La nouvelle relève, 1 octobre 1946, Octobre - Novembre
LA NOUVELLE ELÈVE Robert Charbonneau — Crise de la littérature canadienne .385 Daniel-Rops — William Blake : une apocalypse pour notre temps .392 Walter Bara — Gabriela Mistral .413 Philippe de Vandeuvre — Courants spirituels en France .425 Y VAN Goll — Poèmes .432 CHRONIQUES La Politique : Auguste Viatte : Le problème de Trieste — La Musique : Henri Rovennaz : Le premier concert du Plateau — René Dutnes-nil : La jeunesse et l’Art lyrique — Les Livres : Berthelot Brunet : Avant-dernières lectures, Récits de missions ou romans exotiques, Théâtre en plein air, Liturgie, Une histoire de la littérature française, Dernier arrivage, Les meilleurs livres sont des traductions, La politique et le cirque — Jacques Mathieu : A l’échelle humaine par Léon Blum.Octobre-Novembre, vol.V, no 5 35 cents MONTRÉAL 1946 LA NOUVELLE RELEVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Le numéro : 35 cents.L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.GO ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.*PLateau 9654 Imprimé par Thérien Frères Liviitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministèn des Postes, Ottawa.Vient de paraître : Tout ce que vous devez savoir en médecine INITIATION À LA MÉDECINE par le docteur GEORGES HÉBERT professeur à l'Université de Montréal médecin de l'Hôpital Notre Dame Lexique des mots scientifiques, index alphabétique des sujets Fort volume de h ft h pages, nombreuses illustrations, reliure en pleine toile : $3.50. LA NOUVELLE RELÈVE Octobre-Novembre 1946 Vol.V, Numéro 5 CRISE DE LA LITTÉRATURE CANADIENNE ?RÉPONSE À M.RENÉ GARNEAU M.René Garneau est un écrivain de race, un critique intelligent et éclairé, doué au surplus du don de sympathie.Aussi, est-ce avec le plus vif intérêt que nous avons lu, puis relu l’article qu’il vient de consacrer à la crise de la littérature canadienne dans le supplément littéraire du Canada.Laissons M.Garneau poser lui-même le problème.Il constate tout d’abord qu’il y a une crise de la littérature canadienne et, ajoute-t-il, « c’est une crise d’orientation ».« Un groupe intéressant de jeunes écrivains de langue française », continue-t-il, « veut qu’une littérature autonome naisse avec lui.C’est sur le plan littéraire la transposition de la rivalité sur le plan politique entre grandes, petites et moyennes puissances ».M.Garneau tente ensuite d’expliquer par « certaines désillusions qui ont suivi la reprise des contacts » avec la France ce désir d’autonomie.Ayant ici même parlé de littérature autonome et examiné en deux ou trois articles les conditions [385] 386 LA NOUVELLE RELÈVE de sa réalisation, je me permettrai quelques remarques en marge de l’article de M.Garneau.Tout d’abord précisons que quelle qu’ait été à notre égard l’attitude des Aragon, des Duhamel et des Sartre, elle n’est pour rien dans notre désir de promouvoir une littérature qui cherche ses techniques, son inspiration et ses critères à Montréal plutôt qu’à Paris et qui se réserve dans la mesure où toutes les techniques vivent d’échange de choisir aussi bien « dans le vignoble californien de M.Steinbeck » que « dans le vignoble raci-nien », qui ne dédaigne pas à l’occasion de s’allier au vignoble californien.Il s’agit de quelque chose de plus important que d’une querelle entre les écrivains français et leurs confrères canadiens, c’est sur le plan de la culture française que le problème se pose.Toute la querelle est entre ceux qui ne veulent voir dans le Canada français, selon la formule de Gilson, qu’une branche de l’Arbre français et ceux qui, avec M.Gilson, croient que ce sont deux arbres distincts, d’une même famille mais ayant chacun sa vie propre et des fins différentes.Ainsi les Etats-Unis vis-à-vis l’Angleterre.« Pour bien marquer leur scission avec la France, dit M.Garneau, ils invoquent leur parenté spirituelle avec les écrivains américains.Or on croyait que c’était l’autonomie qu’ils voulaient ».L’auteur se fait la partie facile.Veut-il laisser entendre que M.Sartre est moins français parce qu’il se met à l’école de John Dos Passos que (pour LA LITTÉRATURE CANADIENNE 387 donner quelques exemples tirés de plus loin) Dostoïevski était moins russe parce qu’il avait pratiqué George Sand, Balzac, Victor Hugo, romancier et Eugène Sue; que Racine et Corneille étaient moins français parce qu’ils empruntaient aux Grecs ou aux Espagnols non seulement la technique mais jusqu’à la trame de leurs pièces.Si on faisait l’arbre généalogique de chacun des écrivains, on trouverait à tous des parentés spirituelles étrangères.Le défaut des Canadiens a peut-être été jusqu’ici qu’ils n’ont voulu avoir qu’un seul parent ou qu’ils les ont choisis (puisque dans ce domaine on choisit) du même sang, jusqu’à l’épuisement presque complet de ce sang.Pourquoi, nous qui possédons deux langues, attendrions-nous pour nous enrichir de la substance des écrivains américains ou anglais qu’ils aient été traduits et assimilés par les Français.Ne pouvons-nous manger que de la bouillie sous prétexte de ne pas nous quereller avec les Français ?Résigné à ce que notre littérature reste une littérature de provinciaux, osons le mot de coloniaux, M.Garneau reprend : « On a beau retourner les éléments de la question, on ne sort pas de la zone d’influence d’une grande puissance littéraire.Si ce n’est pas la France ce sera l’Amérique ».Mais oui, Monsieur Garneau, on en sort.La preuve, c’est que la Russie en est sortie, c’est que les Etats-Unis en sont sortis, c’est que l’Amérique du Sud en est sortie.Et si les Russes sont sortis 388 LA NOUVELLE RELÈVE de la zone d’influence allemande et française, les Etats-Unis de la zone anglaise; les pays d’Amérique du Sud de la zone espagnole, c’était pour acquérir une autonomie que personne aujourd’hui ne songe à mettre en doute.Les arguments de M.Garneau sont ceux que toute l’élite russe a sortis contre Dostoïevski.M.Garneau me dira que les pays que j’ai mentionnés ont une population supérieure à la nôtre.Cela est vrai, mais le talent d’un écrivain, son indépendance spirituelle ne dépendent pas que je sache du nombre de ses compatriotes.Et c’est ici que les traductions interviennent.Si nous créons vraiment des œuvres originales et profondément canadiennes, elles pourront être traduites, leur rayonnement en sera centuplé.M.Garneau peut se moquer des best sellers.Mais il n’est pas beaucoup d’écrivains français ou anglais qui ne seraient prêts à donner leur bras droit, quelques-uns même leur œil, pour connaître aux Etats-Unis, dans une traduction, le succès de Arch of Triumph ou de Brideshead Revisited.Interrogez les éditeurs américains et vous apprendrez que, si certains grands écrivains n’ont pas été traduits, ce n’est pas faute d’efforts de leur part.M.René Garneau se demande quel profit nos écrivains trouveraient à l’audience des Américains.« Ceux-ci n’aiment pas la littérature, continue-t-il, et ils ne l’entendent pas dans le LA LITTÉRATURE CANADIENNE 389 même sens que lui donnent même les plus passionnés de nos autonomistes de l’écritoire.» Laissons parler les faits.Si les Américains n'aiment pas la littérature, comment expliquer les succès obtenus par des écrivains comme Hemingway, Steinbeck, Faulkner, Caldwell, John dos Passos, Thomas Wolfe, Eugène O’Neill, etc., dont les ouvrages, qui transportent aujourd’hui d’émoi les Français, ont rapporté dans presque tous les cas des fortunes à leurs auteurs.Mais ce n’est pas tout.Comment expliquer encore que les succès de librairie connus par les écrivains anglais Evelyn Waugh, Somerset Maugham, Graham Green, etc.aient dépassé aux Etats-Unis les plus forts tirages obtenus dans leur pays ou ailleurs.On pourrait encore citer les cas de Thomas Mann, de Franz Werfel, d’Eric Maria Remarque, de Sholem Ash qui, si je suis bien informé, sont traduits sur le manuscrit et sont publiés originairement aux Etats-Unis.Aujourd’hui, un écrivain européen se juge consacré quand il est publié à New York.Pourquoi les Canadiens, à la condition qu’ils en aient la chance, refuseraient-ils la gloire mondiale que peut seule leur donner l’édition américaine.Pourquoi n’ambitionneraient-ils pas d’être édités dans ces conditions Le marché naturel des ouvrages canadiens, c’est le Canada.La publication en Europe, à Paris, où les Parisiens ne s’intéressent qu’à ce qui est français ou a été traduit, à Londres, à Amsterdam ou à Moscou n’est qu’un accident 390 LA NOUVELLE RELÈVE susceptible d’arriver à la veille d’une guerre ou dans les premiers mois qui succèdent à une victoire des Alliés.Ne nous faisons pas d’illusion.Le Français, sauf quelques grandes et généreuses exceptions, est l’homme qui ne connaît pas les étrangers.Il consent à les découvrir une centaine d’années après leur mort quand il peut en enrichir « les vignobles raciniens ».Au contraire, le peuple « qui n’aime pas la littérature », accueille avec intérêt tout ce qui lui paraît mériter son attention à l’étranger.Si la littérature a une tendance à devenir universelle, il semble que ce soit actuellement par le truchement de la langue anglaise et par l’édition américaine qu’elle le deviendra.L’Europe est trop vieille, trop satisfaite d’elle-même, trop habituée à ce qu’on vienne à elle, qu’on s’agenouille devant ses ruines et ses monuments; elle a peut-être trop souffert pour être encore accueillante.Les Canadiens ont donc à choisir entre quelques brimborions que la France, inspirée par le Foreign Office, consentira à leur décerner à la veille d’une guerre et les Etats-Unis qui n’ayant besoin de personne « n’aiment pas la littérature » mais accueillent tous les talents, les recherchent même et parfois les couvrent de gloire.M.Garneau est trop intelligent pour douter qu’il puisse exister une littérature canadienne d’expression française qui ne doive pas plus à la France que M.Sartre, M.Romains ou d’autres LA LITTÉRATURE CANADIENNE 391 ne doivent aux Etats-Unis ou à l’Angleterre.Et il a raison de dire que cette littérature, si elle est universelle, sera à la gloire de la culture française, cette culture que nous ne devons pas aux écrivains français vivants, mais à ces écrivains universels qui sont notre patrimoine commun avec la France, comme Dickens, Dostoïevski, Balzac appartiennent au patrimoine commun de l’humanité.Robert Charbonneau WILLIAM BLAKE: UNE APOCALYPSE POUR NOTRE TEMPS Le sens le plus profond des événements humains, est-ce l’histoire qui nous le révèle ?Abandonnée à ses seules forces, Clio s’applique, tant bien que mal, à connaître le comment, mais le ¦pourquoi, trop ordinairement lui échappe.Et quant aux conséquences pour l’avenir que le présent renferme en ses flancs, ses précisions n’aboutissent le plus souvent qu’à de cruels démentis.Il y a soixante-dix ans, Fustel de Coulanges, qui n’était ni un sot ni un fol, écrivait en toute sérénité ces phrases : « Les générations modernes ne savent pas ce que c’est que le danger.Elles ne savent plus ce que c’est que de trembler pour sa vie, pour sa femme et ses enfants.Elles ne savent plus ce que devient l’âme sous le poids d’une telle terreur.» La dérision de ces axiomes est sensible au dernier des hommes du XXe siècle.Mais un poète, au même instant avait crié : « Voici, voici venir le temps de la terreur ! » De tous les mystères de la haute poésie, c’est peut-être là celui qui nous touche le plus immédiatement.Vates : poète et prophète, pour les Latins, c’était semblable.Le sage auteur de la [392] WILLIAM BLAKE 393 Cité Antique se trompait, porté par le cours mollasson du XIXe siècle; mais, plongeant par delà les apparences, « à la recherche de l’anneau », il s’était trouvé des hommes qui, eux, ne s’étaient point trompés sur ce qu’avait d’illusoire la paix du monde selon Napoléon III et leurs cris d’inquiétude, que personne ou presque n’avait su entendre de leur vivant, résonnent en nous avec une intensité presque intolérable, mystérieusement accordés à ceux qui montent de nos champs de bataille, de nos villes rasées par les bombes au phosphore, et de ces camps où la mort « concentre » les vivants.Lorsque nous entendons l’enfant aux yeux de pervenche, Arthur Rimbaud, crier que « le temps des assassins est proche », où l’univers sera « tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur », quand nous l’écoutons évoquer « cette religieuse après-midi d’orage sur l’Europe ancienne où cent hordes iront » nous ne pouvons nous retenir de reconnaître à ses phrases cette vertu prophétique que les Anciens accordaient au poète, — celle-là même dont un prédécesseur de Rimbaud, soixante-dix ans plus tôt encore, avait fait la donnée essentielle de la vraie poésie: William Blake.Ce que le grand visionnaire anglais a découvert dans la seule contemplation de son univers intérieur, ce n’est rien de moins, en effet, que les caractéristiques fondamentales que nous reconnaissons au monde où nous vivons.Semblable à « l’Ancien des Temps » qu’évoqua son burin, dans 394 LA NOUVELLE RELÈVE les nues prophétiques d’un prodigieux compas il prend la mesure des choses de la Terre.Il y a un siècle et demi que son message fut donné aux hommes, — donné, ou plutôt parcimonieusement, secrètement communiqué à quelques fidèles, — et tous les grands thèmes qui s’y déroulent semblent n’avoir été suscités par son génie que pour expliciter les causes de nos malheurs.« Voici qu’une ombre horrible s’est dressée dans l’Éternité ! Absurde, inféconde, close sur soi et répulsive.Quel démon a creusé ce vide abominable, cette vacuité qui déracine l’âme ?» Il suffit d’ouvrir n’importe lequel des Livres Prophétiques pour y découvrir aussitôt cent phrases qui imposent à notre esprit l’idée d’un accord fondamental, d’une relation antérieure.Images de monstres affreux « en furie dans les ténèbres d’Europe », d’une « Terre morne et qui se rapetisse », échos d’un immense « hurlement d’ombres » retentissant à tous les coins du monde, sensations de l’intolérable esclavage des « gens des villes, au pas si lourd, au cou captif de liens de fer », tous les symboles les plus familiers à William Blake, les plus constants dans son vocabulaire, ont, pour nous, un sens immédiat.L’univers que le prophète en lui, considère, — celui qu’Ololon, un des personnages de son Milton, et son porte-parole, découvre avec horreur, c’est un univers de mort et de terreur, où l’homme détruit l’homme, anéantit la vie, où comme le dira plus tard Tennyson, « la nature est rouge aux dents et WILLIAM BLAKE 395 aux griffes » ; où la pensée est esclave ; où les idéaux de justice et de vérité sont souillés, où tout se résout, en fin de compte, dans une dérisoire et sanglante trahison.À qui pénètre dans le climat si particulier qui est celui de Blake (et c’est, en effet, comme on éprouve un climat qu’il faut accéder à sa poésie, par osmose, non par analyse), à qui donc s’est laissé porter par les grandes vagues fracassantes de ses longues strophes et envelopper par la fantasmagorie de ses visions, le sentiment qui s’impose très vite est celui d’une dramatique familiarité.Pour peu que nous ne soyons volontairement aveugles ni sur nous-mêmes ni sur ce qui nous entoure, la vérité de ses assertions s’imposera, — non pas à notre raison, qui a peu à faire en l’occurrence, — mais à une faculté de connaissance et d’explication infiniment plus secrète et plus subtile, celle-là même que Blake appelait : « la connaissance spirituelle ».Par lui, avec lui, nous « verrons à travers les yeux ».Les données fondamentales de cet univers bla-kien peuvent se ramener à quatre grands caractères.Le monde, tel que le voit l’esprit de prophétie, est un monde faussé, disloqué, un monde en perdition, qui porte jusqu’au fond de ses entrailles l’amertume empoisonnée de ses fautes.L’iniquité de l’homme a, irrémédiablement, rompu l’ordre éternel de Dieu.Il est lui-même, l’artisan de son 896 LA NOUVELLE EELÊVE malheur, c Dans l'appel de chaque homme, dans le cri de tout enfant terrifié, dans chaque voix, chaque anathème, j’entends les chaînes forgées par notre esprit ».Une immense clameur monte ainsi vers le Ciel ; « dans les rues obscures, la malédiction de la jeune Prostituée », partout les plaintes des enfants et des hommes, des bêtes elles-mêmes, car tout a été vicié par le péché des hommes.« Pourquoi le corbeau crie-t-il si fort sans qu'on ait pitié de lui ?Pourquoi le rouge-gorge et le moineau tombent-ils dans l’hiver stérile .?» Tout ce que nous considérons comme les principes mêmes de notre civilisation moderne est rongé par un chancre abominable d’injustice.