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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Juillet- Août
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1946-07, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE REL Joseph Peyre — Un voyage de ce temps (I) 193 Paul André Lesort — Le drame de la vocation dans l’œuvre de Claudel (I) 210 Yves Thériault — Le retour de Geneviève (conte) .225 Jean C.de Menasce — L’aventure chrétienne ou l’épée à deux tranchants .240 Louis Dumont-Wilden — Le slavisme et la culture française .259 CHRONIQUES La Peinture : Robert Elie : Borduas — La Poésie : Robert Elie : Pierre Emmanuel — Les Livres : Berthelot Brunet : Solitude de Péguy ou la docilité posthume — Un bon livre.Juillet-Août, vol.V, no 3 MONTRÉAL 1946 35 cents LA NOUVELLE RELEVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Le numéro : 36 cents.L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.*PLateau 9654 Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa.Vient de paraître : Le plus grand succès de librairie en France 250,000 exemplaires vendus en deux ans PREMIER DE CORDÉE roman par R.FRISON-ROCHE 1 vol.380 pages : $1.50 LA NOUVELLE RELEVE Juillet-Août 1946 Vol.V, Numéro 3 UN VOYAGE DE CE TEMPS i Au moment de franchir la frontière, un pont traînant sur les brumes du Rhin, et condamné depuis six ans — les ponts ne joignent plus les nations ni les terres — j’avais voulu chasser de mes yeux le souvenir des scènes qui auraient faussé mon sentiment et mon regard.Je n’avais ni mission ni idée préconçue.Allant retrouver mes amis des Goums marocains cantonnés là-bas, j’entrais en voyageur libre, en témoin.Mais, pour témoigner avec justice, fût-ce au besoin contre les miens, il fallait d’abord oublier.J’avais donc tâché de conjurer les fantômes de cet Août où, dans mon pays de Béarn, sur les crêtes, une pluie hors de saison échaudait les ruines consumées.Oradours dont nul n’a parlé, fermes mises à feu par les soudards, paysans abattus, vieillards brûlés vifs dans leurs chais.Le soir, au bord du chemin, les massacreurs, avec un soin de ménagères, comptaient cuillers, fourchettes et linge sur des draps de lit étendus à même l’herbe de sang.Je m’étais efforcé d’oublier les martyrs de mon voisinage, leurs cous de cire, les larme?brunes de leurs plaies, afin de ne pas aborder 194 LA NOUVELLE RELÈVE l’Allemagne avec le sentiment du talion.Car, si désarmés qu’ils dussent être à présent, si innocents, et absous par le dimanche qui finissait — on entendait les cloches d’après vêpres — c’étaient encore les feldgrau que j’allais trouver sur l’autre rive.Déformée par la brume, la sonorisation d’un match de football invisible portait jusqu’à la barrière-frontière.— Ne vous y trompez pas, le coin est en Autriche — me fit mon compagnon de route, comme s’il eût deviné mes pensées.De fait, je passais la frontière autrichienne, et non l’allemande.« Ici l’Autriche, pays ami », disaient naguère nos pancartes.Sur ce bord du lac de Constance, l’Allemagne en effet ne commence qu’au delà de Bregenz.Sans doute était-ce la raison pour laquelle le soir dominical, avec ses cloches, parlait comme un soir de chez nous, avait la même odeur d’étables, de feux d’herbes, de feuilles près de retourner à la terre.Les en- 1 clos de pommiers évoquaient la campagne normande.Aux ruines près.Ici, pas de décombres.Un douanier autrichien portait ses couleurs nationales, blanc et rouge.Malgré le vert de certains vêtements, vert fâcheux, et que nous ne sommes pas près d’oublier, il n’y avait donc, le long des haies, que des amis.J’en acceptai l’augure.— Ce sont les chasseurs alpins qui jouent contre l’équipe de Hoechst, l’équipe locale — m’expliqua mon guide —.Le Gouverneur arbitre la partie. UN VOYAGE DE CE TEMPS 195 Les hommes semblaient bien avoir enterré la hache.Le « Gouverneur » était un aspirant.Son sifflet de juge de manœuvres menait Français et Autrichiens, lesquels se disputaient la balle ronde, dans la brume où ils avaient mérite à la suivre.Ni les uns ni les autres ne paraissaient se rappeler ni Magenta, ni Solferino, ni le Monte Grappa.Ni même Forges-les-Eaux, ou la Forêt-Noire.Puisse l’homme se satisfaire désormais des rencontres de champ de sports.On a assez tué, assez profané la vie et la mort.L’impossibilité d’arriver à Lindau ce soir-là me laissait tout loisir.J’observai la partie : pas une dureté, des heurts courtois.Plus durs, ils auraient été plus sensibles aux Français, qui jouaient torse et jambes découverts — misère française — contre des maillots étoffés, et des bas de solide laine.Il restait donc de la laine, là-bas.J’allais m’en apercevoir durant tout mon voyage.Allemagne ou Autriche, pas une femme aux jambes nues.La partie s’acheva par la victoire des Français, victoire discrète, accueillie de tous avec une courtoisie qu’on souhaiterait constater au coup de sifflet de la fin, dans nos rencontres de canton.Les spectatrices emportèrent les bancs installés sur la touche.Le Gouverneur arbitre regagna le camp des chasseurs, accompagné d’un chien qui réclamait la balle, ou un morceau de bois pour jouer.Déjà, dans la salle d’auberge tyrolienne, les filles aux corsages vifs, aux tresses blondes, attendaient les grands bérets de Chamonix ou du Vercors. 196 LA NOUVELLE RELÈVE Mais c’était l’Autriche.— Demain, ce n’est plus nous qui ferons la fouille des bagages — me confia même un petit Alpin —.Les douaniers autrichiens nous relèvent.Le lendemain, je passais, cette fois, la frontière allemande.Malgré l’ordre de réquisition du Gouverneur de Hoechst — réquisition pour une place — j’avais vainement battu la semelle à l’entrée du pont, et n’avais dû de pouvoir poursuivre ma route qu’à la charité d’un ingénieur zurichois, qui m’avait niché dans son tas de valises.Enfin, l’Allemagne était là, figurée par la barrière blanche et noire, la même que sur l’image d’Epinal de mon enfance, où je voyais les fantassins prussiens, dolman marine et casque à pointe, garder « la ligne bleue » des Vosges, et qui me faisait tant souffrir.L’Allemagne.Je fermai les yeux pour oublier le temps de l’épreuve : la panique de Saint-Jean-de-Luz en Juin 40, les routes de Béarn violées par les motocyclistes noirs, les chars Tigre sur le bord du golfe de Saint-Tropez, les fourmis jaunes de la Todt, les gens de Saint-Raphaël démolissant eux-mêmes leurs maisons, les hommes aux travaux forcés, et les pins parasols de La Foux brûlés vifs dans leurs bûchers de jeunes vignes.Mais où étaient les meurtriers ?Seule une charrette passait, chargée de beaux enfants robustes, couleur de pain sortant du four, et tirée par l’un de ces tracteurs à tout faire, si nombreux là-bas, et qui trouveraient si bien à UN VOYAGE DE CE TEMPS 197 s’employer, dans nos champs.Autour de l’Alpin qui, ici, assurait encore la visite de la douane, rien ne rappelait le drame de la guerre.On entrait d’emblée dans un pays d’aspect d’autant plus innocent qu’il était intact, épargné.Un pays de Ponces Pilâtes.Les égorgeurs, les incendiaires, les soudards ?Comment seraient-ils nés de ces fermes aux visages de bonnes femmes, aux rideaux frais, bien savonnés ?Un peu plus loin, un goumier marocain, turban noir et djellaba brune, faillit sortir de sa guérite.Allait-il, lui aussi, s’amuser à vider la voiture, et à la retourner comme un gant ?Mais le goumier est grand seigneur, et il a autre chose à faire : ne rien faire.Au demeurant, il était l’homme des vieux amis qui m’attendaient.L’instant d’après j’étais l’hôte, à Lindau, d’un hôtel dont le portier semblait jouer dans un film viennois de l’avant-guerre, avec Paul Horbiger dans ses rôles de vieux musicien, innocent comme tout le germanisme d’image.Allemagne du leurre.Auprès du phare rallumé, le lion de pierre s’endormit, sur la rive du lac rendu à ses mouettes.La patrouille aux djellabas brunes passa, sous les enseignes gothiques, les mêmes qui voyaient autrefois la ronde du guet, et battaient les jambes des pendus.Autrefois ?* * * — Deux marks — réclama la serveuse, avant de me laisser le plateau de pain gris et de café d’avoine. 198 LA NOUVELLE RELÈVE Sans doute certains hôtes avaient-ils oublié les deux marks du petit déjeuner.Sous mes fenêtres se pressait une foule de voyageurs, pour la gare, ou pour l’embarcadère du bateau qui desservait à nouveau Constance.Dans ce pays encore morcelé par les ponts sautés, les frontières des zones, où allaient-ils tous, courbés sous leurs sacs de montagne, croquant leurs pommes avec un air d’enfants d’école buissonnière ?Si absurde qu’elle fût — car le dimanche était passé — une irrésistible impression de loisir se dégageait de cette foule.Foule mise en vacances par quelque destin imprévu, libérée de la chaîne des jours, et qui aurait entrepris des routes de jeunesse.Avec des semelles de cuir bien nourri.La semelle de bois n’est que pour les Françaises.Mais, et je le répète, il s’agissait d’une contrée et d’une ville intactes, et de chemins qui ne connaissaient pas l’exode.Cependant un homme passa, demandant sa route : « Combien de lieues jusqu’au Brenner ?» Il allait à pied, avec sa moustache mouillée, et pliait sous le poids de son matelas.Le paysage avait certes de quoi tromper.Lac de Constance ?Naguère encore, du rivage suisse de ce lac, on voyait monter les vapeurs, les fumées des laboratoires impies.Or maintenant, il affectait une innocence de Léman.Le même bateau blanc, avec le moulin de ses aubes.Le même charmeur d’oiseaux qu’à Genève.Avec cette différence pourtant que la mouette posée sur son képi de chasseur bavarois, ailes déployées et battant à peine, faisait à celui d’Allemagne un ci- UN VOYAGE DE CE TEMPS 199 mier.Les gens qui attendaient d’embarquer, les innombrables mutilés — tout ce qui a survécu semble être passé par le gel des Bérézinas — paraissaient sans défense.Que pensaient-ils, eux qui avaient cru à la victoire pour mille ans, qui avaient vu les soleils de Crimée et de la Riviera, les cimes des Elbrouz et des Maladettas, et qui traînaient à présent leurs moignons, sous les yeux de Français ressurgis du tombeau de Lazare ?Quelle devait être leur haine pour un occupant dont, en secret, ils devaient contester les titres de vainqueurs.J’eus souhaité surprendre le murmure.Or j’allais savoir tout de suite comment le vaincu de Lindau, de Lindau tout au moins, supportait la présence de nos soldats.Annoncée par ses cuivres, une fanfare de chasseurs déboucha sur le quai.Avec sçs sacs gonflés de provisions, ses pelisses bien conservées, ses feutres à plume des images, la foule aussitôt s’ameuta, derrière le cordon de police allemande, et cela, sans aucune vergogne.Bien plus, un homme de la cinquantaine, vétéran sans doute des deux guerres, qui portait cheveux ras, Croix de Fer, et jusqu’à la cicatrice de sabre, se pressa contre mon épaule, pour mieux voir clairons et oriflammes.Et je l’entendis s’exclamer : « Wie schoen ! » Que c’était beau ! Mais le reître n’était pas seul à admirer.Autour de lui, la foule entière — pour qui l’occupation avait été, disait-on, lourde, les premiers temps — s’émerveillait, souhaitait un nouveau passage de la fanfare.Mouvement sans 200 LA NOUVELLE RELÈVE doute surgi du tréfonds militaire, et qui ne distingue pas entre les drapeaux, pensai-je à ce mo-ment-là.Mais, là-dessus, les commentaires de mes hôtes allaient varier.Selon les uns, il ne fallait, dans pareilles attitudes, voir rien de moins que l’offre d’une masse prête à se ranger sous les couleurs françaises ou anglaises.Pour les autres, avec ces faux badauds aussi bien qu’avec les filles faciles, il fallait se garder de prendre le change.Quelques semaines encore, et un Werwolf inédit jetterait au lac nos sentinelles.Je ne propose pas ici une explication, qui nécessiterait un long usage d’occupant.Nos attitudes morales ne nous rapprochent certes guère d’un peuple qui applaudit aux fanfares ennemies.La musique montant chaque jour à l’Etoile aux accents de ses hymnes germains eut-elle jamais chez nous public, foule pour l’entendre ?Elle défilait, procession d’ombres que nul passant ne semblait voir.La population de Lindau aurait-elle déjà oublié Hitler ?Sa jeunesse scolaire ignorait bien jusqu’à l’existence d’une Bavière.Mais il y avait fallu des maîtres, et le temps.J’en reviens à mon sentiment d’une foule vacante, suspendue entre deux destins, et sans nul sentiment de dignité.— J’ai beaucoup voyagé en France — soupirait le chauffeur allemand qui m’emmenait, et qui allait être si serviable —.J’y ai laissé de bons amis.Un surtout, à Gennevilliers.Traduire: j’ai fait beaucoup de coins chez vous, dans la Wehrmacht, depuis 40.Car, bien qu’il portât la tenue américaine, mon chauffeur UN VOYAGE DE CE TEMPS 201 avait servi sept ans sous la couleur feldgrau.Si c’est ainsi que ses anciens compagnons d’armes, et même ceux des Oradours, imaginent aujourd’hui la France: un pays du regret, des amitiés perdues, comment s’étonner davantage ?* * * Dans ce décor d’un moyen âge où les marchands auraient fait grève — débonnaire, le Commandement français tolérait les rideaux baissés et la porte de l’arrière-boutique ouverte, une façon d’être entre soi — un goumier en gandoura blanche montait la garde, et flottait au vent avec les enseignes.Nous étions loin des sentinelles automates allemandes.Un clin d’œil gai à une fille, et le goumier, impatient de planter là fusil et cartouchières, vous lançait: « Wieviel Uhr ?» C’était là sa coquetterie.Il avait conquis l’Allemagne.Car les Tabors régnaient sur cette pointe de Bavière qui vient mourir au bord du lac.Sous le commandement du Colonel de Latour, installé dans son P.C.de Lindenberg, Hubert et Duparc-meur, et mon ami Blanckaert, commandaient les trois tabors du Groupe.Véritable cercle berbère, administré, caïds et marabouts, maires et curés, comme ceux d’Azilal ou de Khénifra.Mais le résultat était là: un ordre sûr, une entente sans trouble entre le vaincu et le prétendu garnisaire.Je me croyais parfois la victime d’une vision.Le jour en effet n’était pas si lointain — printemps 202 LA NOUVELLE RELÈVE de 42 — où j’avais assisté au Maroc, dans l’Anti-Atlas, à des manœuvres clandestines de ces goums rassemblés et armés en secret depuis de longs mois.« Rira bien qui rira le dernier », portait déjà le fanion de Latour.Malgré les pouvoirs de la foi, qui m’eût dit que je retrouverais mes compagnons de ce jour-là installés en vainqueurs dans la montagne bavaroise ?Us y étaient venus par le grand voyage du djebel tunisien, d’Italie, de Corse, de l’Ile d’Elbe, de Provence, du Rhône, des Vosges, et de la Forêt-Noire, le voyage semé de morts.Mais le Groupe allait bientôt quitter les lieux de sa victoire.Le général de Monsabert, sous les ordres de qui il avait combattu, devait venir de Baden pour la parade des adieux.J’avais été convié à la fête.Depuis une grande heure, face aux Alpes, par le plus lumineux des matins d’automne, le front des djellabas, des turbans noirs, des , baïonnettes, des fanions à queue de cheval, des gandouras blanches et des sabres, couronnait la crête des prairies.Nul théâtre plus majestueux.Pas de public.La distance avait, cette fois, préservé la scène.Le vainqueur n’avait d’autre témoin que la terre conquise.Sous les nuages en fuite, et accompagné de ses morts, plus nombreux que les survivants, le Deuxième Groupe de Tabors Marocains descendit enfin l’Alpenstrasse, de son pas lent de montagnard.Rangs profonds, aussi denses que ceux d’une infanterie espagnole d’antan, il passa devant Monsabert.Latour contemplait son miracle.Car s’il n’avait pas fallu de tours de force pour rompre le Berbère au ma- UN VOYAGE DE CE TEMPS 203 niement des mitraillettes et des mortiers, il en était allé tout autrement pour plier son pas anarchique à la cadence du soldat.A son tour, l’escadron défila, cavaliers blancs debout sur les étriers de leurs chevaux barbes.Puis, les canons tractés d’une troupe moderne.Où étaient les « chleuhs », les « salopards » des guerres marocaines ! La prise d’armes terminée, goums à pied, à cheval s’égaillèrent dans la montagne.Un cavalier me dépassa, tout seul, et prit un sentier de prairie, comme s’il eût, après le soukh, regagné son douar de l’Atlas.Le goumier rentrait chez lui.Car cette troupe à la légende de pillards vivait paisible dans les bourgs, dans les hameaux aux tuiles rouges, et dans les fermes isolées.Si bien que je ne peux refaire en imagination mes routes sans y mêler à chaque pas la figure aisée, et si bon enfant, du goumier.Mon chauffeur allemand les saluait en frères.Lui-même, il portait la djellaba sur la tenue américaine, et avait remplacé son ami de Gennevilliers par un garçon de Taz-zarine, qui lui avait promis de le prendre dans sa kasbah.Ces routes au-dessus de Lindau, courant sous l’ombre bleue des sapinières ou le rouge incendié des hêtraies, il fallait, pour s’y reconnaître, l’habitude de mon Allemand marocanisé, de même qu’il fallait sa main pour conjurer la panne de voitures à bout de souffle.Les parcs automobiles, en effet, s’épuisaient.Routes de Lin-demberg, de Wangen, de Weiler, à peine signalisées par leurs panneaux jaune et noir d’avant 204 LA NOUVELLE RELÈVE guerre, elles se fondaient en une seule, laquelle se refusait à suivre plus de cent mètres la ligne droite, et sinuait entre les clôtures de planches des prairies.Le premier mai 1933, devant douze cent mille travailleurs éblouis, Hitler avait révélé la « formidable entreprise » des autostrades.Il y en avait une par là.Avec ses plaques mal raccordées, elle ne valait pas la moindre de nos routes départementales.Du moins la lenteur de l’allure permettait-elle d’admirer les pommiers croulant sous les fruits, la vigueur des prés arrosés par des pipe-lines de purin, la beauté des troupeaux, la netteté, la richesse des fermes.Chacune de ces fermes bavaroises est un monde.Isolée de ses voisines par ses vergers, ses dépendances, son orgueil, et si propre d’abords qu’elle semble n’avoir jamais été touchée par le fumier ni par la boue, vaste et cossue comme un navire, elle montre une telle quantité de fenêtres, et si pressées que leurs volets se gênent entre eux pour s’ouvrir.Et je pensais à la pitié de nos villages.Les hommes du pays étaient pourtant tombés en masse dans les marais, les terres noires de Russie.