La nouvelle relève, 1 juin 1947, Juin
RELEVE M.A.COUTURIER Quelques-uns des ouvrages les plus attachants de ccs , dernières années sont les journaux où les écrivains nous livrent sans apprêt leurs pensées, leurs réflexions, leurs impressions, leurs jugements c candides » sur les hommes et les événements, , Chroniques du R.P.M.-A.Couturier, o.p., est un ouvrage de cette nature.On y trouvera des pages sur la spiritualité, sur la France, sur la peinture, la littérature, la vie sous toutes scs formes.Au sujet de ces textes, le Père Couturier écrit: « Nous voudrions aussi quelles soient, par elles-mêmes et sans le dire, comme un hommage à ce Canada français où la liberté n était pas un vain mot, où l'hospitalité rendait quelque chose de la patrie, où l'amitié sut atténuer bien des peines.» $1.25 ÉDITIONS DE L’ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal LA NOUVELLE RELÈVE Directeurs: Robert Ciiarbonneau et Claude Hurtubise Juin 1947 Vol.V, no 7 SOMMAIRE Robert Charbonneau — Incompréhension — Mauriac, Delly et Zénaïde Fleuriot 577 Louis Bourgoin — Savants modernes (I) : John Dalton .582 H.A.Reinhold — Renouveau liturgique 603 Berthelot Brunet — Le crépuscule des idoles .615 André Coeuroy — Histoire de la musique française (I) 620 Erskine Caldwell — Un p’tit gars de Géorgie (II) .630 Aurèle Kolnai — Les ambiguïtés nationales (suite et fin) 644 CHRONIQUES La Musique : Henri Rovennaz: La Petite Symphonie — Les concerts du Plateau — Les Arts : René Bailly : Le réalisme de Donatello — Les Livres : Berthelot Brunet : Le journalisme et la littérature — L.L.: Les Magnificences du Précieux-Sang par Dom.G.Lefebvre.Le numéro : 35 cents.L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00 ; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque, négociable sans frais, à Montréal, au nom de LES ÉDITIONS DE L’ARBRE, INC.60 ouest, rue St-Jacques, Montréal.*PLateau 9654 Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa. AUX ABONNÉS La publication de La Nouvelle Relève a été interrompue depuis la parution de la livraison de janvier 1947 pour permettre la réorganisation de la revue.La publication reprend aujourd’hui avec la livraison de juin et continuera régulièrement chaque mois.Les abonnés recevront les 10 livraisons auxquelles ils ont droit.La Direction LA COUVERTURE Tête de Son Excellence Jean Désy, ambassadeur du Canada au Brésil par Robert La Palme.COLLABORATEURS Louis Bourgoin — Professeur à l’Ecole Polytechnique et directeur du Centre de recherches de l’Ecole Polytechnique, auteur de l'Histoire des Sciences et de leurs applications.Erskine Caldwell — Célèbre romancier américain, auteur de Tobacco Road, God's Little Acre.Tragic Ground.André Coeuroy — Musicologue français.Berthelot Brunet — Romancier canadien, auteur de Les Hypocrites, Le Mariage blanc d'Annan-dine et d’une Histoire de la littérature canadienne française très controversée.H.A.Reinhold — Ecrivain catholique américain, auteur d’ouvrages sur la liturgie.Aurèle Kolnai — Professeur de philosophie à l'Université Laval.Robert La Palme — Caricaturiste canadien de réputation internationale. INCOMPRÉHENSION MM.Jérôme et Jean Tharaud viennent de publier dans le Figaro, sous le titre de « Fidélité », un article qui illustre de manière frappante l’aveuglement d’un certain nombre de Français sur eux-mêmes.Cela tient du prodige.Connaissant ces écrivains par leurs ouvrages, j’avais un certain respect pour leur talent.Mais ce que je lis aujourd’hui sous leur plume me jette dans le plus profond émerveillement.A ce degré, l’incompréhen-et la suffisance entrent dans la catégorie des merveilles.On m’avait dit que quelques écrivains français ne voient rien, ne comprennent rien en dehors de ce qu’ils ont rapetissé aux proportions de Paris.Il y a cent ans, j’aurais écrit « agrandi », mais le monde a évolué.Il n’y a plus de grandes colonies en Amérique.MM.Tharaud demandent que nous soyons francs avec eux.Ils regrettent que « nos amis Canadiens ne nous aient pas dit franchement ce qu’ils ont sur le cœur ».Ce serait un gros livre que personne n’entrependra, je le crains, parce que personne non plus ne voudrait le lire à Paris.