan, n’ayant plus qu’à écrire ses vers.Ils n’étaient observateurs, ils n’étaient poètes au sens moderne qu’à l’occasion et par aventure: André Gide, mettant en scène Racine et le père Bonhours qui condamnait les vers que nous estimons les plus beaux de Racine, eut de fines remarques à ce sujet.(Gide aurait LES LIVRES 75 pu remarquer aussi bien, que le classicisme trop voulu, assez factice souvent, gâtait son œuvre à lui, et non seulement aux yeux de l’unique Béraud.) Ces nouvelles éditions des classiques nous permettent aussi de les situer dans l’histoire universelle de la littérature.Je propose souvent aux snobs du classicisme français la lecture de Lytton Strachey, le plus français des écrivains anglais, et ce qu’il dit de Racine, de Bossuet, de Corneille, de Boileau, et qui exprime, avec plus de finesse, ce que pensent généralement les étrangers: il est bon de le lire, comme il est bon de relire les vieux essais de Taine sur les grands classiques, dont il n’avait pas la superstition, pour faire le point et voir comme étaient artificiels nos grand écrivains.Pour rendre le change Strachey rappelons-nous que Dryden et Pope eurent l’admiration des Anglais, et le docteur Johnson aussi bien.La différence, c’est qu’Allemands, Anglais, Italiens et Russes ne restèrent pas longtemps fidèles à leurs classiques, qu’ils changèrent de classiques.Mais qu’est Bossuet à côté de Dante, Gœthe, Shakespeare ou Dostoïevski ?Je parle comme un étranger, mais la gymnastique est salutaire parfois, ne serait-ce que pour nous convaincre que, si la langue française est universelle, les écrivains français de l’époque classique, ne l’ont pas été aussi longtemps pour les autres s’ils le sont restés pour nous.Par bonheur, de plus en plus, nous découvi'ons dams les œuvres classiques ce qu’il y a de plus exquis, ce qui ne se traduit pas, la poésie.Et Racine et Bossuet, voire même Rousseau et Chateaubriand sont de grands poètes.J’ajouterai que Boileau reste un poète fort pittoresque, dans un genre mineur, comme Pope, du reste, s’il faut en croire Chesterton.La Princesse de Clèves reste aussi et, encore dans un genre mineur, un roman fort aimable : Parizeau a été bien avisé de nous le rappeler, en la publiant L Une œuvre 1 Mme de La Fayette: La Princesse de Clèves, collection La Corbeille », Parizeau, Montréal, 1946. 76 LA NOUVELLE RELÈVE aimable, non pas un grand roman.Le grand romancier de l’époque, c’est Saint-Simon, et, avant lui, le cardinal de Retz.Il ne faut rien exagérer et ne point voir trop de finesse chez Mme de La Fayette, de crainte de ressembler aux tantes de Proust qui mettaient des intentions cachées dans la plus banale des phrases ou de rappeler M.de Norpois qui, lorsqu’un chef d’État disait: il fait beau, y voyait un changement de toute la politique européenne.Non, et la Princesse de Clèves n’est que le premier et l’un, des moins insupportables parmi ces romans psychologiques, ces romans distingués qui sont, disent les critiques, la gloire de la France.Pour mettre à son rang la Princesse de Clèves, il faut imaginer ce qu’en aurait fait Pirandello.Chacun sa vérité, disait-il, et Mme de La Fayette force son héroïne à avouer à son mari qu’elle aime un autre homme.Le problème est un des problèmes célèbres de la littérature française, mais je confesse que Pirandello, avec pareil sujet, dans sa comédie, nous aurait donné plus de comique et plus de tragique.Le roman reste aimable pourtant, et délicat, si l’on veut.Remarquons pourtant que cette délicatesse est étrange, qui consent, par noblesse, à faire du mal aux autres: les aveux de la Princesse sont plus cornéliens que charitables.Encore une fois, le roman est aimable.Publié pour la première fois de nos jours, on n’en parlerait pas beaucoup, mais des esprits délicats trouveraient de beaux passages.La chance de Mme de La Fayette, c’est qu’elle fut la première.Après lui avoir rendu cette justice, confessons de