« Mort à Nogaïsk.» les innombrables tombes des cimetières de montagne le disaient, sous les tilleuls consacrés à la Vierge.Et les jeunes bouleaux brisés du symbole.Et les photographies sous verre des croix : uniforme de chasseurs bavarois, de pilotes de la Luftwaffe.C’est sans doute pourquoi le goumier paraissait régner sur les champs, et pourquoi chaque maison lui était ouverte.On avait beau atteindre aux solitudes, UN VOYAGE DE CE TEMPS 205 aux clairières des lacs taris par un été trop sec, on n’échappait pas au nouvel habitant, juché sur sa charrette, un enfant blond abrité contre lui.— Mes compliments, Mohand.Il a vite poussé ! — lui jetait l’officier qui me servait de guide.Et l’homme rougissait, à sa façon.Délaissées, les filles à volants emmenées du Maroc, et qui avaient suivi les tabors en campagne.Elles avaient tout loisir de compter leurs économies, et de se morfondre dans la campagne, avec leurs bracelets d’argent et leurs couleurs de perroquets.Non contentes de l’héberger, les héritières des meilleures fermes bavaroises demandaient le goumier en mariage.Chaque jour les officiers étaient aux prises avec les fiancées.Ces entêtées voulaient-elles aller souffrir la misère de la tente ou du douar, la basse condition d’épouse de là-bas ?Le goumier porte beau, et, aidé de ses mains magiques, sait conter.Comment ?mais le fiancé Haddou était un prince de Marrakech ! protestait la jeune fille.A tout le moins, un gros propriétaire de troupeaux ! Pourquoi ne serait-elle pas heureuse au Maroc ?Passe encore pour les fiancées décidées à traverser la mer.Mais on comprenait moins, jeunes ou vieilles, les assidues de ces « semaines de bonté » qui, dans le pays, multipliaient les bals.Car le temps des Morts approchait, le temps du rite, qui, à défaut d’un souvenir plus fort des tués de Russie et des bouleaux des cimetières, aurait dû amener sa décence.Or chaque nuit, dans l’un des 206 LA NOUVELLE RELÈVE villages de la région, un bal tyrolien confondait occupants, occupés, jusqu’aux bourgeois eux-mêmes, notaire, médecin, jusqu’à des officiers de la Wehrmacht ou de la Luftwaffe.L’étonnement de mon premier jour, de la Parade de Lindau et de son public de curieux, était certes bien dépassé.Quelle mesure entre les réactions de ce peuple et les nôtres ?Les plus écervelées, les plus coupables de nos filles, donnèrent-elles chez nous un exemple pareil ?* * * Telle était, sur la rive du lac rhénan, l’occupation française, la vilipendée, celle dont les excès, à entendre certaine presse, allaient exiger l’intervention des justes.Telle était la façon allemande de la souffrir.La route de Sigmaringen n’allait pas m’apporter de désaveu.Mariées aux drapeaux tricolores, des oriflammes wurtember-geoises tombaient encore des balcons sur les seuils qui offraient le sapin de l’hommage.Un général français en tournée d’inspection venait de traverser les bourgs.Les jeunes filles en costume local l’avaient reçu avec des fleurs.Wurtemberg, ou Alsace ?C’était à s’y méprendre, et le général lui-même s’était laissé embrasser par la plus hardie.Un peu plus loin, la municipalité du lieu, en haut de forme et redingote, s’était massée près de l’étendard de chasseurs dont elle semblait doubler la garde, et il avait fallu lui dépêcher un in- I UN VOYAGE DE CE TEMPS 207 Â terprète pour la ramener à un rang moins martial.Nous arrivâmes au fleuve de l’Europe.« Ici, le Danube », disait l’écriteau, dont on a moqué le ton solennel.Je ne suis pas de cet avis.L’événement méritait d’être annoncé au voyageur et pour le sens, le symbole du fleuve, et pour l’intérêt de notre présence sur ses bords.Certes, les eaux dormantes du pont de Sigmaringen, ou, plus haut, celles d’une Donaueschingen, au bord desquelles les paysannes découpaient la tourbe pour l’hiver à la faveur d’un soleil tardif, ne préfiguraient guère le Danube des ponts de Budapest, des Portes de Fer, des bouches d’Ismaïl.Mais elles participaient au poème du nom, et relevaient de sa grandeur.Pour nos armées, Danube signifiait l’étape inespérée.Le Rhin, nous le tenions depuis 1918.Le Danube, pour y recouper notre trace, y revivre les journées d’Ulm et de Wagram, il nous avait fallu, après plus d’un siècle, passer le Rhin, forcer le seuil des Forêt-Noire, d’une Allemagne inviolée.Au pied des murs de la maison des Ho-henzollern, je pensais pourtant à d’autres victoires.Le temps de celles-là est en effet révolu, et celui de leurs trophées stériles.Moins que personne, je regrette ces lauriers.Il est temps que l’homme s’emploie à d’autres travaux.Je me réjouissais donc que nous fussions présents aux bords du Fleuve appelé à devenir le Tennessee européen.Car le Danube, artère de l’Europe, trait d’union de tant de terres riveraines et trop longtemps ennemies, apparaît voué à un rôle de nou- 208 LA NOUVELLE RELÈVE veau monde.N’étions-nous pas déjà partie au traité qui, créant la Commission du Danube, fut le premier à reconnaître, pour la navigation du moins, le caractère international de celui-ci ?Comment pourrions-nous être absents du grand œuvre à venir ?Cependant, isolé dans son humeur de féodal, le lourd manoir des Hohenzollern-Sigmaringen tressaillait sous les bannières tricolores et le fanion du général Schlesser.Dans leurs cadres de la salle des Ancêtres, les portraits de la lignée déshéritée considéraient avec colère les intrus.Cherchant en vain, parmi les Français en blouson américain et en short — au mois de Novembre — les chapskas des lanciers du premier Sedan, le Prince Léopold-Etienne, en tenue bleue de général d’infanterie prussienne, déplorait la stérilité de sa victoire de 70.Inutile qu’il eût alors, par sa prétention au trône d’Espagne, déclenché de ^es mains la guerre inutile.Son successeur Guillaume-Auguste en pensait juste autant de la ruée de 14, et, cherchant lui aussi parmi les officiers de Schlesser des uniformes de jadis, quelque cuirassier à crinière, pleurait la défaillance de Von Kluck.Cette France était-elle donc l’invincible ?Quant au Prince vivant, ses hôtes du « gouvernement français » de Sigmaringen avait dû lui enlever tout espoir bien avant la consommation de la défaite.Aussi souple que ses sujets, de l’étage où il avait été confiné, il observait le mouvement de la maison, dans l’attente de quelque geste d’amitié du vainqueur.En attendant, il lui prêtait UN VOYAGE DE CE TEMPS 209 son majordome très prussien, et la troupe de ses serviteurs.Fort tard, vous en rencontriez encore les ombres diligentes, au ras des murs, entre les armures, les coffres aux trousseaux, les faïences, après les répétitions où la danseuse-étoile enseignait aux « afats », aux spahis, d’autres rythmes que ceux du swing.De ma fenêtre, avec une lune complice, il me semblait alors surprendre au bord des eaux, pignons, lanternes médiévales, quelque bourg du temps romantique.Mais il suffisait pour rompre le charme de l’aboiement d’un chien policier du chenil.Je pensais malgré moi à « Kapitan Blut », le chien du récit de Vittorini, la bête que l’officier prussien avait lancée sur le captif.Telle avait été la réalité des chiens dévorants, des victimes, des camps où l’homme avait été martyrisé.Rien de tel pour vous garder de l’enchantement germanique, auquel un Pierre Lasserre lui-même, dans ses routes, faillit céder.Pour ma part, au lendemain de nuits pareilles, je ne croyais même plus aux gens qui sortaient des églises, et qui, se répandant par les chemins, tout pareils aux gens de chez nous, s’offraient à me montrer la route.(A suivre) Joseph Peyré. LE DRAME DE LA VOCATION DANS L’OEUVRE DE CLAUDEL I — Pouvoirs de notre liberté Dans l’ouvrage central de Paul Claudel, Le Soulier de Satin, un personnage incarne d’une manière saisissante le refus qu’a le pouvoir d’opposer à l’ordre l’être libre créé par Dieu : c’est Don Camille.Chrétien, il renie sa foi.Non par ignorance, non par indifférence, non par faiblesse, mais consciemment et volontairement, en sachant Dieu, par révolte.« Ainsi moi fini, s’écrie-t-il, j'arrête la Toute-Puissance, l’infinie souffre en.moi limite et résistance, je lui impose ça contre sa nature, je puis être cause en lui d’un mal et d’une souffrance infinie ! » Et comme sa femme, chrétienne, lui objecte qu’étant séparé de Dieu il est comme s’il n’était pas, il répond amèrement: « Et moi je dis que le Créateur ne peut lâcher sa créature.Si elle souffre, Il souffre en même temps.C’est lui qui fait en elle ce qui souffre.Il est en mon pouvoir d’empêcher cette figure qu’il voulait faire de moi.En qui je sais que je ne puis être remplacé.Si vous pensez que toute créature est à jamais irremplaçable par une autre, vous comprendrez qu’en nous il est en notre pouvoir de priver le sympathique Artiste d’une œuvre irremplaçable, d’une partie de lui-même. LE DRAME DE LA VOCATION 211 Ah ! je sais qu’il y aura toujours cette épine dans son cœur ! j’ai trouvé ce passage jusqu’au plus profond de son Être.Je suis la brebis bien perdue que les cent autres jamais ne suffisent à compenser.Je souffre de Lui dans le fini, mais Lui souffre de moi dans l’infini et pour l’éternité !» (1).Tels sont, en effet, les pouvoirs de notre liberté.Le maître de l’œuvre choisit la place de la pierre, mais ici la pierre est animée et peut, criant comme Lucifer « non serviam » ! laisser béante la place qui lui était donnée.Dieu détermine Tordre de la nature, et rien du monde matériel ne peut par soi-même se soustraire au grand devoir de témoignage et de louange qu’il lui a assigné.Mais Dieu a donné à l’homme, pour sa plus grande dignité, une nature raisonnable qui ne doit plus être déterminée par la nécessité, mais par « la complaisance dans le meilleur ».(2).Viciée par le péché d’Adam, rappelée à ses fins par la Rédemption, la nature humaine, entre l’appel du Tentateur désormais séparé et qui cherche à séparer le monde avec lui, et l’appel du Verbe uni à Dieu et qui cherche à tout réunir par lui, subit le glaive et la flamme.L’âme que Dieu prévient, Il lui montre le chemin.Mais que l’héritage du péché est lourd à porter dans cette voie ! Seule la Grâce nous tire et nous hisse, mais à travers ces débats et ces refus et ces cris dont les échos emplissent l’ode appelée La Muse qui est la Grâce.« Va-t’en (crie l’homme) je me retourne désespérément vers la terre ! 212 LA NOUVELLE RELÈVE Va-t’en ! Tu ne m’ôteras pas ce froid goût de la terre.Cette obstination avec la terre qu’il y a dans la moëlle de mes os et dans le caillou de ma substance et dans le noir noyau de mes viscères ! Vainement ! tu ne me consumeras point ! Vainement ! plus tu m’appelles avec cette présence de feu et plus je me retire en bas vers le sol solide.Comme un grand arbre qui s’en va rechercher le roc et le tuf de l’embrassement et de la vie de ses quatre vingt deux racines ! Qui a mordu à la terre, il en conserve le goût entre les dents.Qui a goûté au sang, il ne se nourrira plus d’eau brillante et de miel ardent !» (3).Celui en qui se livrent de telles luttes malgré qu’il aspire vers Dieu, la liberté lui semble bien cruelle.Son âme dans la grâce cherche l’ordre et la paix, et ce qui l’en sépare c’est lui-même.Il veut placer son bien en la volonté seule de Dieu, et c’est quelque chose dans son être qui l’entrave.« Heureux (crie Claudel vers Dieu) non pas qui est libre, mais celui que vous déterminez comme une flèche dans le carquois » (4).O mon Dieu, mon être soupire vers le vôtre ! Délivrez-moi de moi-même ! Délivrez l’être de la condition ! Je suis libre délivrez-moi de la liberté !» (5).La plus belle illustration de cette prière se trouve dans le Soulier de Satin.Dans le cœur de Dona Prouhèze, qu’emporte sa passion adultère pour Rodrigue, l’attrait de l’amour humain est déjà le plus fort : Alors, au début du drame LE DRAME DE LA VOCATION 213 qui va être tout empli de sa grande recherche à travers le monde, on la voit, prise d’une inspiration subite, se déchausser et, mettant son petit soulier de satin entre les mains de la statue de la Vierge, elle la supplie et dit : « Alors, pendant qu’il est encore temps, tenant mon cœur dans une main et mon soulier dans l’autre, Je me remets à vous ! Vierge mère, je vous donne mon soulier ! Vierge mère, gardez dans votre main mon malheureux petit pied ! Je vous préviens que tout à l’heure je ne vous verrai plus et que je vais tout mettre en œuvre contre vous ! Mais quand j’essaierai de m’élever vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ! la barrière que vous avez mise.Quand je voudrai la franchir, que ce soit avec une aile rognée ! J’ai fini ce que je pouvais faire, et vous, gardez mon pauvre petit soulier, Garlez-le contre votre cœur, ô grande Maman effrayante !» (6).Prière qui sera exaucée, car non seulement aucun mal ne sera du fait de Prouhèze, mais par détour obscur de la Providence, cet amour malheureux les mènera, elle et celui qu’elle aime, vers le total sacrifice, vers cet état d’adhésion et de renoncement où Prouhèze pourra dire: « Ce que veut Celui qui me possède, c’est cela seulement que je veux, ce que veut Celui-là en qui je suis anéantie .(.) c’est l’amour qui refuse à jamais de sortir de cette éternelle liberté dont je suis “la captive» (7).C’est bien cette captivité de l’amour que re- 214 LA NOUVELLE RELÈVE cherche l’âme chrétienne, cette captivité dans laquelle coïncide étroitement l’action avec le devoir, le particulier avec l’universel.Alors seulement l’être n’est plus à Dieu « aucune limite », « à sa sainte volonté aucun obstacle» (8), mais, au contraire, participant à l’ordre, il rend hommage et louange avec les créatures dont il achève l’édifice.« Va vers l’œuvre qui t’est appropriée sans que tu la comprennes et qui est bonne.Comme l’abeille qui ne sait rien mais qui a à la fois le sentiment de la fleur et celui de l’hexagone.C’est bon de savoir qu’on est dans le principe avec qui toutes choses sont naturellement en harmonie » (9).Mais, pour en arriver là, que de degrés à franchir, combien d’exigences successives ! Dieu nous guide par sa grâce : encore faut-il que nous y soyons attentifs, et, pour cela, que, renonçant à notre voix propre, nous sachions écouter la sienne qui, comme un souffle dans le tumulte, nous dit les mots décisifs.Silence intérieur, at- ' tention aux divers signes autour de soi par lesquels Dieu manifeste sa volonté, obéissance immédiate et entière, fidélité de chaque moment, persévérance dans la nuit et l’amertume, telles sont les conditions auxquelles l’âme doit se soumettre pour accéder à la Joie suprême.Et cette Joie suprême elle-même ne s’accomplit pas autrement que dans le plus total et définitif des dépouillements, celui par lequel l’âme abandonne le monde terrestre où l’attachait son corps. LE DRAME DE LA VOCATION 215 II — L’Ange du Seigneur Le chrétien ne peut guère méditer sur l’idée de vocation que ne s’impose à lui l’exemple de l’être humain qui reçut la plus haute mission et l’accomplit dans la plus humble obéissance: Marie, la vierge à qui un ange annonça qu’elle concevrait du Saint Esprit et donnerait le jour au Fils de Dieu, et qui répondit : « Je suis la servante du Seigneur; qu’il soit fait selon votre parole» (10).Nulle fidélité à la vocation qui ne soit par quelques traits un calque de cette simple histoire : Claudel le manifeste, qui donne pour titre « l’Annonce faite à Marie » au drame de la jeune fille Violaine.Or, à l’origine de la vocation de Marie, comme de toute vocation, il y a d’abord un appel.Dieu commence par appeler (vocare) sa créature élue, c’est-à-dire qu’à la fois il la désigne de manière à la distinguer de toutes les autres, et qu’il lui demande de s’approcher (11).Dieu lui parle et lui montre le chemin que Son amour a choisi de lui faire emprunter.Mais comment reconnaît-on Sa parole ?Car si à la Vierge Marie II envoya l’ange Gabriel, à combien d’autres humains fut donnée la faveur de telles apparitions ?Nulle créature céleste ne surgit pour demander à Violaine son sacrifice, non plus qu’à Sygne de Cou-fontaine.Mais toutes deux savent ce qui leur est demandé; il semble qu’elles lisent dans un texte pour nous invisible.L’ange du Seigneur ne leur 216 LA NOUVELLE RELÈVE apparaît pas avec une robe blanche et des ailes, et pourtant il est là qui parle et leur transmet le message dont elles n’ont point à douter.C’est que Dieu et ses anges ont toutes les ressources pour se faire entendre.Ce jeune homme aux longs cheveux vaporeux, qui porte dans sa main un lys et incline si gracieusement la tête dans les « Annonciations » des peintres, il est une des formes seulement que peut revêtir l’envoyé.Dieu a la création dans sa main et par toute chose peut manifester sa volonté.A l’oreille de ceux qui le cherchent ne manque pas de résonner un jour cette « trompette sans aucun son que tous entendent» (12) dont parle Anne Vercors et qui lui fera quitter son foyer et sa patrie.Car tout, dans l’univers, procédant de Dieu est signe, tout est chiffre de sa volonté (13).Dieu, qui nous a donné un esprit d’intelligence pour traverser la surface des choses et atteindre leur être profond, nous instruit assez quand il enveloppe ses indications dans le voile des faits sensibles et des événements.Encore faut-il que l’âme soit attentive, de cette attention qui est le premier sacrifice de la volonté, car elle consiste à nous vider de nous même pour faire une place en nous à l’attente et à la demande.