[ 577 ] 578 LA NOUVELLE RELÈVE A propos de l’autonomie de notre littérature, MM.Tharaud écrivent: « J’avoue que je ne vois pas là vue raison de querelle aussi sérieuse qu’on le juge à Montréal A Londres, on ne s’est jamais irrité, j’imagine, de la naissance et du développement d’une littérature purement américaine, qui avait tout de même ses sources dans les prairies anglaises.A Paris non plus, on ne salirait voir d’un mauvais œil surgir, à Montréal ou à Québec, une grande et forte littérature qui aurait ses racines dans le vieux sol gaulois.Au contraire, cette littérature autonome, originale, serait une preuve magnifique de la vitalité de notre esprit.» Ai-je besoin de souligner le « J’avoue que je ne vois pas là », le « A Londres, on ne s’est jamais irrité », « la vitalité de notre esprit ».Malheureusement, il semble que c’est à Paris qu’on s’irrite.Tout ce que nous avons fait c’est affirmer l’existence d’une littérature canadienne qui ne relève pas plus de Paris que de New York.C’est de Paris que la réaction est venue et de certains Canadiens qui se veulent plus Français que Canadiens, droit que je ne leur conteste pas.Il se trouve d’autre part que ces Canadiens sont plutôt des journalistes que des romanciers, des poètes ou des dramaturges.J’avais écrit: Le défaut des Canadiens a peut-être été, jusqu’ici, qu’ils n’ont voulu avoir qu’un seul parent, ou qu’ils les ont choisis du même INCOMPRÉHENSION 579 sang jusqu’à l’épuisement de ce sang.« Quelle injustice dans ces lignes ! Quelle injure à la fidélité canadienne ! » s’écrient les deux académiciens.Distinguons.Ce que les Canadiens ont choisi en 1760, c’est de rester eux-mêmes.Déjà à cette époque, nos ancêtres se plaignaient des Français qui les méprisaient et les exploitaient.S’ils ont refusé de devenir Anglais ce n’est pas pour la France historique, mais pour la culture française et, chose que les Français d’aujourd’hui ne comprennent plus : pour rester catholiques.La France historique et la culture française ne se confondent plus pour nous à partir de la cession du Canada à l’Angleterre.Et M.Gilson qui répond d’ailleurs admirablement à MM.Tharaud sur ce point remarque qu’il n’est pas certain que nous fussions restés Français, même sans la cession.Nous vivons en Amérique et de cela vous ne comprenez pas la signification.Après avoir compris le contraire de ce que j’écrivais dans deux phrases qu’ils citent et dont le lecteur rétablira le sens, MM.Tharaud terminent: «Chers cousins du Canada, ne nous détournez pas de vous aimer pour votre désintéressement et votre fidélité ! » Laissons passer le désintéressement.Si notre fidélité est votre seule raison de nous aimer, chers cousin de France, votre amour n’est plus très fort.Vous écoutez trop les discours officiels.Si vous nous aimez pour notre fidélité, pour quelle vertu correspondante devons-nous vous aimer ? 580 LA NOUVELLE RELÈVE MAURIAC, DELLY, FLEURIOT M.François Mauriac est peut-être avec Georges Duhamel l’écrivain français le plus lu au Canada.Il est vrai que tous les catholiques canadiens ne le jugent pas sans danger.Mais M.Mauriac n’a sans doute pas oublié qu’en France il a été longtemps suspect aux catholiques.C’est donc une injure gratuite qu’il nous lance dans Combat (25 avril 1947) quand il écrit: « Une Delly est irremplaçable, quand ce ne serait que pour l’exportation.Savez-vous qu’au Canada français la censure a interdit « les Enfants du Paradis » et qu’à propos de ce film jugé obscène il y a eu un incident diplomatique.Et que d’articles sur notre pourriture.Je les ai lus ; c’est à ne pas croire ! Et bien, je propose un envoi à dose massive des œuvres de Delly à nos chers amis canadiens : ils verront que nous ne le cédons à personne pour la « vertu » telle qu’ils la conçoivent, ni pour ce qu’ils appellent les « bons livres ».» Quand la pensée française rayonnait incontestée dans le monde, que tout ce qui est spirituel convergeait vers Paris, les écrivains français n’avaient à notre égard aucune curiosité, mais en revanche, ils ne nous insultaient pas.Aujourd’hui cherchant à reconquérir leur influence, ils INCOMPRÉHENSION 581 le font d’une façon agressive, donnant par là même une impression pénible de faiblesse.Il est peu délicat de la part de M.Mauriac de se mêler des questions de politique canadienne, comme il était impertinent de la part de l’Ambassadeur de France de critiquer les lois du pays où il est accrédité.Ce n’est pas à nous de décider si les tribunaux parisiens doivent condamner Henry Miller.Pourquoi M.Mauriac se croit-il le droit — qu’il nous refuserait et à juste titre dans le cas de Miller — d’intervenir dans nos affaires.Quant à Delly, elle s’adresse ici aux mêmes