bonne grâce que, si la poésie est éternelle et intemporelle, il existe des progrès de technique, des renouvellements qui font paraître assez faibles certaines œuvres du passé.La Princesse de Clèves n’est qu’un agréable petit roman, avant le roman.N’exagérons pas à la manière de Saint-Beuve et de Bremond, dont la finesse découvrait des merveilles à tout propos.Les petits mémorialistes de Saint-Beuve sont écrivains fort curieux et les petits LES LIVRES 77 mystiques de Bremond le sont aussi, mais près de Saint-Simon, près de sainte Thérèse, que sont-ils ?Il n’est pas difficile de passer de la littérature classique à la littérature religieuse, dont je viens de lire d’assez bons spécimens, les Cahiers de Mireille Dupouey (Éditions du Cerf) et De la Connaissance de Dieu par le père Henri de Lubac (Éditions du Témoignage chrétien).Ces deux littératures ont ceci de commun que toutes deux vivent de clichés et de lieux communs.Elles ont encore cette parenté qu’elles sont trop souvent si ennuyeuses pour l’homme de la rue, voire pour le commun des mortels que, dès qu’elles ressemblent à la littérature de l’honnête homme, on crie au génie, montrent-elles quelque talent.On n’en revient pas, lorsqu’on y découvre du naturel et de la sincérité.N’est-ce pas là un aveu déjà ?Chez le classique, chez l’écrivain pieux, le document humain nous surprend tellement qu’on l’épingle, la poésie nous étonne au point d’embarrasser notre jugement.Essayons pourtant de ne pas perdre la tête.L’un de mes amis avouait sans honte qu’il trouvait plus de poésie racinienne dans Valéry que dans Racine.Mon ami était un original.Qu’aurait-il dit des Cahiers de Mireille Dupouey ?Le jargon pieux l’aurait sans doute agacé, le ton de sœur, mais il aurait eu tort de n’être point touché de cette bonne volonté, de cet amour de Dieu si naïf en même temps que si sincère.Il va de soi que Mireille Dupouey se laisse prendre par la lettre trop souvent et qu’elle ne sait qu’il faut être Claudel pour paraphraser les moindres virgules à l’infini sans ridicule.Ce qu’il y a de remarquable dans les notes de Mireille Dupouey, c’est d’abord cette sincérité qui nous fait passer sur les travers du genre et qui nous rappelle les mots de Bremond, lorsqu’il parlait de sainte Thérèse de Lisieux et de l’histoire d’une âme, qu’il loua avant d’autres: que le jargon insupportable, que les fadeurs d’enfant de Marie, que les joliesses crispantes, disait-il à peu près, ne nous fassent pas oublier les six ou sept pages sublimes.Je parlerais volontiers de même sur le sujet de ces Cahiers. 78 LA NOUVELLE RELÈVE Et il y a aussi d’involontaires analyses psychologiques fort savoureuses, d’une naïveté délicieuse parfois.Mireille Dupouey a perdu son mari bien-aimé, et, toute transposition de la phraséologie dévote dans l’expression des sentiments profanes me ravit.Si j’ai aimé le livre du père de Lubac, c’est sans doute que je ne suis guère philosophe, que je n’aime pas encore assez le thomisme.Non que le père de Lubac pousse la hardiesse jusqu’à refuser le thomisme.Mais, à dessein, il n’insiste pas beaucoup sur les preuves classiques et ses raisonnements sont moins rigoureux que ceux du père Garrigou-Lagrange, et c’est encore à dessein.Disons que le père de Lubac se soucie plus d’apologétique que de philosophie.Ses concessions apparentes ou implicites aux systèmes profanes sont des concessions visiblement apologétiques, mais comme j’aime cette charité ! L’on comprend que le père n’insiste pas trop sur ce qu’a de désagréable le thomisme pour des intelligences que Maritain n’a pas touchées et qui verseraient volontiers dans l’existentialisme à la mode.Un livre dont on peut dire sans que l’expression soit péjorative qu’il peut faire du bien, que le sien.Puis-je citer ces passages: «L’esprit qui s’efforce de comprendre Dieu n’est pas comparable à l’avare qui amasse un tas d’or — une somme de vérités — de plus en plus considérable.Il