« Un vase ne peut pas être à la fois plein et vide, écrit Claudel, si nous demandons à Dieu de nous remplir, il faut que nous lui fassions de la place.Si nous faisons notre volonté, comment ferons-nous la Sienne, suivant la recommandation du Pater ?» (15). LE DRAME DE LA VOCATION 217 Ce qui pousse Anne Vercors, dans VAnnonce, à quitter sa femme, ses enfants, sa terre, pour tenter le hasardeux pèlerinage à Jérusalem, ce sont les événements de France, le spectacle du désordre et du dérangement où personne ne sait plus sa place, où tout est entré « en lutte et en mouvement, n’étant plus maintenu par le poids supérieur » (16).Le monde a besoin de paix et la paix ne vient pas sans la prière et le sacrifice.Le monde a besoin d’êtres qui se consacrent au rachat et à la supplication.Y aurait-il là des signes suffisants pour qu’Anne Vercors y vît un appel à lui adressé ?Non, sans doute, si en même temps une autre marque ne lui était donnée.Car il est responsable de la terre de Comber-non, laquelle est indispensable au Monastère de Monsanvierge ; il a sa tâche qui est de nourrir les moniales, de produire le pain du corps pour celles qui, comme Marie, sœur de Marthe, ne s’occupent de rien que de contempler le Divin Maître.Tant qu’Anne Vercors est engagé dans cet ordre où il a sa tâche à fournir, voilà son devoir marqué dans la terre qu’il laboure ! Mais que ce besoin qu’on a de lui vienne à cesser, qu’un homme se présente pour lui succéder et à sa place prenne en commande sa terre et son foyer et tous ses devoirs (et c’est ce qui arrive avec Jacques Hury) alors l’appel de la Croix reprend tout son pouvoir.Il ne reste qu’une attache, celle qui le lie à sa femme Elizabeth, par Dieu aussi préposée à son salut.C’est donc à elle qu’il s’en remet.Et quand, surmontant sa peine, elle dit 218 LA NOUVELLE RELÈVE enfin le « oui » qui le libère, Anne aussitôt se met en route.A-t-il raison de juger ainsi, et cet acte lui était-il demandé ?Lui-même, bien des années plus tard, lorsqu’il sera revenu, doutera s’il a vraiment accompli la volonté de Dieu ou s’il n’a pas laissé la bride à cette impatience humaine qui prend souvent le masque du sacrifice.De toutes façons, il s’est efforcé de suivre ce qu’il croyait être son destin.Mais ce devoir était obscur, et peut être Anne Ver cors n’a-t-il pas assez humblement, ni avec assez de ferveur interrogé l’ange du Seigneur.Violaine, au contraire, comme elle est attentive à la voix qui l’appelle ! Comme elle sait être sage dans la folie de la Croix ! Pas un instant elle ne s’en remet à elle-même, mais pas à pas elle suit les indications qu’elle reçoit ! La première demande qui lui est faite est celle de son anneau, ce bel anneau d’or que son fiancé lui a donné.Pierre de Craon lui parle de la construction de sa dernière église, Justice de Reims, pour laquelle les dames du pays donnent leurs bijoux, et comme il jette les yeux sur l’anneau, Violaine aussitôt le retire de son doigt et le lui tend.Tout, déjà, est par là consommé.A la première demande, Violaine donne.Quand ce sera tout elle-même qui sera réclamé, ce sera tout elle-même qu’elle donnera.Mais elle n’y pense pas maintenant; elle ne cherche pas à charpenter la Croix.Elle fait chaque chose en son temps, et quand Pierre de Craon lui dit soudain : « Est-ce tout ce ¦ LE DRAME DE LA VOCATION 219 que vous avez à donner ?Justice est une grande pierre elle-même, » Violaine comprend son intention, et se met à rire, et dit : « Je ne suis pas de la même carrière ».Car Dieu lui a tracé la voie en lui donnant un fiancé.Sa tâche est donc ici-bas marquée dans le couple conjugal, elle le voit et elle ajoute avec cette hardie gentillesse qui la caractérise : « Une pierre, si j’en suis une, que ce soit cette pierre active qui moud le grain accouplée à la meule jumelle ».Le second appel qu’elle reçoit est celui de la souffrance.Son cœur s’emplit de pitié devant le mal qui ronge le lépreux, et elle sait que ce ne sont pas les paroles de pitié qui allégeront sa peine.Mais, au moment de le quitter, elle se surprend à lui dire un mot de commisération : cette parodie de la charité suffit à lui montrer la vraie voie, elle se penche et en pleine conscience des conséquences possibles de son geste, mais aussi dans un entière spontanéité, elle le baise sur le visage.Le troisième appel que Violaine déchiffre dans les événements est constinué par la révélation que lui apporte sa mère de l’amour de Mara pour Jacques.A ce moment déjà Violaine a constaté que, depuis le baiser à Pierre de Craon, la lèpre l’a atteinte: Tout de suite elle voit quel sens, ignoré par sa mère, revêt maintenant cet amour.Mais n’est-elle pas fiancée, elle, Violaine, à Jacques, devant son père et devant Dieu, et ce caprice de sa sœur a-t-il pouvoir de la délier ?Non certes.Et c’est pourquoi elle se met à rire aux 220 LA NOUVELLE RELÈVE paroles de sa mère.Cependant celle qui Ta faite la connaît bien, et ce rire lui fait mal.Violaine rit de cet événement qui n’a de sens pour per^-sonne que pour elle : s’il n’apporte encore rien de décisif, il lui montre cependant que Dieu a choisi sa proie et commencé de la poursuivre.Mais la jeune fille a le cœur robuste et bien en place.Elle n’est pas de ceux dont la cervelle s’échauffe à l’imagination de quelque aventure héroïque.Elle est vive à donner ce qui lui est demandé, prudente à garder ce que Dieu lui confie.Elle comprend ce qui peut lui advenir : Jacques l’abandonnant pour Mara, la lèpre la retranchant du monde, tout le bel univers qui fleurissait autour d’elle s’effaçant pour la désolation, la souffrance et la mort.Mais rien n’est encore dit.Tout cela est possible et non fait.Dieu la maintient au monde tant que Jacques Hury la garde à lui.C’est cet homme bien-aimé qui dispose d’elle et non elle de soi-même; c’est lui qui décidera.« Si vous aviez cru en moi (dira-t-elle mourante, à Jacques, bien des années plus tard) qui sait si vous ne m’auriez pas guérie ?» (17).Elle lui révèle donc son secret, la lèpre qui bla-sonne sa chair.Jacques s’écarte, se détourne, la maudit.Cela suffit à Violaine, l’ange du Seigneur a parlé.Maintenant elle sait tout ce qu’elle a à faire; il n’importe que d’éviter le plus possible la souffrance à ceux qu’elle aime.A Jacques, pour que la méprisant, il ait moins de regret, elle laisse croire qu’elle fut la maîtresse de Pierre de Craon.Devant sa mère, elle mime le bonheur et LE DRAME DE LA VOCATION 221 la sérénité en une scène bouleversante que Mara, qui sait tout, s’ingénie à rendre plus cruelle encore.Puis elle gagne la ladrerie du Geyn pour y consommer le sacrifice.Au IVe acte, c’est Jacques Hury qui recevra vocation par la bouche de Violaine.Les événements ont détruit pour lui ce contentement, cet ordre, dans lequel il aimait à vivre, où la tâche de chacun était simple et définitive : « Aux célestes le ciel et la terre aux terrestres ».Il s’était installé dans le rôle de terrestre et ne souhaitait point le changer.Mais la trompette de Dieu sonne à ses oreilles par la voix de Violaine mourante, qui renoue pour toujours ce lien entre eux qu’il avait cru défaire.Non, elle ne le laissera pas seul ! « Aie de moi ceci, mon bien-aimé ! La communion sur la croix, l’amertume comme celle de la myrrhe, Du malade qui voit l’ombre sur le cadran et de l’âme qui reçoit vocation» (18).« Le bonheur est fini pour moi », gémit le pauvre terrestre.Et Violaine réplique doucement: « Il est fini, qu’est-ce que ça fait ?On ne t’a point promis le bonheur, travaille, c’est tout ce qu’on te demande .» (19).Ce trait de souffrance désormais planté dans son cœur jusqu’à la mort, le travail de Jacques va prendre, en effet, un tout autre sens.La terre ne va plus être pour lui une fin en soi et une enceinte fermée, mais un domaine provisoire où sa tâche n’a de sens que parce qu’elle le mène 222 LA NOUVELLE RELÈVE dans l’humilité vers la grande porte de l’autre côté de quoi l’attend la réalisation de l’amour : « le bonheur n’est point pour moi (s’exclame-t-il) mais le désir ! » (20).Tout désir, en effet, est un appel de Celui qui est et que rien ne peut remplacer.On le voit surtout dans le Soulier de Satin, où c’est par le désir que tous les êtres reçoivent vocation.L’insatisfaction essentielle et irrémédiable que tout homme trouve en toute chose créée est le signe que lui donne Dieu pour l’appeler à Lui.D’où le rôle que joue souvent dans le théâtre de Claudel la femme pour l’homme, et l’homme pour la femme.Comme son amour pour Jacques Hury donne à Violaine le goût d’une joie qui ne cesse jamais, et que la voie lui est ainsi tracée vers Dieu, de même dans le Soulier de Satin l’amour de Prouhèze pour Rodrigue n’est qu’un appât au moyen duquel Dieu l’attire à lui comme un grand poisson.Comme la mort de Violaine tourne enfin le terrestre Jacques vers les choses du ciel, de même la séparation de Prouhèze est pour Rodrigue la découverte de la solitude radicale de l’homme et la révélation de l’absence divine: c’est par l’amour humain qu’il gravit les premières marches du calvaire qui le conduit à la Vraie Croix.Pour Rodrigue, l’ange du Seigneur, c’est Prouhèze, et pour Prouhèze, c’est Rodrigue.Dieu peut donner aux désirs humains mission de signifier Sa volonté.Mais cela ne veut pas dire que le sens de nos désirs nous indique la voie.C’est au contraire parce que le monde manifeste mais ne contient ¦ LE DRAME DE LA VOCATION 223 pas Dieu, que le désir de la joie nous mène de la possession des choses au dépouillement, et de l’illusion à l’ineffable Vérité.Il nous faut lutter contre l’attrait de ce qui nous détourne, et contre le dégoût de ce qui nous sauve.Si les événements, comme l’exprimait Pascal21 sont des maîtres que Dieu nous donne de sa main, ce sont parfois des maîtres si cruels que nous n’arrivons pas à les recevoir comme des anges du Seigneur.Ainsi de Sygne de Coufontaine, à qui rien de plus odieux ne pouvait être demandé que d’épouser le meurtrier de sa famille, Turelure, fils de sorcier, parvenu, maître-chanteur, par lui-même immonde, et, en outre, symbole de tout ce que Sygne abhorre dans les temps nouveaux.Les événements la mettent pourtant devant ce dilemme : ou accepter la demande de Turelure, ou livrer le Père des fidèles, le Pape qui est caché dans sa demeure.Faillira-t-elle à sa tâche de sacrifice ?Elle est libre, et la justice même de Dieu ne lui commande point ce don suprême, que seul Son amour propose.Mais puisque les événements ne donnent pas à la conscience de Sygne assez de lumière, Dieu lui envoie Sa parole même par la bouche du curé Badilon.Parmi tous les êtres humains qui tiennent un rôle dans la révélation de la vocation, il n’en est pas, à travers l’œuvre de Claudel, qui ait une tâche plus semblable à celle de l’ange Gabriel que le curé Badilon, ce prêtre qui parle « sur l’ordre de Dieu, son maître, dans l’épouvante de son cœur »22.Heureuse Sygne, qui connaît maintenant les in- 224 LA NOUVELLE RELÈVE tentions de Dieu sur elle ! Et malheureuse Sygne, en même temps, qui n’a plus le refuge de l’ignorance pour échapper au cruel sacrifice, et dont le cœur a été saisi par les mains mêmes de Dieu, les mains jalouses de l’Amour.(à suivre) 1— Soulier, II, 3, 96, 97.2— Toi qui es-tu, 61.3— Cinq g.o., 147.4— Cinq g.o., 99 6—Cinq g.o., 53 6— Soulier, I, 1, 48, 49.7— Soulier, II, 3, 124.8— Cinq g.o., 97.9— Messe là-bas, 100.10—Evangile selon.St-Luc 1, 26, 38.3 Paul André Lesort 11— Toi qui es-tu, 83.12— Annonce, I, 48.13— Toi qui es-tu, 49, 50.15— Toi qui es-tu, 94.16— Annonce, I, 45, 46.17— Annonce, IV, 163.18— Annonce, 170.19— Annonce, 175, 235.20— Annonce ?21— Pensées. LE RETOUR DE GENEVIEVE Au magasin de Gédéon, on se pressa autour de Jérôme.Il était appuyé sur le comptoir, et il avait une espèce de sourire triste sur le visage, et il tenait contre sa grosse chemise brune la lettre qui lui était venue.— Dis, murmura-t-il à Gédéon, dis que je suis heureux, alors je le serai complètement, puisque on s’apercevra que je le suis, et ce ne sera pas seulement en dedans, ce bonheur-là, alors je serai certain que je suis heureux.Dis-le, toi Gédéon ! Et Gédéon tira sa pipe, et il la posa sur le comptoir, et il regarda Jérôme sous le nez.— Tiens, mais c’est donc vrai que tu es heureux, tu souris, et voilà bien des mois que je ne t’ai pas vu sourire.Donc tu es heureux.Et Jérôme déclara d’une voix tremblante: — Donc je suis heureux, Gédéon.Et je le suis parce que je tiens ici, contre moi et mon cœur, la lettre de la Geneviève.Alors on cria et on fit oh !.Oh !.oh !.oh !.et Ah ! Et on forma une masse compacte autour de Jérôme, et quelqu’un dit: — Alors lis-la, cette lettre.Un autre demanda: — Elle est comme ça cachetée, comment donc que tu sais si c’est de la Geneviève, la lettre ?Et Jérôme, les yeux vagues, dit à personne et à tout le monde, en répondant à celui qui avait demandé : 226 LA NOUVELLE RELÈVE — Qui donc m’écrirait, sinon la Geneviève ?Gédéon prit la lettre des mains de Jérôme.— Moi, je vais l’ouvrir, car toi, Jérôme, tu la tiendrais là tout le jour, sans même savoir ce qu’elle te dit, ta femme.Il fit sauter la langue cachetée, et tira la feuille simple et il lut pour que tous entendent, même Jérôme qui est là et vacille comme un qui a trop bu de vin.« Je mets, mon Jérôme, la main à la plume pour te dire que tout va bien, et j’ai un petit.Je l’ai fait baptiser Antoine, alors que c’est ton autre nom que tu portes à part de Jérôme.Et je voudrais bien retourner avec toi, alors demande à ta mère si je le puis, et j’amènerais le petit qui est bien beau et si tu as deux écus envoie-les pour que je puisse venir.Ta femme qui t’aime toujours, Geneviève.» On entendit les mots de la fin, et on ne dit rien, et Gédéon replia la lettre d’un geste lent, et il la mit dans l’enveloppe, puis il mit l’enveloppe dans la poche de la chemise de Jérôme, et personne ne parla plus.Puis Jérôme dit d’une voix qui allait se briser à chaque son de chaque mot: — Elle a un petit.Elle a un petit.Puis il ajouta: — Alors c’est mon fils.Et il se ferma les yeux.— Tiens, moi je suis donc heureux, car j’ai un fils, allez ! LE DÉPART DE GENEVIÈVE 227 Et on se demanda autour de lui quoi dire, puisque Geneviève est partie depuis deux ans, et on sait ce qu’elle y faisait à la ville.— Voyez-vous ça, cria Jérôme, j’ai un petit, moi ! Mais alors dansez, criez, chantez, donnez-moi la main ! J’ai mon fils qui va venir ! On fit ce qu’il voulait, mais avec de la gêne, et comme du malaise.Et Gédéon dit: — Va, Jérôme, va dire à Dorilda ta mère que Geneviève viendra, car c’est bien ça que tu veux, qu’elle vienne ici, et revienne avec toi ?Jérôme fit oui de la tête.— C’est ce que je veux.Qu’elle vienne avec le petit, et qu’elle couche dans le grand lit de la chambre en bas, et que je lui dise, chaque matin, combien elle est belle, et comme le petit est beau.Gédéon prit Jérôme par le bras, et il fit des signes aux autres qui comprirent et s’écartèrent, et Gédéon parla à Jérôme, à voix basse.— Vois Jérôme que cette lettre c’est probable un grand bonheur pour toi qui vois l’écriture de ta Geneviève, et c’est bien un peu d’elle-même qu’elle y met, dans cette écriture et ces mots.Mais c’est ton bonheur de la minute même, et tant tu as l’idée de lui envoyer les deux écus, il faudrait bien que tu parles, avant, à Dorilda ta mère.Jérôme le regarda et parut subitement comprendre que c’était là le mur à franchir, la côte abrupte que l’on grimpe à quatre pattes en gémissant d’effort.— Oui, c’est vrai, il y a Dorilda ma mère. 228 LA NOUVELLE RELÈVE Il regarda le parquet.— Il y a aussi, dit Gédéon, que le petit de ta Geneviève, ce n’est pas- Jérôme frappa sur le comptoir.— Qui a parlé du petit ?Qui peut dire sur le petit, si moi je le veux bien ce petit ?Gédéon haussa les épaules.— C’est bien comme tu voudras, murmura-t-il, c’est donc bien comme tu voudras.Si tu le prends le petit, tu le prends, et voilà tout.Jérôme eut un éclair dans l’œil.— Je le prends, d’où qu’il vienne.S’il est à Geneviève, il est aussi à moi, puisque Geneviève c’est moi, c’est autant que le bras que je te montre, et le visage que tu me vois ici.Alors il ne faudrait plus jamais en reparler de ce petit, autrement que pour le trouver beau, et de bonne allure, et de beau pas solide sur la route.Dis au village ce que je te dis là.