lecteurs qu’en France.Mais, à ce propos, l’illustre académicien lui-même n’a-t-il pas lu l’ancêtre de toutes les Delly, Zénaïde Fleuriot ?et n’a-t-il pas publié certains recueils de poèmes que Delly n’aurait pas renié ?Robert Charbonneau. Savants modernes JOHN DALTON 1 1766-1844 Par l’époque de sa naissance et de ses premiers travaux, John Dalton appartient au XVIIIe siècle, mais son œuvre capitale en fait un savant du XIXe.Il aurait pu passer à la postérité comme un original, précurseur en météorologie, par exemple, ou bien pour avoir réfléchi sur cette cécité aux couleurs dont il était atteint et qui fut désignée « daltonisme ».L’intuition par laquelle il formula sa théorie atomique pour expliquer les modes de combinaison de la matière l’a porté incontestablement au rang des génies émetteurs de pensées fondamentales et fécondes dans le domaine de la connaissance.LA VIE John Dalton est né le 6 septembre 1766, dans le petit village d’Eaglesfield, dans le Cumberland, situé au nord-ouest de l’Angleterre.Il était le second fils d’un modeste ouvrier tisserand qui possédait quelques terres.Élevé sévèrement selon les règles rigides des quakers, il aidait souvent son père à l’atelier et aux champs.1 Extrait d’un ouvrage intitulé Savants modernes par Louis Bourgoin qui sera publié prochainement par Les Editions de l’Arbre.[ 582 ] JOHN DALTON 583 De très bonne heure, John Dalton manifesta un goût marqué pour l’étude et des dispositions pour le calcul.Il fréquenta l’école de son village y apprenant tout ce qu’on pouvait lui enseigner, faisant preuve de perspicacité et de volonté à résoudre par lui-même les problèmes posés par le maître.A l’âge de douze ans, son horizon intellectuel était déjà borné à Eaglesfield et l’idée lui vint d’ouvrir une école pour enseigner aux filles et aux garçons.Son intention était de succéder à l’école d’Eaglesfield tenue par son maître John Fletcher qui venait de prendre sa retraite, en 1778.John s’installa dans une grange ; et, après quelque publicité, car il avait déjà un sens assez vif des affaires, il obtint quelque succès, ramassant environ 5 shillings par semaine.Le jeune instituteur avait la vocation car, quelques années après, au lieu de choisir l’état de cultivateur où voulait l’entraîner son oncle qui n’avait pas de fils, il opta pour l’enseignement, encouragé par celui qui avait développé en lui le goût des mathématiques, l’ami de la famille, Elihu Robinson.John s’en alla retrouver son frère aîné, Jonathan, professeur dans l’établissement presbytérien tenu par leur cousin G.Bewley, à Kendal.En 1781, Dalton couvrit à pied les 40 milles séparant son village de la petite ville dans laquelle les parents allèrent souvent porter des provisions aux deux frères, car la vie matérielle était un peu difficile pour les jeunes gens très occupés à leur enseignement, mais pas très bien rémunérés pour leur ingrate besogne.John 584 LA NOUVELLE RELÈVE Dalton se monta au rang de gentleman en faisant l’emplette d’un parapluie.Après trois ans, Jonathan et John prenaient l’institution Bewley à leur compte et faisaient venir leur sœur pour s’occuper des soins du ménage.Les affaires n’étaient pas brillantes, car les deux frères n’avaient aucune relation dans la « société » de la ville, et au surplus leurs manières trop austères et frustes les éloignaient des gens.Leurs parents entretenaient le garde-manger, faisant toujours à pied la promenade des 40 milles séparant Eaglesfield de Kendal.Les deux instituteurs introduisirent dans leur école quelques cours pratiques.Ils augmentaient leur revenu par des travaux de comptabilité qu’ils faisaient pour quelques marchands de la ville, et la rédaction de leur correspondance, car beaucoup étaient illettrés ; à cette époque une plume à écrire était un instrument qui donnait alors de la puissance.John fut vite l’objet d’une certaine curiosité, et sa culture devint presque légendaire.Il prenait part, avec ardeur, aux discussions religieuses et collaborait aux almanachs à l’usage des fermiers.Il s’amusait aussi à faire les < concours » proposés par les « magazines » de son temps ; il gagna plusieurs fois des prix sur des questions de mathématiques et même sentimentales.On ne connaît qu’un seul maître qui eut une action directe sur Dalton: le naturaliste aveugle Gough de qui il reçut des notions de latin, de grec et de français, ainsi qu’une orientation forte pour JOHN DALTON 585 l’étude