ne ressemble pas non plus à l’artiste qui reprend perpétuellement une ébauche pour la rendre chaque fois plus parfaites et finalement se reposer dans la jouissance esthétique de son œuvre.Il est plutôt comme le nageur, qui, pour se maintenir sur les flots, s’avance dans l’océan, devant à chaque brasse repousser une nouvelle vague.Il écarte, écarte sans cesse les représentations qui toujours se reforment, sachant bien qu’elles le portent, mais que s’y arrêter serait périr.» « L’Homme, hélas ! a surtout peur de Dieu; il craint à son contact d’être brillé, comme les Anciens Israélites pour avoir touché l’Arche.D’où tant de subtilités pour le nier, ou tant de roueries pour l’oublier, ou tant d’inven- ' LES LIVRES 79 tions pieuses pour amortir le choc.Incrédule, indifférent, dévot rivalisent à l’envie d’ingéniosité pour se garder de Dieu.» « On peut être athée en faisant profession de croire en Dieu, on peut être croyant en se disant athée.» Dois-je conclure ?Dois-je dire que dans ces deux littératures, la classique et la pieuse, les réussites ne sont que ce qu’elles sont, des fruits peut-être du hasard, une faible proportion ?Que ce sont deux provinces de la littérature française, deux provinces assez provinciales le plus souvent ?Que ce que les étrangei’s goûtent de ces deux littératures, ce n’est que ce qui s’écarte du classicisme proprement dit et du jargon ordinaire ?Que dans la littérature classique comme dans la littérature pieuse, les génies sont aussi peu nombreux qu’ailleurs ?Je serais trop classique alors, me contentant de lieux communs.Qu’importe, si nous les aimons quand même.Berthelot Brunet LE DIABLE DEVENU VIEUX.Il se fait ermite, mais l’ermite attend toujours sa seconde conversion.Le diable devenu vieux se fait ermite, mais en.restant lui-même.Le diable devenu vieux se fait ermite, mais qui s’y laisse prendre ?Trois livres le Bâillon dénoué, la Prière et Louis Fréchette qui sont en quelque sorte des livres de convertis, convertis d’une conversion philosophique, politique ou littéraire, seraient une nouvelle preuve, si nous en avions besoin, qu’un écrivain ne se convertit jamais tout à fait.Né écrivain, tu resteras écrivain.Et né bourgeois, tu resteras bourgeois.François Mauriac ne nous fera pas changer d’opinion.Pendant la guerre d’Espagne, François Mauriac avait pris parti, il avait pris parti contre sa classe, contre ses souvenirs d’enfa* ce.Il n’en restait pas moins l’enfant pieux, le jeune > omme bien élevé qu’il fut toujours.En lisant les preuve’ 5 romans qu’il publia après l’autre guerre, on 80 LA NOUVELLE RELÈVE aurait pu prévoir qu’il écrirait un, jour ses souvenirs d’enfance.Ses héros le plus souvent n’ont pas cessé toutes 1 dations avec leur collège, leur Alma mater.Sans trop de paradoxe, on pourrait dire que l'œuvre romanesque de François Mauriac est l’œuvre d’un ancien élève, au sens canadien.Le style, le très grand talent importent peu.Songez à Genetrix, ces relations d’une mère tyrannique et de son fils.Je pense malgré moi aux révoltes d’un bon élève contre son professeur.Je sais bien que Mauriac en a fait quelque chose d’universel et que ce que son roman a d’humain dépasse singulièrement les murs du collège, mais un collégien, un collégien doué peut comprendre ces sentiments peut-être mieux qu’un autre.La fièvre amoureuse, les voluptés troubles des autres romans ont quelque chose du collège aussi bien, N’est-il pas permis, avec le Baiser au lépreux, de penser aux désespoirs adolescents, à ces adolescents qui s’imaginent avec angoisse qu’ils manquent de talent, qu’ils ne sont pas beaux ?Et tous ces drames de famille, d’héritage, les adolescents les sentent avec l’angoisse d’un tragique si particulier qu’y met Mauriac.Le péché pour lui me paraît toujours le péché d’un adolescent qui a l’horreur en même temps que la curiosité passionnée des mauvaises femmes et des femmes fatales, Mauriac sent même la vocation, l’appel