« L’homme a donc créé le trafic et fait nager sur l’abîme les vaisseaux, mais sur la terre, les enfants sont vendus au trafic de la nécessité terrible, peinant nuit et jour, vie éteinte et réduite par leur désespoir à l’aspect de spectres; mais sur les mers retentissantes, voici le fardeau, les cargaisons de milliers d’esclaves ! » Tout est souillé, tout est subverti.La caverne appelée Horreur recèle un prisonnier éternel que nous connaissons bien, sur qui pèse la menace prophétique d’une condamnation indicible.Dans la tour nommée Ténèbres, un captif rivé aux dalles se dessèche, comme l’intelligence humaine.Dans la geôle dite du Sang, un cadavre a conscience d’être livré aux vers.Dans la prison dont le nom est Ordre, un vieillard se ratatine, dégoûté de soi, WILLIAM BLAKE 397 parmi les bêtes malfaisantes.Et dans le cachot qui est la Religion, il n’y a plus qu’une femme hideuse, liée à un grabat, et que sept plaies achèvent de dévorer.Ce monde de menace et de perdition est tout cela parce qu’il est, d’abord, un monde de refus et de trahison.Il est identifié à Ulro, le pays de l’erreur complète, la terre de l’ignorance et du matérialisme.Il est semblable au « Rocher des Ages », symbole de cet endurcissement qui a été le processus tragique de l’âme humaine.Ce qui était jadis en l’homme et sur la terre comme un reflet de Dieu, s’est éteint, la flamme originelle est enfouie sous la cendre compacte de la vie uniquement consacrée à la matérialité.L’image pythagoricienne du feu primitif dont chacun porte en soi une étincelle plus ou moins éteinte rejoint ici les thèmes bibliques de la Genèse.Tout est happé par la pesanteur, tiré vers le plus bas de soi.Et là, dans les ténèbres de cet univers atroce, le pire drame est celui d’une lutte perpétuelle entre les instincts qui agitent l’être.Eros et Thanatos se combattent au sein de « l’abîme intérieur ».C’est le jugement du monde par l’animalité.Où sont les aspirations nobles, les élans qui permettent à l’homme de sortir de soi ?Pour les habitants de l’univers déchu, il y a seulement l’instinct de jouir et la peur de la mort.Se jeter dans l’un et tourner le dos à l’autre, il semble que ce soit la seule loi morale.Tous les symboles 398 LA NOUVELLE RELÈVE qu’on peut extraire des grandes visions de Blake se ramènent à ces deux principes.Cent cinquante ans avant Freud, par une prémonition étonnante, il aura donc prévu qu’à un homme déraciné de ses véritables principes, seul l’instinct demeure réel, avec tout ce qu’il comporte de violence et de puissance de désespoir.Car, et c’est là le dernier trait qu’il faut marquer, le monde de Blake sent peser sur lui un affreux désespoir.Il est tout hanté par l’inquiétude.Il n’est pas content de soi.Il voudrait sortir de lui-même, et il ne peut pas.Le regret déchirant l’habite d’une pureté perdue, d’un paradis où tout serait de nouveau accordé.L’émerveillement du poète en face de l’enfance, tel que les Chants de VInnocence le magnifient, reste tout au long de l’œuvre comme une affreuse nostalgie.C’est Y Invitation au voyage de Baudelaire, c’est la rivière de Cassis chère à Rimbaud; c’est le pays « qui n’est à personne » de la vraie vie, de l’antique unité.Le vieux rêve édenique est là, à l’arrière-plan de toute cette fantasmagorie infernale, comme il est au cœur de notre temps, absence cruelle, attente jamais comblée.Qui osera nier que chacun de ces quatre traits ne corresponde à des données que nous connaissons ?Ainsi cette œuvre saturnienne nous paraît-elle exactement adéquate à une exégèse du monde selon la violence et la mort, selon le désespoir et la nausée, que nous n’avons que trop appris à formuler.Ce que les poèmes du grand WILLIAM BLAKE 399 visionnaire nous révèlent, et tout autant ses gravures, qui en sont le commentaire et comme la saisie directe dans l’univers des formes.C’est ce que les Juifs des derniers temps, brisés par le malheur et hantés par l’espérance ont tant pratiqué, ce que saint Jean a arraché aux arcanes de la Révélation, c’est une Apocalypse, une apocalypse pour notre temps.* ?Cela resterait encore extérieur s’il ne s’agissait que d’images.Mais on peut aller beaucoup plus loin remonter aux sources de l’expérience vitale qui est à l’origine de telles représentations.William Blake lui-même y invite, qui s’est expressément considéré non pas seulement comme un témoin des réalités spirituelles, mais comme le porteur d’un message qu’il devait donner au Monde.Et à le considérer dans son développement, ce message « moral » se trouve, lui aussi, singulièrement caractéristique de l’évolution intérieure de l’homme moderne et de son drame.Le point de départ de sa propre évolution semble avoir été une crise d’ordre sexuel.Le mot profond de Nietzsche prend certainement ici son plein sens d’élucidation : « Le degré et la nature de la sexualité d’un homme l’atteignent jusqu’aux plus hauts sommets de l’esprit ».Il y a dans toute vie humaine une ligne cruciale, un seuil qui se découvre; la tristesse de vivre se révèle et la 400 LA NOUVELLE RELÈVE misère de notre condition.Cette découverte est très ordinairement liée à celle des réalités de la chair, parce que c’est dans ces réalités mêmes que l’être est le plus immédiatement, le plus totalement engagé.Dans l’existence de William Blake ce seuil se plaça aux environs de sa trentième année.C’est alors que le genre de sa poésie changea, que l’univers édenique de Chants de l’Innocence fut souillé par l’ombre et que, peu à peu, grandit en lui, jusqu’à tout envahir, une mystérieuse puissance de dégoût et de révolte.On ne peut pas se tromper sur les raisons de cette crise : trop d’allusions nous renseignent.Cette femme à laquelle il s’était lié par un mariage d’amour, cette épouse si douce, si attentive, si dévouée, dans quel sentiment de haine secrète fut-il amené à la rejeter, à la condamner ?Bien sûr, en apparence, tout resta parfaitement normal et respectable: M.Blake ne trompa point sa femme; tout au plus lui proposa-t-il, à l’instar des Patriarches, de le laisser prendre une concubine, ce que la vertueuse Catherine refusa avec horreur.Mais le drame n’en dut pas moins être profond en lui, si l’on en croit les aveux de sa plume.Fut-il désespéré de voir que son épouse n’atteindrait jamais à son niveau, qu’elle ne serait que sa fade servante et non pas son « émanation éternelle » ?Ou bien, fut-ce, en lui, le drame banal de la chair que l’habitude écœure ?Toujours est-il que la condamnation du mariage devint, pour lui, une conviction indéracinable, WILLIAM BLAKE 401 presque une hantise.Il trouva cette expression atroce : « le corbillard du mariage », — the marriage hearse.— Il évoqua l’âge où « la femme abaissait son tabernacle splendide pour que l’homme y entrât, magnifique entre deux chérubins », — où il n’y avait pas de jalousie, pas de morale conjugale, où la femme « se réjouissait de donner sa servante à son époux », « où elle se livrait toute, fouillant les terres et les mers pour la satisfaction du génie masculin ».On saisit ici la sanction de ce jugement par l’animalité que nous évoquions tout à l’heure et qui est au centre même du drame de l’homme moderne.Ne voulant pas soumettre ses instincts à une discipline morale et sociale qui gêne en lui la bête, le voici qui organise son refus et le justifie.Pour Blake le lien conjugal va devenir le symbole de tout ce qui entrave le génie poétique et lui interdit de s’épanouir.Que cette prise de conscience d’un servage très défini l’ait amené à exalter de façon grandiose la volonté de libération, et que les résultats les plus beaux de son génie aient procédé de ce refus même, c’est vrai ; il n’en reste pas moins que nous sommes, au point de départ, à un niveau très voisin de celui où se place le plus médiocre des maris qui, pour tromper sa femme, cesse de faire ses Pâques.De l’insurrection de l’instinct, Blake va tirer toute une philosophie du refus et de la révolte, si logique, si complète qu’on peut, à travers elle, suivre une démarche que nous connaissons bien. 402 LA NOUVELLE RELÈVE Annonçant encore Freud sur ce point, il proclame la nécessité de rendre aux instincts leur pleine liberté.C’est l’Apocalypse de la Libido.Tout ce qui est nécessité sociale et contrainte doit disparaître.Le mariage transforme « la vierge en prostituée qui ne se livre que par devoir ».La chasteté est malédiction et pitié, elle est la « pâle luxure religieuse » qui trahit la vie, car « tout ce qui vit est sacré ».Orc, le désir infini, veut être libre.Il faut revenir aux temps anciens où « rien n’était jugé impur, ni la convoitise aveugle, ni le désir aux lèvres tendues, ni la fureur dressée, ni la licence insidieuse ».Dans le Mariage du Ciel et de l’Enfer combien d’aphorismes ne reprennent-ils pas cette thèse « Seule l'Impulsion est vie, qui vient du corps.— Désir sans acte fait pestilence.— Plutôt tuer un enfant au berceau que bercer un désir inassouvi !» On en relèverait cinquante de sens semblable et sans doute un millier dans l’œuvre entière.Ce que l’homme éprouve et ce à quoi il se décide médiocrement, dans ces « péchés ladres » dont parle Huysmans, Blake l’a magnifié en l’élevant à la hauteur d’une doctrine métaphysique.Libérer les impulsions, c’est certainement, à son point de départ, se débarrasser des contraintes sexuelles; cela deviendra dépasser la condition humaine, les limites du corps et des sens, participer à l’univers inconnu des anges.Mais à travers cette transposition du génie, nous discernons la force ténébreuse et misérable, qui, tous, WILLIAM BLAKE 403 nous tire vers l’abîme.Et, en tout cas, les conclusions que formule le poète s’ordonnent suivant une courbe même que nous pouvons suivre chez d’autres qui, de génie, n’ont guère.C’est d’abord, évidemment, le refus de toute morale.Si nos impulsions, nos instincts sont en nous la véritable vie, lambeaux d éternité survivant dans notre être mortel tout ce qui les bride et les opprime est à détruire.La morale nous interdit de participer à notre héritage éternel.C’est elle qui a enveloppé Urizen dans les branches maléfiques de l’arbre du bien et du mal ; c est elle qui a attaché Orc au rocher de la contrainte et de la jalousie; c’est elle qui a immolé Fuzon, cette transposition de l’amour, sur la montagne de la loi, le Sinaï.Allant plus loin, Blake dira même : c’est la morale qui a crucifié Jésus.Tout ce qui donc sur la terre, est manifestation de la morale doit être condamné.«Les apparences d’art détruisent l’art; les apparences de liberté détruisent la liberté; les apparences de religion détruisent la religion ».Blake poursuit d’une haine particulière les religions d’autorité auxquelles il reproche d’être une carapace qui empêche l’amour de s’épanouir.Le Décalogue biblique est un code de tyrannie, œuvre d’Urizen, l’esprit antérieur, l’expression absolue de l’amour de soi, qui sanctionne l’esprit de propriété des biens et des femmes, qui lie l’homme à une sèche mécanique.Et tout ce qui, dans la société, en procède, est en abomination.« Des pierres de la Loi, 404 LA NOUVELLE RELÈVE on a fait les prisons; des briques de la Religion, on a fait les bordels », dit un Proverbe de l’Enfer.Blake formule avec violence une pensée éparse au cœur de tout un monde.Le même mouvement de refus et de rébellion le dresse contre une autre forme de despotisme, celui de la raison.À vrai dire pour lui, c’est exactement la même chose.La raison logique, étant la force qui s’oppose aux libres impulsions, est par principe, condamnée dans l’ordre moral.Elle ne l’est pas moins dans l’ordre de la connaissance.Quand les Éternels voulurent interdire à l’homme de regarder les secrets auxquels il avait accès avant la chute « ils hissèrent des rideaux de ténèbres; ils tissèrent un voile et le nommèrent Science ».Ce que Blake affirme, c’est le primat de l’irrationnel, c’est le recours aux forces obscures de la conscience auquel se rallie un monde qui sent en lui s’opérer un dessèchement mortel.Comme Rimbaud, qui avait songé à appeler les Illuminations : « livre païen ou livre nègre », Blake se tourne vers une sorte de primitivisme.Du Dadaïsme à l’engouement pour l’art nègre, nous avons connu semblable tentation.Si dans l’ordre de la morale, William Blake préfigure le Gide des Nourritures terrestres, dans l’ordre de la connaissance, il est le premier des surréalistes.Mais il faut bien le dire, il est allé infiniment plus loin qu’eux tous.* * ? WILLIAM BLAKE 405 Le processus de laïcisation que subit, depuis deux siècles, le monde moderne, aboutit à déraciner de sa véritable signification le drame même de l’homme.Des millions d’êtres vivent au niveau de la bête sans même soupçonner quel vide tragique s’est ouvert en eux.À un certain degré d’absence de soi, il n’y a plus de possibilité que pour la plus morne, la plus désespérée des platitudes.Ainsi l’horreur d’un monde hanté par la violence et dont mille aspects relèvent de l’enfer dantesque peut-elle se trouver équilibrée par une médiocrité petite-bourgeoise, par l’automatisme de Babbitt.Blake, lui, qui était un esprit totalement religieux, littéralement imprégné de sacré, n’a point participé à cette dégradation.Sa révolte est, si l’on veut, luciférienne, mais elle n’a rien de ladre et de médiocre.Le refus de la Loi a pris pour lui une signification théologique qu’on ne trouve pas chez nos gourmets de Nourritures Terrestres.Comme Rimbaud qui s’écriait : « Je suis esclave de mon baptême ! » le grand visionnaire anglais a frappé au point central même de la Loi, qui est Dieu.Il faut observer ici, d’ailleurs, que dans sa condamnation de la morale, il y a, d’un point de vue vraiment religieux, une part de vérité.Une morale purement extérieure est, spirituellement, le plus vain des carcans, et la soumission à la Loi n’a de sens que si cet effort est transcendé, rapporté à Dieu lui-même.C’est ce que Pascal ex- 406 LA NOUVELLE RELÈVE primait quand il parlait de ces vertus qui sont abominables aux yeux de Dieu.Mais ce ne sont pas les « apparences de vertus » que Blake dénonce et refuse; ce sont les vertus elles-mêmes.Ainsi est-il amené à prendre une attitude de révolte bien plus catégorique, celle de la révolte contre Dieu.Le sens profond de l’anti-religion de notre société est là.Même si elle l’ignore, elle combat le divin parce que la Loi en procède.On se souvient des phrases de saint Paul dans l’Épître aux Romains (VII) : « Je n’aurais point connu le Péché sans la Loi ! Sans la Loi, le Péché serait mort ! ».Et ailleurs, dans la première aux Corinthiens : « La puissance du Péché, c’est la Loi ».Pour se débarrasser du Péché, c’est-à-dire des barrières du Bien et du Mal, il faut donc se débarrasser de la Loi, c’est-à-dire de la volonté de Dieu.Dans cette révolte ultime, deux attitudes sont possibles.L’une est de nier Dieu, de proclamer « la mort de Dieu », de le rejeter lucidement dans le néant : c’est la position de Nietzsche.L’autre est de s’égaler soi-même au Maître de la Loi, par un processus de divinisation dont Rimbaud a suggéré la méthode et consacré l’échec.Etre comme des dieux ! le vieux rêve Adamique, l’antique tentation glissée au cœur du premier homme par l’Adversaire, se retrouve au plus intime de la conscience moderne.C’est lui que formule, en termes souvent admirables, l’auteur du Mariage du Ciel et de l’Enfer. WILLIAM BLAKE 407 Le sens d’un tel titre devient clair.Ce qu’il s'agit d’opérer, c’est un renversement si absolu des notions et des valeurs que le divin soit, en quelque sorte, réintégré de force dans l’humain.Renversement qui est constant dans l’œuvre de Blake et qui donne à son univers les caractéristiques déconcertantes, et secrètement fascinantes, qu’on lui connaît.« Ce sont les adeptes du Christianisme moral qui ont créé l'Infidèle et ses Lois.Qu’est-ce qu’être l’Antéchrist, sinon interdire le Ciel aux pécheurs par la barrière de fer de l’État de vertu ?» Ce qui est divin, ce n’est donc pas ce qui contraint l’homme et lui impose une discipline, c’est au contraire ce qui libère en lui les forces instinctives de la vie.Toute la symbolique de Blake procédera de ce renversement des thèmes, bien qu’il faille se souvenir que, chez lui, rien n’est systématique ni logique et que l'interprétation d’une même figure change, d’un livre à l’autre.En gros, on peut dire que, pour lui, Jéhovah est un monstrueux despote, Jésus le messager de l’anti-morale, et Satan, dont la figure le hante, reprenant son rôle original de « porte-lumière » mène l’homme sur la voie de la vérité.Les Anges, témoins de la Loi, émanation de la raison, sont de mauvais guides, mais les Démons étant les impulsions, révèlent le message divin.Ainsi tout ce qui, dans l’homme, est le plus charnel, le plus instinctif, est-il plus que légitime, magnifié, déifié.C’est là, en définitive, le but de la pensée de Blake : diviniser l’homme.Tout ce qu’il y a 408 LA NOUVELLE RELÈVE dans son génie lyrique, de plus émouvant, de plus admirable, procède de cette intention.Les mots souvent bouleversants qu’il trouve pour exalter le miracle quotidien, la certitude qu’il suggère d’une vie éternelle mêlée intimement à notre existence terrestre, qui est elle-même hic et nunc éternité, tout ce qui donne tant de prix et de force de suggestion à sa poésie repose sur cette conviction absolue : l’homme est Dieu ! Sortir de la condition humaine, dépasser ce cadre rapetissé où nous inscrivent nos sens, se révolter contre l’illusion des pseudo-réalités terrestres, tout cet effort qui fait palpiter si magnifiquement sa poésie, vise en réalité à donner à l’homme les attributs de Dieu.Et de même cet autre effort pour unir les contraires et saisir l’être dans toutes ses contradictions, sans choix, sans amputation, vise à lui assurer les qualités d’ubiquité polymorphe du divin.De tout cela maints éléments peuvent s’admettre : si Blake est hérétique, il reste, à la base, un chrétien.Que chacun de nous soit le reflet de Dieu, qui en doute ?Nous fûmes faits à son image.Mais l’ombre que la faute fait peser sur la nature, la séparation tragique qui est le résultat de notre infidélité, Blake n’en tient pas compte : il prétend s’en débarrasser.En ce sens il participe à cet optimisme luciférien qui est au cœur de la conscience moderne : en transposant selon son gré les principes de la Loi, il contredit à la donnée la plus fondamentale du Christia- WILLIAM BLAKE 409 nisme : reflet du divin, certes, image du Créateur, l’homme est un reflet assombri, une image souillée.L’intégrité primitive ne se retrouve pas dans un retour à l’instinct, mais dans l’effacement de la faute.Par sa tentative pour diviniser l’homme, Blake annule le Rédemption.C’est dans l’homme, dans l’homme seul, qu’il place les chances de salut, « Dieu n’existe, Dieu n’agit qu’en des êtres existants, des hommes ».Un de ses premiers fragments, écrit en 1789, se termine par cet aphorisme significatif : « Dieu se fait semblable à ce que nous sommes, pour que nous puissions être comme il est ».Et son pénétrant commentateur anglais, Middleton Murry observe : « Milton devient Jésus, et puisque Milton est Blake, Blake aussi devient Jésus.La vérité centrale que, pour Blake, enseigne le Christianisme, c’est que tous les hommes sont Jésus et deviennent Jésus, en apprenant qu’ils le sont.» Au terme, que trouve-t-on ?Jérusalem nous le dit: « La divine Humanité, qui est la seule forme générale et universelle .Cet homme unique, nous l’appelons Jésus, le Christ.Il est en nous et nous en lui.» On ne peut pas formuler avec plus de netteté l’hérésie même de notre époque, où, en fin de compte, l’homme a prétendu remplacer Dieu.