de la météorologie.C’est en effet Gough qui, en 1787, conseilla à Dalton de tenir un journal de ses observations sur le temps; et il le tint toute sa vie durant.Dalton fut un des premiers à porter la prédiction du temps sur des assises scientifiques grâce à l’évaluation de la quantité de pluie tombée et la mesure de la pression atmosphérique au moyen d’un baromètre à liquide.Les gens de sa région venaient voir le « prophète du temps » qui leur vendait des petits instruments de sa fabrication, au moyen desquels ils pouvaient mesurer l’eau tombée durant la pluie puis observer les variations.Cela devait demander de la patience dans une contrée où la pluie était à peu près quotidienne.Bien que Dalton accomplissait ses observations avec modestie et humilité, il avait l’espoir d’arriver à prédire le temps avec une approximation suffisante pour être utile aux mariniers, aux cultivateurs et aux hommes en général.Occupé à livrer aux almanachs ses pronostics sur la pluie et le beau temps, Dalton trouva le moyen de publier, en 1793, son premier ouvrage, un petit traité de météorologie (Meteorological Observations and Essays).Les historiens des sciences n’auraient pas manqué de signaler ce livre qui demeure honorable pour son auteur, car, en plus de confronter ses propres observations avec celles d’autres météorologues, comme Crosth-waite qui observait à Keswick, et les bulletins émanant de la Royal Society de Londres, Dalton discutait la relation qui semblait apparaître entre 586 LA NOUVELLE RELÈVE la pression barométrique et le régime des pluies.Il donnait aussi son opinion sur la nature des aurores boréales.Après l’astronome Halley, il avait retrouvé, la nature électrique des rayons figurant les aurores, et il eut l’honnêteté de mentionner les travaux de Halley dès qu’il en eut pris connaissance.Plus originale fut son œuvre dans la détermination de la hauteur des aurores boréales travail fait en commun avec son ami Grosthwaite.Les deux observateurs donnèrent 150 milles pour la hauteur, chiffre que nous savons aujourd’hui être trop élevé, puisque les auroi'es boréales, participant au mouvement de la Terre, se forment dans la haute atmosphère dont l’épaisseur ne dépasse pas beaucoup 80 milles.Pour l’histoire, l’opinion de Dalton sur les variations de la pression atmosphérique est importante.Il nie qu’elles sont dues au vent, mais il affirme qu’elles sont l’effet des variations de la densité de l’air en fonction de la température et de la quantité de la vapeur d’eau contenue dans l’air.Nous verrons comment Dalton a pu tirer de cette constatation une partie importante de son œuvre.John Dalton resta 12 ans à Kendal.Durant ce séjour, il trouva le loisir de développer son esprit incontestablement original.Quelque part il dit avoir lu peu de livres dans sa vie et qu’il les pourrait facilement porter sur sa tête ; mais il pénétra et médita les ouvrages les plus propres à former son jugement.Les mathématiciens anglais exer- JOHN DALTON 587 cèrent une grande influence sur Dalton, en particulier Newton l’impressionna vivement.Ce savant fut son auteur de chevet.Le jeune homme étudiait seul en lisant et en raisonnant lui-même.L’enseignement aux autres était la pierre de touche à son savoir.Par exemple, il organisa une série de leçons sur la physique, désignée en son temps philosophie naturelle, il y donnait les commentaires de ses propres observations sur les lois du mouvement, les couleurs, le vent, le son, les phases de la lune, les éclipses, le mouvement des planètes, etc.Il en coûtait une demi-guinée pour l’inscription au cours.Mais ces leçons n’eurent pas grand succès.La population de Kendal ne faisait pas bien la différence entre ce modeste mais honnête professeur et les rêveurs charlatans.Dalton dut se résoudre au silence et continuer son travail dans la solitude.Il entreprit de parcourir la région en ramassant des échantillons des plantes et curiosités dont il faisait des « herbiers » qu’il espérait vendre, car cet intellectuel était doublé d’un commerçant.Mais il fut un vendeur malheureux car personne ne s’intéressait aux « collections » qu’il offrait pour une demi-guinée ($2.35).C’est alors qu’il ajouta à ses herbiers des insectes, papillons et mites, mais il n’eut pas plus d’acheteurs.Il se consola en faisant des observations sur la vitalité des serpents, des mites et des vers qu’il immergeait dans l’eau ou déposait dans des cloches à