— Je le dirai, répondit Gédéon.Et il ajouta: — Et que lui diras-tu, à ta mère, pour qu’elle consente ?Il faudra que tu dises en parlant haut et fort, et que tu sois Magloire le maquignon qui dresse ses bêtes en leur criant sa grande volonté ! Jérôme réfléchit un instant.Puis il dit: — Aujourd’hui, Gédéon, c’est le Vendredi Saint, et c’est le jour de pardon.Il y aurait que la mère pardonnerait à cause que c’est aujourd’hui ce jour-là ?Gédéon hocha la tête. LE DÉPART DE GENEVIÈVE 229 — Il faudrait que tu lui demandes, alors ! Et Jérôme se tordit les mains ensemble, et ensuite il les posa sur le comptoir, et il se redressa les épaules.Entre ses dents, il murmura: — Je lui demanderai.Si elle ne veut pas, Geneviève viendra quand même.Jérôme parcourut vite la route vers la maison.Il marcha sur le sol dur et ne vit point que le jour était rempli de printemps.Il fendit les brises tièdes et ne les sentit pas.Il repoussa les rayons solides du soleil déjà chaud, sans les voir.Et quand il fut devant la maison, il s'arrêta un instant avant d’entrer, ramassant du courage et des mots.Dans le grand orme, un oiseau faisait son chant inouï.Jérôme entra dans la longue cuisine basse et sombre.Il n’y avait que grand comme ça de soleil dans la cuisine.Une fenêtre jetait sur le parquet un carré doré.Mais l’on savait que ce carré doré était chaud.En y posant les mains à plat, comme ça, on sentirait la chaleur et le doux du bois cuit par le soleil de printemps.La vieille Dorilda était à l’autre bout, regardant mijoter la soupe dans la marmite pendue au crochet de l’âtre.Elle se retourna quand entra Jérôme, et n’eut pas un mot. 230 LA NOUVELLE RELÈVE Seulement, elle le regarda, et elle regarda l’enveloppe blanche qui était dans la poche de la chemise, et se plissa les yeux.Jérôme se laissa tomber sur le banc de bois grossier.Et il appela sa mère : — Venez que je vous parle, ici dans la lumière du jour.Dorilda vint en s’essuyant les mains sur le tablier noir lui couvrant le corps.— Oui ?— Je voudrais vous parler, dit Jérôme.— Parle ! Il mit sur la table la lettre de Geneviève.— Voilà que j’ai reçu une lettre de la Geneviève, dit-il.Dorilda continua de s’essuyer les mains, mais le geste était machinal et elle avait depuis longtemps les mains sèches et propres.— Et qu’est-ce qu’elle dit ?Jérôme enleva son chapeau, et le déposa d’un geste précis, droit à côté de la lettre.Alors, sur la table, il y avait la lettre, qui est le papier venant de la femme, et l’écriture faite par les doigts de la femme.Et à côté, il y avait le chapeau, qui est sur la tête de l’homme tous les jours, et depuis le matin levé jusqu’au noir de la nuit, et c’était bien là qu’était la signification, et Dorilda le vit, alors elle eut une grimace.— Un jour, Jérôme, dit-elle, j’ai chassé de ma maison.Puis elle appuya: LE DÉPART DE GENEVIÈVE 231 —.de MA MAISON, Jérôme, j’ai chassé la Geneviève ta femme, parce qu’elle fautait avec le tanneur du village.Il cria: — Mais moi je sais qu’elle ne fautait pas ! — Elle aurait fauté, dit la vieille avec ses tons de rage froide et de haine pour toujours.Alors je l’ai chassée.Elle est allée à la ville, et elle y a mal vécu.— Elle avait faim, dit Jérôme.— Elle y a mal vécu.Aujourd’hui, tu viens encore me parler d’elle.Tu veux qu’elle revienne ?— Oui.— Pourquoi, demanda Dorilda de sa voix sèche et criarde, pourquoi veux-tu qu’elle revienne ?Pour fauter et te faire pleurer ! C’est ce que tu veux ?Jérôme dit d’une voix sourde.Pendant de longs instants, Dorilda ne dit rien.Elle ne dit rien, mais elle regarda Jérôme.—Tiens, dit-elle, tiens, et ce petit, tu le voudrais ici ?— Oui, dit Jérôme, je le voudrais ici pour jouer sur la terre battue devant la maison, et venir avec moi aux champs entasser le foin en meules blondes.— Tu sais de qui il est, ce petit ?demanda la vieille.— Non.— Et tu le veux ? 232 LA NOUVELLE RELÈVE Jérôme regarda sa mère, et il plaça ses mots l’un après l’autre, comme le maçon place ses pierres, et les mots résonnèrent dans la cuisine aux poutres noircies par la suie de l’âtre.— Mère, ce petit, que m’importe d’où il vient, puisqu’il est à Geneviève.Geneviève est mon sang et ma joie, alors son petit, c’est aussi le mien.Je le veux, le petit, comme je veux la Geneviève.Et avant que sa mère ne puisse répondre, il ajouta : — Aujourd’hui, c’est le Vendredi Saint.C’est grand jour dans les fêtes de l’Église, et c’est surtout le jour de pardonner.Je voudrais que vous pardonniez, à cause que c’est le jour pour ces choses.Ramenons la Geneviève ici, car si elle a péché, c’est à cause de nous.Nous allons lui pardonner, et elle reprendra sa chambre et son lit, et les meubles qui sont à elle.Le petit aura le petit lit que je lui ferai, avec mon marteau, et le frêne blanc qui sèche dans la remise.La vieille cria: — Lui pardonner, à cette femme qui te fait souffrir ?Lui pardonner pour qu’elle recommence ?Mais Jérôme cria aussi: — C’est donc la femme que j’aime, moi, cette Geneviève.Et si je la veux ici, ce serait malgré vous, mais ce serait ainsi, et qui m’en empêcherait ?Dorilda eut une rage soudaine qui lui fit cracher les mots comme le serpent crache son venin : LE DÉPART DE GENEVIÈVE 233 — Tiens, et si je te défendais de la revoir, de la ramener ici, si je ne voulais pas de ce petit qui n’est pas à toi ?Jérôme se leva, soudain calme: — Alors, je partirais.— Tu partirais, hurla la vieille, tu partirais ?Et si je te le défends de partir ?Mais il se répète: — Je partirais.Dorilda gémit, le visage tordu : — Ce bien que tu fais fructifier, il sera pour toi.Je te le donnerai ce bien.Si tu pars.— Si je pars, dit Jérôme, je perdrai le bien, et les sueurs que j’y ai versées, alors ce sera ainsi.Mais je partirai quand même et j’irai à la ville.On demande là-bas des gens à bras solides, et mes bras sont solides.J’irai et je gagnerai mon pain.mon pain et celui de Geneviève et du petit.Puis il répéta pour qu’elle comprît: — Le pain de Geneviève et du petit.tout autant que le mien.Dorilda se jeta la tête entre les bras, et elle sanglota.Puis soudain, elle se redressa, et elle dit à Jérôme : — Va chercher ta Geneviève ! Il ne voulait pas le croire.Il la regardait et il ne voulait pas le croire.Il se leva et s’appuya contre la table, et il eut des chaleurs. 234 LA NOUVELLE RELÈVE Et la vieille cria de nouveau, en montrant la porte : — Va donc, puisque c’est le Vendredi Saint, va la chercher, elle et son petit ! Jérôme lui demanda: — Vous lui pardonnez, mère ?Mais Dorilda marcha vers l’âtre, et elle ne parla pas.Elle ne parla plus, même durant toutes les minutes que Jérôme passa debout, à la regarder sans vouloir comprendre.Puis il sut que c’était ainsi, qu’elle avait bien dit ça, et il se cala le chapeau sur la tête, et il courut dehors, comme un fou, et en butant partout, et en riant, et en pleurant, et en disant comme ça.— Geneviève, je viens pour te ramener, je viens Geneviève.Ce qui était triste de voir tant de joie, alors on songeait à ce que les jours avaient été quand cette joie n’y était pas.Dehors, Jérôme courut à l’étable, et il prit la belle voiture des dimanches d’été, et il y attela la jument noire au poil luisant, et maintes fois il dut reprendre ici un accrochage mal fait et replacer un trait mis avec trop de hâte et une agrafe qui n’est pas à sa place, tant il est nerveux et de mains tremblantes.Puis, quand la jument est attelée, il saute dans la voiture, et il fouette la bête, et il crie des mots sans suite, mais pour lui qui ne sait pas chanter, LE DÉPART DE GENEVIÈVE 235 c’est là une chanson, même si cela ressemble à seulement des mots.Et au grand galop il prend à l’opposé du village, vers la ville à six lieues et il fouette la jument pour qu’elle galope, et ils vont, cheval, voiture et homme heureux, comme le vent sur la route déjà poussiéreuse sous le soleil asséchant.Et à la ville, il va droit où on lui a déjà dit que logeait la Geneviève et il n’attacha même pas la jument, et il grimpe les escaliers, et sans frapper il entre dans cette chambre sous le toit, pour voir la Geneviève qui est assise et attend.Le cri est grand et long, et les bras serrent comme des étaux.— Jérôme ! crie Geneviève.— Geneviève ! crie Jérôme.Voyez ça qu’ils se sont retrouvés, l’homme qui aime bien cette femme, et cette femme qui aime l’homme, même si elle a péché quand elle avait faim, et froid, et rien ne saurait plus être entre eux.— Ta mère, demande Geneviève.Que dit ta mère ?Mais il ne la laissa pas parler.— Elle ne dit rien ma mère.Je suis venu te quérir ici pour te ramener.Mets tes hardes dans un baluchon.La voiture est en bas.Et il prend entre ses bras le petit, et ils vont, lui et elle et l’enfant, et ils descendent les longs escaliers, puis dans la voiture ils prennent le chemin de la maison, la vraie, avec Jérôme qui rit 236 LA NOUVELLE RELÈVE comme un enfant le dimanche, et qui ne cesse de rire, et de parler sans suite et de donner des nouvelles : — La vache brune a un veau.Tu sais qu’Élise est mariée.La jument rouge est vendue, et j’ai un cheval bai qui vient demain pour la remplacer.J’ai un clos en seigle, cette année.La table de ta cuisine est peinturée à neuf de la semaine dernière.J’ai fait ça, sans trop savoir pourquoi, mais en pensant à toi.Et toujours il a le petit entre ses bras, et il le serre.Il ne sait pas quoi dire au petit, mais il le serre et le tient droit sur son cœur, alors ça lui suffit.Puis Geneviève qui sourit de tant de bonheur et qui pleure à travers le sourire, et le beau soleil du beau jour de printemps les inonde.Dieu qu’il est beau l’homme heureux, et qu’elle est belle la femme heureuse ! Et ainsi roule, et ainsi va, pour arriver à la maison basse sous les grands ormes.Geneviève regarde le toit, et les murs; elle regarde le gazon qui va verdir et la clôture que Jérôme a chaulée, puis elle se tourne vers son mari.— C’est ici chez moi, donc, Jérôme, et pour le petit, c’est aussi chez lui.Puis ils descendent de la voiture, et ils vont vers la porte de chêne à panneaux.Avant d’ouvrir, Geneviève se retourne, et dit: — Ta mère, Jérôme. LE DÉPART DE GENEVIÈVE 237 Mais il a le petit dans ses bras, et il la pousse vers la porte, et il ne dit rien.— Ta mère ?répète Geneviève.— Entre, dit Jérôme, entre.Elle t’attend.Alors, ils entrent tous les trois.La femme d’abord, qui entre et se range là, à côté de la porte, et face à la cuisine.L’homme ensuite, le petit toujours dans ses bras, et il reste debout dans l’embrasure.Dorilda est devant l’âtre.Jérôme murmure : — Mère.nous voici.Et la vieille se retourne.Lentement, tout le corps à la fois, les yeux fixes, et elle regarde Geneviève.Elle n’a pas un mot.Elle ne dit pas « Te voici, bien le bonjour, entre donc, ma fille ! » Elle ne dit pas : « Je vous attendais ! » Elle se retourne et regarde.Alors Jérôme met le petit par terre, et il lui appuie les mains dans le dos, et lui dit: — Va, petit, va voir ta grand'mère.Et le petit va de ses pas simples, en titubant un peu, avec son beau sourire, et ses yeux noirs profonds, et ses blonds cheveux bouclés.Et il dit l’un des trois mots qu’il sait.Car Geneviève lui a montré à dire Maman, comme c’est juste et normal.Elle lui a enseigné à dire Papa.et elle a aussi enseigné l’autre mot, celui qu’il dit de sa petite voix qui est un chant d’oiseau dans la cuisine sombre et revêche. 238 LA NOUVELLE RELÈVE Il marche vers Dorilda et il dit : — Grand’maman.Il marche et il est grand, et solide sur ses jambes musclées, et il dit ce mot.Alors Dorilda s’affaisse soudain, par terre, de tout son poids, et elle crie: — Petit ! Viens petit ! Viens ! Elle le prend entre ses bras, et elle crie et elle gémit, puis elle pleure.Et quand elle lève le regard sur Jérôme, elle lui hurle: — Mais il est à toi, Jérôme ! Tu vois donc qu’il est à toi, puisqu’il a l’âge de l’être.C’est ton petit, et le mien,.c’est notre petit.Alors Dorilda se relève, et elle a le petit par la main, et elle va vers Geneviève, et elle demande: — Comment se nomme-t-il, ce fils de Jérôme et de vous.?Et Geneviève se cherche de la voix pour répondre sans pleurer de la grande joie: — Je l’ai fait baptiser Antoine.— Comme Jérôme aussi se nomme Antoine.dit la vieille.Dorilda se penche et elle a des gestes comme elle n’en a pas eus de longtemps, des caresses et des sons dans la voix qui sont devenus beaux et doux, et elle murmure le nom.— Antoine.Jérôme n’a rien dit, mais lui aussi, il pleure, et soudain il prend Geneviève par le bras, et il la LE DÉPART DE GENEVIÈVE 239 mène vers la porte qui sépare les deux pièces d’avant.— Viens, dit-il, voilà que nous allons chez-nous.Mais Dorilda est devant la porte.— Non, dit-elle, et sa voix est belle, non, les deux pièces et les autres de la maison, toute la maison, les murs et le toit, et la terre qui est dessous, devant, autour, tout cela est chez vous.Autant chez-vous que seulement les deux pièces qui sont devant.Geneviève ne sait plus quoi dire, et Jérôme non plus.Alors Dorilda prend le petit contre sa jupe, et elle se le tient devant les jambes, en lui enserrant les épaules de ses vieilles mains plissées.— Voilà que le petit, il lui faut place pour courir et jouer, et place pour vivre.Alors, ce sera toute la maison.Et elle se tourne vers Geneviève.Elle n’a que trois mots: — Pour vous aussi.Puis elle se penche, prend le petit à pleine brassée de ses bras, et elle le mène devant l’âtre.— Viens, je vais te montrer une chanson que tu pourras chanter à Pâques.viens, petit- Yves Thériault L’AVENTURE CHRÉTIENNE OU L’ÉPÉE À DEUX TRANCHANTS Notre Dieu est un Dieu audacieux; il est amour mais on ne peut pas dire qu’il est prudent.L’homme est le fruit de cet amour audacieux; certes la condition humaine n’est pas une condition de tout repos; ceux qui vivent près des frontières sont exposés aux coups; toutes les disputes se règlent sur leurs terres.Le christianisme a rendu notre condition encore plus périlleuse.Il est plus difficile d’être chrétien que d’être homme; le chrétien peut monter plus haut et tomber plus bas.La corruption des chrétiens est pire que celle des autres hommes (voir l’histoire) : corruptio optimi pessima.L’Evangile nous fait entrevoir la paisible témérité du Christ quand il nous annonce que la condition de l’homme dont la maison a été nettoyée et ornée risque de devenir pire que sa condition première.Le respect chrétien de la vie humaine nous défend de considérer l’homme comme une chair à canon, comme un outil de production, mais il nous défend aussi des pusillanimités de grand’maman-gâteau; l’homme ne doit pas être placé dans une niche; la vie et la félicité humaine peuvent être risquées dans les entreprises héroïques et maga-nimes.Confucius disait que le fils aimant ne longe pas les précipices et ne fait pas d’alpinisme de L’AVENTURE CHRÉTIENNE 241 crainte d’inquiéter ses parents.Nous savons que le Père sourit aux audacieux.Mais cet équilibre chrétien est facilement brisé et selon la pente de nos tempéraments nous glissons dans un dédain implacable de la vie, des douceurs de la vie humaine ou nous calfeutrons l’humanité dans du coton.Le Christ est à la fois mère-poule et aigle.C’est trop pour nous.Nous devenons à la fois doux et rudes, d’où notre civilisation de cliniques, de morphine et d’aspirine et notre civilisation de fer et de sang.Les Chinois ont moins de tendresse et moins d’audace.* * * La plupart des anciennes civilisations avaient le regard tourné en arrière ; l’âge d’or de l’humanité et de la cité était au commencement.Depuis lors, l’humanité s’est détériorer; le retour ou la fidélité au passé, un désir de primitivisme, un certain conservatisme qui plongeaient leurs racines dans une théologie plus ou moins consciente (et n’oublions pas que les influences anonymes sont les plus puissantes), assurait la stabilité de la cité.Le « venin chrétien », comme dirait Maurras, a bouleversé de fond en comble cette attitude.Le christianisme place l’âge d’or de l’humanité en avant.Le paradis terrestre ne laisse aucune nostalgie à ceux qui ont entendu l’audacieux cri de la liturgie « Felix culpa ».Sans doute parmi beaucoup de chrétiens orthodoxes ou hétérodoxes 242 LA NOUVELLE RELÈVE (surtout les hétérodoxes, Rousseau et son bon sauvage, les protestants et leur hantise de christianisme primitif) trouve-t-on un effort plus ou moins suivi de tourner de nouveau les regards vers le passé.Mais toute la poussée chrétienne s’exerce dans le sens opposé.Toute notre civilisation est devenue un immense pèlerinage vers l’avenir ; notre équilibre statique ou rétrograde a été brisé ; il n’est plus assuré que par notre marche en avant.Nous sommes comme un avion qui ne reste en l’air qu’en avançant.Nous arrêter c’est la catastrophe.Quand l’esprit chrétien perd de son emprise, notre marche en avant, notre effort normal, hardi, calme parce que fort, assuré de lui-même, devient spasmodique et violent; la marche assurée dans la lumière de la Providence est devenue comme un défi lancé dans la nuit.Le pèlerin devient le révolutionnaire; après des soubresauts spasmodiques notre civilisation si elle parvient à oublier le christianisme repliera ses voiles ; nous nous caserons, nous nous casernerons.