« Tu es un homme : Dieu n’est pas plus que toi ! ».Ainsi, exprimée dans un langage différent, la tentative de William Blake est-elle tout à fait parallèle à celle de Rimbaud.Et, comme lui, elle 410 LA NOUVELLE RELÈVE a abouti à la même contradiction, à la même impasse.Quand l’enfant génial, l’ange en exil, eut poursuivi jusqu’à ses plus redoutables limites la tentative de s’égaler à Dieu, et quand il se fut rendu compte qu’il débouchait sur un univers de terreur insoutenable, de folie et de mort, il se tut, et son renoncement, sa fuite et son silence, ont une valeur de témoignage.Blake ne s’est pas évadé aux plateaux du Harrar ; mais d’une autre façon, nous pouvons trouver en son œuvre un aveu.Ce silence, où bien longtemps avant sa mort, dès 1809, (il ne devait rendre l’âme qu’en 1827), il s’enferma volontairement, si l’on peut lui soupçonner des motifs littéraires, en eut peut-être aussi d’autres, métaphysiques.L’Évangile éternel, qu’il écrivit en 1818 et qui contient l’extrême expression de sa pensée sur le renversement des valeurs divines, ne fut jamais publié par lui.Mais ce silence même ne faisait que parachever un processus de fuite qui est constant dans toute sa vie.Il y a quelque chose de significatif dans ce fait que cet homme qui a tant exalté les puissances de l’instinct et tant proclamé la primauté du vital, en fait n’a pleinement vécu qu’en refusant la vie et en s’engloutissant dans le rêve.Les principes si terriblement immoraux qu’il formulait en axiomes fulgurants, jamais n’ont été pour lui règles concrètes d’existence.Il a été honnête commerçant et bon époux, cet anarchiste ! Lui qui a tant réclamé les droits pour l’homme d’être au-dessus WILLIAM BLAKE 411 de toutes les lois, le seul lieu où il se réalisa, ce fut cette Golgonooza, construite par Los, l’inspiration, où tout est possible parce que tout échappe au réel.Cela fait penser à ces malades que les psychiatres nomment « schizophrènes », qui, blessés par le contact de la vraie vie, transforment les jours en un interminable rêve éveillé.Mais ce n’est pas son seul comportement personnel qui donne un tel témoignage.Explicitement, il a formulé une doctrine qui est la négation absolue de la vie.Maintes fois il a affirmé que la faute originelle n’est rien d’autre que de vivre, sur cette terre, et de ce corps.Le péché d’Adam et d’Ève, c’est d’avoir donné la vie.(Retrouvons ici l’écho de l’angoisse sexuelle que nous avons discernée à son point de départ).Sur une de ses compositions, on voit Satan, ange et serpent, surveiller d’un regard satisfait les caresses du premier couple.« L’Éternité trembla quand elle vit l’homme procréer son image avec l’être issu de lui ».Le signe de la faute, c’est le corps.L’âme est tombée du ciel dans un corps, par une chute affreuse.— Vieux dualisme mazdéen, hérésie catarrhe : refuser la vie telle qu’elle est, est-ce la sauver ?Le point extrême où Blake nous amène dans sa glorification du vital, c’est donc un refus de la vie.Comme elle est plus belle et plus riche — même en résonances de poésie — l’affirmation de la théologie chrétienne, selon laquelle la chair elle-même sera glorifiée dans l’Éternité, que 412 LA NOUVELLE RELÈVE l’homme ne sauve son âme qu’avec son corps et par son corps ! Ce Christ que Blake caresse, c’est un fantôme, un « pur esprit », un être abstrait qui « ne se reconnaît nul parent selon la chair ».Swedenborg de même professait la haine de l’Incarnation et de sa conséquence logique, le sacrifice de la Croix.Les gnostiques n’interprétaient-ils pas tous les événements de l’Évangile comme des symboles spirituels, et d’Arius à Mar-cion, combien de théologiens en délire n’ont-ils pas refusé au Christ ce qui fait sa vraie signification, — ce qui, en définitive, nous console : d’être tout ensemble un Dieu et un homme ! Dans la lignée d’hérésies cent fois reprises, Blake, en optant contre la vie de la chair, laisse l’homme seul sur la terre charnelle, dramatiquement seul, en face de ses énigmes et de ses craintes.Ce petit homme trapu, à grosse tête, ce rêveur extasié, cet anarchiste de l’esprit, n’aura pas fait que porter en lui, dans une prémonition bouleversante, les images de révolte et de refus qui depuis cent cinquante ans, hantent la conscience des hommes.Il aura, pour qui sait le lire, par l’impasse tragique où il s’est enfermé, révélé une vérité : Dans l’époque nietzschéenne de « la mort de Dieu », qui commençait à peu près avec son temps, il aura été à la fois une protestation vivante et, de la réalité surnaturelle, un témoin irrécusable.Daniel-Rops GABRIELA MISTRAL Le prix Nobel de littérature à Gabriela Mistral n’a causé aucune surprise à ceux qui s’intéressent à la littérature espagnole américaine d’aujourd’hui.Car, ils n’ignorent pas que son nom avait été suggéré, dès 1923, par un critique sud-américain, qui la comparait à Selma Lagerlof et prédisait que le même honneur lui reviendrait un jour.Plus récemment, en 1940, une active campagne fut déclenchée dans l’hémisphère occidentale par les Chiliens et autres peuples de langue espagnole pour que le nom de la « divine enfant » soit proposé à l’académie de Stockholm, afin qu’elle lui accorde une couronne de son vivant plutôt qu’un monument après sa mort.D’autre part, pour la majorité des gens cultivés de l’Amérique du Nord le nom de Mistral n’est pas complètement inconnu et signifie quelque chose, bien que très peu de ses œuvres aient été traduites en langue anglaise.Ceux qui ignorent la langue espagnole n’ont pu la mieux connaître.Aussi ces quelques lignes peuvent-elles servir, en quelque sorte, d’introduction.Sa poésie qui mérite, sans aucun doute, une étude détaillée et approfondie n’a reçu jusqu’ici qu’une attention toute extérieure.Elle est née le 6 avril 1889, dans la petite bourgade de Vecuna, au fond de la vallée désertique [413] 414 LA NOUVELLE RELÈVE d’Elqui, dans le nord du Chili.Elle est la fille de Petronila Alcayaga et de Jeromino Godoy Villanueva, et fut baptisée Lucila.Son père qui était un humaniste fut son premier professeur.C’était un modeste artiste qui avait des prétentions littéraires.Ses quelques écrits qui n’ont jamais été publiés révèlent un esprit morbide et déséquilibré.Dans sa tendre enfance, Lucila manifesta ces qualités de caractère qu’elle résuma ainsi alors qu’elle était encore adolescente : « Je suis modeste jusqu’à l’humilité, orgueilleuse jusqu’à l’arrogance ».C’est une attitude qu’elle a conservé intégralement jusqu’à aujourd’hui.Alors qu’elle était encore enfant, elle manifesta des signes de génie.A 10 ans elle écrivait ses premiers vers et à 18 ans paraissait son premier recueil de poèmes.En 1910, Gabriela Mistral commença sa carrière d’institutrice à l’Ecole Normale de Santiago.Elle s’est illustrée dans cette carrière aimée de maîtresse de Normale et sa grandeur comme éducatrice n’est pas moins significative que sa renommée comme poétesse.Peu après ses débuts à Santiago, elle passa deux ans dans la région perdue et froide de Punta Arenas comme professeur de géographie et d’espagnol, (c’est pendant ce temps qu’elle écrivit Désolation).Par la suite elle fut transférée à Temuco qui garde le souvenir des derniers survivants du peuple Araucan. GABRIELA MISTRAL 415 Au bout d’une douzaine d’années sa réputation d’éducatrice avait dépassé les frontières de l’Amérique du Sud et, en 1922, José Vasconcelos, alors ministre de l’Education au Mexique 1 invita à aller réorganiser le système éducationnel mexicain.Gabriela accepta avec joie, heureuse de cette occasion qui lui était offerte de rencontrer Vasconcelos qu’elle admirait comme écrivain, ainsi que de rencontrer d’autres hommes de lettres mexicains avec lesquels elle entretenait une correspondance, et qu’elle n’avait jamais rencontrés.Le journal El Mercurio profita de son départ pour le Nord pour se l’attacher comme correspondant étranger.Gabriela Mistral eut une vie très remplie au Mexique.Au cours de son séjour elle s’occupa activement de réformes éducationnelles, écrivit des poèmes, composa des chants pour enfants, et collabora à plusieurs journaux et revues d’Amérique latine et d’Europe.En 1924, son anthologie, Lecturas para Mujeres, fut choisie pour « enseignement de la langue » et fut publiée au tirage impressionnant de 20,000 exemplaires, sans compter le tirage de Madrid.C’était un volume d’environ 450 pages comprenant un choix de poèmes et de prose de Gabriela Mistral et d’autres écrivains américains, européens et asiatiques.Elle était littéralement adorée par la jeunesse mexicaine, et l’une des plus émouvantes expériences de sa vie fut le spectacle de quelque 5,000 petits Mexicains chantant ses « rondas » en défi- 416 LA NOUVELLE RELÈVE lant à ses pieds.Des écoles du Mexique, du Salvador, du Guatemala, de la Colombie, du Chili, de l’Argentine et de l’Equateur portent son nom.En 1926, elle fut nommée secrétaire de l’Institut de coopération intellectuelle de la Ligue des Nations.Deux ans plus tard, elle représentait son pays et l’Equateur au congrès de la Fédération universitaire internationale à Madrid.Les plus grands honneurs lui ont été décernés par les principales universités des républiques sud-américaines dont plusieurs l’ont adoptée comme leur « fille favorite ».Elle a aussi l’honneur d’avoir été la première femme consul du Chili, qu’elle a représenté en Italie, en Espagne, au Portugal, au Brésil et à plusieurs reprises aux Etats-Unis.* • * Le public entendit pour la première fois ce beau nom de Gabriela Mistral en 1914.L’origine de ce pseudonyme remonte au temps où avec son maintenant fameux Sonetas de la Muerte elle remporta un prix dans un concours littéraire organisé par la Société chilienne des artistes et des écrivains de Santiago.Avant cette nuit du 22 décembre, elle s’appelait simplement Senorita Lucila Godoy y Alcayaga.Elle n’était qu’un modeste professeur à sa retraite ; à partir de ce moment elle acquit une renommée universelle comme « femme divine », auteur des plus beaux poèmes lyriques écrits en langue espagnole.L’inspiration de ces sonnets primés était le sui- GABRIELA MISTRAL 417 eide, cinq ans auparavant, d’un homme que Ga-briela avait aimé avec toute la fougue de sa jeunesse.La peine qu’elle en éprouva informe également plusieurs de ses autres poèmes, tels que A la Virgen de la Colina, Interrogaciones, et le populaire El Huego, où nous lisons : « Tu sais Seigneur avec quelle ardente hardiesse, ma parole invoque Ton aide pour les étrangers.Je viens aujourd’hui t’implorer pour un qui était [mien.Ma coupe de fraîcheur, le miel de ma bouche.Tu me réponds durement qu’il est indigne d’in- [tercession Cehii qui n’a pas rafraîchi ses lèvres fiévreuses [par la prière, cehii qui s’en est allé, cette nuit, sans attendre [Ton appel, ses tempes fracassées comme des coupes fragiles.» Bien qu’elle ait été le poète le plus lu du Chili, parce que ses poèmes sont dans les manuels scolaires, et bien que ses poèmes aient été traduits en anglais et en français, en suédois, en italien, en allemand, ce fut aux Etats-Unis que son premier volume de poèmes choisis parut.Ce recueil qui contenait plusieurs œuvres inédites et des morceaux parus dans de nombreux journaux et revues, était intitulé Desolacion.Il fut édité à New-York, en 1922, par l’Instituto de las Espa-nas.Les éditeurs de cette anthologie avaient réussi un tour de force, car l’auteur, insouciant 418 LA NOUVELLE RELÈVE de sa renommée universelle, n’avait tenu aucun compte de ses œuvres et déjà, en plusieurs occasions auparavant, des éditeurs avaient renoncé à l’espoir de publier ses œuvres complètes.A date, trois éditions de Desolacion se sont succédées: l’édition sensément frauduleuse d’Argentine et les deux éditions de la maison chilienne de confiance Nascimento.L’une de ces deux dernières, celle publiée en 1926, est l’édition définitive, revue et approuvée officiellement par l’auteur lui-même.Les quatre parties de ce livre nous donnent un aperçu des préoccupations de la poétesse : « Vida », « La Escuela », « Dolor », (les « Sone-tos de la Muerte») et « Naturaleza » (qui comprend le poème titre).En 1924, Tei'nura, Canciones de Ninos, a été publié à Madrid.Des extraits de ce livre et de Desolacion ont donné Nubes Blancas, volume clandestin édité à Barcelone.Un choix fait également dans ces deux volumes a paru dans une anthologie barcelonaise de poèmes, dont la préface, par Manuel de Montoliu, contient une courte, mais excellente critique de l’œuvre de Gabriela Mistral.Le seul autre volume portant sur la page titre le nom de Gabriela Mistral s’intitule Tala.Il y a moins de 10 ans, un recueil de dernières œuvres a paru à Buenos-Ayes.1 1 Les poèmes de ce volume sont groupés à peu près comme suit : c Muerte de mi Madré, » « Alucinacion >, « Historias de Loca », c Materias », « America », < Sau- GABRIELA MISTRAL 419 Bien que ce soit Desolation qui ait consacré son nom, ce second recueil illustre mieux peut-être le génie de Gabriela Mistral.Certainement l’agilité esthétique révélée pour la première fois dans Juegos Florales, n’a pas été affaiblie par le temps.Tala est un complément de Desolation et les deux ne constituent qu’un seul et long chant : « Desolacion », le chant de l’amour déréglé et de l’immense tristesse, de la frustration du désir ardent de la maternité, et d’une profonde compréhension des créatures de Dieu, en particulier des enfants, tous les enfants du monde ; et « Tala », en plus, une « renovacion del camino aspero y enjuto », la substance du cœur douloureux de la « femme divine ».Gabriela Mistral est extrêmement romantique.Dans les poèmes de ces livres de chevet le lecteur pénètre ce profond sentiment de la nature, qu’elle a chantée ardemment et avec force.Elle admet fièrement qu’elle s’est souvent endormie en comptant les étoiles et que souvent elle a entendu la voix des feuilles et les leçons du ruisseau fugitif.Le sentiment de la religion occupe aussi une place importante dans ses écrits, un sentiment qui n’est pas absolument mystique, si par mysticisme on n’entend que cet état particulier de dade », « La Ola Muerta », c Criaturas », « Canciones de Cuna », c La Cuenta-Mundo », « Albricias », et « Reca-dos ».Plusieurs d'entre eux sont accompagnés de notes explicatives. 420 LA NOUVELLE RELÈVE l’âme, à la suite de la communion directe de la créature avec son Créateur.« Je crois en mon cœur », s’écrie Gabriela dans « Credo », et le cœur est indubitablement la quintessence de toute la poésie.Elle est l’auteur des plus beaux poèmes d’amour jamais écrits.A ce complexe d’amour tient son sentiment pour la mort qu’elle invoque fréquemment, tout en la trouvant cruelle et angoissante.Le grand intérêt qu’elle porte aux problèmes sociaux, la défense des enfants et des mères du peuple pour laquelle elle a consacré tant de sa vie, aussi bien que son ardent désir de maternité qu’elle a sublimé par son activité d’éducatrice occupent aussi une place importante dans sa poésie.Autre chose significative dans sa poésie, c'est l’influence des Ecritures.« Mes guides dans l’art de vivre, a-t-elle écrit, sont la Bible, Tagore et les Russes.» Une catholique sincère, elle a exprimé sa conviction « qu’avec son profond sens social (la chrétienté) peut sauver les peuples.» Et dans sa contemplation philosophique de l’absolu, elle témoigne une conscience constante des infinis pascaliens, l’infiniment grand et l’infini-ment petit, et conclut de son expérience spirituelle que les deux aboutissent à Dieu et à Dieu seul.Mais comme, d’autre part, elle est est une créature rebelle, elle a eu des moments d’amertume dans sa vie, alors qu’elle a reproché à ce Dieu sa tristesse et les déchirements de son cœur.* * * GABRIELA MISTRAL 421 Bien que son titre à l’immortalité réside dans sa poésie, Gabriela Mistral a aussi écrit en prose.Sa prose est toujours concise, riche de lyrisme et mélancolique comme le sont ses poèmes.Les quelques extraits qui suivent de Motivos del Barro en donnent une idée: « Dans plusieurs années, quand je ne serai plus qu’un petit tas de poussière inerte, jouez avec moi.Avec la cendre de mon cœur et de mes os.« Si un maçon me recueille, il m’incorporera dans une brique et je resterai toujours prisonnière dans un mur, et je hais les tranquilles retraites.Et s’ils font de moi une brique de prison, je rougirai de honte quand j’entendrai les sanglots d’un homme, et si je suis une brique d’école, je souffrirai encore de ne pouvoir chanter avec vous aux premières heures du jour.Je préférerais être la poussière avec laquelle vous jouez sur les chemins de campagne.Emprisonnez-moi pour avoir été vôtre.Détruisez-moi pour vous avoir fait.Foulez-moi aux pieds parce que je ne vous ai pas donné toute ma beauté et toute ma vérité ! Ou bien ne faites que chanter et courir au-dessus de moi, afin que je puisse baiser vos pieds bien-aimês.« Quand vous me tiendrez dans vos mains, chantez quelque beau vers, et je bruisserai entre vos doigts.Je m’élèverai pour vous voir, cherchant parmi vous les yeux, les cheveux de ceux à qui j’ai enseigné.