vide.Il entreprit des expériences sur lui-même pour trouver une relation entre la quan- 588 LA NOUVELLE RELÈVE tité d’aliments ingérés et le taux de transpiration.11 avait 27 ans, quand il apprit que les presby-tériens de Manchester venaient de fonder un collège où l'on devait enseigner « la vérité, la liberté, la religion », en protestation contre l’ostracisme que menaient les Universités britanniques qui voulaient exclure de l’enseignement les Quakers et les Unitariens.Avec la recommendation de Gough, connu un peu par ses travaux en météorologie, John Dalton fit une demande pour enseigner les mathématiques et la philosophie naturelle au Collège des dissidents.Faute de meilleur candidat, dit-on, il fut agréé comme professeur au New College of Manchester, aux appointements de £ 80 par an.Durant six ans il enseigna et se perfectionna, car il n’est rien de mieux pour affermir ses connaissances que d’enseigner aux autres.Il quitta son poste parce que le collège avait décidé de se transporter à York et qu’il préféra demeurer à Manchester en se faisant professeur libre.Bien que ses dépenses fussent modestes, il devait beaucoup travailler, ayant des élèves de jour qui payaient 10 guinées par an, et des élèves du soir au tarif de 2 shillings la leçon; de plus, il faisait des analyses chimiques pour des particuliers, à des taux défiant toute concurrence.Avec bonne humeur, Dalton constatait qu’il « n’était pas assez riche pour se retirer ».Son labeur parvenait à peine à le faire vivre, mais il s’accommodait de sa situation matérielle, passant JOHN DALTON 589 le plus clair de ses loisirs à exécuter des expériences et à développer les idées qui devaient bientôt lui assurer la notoriété et une considération prolongée.John Dalton pensait toujours améliorer son sort en publiant des livres d’enseignement.C’est ainsi qu’il édita une grammaire avec, pour sujet principal, la syntaxe.Il faisait des remarques avec humour, et ce livre, trouvé original par quelques-uns, ne se vendit pas beaucoup.Il continuait ses observations météorologiques et, ayant appris qu’un Français était parvenu avant lui à dégager les mêmes conclusions qu’il avait imprimées dans son livre, il eut la franchise de le reconnaître et l'à-propos de dire combien il était satisfait de voir que deux individus, parfaitement étrangers l’un à l’autre, étaient arrivés indépendamment à la même connaissance.C’est vers cette époque, en 1794, que John Dalton fit part aux membres de la Manchester Literary and Philosophical Society de ses observations sur les couleurs et de l’anomalie de sa vision par rapport aux autres personnes; anomalie qui devait bientôt porter le nom de daltonisme \ John Dalton avait obtenu d’occuper une pièce dans le local de la Manchester Literary and Philo- 1 Le défaut de vision exacte aux couleurs qui atteint certains individus, (5 sur 100 environ chez les hommes, plus fréquemment touchés que les femmes) a de tout temps existé, puisqu’il est héréditaire.Ce ne fut pas avant le XyiII» siècle que la science y prêta attention.Les premiers cas sérieux furent observés en 1777 par Huddart. 590 LA NOUVELLE RELÈVE sophical Society, au No 36 George Street '.C’est là qu’il effectua tous ses travaux expérimentaux, consignés dans des carnets de notes écrits de sa main, où l’on trouve des dessins, des diagrammes qui ont permis de suivre l’évolution de ses idées, jusqu’à l’expression claire de sa théorie atomique.Dalton mena une vie excessivement modeste à Manchester et ne se départit jamais de sa simplicité austère.Original, disant toujours sa pensée entière, il était recherché dans la société malgré son absence de ponctualité qui le faisait arriver à la fin des repas ou des réunions mondaines.Cet homme avait deux passions, celle de fumer la pipe et celle de jouer aux boules.Tous les jeudis, il prenait congé pour aller jouer au boulingrin à l’enseigne « du Chien et de la Perdrix ».Il était assez sensible à l’élégance féminine, remarquant les dames de ses auditoires, « celles qui portaient leurs robes tendues comme un tambour, et celles qui s’enroulaient dedans comme dans une couverture » et il ajoutait: « cependant, leurs robes, la plupart du temps, sont charmantes ».Mais il ne contracta pas mariage, allant jusqu’à répondre à quelqu’un qui lui demandait pourquoi il ne se mariait pas: « Je n'ai jamais eu le temps d y penser ».D’ailleurs, il paraît bien qu’il ait vécu heu- 1 On conserve