* * * « Soyez parfaits comme votre Père célestre est parfait » ; «Memento homo quia pulvis es et in pulvere reverteris » ; « Je te rends grâce, Mon Dieu, de m’avoir fait créature si admirable » ; « Quelle est cette quintessence de la Poussière » ; « Le Christ est devenu homme pour faire de L’AVENTURE CHRÉTIENNE 248 l’homme un Dieu ».Nous avons ainsi appris à assumer la misère et la faiblesse mais aussi combien de grandeur.Malgré le poids terrible de la matière un splendide optimisme agite notre humanité.La perfection n’est pas un rêve, une utopie, ou un souhait, elle est la maturation de forces vitales placées en nous; la perfection n’est pas un devis; l’imperfection est un avortement.Une inquiétude irrésistible souffle dans nos cœurs et nos civilisations; le rêveur éveillé qui se croit un artiste trouve son rêve trop grand pour l’exprimer dans le marbre ; « le marbre est trop dur et l’argile est trop molle et collante; mais l’artiste sait transformer une pierre rugueuse en quelque chose d’aussi doux qu’un sein de femme ».Le chrétien n’est pas déconcerté par la mollesse ou la dureté des choses; il n’est pas arrêté par leurs lois propres; il sait qu’il peut imposer à la vie politique ou économique les lois de l’amour.Si un chrétien tombe dans un travers c’est dans un certain volontarisme; dans leurs théories sociales et économiques saint Thomas et les scholastiques ont peut-être un peu trop négligé la causalité matérielle.Mais il n’est guère aisé de garder une lucide conscience «de la grandeur et de la misère humaine»; les deux extrêmes se sont séparés.Aujourd’hui l’homme se croit repris dans le remous des forces cosmiques, historiques ou simplement économiques; un terrible défaitisme moral nous entraîne dans toutes sortes de positions conservatrices. 244 LA NOUVELLE RELÈVE Ceux chez qui le venin perfectionniste est resté comme une attitude sont furieux, affolés et offusqués par les faiblesses et les timidités humaines ; les révolutionnaires les plus idéalistes deviennent les plus sanguinaires; l’homme a perdu patience à cause de sa pesanteur et « malheur à celui qui perd patience ».Et l’idéal de perfection d’amour et d’unité s’est lui aussi détérioré; il n’y a plus que deux camps, celui de la caserne et celui de l’usine taylorisée.L’arrogance et le désespoir ont pris la place de l’humilité et de la magnanimité; la pusillanimité et la brutalité, la place de la patience et de la force.L’homme se croit obligé soit de devenir un cactus qui n’ose changer le désert et ne survit qu’en rendant ses feuilles épaisses et dures et un Michel-Ange-fuhrer qui malmène et tyrannise le marbre inerte.Non ! je ne veux être ni le cactus résigné ni le titan.* * * Dans la civilisation gréco-romaine il n’y avait place que pour l’esthète, l’intellectuel et le militaire.L’ombre esclavagiste enlevait toute dignité et toute grandeur au travail manuel.Le christianisme nous a apporté toute une théologie et une mystique du travail.Le travail humain n’est pas seulement une punition et une humiliation; c’est l’activité humaine qui collabore avec l’activité créatrice de Dieu.Le travail humain prolonge l’activité créatrice de Dieu et participe à sa noblesse.Paysans, artisans et artistes huma- —- L’AVENTURE CHRÉTIENNE 245 g nisent les choses et les rendent meilleures.Ce n’est pas un philosophe, ce n’est pas un roi, ce n’est pas un poète ou un général qui est devenu le chef de l’humanité, mais un charpentier.Il a fallu du temps pour qu’une telle transformation de valeurs pénètre la conscience de l’humanité.Mais dira-t-on dans le christianisme historique les serfs et le tiers état occupaient le bas de l’échelle ; la scène était occupée par les chevaliers et les rois.Sans doute, mais l’Eucharistie elle-même n’a-t-elle pas été laissée pendant des siècles dans un coin de nos églises avant de prendre la place centrale.Toute notre civilisation mécanique et matérialiste n’aurait pu, je crois, voir le jour si le christianisme n’avait déblayé le terrain.Cette civilisation est une hérésie chrétienne.Le travail chrétien a une fonction médiatrice et messianique; il établit une communion entre les hommes et la nature et entre les hommes.Je ne vois pas comment la conception messianique du prolétariat aurait pu être formulée dans une civilisation esclavagiste gréco-romaine ou une civilisation asiatique et ou africaine.* * * Quand les dieux étaient diffus et mélangés avec la terre; quand ils se nichaient dans chaque arbre, chaque pierre et chaque nuage, toute investigation de la nature pouvait sembler une impiété et une curiosité sacrilège.Qui oserait mettre son nez dans les mystères des dieux ?Le judéo- 246 LA NOUVELLE RELÈVE christianisme a en quelque sorte ratissé le monde ; il en a éliminé tous ces débris de dieux.La terre n’était plus hantée.La Terre est devenue peu à peu dans la sensibilité chrétienne « notre sœur eau, notre frère « soleil ».La nature immense et effroyable est devenue une créature paisible mise à notre disposition; une petite sœur avec laquelle il nous est permis de jouer, à qui on peut tirer les cheveux.Je crois que ce nettoyage par le transcendantalisme était absolument nécessaire pour ouvrir les portes à l’investigation scientifique des lois de la nature et de la nature des choses.Pour le païen le monde était soit une espèce de mascarade divine, soit une illusion, soit le produit arbitraire de l’absurde; dans tous ces cas à quoi bon analyser ; quel homme normal perdra son temps à jouer à cache-cache avec Vénus ou ira s’écraser le nez contre un mur opaque.Sans doute, encore une fois, il a fallu beaucoup de temps pour exorciser la terreur de la nature; il nous a fallu du temps pour comprendre que seul l’homme est grand.Même un grand chrétien comme Pascal a pu écrire : « les espaces infinis m’effrayent ».Mais peu à peu nous avons appris à voir le monde tel qu’il est, calme, tranquille, un peu turbulent, mais bien brave et notre intelligence comme un bon cheval est partie au galop : chevauchée de la science à travers les macroscomes et les micros-cornes.Mais quand l’esprit chrétien a faibli, la science qui veut comprendre et connaître est devenue une L’AVENTURE CHRÉTIENNE 247 science arrogante et dominatrice; l’ingénieur a remplacé le savant.Après la terreur, la tendresse et maintenant la brutale domination et l’exploitation.La terre n’est plus divine, elle n’est plus sacrée, elle s’étale sous nos pieds éventrée, monopolisée, épuisée, violée.Cette corruption chrétienne fait presque regretter la piété païenne.On se demande aux Etats-Unis si le pays ne se repentira pas de n’avoir jamais été païen.Le nettoyage par la transcendance est devenu un nettoyage par le vide.Dieu étant tout ratissé dans un coin, nous foulons au pied le monde.Mais la grandeur de la nature prend sa revanche sur nos Pro-méthée blancs-becs; nous nous rapetissons humblement dans notre science subjectiviste et l’inconnaissable et l’électrique nous enserrent, nous assiègent nous étouffent et nous dissolvent.Et les pauvres petits neurotiques qui survivent se remettent à la remorque de cosmologies et astrologies rafficelées.* * * Les ingrédients de toute vie sociale sont nécessairement une certaine solidarité sociale, une certaine vigueur personnelle, une organisation familiale, le respect des lois.Ici comme partout ailleurs l’influence chrétienne s’est faite sentir, brisant, consolidant, donnant une dangereuse profondeur, largeur et hauteur à tous ces éléments ; les différents composants se sont développés selon des rythmes différents et ils ne s’ajustent plus l’un dans l’autre.¦ 248 LA NOUVELLE RELÈVE Par tout son dogme et toute sa morale le christianisme développe et consolide le sens de la communauté humaine.Le christianisme est social non seulement dans ses applications pratiques mais au cœur même de sa dogmatique.Mais si les dogmes de la paternité de Dieu, de la filiation adamique, de notre incorporation au Christ, si la morale chrétienne toute tissée de charité consolident la vie du groupe, tous ces dogmes et toutes les conséquences morales qui en dérivent dilatent ce groupe; la politique chrétienne devrait être une politique d’intégration, d’articulation; la politique des peuples chrétiens est restée une politique de développement et d’aventure ; à un groupe clos une politique ouverte à un groupe ouvert une politique close; nous n’avons pas compris cette espèce de renversement et les cités terrestres sont bouleversées par une nostalgie terrible de collectivité internationale; les impérialismes modernes ne sont plus seulement de vastes entreprises de cambriolage mais une parodie sacrilège d’un rêve d’unité, qui remplace l’unité par la conformité standardisée.Au sein même des collectivités plus petites le christianisme a laissé une dangereuse nostalgie d’intimité et de grandeur qui nous déloge des ajustements pratiques et politiques de surface.Le nazisme, le mythe du ivhite man’s burden, les vocations nationales ne sont pas seulement des rationalisations autour des intérêts, ce sont des idéologies de remplacement pour combler vaille que vaille le vide laissé au cœur par le souvenir L’AVENTURE CHRÉTIENNE 249 du corps mystique ; ici encore nous avons des contrefaçons sacrilèges enfantines et brutales du corps mystique.Ce ne sont pas seulement les polices secrètes, les machines de propagande et d’oppression qui rendent les Etats totalitaires modernes pires que les Etats totalitaires païens, c’est la nouvelle tentation des fuehrers de prendre la place du Christ, d’accaparer pour eux ce monde merveilleux et secret de la vie intérieure, ignoré des césars païens.L’autorité dans la vie familiale et sociale n’est pas pour le chrétien un simple expédient ou un état de fait, ou une position qui revient de droit au meilleur, au plus fort ou au plus intelligent.Ni l’âge, ni la richesse, ni l’habileté, ni la force ne donnent un droit de commander.Tout chrétien est familier, ou devrait l’être, avec cette simple et tranquille affirmation de Léon XIII : « Il n’est pas un homme qui ait en soi ou de soi ce qu’il faut pour enchaîner par un lien de conscience le libre vouloir de ses semblables ».Oui ! l’homme est tellement grand que nul homme ne peut lui parler en maître.Obéir à un homme en tant qu’homme c’est s’avilir et se dégrader.Dieu seul nous commande et l’autorité humaine n’ept qu’une délégation de Dieu et elle n'est pas délégation en blanc.L’autorité pour le chrétien est tout à la fois divinement renforcée et très fermement délimitée.Celui qui exerce le pouvoir n’est pas un supérieur mais un serviteur; l’autorité n’est pas une récompense ou un privilège mais un service et une fonction.y 250 LA NOUVELLE RELÈVE Je ne prétends pas que cette conception complexe ait jamais complètement fait tache d’huile et pénétré toute notre sensibilité, nos attitudes et nos réactions psychologiques et morales en présence du chef, mais les vérités chrétiennes sont tenaces.Quand l’équilibre chrétien de vérités opposées, quand la tension chrétienne a faibli, notre humanité s’est mise à osciller entre des extrêmes également dangereux.Avec Luther une capitulation abjecte à l’autorité et avec certaines formes de christianisme sectaire, vers l’anarchie.On pourrait facilement déceler une influence semblable dans l’attitude chrétienne à l’égard des lois.La loi n’est plus seulement la coutume, l’usage, l’héritage du passé, la loi exprime dans le contingent et le transitoire l’éternelle volonté de Dieu.Les lois humaines ne peuvent plus être subies par un servile conformisme.Le christianisme ouvre en faveur de la loi des Césars le sanctuaire scellé de la conscience.Mais du même coup le christianisme est responsable pour une certaine illégalité.Les lois civiles et politiques puisant leur force dans la loi naturelle et divine posent un problème moral qui relève en dernière analyse de la conscience humaine : « si cette loi est injuste je puis ou dois désobéir ».* ?* Un anthropologue distingué en analysant les civilisations africaines où le clan est resté si puis- L’AVENTURE CHRÉTIENNE 251 sant remarque qu’en Afrique « toute originalité est un péché ».L’homme est fourmi dans la fourmilière, membre, cellule.Le christianisme n’a pas craint de mettre tout cela sens dessus dessous.Les mondes, les royaumes et leur puissance et leur culture sont pour moi.Dieu n’aime pas l’humanité il m’aime moi, il aime Jean et sans Jean il trouve que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.Et mon terme n’est pas le service de Dieu mais d’entrer dans une société de personnes avec lui : « Dieu a fait de l’homme son Dieu », écrit saint Augustin.Je ne suis pas pour la famille mais la famille est pour moi, je ne suis pas fait pour l’Etat mais l’Etat est pour moi, je ne suis pas fait pour l’industrie mais l’industrie est pour moi ; je ne suis pas fait pour le travail, je suis fait pour aimer et connaître.Oh ! les ravages de ce message mal interprété; curieux produits qui peuvent prendre la place de l’homme déifié convoqué à l’amitié divine : bipède qui se croit dieu, être arrogant et anti-social, être paresseux qui se détourne des tâches humbles et collectives, être qui ne sait plus prendre part à la grande besogne humaine.* * * Le christianisme mal compris, vécu à moitié, n’offre pas seulement des tentations de turbulence, d’excès, d’arrogance.Il ouvre sous nos pas des dangers de paresse et de torpeur, de relâchement de la vigueur humaine.* 252 LA NOUVELLE RELÈVE La libéralité de Dieu nous déconcerte quand nous sommes ardents et nous démoralise quand nous sommes tièdes.Le corps déchiqueté de la femme adultère, écrasée sous les lourds pavés, ne donnait pas seulement au juif la terreur du péché mais lui faisait entrevoir quelque chose du mystère d’iniquité.Dans le christianisme, le péché est puni d’une manière plus effroyable encore; ce n’est pas le corps du coupable mais le corps de l’innocent qui est torturé.Ce n’est pas moi qui souffre c’est celui que j’aime plus que moi qui reçoit en plein la punition, l’opprobre et l’humiliation.Mais quand les catholiques vont à confesse ou les protestants font quelque acte intérieur de repentir, ils oublient que la punition totale qui autorise le pardon a été portée par le Christ; l’homme n’étant plus fouetté dans sa chair et ayant si peu d’amour qu’il ne sait pas dire et n’arrive pas à sentir : « J’ai mal dans tes mains, j'ai mal à tes épaules ».Il finit peu à peu par croire que le péché n’est somme toute pas si grave.Le crucifié devrait nous amener à quelque chose qui va au delà de la lapidation, souvent elle nous laisse en deçà.Etre puni dans un autre devrait être terrible, de ne pouvoir pas même faire le malin et dire je fais ce que je veux et je porte les conséquences devrait nous arracher au péché; facilement nous nous endurcissons et nous ne nous arrêtons même pas au meurtre. L’AVENTURE CHRÉTIENNE 253 Dieu a donné avec une certaine parcimonie des petits dons pour créer plus d’amour et d’unité.Il n’a pas donné directement à chacun de nous tous ses dons afin de nous enseigner à les avoir dans notre prochain.En aimant la sainte Vierge comme moi-même, j’ai en elle ses privilèges; dans l’amour de l’Eglise, j’ai tous les dons de Dieu.Mais ses dons les plus grands Dieu les a donné à tous, sans mesure et directement.Nous devons faire tout un voyage et un coûteux pèlerinage pour vénérer le tombeau du Christ ; nous n’avons qu’à tourner le coin pour le recevoir vivant et tel qu’il est.L’Eucharistie nous attend à presque tous les carrefours.Certes, il est dangereux pour l’homme d’avoir de tels dons toujours à la portée de la main.Tant pis pour les dangers, l’Eglise ne mettra pas un compteur à la munificence de Dieu pour nous amener à l’apprécier et nous défendre de devenir ce qu’il y a de plus horrible au monde des blasés de Dieu.* * * Nous raffolons d’ésotérisme; nous voudrions volontiers des vérités réservées à une élite et faire partie d’un groupe d'initiés.Nous croyons volontiers que les grandes vérités et les mystères doivent être cachés des regards curieux.Le chrétien sait que les mystères de Dieu sont en vitrine ; la vie intime de Dieu, la passion d’amour du Christ sont en vente pour deux sous dans tous les catéchismes, sont donnés pour rien à tout venant.La cachette de Dieu est sa splendeur de gloire. 254 LA NOUVELLE RELÈVE Nous savons quels prodiges d’ingéniosité intellectuelle, quelle perspicacité, quel laborieux entraînement de l’intelligence sont nécessaires pour déceler une toute petite vérité scientifique, historique ou philosophique.Par la révélation, la vieille femme du coin en sait plus long sur les mystères de la vie et de la mort, sur ce monde et l’au-delà que les plus profonds des métaphysiciens et cela sans efforts, presque sans recherche.Notre orgueil, notre vanité, notre snobisme d’intellectuels, un certain tout petit et très matériel sens de justice se rebiffe.Il y a très peu de chasse et beaucoup de butin.L’homme qui est comme un chien dressé à faire longtemps le beau pour avoir un morceau de sucre se détourne avec mépris quand tout lui est donné tout simplement et sans grands frais.Si seulement il y avait des incantations ! C’est pourquoi les charlatans ou les hommes de science nous attirent.Il y a quelque chose de très vrai dans ces deux attitudes, on sent que la conquête de la vérité doit être difficile.Mais ils ne se rendent pas compte que recevoir le don est ce qui est le plus difficile à l’homme.Qu’il est facile à l’homme de préférer la chasse au butin car il est facile à l’homme de se préférer et qu’il faut beaucoup et très purement aimer la vérité que l’on ne maîtrise pas.D’autres chrétiens, les paresseux, qui ne se rendent pas compte de ce que cette dépossession signifie tombent facilement dans une attitude de mépris à l’égard des petites vérités précaires et fugaces découvertes à tant de prix.De sorte que L’AVENTURE CHRÉTIENNE 255 notre humanité à quelques exceptions près se divise en trois groupes, les smugs, les magiques et ésotériques, et ceux qui cherchent toujours sans jamais trouver, car dans la recherche ils s’aiment tandis que dans la découverte il faut aimer l’autre.