« Et quand vous apparaîtra mon image, repous- 422 LA NOUVELLE RELÈVE sez-la chaque fois comme toutes les fois que les enfants m’ont repoussé avec tendresse et brusquerie.» Un intéressant morceau de prose aussi, est son Decalogo del Artista dans lequel sont exposés les principes directeurs de son art, depuis 25 ans: 1.Tu dois aimer la beauté qui est l’ombre de Dieu sur le monde.2.Il n’y a pas d’art athée.Bien que vous puissiez ne pas aimer le Créateur, vous l’affirmerez en créant à Son image.3.Tu ne mesureras pas la beauté, comme la pâture des sens, mais comme la nourriture de l’âme.4.Elle ne sera pas un prétexte pour la volupté ou la vanité, mais un office divin.5.Tu ne la rencontreras pas sur la place du marché, non plus que tu y apporteras ton ouvrage, parce que la Beauté, est une vierge, et celle qui est sur la place du marché ce n’est pas Elle.6.Elle montera de ton cœur à ton chant et commencera problablement par le sanctifier.7.Ta beauté aura toujours comme nom miséricorde, et consolera le cœur des hommes.8.Tu exécuteras ton œuvre ainsi qu’on donne le jour à un fils, arrêtant le sang de ton cœur.9.La beauté ne devra pas être pour toi un opium assoupissant, mais plutôt un noble vin qui devra t’inciter à l’action, car si tu cesses GABRIELA MISTRAL 423 d'être un homme ou une femme, tu n'es plus un artiste.10.Tu dois disposer de toute création modestement, parce qu’elle est inférieure à ton rêve et inférieure au rêve merveilleux de Dieu qui est la Nature.?* * En terminant, il n’est pas sans intérêt de dire quelques mots des études littéraires et biographiques consacrées à Gabriela Mistral.Le premier ouvrage critique et biographique qui lui est entièrement consacré est d’un Mexicain, Vir-gilio Figuerosa, et a pour titre La Divina Gabriela.Sa valeur critique est douteuse, et l’héroïne a protesté publiquement contre les jugements trop élogieux de son biographe qu’elle a qualifié d’« elogio desmedido ».Le seul autre sur elle est Estudios sobre Gabriela Mistral, œuvre du critique chilien bien connu Raul Silva Castro.Ce livre est une charge.Senor Silva Castro refuse tout à fait de reconnaître la merveilleuse sincérité artistique de l’écrivain, son sens moral et social profond.Cette critique sévère et destructive paraît avoir été guidée plus par le tempérament que par la raison.La plus intelligente étude publiée jusqu’ici sur la titulaire du prix Nobel a paru dans une revue pédagogique (Revista Hispanica-Moderna, janvier 1937).Et plusieurs articles du grand critique chilien, qui signe 424 LÀ NOUVELLE RELÈVE « Seul », constituent l’étude la plus compréhensive écrite jusqu’à maintenant sur Gabriela Mistral.Une autre excellente étude ainsi que plusieurs poèmes très bien traduits ont paru dans Modernist Treiids in Spanish American Poetry, de G.-Dundas Craig.En ce qui concerne les manuels américains, les professeurs Federico de Onis et Henry A.Holmes ont grandement servi la gloire du poète.Pour Spanish American in Song and Story, du professeur Holmes, où plusieurs pages lui sont consacrées, Gabriela Mistral a écrit une préface.Ce livre est sûrement la meilleure anthologie scolaire de la littérature espagnole d’Amérique.Premier ouvrage du genre paru en 1932, il reste la seule étude critique sur la littérature espagnole américaine, de la Conquête à 1920.Quant aux poèmes de Gabriela Mistral traduits en anglais, un petit nombre seulement ont été publiés dans de rares journaux et anthologies à faible tirage.De plus, ces traductions sont pour la plupart mauvaises, dépourvues de l’esprit, de l’inspiration et des nuances de sentiments que seul un véritable poète aurait pu leur donner.Sans doute, des projets sont en voie d’exécution pour la faire mieux connaître du public de langue anglaise.Il est à souhaiter que cette œuvre soit confiée à des personnes compétentes.« Ojala ! » disent les Espagnols.Walter Bara (Traduit de l'anglais par Jean-Marie Morin) COURANTS SPIRITUELS EN FRANCE Depuis que j’ai abordé ce pays, que je m’entretiens avec les siens, avec filles et garçons qui me reçoivent, quelque chose en lui, en eux, me frappe : leur santé.Santé d’une terre neuve.Santé de fils de pionniers, astreints à une efficacité.Santé d’un peuple nécessairement fécond, travailleur, face à une nature riche mais difficile, face au grand problème de la sauvegarde de sa physionomie originale.Santé physique, santé spirituelle, d’hommes pour qui l’esprit dans toutes ses activités, doit aussi être la source d’une force, le principe d’un mordant sur la vie, d’hommes qui n’ont pas loisir d’accorder de valeur propre à leurs spéculations, dont la quotidienne lutte exige l’unité, en qui l’intelligence ne peut pas être un principe de division contre soi-même, mais de cohérence et d’acquiescement.Invinciblement, pour rendre compte de leur réalité, naît l’image d’un arbre, plein du génie inconscient de la vie, à qui tout est un bien indifférent, à qui tout sert pour se parfaire, qui sans cesse s’approuve, achève en toutes choses sa propre unité, et ignore, plus qu’elle ne réduit, ce qui lui pourrait nuire, comme trie dans le sol naturellement la racine le terreau fécond des sables inutiles.[425] 426 LA NOUVELLE RELÈVE Si je viens de chercher à évoquer la physionomie de cette terre où je suis, c’est que d’une santé aussi mon pays cherche à bâtir l’édifice.Les différents mouvements spirituels, qu’on y peut voir se propager, ont tous ce commun souci.Santé, efficace, pouvoir de création, prise sur le réel : voilà ce dont l’âme de France cherche la formule.Toutes les écoles qu’on y trouve, affirment qu’elle est dans l’acceptation d’une hiérarchie, d’un ordre, dans l’édification d’une synthèse de toutes les réalités de l’homme, dans la reconstruction de son unité.Elles ne diffèrent que par les caractères de la hiérarchie qu’elles admettent, que par la nature de cet aspect de son humanité qu’elles mettent à la première place.L’homme, reconstruction de son unité, voilà vers quoi se fait l’effort français contemporain faisant face à un problème mondial, qui d’une façon ou d’une autre se pose à tous ceux qui pensent.J’en veux pour preuves les derniers rapports de l’Université de Havard « sur l’éducation dans une société libre s> et du professeur Brebner sur l’enseignement au Canada anglo-saxon.Je ne veux plus maintenant que développer cette idée.Je le ferai, à ma mesure, dans mon ordre, en tentant de vous apporter seulement un témoignage, celui de la pensée d’un jeune du pays de France, d’un jeune parmi d’autres, dans ce courant d’esprit auquel il participe, pour COURANTS SPIRITUELS EN FRANCE 427 n’être qu’un parmi d’autres, et dont la définition est le but de cet entretien.Chacun de nous a conscience d’être corps et âme, bête et ange.Dans l’ordre du corps et de la bête, dans l’ordre de ce monde, nous savons que la raison, l’intelligence, nous sont une arme.L'homme a asservi une à une les forces de la nature.Il vient de se rendre maître de la source même de leur commun pouvoir, du siège lui-même de l’énergie, de la dernière réalité des puissances en jeu sur cette terre, au delà de quoi il n’y a plus rien que l’impensable lui-même.Appliquant cette raison à l’étude de sa propre réalité, il s’est sondé, examiné.Il s’est chaque jour davantage divisé, divisé contre lui-même, il le sentit dès l’abord.Toutes les sciences de l’homme, se sont appliquées à faire l’inventaire, et à connaître la loi des forces qui se composaient dans l’homme.Elles ne désespéraient pas de les épuiser, et de retrouver au spectacle de ce bilan exhaustif, la mystérieuse loi de leur agencement, de leur harmonie : la formule même de la vie.Elle prétendait, venant de l’extérieur, comme le regard examine un objet, le démonter à ce point, qu’elle se rendrait maîtresse de son mécanisme.On est remonté très loin.Et puis, il a bien fallu admettre le mystère.On s’est enfoncé dans la connaissance du monde matériel, jusqu’au siège même de toute sa réalité; puis on a découvert, qu’à cette échelle 428 LÀ NOUVELLE RELÈVE d’observation, les lois même de notre esprit ne pouvaient plus vider une étude.Dans l’histoire de la création, on a reconstitué une double série de réalités, des plus simples primitives, aux plus compliquées actuelles, dans l’ordre de l’inanimé et dans l’ordre de la vie.On a trouvé entre eux deux ce qui semblait être des termes de transition : des cristaux et des algues qu’on aurait crus semblables.Et puis il a fallu admettre que l’apparition de la vie n’est pas un phénomène réductible au jeu des lois de notre raison.Dans l’étude de l’homme, on a cerné de plus en plus le siège du vivant.On est remonté de plus en plus loin dans la connaissance des connexions qui lient le domaine de la vie et de la liberté à celui de la matière et du déterminé.Et l’on sait que la formule du passage de l’un à l’autre, de l’incarnation de l’un dans l’autre, est un secret inhumain.L’acceptation du mystère est devenue inéluctable, plus nécessaire même que son refus, qui préside à la naissance de toute démarche raisonnable.Et alors l’homme s’est trouvé face au monde et à lui-même, épars.Des inventaires étaient faits, des analyses achevées, des mécanismes démontés, des réalités formulées.Certaines d’entre elles, pour l’avoir été, se révélaient dangereuses.Comme, autrefois, saint Paul pouvait dire de la Loi qu’elle avait créé le péché. COURANTS SPIRITUELS EN FRANCE 429 On n’isole pas, et on ne fait pas face, impunément, à certaine réalité, à certain pouvoir de cette terre.Ce qui dans l’harmonie du tout est humain, devient démoniaque dans le désordre de l’égalité mécanique des pièces désassemblées.Alors le pouvoir de l’homme sur les forces de la matière libéra leur puissance, et les fit conduire inéluctablement ses sociétés à la ruine des conflits actuels.C’est le mythe de Frankenstein, et l’histoire des destructions d’un pouvoir qu’on a déchaîné, en croyant s’en rendre maître parce qu’on avait trouvé la loi de son fonctionnement.Dans ce sens, la nécessité des lois de la matière même, s’est révélée supérieure au vouloir de l’homme qui les explicite et les libère.Alors le pouvoir de l’homme sur lui-même le divisa contre lui-même.Il connut la valeur de la naïveté.Il avait su le principe de son unité, comme l’on sait la fraîcheur du matin ou l’odeur de la terre.Et pour en avoir voulu sonder le secret, trouver la formule, expliquer la réalité (de l’incarnation de l’esprit dans la chair), il trouvait, derrière toutes les portes ouvertes, le vide, la mort, et le désespoir.Et il savait quand elles étaient closes qu’elles protégeaient le ciel.Il trouvait face à face deux pouvoirs et leur haine, dont il savait, quand elles étaient closes, que l’amour les devait unir.Tout ceci est le bilan d’un échec nécessaire.De l’aveu d’un échec qui témoigne de la noblesse des démarches qui y conduisirent. 430 LA NOUVELLE RELÈVE Tout ceci est la terrible affirmation de nos grandeurs.La réussite peut en naître.Si le souci de la synthèse, dans l’amour et l’humilité des acceptations du divin en nous, vient demain nous les faire transcender.Le bilan est fait.Le voyage est achevé, la carte établie.La création est épuisée.Il n’est plus question que de savoir admettre que les connexions sont inhumaines qui manquent à sa cohérence humaine.Le mystère est circonscrit, le problème posé, sur la carte restent des taches blanches.Nous savons que l’amour et l’acceptation des dons de la grâce en rempliront les vides.L’homme est ravagé.Il a tué tout ce qu’il a entrepris d’étreindre.C’est du fond de ce désespoir, de dessous ces ruines accumulées, que va naître sa joie.Dès lors, vous avez conscience de ce qu’est cette santé naturelle, instinctive, dont le spectacle réjouit en vous.De cette santé dont l’homme français rebâtit l’édifice, parmi tous les possibles dont il a fait le tour et connu la vanité.C’est la santé de la simplicité, de l’abandon à la force irrationnelle de la vie, de cette recherche inlassable des sources informulables de la sagesse, qui sont dans un amour, dans une participation née de l’amour, de l’humilité, et de la joie à la sagesse de la vie vivante en nous.Etre à l’écoute de la vie en soi, s’apaiser, se perdre pour la mieux entendre, la retrouver au contact de la nature, des amis, et des sentiments simples et naturels, de l’homme, telle est je crois la sagesse vers la- COURANTS SPIRITUELS EN FRANCE 431 quelle l’homme français s’efforce, et qui le conduit vers Dieu.Au terme de cet entretien, il me faut m’excuser.J’ai abordé des idées difficiles, que je n’embrasse certes pas toutes entières, dont je ne souhaitais que vous suggérer la certaine plénitude.C’était un jeune Français, parmi d’autres, qui vous parlait.Quelle que soit l’insuffisance de sa recherche, et du compte rendu qu’il en fait, acceptez-les comme un fait, peut-être symptomatique d’une réalité plus vaste, un témoignage des routes sur lesquelles, les plus valables que lui, sont en train de bâtir l’édifice de l’unité française dans le temps, de témoigner de la grandeur des recherches d’hier, et des synthèses actuelles.Philippe de Vandeuvre POEMES IDENTITÉ DE JEAN SANS TERRE Arrière-petit-fils des Tantalides Mourant de faim dans les vergers d’autrui Mon cœur de feu glacé par des yeux vides Je n’ai goûté que des amours enfuis J’ai pris la Rue aux Sept Douleurs Et descendu l’escalier de service J’ai traversé les ponts du Styx Les pas-perdus et les arcs-en-enfer Je fus l’invité triste du dimanche L’étranger toujours louche des auberges Mon vin faisait saigner les nappes blanches Et mon ombre souillait les sables vierges J’ai couché dans les champs de véronique Et j’ai gobé les œufs du rossignol J’ai dépecé l’unicorne magique Et dévoré l’oiseau sans digérer le vol Sans terre encore à la fin de l’errance Le roi est mort : je ne suis pas dauphin Les fruits de l’arbre de la Connaissance Sont tous pourris et j’ai encore faim Je n’aurai pas duré plus que l’écume Aux lèvres de la vague sur le sable Né sous aucune étoile un soir sans lune Mon nom ne fut qu’un sanglot périssable [432] POÈMES 433 JEAN SANS TERRE LE DOUBLE Je suis l’Unique et l’être double Le roi de cœur debout et à l’envers Perdant gagnant Passant passé Au jour la mort Je suis le Moi et déjà ma mémoire Je suis l’instant et son double message Ma parole s’envole et la vérité dure En moi se sont unis l’Orient et l’Occident Je suis la noce du Oui et du Non Fleuve dis-moi : suis-je corps ou image ?Au noir de l’eau je baise le nuage La lune mûrit aux branches des algues Et le poisson s’ébat dans les sphères de feu Homme aux deux lèvres je suis l’Homme Aux deux profils : le saint et l’assassin Mon poitrail de héros porte une nuque lâche Mon flanc mâle obéit à mes seins féminins Main droite que fais-tu de ta main gauche ?Entre la rose et le roseau qui choisis-tu ?Ton cœur peut-il juger ?La nuit aveugle Nous frustre tous d’une immortalité De la rive de chair à la rive de l’âme Le temps pousse le troupeau de mes rêves Je suis valet de cœur Passant passé Jouant sur deux tableaux Gagnant ma perte 434 LA NOUVELLE RELÈVE JEAN SANS TERRE ABORDE AU DERNIER PORT à Claire sans Lune Jean sans Terre sur un bateau sans quille Ayant couru les mers sans horizon Débarque un jour sans aube au port sans ville Et frappe à quelque porte sans maison Il reconnaît la femme sans figure Se décoiffant dans un miroir sans tain Le lit sans repos l’amour sans murmure Et le chagrin du soir dès le matin Et dans les docks où pourrit le silence Où sèchent les soleils cueillis trop verts Les goélands ayant perdu patience S’en sont allés vers d’autres univers Les dockers qui déchargent joie et peine Les berceaux exportés les cercueils importés Les fûts sans huile et les tissus sans laine Sifflent en vain des chants de liberté Ces cuirs ne deviendront jamais semelles Ces cotons ne vêtiront pas les nus Ces bois ne lanceront pas d’étincelles Ces blés ne feront point de pains grenus Quel est ce port où personne n’aborde ?Quel est ce triste cap sans continent ?Quel est ce phare sans miséricorde ?Quel est ce passager sans châtiment ? POÈMES 435 GRAND CORTÈGE DE LA RESISTANCE EN L’AN MIL NEUF CENT MISÈRE Plus long que les longs jours sans pain Dans les rues sans maisons dans les villes sans [rues Dans la France sans villes dans le monde sans [France.Un cortège invisible traverse Paris Syndicats de la Faim Sociétés de la Haine Unions des forges vengeresses Conduit par l’orphéon des tristes dimanches La Tour Eiffel est la flûte de l’oiseleur Et le Panthéon sa cymbale fêlée De la rive droite à la rive maladroite De la rive gauche à la rive morte Des plaines de Plaisance aux Filles-du-Calvaire Alors que le sein de la Seine refuse son lait Que la mamelle du Val n’a plus de Grâce O Notre-Dame du Mépris Voici la Reine : une fille au grand coeur Tenant d’une main l’essuie-main De l’autre la grenade à main Voici les petits métiers les grands courages Voici l’espoir des quatre saisons Le cresson pour la santé du cœur 486 LA NOUVELLE RELÈVE Voici le syndicat des marchands de corbeaux Les charcutiers de la mortadelle des morts Les tripiers du cœur gros Voici les cordonniers de la patience Enfonçant tous les jours la semence de fer Tannant le temps battant le cœur Les pêcheurs éternels des rives de la peine Tournant le dos à l’histoire bégueule Disputant aux démons l’or des goujons Voici les revendeurs du rien.Les rémouleurs du verbe les rétameurs de gloire Les imprimeurs de la vérité blanche Voici les débitants de larmes du Christ Les sourciers d’eau-de-vie Les bouilleurs d’eau morte Les ébénistes de la barricade Les mécanos du moteur à soleil Les postiers de la bonne parole O fanfare du jugement dernier Entonne la danse du peuple La danse du tapis la danse du scalp Dansez aux portes dorées dansez sur les ponts de [concorde.Une couronne de danse aux fusillés Un monument de danse à la liberté POÈMES 487 MARC CHAGALL Après le passage du mélech noir La poussière ocre d’étoiles rallume nos têtes Et la pomme de l’univers se remet à verdir Ils sont encore là : les ancêtres à la fourrure noble Chauffés par l’oiseau et le renard Sortant du fond des portes Et derrière eux les chambres rouges Les femmes et les bêtes enceintes Tous, rois déchus au bord du fleuve Où gisent leurs palais tordus Les tours brisées Mais embrassées de jeunes lilas Et nous avons en vain déchiré nos poignets Aux diamants de la dure vérité Nos bras lentement se relèvent Nos mains mûries par la prière Jouent du violon de feu Les violoncelles se promènent tout seuls Dans les rues aux cordes sautées Et font leur métier prophétique L’oiseau sacré plus vert que le quetzal Dont le plumage est le signe royal Nous guide à la corbeille originelle Où repose le couple d’or Amande philippine Dans la pêche charnelle de l’univers I 438 LA NOUVELLE RELÈVE La fiancée plus belle que Samedi Remonte du lac comme un rayon du ciel Plus blanche que le blanc d’avant les créations Elle est partout: dans les murs dans les arbres Toujours présente universelle Tandis que le bouc fraternel veille L’ambassadeur de l’ange Et d’un vin rouge Éteint nos cendres Yvan Goll LA POLITIQUE LE PROBLÈME DE TRIESTE « Les Quatre Grands se sont mis d’accord sur Trieste : cela signifie la paix * : telle a été la réaction de bien des observateurs à la nouvelle du compromis adopté.La question de Trieste avait en effet la valeur d’une pierre de touche, et ses implications étaient telles pour les deux parties que leurs concessions indiquaient la volonté de ne pas recourir aux armes en ce moment.