encore dans l’immeuble quelques reliques ayant appartenu à Dalton : ses livres de comptes, un alambic, un eudiomètre; des bouteilles renfermant de 1 iode, du mercure, de la résine, de l’amalgame de bismuth; ses carnets de notes, quelques livres de lecture et une paire de chaussons. JOHN DALTON 591 reux dans le foyer du révérend W.Johns, dans lequel il était entré d’une façon qui ne manque pas d’être originale.Voici l’histoire: un jour qu’il passait dans la rue où habitait ses amis, la femme du pasteur, étant à la fenêtre, demande d’un air de reproche pourquoi il ne venait jamais les visiter.Dalton, un peu confus, répondit à Mrs.Johns qu’il n’en savait rien, mais qu’il viendrait certainement et même que, si l’on voulait lui donner l’hospitalité, il l’accepterait.Il vint en effet et on lui offrit de rester.Il resta si bien qu’il demeura 26 ans dans la famille Johns, jusqu’au départ de ces derniers qui quittèrent Manchester en 1830.Il était un invité peu encombrant et décent puisqu’il évitait à ses hôtes l’odeur du tabac en allant fumer hors de la maison.Par contre, le traditionnel « five o’clock tea » était pour lui un five o’clock à toute heure, car il se présentait quand tout le monde quittait la pièce.Il ne voulut jamais s’absenter longtemps de Manchester ; cependant, ainsi qu’il était coutume, il voyagea pour donner des conférences scientifiques dans les grandes villes de son pays.Il procédait comme les autres professeurs, réunissant d’abord des souscriptions ; à Manchester même, il réunit jusqu’à 120 souscriptions à deux guinées ($9.40).Edimbourg, Glasgow, Londres eurent sa visite et, dans la capitale, il connut les grands scientifiques de l’Angleterre: Wollarton, Banks, James Watt.En 1803, il fit connaissance avec Humphrey Davy qui ne prisa pas beaucoup ce 592 LA NOUVELLE RELÈVE campagnard sans reluisant qu’était le modeste professeur de mathématiques.John Davy, le frère de Sir Humphrey, a écrit de Dalton qu’il était x un grand corps sec et mince, à l’attitude gauche, sans élégance d’aucune sorte.Sa voix est rude et aigre, disait-il, ses manières frustes.Sa conversation est aussi désagréable que son style ».Tout cela était peut-être vrai, vu par la lorgnette d’un grand, mais n’amoindrit pas du tout l’esprit du penseur persévérant que fut John Dalton.La renommée de ses travaux qui s’étendit dans le monde n’enivra jamais leur auteur qui conserva toute sa vie un goût invétéré pour l’enseignement.Il aurait pu s’éviter les soucis matériels, car dans son temps, on trouvait assez facilement des mécènes, tel ce monsieur Schutt, de Derby, qui avait offert à Dalton de lui donner une maison, un laboratoire et une pension de 400 livres.Le professeur né préféra demeurer modestement à Manchester en continuant à donner des leçons.Il était pourtant devenu célèbre dans le monde savant.A partir de 1803, il avait livré ses idées et les bases de sa théorie atomique aux membres de la Manchester Society dont il devait bientôt être élu président, et à ceux de la Royal Society de Londres.Constatant qu’il avait acquis un air d’assurance pour exposer sa théorie, il écrivait à un ami qu’il pouvait « entrer dans une salle de conférence sans plus d’émotion qu’il en ressentait en fumant une pipe le dimanche soir ».Thomas Thomson avait rendu public le système de Dalton, en 1807, dans JOHN DALTON 593 son ouvrage célèbre System of Chemistry et, en 1808, Dalton fit paraître son ouvrage le plus original New System of Chemical Philosophy.Élu membre de la Royal Society of London et membre correspondant de l’Académie des Sciences de Paris, Dalton demeurait attaché à ses habitudes et vivait modestement à Manchester.Ne raconte-t-on pas que deux savants français, Biot et Pelletier, visitant un jour Manchester et voulant aller saluer le père de la théorie atomique, furent très étonnés, après de laborieuses recherches, de trouver Dalton dans une petite maison délabrée au fond d’une ruelle.Le savant était penché au-dessus de l’épaule d’un jeune garçon qui déchiffrait sur une ardoise.Pelletier, s’étant enquis s’il avait bien l’honneur de s’adresser à monsieur Dalton, s’attira d’abord cette réponse : « Oui, ayez donc l’obligeance de vous asseoir tandis que je termine la correction du devoir d’arithmétique de ce garçon ».C’est que Dalton ne voulut jamais renoncer à enseigner, surtout aux jeunes.Son mérite était reconnu.Les universités d’Ox-ford et d’Edimbourg le faisaient « docteur » ; Sir Humphrey Davy l’invitait à participer, avec avantages financiers, à une expédition au Pôle sous les auspices de la Royal Society et de l’Amirauté.Dalton déclina l’offre, préférant encore la quiétude de ses habitudes régulières.Il se décida tout de môme, en 1822, à faire le voyage à Paris où il était invité, y rencontrant les célébrités scientifiques de l’époque et faisant bonne figure dans les 594 LA NOUVELLE RELÈVE salons et en ville sous la conduite délicate de Clémentine Cuvier, la fille du grand naturaliste de laquelle Dalton disait, non sans humour, « qu’elle l’avait traité exactement comme sa fille ».En 1833, le gouvernement de Lord Grey parvenait avec peine à lui presque imposer une pension annuelle de 150 livres que l’on portait à 300 livres en 1836, avec l’espoir que Dalton consacrerait tout son temps aux travaux scientifiques.Rien n’y fit.Dalton recevait toujours des élèves et faisait des analyses pour le public, sans faire payer bien cher les services qu’il rendait.Bien malgré lui, par son seul mérite, John Dalton fut glorifié de son vivant par ses compatriotes qui l’aimaient beaucoup et regrettaient fort de ne pouvoir lui être utile.Sa correspondance s’étendait jusqu’aux Académies de Berlin, de Munich, de Moscou.Sa présentation au roi Guillaume IV se prêta à un incident qui atteste à la fois la rigidité de ses convictions de Quaker et son intelligence à solutionner devant sa conscience des difficultés matérielles.Pour être présenté au souverain, il fallait porter un costume ; or, l’habit de cour obligeait au port de l’épée, ce qu’un Quaker s’interdisait.On pensa tourner la difficulté en priant Dalton de se vêtir de sa toge de docteur d’Oxford ; autre difficulté, cette toge est rouge écarlate, couleur bannie des vêtements de sa confrérie.C’est Dalton qui donna la solution à ces embarras en déclarant avec humour qu’il pouvait revêtir la toge car, pour lui, elle était de couleur verte ! Sa cécité aux cou- JOHN DALTON 595 leurs pouvait soulager sa conscience; ajoutons qu’il mit aussi de la bonne volonté pour ne pas faire scandale.Ses admirateurs avaient recueilli, en 1834, £2000 pour faire sa statue, et ce fut Sir Francis Chantrey, le sculpteur de la cour, qui en fut chargé.Lorsque le travail fut achevé l’auteur ne put s’empêcher de remarquer la ressemblance de la tête avec celle du grand Newton.Dalton, en montrant son portrait, laissa échapper ces paroles: « There is the great chemist, Dalton.I am only the hollow nonentity of a man ».(« Voici le grand chimiste, Dalton.Je suis la plus complète nullité en tant qu’homme ».) Cinq ans avant sa fin, en 1839, Dalton qui n’avait jamais été un bon expérimentateur éprouva une humiliation.Une note sur les phosphates et les arséniates fut jugée trop faible et obscure pour être insérée dans les Philosophical Transactions de la Royal Society.On ne sait qui s’opposa à l’impression de ce travail.Dalton en eut du regret et se contenta de répondre « qu’on voyait bien que Cavendish, Davy and Wollaston n’étaient plus là pour le comprendre.» Après une attaque de paralysie, Dalton voulut retourner à son laboratoire lorsqu’il fut guéri, mais cela ne devait pas être pour longtemps.Un soir, il nota l’état du temps ainsi qu’il l’avait fait depuis 50 ans, ayant inscrit plus de 200,000 lectures ; il inscrivit neuf heures moins un quart sur son cahier, sa main tremblait; il alla faire la lec- 596 LA NOUVELLE RELÈVE ture du baromètre, indiqua la température et écrivit ces mots «Petite pluie ce.»; («Little rain this ») ; puis, ayant ressenti encore l’effet de la paralysie, il crispa ses doigts sur sa plume pour écrire son dernier mot «soir»1 («evening»).John Dalton s’éteignit tranquillement le 22 juillet 1844, à l’âge de 78 ans.Quarante mille personnes vinrent s’incliner devant son cercueil.Son œuvre allait bientôt s’affermir et devenir impérissable.L’ŒUVRE L’œuvre scientifique de John Dalton est fort inégale.Contrairement aux habitudes de l’esprit scientifique anglais de son époque, sa partie la plus forte découle d’intuitions géniales plutôt que d’expériences rigoureuses ou habilement faites.L’insuffisance de ses moyens d’expérimentation et même son manque d’habileté auraient pu le détourner d’énoncer des vérités fondamentales, mais sa persévérance et la pénétration de son esprit ont heureusement suppléé aux imperfections de ses recherches matérielles.Il n’eut jamais à sa disposition un matériel de premier ordre pour expérimenter et il était plutôt malhabile et pas 1 Au cours de la guerre 1939-1945, un bombardement aérien allemand, le 10 décembre 1940, au-dessus de Manchester a pratiquement détruit les locaux de la « Manchester Literary and Philosophical Society », où Dalton expérimenta.Dans les ruines on a retrouvé une montre; un eudiomètre à étincelle, quelques lettres et carnets de notes.