de Dieu, comme l’épi’ouve l’adolescent.Et c’est en adolescent qu’il s’est jeté dans la politique, comme un, adolescent qui ne sait pas qu’il reviendra au bercail.Mauriac s’est converti plus ou moins à la politique de gauche, d’abord parce qu’il était généreux et ensuite parce qu’il était si profondément catholique qu’il voyait bien que le catholicisme bourgeois allait à sa perte, s’il restait fidèle aux vieux préjugés, aux vieilles craintes bourgeoises.Et voilà que Mauriac paraît un réactionnaire en France.Son pardon, ses appels à la modération, à la charité semblent aux partis avancés la preuve que Mauriac n’était pas sincère.Dieu sait pourtant qu’il l’était, Dieu LES LIVRES 81 sait pourtant que ses articles du Bâillon dénoué 1 sont d’une âme pure.D’une âme pure et d’une main gauche.En dépit de tout son respect, en dépit de toute son amitié, on ne peut s’empêcher de songer à un écolier qui quitte le collège pour assister à une assemblée politique.L’écolier s’essaie même au discours de husting, mais ce sont encore des phrases d’écolier, une générosité d’écolier, une gaucherie d’écolier.Cet écolier soigneux, ce jeune homme bien élevé mêle à son, éloquence naïve de réunion publique des phrases poétique, comme l’autre glisserait du Cicéron dans une discussion sur des mesures tarifaires.Et même des fragments de sermon, de sermon mal composé.Ma foi, Mauriac dans le Bâillon dénoué m’a rappelé la gêne du prêtre qui s’occupe de politique.Il en a aussi la nervosité bégayante.Ce n’est plus le diable qui se fait ermite, c’est l’ermite qui se fait diable et qui oublie d’enlever son, froc.Le Bâillon dénoué est à coup sûr un document psychologique, dans l’œuvre de Mauriac, mais un document gênant.Sainte Marguerite de Cortone avait peut-être gêné certaines piétés, qui pouvaient rester tranquilles pourtant devant ces impatiences d’enfants de chœur fatigué des trop longues cérémonies et qui montre sa mauvaise humeur: les dévotes avaient pu être gênées de la Pharisienne, mais François Mauriac montrait en tout cas qu’il les aimait bien.Cette fois, il gêne ceux qui aimaient surtout son style, et c’est plus grave.Pour Alexis Carrel, il a une façon de se faire ermite qui ne gênera pas les bonnes âmes souvent trop crédules, elle les enchantera même, ce qui n’a rien d’étonnant, mais ce qui peut être malheureux pour la bonne doctrine.Je veux dire ces bonnes âmes qui sont toujours prêtes à donner le bon Dieu sans confession à qui fait une génuflexion devant le maître-autel ou qui, par politesse, ac- 1 François Mauriac: Le Baillcn dénoué.— Réédité par les Editions Variétés.Montréal 194G. 82 LA NOUVELLE RELÈVE cepte de prendre de l’eau bénite, lorsqu’il visite une église en compagnie de dévots.Les théologiens s’y laisseront-ils prendre cependant ?Il est vrai que, dans cet opuscule sur la Prière (Pony) > Alexis Carrel est encore plus respectueux qu'il ne l’était dans l’Homme, cet inconnu, il nous dit qu’il s’adresse aux incroyants comme aux croyants et l’on peut prendre scs théories pour des concessions apologétiques.Il n’en reste pas moins que l’on sort de cette lecture avec l’idée que la prière a surtout une vertu toute humaine.Je pense à l’apologétique des Bourget : faites-vous catholique, M.le marquis, parce que le catholicisme est le rempart de l’ordre, le dernier défenseur des rentes et du coffre-fort.J’exagère un peu et tous les chemins mènent à Rome, mais je suis gêné qu’on insiste ainsi sur les vertus thérapeutiques de la prière et je vois, malgré moi, le savant matérialiste sous la cagoule de Carrel.R.I.P.Mais, si Carrel s’est converti, s’il était catholique, son livre demande une seconde conversation.Pour Marcel Dugas, il s’est converti à Fréchette 1 2.Il s’est converti en faisant de Fréchette un personnage ridicule.Marcel Dugas ne pouvait faire autrement, et tant mieux, puisque son livre est amusant, et beaucoup plus que Confins ou Feux de