« Pour les deux parties » : cela veut dire, en premier lieu, pour l’Italie et la Yougoslavie.La question de Trieste fait penser à celle de Fiume en 1919.Elle est un héritage de ces Empires supra-nationaux, celui des Habsbourg, celui des Ottomans, qui ont laissé les populations enchevêtrées d’une manière inextricable.Sur toute la rive orientale de l’Adriatique, Venise avait fondé des colonies, des comptoirs urbains, greffés sur une campagne slave.J’ai visité Split (Spalato) en 1928: le contraste était frappant entre une ville d’allure italienne — avec des influences germaniques — et les paysans en gilet de velours qui s’entassaient dans les autobus de banlieue.Impossible de tracer une frontière équitable: il fallait sacrifier les uns ou les autres, à moins de procéder à des transplantations brutales, selon la méthode kéma-liste ou hitlérienne.Lors du traité de Saint-Germain, l’Italie et la Serbie figuraient toutes deux dans le camp allié: et comme d’autre part la petite Serbie obtenait d’emblée un agrandissement énorme en devenant la Yougoslavie, la côte mal taillée favorisait plutôt sa rivale; Split, Raguse étaient cependant attribuées au royaume des Karageor-gevitch, mais Zara formait une enclave italienne, de même que certaines îles dalmates, et la Vénétie julienne passait à Rome sans grande contestation.Cest à propos CW 440 LA NOUVELLE RELÈVE de Fiume que s’engageait la bataille.On en connaît les péripéties ; on se rappelle comment Fiume, x ville libre », tomba sous la domination de Gabriel d’Annunzio, et comment le coup de force de ses x Arditi » fut en quelque sorte la répétition générale du fascisme; on sait comment, plus tard, la ville libre fut incorporée purement et simplement à l’Italie mussolinienne, au grand détriment de son, port que devait supplanter plus ou moins le faubourg yougoslave de Sussak.Aujourd’hui l’Italie se résigne à perdre Fiume, et Fora, et les îles; elle transigerait sur la presqu’île d’Istrie; mais Trieste lui tient au cœur.L’annexion de Trieste représentait en effet à ses yeux l’achèvement de son unité nationale.Trente, Trieste, c’étaient les deux provinces irredente qui l’avaient poussée à se déclarer contre l’Autriche en 1915; bien mieux, tandis que l’Autriche acceptait de marchander le Tren-tin, c’est la promesse de Trieste par les Alliés qui avait décidé l’intervention.M.de Gasperi doit en ressentir le sort d’autant plus que lui-même est originaire du Trentin où il a mené la lutte irrédentiste.Mais que toute l’Italie vibre au nom de Trieste comme la France au nom de Strasbourg, c’est ce dont témoignent les manifestations qui se sont produites dans la péninsule: manifestations inquiétantes, au demeurant, par l’oubli du passé qu’elles révèlent; il est stupéfiant de les voir s’en prendre à la la France plutôt qu’à la Russie (comme jadis à propos de Fiume, à Clemenceau plutôt qu’à Wilson), et dénoncer avec la même véhémence l’annexion des deux villages alpins de Tende et de Brigue, alors que la France a spontanément réduit ses revendications au minimum et découragé ces parlant-français d’Aoste et de Suse qui rêvaient de leur réunion avec elle; et quand le premier ministre ose dire qu’une telle décision x pèsera lourd sur l’amitié franco-italienne », on ne peut s’empêcher de répondre, vraiment, oue si quelque chose pèse sur cette amitié c’est le coup de poignard dans le dos, de 1940.L’Italie se prévaut d’avoir changé de camp trois ans plus tard: mais aupa- LA POLITIQUE 441 ravant, il n’a paa été question di* moindre maquis, de la moindre résistance clandestine; et malgré son retournement opportun à cette époque, il a fallu conquérir d’arrache-pied tout le territoire, où s’est maintenu jusqu’au bout un gouvernement Mussolini.La persistance de rancunes que l’on sent irraisonnées dessert la cause italienne en indiquant une survivance de l’état d’esprit qui a rendu possible la catastrophe.La Yougoslavie, elle, peut se prévaloir d'avoir défié l’invasion hitlérienne dès 1941 (elle s’en prévaudrait davantage s’il ne s’était agi du roi Pierre) et d’avoir tenu occupé jusqu’à la fin de la guerre, par l’activité de ses partisans, un nombre appréciable de divisions allemandes.et italiennes.Elles se prévaut aussi de l’ethnographie, avec un acharnement qui témoigne d’une profonde inimitié instinctive.Le tableau que nous avons tracé des côtes dalmates vaut tout autant que la Vénétie julienne.Des noyaux italiens, seulement plus nombreux et plus compacts, y restent séparés par un fond de population yougoslaves.Ces dernières empiètent jusque sur le territoire italien d’avant 1914, et la ligne extrême revendiquée par Belgrade les engloberait toutes.Même la Russie, cependant, ne s’est pas associée à cette demande manifestement excessive.Ici encore, le tracé ne saurait être qu’arbitraire, et l’équité supposerait qu’il exigeât des sacrifices à peu près semblables de part et d’autre.Mais dans l’estimation de ces sacrifices, la sympathie joue: tandis que la Grande-Bretagne et les États-Unis se montraient disposées à laisser à l’Italie la base navale de Pola — enclave latine au sud de l’Istrie — les projets russe et français l’en dépossédaient.Tous, en revanche, sauf la Russie, s’accordent à reconnaître le caractère italien de Trieste, et à juger que l’importance de cette cité, même au point de vue numérique, prime celle de la campagne environnante, d’autant que les régions foncièrement italiennes ne sont pas loin.Lui garder au moins son autonomie, c’étaient l’extrême limite des con- 442 LA NOUVELLE RELÈVE cessions si l’on ne voulait favoriser exclusivement un des deux partis.* * * Mais on mesurerait mal la valeur de l’enjeu si l’on ne tenait compte que des facteurs locaux.Posons-nous simplement une question: l’âpreté du débat aurait-elle été la même si nous nous trouvions devant la situation mondiale de 1919, avec une Russie en proie à la guerre civile, isolée par un « cordon sanitaire », et la monarchie du roi Alexandre, asile des contre-révolutionnaires tsa-ristes ?Mais la Yougoslavie d’aujourd'hui est celle du maréchal Tito, l'Etat d’Europe qui se rapproche le plus d’une c dictature prolétarienne » intégrale — beaucoup plus que les régimes de Varsovie, de Bucarest et de Sofia où collaborent encoi’e des modérés —, et l’exécution du général Mihailovitch n’y représente que l’épisode le plus sensationnel d’une * Terreur rouge » ; loin de faire obstacle aux volontés du Kremlin, l’ancien combattant soviétique Josip Broz chevauche à l’avant-garde le leurs exécutants.Trieste — comme Salonique — devient un des points de friction où la sphère russe effleure directement celle des puissances occidentales.Par elle, l’immense réservoir slave, gonflé, distendu, risque de crever sur la Méditerranée.L’Angleterre ne peut y consentir.Pour couvrir sa « life-line », de Gilbraltar à Malte et à Suez, M.Churchill s'était efforcé de renflouer une série de monarchies constitutionnelles: Georges II en Grèce, Humbert à Rome, don Juan peut-être à Madrid.MM.Attlee et Bevin se soucient moins des trônes et miseront plutôt sur l’Internationale des travaillistes, mais pour le même dessein.Il y a cependant beaucoup plus.Et ce serait encore rapetisser le débat que de le réduire aux proportions d’un duel Angleterre-Russie.L’Angleterre, après tout, sait que dans l’ère atomique la route de Suez a perdu de sa valeur; elle a dû s’en passer durant la plus grande partie de la guerre; elle accepte l’idée d’évacuer l’Égypte; et la Yougoslavie, en dehors de Trieste, ne manque pas de LA POLITIQUE 443 ports sur l’Adriatique, qui reste au demeurant une mer fermée, comme la mer Noire.Regardons plutôt vers l’intérieur.Trieste, c’est le débouché de l’ancienne Autriche-Hongrie.Tandis que les autres < échelles > de l’Adriatique ne prêtent qu’à la navigation côtière et ne desservent que des régions vite murées par les Alpes dinariques, Trieste, seule, à travers les montagnes, communique avec le cœur du continent.Le Danube, dont l’importance comme voie fluviale paraissait telle qu'un accord en garantissait l’usage international, est passé sous le contrôle exclusif de la Russie; les ruines et les barrières de l’Allemagne rendent difficile le commerce vers l’Ouest; à moins d'étouffer sur place, Vienne, Budapest ne peuvent conserver une ombre d’indépendance qu’en gardant une issue vers la Méditerranée.Tito maître de cette issue, cela scellerait la domination de Staline sur l’Europe centrale.Du coup, bon gré mal gré, l’Autriche et la Hongrie deviendrait les satellites de Moscou autant que les États balkaniques; le « rideau de fer » avancerait de plusieurs degrés ; non seulement deux blocs européens achèveraient de se constinuer quoi qu’on veuille, mais celui de l’Est, le plus compact, absorberait la totalité des régions intermédiaires — l’Allemagne mise à part — et s’assurerait l’hégémonie du continent.Tout ceci nous interdit de nous abandonner à un optimisme irréfléchi.M.Georges Bidault lui-même n’a présenté son compromis que comme un pis-aller.L’exemple de Dantzig présage mal d’une ville libre sous contrôle international, et déjà l’on a vu, durant la conférence de Paris, à quel point les moindres détails administratifs prêtent à des luttes d’influence.Sans doute la présence de deux groupes ethniques rendra-t-elle moins facile une mainmise telle que le permettait, à Dantzig, l’existence d’une énorme majorité germanique: mais les deux groupes vont continuer à chercher toutes les occasion de s’imposer; et le moins nombreux à l’intérieur, les Yougoslaves, dispose des moyens de pression que lui offre le tracé de la frontière: à défaut des communications littorales avec 444 LA NOUVELLE RELÈVE l’Italie, Tito contrôle les voies ferrées qui mènent à Vienne, et peut à son gré laisser végéter Trieste ou lui rendre sa valeur européenne.A cet égard comme au point de vue territorial, la Russie aurait mauvaise grâce à se plaindre; le compromis joue en sa faveur; et si son, allié de Belgrade boude les quatre-vingts pour cent qui lui sont offerts et s’obstine à réclamer le cent pour cent s’il donnait suite à son refus de ratifier le traité, ce serait une façon de se réserver la possibilité juridique de remettre en cause, à tout moment, l’arrangement intervenu.Telles quelles, les circonstances de cet arrangement caractérisent bien la méthode russe.L’U.R.S.S.tire le parti — maximum — de la méfiance même qu’elle inspire.Combien de concessions a-t-elle obtenues, durant la guerre, par la crainte d’une paix séparée, alors que cependant il eût suffi de réfléchir pour mesurer l’absurdité de pareille hypothèse ?Mais elle se réservait, du coup, sa pleine liberté d’action pour le lendemain.De même, aujourd’hui, elle met à profit la hantise d’un nouveau carnage.Elle recourt, d’ailleurs, aux procédures les plus régulières; elle adhère activement à l’O.N.U., elle se réclame de Yalta, elle fait de l’obstruction grâce au veto; elle fatigue les résistances: mais lorsqu’elle les sent inébranlables, elle cède théâtralement, et le monde soulagé l'en remercie comme si, au lieu de renoncer à prendre, elle s'avisait de donner.De proche en proche, elle espère ainsi s’assurer partout des positions-clefs.Chaque arrêt ne représente qu’une étape; l’effort se reporte ailleurs patiemment, cherchant toujours à surprendre; il a trop bien réussi jusqu’ici, il se heurte à des volontés trop disparates, pour que Moscou lui substitue les risques d’une aventure militaire; à moins d’un fléchissement imprévu dans le génie pratique de Staline et dans son sens aigu des possibilités, c’est à ce jeu diplomatique serré, au noyautage, aux campagnes des sympathisants, que ses adversaires devront prendre garde ces prochaines années, et non aux rumeurs alarmistes qui prennent souvent figure d’épouvantail ou de diversion.Auguste VlATTE LA MUSIQUE LE PREMIER CONCERT DU PLATEAU Le premier concert d’une saison ne donne jamais la mesure exacte de la valeur d’un orchestre.A tout ensemble il faut une reprise de l’effort commun qui ne se fait pas d’un coup.On s’en est bien aperçu à la première manifestation de la Société des Concerts Symphoniques les 1er et 2 octobre.Visiblement, l’orchestre n’était pas au point.Il n’y avait pas seulement de l’imprécision dans son jeu, mais aussi une certaine mollesse dans son interprétation.Même M.Vladimir Golschmann, qui dirigeait, ne paraissait pas entièrement à son aise.Le programme, pourtant, ne manquait pas d’éclectisme: commençant par une suite de Frescobaldi, il continuait par le Troisième Concerto pour piano et orchestre de Prokofieff, pour s’achever par la Première Symphonie de Brahms.Il y en avait donc pour tous les goûts, sauf le mauvais, car si l’on peut faire quelques réserves sur la composition de Prokofieff, qui est loin de témoigner de la même fraîcheur d’idées que bien d’autres de Bes œuvres, il faut bien reconnaître que, pas un instant, elle ne tombe dans la vulgarité ou la banalité.C’était ainsi Frescobaldi qui ouvrait la soirée.On l’entend bien rarement.Il est pourtant l’un des compositeurs les plus célèbres du début du XVIème siècle, et sa Suite, transcrite pour des cordes par Alexandre Tansmann, témoigne bien de la perfection de sa technique et de la richesse de son inspiration.Elle montre plus encore: qu’on a bien tort de négliger pareillement toute la musique d’avant Bach, et que ceux qui préparent les programmes de nos concerts seraient bien avisés de reprendre de temps à autre les meilleurs des musiciens de cette époque, au lieu de s’acharner à nous faire en- [445] I LA NOUVELLE RELÈVE 446 tendre même les plus médiocres des contemporains.Et qu’on ne dise pas que le goût du public le porte vers le présent plutôt que vers le passé, et que l’exécution de compositions anciennes tient plus de l’archéologie que de l’art, car, si tant est que la musique soit un langage qui doit être connu pour être compris, on doit bien admettra que l’auditeur de notre temps est en général plus près de l’esthétique du XVIème siècle que de celle, qui lui reste fermée, d’une grande partie de la production actuelle.C’est ainsi que, sauf de bien rares exceptions, nous de- « meurons privés, et semble-t-il sans remède, d’une partie essentielle de notre héritage musical.Après Frescobaldi venait Prokofieff.Il jouit ici, à juste titre, d’une grande popularité.Son Troisième Concerto pour piano et orchestre en do majeur, op.26, fut cependant loin de soulever l’enthousiasme qu’avaient autrefois provoqué ses œuvres plus connues, comme Peter and the Wolf, la Symphonie Classique et, plus récemment, la Sonate en ré majeur pour violon, que Joseph Szigeti avait exécutée avec tant de succès l’hiver dernier.Composé à peu près à la même époque que la célèbre Symphonie Classique, c’est-à-dire vers la fin de la première guerre mondiale, lu Concerto en do majeur n’est malheureusement pas de la même veine.Si l’on y trouve le même souci de la forme, la même originalité de pensée, et la même clarté d’expression, on n’y rencontre pas la même verve et la même inspiration.Le soliste, M.Alexandre Uninsky, s’acquitta brillamment d’une tâche difficile et même un peu ingrate mais, malgré tout son talent, la composition de Prokofieff n’aura sans doute pas laissé chez les auditeurs ce sillon indélébile que creuse dans l’âme humaine la véritable œuvre d’art, celle qui jaillit du cœur et qui est façonnée par l’esprit.C’est donc bien plutôt à la Première Symphonie de Brahms qu’il revenait de marquer la soirée de son empreinte.Mais là aussi, on fut un peu déçu.Exécutée sans allant, M.Golschmann ne réussit pas à lui imprimer LA MUSIQUE 447 ce caractère de puissance massive qui distingue toutes les grandes œuvres de Brahms.Cette absence de conviction venait-elle du chef ou de l’orchestre ?On ne sait, mais elle ne manqua pas de se traduire fâcheusement dans l’exécution, qui resta lâche, et dans l'interprétation, qui parut indifférente.Il semblerait pourtant que dans une composition aussi fortement conçue, il n’y a qu’à se laisser porter par le courant de la musique; que les intentions de l’auteur sont si nettes qu'on ne devrait éprouver aucune peine à les interpréter fidèlement.Mais sans doute pour convaincre faut-il être soi-même convaincu, et on avait bien l’impression que M.Golschmann ne l’était pas entièrement.La Première Symphonie de Brahms méritait cependant mieux.On sait qu’elle est une œuvre capitale à plusieurs égards.Tout d’abord en raison de sa valeur intrinsèque, qu’il est inutile de relever ici, tant elle est reconnue.Ensuite parce qu’elle a été une justification triomphale de la forme classique à un moment où l’on pouvait précisément douter de l’avenir de cette forme.Comme Bach, Brahms a montré que le génie le plus authentique peut s’exprimer dans des formes traditionnelles, et que l'originalité vraie réside bien plutôt dans la sincérité la plus absolue, c’est-à-dire