* * * Par l’incarnation, Dieu s’est donné à l’homme dans un homme.Tout ce qui, dans la tendresse de Dieu, peut s’exprimer a été exprimé dans la vie et les paroles du Christ.Mais tout ce qui nous était donné ne pouvait être exprimé; le meilleur ne pouvait filtrer à travers l’humanité sacrée.« Apparuit benignitas ».On voudrait s’arrêter, contempler, savourer le Christ; il nous empêche de nous arrêter : « Vous entrerez, sortirez et trouverez de gras pâturages ».L’inquiétude humaine facile dans la pénurie est dure dans une telle abondance; « Bonum nobis his esse».La divine inquiétude doit poursuivre le chemin commencé par l’inquiétude humaine.Ce qui est aussi difficile c’est qu’il faut aller de l’avant dans le Christ et non pas ailleurs ; il ne s’agit pas d’apprendre autre chose mais de désapprendre ce qui a été appris et d’apprendre la même chose.Désapprendre et apprendre de nouveau n’est pas une action mais une passion.Malheur au chrétien heureux de vivre dans la foi et qui n’est pas par elle aiguillonné sans cesse vers la lumière de Gloire; seule elle pulvérisera les mots et les pensées humaines. 256 LA NOUVELLE RELÈVE Seule la Lumière de Gloire est une connaissance proportionnée de Dieu.Le dogme est torturant car il nous donne tout Dieu et nous le dérobe.Si nous nous en contentons, nous trahissons et si nous nous évadons nous n’avons bientôt qu’une philosophie et une théodicée que noua décorons du beau nom d’une religion en esprit et vérité.?* * Il n’est guère facile de vivre, d’aimer, d’agir dans l’invisible, l’impalpable, le silence.Cet Invisible, Impalpable, Silencieux n’est pas seulement l'origine et le terme de nos actes, de nos dons, de nos conversations et de notre amour, Il soutient nos actions et les anime.Mais animés par ce Silencieux nous nous voyons comme un danseur ridicule qu’aucune musique entendue, même intérieurement, n’explique.Pendant des années le jeune homme qui a quitté son père et sa mère, a renoncé à la jeune fille qui aurait pu devenir l’épouse et la compagne, qui a tourné le dos à une carrière qui fait souffler et suer et se sentir fort et utile, qui s’est préparé dans la routine énervante du séminaire, attend le moment terrible où il montera à l’autel.Pendant un instant, oui il sait cela, un instant très bref: chaque jour, il sera l’instrument animé de la toute-puissance.Ses lèvres seront le son même de l’Action Miraculeuse de Dieu.Cet instant arrive ; on lui a tout demandé pour payer cet ins- L’AVENTURE CHRÉTIENNE 257 tant, il a payé, il arrive au moment de la consécration.Il est comme le parachutiste qui doit sauter, il voudrait se refuser, fuir; il avance, il articule, penché sur l’autel : « Ceci est mon corps ».Quelle chute.Il croyait naïvement que les mots allaient brûler ses lèvres, il croyait que la puissance de Dieu allait gonfler son humanité comme un vent fort gonfle les voiles.Rien ! Rien ! C’est tout comme s’il avait dit « Une allumette S.V.P.».Au confessional pendant des heures il prononce les paroles de l’absolution; il regarde avec angoisse sa main élevée pour faire le signe de la croix ; il la touche ; il voudrait qu’elle brûle d’être le canal de la miséricorde.Rien.Rien.Il ne marche pas seulement vers l’invisible, il est devenu comme tissé d’invisible et d’insensible.Qui dira la déception gardée secrète comme une plaie honteuse au cœur des meilleurs prêtres depuis le jour de leur première messe.Toute une existence, quel prix visible et palpable pour prononcer quelques mots qui ne coûtent rien.Ah ! si seulement ces mots miraculeux nous torturaient physiquement ou moralement.Sans doute saint Jean de la Croix, nous avait plus ou moins averti, mais aucun enseignement ne peut cuirasser notre cœur contre cette blessure.Pendant des mois, des années il trébuche et danse sur cette musique que nul, pas même lui n’entend.Y a-t-il une différence entre lui et le fou ; le fou agit, parle, gesticule comme Napoléon mais il n’est pas Napoléon.En dansant sur cette musique insensible je suis . 258 LA NOUVELLE RELÈVE peut-être un fou; comme lui je m’enfonce dans une solitude terrible, une solitude sans murs.Et puis pour rassurer son prêtre torturé Dieu lui montre tout simplement qu’il n’est pas fou.En s’enfonçant, en vivant fidèle au Silencieux, il n’est pas comme le fou toujours plus isolé, séparé des hommes qui fument, courent les filles, vont au cinéma.Plus il s’enfonce, plus il se rattache; il devient amical, il comprend les autres ; les autres ont confiance en lui.Et puis les longs mois retombent sur lui comme la mer dérangée un instant par le navire se referme derrière lui et demeure imperturbable.Sans doute, les meilleurs chrétiens sans vouloir se l’avouer vivent-ils cette même déception au moment de la consécration ; l’instant le plus décisif de leur existence vient de passer « ding ding » c’est tout.Peu osent s’enfoncer toujours plus, coûte que coûte; les autres se jettent comme des affamés sur des actions résonnantes apaisantes, calmantes, enivrantes, torturantes; tout plutôt que d’être introduit et acclimaté au silence de Dieu.Certes il est aisé pour l’homme de se faire dur comme la pierre, tranquille et solitaire comme une plante, violent et actif comme une bête, intelligent, actif et sensitif comme un homme.Il demande et réclame les joies et les désespoirs humains ; il s’adapte à tout, à la guerre, aux camps de concentration, à la maladie ; rien ne le déroute, sauf « devenir parfait comme Notre Père Céleste ».Et ça c’est le christianisme.Jean C.de Menasce LE SLAVISME ET LA CULTURE FRANÇAISE En 1835, Alexis de Tocqueville, qui fut ministre de la République de 1848, écrivait, dans son grand ouvrage devenu classique et que l’on peut consulter avec fruit quand on étudie la structure politique des Etats-Unis, De la Démocratie en Amérique : « Il y a aujourd’hui, sur la terre, deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but: ce sont les Russes et les Anglo-Américains.Tous deux ont grandi dans l’obscurité et, tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, et le monde a appris, presque en même temps, leur naissance et leur grandeur.Tous les peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu’a tracées la nature et n’avoir plus qu’à conserver; mais eux sont en croissance : tous les autres sont arrêtés ou n’avancent qu’avec mille efforts; eux seuls marchent d’un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne ».Phrases prophétiques dont on constate la prescience, cent dix ans après qu’elles furent écrites : la Russie et les Etats-Unis d’Amérique sont aujourd’hui les plus grandes puissances du monde i 260 LA NOUVELLE RELÈVE tant par leur potentiel industriel que par leur étendue et leur population.Elles se regardent avec circonspection et même avec une certaine méfiance qui doit se dissiper; la paix du monde en dépend.Sur le continent, c’est la Russie qui domine, avec tous les pays slaves dont elle a pris en quelque sorte la tutelle.Depuis l’effondrement de l’Allemagne, le slavisme sentimental tend à devenir une réalité politique.C’est ce que nous montre M.Albert Mousset, dans un livre remarquable, aussi bien par sa documentation historique, que par ses vues d’avenir: Le monde slave.« L’effondrement de l’Allemagne, dit-il, ouvre pour l’Europe une ère révolutionnaire.Sur le plan politique, il prélude à des translations de forces dont on ne saurait encore mesurer les conséquences, mais dont on peut dire avec certitude que les Slaves et, en premier lieu, les Russes, seront les bénéficiaires ».Le fait est que la guerre qui vient de finir ayant mis un terme à la séculaire compétition germano-slave, par la défaite du germanisme, l’Europe occidentale aura désormais à compter avec le slavisme.Est-ce pour elle un nouveau péril ?Dans le monde anglo-saxon, on paraît le craindre, parce qùe, pour beaucoup d’Anglais et d’Américains, et aussi pour beaucoup de Français, le slavisme s’identifie avec le communisme.M.Albert Mousset qui est un des meilleurs slavisants LE SLAVISME ET LA CULTURE 261 de France, ne le pense point.Son livre montre qu’il y a dans le slavisme, qui n’est pas nécessairement du panslavisme, certaines constantes dont la Russie devait nécessairement profiter, quel que soit son régime intérieur: dans la direction du monde slave, la Russie soviétique ne fait que reprendre automatiquement le rôle de la Russie tsariste; Staline n’est que le continuateur de Pierre le Grand, de Catherine II et d’Alexandre 1er.Quoi qu’il en soit, la prévision de Tocqueville s’étant réalisée, le slavisme est devenu, en Europe, le facteur le plus important; c’est de sa sagesse et de sa modération ou de son impérialisme que dépendent l’équilibre, la stabilité et la paix du vieux continent.C’est aussi du comportement, qu’auront à son égard les puissances occidentales dépossédées de leur ancienne primauté, mais qui, si elles veulent la paix, doivent accepter le partage.Dans le développement d’une politique d’équilibre stabilisé, la France a un grand et beau rôle à jouer.* * * Le monde slave a été jusqu’ici, pour l’Occident, et même pour la France, un monde inconnu, ou du moins, mal connu.La Pologne catholique semble, de tous les peuples slaves, celui qui est le plus proche des Français mais le connaissent-ils bien ?Sans remonter à Henri III, qui régna quelques à 262 LA NOUVELLE RELÈVE mois à Varsovie, les rapports franco-polonais sont étroits depuis plusieurs siècles.Pour la Pologne, toujours menacée, la France était l’alliée naturelle, la grande protectrice.Bien que les défaillances de la politique des Bourbons aient fait qu’elle n’a pu empêcher les partages; bien que Napoléon ait sacrifié l’indépendance polonaise à l’éphémère alliance d’Alexandre de Russie, c’est vers la France que la Pologne s’est toujours tournée aux jours de malheur.Aussi les sympathies polonaises ont-elles joué un grand rôle dans l’histoire de la France, — dans l’histoire militaire et dans l’histoire révolutionnaire; il y eut des Polonais dans toutes les armées impériales et sur toutes les barricades des révolutions de Paris.Mais, quand les Français songent à la Pologne, ils en sont toujours à la Pologne romantique, à la Pologne de Mickiewicz et c’est seulement au cours de cette dernière guerre qu’ils se sont aperçus qu’ils ne connaissaient pas la vraie Pologne, la Pologne des paysans, assez différente de cette Pologne de hobereaux héroïques et un peu vains qui a rempli l’histoire de l’Europe de ses revendications, de ses sublimes sacrifices et de ses interminables querelles.La Pologne romantique nous a caché la Pologne paysanne; la Pologne catholique nous a caché la Pologne slave.De même, la Russie impériale, la Russie des Tsars ne nous a-t-elle pas caché la vraie Russie, celle qui vient de se réveiller de son long sommeil ? LE SLAVISME ET LA CULTURE 263 Longtemps, nous ne l’avons connue que par ses exilés occidentalistes et cosmopolites, comme Tourguénieff, comme Marie Bashkirtseff ou comme l’étrange Isabelle Iberhardt, ou par des révolutionnaires mystiques comme Kropotkine, Bakounine et Herzen.Quant à l’immense et magnifique littérature romanesque de la Russie, nous avons mis du temps à la bien comprendre.Sans doute croyons-nous pénétrer de plain-pied dans le monde spécifiquement russe de Guerre et Paix, l’admirable roman de Tolstoï, mais, aux yeux de Melchior de Voguë, qui fut notre premier initiateur, la plupart des romanciers russes sont des cas cliniques, et, d’abord, le plus grand d’entre eux: Dostoïevski.Il avertit ses lecteurs que « l’âme flottante des Russes, dérive au travers de toutes les philosophies et de toutes les erreurs ».Il croyait parler en cartésien et en catholique, mais il ajoutait que « cette âme russe se rachetait par la charité, l’humilité, et cette inquiétude du mystère universel, qui hante les héros de Dostoïevski.» « En attendant, un jugement équitable, dit fort justement M.Albert Mousset, qui ne devait se trouver que sous la plume d’André Gide, les romans de Dostoïevski firent apparaître au Français, le peuple russe comme une fresque de figures grimaçantes penchées sur des profondeurs abyssales ».De tous les pays slaves, celui oue les Français connaissaient le mieux, c’était la Tchécoslovaquie.Un roi de Bohême, Jean l’Aveugle, tué à Crécy, ne figure-t-il pas dans leur légende che- ri 264 LA NOUVELLE RELÈVE valeresque ?La Tchécoslovaquie est, d’ailleurs, le plus occidentalisé des pays slaves, celui où la culture française fut le plus systématiquement enseignée.Au lendemain de l’autre guerre, toute la politique française en Europe centrale était axée sur cette puissance neuve, que la victoire de 1918 avait ressuscitée; mais l’abandon de Munich devait montrer avec une éclatante cruauté que ni la France, ni l’Angleterre, n’étaient capables d’utiliser cette sentinelle avancée de l’Occident; la Tchécoslovaquie, ressuscitée pour la seconde fois, a pris sa place dans le slavisme politique.Les événements se précipitent aujourd’hui avec une vitesse sans cesse accrue, déchirant le voile d’une action secrète qui se préparait depuis des siècles, et l’énigme slave révèle son secret aux moins clairvoyants, mais le livre d’Albert Mous-set y met une clarté toute française.Le slavisme, obscur instinct de peuples parents ou apparentés, souvenirs lointains et confus d’une unité d’origine, aspirations plus confuses encore vers une chimérique unité de civilisation, est, tout d’un coup, devenu un système politique grâce à la victoire qu’il a remportée sur le germanisme, son oppresseur séculaire; on a souvent abusé du mot, mais, cette fois, selon M.Mousset, c’est une ère nouvelle qui commence.« Le monde de demain, dit-il, se différenciera autant du monde d’hier que celui-ci se différenciait du monde romain.Et l’écroulement auquel nous assistons ne peut se comparer qu’à ce qui se passa lors de l’effondrement du Bas Empire. LE SLAVISME ET LA CULTURE 265 Encore, la chute de celui-ci s’échelonna-t-elle par palier sur plusieurs générations, tandis que l’Allemagne est descendue verticalement aux abîmes ».Une ère nouvelle ?.L’ère des Slaves ?.On ne peut refuser leur place en Europe à un ensemble de peuples qui présente une telle masse démographique et dont la culture joue déjà son rôle dans la civilisation universelle.Il ne peut plus être question de tracer autour de son aire géographique un chimérique cordon sanitaire sous prétexte qu’il y règne un système politique et social qui n’agrée peut-être point à nos vieux peuples d’Occident et qui, dans tous les cas, répugne à leurs classes dirigeantes, lesquelles ont d’ailleurs beaucoup perdu de leur prestige et de leur force de résistance.Il s’agit de trouver un terrain d’entente.C’est ce que cherche M.Mousset.« Si l’Eglise catholique, dit-il, en terminant son livre, s’efforce de regrouper les membra disjecta de la communauté chrétienne désunie par le schisme oriental, pourquoi la France ne chercherait-elle pas, sur un plan de solidarité spirituelle, sans visée hiérarchique, ni intransigeance de doctrine, la formule d’une synthèse des civilisations européennes, avec la liberté pour base et la paix pour objectif ?« La culture française et les cultures slaves ont un trait commun : ce sont des cultures ouvertes qui ne tendent ni à dissimuler, ni à dénationaliser les autres civilisations.Leur inter- A 266 LA NOUVELLE RELÈVE prétation peut donner naissance à cette société européenne des esprits que toutes les élites du continent appellent de leurs vœux.