Bengale.L’amusant, c’est que Dugas, qui me paraît assez souvent mauvais écrivain, est devenu excellent écrivain, en parlant d’un mauvais poète.Il a fait oublier René Benjamin, qui, voulant louer Anna de Noailles, la ridiculisa à jamais.Fréchette n’avait aucune parenté avec la comtesse Mathieu de Noailles, et nous pouvons nous amuser à lire ce livre, un de nos bons livres de critique, sans le moindre remords.Berthelot Brunet 1 Alexis Carrel.La Prière, Réédition Pony, Montréal, 1946.2 Marcel Dugas : Louis Fréchette, Editions Beauchemin, Montréal. R.FRISON-ROCHE PREMIER DE CORDÉE Roman Le désert a été une école d'héroïsme pour la France.Les livres de Psichari ont exalté toute une génération et ceux de Saint-Exupéry n'ont pas encore épuisé leur message.L’appel de la mer a été entendu par de nombreux romanciers à la suite de Pierre Loti.Peu d’écrivains cependant s'étaient laissé toucher par la voix âpre des montagnes.Le roman de la montagne était encore à naître en France.C'est là sans doute une des raisons qui expliquent le succès prodigieux de Premier de cordée par R.Frison-Roche, un ouvrage qui, en un temps où la disette de papiers ne permet que les petits tirages s’est vendu en France à des centaines de mille exemplaires.Ce n’est pas la seule raison.Ce roman de la montagne, d'une simplicité qui touche à l'épopée, est en même temps un roman d’héroïsme familier.Nous sommes tous fatigués des récits de guerre.Premier de cordée raconte le combat millénaire de l’homme et des forces de la nature, et c’est l’homme et son courage qui restent vainqueurs.La littérature d’avant-guerre raffinait sur les analyses de cas de plus en plus morbides.La publication, le grand succès de Premier de cordée sont-ils signes d’un renouveau ?M.R.Frison-Roche nous montre l’homme en lutte avec les éléments et les forces naturelles et avec lui-même.Sa victoire n'en est que plus glorieuse.Le Canadien qui a éprouvé tant de fois l’appel irrésistible de la forêt comprendra peut-être plus que tous la vocation de ceux qui conquièrent pouce à pouce les pics inaccessibles.Premier de cordée, parce qu’il fait appel à tout ce qu’il y a de noble dans l’homme est à la fois un poème moral et un roman et un récit passionnant.Premier de cordée est peut-être enfin le premier roman français de la victoire.Prix: $1.50 E.et M.MADRIGAL INITIATION À L'ESPAGNOL L’espagnol est une langue que les Canadiens français maîtrisent facilement.Mais jusqu’ici, il leur fallait pour l’apprendre suivre des cours, préparer des devoirs.La Méthode Madrigal remplace le professeur et supprime les cours.Cette méthode vous permet grâce aux illustrations de vous former un vocabulaire sans recourir au dictionnaire ou à un lexique et dès la première page, vous parlez espagnol, vous lisez couramment.Le succès de l'Initiation à l’espagnol a été tel aux Etats-Unis que les auteurs ont été invités à préparer des initiations au russe, au français, etc.On n’avait jamais pensé jusqu’ici à mettre les langues à la portée de tout le monde.Quelque soit votre degré d’instruction, pour peu que vous sachiez lire, vous apprendrez facilement l’espagnol en lisant l’Initiation à l’espagnol par M.et E.Madrigal.Prix : $1.25 LE BON DIEU et les TOUT-PETITS Les Editions de l’Arbre commencent la publication d'une série de livres illustrés destinés aux tout-petits.Le premier de la série, le Bon Dieu et les tout-petits enseigne aux enfants, sous la forme de dialogues avec la maman, les vérités premières de la religion.Ecrit et illustré par Mme Suzanne Raymond, le Bon Dieu et les tout-petits a été approuvé par l’Archevêché de Montréal et par l’Ecole des parents de Montréal qui par la voix de M.Boulizon a loué l’initiative des éditeurs.Le Bon Dieu et les tout-petits contient douze illustrations en couleurs et en blanc et noir préparées pour frapper 1 imagination des enfants.Prix : $0.25 ALBUMS DE CLAUDE Albums en trois couleurs, chacun: $0.25 Paru: Mirabelle au long cou (La girafe) Mimi la fourmi Jeannot Laflèche (Le lièvre) Prix : $1.00 EDOUARD MONTPETIT PROPOS SUR LA MONTAGNE M.Edouard Montpetit est l’un des plus célèbres écrivains canadiens.Universitaire distingué, il ne se confine pas à l’économie politique et, même dans ce domaine, il s’élève à des considérations supérieures qui relèvent autant de la littérature que de la science.Les titres des chapitres de son dernier livre, Propos sur la montagne: Double culture; l’élite; quantité et qualité; le caractère, confirmation, indiquent la variété et l’ampleur de ses considérations.Il y aborde les problèmes de la culture, de l’éducation, de la technique, etc.M.Montpetit résume dans ce volume de brillants essais, sa pensée sur l’avenir de la culture humaniste dans un monde dominé par la matière, le nombre, la quantité.Prix : $1.00 Du môme auteur : SOUVENIRS I Prix : S/ K Vient de paraître: GUSTAVE COHEN CEUX QUE J’AI CONNUS Valéry - Barres - France - Maeterlinck - Giono Maritain - Wilmotte - Bédier - Brunot - Lanson L'exil est propice aux repliements et aux retours.Forcé par les circonstances de vivre aux Etats-Unis, l’auteur s’est reporté vers son passé, revoyant les grands moments de sa jeunesse où il étudiait sous des maîtres aimés.Il a aussi revu les compagnons de sa vie littéraire et il présente des uns et des autres des portraits respectueux, vivants et évocateurs.Ses maîtres ce sont Wilmotte, Bédier, Brunot, Lanson.Les personnalités qu’il a connues ou avec lesquelles il a travaillé: Valéry, qu’il a commenté en Sorbonne, Giono, son voisin de campagne, Barrés, France, Maeterlinck, qu’il alla consulter jeune homme.Il a joint à cette illustre galerie un portrait de Jacques Maritain.Tour à tour nostalgique, ironique, Ceux que j’ai connus est un album aux fraîches images qui rendent ces personnalités aussi familières au lecteur qu’elles le furent à l’auteur.Prix : $1.25 Édition sur Japon: $5.00; sur vergé Byronic: $3.00 BERTHELOT BRUNET HISTOIRE DE LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE Existe-t-il une littérature canadienne d’expression française 1 C'est à cette question que répond l’un des plus intelligents de nos critiques dans son dernier ouvrage L'Histoire de la littérature canadienne française.Berthelot Brunet a lu et analysé les ouvrages de plus de 300 écrivains depuis Marie de l’Incarnation jusqu’à Gabrielle Roy.Il existait jusqu'ici deux Histoires de la littérature canadienne française.Berthelot Brunet, dans son Histoire, accorde une plus grande place aux écrivains vivants, ne retenant que l’essentiel des ouvrages sans portée et sans originalité.Ses divisions aussi sont nouvelles et elles répondent mieux au but qu'il s'est proposé.En un mot, 1 Histoire de la littérature canadienne française de Berthelot Brunet est un ouvrage solide, qui brise quelques idoles sans croire nécessaire de repeupler les piédestals.Prix : $1.00 * JEAN WAHL POÈMES Préface de Marcel Raymond 8 dessins de André Masson Parmi les poètes français contemporains, Jean Wahl a une place à part, une grande place.Par la clarté, la vigueur de la pensée, il s’apparente aux classiques; par la forme aussi, souvent.C’est un poète pour qui l'image n’est pas tout.Ses vers pensent autant qu’ils sentent, plus qu’ils ne chantent.L’édition, qui contient un frontispice et sept dessins d’André Masson, est précédée d’une belle étude-préface par Marcel Raymond.Prix : $2.00 MARCEL DUGAS PAROLES EN LIBERTÉ Poèmes Le meilleur livre de Marcel Dugas Prix : $1.00 HÉLÈNE ISWOLSKY AU TEMPS DE LA LUMIÈRE Hélène Iswolsky, qui vivait à Paris depuis la Révolutic: russe, a été étroitement mêlée au mouvement littéraire et idéologique dont les têtes étaient Jacques Maritain, Nicolas Ber-diaeff, Charles DuBos, Mounier, les Dominicains de Sep.' Temps présent.Mlle Iswolsky a rencontré dans des salons : les critique Jacques Rivière, Borris de Schloezer, les compositeurs