dans la concordance constante de l’inspiration avec son expression, que dans une répudiation, parfois justifiée, mais souvent puérile et malfaisante, des valeurs esthétiques existantes.En l’occurrence, nous sommes encore mieux placés que les contemporains de Brahms pour appreier la justesse de sa conception.Que montre en effet l’histoire des soixante-dix ans qui se sont écoulés depuis la création de la Première Symphonie ?Que la forme de la sonate, qui a trouvé dans la symphonie sa plus haute expression, n’a pas été dépassée ni remplacée; que tous les efforts faits depuis pour donner à la musique instrumentale pure un autre cadre sont restés vains; et que l’opposition qu’un grand nombre de compositeurs modernes ont marquée à 448 LA NOUVELLE RELÈVE l’égard des formes traditionnelles n’a abouti, en dernière analyse, qu’à les rejeter eux-mêmes dans des modes impressionnistes ou descriptionnistes, c’est-à-dire hors du domaine de la musique pure.Ce n’est pas dire qu’il n’y aura pas de forme nouvelle.C’est dire simplement qu’elle ne s’est pas encore révélée.C’est dire surtout qu’une forme ne s’invente pas, qu’elle ne résulte pas d’une attitude intellectuelle, mais qu’elle est bien plutôt imposée par l’évolution des méthodes d’expression.L’époque polyphonique a créé la fugue.L’époque monodique, qui l’a suivie, a produit la sonate, qui est devenu le moule de la symphonie.Dans l’un comme dans l’autre cas, les conceptions esthétiques étaient, dans une large mesure, conditionnées par les possibilités d’expression.Il faudra donc peut-être une nouvelle révolution intrumentale pour donner à la musique pure un nouveau cadre.Mais en attendant, il est vain de s’acharmer à détruire les modes existants, et surtout de chercher à les remplacer par les formules extra-musicales.C’est à ce genre d’erreur qu’on doit la confusion dans laquelle, avec bien d’autres branches de l’art, la musique se débat depuis près d’un demi siècle et dont elle a tant de peine à se dégager.Henri Rovennaz LA JEUNESSE ET L’ART LYRIQUE Sous l’ardente impulsion de quelques hommes qui ont compris quel secours la musique pouvait apporter au relèvement spirituel du pays, un vaste mouvement a pris naissance en France : avec la foi d’un apôtre, M.René Nicoly, fondateur des < Jeunesses Musicales », a groupé tous ceux qui croient comme lui, nécessaire d’ouvrir aux jeunes générations un domaine trop souvent regardé comme inaccessible ou tout au moins réservé à quelques initiés.H s’agit tout à la fois de « désintoxiquer » les masses gorgées de pseudo-musiques fabriquées en série, LA MUSIQUE 449 d’inspiration basse et mercantile, et de leur révéler les chefs-d’œuvre authentiques, de les leur faire comprendre et de les leur faire aimer, de les initier à l’art de Bach, de Mozart, de Berlioz, de Fauré et de Debussy.M.René Nicoly a su obtenir le concours des grandes associations symphoniques, des théâtres lyriques, non seulement à Paris, mais encore dans les principales villes des départements.Des représentations spéciales sont données aux «Jeunesses Musicales» qui, d’autre part, sont admises aux répétitions générales des concerts et conviées à des séances de musique de chambre et de chant choral, à des récitals d’orgue.Dans les facultés, dans les écoles, à l’atelier et à l’usine, les listes se couvrent de noms et l’on compte déjà plus de cinquante mille adhérents à Paris, plus de deux cent mille dans le reste de la France.Il faut avoir assisté à l’un de ces concerts ou à l’une de ces représentations pour comprendre l’importance d’un tel mouvement.C’est non seulement l’avenir de la musique française qui doit en bénéficier puisque, demain, elle disposera d’un public vingt fois plus nombreux et cent fois mieux éclairé, mais c’est aussi un immense profit pour la formation spirituelle d’une jeunesse qui s’ouvre à la vie en un temps où toutes les valeurs morales semblent menacées par le plus grand bouleversement qu’ait jamais subi l’humanité.On l’a souvent dit: la musique est un des meilleurs moyens de faire communier les hommes dans un même élan vers l’idéal.Mais elle est aussi un secours, un réconfort.Or, les « Jeunesses Musicales » ont leur revue, et très vivante.On y peut lire d’excellents articles, signés des meilleurs critiques et musicographes; et on y trouve aussi une « tribune » dans laquelle les adhérents exposent librement leur avis sur les ouvrages qu’ils ont entendus, sur les représentations auxquelles ils ont assisté.Il est extrêmement instructif de suivre les réactions de ce jeune public dont l’esprit critique se montre sensible à des détails qui passent inaperçus chez ceux qu’une longue 450 LA NOUVELLE RELÈVE habitude a endurcis.Voici, par exemple, les réflexions que suggère à un étudiant la mise en scène d’Ariane et Barbe-Bleue à l’Opéra : c Ariane et Barbe-Bleue m’apparaît comme un exemple frappant d’erreur artistique.Erreur singulièrement grave, du fait que les qualités musicales de la partition sont indéniables.Or la musique n’est qu’un élément de l’opéra et ne doit pas faire négliger l’autre aspect : le théâtre.Le théâtre est illusion, et comment croire à ces personnages figés et désincarnés, comment être trompé par ces jeux de scène naïfs et insistants ?La musique de Paul Dukas, contrainte de se plier aux exigences scéniques, ne réussit qu’à accentuer l’impression de longueur du drame.L’attention du spectateur, déjà soumise à rude épreuve par la lenteur de l’action, et par une mise en scène sans nécessité, est finalement sans patience pour une musique austère, froide, malgré sa noblesse, insuffisante à faire oublier les faiblesses du drame.» La conclusion est tirée par une jeune fille, grande admiratrice de la partition, mais qui trouve Ariane et Barbe-Bleue t tout comme la Damnation, de Berlioz, difficilement représentable * et souhaite de l’entendre au concert, dépouillée des décors et de la mise en scène qui, quoi qu’on fasse, « se rapprochent davantage d’un Palais des Mirages de fête foraine que de la féerie attendue par notre imagination ».Assez nombreux sont les jeunes qui, trop sensibles sans doute aux imperfections de la mise en scène, à ce que l’on pourrait appeler la matérialisation du rêve, font le procès du théâtre lyrique parce que, presque toujours, quelque détail vient rompre le charme : « les décors, l’inadaptation plastique des interprètes aux rôles qu’ils incarnent, ne satisfont pas des jeunes gens soucieux de réalisme et de vraisemblance dramatique ».Réalisme et rêve; et c’est cette nécessité pour le théâtre de donner au rêve une forme réelle et tangible qui est, en effet, tout le problème. LA MUSIQUE 461 Les grands élans romantiques, les violences excessives, font parfois sourire une jeunesse qui vient d’être témoin de drames plus âpres et plus douloureux, plus tragiques dans le prosaïsme de la réalité, que les conflits nés de la passion contrariée et de l’insatisfaction de désirs individuels.Les épanchements lyriques — dès que, leur traduction en exagère le moins du monde la violence — leur paraissent faux et blessent leur instinctive pudeur.Leur réserve, leur désenchantement devant cette forme de théâtre n’est d’ailleurs qu’un des symptômes du changement qui s’est opéré dans les esprits.La vie intellectuelle subit, elle aussi, ses transformations; elle a ses modes, et les idées, les manières de sentir, sont en cela pareils aux vêtements dont la forme change.Leur évolution est sans doute plus lente que celle des habit3, mais elle n’en est pas moins certaine, pas moins apparente.Mais aussi, comme on retrouve sous la toge tragique aussi bien que sous l’habit brodé d’Alceste ou sous le pourpoint romantique de Ruy Bias la même misère du cœur humain, toutes les formes musicales nous apportent, à condition qu’elles expriment avec sincérité idées et sentiments, cette « pulsation de la vie > sans laquelle il n’est point d’œuvre d’art.C’est ce que les «Jeunesses Musicales», en grande majorité, ont compris.C’est la raison qui leur fait suivre avec autant d’assiduité, représentations lyriques et concerts classiques.Leurs critiques s’adressent, en définitive, aux imperfections extérieures de l’interprétation, bien plus qu’au sens et à la portée des œuvres, et c’est en cela qu’elles sont intéressantes.L’art lyrique ne semble pas menacé, d'après cette consultation, de perdre, en France, la faveur du public de demain.Mais ce public sera sans doute plus exigeant que celui d’hier.Il ne demandera plus à la mise en scène de reproduire fidèlement la copie du décor matériel de la vie; mais il voudra que cette évocation scénique, loin de souligner le réalisme des œuvres, laisse davantage la place au rêve. 452 LA NOUVELLE RELÈVE Et c’est le problème de l’interprétation et de la mise en Bcène qui est mis en question.Mais ceci est une autre histoire qui vaut la peine d’être approfondie — et sur laquelle nous reviendrons.René Dumesnil LES LIVRES AVANT-DERNIÈRES LECTURES Devant cette abondance de livres, il faudrait du génie pour se risquer à une critique originale, pour la tenter.Une goutte d’eau n'est jamais semblable à une autre, nous dit le microscope: l’esprit du critique n’est pas un microscope et les mots, les images, les comparaisons nous manquent, lorsque nous voulons caractériser tous et chacun des bouquins qui nous arrivent de France et que nous avons à peine le temps de feuilleter.La France reprend le temps perdu, je veux dire qu’elle prend sa revanche du silence des années de guerre et jamais la littérature française n’a été aussi prolifique.Ou bien je me trompe fort.Mal lui en prend, et je me demande si, avec moins d’ouvrages sur la table, nous ne les estimerions pas meilleurs.Nous faisons peut-être les fines bouches parce que nous sommes l'assasiés.Mon goût de la littérature française le souhaite du moins.Souvent pourtant un livre français nous propose des comparaisons fâcheuses.Et puis nous avons eu le temps de nous remettre à la lecture de livres anglais ou américains, ce qui, paradoxalement aux yeux des Français dédaigneux, nous a rendu difficiles.Ce que nous pouvons trouver ailleurs, avec en outre un petit accent exotique (nous sommes plus Français qu’Anglais à coup sûr) nous gâte nos lectures parisiennes.Songeant à Sommerset Maughan par exemple, je n’ai pu goûter beaucoup le Niais de Jacques Viot (la Jeune Parque), un roman qui commence en Océanie et qui se termine en Fi*ance, plus LES LIVRES 453 encore, sur la Côte d’Azur et dans des amours d’une fadeur trop civilisée.Ce qui se passe à l’étranger présente assez d’intérêt, mais dès que l’auteur revient chez lui, ce n’est plus qu’une psychologie insignifiante à mon sens.Nul n’est prophète en son pays et l’éloignement est le meilleur déguisement, le plus prudent, le plus commode déguisement pour l’écrivain de petit talent.Même remarque pour Nathalie de Constance Coline (la Jeune Parque).Ces complications de la chair et du cœur déduites dans un style que je n’aime pas me font regretter la sécheresse d’Adolphe.J’essaie de me reprendre avec le Dernier Village d’André Chamson (Mercure de France), beaucoup plus intéressant, il est certain, mais une œuvre encore qui ne s’impose guère.André Chamson a du feu, il est ardent, mais quelle imagination courte, quel style terne ! Je préfère les contes de ce nouveau venu, Henri Que-felec, Un homme à la côte (Stock), mais tous ne sont pas l’originalité même, hélas.L’un de ses auteurs dont on dit, la première fois qu’on lit quelques pages d’eux: un écrivain qui promet.Lorsqu’on retrouve ces pages en volume ou d’autres qui leur ressemblent, on ne se soucie plus beaucoup de ces promesses.Claude Mauriac a publié à la Table ronde deux petites études, l’une qui réfute la France byzantine de Julien Ronda, ce qui n’était pas très difficile et ce qui était inutile, l’amusant Benda n’ayant jamais été pris au sérieux pour ses opinions littéraires.Quant à l’autre étude, Aimer Balzac, elle m’a rappelé, pour l’idolâtrie presque fétichiste, les propos balzaciens d'Alain, et Claude Mauriac n’a pas le ton d’Alain.J’aime Balzac, j’aime souvent ce qu’on appelle ses défauts, mais je n’aime pas cette piété.Je n’ai rien à dire du livre de Charles Daniélou, Dans l’intimité de Marianne.Il va de soi que nous aurions voulu des potins intimes, lorsque l’auteur, trop poli, ne nous dit que ce que nous attendions.Ce petit volume est édité aux éditions Musy. 454 LA NOUVELLE RELÈVE Quant à l'Homme est révolutionnaire (Grasset) de Georges Izard, on ne peut s’en débarrasser avec une pareille désinvolture.Le livre fourmille de remarques justes, voire piquantes.Quant à la justesse des thèses.L’auteur réussit pourtant à se faire lire, et, pour un livre d’idées, c’est une grande qualité.Ce qu’il y a de fâcheux, pour l’essayiste c'est qu’on retient surtout ce qu’il y a de sceptique, de négatif dans l’ouvrage.Lorsque l’écrivain.fait allusion à la science, un esprit pressé en conclut aisément que la science nouvelle vous inspire le scepticisme le plus parfait que la terre ait connu.Jean Galtier-Boissière publie à la Jeune Parque Mon journal depuis la libération.Lecture fort agréable.Et songez que ce n’est ni gaulliste ni pétainiste.Du reste fauteur remarque que la répression a condamné beaucoup plus volontiers les écrivains et les journalistes que les hommes politiques et les grands fonctionnaires.Je suis troublé que Maurras, ce Maurras dont je n’aime pourtant que le style, le style des œuvres à côté, soit en prison et que M.Flandin ait été plus chanceux.J’avais lu quelques jours plus tôt le Dilemne France Etats-Unis (Beauchemin) de Kenneth Pendar, dont le sans-gêne américain, le bon sens et l’ironie facile me ravissent.Ajoutez que ces luttes entre giraudistes et gaullistes décrites par un homme sans préjugés européens (ou sans foi, si vous voulez, le mot ne m’importe guère) en prennent une allure de comédie.Ce sont les Anglo-Saxons qui ont gardé l’esprit boulevardier et, avec leur accent, ce n’est pas désagréable.Je voudrais que M.Schaeffer, l’auteur d’un petit livre, Amérique, nous t'ignorons (éditions du Seuil), ignorât moins les écrivains des Etats-Unis, et surtout les comprît mieux.Je n’ai presque jamais lu de voyages, d’études sur un pays étranger qui ne fussent superficiels.Un étranger qui viendrait chez nous ne dirait rien sans doute des gens que je connais le mieux et c’est pourquoi son étude me paraîtrait sans valeur.On choisit ce qui LES LIVRES 455 parait, ce qui crève les yeux et on oublie ce qui importe.Je lisais l’autre jour le livre de Berdiaeff sur Dostoïevski et l’importance qu’il donne à la steppe me faisait rire: les fermiers de l’Ouest et de la C.C.F., comme les bouviers de la pampa argentine, sont donc parents des moujiks: l’ethnologie, la science des peuples ont des progrès à faire encore.Ce qui m’a déplu dans le livre fort agréable de M.Schaeffer, c’est un ton de condescendance dont il ne se doute peut-être pas, ce ton qui est celui de la plupart des voyageurs français.Comme eux, il juge trop vite: les Américains sont des enfants, parce qu’ils se plaisent aux comics.Que dire des lecteurs de tel hebdomadaire français d’avant-guerre et de 1946 ?Que dire de ceux qui assistaient sans rire à une représentation de quelque pièce sérieuse du boulevard ?L’homme moyen est médiocre partout.Pour les auteurs notables, il est permis de préférer Steinbeck à M.Jules Romains et Des souris et des hommes, dont je viens de lire une excellente traduction française (chez Gallimard) aux derniers tomes des Hommes de bonne volonté.J’avoue carrément que le Zéro et l'infini de Kœstler (Caiman Levy), qui n’est pas américain, mais qu’importe, me semble plus important que le Mur de Sartre.Que conclure de tout ça ?Rien du tout.L’art n’a pas de patrie et aucun peuple n’a le monopole du génie.Rien de ce qui est beau ne nous doit être étranger.Cependant, il faut se méfier de l’idolâtrie et le patriotisme de la Marche à l'étoile de Vercors (édition de Minuit), l’auteur des Silences de la mer, qui était presque un beau livre, m'a rappelé, en dépit du style excellent, l’éloquence fâcheuse de Paul Déroulède et de notre Chapman.Berthelot Brunet 456 LA NOUVELLE RELÈVE RÉCITS DE MISSIONS OU ROMANS EXOTIQUES ?Avez-vous lu Baruch ?Avez-vous lu le père Labat, dans ses récits incomparables et son style inégalé, plus cruels que le Torquemada de Victor Hugo ?Avez-vous lu le père Hue qui mit la bonhomie et la grosse bonne finesse, et la barbe débonnaire de saint Vincent de Paul au service des missions et de la plus exquise des crédulités: il avait les Chinois, parce qu’il se laissait prendre à son propre jeu comme au leux*.Et si je dis jeu, c’est ce que ce méridional s’amuse toujours et que la terre la plus cruelle lui est une vallée où il y a plus de rires que de lairoes.Vous avez lu bien entendu — ou vous êtes inexcusable — les Relations de nos Jésuites et les Lettres de la Mère de l’Incarnation, nos premiers chefs-d’œuvre.Il faut que vous lisiez maintenant En mission parmi les rouges du pèi*e Antonio Dragon, (Edition du Messager canadien).Il y a là un ton, un accent missionnaires qui vous enchanteront.Il faudrait avoir la peau bien coriace pour n’être pas emporté tout de suite.Rien de plus vif, rien de plus simple, rien d’un dessein, d’une volonté plus assurés ! Comme je préfère ces récits de missionnaires (qui sont nos saints pi-ésents et à venir après tout), comme je les préfère à La Vallée des ombres, cette grosse machine, méritante sans doute, comme dirait mon ami Duhamel : les auteurs sont un certain Georges Agdjaman et un certain Robert Said dont les noms seuls donnent de l’exotisme à cet ouvrage des Editions de la maison française.Qui sait si les Jésuites, les Dominicains, les Franciscains, dont plusieurs sont excellents écrivains ne four-niront pas un jour, comme il se devrait ce petit filon d’exotisme dont toute littérature a besoin ?Nos prêtres écrivains ont beaucoup de pain sur la table et je préfère d’avance les beaux récits missionnaires (on n’a pas ou- LES LIVRES 457 blié Bandjoun) à tous les récits laurentiens du monde.Est-ce avoir l’esprit mal fait que d’aimer plus la fleur du martyr que la fleur de nos champs et, surtout, la fleur de rhétorique ?Berthelot Brunet THÉÂTRE EN PLEIN AIR1 Le titre qu’a choisi Gilles Hénault pour son recueil de poésie me plaît assez et ses vers, ses proses de même.Des petites chansons, des images, une jolie musique, une plaquette qu’on lit en moins d’une heure: pourquoi nos poètes finissent-ils par là où leurs aînés auraient dû commencer ?Je ne veux nommer personne, maintenant que j’ai terminé mon tour de France des lettres canadiennes, mais comme je suis heureux que Gilles Hénault ait plus de talent que ces poètes qui nous lançaient leurs deux cents pages d’alexandrins bien rimes à la face.Je donnerais toute l’œuvre d’une demi-douzaine de nos poètes pour ces deux vers de Gilles Hénault: Ne vois-tu pas que les coquillages sont des téléphones aquatiques ?B.B.LITURGIE Nous ne voulons pas revenir au Génie du christianisme ni prouver la vérité religieuse par la beauté des églises, le pittoresque monastique, la supériorité des poètes chrétiens sur les païens.Le plus candide estimei’ait l’argument assez puéril, d’un pragmatisme d’esthètes vieux jeu.Nous avons d’autres raisons, d’autres arguments.Du reste, l’apologétique est moins timide que du temps de Chateaubriand.Il y a quelques années, je lisais par 1 par Gilles Hénault, les Cahiers de la file indienne. 