« Avec une double mission, l’une temporelle, axée sur les démocraties occidentales, l’autre morale, orientée vers l’unité spirituelle de l’Europe, la France ne réaliserait-elle pas une politique de grandeur où ses traditions rejoindraient ses intérêts ?» N’est-ce pas là une politique à longue vue qui pourrait tenter les plus nobles esprits ?La paix de l’Europe dépend de l’entente du slavisme et de la romanité occidentale.Louis Dumont-Wilden, Membre Correspondant de l’Institut de France. LA PEINTURE BORDUAS Depuis l’éblouissante série de gouaches, chacune des expositions de Borduas a paru le résultat d’une révolution intérieure.Pourtant, entre tous les tableaux, existe une indiscutable parenté et, d’une étape à l’autre, l’accord ne cesse de s’élargir et l’expression devient à la fois plus vive et spontanée : plutôt que d’exploiter une veine déjà mise à jour, le peintre cherche en lui-même la substance d’une nouvelle création.Il semble bien que les tableaux que Borduas nous a présentés récemment chez Morgan, indiquent qu’il a su bondir encolle plus loin.Certains y ont vu le sommet d’une évolution, mais je crois présomptueux d’établir une limite à son aventure et, plutôt que d’évolution, devrions-nous parler d’illumination.La lumière se fait plus intense, porte plus loin et découvre de plus larges perspectives, mais je n’imagine rien qui puisse l’arrêter.Aucune démarche n’est plus périlleuse.Certains croient ne puiser que dans leur propre fonds qui, pourtant, ne font que vivre aux dépens des maiti’es.Il est remarquable que chez Borduas, on ne trouve plus trace de la moindre influence, ni qu’une telle indépendance se traduise par la moindre défaillance dans l’exécution.C’est là le signe de la maîtrise.Nous parlions de création spontanée, mais il faut dire que de nombreuses incursions sur le plan de la logique précèdent les moments d’éclosion.Borduas se passionne pour le jeu des idées et, dans une conversation ou dans un cours, il aime mettre au point de subtiles mécaniques.La logique pei’met-elle à l’homme autre chose que de tisser un filet protecteur et, ainsi, de s’élancer sans trop de risque vers la vérité.Borduas, parfois, interroge cette science.N’essayons pas de mêler les cordes ; il les tient bien en 268 LA NOUVELLE RELÈVE main et il ne les lâchera pas avant d’avoir fait le dernier nœud.Il y met cette application qui lui a déjà permis de construire de petits voiliers qui ont si fière allure qu’ils semblent faits pour la haute mer.Mais ce filet, le gymnaste va lui-même le déchirer.Dès qu’il montera sur la plateforme, il s’apercevra qu’il ne peut bondir qu’au-dessus d’un gouffre et qu’autrement le jeu n’en vaut pas la peine.Les idées claires s’envoleront, mais ces beaux oiseaux, ces petits bateaux, reviendront s’assembler dans un nouvel ordre et sans doute leurs formations finiront-elles par figurer, d’une manière analogique, ce qui resplendit sur la toile.L’œuvre n’en continuera pas moins à se développer au delà de toute science.Chaque tableau, pour le peintre comme pour ses plus attentifs compagnons, a l’éclat d’une découverte.Les derniers sont les plus lumineux : les rapports s’y établissent d’eux-mêmes; la couleur se fait plus dense et transparente et chaque touche nous apparaît comme un bijou de la plus belle eau, émeraude ou saphir, pierres multicolores qui n’arrêtent pas le regard à la surface, mais l’attire à de grandes profondeurs.Comme le diamantaire, le peintre peut multiplier les feux et ne laisser subsister aucune ombre.Cette clarté n’est certes pas le résultat d’un appauvrissement ; plutôt, de l’allégement de la matière, de sa purification.Dans les derniers tableaux fourmillants de formes colorées, le trait toujours imprévu et précis, est plus vif, élargit l’accord et ouvre de larges perspectives plutôt qu’il ne remplit l’espace.Par contraste, certaines des grandes compositions qui les précèdent semblent presque trop chargées.On dirait qu’en approchant du terme de son aventure, le peintre débouche sur un espace libre et que lui-même a acquis le long de la route une plus grande liberté de mouvement.Chaque trait touche à l’essentiel et l’un ne s’ajoute à l’autre pour fixer avec plus d’éclat ce qui se révèle du premier coup et ne laisser se perdre aucune des harmoniques de la vie, aucun des reflets de la beauté. LA PEINTURE 269 C’est le grand jeu mallarméen, le pari que l’homme fait avec la vie et qu’il gagne si rarement.Si des artistes ne relevaient le défi à chaque génération, le monde ne succomberait-il pas à l’ennui ?Mais voilà que la vie se laisse prendre aux sortilèges de l’esprit, qu’elle entre dans ses jeux et que tout l’irréel se dissipe.Cette référence à Mallarmé peut surprendre, mais elle s’impose à nous parce que le même idéal de pureté anime Borduas, Ce-désir de dépasser la métaphore pour donner de la vie une expression totale et directe ou, plutôt, faire en sorte que les mots et les couleurs atteignent à une telle transparence qu’ils ne fassent plus obstacle à sa manifestation et même, par quelque miracle, se confondent avec sa lumière.Ce n’est pas la poésie pure au sens où l’entendait Bremond, qui suppose une certaine recherche de l’harmonie et qui sacrifie jusqu’à la forme à une musicalité somme toute assez superficielle.Cette poésie se perd dans les brumes du symbolisme, tandis que celle de Mallarmé ne recherche que la lumière jusqu’à se confondre avec elle et l’oreille qui est habituée aux mélodies faciles sera blessée par des accords aussi vigoureux qui établissent le courant entre des extrêmes.Les mots offrent plus de résistance que la couleur et il est difficile d’éviter la comparaison en les rapprochant parce que chacun implique une image, une idée.Le peintre est plus libre devant la toile blanche ; son jeu de couleurs ne lui impose aucune image : est-il nécessaire que le vert lui fasse penser à un arbre, le jaune à un champ de blé ou à je ne sais quoi ?Somme toute, s’il prend un modèle, c’est qu’il le veut et qu’il pense ainsi arriver plus sûrement ou facilement à créer une oeuvre vivante.Le résultat sera pourtant le même puisque la valeur du tableau ne se jugera pas à la fidélité de la représensation mais à la qualité de sa matière.Ce serait une erreur de croire que Mallarmé recherche la beauté formelle pour elle-même, et non pas parce qu’il y voit la condition de l’art.D’ailleurs, parce qu’il est impos- 270 LA NOUVELLE RELÈVE sible de vaincre complètement la résistance de la matière, ni d’atteindre à la parfaite identification du visible, et de l’invisible, les poèmes de Mallarmé portent la marque de la grande tragédie spirituelle qu’il a vécue avec une fidélité qu’aucun artiste n’a surpassée.La pureté de son art n’est que le signe d’une victoire dont il ne pouvait profiter et qui ne permet même pas au disciple de parcourir sans danger cette voie intérieure qui côtoie des abîmes.Les derniers tableaux de Borduas se lisent comme un poème de Mallarmé et l’on ne saurait y apporter une trop grande attention.Il faut s’en approcher, en déchiffrer la graphie si riche, s’arrêter sur un trait où apparaît dans la couleur dominante, sous un blanc pur, autant de nuances qu’en révèlent les objets naturels.Ce n’est que par une lecture aussi minutieuse, une attention à chaque détail qu’on peut s’expliquer l’impression de pureté, d’extrême luminosité et de pénétrante harmonie qui nous saisit au premier regard.Que cet art se situe sur un plan très élevé, nous n’en avons pas le moindre doute.Il y faut une tension de tous les instants, une victoire sur soi-même qui ne peut être définitive.A chaque tableau, le même jeu doit reprendre, cette lutte avec la vie qui ne permet pas de la posséder, mais seulement de la manifester.En ne cherchant d’appuis ni dans la nature ni dans des rêves à la Dali, plus ou moins provoqués, l’artiste doit trouver en lui-même la source de son œuvre.Aucune forme d’art n’est plus exigeante, car là tout dépend de la richesse et de la pureté de la vie intérieure et, certes, du degré de culture de l’artiste.Cet art se réfère donc à un humanisme qui ne s’en tient pas uniquement à ce que l’œil peut saisir et la main toucher, ni surtout à une collection plus ou moins variée d’idées claires ou de maximes détachées du contexte de la vie qui gênent les entreprises les plus libres, car les faux prophètes ne manquent pas en notre âge de vulgarisation.Robert Elie ¦ I .—-!-!-!—!-I—”-!- LA POÉSIE PIERRE EMMANUEL Il y avait longtemps que nous n’avions assisté à telle bataille de mots, à aussi bouleversante explosion d’images.Les deux recueils, — Tombeau d’Orphée et Combats Avec Tes Défenseurs, — que Parizeau nous présente avec goût, suffisent à nous faire mesurer la grandeur de l’entreprise d’Emmanuel.D’un bond, il accède au plus haut sommet du lyrisme, où c’est la vie et la mort qui cherchent à s’étreindre, l’homme et Dieu, tout l’homme : même aveugle et brûlant, au plus noir de la volupté, il en appelle encore à l’absolu.Ce chant ne s’apaise qu’à de bien rares moments et c’est d’ailleurs qu’Emmanuel ne joue pas pour gagner.Il accueille toutes les visions, toutes les images ; avec une foi cruelle, il embrasse tout dans l’espoir de tout faire éclater.C’est batailles de mots et d’images, mais l’on voit à quelle Passion elles se réfèrent.Parfois, c’est le plus beau feu d’artifice au bénéfice de la vie.Souvent, on sent l’effort: sa voix se brise, devient dure; ce n’est plus qu’un râle, mais tout à coup, la magie opère.Oh ! certaines images et certains mots lui résistent ; il y en a même de vulgaires qu’il n’arrive pas à conjurer et c’est un grand vide au milieu du poème.Qu’importe ces moments d’impuissance ; la passion d’Emmanuel apparaît avec tant de force ailleurs, a déjà brûlé tant d’idoles que nous ne pouvons douter qu’elle finira par faire feu de tous mots.Ce n’est pas lui qui lâcherait la proie pour l’ombre, qui se mettrait à jongler avec les mots, à fignoler une image.Ce serait pourtant le parti le plus sage ; il pourrait enfin respirer, faire ce que bon lui semble, enti'e ciel et terre, dans quelques limbes académiques.Mais non, c’est la réalité qu’il veut étreindre et, pour cela, il lui faut aller au delà des apparences.Par là, Emmanuel prolonge l’œuvre des surréalistes et l’on voit tout ce qu’il doit à leurs fructueuses équipées. 272 LA NOUVELLE RELÈVE Ils ont proclamé, — mais non pas les premiers, — que rien ne vaut plus et qu’il faut tout détruire pour retrouver la vie.N’est-ce pas jouer à qui perd gagne et suivre le conseil évangélique: Perdre sa vie pour la gagner.Voilà ! Emmanuel a renoué avec les plus grandes traditions révolutionnaires, celles qui remontent à l’Evangile et qui effrayent tant qu’on ne cesse d’inventer des acco-modements.Les saints n’iront pas jeter la première pierre; eux seuls savent qu’il y va de la vie et de la mort et que tous ne peuvent se lancer à corps perdu dans le jeu.C’est aussi qu’il y a un autre aspect à l’enseignement du Christ : la révélation de la Grâce.Il nous dit que le pari est héroïque, mais aussitôt, il nous promet de mettre Lui-Même presque tout l’enjeu et il monte sur le Calvaire.C’est, d’ailleurs, à la veille de la Passion, à la dernière Cène, qu’il s’est montré le plus compatissant.Mais nous voilà loin du climat d’Emmanuel, que les plus grandes exigences du Christ ont blessé, que déchirent tant de paradoxes qui ont tous leur origine dans la rencontre de l’homme avec Dieu.Ces traditions révolutionnaires, comme elles nous paraissent plus explosives que celles-là qui ont aujourd’hui la faveur du monde et qui font croire à l’homme qu’il joue avec le feu tandis que, le plus souvent, il ne fait que rabâcher les formules d’un médiocre rationalisme.La foi d’Emmanuel lui permet de reprendre toutes les expériences, même celles d’un Jouve freudien.Comme tons, il bénéficie des explorations conquérantes de Claudel qui a poussé son baroque équipage dans toutes les directions, si bien qu’avec un léger recul, il semble que les expériences les plus audacieuses de l’entre-deux guerres se soient poursuivies à l’intérieur, et non pas en marge, du monde qu’il a découvert au début du siècle sous l’impulsion de Rimbaud et de Mallarmé et de cette légion de poètes noirs qui se sont mis de longtemps à la recherche de la terre promise et qui ont pu la contempler des sommets où ils se sont élevés.Sur cette voie, aucune crainte que le poète ne vienne à transformer en thèmes de conférence les formules magiques LES LIVRES 273 qui doivent nous immerger dans la vie.C’est le saut en pleine lumière qu’il nous faut faire avec Emmanuel ; c’est encore y perdre puisque cette lumière aveugle et brûle, mais l’éclair nous transperce pour révéler d’autres horizons et la brûlure manifeste une présente.Robert Elie LES LIVRES SOLITUDE DE PÉGUY OU LA DOCILITÉ POSTHUME Ce titre Solitude de Péguy est une définition.Il est même une explication.(Je voudrais qu’il fut un programme.) Comme tous les écrivains catholiques qui ne sont pas ridicules ou touchants par leurs travers, Charles Péguy se refusait au conformisme.Seulement, ce refus, pour beaucoup d’écrivains catholiques, n’est qu’une défaite.Une défaite et une excuse honteuse.Ils taquinent (écrivons joliment.), ils taquinent le paradoxe, pour qu’on ne les confonde pas avec les méchants écrivains catholiques, pour donner des gages à leurs confrères ennemis, pour scandaliser les leurs, par timidité enfin.Ça va rarement très loin, et les écrivains catholiques, pour la plupart, ne sont que des prêtres avancés, des prêtres qui suivent le courant, qui sont larges, défendraient-ils des thèses réactionnaires.Ou bien, ils poussent très loin le non.-confor-misme, l’esprit révolutionnaire même, dans un domaine, pour rester plus conservateurs dans un autre.L’étranger, je veux dire l’incroyant ou l’indifférent, ne s’y trompe pas.Lorsqu’il a vu Mauriac s’allier à Vautre parti pour défendre des thèses douteuses, disait-on, lorsque, après Bloy, Bernanos fonçait sur les bien-pensants, le sceptique les attendait au bout du chemin.(A cet égard, Léon Daudet, qu’on ne peut appeler tout à fait un.écrivain catholique, leur ressemble fort.) On se souvient que l’abbé Bremond était si désinvolte que les scrupuleux 274 LA NOUVELLE RELÈVE craignaient pour sa foi, et, parlât-il du miracle, du miracle le moins approuvé, parlât-il d’une décision épiscopale, il restait plus intransigeant, plus prudent que la dévote du coin.Les incroyants, les polémistes sceptiques ne sont pas toujours très subtils et ils vous mettent fort volontiers dans le même sac un Bremond et un Lhande, un Mauriac et un Bazin, un Bernanos et un Veuillot.On ne se débarrasse pas aussi aisément de Péguy, Péguy est moins prévisible.Il est vrai que Péguy n’a jamais fait le saut final et qu’il restera néophyte jusqu’à sa mort.Le seul néophyte parmi les écrivains catholiques.Un franc-tireur qui était à lui tout seul son corps franc.Eût-il vécu qu’il se serait aperçu qu’il était engagé dans une gageure impossible.Ses disciples, ses admirateurs (je ne parle pas de M.J.-P.Dubois-Dumée, dont le livre me donne l’occasion de ces notes) l’ont promptement poussé au bercail.Charles Péguy est devenu conformiste après sa mort, et pour le patriotisme et pour la religion.Avec Claudel, c’est le grand poète catholique du siècle.Avec Bloy et Bernanos, c’est un des grands pamphlétaires catholiques.Barrés l’a annexé au nationalisme ou guère s’en, faut.(Barrés avait du reste commencé du vivant de Péguy, mais peu importe, et je crois que l’idée reste juste.) Péguy est passé prophète de la Résistance, et la Résistance s’achemine sans doute vers un autre conformisme.Comme toutes les solitudes humaines, la solitude de Péguy aura été courte.(Comment pourrait-il en être autrement à une époque qui voit le père de Lubac baptiser presque Proudhon et le père Sertillanges convertir au thomisme Claude Bernard ?Ce syncrétisme n’est pas nouveau et Taine et Renan, le Renan politique, servaient de maîtres aux conservateurs pieux, il n’y a pas si longtemps.) Malgré tout, on ne peut changer Péguy.Péguy ne se laisse pas facilement enrégimenter, même par la postérité.Ses biographes ont du fil à retordre.Us croient l’avoir saisi et déjà il n’est plus là.(Je ne le dis pas pour LES LIVRES 275 M.J.-P.Dubois-Dumée, qui n’a pas tenté d’apprivoiser Péguy et qui le suit dans maints détours, dans une étude honnête.) Péguy reste d’autant plus lui-même que cet homme courageux, du courage le plus rare, refusait de se fixer, de se figer plutôt.Un passage de Péguy que cite M.J.-P.Dubois-Dumée l’explique admirablement : « On n’est pas un homme si dans la vie on n’a pas une fois tout remis en cause.Malheureux celui qui n’a pas au moins une fois, pour un amour ou pour une amitié, pour une charité, pour une solidarité, remis tout en cause, éprouvé les mêmes fondements, analysé lui-même les actes les plus simples.» Dans un sens, l’homme est toujours seul — comme aussi bien est-il le plus souvent conformiste.Les différences, les nuances sont dans les degrés.Il va de soi que l’idéal, comme on dit, serait de n’être jamais conformiste, au risque de sombrer dans le paradoxe, de dire toujours le contraire des autres.L’idéal pour un écrivain.Si je répète ce que les autres pensent, à quoi bon écrire ?Un livre n’est pas la somme d’une addition.Un écrivain doit le plus souvent s’opposer, et Péguy est le modèle des opposants, qui n’épargnait pas les siens, qui s’opposait surtout aux siens, socialiste attaquant les socialistes, catholique attaquant Laudet, universitaire attaquant Lan-son et Lavisse, chrétien dreyfusard (ce qui n’est une contradiction que pour les bien-pensants), admirateur de Corneille et poète de mystère, poète de la répétition pour ainsi dire rabelaisienne, ami de Benda et de Bergson, ennemi de ses amis.Péguy nous fait bien voir que la fidélité n’est pas toujours une qualité littéraire.Cependant, il arrivait à Péguy de souffrir, de s’étonner, parce qu’on le négligeait.Une telle liberté pouvait-elle s’attendre à mieux ?Un esprit libre devrait le plus souvent être inquiet, lorsqu’on est d’accord avec lui.Il connaît ses critiques, il ne partage pas du tout leurs opinions, il les méprise même assez souvent : tant mieux alors si les critiques s’en prennent à lui.Si M.X., m’admire, 276 LA NOUVELLE RELÈVE devrait-il se dire, c’est un mauvais signe.Péguy ne manquait pas de perspicacité et, tout bergsonien qu’il fût, il devait accepter le déterminisme, ce qu’on pourrait appeler le déterminisme de la critique, selon un Benda qu’on ne trahit pas trop : dans telle circonstance, à propos de tel livre, à propos de tel auteur, on peut être sûr, sans beaucoup d’erreur, que tel critique dira noir ou blanc.On peut même prévoir certaines nuances.Un écrivain qui ne serait pas trop nerveux et qui, se connaissant plus ou moins, mais connaissant encore mieux-la critique de ses contemporains, pourrait prévoir presque à coup sûr le ton des articles qu’on écrira sur lui.Hélas, on est homme, et Péguy gardait toujours un petit espoir.Un esprit académique dirait que c’est là un travers qu’il faut pardonner au chantre de l’espérance.Du reste Péguy était éditeur, et il fallait bien qu’un livre sorti de sa boutique pût se vendre.Quoi qu’il fit, quoi qu’il ait fait, Péguy resta seul jusqu’à la mort.J’aime qu’il en ait été ainsi, j’aime tellement qu’il en ait été ainsi que je voudrais une gloire moins assurée pour lui.Aujourd’hui, Lavisse, Laudet, les socialistes rivalisent de piété, lorsqu’on prononce le nom de Péguy.Son amour puéril et inconscient de la gloire s’en réjouirait peut-être, mais en son fond le plus intime, Péguy en serait révolté.Quand on a choisi la solitude, quand on choisit la solitude avec le soin que Péguy mettait en toutes choses, pareille promiscuité dégoûte, vous donne la nausée.Les meilleurs écrivains parient toujours sur l’admirateur inconnu, mieux encore, pour le frère ignoré, imprévisible.Les admirateurs, les frères de Péguy sont décidément trop nombreux.Ceux qui comprennent sa solitude, qui en font sa marque, trop nombreux, ne le sont pas, et, si le livre de M.J.