Strawinski, Prokofieff, Ravel, Poulenc, Auric, Darius Milhau: les peintres Derain, Dunoyer, de Segonzac, Picasso, Duf\ On retrouve dans Au temps de la lumière des souvenirs sir ces artistes et l’atmosphère incomparable qui existait dar ces rencontres.Le chapitre consacré aux réunions du dimanche chez la Maritain, à Meudon, est particulièrement saisissant.Le livre de Mlle Iswolsky montre les liens étroits, le commua idéal qui animait les mouvements catholiques, le mouyemeu: orthodoxe et les jeunes jusqu'au début de la guerre.C est m document incomparable qui garde cependant le ton et la grâ;; des souvenirs.Au temps de la lumière servira à l’histoire des idées & la littérature et de l'art pour la période qui s’étend de 1925 al 1939.Prix: $1.25 LOUIS BOURGOIN HISTOIRE DES SCIENCES ET DE LEURS APPLICATIONS Tome 1er Un volume consacré à la vie des grands savants et à l’exposé de leur œuvre.Le premier tome traite des savants de l’antiquité et du moyen âge, des temps modernes jusqu’au début du XIX siècle, surtout dans le domaine des sciences physiques et chimiques.Ecrit pour le grand public, la lecture d’un tel livre est facile et renseigne sur l’évolution de nos connaissances scientifiques au cours du temps.L’auteur s’est attaché à situer chaque personnage dans l’atmosphère de son époque pour bien faire comprendre ses idées et les innovations que les génies ont apportées dans les modes de penser et la connaissance scientifique avec les répercussions dans la vie pratique des applications.Le fond du livre est fait des causeries données par l’auteur au fameux programme Radio-Collège.Le lecteur trouvera sûrement de l’agrément à faire connaissance avec la vie des grands savants présentés sous leurs côtés humains avec leurs qualités et leurs défauts.Prix : $1.50 JACQUES ROUSSEAU L'HÉRÉDITÉ ET L’HOMME La critique a été unanime à trouver dans cette publicatioi une étude qui sait être scientifique sans être morose.Si l’auteur ne dédaigne pas l’humour, le livre n’en est pas moins à date.C’est d’ailleurs en langue française le premier ouvrags d’ensemble sur l’hérédité humaine.Il se divise en vingt-trois courts chapitres, suivis d’un glossaire et d’un index alphabétique élaboré permettant de trouver rapidement la réponse am questions usuelles.Après avoir départi le rôle du milieu et de l’hérédité, 1 auteur traite du mécanisme de la transmission des caractères, des problèmes de l’atavisme, de la détermination du sexe, des jumeaux, des caractères sexuels secondaires, de la fertilité, de, l’hermaprodisme, de la mutation et de l’évolution, des caractères normaux et pathologiques de l’homme, de la recherche de la paternité.Un chapitre entier consacré à la prévision de l’hérédité pathologique et les nombreux problèmes pratiques sont une aide aux personnes qui veulent elles-mêmes se penches sur leur propre hérédité.On trouvera dans le chapitre sur l’eugénisme un exposé complet de la question, où l’on voit bien que science et morale sont d’accord.Médecins, légistes, sociologues, parents, religieux et éducateurs, tous trouveront là une réponse à beaucoup de problèmes.Collection "France Forever$1$ FERNAND BALDENSPERGER LA VIE ET L’ŒUVRE DE WILLIAM SHAKESPEARE Shakespeare est le grand dramaturge, le grand poète, le grand classique anglais.Il est l’écrivain de l’Angleterre le plus connu, le plus aimé, le plus cité, le plus traduit et le plus joué.Aucun classique d’aucune nation ne jouit aujourd’hui d'une pareille popularité.La vie et l'œuvre de Shakespeare par Fernand Baldensperger restitue le climat de la vie du dramaturge, des influences qui ont agi sur lui et par ressaut sur son œuvre et la vie historique de l’Angleterre sous le règne d’Elizabeth.Ainsi replacées dans le milieu où elles ont été écrites, les pièces de Shakespeare prennent une vie nouvelle.Ceux qui lisent ce livre se préparent un plaisir plus subtil et plus nuancé quand ils assisteront à une représentation de ces