468 LA NOUVELLE RELÈVE exemple un traité d'apologétique destiné aux écoles et qu’avait écrit un prêtre de Dijon ou de Franche-Comté: cette fois, on se fondait carrément sur Pascal et les Pensées et c’était la misère de l’homme qui nous ramenait à Dieu.La preuve était encore assez faible, mais plus émouvante et moins puérile à coup sûr que celle des romantiques.Bremond lui-même aurait pu écrire un traité d’apologétique fort subtil, un traité d’apologétique indirecte fondé sur les écrits des saints.Cela n’aurait pas été si bête.Beaucoup se sont convertis en lisant tout à coup les Evangiles dans le texte et le ton des livres saints leur a suffi.Mais peu importe pour l’instant, puisqu’il s’agit de liturgie et du Mystère pascal (éditions du Cerf) par L.Bouyer.L’auteur n’entend pas faire de l’apologétique et se contente de paraphraser, d’expliquer les cérémonies et la liturgie de la semaine sainte.Il y avait longtemps que j’avais lu un livre aussi intéressant.Les fidèles accourent encore en foule aux offices de la semaine sainte, mais qui réfléchit sur le symbolisme et sur le sens de ces offices ?M.Bouyer, lentement, minutieusement, en revenant aux sources, avec maintes citations, accumule ses gloses avec un bonheur qui me fait songer à Dom Cabrol et au Livre de la prière antique, qui reste un très beau livre.M.Bouyer n’est pas un grand écrivain, mais ce qu’il cite est si beau, et le sens des cérémonies, qu’on s’y tromperait et que l’on croirait à un grand livre.Pour moi, j’ai lu du reste ce Mystère pascal, comme un grand livre, sans me soucier des qualités de l’écrivain.Et c’est là un compliment indirect qu’il aimerait sans doute.B.B. LES LIVRES 459 UNE HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 1 Il faut louer d’abord M.Kleber Haedens d’avoir présenté une histoire de la littérature française et non pas l'histoire de la littérature française.Un historien de la littérature comme du reste tout historien n’écrit jamais l’histoire, mais une histoire, mais son histoire.La modestie du titre m’enchante.Ce qui ne veut pas dire que j’accepte les jugements de M.Haedens: il suffit qu’il m’ait diverti.Il faut louer ensuite M.Haedens de n’avoir pas craint de contredire ses devanciers.Il estime que Flaubert n’est pas un très grand romancier, et il le dit, lui préférant sans doute Alphonse Daudet.Il préfère plus carrément encore Mathurin Régnier à Boileau et il le dit, le cardinal de Retz à La Bruyère, et il le dit.Il n’aime pas Bernanos, « qui cède trop volontiers à l’éloquence la plus creuse et qui n’a aucun goût pour la vérité, ce qui est intolérable chez un polémiste » et il lui préfère Léon Daudet, toujours fidèle à la vérité, pense-t-il sans doute, et Léon Bloy, voire Barbey d’Aurevilly.J’aime ce courage et que M.Haedens traite sans amour Mauriac : « Il met la psychanalyse à la portée des gens du monde.» Il juge assurément Montherlant supérieur à Julien Green, qu’il ne cite pas, et Lucien Dubech à Jacques Maritain, dont il ne souffle pas mot.J’aime cette franchise, je le répète, et même ce paradoxe de voir plus de vérité dans Corneille que dans Racine.Chacun sa vérité, dirait Pirandello.Du reste, M.Haedens reste fidèle à l’Action française et à Charles Maurras.Il va même jusqu’à faire l’éloge de Drieu La Rochelle.L’on voit donc que M.Haedens ne suit pas la mode de 1946.Il est vrai qu’il composa son livre sous l’occupation.Dois-je ajouter qu’il n’accorde que quelques bonnes pages à Veuillot et que, s’il admire Lautréamont et 1 Variétés 460 LA NOUVELLE RELÈVE Saint-John Perse, s’il estime Valéry un poète génial, il ne s’est pas mis à la recherche des grands méconnus.Le livre est alerte, amusant comme une bonne vulgarisation américaine, comme peut-être les livres passionnants de Will Durant et de Van Loon.Joignez que, si M.Haedens garde ses partis-pris, ce sont des partis-pris moins ridicules, moins bourgeois surtout que ceux de Doumic et de Lanson.B.B.DERNIER ARRIVAGE Ce n’est pas la pénurie des livres français, je veux dire des livres de France, il y a une nuance entre les deux expressions, ce n’est pas la pauvreté numérique qui nous accable, mais surtout la pauvreté interne.Et même chez les plus grands, les plus célèbres.Le Bâillon dénoué est plus médiocre que les premiers livres de Mauriac, Lieu d'asile, d’une piété plus maniaque et qui est devenu lieu commun comme l’amour de la terre chez les autres, Monsieur Ouine d’un romancier qui a un autre talent que Mauriac et que Duhamel, je nomme Georges Bernanos, un des très rares modernes qui aient atteint la véritable mystique, la mystique authentique et non pas les ridicules diableries de Huysmans ou de Léon Bloy, pour ne point parler de Hello, un patronymique que les honnêtes gens ne prononcent jamais, à moins d’être un peu fous, Monsieur Ouine n’est qu’un à la manière de Bernanos.Il y a peut-être Fontagre d’Orieux, mélange assez curieux de Mauriac, de Chardonne et du Giraudoux provincial, sans compter l’auteur des Célibataires.Il y a évidemment aussi le Mas Théotime de M.Henri Bosco (Henri Bosco est devenu, pour les uns M.Henri Bosco et M.Henri Bosco est devenu Henri Bosco: deux expressions qui marquent les nuances des réputations.Evidemment, naturellement, mais comme j’aimerais un nouveau Kafka, un Joyce, un Faulkner, un Tchekov de la belle LES LIVRES 461 époque, et même un Addous Huxley dont les incursions dans la théosophie (on a la mystique qu’on peut.) ne furent pas sans intérêt.Et il y a le frétin, le Niais par Jacques Viot qui veut renouveler le roman français en amortissant l’exotisme pourtant assez sage de Sommerset Maughan, pour ne pas dire qu’il fait du Pierre Benoit avec la prose de Maughan, déjà assez Loti assagi ?Parlerons-nous de la Jeune espérance de Gérard Boutelleau qui, non plus que Nathalie de Constance Coline ne justifie la raison sociale A la jeune parque qui est celle de la librairie sur liséré vert où éditent ces auteurs, qui publia aussi la Garde montante dont je n’ai pas plus à dire que des prix Goncourt, les romans d’Eisa Triolet ou Mon village à l’heure allemande : l’heure allemande n’a pas donné plus de talent aux auteurs français qui ne couronnèrent pas Marcel Proust chaque année: combien de Moselly, de Deberly, de Leblond, de Plisnier.Faux Passeport est une bagatelle sans importance en dépit de son tragique à côté du Zéro et l'infini par Kœstler qu’on vient de traduire avec le plus grand succès à Paris et qui a fait oublier les quatre ou cinq cents pages des Amitiées particulières, dont l’idée philosophique, la corruption des intelligences par les cantiques avait au moins de quoi amuser, le temps d’une plaquette, ceux qui déplorent qu’on mette tant de temps à médire des Jésuites, qui ne s’en font pas plus qu'ils n’avaient été vraiment émus par l’Empreinte: la littérature française a perdu trois siècles à créer un jésuite machiavélique quand le jésuite en un demi-siècle avait créé le père Lallemand, le père de Caussade, ce merveilleux père Crasset, auteur d’une méditation sur la mort qui vaut pas mal de Bossuets et les autres, parmi lesquels le père Bouhours que les soi-disant lettrés devraient bien lire, avec les œuvres spirituelles de Bour-daloue et l’œuvre historique de père Pinard de la Boul-laye, sans oublier ce contemporain plus récent, le père de Lubac dont le Proudhhon est une œuvre bien plus passionnante que beaucoup de romans et de poèmes nou- 462 LA NOUVELLE RELÈVE veaux que j’ai lus, ou encore les commentaires thomistes du père Rousselot, d’une prose incomparable, et les œuvres à demi-exégétiques du père Jousse dont les pressés trouveront de larges extraits et délicieux dans un livre de Frédéric Lefèvre.Parlerais-je de Y Education européenne, qui a été traduit dans la collection c Pingouin » anglaise et qui compte certains chapitres émouvants ?Je préférerais citer Ulysse ou l'Intelligence de Gabriel Audisio ?Non, parce que j’aime mieux vous signaler Entretiens sur les faits divers par Jean Paulhan et qui est un des pires pamphlets contre l’histoire que je connaisse, cette histoire qui, presque toujours romancée, prend toute la place du roman chez les gens sérieux et qui ne savent pas qu’ils sont frivoles.Quant ils auront lu vraiment la Cité antique, qu’on réédite, et le réquisitoire de Fustel contre le ministre Louvois, je consentirai à les entendre, et même, si cela leur fait plaisir, à parcourir la vallée des Ombres (de Georges Agadjanian et Robert Solo, où l’on trouve des phrases comme celles-ci: « La nuit.t’a-t-elle embrassé sur la bouche ?.Madame Aumond de son côté discute de façon animée avec une bel homme d’âge moyen.Rosière a peur.La folie est contagieuse parfois.» Et dire qu’après cela on écrira que les Américains, Hemingway, Caldwell, Steinbeck, dos Passos ne sont que brutalité et désordre.Je voudrais bien qu’on comparât Tobacco Road et Manhattan Transfer à Haute mer, d’un certain Christian Dédayan qui, dans un roman de trois cents pages, n’a trouvé que cette métaphore, très moderne, comme vous voyez et fort expressive, qu’une montre, c’était un cœur mécanique.Georges Duhamel, qui écrit ses essais avec un pédantisme inouï et une finesse qui tient de la montre, comme le cœur de l’autre, je veux dire des rouages qui manquent d'huile, proposait naguère la trêve des inventeurs: cette trêve s’adresse surtout aux inventeurs français de la littérature.J’espère encore comme tout homme qui a été nourri de livres français (et à la livre souvent, même LES LIVRES 463 la sterling) mais je suis encore plus déçu.Que vous dire encore par exemple d’un grand machin qui s’appelle le Grand refus et qui est signé J.Blache ?Ou du Jardinier des hommes par le docteur A.Vincent, un volume qui déborde de bonnes intentions, mais qui est écrit en petit-nègre, je veux dire le petit nègre romanesque du parfait jardinier-maraîcher ?Je me consolerais peut-être avec le Mur de Jean-Paul Sartre, où il y a de l’angoisse, du drame même, mais une telle insistance sur l’érotisme que le plus velu des hommes prend des airs effarouchés en terminant ce recueil.Zola lui au moins était sain.Un vieil amateur de livres qui termine néanmoins sa chronique en vous proposant une fois de plus de lire M.Edouard Montpetit et ses très aimables Propos sur la montagne.Il n’y a que les imbéciles qui n’acceptent pas que M.Montpetit soit l’un de nos meilleurs prosateurs.C’est bien beau devoir terminé un article sur des livres qui vous déplaisent, mais il ne faut pas trop en oublier, et j’allais justement passer sur un silence qui a fini par lui peser avec beaucoup d’autres: je veux parler de Claude Morgan, l’auteur de La Marque de l’homme, éditée aux Editions de Minuit, le Zéro et l’infini ayant été publié chez Flammarion, le volume de Bosco chez Gallimard, de même que les essais de Paulhan et d’Audisio et ensuite ne m’en demandez plus, les quelques livres que nous recevons étant tout de suite prêtés aux amis.Ai-je aussi mentionné les savoureux Sept psaumes de la pénitence qui comptent parmi le meilleur Claudel et qui viennent des éditions du Seuil ?Pour la Marque de l’homme, je dirai que c’est un roman classique, un roman selon la bonne vieille formule et qui n’a sans doute pas fait son temps puisqu’elle peut réussir, qu’on peut l’employer heureusement avec un sujet comme celui de la Résistance.Hélas, j'ai l’esprit mal fait, et, tout valéryen que je sois pour embêter mon ami Charbonneau, les récits de guerre de Maupassant me plaisent encore plus que tout ça.Et si vous voulez des 464 LA NOUVELLE RELÈVE rééditions, savourez le splendide Byron de Maurois réédité aux éditions Variétés.Et maintenant avez-vous lu Jules Monnerot, l’auteur de On meurt les yeux ouverts (chez Gallimard encore, qui doit avoir un fond de stock à venir faire concurrence à notre boulevard Saint Laurent.C’est plat ces nouvelles à vous faire regretter les autres de Monnerot ou Monne-rond, la famille de YEtape, d’un auteur qui eut sa notoriété lui aussi et dont on ne parle plus guère, un Auvergnat (ça paraissait parfois dans le vers, comme chez l’autre, Pierre Nolhac) un Auvergnat dis-je qui était venu transporter dans des romans lourds de cinq cents pages ce qu’il appelait des duchesses, et les duchesses et les autres le crurent, crurent Paul Bourget, qui n’était du reste pas sot tout à fait, un peu comme notre Tardivel: les deux Auvergnats partageaient et le style et les opinions.Il y a des choses qui arrivent comme ça.B.B.LES MEILLEURS LIVRES SONT DES TRADUCTIONS Je parle pour la France, qui, si l’on en juge par ce que sa littérature nous exporte, n’est pas encore revenue hélas ! de sa terrible aventure.En attendant, la France traduit, et elle ne choisit pas toujours mal ses livres à traduire.Hier, c’était le Zéro et l’infini, cet excellent roman russe et voilà que nous recevons les Intimités berlinoises (Fontaine) de Christopher Isterwood.Je ne connaissais pas encore ce romancier, et mon impression est excellente.Imaginez du Paul Morand qui serait toujours naturel et sans affection, le Paul Morannd de la Nuit de Charlottenburg.Il y a même du Valéry Lar-baud dans ces contes allemands, et vous savez que Valéry Larbaud fut souvent un écrivain exquis.Mais Dieu qu’ils sont compliqués, ces Allemands que nous présentent les écrivains — à croire qu’ils ont fait LES LIVRES 465 les deux guerres qu’on croyait primitives par quelque raffinement de perversion.Quoiqu’il en soit, ces nouvelles d’Isterwood sont la délicatesse même, et il s’y glisse un esprit qu’on ne retrouve plus en France.J’ai noté un passage qui est une excellente critique de la médecine.L’on sait, nous dirait le père Ducatillon, que, pour le bien de l’Eglise, il sied d’être parfois anticlérical, c’est-à-dire s’opposer aux partis catholiques.De même, les critiques de Molière doivent être reprises tous les vingt ans, la médecine s’enorgueillissant trop vite de succès toujour partiels.« .Vous et votre ami, vous ne comprennez pas les garçons du genre d’Otto.Moi, je les comprends.J’en vois un ou deux par semaine dans ma clinique, je les opère des végétations, des mastoïdites, des amydales.Ainsi vous voyez, je les connais à fond.» Comme tout le monde, j’ai connu à mon tour bien des médecins qui se piquaient d’analyser votre caractère, après vous avoir tâté le pouls et pris vos réflexes, ce qui était une psychologie qui ressemblait plus à la graphologie et à la chiromancie qu’à la psychologie véritable.« — Il serait sans doute plus exact de dire que vous connaisssez leur gorge et leurs oreilles.