-P.Dubois-Dumée n’était l’excellent petit livre qu’il est, avec cette originalité unique pour un livre consacré à Péguy de ne pas choir dans une onction et une ferveur insipides et écœurantes, le titre suffirait pour qu’on le lise.J’aime d’autant plus que M.Dubois-Dumée ait choisi LES LIVRES 277 ce titre, pour un essai publié dans la collection de Y Abeille, chez Plon, que l’auteur dirige un grand journal catholique français, qui publie, les chroniques de Robert Morel, un autre écrivain non-conformiste, dont YEvangile de Judas (René Julliard, Paris) aurait plu à Charles Péguy, ou je m’abuse fort.Berthelot Brunet UN BON LIVRE Le choix des lectures n’est pas toujours une tâche facile et je n’envie pas les mères de famille et ceux qu’on appelle les éducateurs et qui doivent organiser les bibliothèques d’enfants, d’adolescents et de jeunes filles ou de jeunes hommes.Les règles morales sont fixes, mais l’application en est forcément variable.Je me souviens qu’aux lointaines années où je commençais à apprendre le latin, on nous défendait plusieurs romans de Bazin, parce qu’ils étaient risqués.J’avais beau faire observer à mon, maître que l’abbé Bethléem, dont j’avais le célèbre catalogue sur ma table, n’était pas fort sévère pour l’académicien d’Angers, j’en étais pour ma peine : « En France, pays peu chrétien, me disait ce scrupuleux, on est plus large qu’ici.» C’est la seule et unique fois que j’ai entendu accuser de laxisme le Torquemada des lettres contemporaines.Il y a une autre raison pour laquelle le choix des bonnes lectures est extrêmement difficile, et c’est qu’on ne trouve pas partout un bon livre lisible.Je veux dire un bon roman.A part deux ou trois contes de Dickens, la Case de l’oncle Tom et Robinson Crusoe, je ne connais guère de romans importants qu’on puisse mettre dans toutes les mains.Et encore Robinson est-il un ouvrage dangereux pour les jeunes imaginations trop vives.Et surtout qu’on n’allègue pas les Gulliver : pour qui sait lire, ce sont les modèles de voltaire pour le roman et guère plus chrétiens.J’ai dit les bons livres lisibles, et c’est là qu’est la 278 LA NOUVELLE RELÈVE difficulté.Bossuet enseignait à peu près que toute poésie, tout théâtre étaient condamnables, et il n’est pas besoin de s’appeler Mauriac pour s’apercevoir que les tragédies de Racine seraient plus dangereuses que les romans de Bourget qu’on interdit : Hermione, sultane de Bajazet et Phèdre sont des femmes damnées que la musique de Racine rend décidément trop attrayantes.Quant à Corneille, je ne suis pas le seul à estimer que les bons maîtres ont été l’imprudence même en le proposant à l’admiration des écoliers.Rien de plus antichrétien que cette idolâtrie de la gloire, que cette insistance sur une volonté trop profane.Et que dire des maris bafoués de Molière, des pères qu’on trompe et qu’on moque ?Et pour la poésie lyrique, admettons encore que Bossuet avait raison.Je n’en veux pour preuve que ces Amitiés ‘particulières, ce roman français qui, l’année dernière, fit tant de bruit et qu’avec ma permission de l’Index, j’ai lu à moi tour : l’Index n’a pas condamné les Amitiés particulièrei, mais les règles générales rejoignent à coup sûr cet ouvrage apparenté à l’Empreinte d’Edouard Estaunié.Cf qu’il y a de pire, c’est que les Amitiés particulièrei nous montrent des enfants qui se servent des parole; troublantes de cantiques onctueux pour leurs pernicieuse; lettres d’amour.Je suis de l’avis de l’abbé de Rancé, pour certaines âmes, la poésie des cantiques est dangereuse, sans compter que cette poésie est un scandale pour de bons esprits, elle leur est même une occasion dangereuse de péché, le péché du mépris et du dédain.Ce qui me donne l’occasion de ces remarques, c’est ut petit roman publié aux éditions Fides, les Feux s’animent de M.Jean Blanchet, que je connais pas autrement et qui a écrit un mauvais livre dans plusieurs des sens du terme, C’est d’abord un mauvais livre, parce que c’est ut roman ridicule.Et donc un, livre qui nous fait du tort Depuis quelques années, les éditions canadiennes ne publiaient plus guère de romans ridicules : on se rattrapait par des essais saugrenus, comme l’Influence de VoltaW au Canada, que rachetait du reste souvent un excellent LES LIVRES 279 ouvrage, Aux sources de notre histoire, par exemple.Ce petit recueil fort remarquable de M.Léon Gérin.Parmi les romans, il y avait souvent des livres manqués, mais somme toute on pouvait y découvrir ou des promesses ou quelques pages heureuses.Je vous mets au défi de trouver quoi que ce soit dans les Feux s’animent qui en justifie la publication.Ce qu’il y a de plus désolant, c’est qu’une ânerie pareille nous soit offerte au moment où certaines âmes s’inquiètent de la liberté croissante de nos romans.« Si c’est ça, les bons livres, dira le jeune homme pressé, c’est tout simplement dégoûtant.» Pierre l’Ermite, qui n’en avait pas à revendre, comme on dit, était un homme de génie, si on compare ses fantaisies laborieusement spirituelles à ce bon roman, dont la couverture est illustrée d’un bon dessein, un jeune homme et une jeune fille, assis tous deux dans la nature de Dieu : la petite fille a les bras trop nus pour mon goût, et sa jupe est trop courte.Par bonheur, ses membres sont plutôt maigres.Mais pourquoi gloser et ratiociner ?Je n’ai qu’à citer un seul passage pour montrer comme sont mauvais dans tous les sens du terme ces bons romans : « Dans un silence profond Marcel et Thérèse contemplèrent ce spectacle ravissant.Assis toujours au même endi’oit, ils virent s’allumer, une à une, les étoiles.Et comme mus par un même sentiment, leurs regards se fixèrent longtemps et avec émotion sur la petite maison grise, qui près de la route, s’estompait dans la brunante.» « — Es-tu heureux, Marcel, interrogea la fermière.Durette demeura muet.Il étreignit sa femme avec plus de force et répondit par un baiser enivrant qui suffisait à traduire l’intensité de son bonheur.» J’aurais scrupule à mettre ce passage sous des yeux trop jeunes : on ne comprendi'ait pas Zola sans doute, mais cela, on le comprend trop.Bossuet approuverait ma sévérité et le père Longhaye trouverait comme moi cette prose d’une mollesse dangereuse.Méfions-nous des romans, des bons surtout.Berthelot Brunet CHARLES DU BOS QU’EST-CE QUE LA LITTÉRATURE ! et DERNIER JOURNAL INTIME suivi de HOMMAGE À CHARLES DU BOS par François Mauriac, de l’Académie française; Charles Morgan; Gabriel Marcel; Jacques Madaule; Jean Schlumberger; Daniel-Rops et autres.Ce nouveau cahier de Présences est divisé en deux parties.Il comporte d’abord le texte de quatre conférences faites en anglais par Charles Du Bos en 1938 au collège Saint-Mary, à l’Université de Notre-Dame, aux Etats-Unis, conférences sur la Littérature et l'âme, la Littérature et la lumière, la Littérature et la beauté, la Littérature et le verbe.Ces textes sont essentiels dans l'œuvre si mal connue de Charles Du Bos et permettent de se rendre compte de ce que fut son apport à la littérature de notre époque, comment il a restitué à l’intelligence critique une profondeur qu’elle avail perdue.Charles Du Bos a rendu au mot et au fait de corn-orendre son éminente dignité.Toute son œuvre a été ordonnée autour de cette intention et seul le plein sens étymologique du mot correspond-il peut-être à ce qu’il faut entendre par comprendre quand ce terme s'applique à lui.Ces pages sont accompagnées de son dernier journal intime, arofondément émouvant et suivies de divers témoignages sur i’auteur à'Approximations qui prouveront que s’il n'a pas atteint encore le grand public, il a été digne de l’admiratioc et de l’amitié de ceux qui ont connu cet homme modeste qui ne fut jamais préoccupé que de problèmes littéraires ou spirituels.Prix: $UB William Henry CHAMBERLIN L’ENIGME RUSSE Le procès d’espionnage où la Russie a été nommée à remis d'actualité la question russe.W.H.Chamberlin, qui a passé douze ans au pays des Soviets, connaît les Russes.Dans ce livre intitulé très justement l'Enigme russe, il analyse le caractère de ce peuple, les motifs et les secrets de la politique de Staline d'une façon impartiale et en étayant de faits son exposé.L'Enigme russe nous apporte de troublantes révélations sur la mentalité, les ressorts, la vie politique de ce peuple inconnu de l'Europe comme de l’Amérique.Que se passe-t-il derrière les murs du Kremlin ?Les Russes sont-ils tous en faveur de Staline ?Qu'est-ce qui fait la puissance du parti communiste russe ?C’est à ces questions et à nombre d'autres que répond W.H.Chamberlin.L’Enigme russe est un livre qu’on doit lire si on veut pénétrer les secrets de la politique de l'U.R.S.S.Volume grand format, 375 pages, $2.50 Rappel : JOSEPH E.DAVIES MISSION À MOSCOU Prix : $3.00 Vient de paraître : HENRI TROYAT Prix Goncourt 193S LE SIGNE DU TAUREAU roman Le dernier roman du célèbre romancier français.Nouveauté de Paris Fort volume, grand format : $1.50 Du même auteur : LE JUGEMENT DE DIEU Prix : $12) Vient de paraître: GUSTAVE COHEN CEUX QUE J’AI CONNUS Valéry - Barres - France - Maeterlinck - Giono Maritain - Wilmotte - Bédier - Brunot - Lanson L’exil est propice aux repliements et aux retours.Forcé par les circonstances de vivre aux Etats-Unis, l'auteur s’est reporté vers son passé, revoyant les grands moments de sa jeunesse où il étudiait sous des maîtres aimés.Il a aussi revu les compagnons de sa vie littéraire et il présente des uns et des autres des portraits respectueux, vivants et évocateurs.Ses maîtres ce sont Wilmotte, Bédier, Brunot, Lanson.Les personnalités qu’il a connues ou avec lesquelles il a travaillé: Valéry, qu’il a commenté en Sorbonne, Giono, son voisin de campagne, Barrés, France, Maeterlinck, qu’il alla consulter jeune homme.Il a joint à cette illustre galerie un portrait de Jacques Maritain.Tour à tour nostalgique, ironique, Ceux que j’ai connus est un album aux fraîches images qui rendent ces personnalités aussi familières au lecteur qu’elles le furent à l’auteur.Prix: $1.25 Édition sur Japon: $5.00; sur vergé Byronic: $3.00 LE MONDE FRANÇAIS Revue mensuelle paraissant simultanément à Paris et à Dans son numéro de Juillet commence la publication dt SANGLAR, roman inédit de Maurice Genevoix.Av sommaire de Juillet également : CA.NADA HIER ET AUJOURD’HUI d’André Siegfried de l’Académie Fran, çaise; FIGURE DE PARIS 1946 de René Garneau; des articles, des études, des chroniques de Paris.176 pages de texte.Le numéro 75 cents - Abonnements: 1 an (12 numéros) $7.3 ans (36 numéros) $18.En vente partout et à 360 rue LeMoyne, Montréal, P.Q., Canada.Montréal LÉON BLUM À L’ÉCHELLE HUMAINE $1.15 $2.00 L’HISTOIRE JUGERA EDOUARD MONTPETIT PROPOS SUR LA MONTAGNE M.Edouard Montpetit est l’un des plus célèbres écrivains canadiens.Universitaire distingué, il ne se confine pas à l'économie politique et, même dans ce domaine, il s'élève à des considérations supérieures qui relèvent autant de la littérature que de la science.Les titres des chapitres de son dernier livre, Propos sur la montagne: Double culture; l’élite; quantité et qualité; le caractère, confirmation, indiquent la variété et l’ampleur de ses considérations.Il y aborde les problèmes de la culture, de l’éducation, de la technique, etc.M.Montpetit résume dans ce volume de brillants essais, sa pensée sur l’avenir de la culture humaniste dans un monde dominé par la matière, le nombre, la quantité.Prix : $1.00 Du même auteur : SOUVENIRS I Prix: $1.50 E.et M.MADRIGAL INITIATION À 1 L’ESPAGNOL L'espagnol est une langue que les Canadiens français maîtrisent facilement.Mais jusqu'ici, il leur fallait pour l’apprendre suivre des cours, préparer des devoirs.La Méthode Madrigal remplace le professeur et supprime les cours.Cette méthode vous permet grâce aux illustrations de vous former un vocabulaire sans recourir au dictionnaire ou à un lexique et des la première page, vous parlez espagnol, vous lisez couramment Le succès de \'Initiation a l'espagnol a été tel aux Etats-Unis que les auteurs ont été invités à préparer des initiations) au russe, au français, etc.On n’avait jamais pensé jusqu’ici à mettre les langues à la portée de tout le monde.Quelque soit votre degré d'instruction.pour peu que vous sachiez lire, vous apprendrez facilement l’espagnol en lisant l’Initiation à l’espagnol par M.et E Madrigal._ Prix : $U> ¦H R.FRISON-ROCHE PREMIER DE CORDÉE Reman Le désert a été une école d’héroïsme pour la France.Les livres de Psichari ont exalté toute une génération et ceux de Saint-Exupéry n’ont pas encore épuisé leur message.L’appel de la mer a été entendu par de nombreux romanciers à la suite de Pierre Loti.Peu d’écrivains cependant s’étaient laissé toucher par la voix âpre des montagnes.Le roman de la montagne était encore à naître en France.C'est là sans doute une des raisons qui expliquent le succès prodigieux de Premier de cordée par R.Frison-Roche, un ouvrage qui, en un temps où la disette de papiers ne permet que les petits tirages s’est vendu en France à des centaines de mille exemplaires.Ce n’est pas la seule raison.Ce roman de la montagne, d’une simplicité qui touche à l’épopée, est en même temps un roman d’héroïsme familier.Nous sommes tous fatigués des récits de guerre.Premier de cordée raconte le combat millénaire de l'homme et des forces de la nature, et c’est l’homme et son courage qui restent vainqueurs.La littérature d’avant-guerre raffinait sur les analyses de cas de plus en plus morbides.La publication, le grand succès de Premier de cordée sont-ils signes d'un renouveau ?M.R.Frison-Roche nous montre l'homme en lutte avec les éléments et les forces naturelles et avec lui-même.Sa victoire n'en est que plus glorieuse.Le Canadien qui a éprouvé tant de fois l’appel irrésistible de la forêt comprendra peut-être plus que tous la vocation de ceux qui conquièrent pouce à pouce les pics inaccessibles.Premier de cordée, parce qu’il fait appel à tout ce qu’il y a de noble dans l’homme est à la fois un poème moral et un roman et un récit passionnant.Premier de cordée est peut-être enfin le premier roman français de la victoire.Prix: $1.50 Vient de paraître : ROBERT CHARBONNEAU de l’Académie canadienne-française FONTILE Ce roman est à la fois une étude de mœurs et un roman psychologique.L'action se déroule dans la petite ville où André Laroudan, Ly, Edward Wilding et sa cousine nous on! été présentés dans le premier roman de l'auteur, Ils posséderont la ferre.Quelques-uns de ces personnages se retrouvent dans Fontilc qui raconte les débuts de Julien Pollender, adolescent incompris, en lutte contre son milieu, son hérédité et sa famille.Quelques maximes mal comprises, une ambition désordonnée ont fait de lui un inadapté jusqu’au jour où il rencontre Armande Aquinault.On reconnaîtra que l’auteur d'Ils posséderont la terre et de Connaissance du personnage est maintenant en possession d un métier plus sûr et que ce roman a une portée plus humaine, plus universelle que le précédent.Autour de Julien gravitent une famille de millionnaires de province, un journaliste ambitieux, des politiciens et tout un monde de petite ville.Prix: $1.25 Édition sur Japon: $4.00; sur vergé Byronic: $2.00 Du même auteur PETITS POÈMES RETROUVES Edition à tirage limité 25 exemplaires sur Japon: êpoi:< 450 exemplaires sur vergé Byronic: $05 COLLECTION TEXTES SPIRITUELS La collection des Textes Spirituels dirigée par le R.P.Adrien-M.Brunet, o.p., d’Ottawa, a été créée pour mettre à la disposition du grand public les plus beaux traités de spiritualité catholique.Cette collection obtient également un grand succès auprès du clergé et des religieux.Déjà, onze titres sont parus et plusieurs autres sont annoncés.Ce qui caractérise cette collection, c'est son adaptation aux besoins modernes.On en a éliminé tous les ouvrages qui s’adressent exclusivement aux religieux pour ne choisir que des traités qui présentent un intérêt pour tous les catholiques.Grâce à cette initiative, des ouvrages qui n’étaient souvent consultés que par les spécialistes sont maintenant à la portée de tous et à un prix modique.On peut s’inscrire pour recevoir ces brochures dès leur parution.ÉDITIONS DE L'ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal Uédition définitive de cette œuvre indispensable est maintenant complète de HISTOIRE D U CANADA par F.-X.GARNEAU 9 volumes, format commode.Index alphabétique des sujets et des noms.Edition brochée: chaque vol., $1.50 Edition reliée: 9 vol., $24.75 EDITIONS DE L’ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal PRINTED IN CANADA
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