œuvres à la scène ou sur l’écran.Prix: $2.00 Édition sur Japon: $8.00; sur vergé: $4.00 ANNE HEBERT LES SONGES EN ÉQUILIBRE Poèmes Il s'agit d'une oeuvre à part dans notre littérature.L auteur est parvenue à surprendre le chant secret de 1 enfance, de l’adolescence et, avec une technique réduite au minimum, déficiente même parfois, à réaliser une.sorte de chef-d œuvre, On ne connaît rien d'aussi frais, d aussi clair et près de l'enfance que les plus beaux de ces poèmes.Tout le recueil peut être mis entre les mains des filettes qui y apprendront le chant à 1 état pur, la modulation d une âme tantôt qui s’ébat ou qui rêve, tantôt qui médite, contemple et prie.On devine tout au long de ces pages une sensibilité vive, une personnalité ardente, prématurément mûrie mais restée disponible, une nature poétique admirablement servie par des dispositions extraordinaires.Prix : $0.90; par la poste : $0-95 j Edition de luxe numérotée sur Byronic : FRANÇOIS HERTEL STROPHES ET CATASTROPHES Poèmes Prix: $0M Edition de luxe numérotée sur Byronic : $i-*\ COLLECTION DES Classiques de l'Arbre dirigée par le professeur Auguste Viatte Vient de paraître ; BEAUMARCHAIS Introduction et notes par Jacques Schérer 1 volume de 344 pages: $1.75 Ce volume contient le texte complet du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro et des extraits des autres oeuvres.| Parus ~ VIGNY Introduction et notes par Fernand Baldensperger 1 volume de 200 pages: $1.25 MOLIÈRE Introduction et notes par Georges Raeders 2 volumes de 300 pages : $3.00 Les deux volumes contiennent les pièces suivantes en entier: jler volume: Les Précieuses ridicules, L’Ecole des Femmes, Le Misanthrope, L’Avare.2e volume: Le Malade imaginaire, Les ] Femmes savantes.Le Bourgeois gentilhomme.Le Tartuffe.Prochainement RABELAIS - BALZAC - LES HISTORIENS ROMANTIQUES - RACINE LAMARTINE - VOLTAIRE - VILLON GONZAGUE DE REYNOLD LE XVIIe SIÈCLE Reprendre ce XVIIième siècle, le remettre dans la vie et dans l’histoire; lui enlever le masque de raison froide, de fausse majesté et d'ennuyeuse perfection dont on l’avait affublé; montrer qu’il fût un siècle romanesque, héroïque et passionné, un grand effort de relèvement après un grand désastre, et un effort sans cesse contrarié; faire voir dans les classiques, dans Boileau lui-même, des hommes qui furent jeunes, irrespectueux des renommées établies, révolutionnaires en littérature et en art: tel est le but de l'ouvrage de Gonzague de Reynold.Il est le premier à dégager et à mettre en lumière ce fait qui crevait pourtant les yeux, que le XVIIième siècle français fut un grand âge catholique.Le courant central qui le traverse d'un bout à l'autre est avant tout le courant religieux.Faute de l’avoir compris, on a faussé toute la perrspective.Cet ouvrage nous semble indispensable à tous ceux — et ils sont nombreux chez nous •— qui aiment et cultivent les œuvres classiques, à tous ceux qui ont à les enseigner.Il renouvelle, en effet, le sujet, tout en tenant très soigneusement compte des découvertes et des travaux les plus récents.Prix : $2.00 Vient de paraître ¦¦¦"¦ Tome 9 et dernier de HISTOIRE CANADA i l par F.-X.GARNEAU L’édition définitive de cette œuvre indispensable est maintenant complète Edition brochée: chaque vol., $1.50 Edition reliée: 9 vol., $24.75 EDITIONS DE L'ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal Pour les jeunes PAUL FÉVAL Edition sur bon papier Belle typographie Couverture en quatre couleurs Chaque volume $1.00 Parus : Le Mendiant Noir Le Chevalier de Kéramour La Fête du Roi Salomon Fontaine-aux-Perles La Cavalière La Chasse au roi L’Homme sans bras Les Couteaux d'or La Bague de Chanvre Le Poisson d'or Les Errants de nuit Le Prince Coriolani Les Compagnons du silence Valentine de Rohan Sous presse : Frère Tranquille Le Chevalier-Ténèbre Chouans et Bleus La Louve PRINTED IN CANADA
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