•» N’est-ce pas fort bien dit ?Et encore, l’auteur exagère-t-il.Le médecin ne connaît pas plus parfaitement la gorge et les oreilles et surtout les sources des maladies qui les affectent que l’historien ne peut expliquer scientifiquement les événements.Il y a des jours où l’on voudrait qu’à la médecine et à l’histoire soit appliquée la théorie des quantas ou une autre analogue.Je ne m’éloigne pas de mon sujet, vu que Christopher Isterwood lui aussi traite d’une science assez conjecturale, la psychologie des peuples.Par bonheur, il a du talent, et au moins crée-t-il des Allemands vraisemblables.B.B. 466 LA NOUVELLE RELÈVE LA POLITIQUE ET LE CIRQUE Je ne choisis pas ce titre pour me permettre la plus facile des plaisanteries, une plaisanterie qui a servi à tous les critiques de la démocratie.C’est tout simplement que j’ai lu à la suite l’un de l’autre, un ouvrage sur Mirabeau et sa jeunesse par Antonina Vallentin et un autre sur les Clowns par Tristan Rémy, publiés tous deux chez Grasset.Du reste, je n’aime pas trop ce genre de plaisanterie.Politiques et politiciens de tous les pays ne sont sans doute ni meilleurs ni pires que les gens de lettres, les médecins et les notaires: justement, le bon peuple a déjà parlé fort mal des notaires, et, sans vous jurer que mes anciens confrères sont tous des hommes brillants, je puis dire que j’ai trouvé chez eux autant d’hommes honnêtes que dans les autres professions où je me suis glissé, ou encore que j’ai pu observé d’assez près.Cependant, lorsque le biographe de Mirabeau nous conte son histoire, on n'est pas précisément édifié.Mirabeau était un, monstre de laideur, il était d’une famille presque monstrueuse, et il fut loin d’être la vertu même.Pourquoi s’en étonner ?Mirabeau était un homme.Mazarin aimait les pots de vin, et Walpole itou.Richelieu était par certains côtés un tyran.William Pitt, notre Mac-Donald, aimaient la boisson, comme Musset, Vei-laine, François Villon, tel poète canadien, Chapelle ou Mathurin Régnier, comme Baudelaire et Thomas de Quincey se plaisaient aux paradis artificiels.Et puis après ?C’étaient des hommes tout simplement.Il va de soi qu’à moins d’être niais ou pharisien, on ne peut juger du péché de ces hommes exceptionnels, dont l’intelligence était plus saine sans doute que le cerveau tout entier.On ne peut non plus conclure que le génie s’allie forcément aux mauvaises mœurs ou à la folie.On ne sait pas: un point et c’est tout.On ne sait pas, mais on peut cependant faire le portrait de ces grands hommes, faire leur portrait, si on e« LES LIVRES 467 a le talent.Et c’est justement pourquoi je déplore que l’historien n’ait pas souvent les dons du romancier.La vie de Mirabeau le père, la vie de Mirabeau le fils sont des romans du haut goût, et Mra« Vallentin n’a même pas réussi, tout en restant intéressante, à rejoindre les études partielles de Sainte-Beuve par exemple.Ces histoires, ces biographies me laissent presque toujours sur mon appétit.Je suis d’abord intéressé, pris tout entier, puis j’ai envie de déposer le livre dans le rayon des bouquins qu’on ne terminera qu’aux saisons mortes.Ce que je n’ai pas fait pour le Byron de Maurois (Variétés), par exemple, qui, lui, a l’art de choisir ses textes et de les commenter subtilement, au point que ses biographies sont plus vivantes que ses romans.Pour Mirabeau, on avait des textes en veux-tu en voilà et je suis sûr qu’un Maurois ou un Bainville en auraient tiré un merveilleux parti.Quoi qu’il en soit, le volume n’est pas indifférent, ne serait-ce, comme je le disais, que pour nous prouver une fois de plus qu’il n’y a guère de héros et que les grands hommes ne sont que des pauvres hommes, comme vous et moi, des pauvres hommes dont le cerveau eut de la chance.L’auteur des Clowns a eu moins de chance.C’est Giraudoux, c’est Alexandre Arnoux qui auraient dû écrire cela.Je veux bien prendre les écrivains et les clowns et les hommes d’Etat au sérieux, mais que l’historien ne prenne pas un ton de professeur pour nous parler de Grock ou des Augustes.Il est vrai qu’un bon clown garde un visage d’enterrement.Etait-ce pour cela, parce qu’il voulait faire couleur locale, que le livre de T.Rémy est tellement ennuyeux.B.B. 468 LA NOUVELLE RELÈVE À L’ÉCHELLE HUMAINE par Léon Blum1 La guerre qui vient de se terminer, nous a appris que les frontières n’existent presque plus.Les moyens de communication ultra-rapides, permettent de fra/nchir des distances énormes, en un temps relativement court; les peuples sont de plus en plus solidaires.Le mot internationalisme dans son sens le plus large, tend à devenir une sorte de mot d’ordre pour les nations.Ce qui ne veut pas dire qu’on devra bannir tout sentiment d’oi’dre national; une saine fraternité humaine n’a jamais été un obstacle au patriotisme.Tels sont les pensées qui me venaient à l’esprit en lisant l’ouvrage de Léon Blum.Ce conflit, comme tous les autres d’ailleurs, a imposé à l’homme l’obligation d’un examen de conscience, d’un retour dans le temps.M.Blum a écrit ce livre en prison.Cette solitude l’a incité à revenir sur le passé, à analyser les fautes commises par sa génération.Dans cet ouvrage, il veut tirer de ses erreurs « un enseignement pour les générations qui viennent ».?* * A-t-on assez écrit sur l’instabilité parlementaire en France ?De là à accuser la démocratie de cet état de choses, il n’y avait qu’un pas.c Le parlementarisme n’est pas essentiellement démocratie, et démocratie pas nécessairement parlementarisme » écrit M.Blum.L’auteur cite le cas des Etats-Unis et de la Suisse qui < pratiquent depuis leur fondation des régimes qui ne sont le parlementarisme, la souveraineté du peuple n’y étant pas incarnée et si je puis dire absorbée par les assemblées 1 Gallimard-L’Arbre, Paris et Montréal. LES LIVRES 469 parlementaires».Une des causes de l'instabilité parlementaire en France, c’est le manque d’organisation des partis politiques.Aux Etats-Unis et en Angleterre, une forte organisation existe depuis longtemps.En France, rien de pareil.Il n’y avait que les partis ouvriers qui présentaient une cohésion.L’auteur a le droit de supposer que si il y avait eu « des partis analogues au Parti Socialiste, par leur structure et leur mode de fonctionnement, le gouvernement parlementaire aurait été possible en France comme en Angleterre et l’idéal des théoricins du XIXe siècle serait devenu réalité ».Que la bourgeoisie française ait eu sa grande part de responsabilité dans la défaite de la France, je le crois aisément à la suite de M.Blum.L’auteur « ne dresse pas un réquisitoire doctrinal au nom d’une classe contre une autre classe», mais les faits sont là.L’entre-deux guerre nous a montré la bourgeoisie française n’ayant c aucune réserve d’énergie, aucune ressource d’imagination, aucune capacité de renouvellement et de réfection pour surmonter le marasme économique ».Elle s’opposait aussi à tout progrès social.Elle refusait de donner à la classe ouvrière une législation s’avérant de plus en plus nécessaire.Comme l’a dit Hélène Iswolsky, dans son ouvrage, Au temps de la lumière, les directeurs d’usine et les patrons, dont beaucoup étaient catholiques, n’ignoraient pas les Encycliques, Rerum Novarum et Qua-dragesimo Anno, mais ils refusaient de répondre aux demandes de la classe ouvrière.Il fallut les grèves sur le tas de 1936, pour faire entendre raison à la bourgeoisie.Sur le plan international, elle montrait le même attachement égoïste à ses privilèges et à ses biens.Le seul danger était à ses yeux le communisme.Cette crainte l’empêchait de voir la menace allemande.« Le nazisme, écrit M.Blum, lui semblait un danger bien moins redoutable que le communisme, peut-être même nourissait- 470 LA NOUVELLE EELÊVE elle le secret espoir que la poigne d’Hitler viendrait remettre au pas pour longtemps les rébellions ouvrières ».Les pages sur le parti communiste français, sont des plus significatives pour nous, qui avons pu jauger le patriotisme de nos communistes.Les communistes français furent des anti-nazis acharnés, jusqu’au moment où Hitler et Staline se donnèrent le « baiser de Lamourette ».Le lendemain, le parti communiste « proclamait son inaltérable soumission à Staline allié de Hitler contre la France ».Il était clair après ses palinodies qu’il obéissait aveuglément à Moscou.Le parti communiste, selon la définition très juste de Léon Blum « n’était donc pas un parti internationaliste, mais bien un parti nationaliste étranger », parce que selon les communistes, la cause prolétarienne dépend uniquement de t l’intérêt particulier, d’un état unique, la République des Soviets, non pas de son intérêt idéal et permanent, mais des modalités changeantes de son intérêt temporel et politique ».Durant la guerre, les communistes français ont combattu dans les premiers rangs de la Résistance, mais le problème n’est pas résolu; car s’ils obéissent encore aveuglément aux ordres de Moscou, la France va revoir le même état de choses qu’avant 1939.Pour sa part, Léon Blum compte que la Russie se trouvera nécessairement intégrée dans une communauté, une fédération européenne.A mesure que se consolidera entre les Etats, la charte de coopération et d’émulation pacifique qui sera le véritable Traité de Paix, à mesure que se dégageront les intérêts idéaux et matériels qui leur sont communs, la Russie soviétique perdra le caractère d’une puissance étrangère à l’Europe, et le communisme français perdra le caractère d’une secte étrangère à la nation ».Nous espérons que les vues de M.Blum sont justes, pour le plus grand bien de l’humanité.Un ouvrage de Léon Blum, est toujours d’une très LES LIVRES 471 bonne tenue littéraire.On reconnaît l’ancien critique littéraire et dramatique, au style fleuri, nerveux, nuancé.Nous formulons le souhait que le livre de M.Blum devienne le bréviaire politique et social des temps nouveaux.Ceux qui désespèrent de notre époque y trouveront des raisons d’espérer.Jacques Mathieu I P I1- 1 I if Î 13K.il U édition originale dfun inédit du PÈRE SERTILLANGES LES FINS HUMAINES PROLOGUE Le titre adopté pour ce petit écrit veut une explication.Les fins humaines, disons-nous: pourquoi ce pluriel, et qu’entendons-nous par ce mot Fins ?Le mot fin a un double sens.Il signifie un but qu’on se propose d’atteindre, et il signifie un terme où l’on arrive, voulu ou non.Cela semble l’enfance de l’art.Or on confond souvent ces deux choses.J’ai connu un vieux savant, qui s’appelait Jules Soury, très fort dans sa patrie, mais passablement cynique, qui répondait en ricanant, quand on lui demandait son idée sur le but de la vie: « Le but de la vie, c’est la cadavérisation.» Evidemment il confondait un but avec un terme.Pour nous, parlant de fins dernières, nous adoptons les deux sens, mais en les distribuant et sans les confondre.Car la mort est bien un terme, mais elle n’est pas un but.Nul ne se propose la mort, pas même le suicidé, qui entend fuir les difficultés de l’existence, mais non pas embrasser la Camarde.L’homme qui se jette par la fenêtre en cas d’incendie n’a pas pour but de rejoindre le pavé, mais d’échapper à la flamme.Et il en est de même de l’enfer, ou même du purgatoire, bien que ce dernier soit une étape sur la route du bonheur.Il la coupe; c’est un arrêt, et c’est déjà assez pour qu’on ne le vise point en lui-même.â.-D.Sêrtillanges Membre de l'histitut Prix : $0.75 1 CHARLES DU BOS QU’EST-CE QUE LA LITTERATURE ?et DERNIER JOURNAL INTIME suivi de HOMMAGE À CHARLES DU BOS par François Mauriac, de l'Académie française; Charles Morgan; Gabriel Marcel; Jacques Madaule; Jean Schlumberger: Daniel-Rops et autres.Ce nouveau cahier de Présences est divisé en deux parties.Il comporte d’abord le texte de quatre conférences faites en anglais par Charles Du Bos en 1938 au collège Saint-Mary, à l'Université de Notre-Dame, aux Etats-Unis, conférences sur la Littérature et l'âme, la Littérature et la lumière, la Littérature et la beauté, la Littérature et le verbe.Ces textes sont essentiels dans l'œuvre si mal connue de Charles Du Bos et permettent de se rendre compte de ce que fut son apport à la littérature de notre époque, comment il a restitué à l'intelligence critique une profondeur quelle avait perdue.Charles Du Bos a rendu au mot et au fait de comprendre son éminente dignité.Toute son œuvre a été ordonnée autour de cette intention et seul le plein sens étymologique du mot correspond-il peut-être à ce qu’il faut entendre par comprendre quand ce terme s'applique à lui.Ces pages sont accompagnées de son dernier journal intime, profondément émouvant et suivies de divers témoignages sur l'auteur d’Approximations qui prouveront que s'il n'a pas atteint encore le grand public, il a été digne de l’admiration et de l’amitié de ceux qui ont connu cet homme modeste qui ne fut jamais préoccupé que de problèmes littéraires ou spirituels.Prix : $1.50 -ji.¦V *j 38 .¦1 ¦! i V-V : I in Il : I H 'i U R.FRISON-ROCHE PREMIER DE CORDÉE Roman Le désert a été une école d'héroïsme peur la France.Les livres de Psichari ont exalté toute une génération et ceux de Saint-Exupéry n’ont pas encore épuisé leur message.L'appel de la mer a été entendu par de nombreux romanciers à la suite de Pierre Loti.Peu d'écrivains cependant s’étaient laissé toucher par la voix âpre des montagnes.Le roman de la montagne était encore à naître en France.C’est là sans doute une des raisons qui expliquent le succès prodigieux de Premier de cordée par R.Frison-Roche, un ouvrage qui, en un temps où la disette de papiers ne permet que les petits tirages s’est vendu en France à des centaines de mille exemplaires.Ce n’est pas la seule raison.Ce roman de la montagne, d’une simplicité qui touche à l’épopée, est en même temps un roman d’héroïsme familier.Nous sommes tous fatigués des récits de guerre.Premier de cordée raconte le combat millénaire de l’homme et des forces de la nature, et c'est l’homme et son courage qui restent vainqueurs.La littérature d’avant-guerre raffinait sur les analyses de cas de plus en plus morbides.La publication, le grand succès de Premier de cordée sont-ils signes d’un renouveau ?M.R.Frison-Roche nous montre l'homme en lutte avec les éléments et les forces naturelles et avec lui-même.Sa victoire n’en est que plus glorieuse.Le Canadien qui a éprouvé tant de fois l'appel irrésistible de la forêt comprendra peut-être plus que tous la vocation de ceux qui conquièrent pouce à pouce les pics inaccessibles.Premier de cordée, parce qu’il fait appel à tout ce qu’il y a de noble dans l'homme est à la fois un poème moral et un roman et un récit passionnant.Premier de cordée est peut-être enfin le premier roman français de la victoire.Prix : SI 30 ROBERT RUMILLY de l’Académie Canadienne française ¦ LA PLUS RICHE AUMÔNE Histoire de la Société de Saint-Vîncent-de-Paul au Canada La Sodété de Saint-Vincent-de-Paul célébrera son centenaire au Canada, en septembre.A cette occasion, elle a mis ses archives à la disposition de M.Robert Rumilly, pour écrire son histoire.C’est cette histoire que les Editions de l'Arbre publient sous le titre: La plus riche aumône.La grande société charitable fondée par Ozanam est universelle: mais elle s'est particulièrement enracinée au Canada français, identifiée avec le Canada français.De sorte que son histoire fourmille de passages intéressants, passionnants même, non seulement pour les membres et les amis de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, mais pour tous les lecteurs canadiens.Il y eut d'ailleurs une période, celle de la grande crise de chômage, où la Société de Saint-Vincent-de-Paul assuma un rôle officiel, un rôle véritablement national.De sorte que l’histoire de la Société à cette époque déborde de son cadre traditionnel pour se confondre avec l’histoire générale.C'est, pour M.Robert Rumilly, l’occasion de brosser une fresque inoubliable.Volume du format de YHistoire de la Province, de Québec.Prix : broché $1.25 — relié en pleine toile, $1.75 HENRI TROYAT Prix Concourt 1938 LE SIGNE DU TAUREAU roman Le dernier roman du célèbre romancier français.Nouveauté de Paris Fort volume, grand [ormat : $1.50 Du même auteur : LE JUGEMENT DE DIEU Prix : $1.25 William Henry CHAMBERLIN ¦ L’ÉNIGME RUSSE Le procès d’espionnage où la Russie a été nommée a remis d’actualité la question russe.W.H.Chamberlin, qui a passé douze ans au pays des Soviets, connaît les Russes.Dans ce livre intitulé très justement YEnigme russe, il analyse le caractère de ce peuple, les motifs et les secrets de la politique de Staline d'une façon impartiale et en étayant de faits son exposé.L'Enigme russe nous apporte de troublantes révélations sur la mentalité, les ressorts, la vie politique de ce peuple inconnu de l’Europe comme de l’Amérique.Que se passe-t-il derrière les murs du Kremlin ?Les Russes sont-ils tous en faveur de Staline ?Qu’est-ce qui fait la puissance du parti communiste russe ?C’est à ces questions et à nombre d’autres que répond W.H.Chamberlin.L’Enigme russe est un livre qu’on doit lire si on veut pénétrer les secrets de la politique de l’ILR.S.S.Volume grand format, 375 pages, $2.50 Rappel : JOSEPH E.DAVIES MISSION À MOSCOU Prix : $3.00 L'Oeuvre de la Troisième République par JEAN BENOIT-LEVY.GUSTAVE COHEN.PIERRE COT.R.P.J.-V.DUCAT1LLON.JACQUES HADAMARD.ALEXANDRE KO Y RE.HENRI LAUGIER.B.MIRKINE- GUETZEV1TCH.PAUL VIGNAUX.JEAN WEILLER L'œuvre de la Troisième République est le premier ou-vrage scientifique sur la vie politique, sociale et culturelle de la France de 1870 à 1939, écrit après la tragédie de 1940.Les dix chapitres de cet ouvrage sont répartis en trois groupes: 1.•— L’œuvre politique de la Ille République: B.Mirkine-Guetzévitch (Le gouvernement et la vie politique sous la Ille République): Pierre Cot (La politique extérieure de la Troisième République); R.P.J.-V.Ducatillon (Les problèmes religieux sous la Ille République).2.— L’œuvre économique et sociale: Jean Weiller (Essai sur la chronologie économique de la Ille République); Paul Vignaux (La Ille République et le mouvement ouvrier); Jean Benoît-Lévy (L’œuvre sociale de la Ille République).3.¦— L'œuvre scientifique et culturelle: Jacques Hadamard (L’enseignement sous la Ille République); Henri Laugier (Le centre national de la recherche scientifique en France); Gustave Cohen (Le rayonnement de la France à l’étranger); Alexandre Koyré (Le mouvement philosophique sous la Ille République).Ecrit par les meilleurs spécialistes des questions politiques, juridiques, sociales, professeurs à l’Ecole Libre des Hautes Etudes, cet ouvrage montre d’une façon objective et sans parti pris que la Ille République a été dans l’histoire de France une épo ue de grandes réalisations culturelles, scientifiques, coloniales.Ce livre, à l’heure actuelle est nécessaire à tous ceux qui, soit par leurs études, soit pour leur information personnelle, ont besoin de se renseigner sur les derniers soixante-dix ans de l’histoire de France.Il constitue aussi une lecture passionnante accessible au grand public.Collection “France Forever¦” $2.00 f Le livre dont tout le monde parle BERTHELOT BRUNET HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE CANADIENNE-FRANÇAISE Continuée jusqu*à 1946 300 auteurs Prix: $1.00 Du même auteur: LES HYPDERITES roman $1.25 LE MARIAGE BLANE DARMANDINE Contes • LES ÉDITIONS DE L’ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal $1.00 Les œuvres de / PAUL FEVAL à prix populaire Parus : Le Mendiant Noir Le Chevalier de Kéramour La Fête du Roi Salomon Fontaine-aux-Perles La Cavalière La Chasse au roi L'Homme sans bras Les Couteaux d'or La Bague de Chanvre Le Poisson d'or Les Errants de nuit Le Prince Coriolani Les Compagnons du silence Valentine de Rohan PRINTKR IN CANADA
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