(Can.Chem.Process Industries.August 1944.Toronto.) JOHN DALTON 597 très rigoureux dans ses essais d’où il sut pourtant tirer des indications de grande valeur.Ses travaux scientifiques marquants appartiennent au domaine de la météorologie, de la physique et de la chimie.Dans ces deux dernières sciences, son apport le fait classer parmi les grands savants.Deux choses y suffirent : la loi de Dalton ou des proportions multiples, et la théorie atomique toujours acceptée dans notre chimie contemporaine où l’on sait distinguer l’atome des combinaisons chimiques et l’atome nucléaire des physiciens.La loi des proportions multiples qui porte le nom de loi de Dalton et qui s’énonce : lorsque deux composants s’unissent pour fane plusieurs composés, les poids de l’un d’eux qui s’unissent à un même poids de l’autre sont entre eux dans des rapports simples; 1 — 1.5 — 2 — 3.10.a été précédée en chimie par d’autres lois dites pondérables.Mais il est incontesté aujourd’hui que c’est Dalton qui a donné la généralisation la plus forte aux lois pondérables grâce à sa conception de la théorie atomique par laquelle il attribuait un poids aux atomes.C’est de l’étude comparative de quelques composés du carbone, de l’azote et des hydrocarbures que Dalton est arrivé à sa loi, mais il faut dire que son intuition l’a beaucoup servi car ses expériences manquaient de précision, n’ayant à sa disposition qu’un matériel rudimentaire.Berzélius a quelque peu dénaturé l’œuvre de 598 LA NOUVELLE RELÈVE Dalton et il fut pendant longtemps difficile de faire la part réelle apportée par les chimistes comme Lavoisier, Black, Bergman, Wenzel et Ritcher dans l’édification des premières lois de la science chimique.Lorsque l’on remonte aux textes, on s’aperçoit que si les autres chimistes ont entrevu des rapports suffisants entre les phénomènes sur lesquels ils expérimentaient, Dalton est le seul qui ait exprimé clairement les choses pondérables en partant d’expériences la plupart du temps mal faites ou incomplètes.L’intuition suppléait à la rigueur, ce qui est souvent l’habitude pour les cerveaux de génie.Quelques phrases de son « New System of Chemical Philosophy », (Manchester 1808, 1{" partie, Chapitre III), suffisent pour nous édifier sur la clarté de l’œuvre.« Les corps qui sont en état d’élasticité ont leurs particules ultimes séparées les unes des autres d’une distance bien plus grande que dans tout autre état.Chaque particule occupe le centre d’une sphère relativement grande et conserve son individualité en maintenant à distance tout ce qui pourrait avoir prise sur elle par son poids ou d’une autre manière.Dans toutes les recherches de chimie, c'est avec raison que l’on a regardé comme très importante la détermination relative des poids des éléments entrant en combinaison.Malheureusement, la recherche s’arrête là ; du rapport des poids dans la masse, on peut déduire les poids relatifs des particules ultimes ou atomes des corps et avec cette donnée, le poids et le nombre de ces atomes JOHN DALTON 699 va se montrer dans d’autres combinaisons pour guider nos investigations futures et corriger nos résultats ».« C’est l’objet de cet ouvrage que de montrer l’importance et l’avantage qu’il y a à déterminer les poids relatifs des particules ultimes, tant des corps simples que des corps composés, le nombre des particules élémentaires simples constituant une particule composée, et le nombre des particules moins complexes entrant dans la formation d’une autre plus complexe ».« Si deux corps A et B sont aptes à se combiner, la combinaison peut se faire dans l’ordre suivant: 1 atome de A — 1 atonie de B = 1 atome binaire 1 “ A — 2 “ 2 A — 1 “ 1 “ A — 3 “ 3 “ .A — 1 “ B = 1 atome ternaire B = 1 atome ternaire B = 1 atome quaternaire B = 1 atome quaternaire Puis Dalton énonce des règles pouvant servir à la synthèse chimique et donne des exemples (voir Maurice Delacre, « Histoire de la chimie », p.219 et suivantes).Plus loin on lit: « Dans tous ces cas, les poids sont exprimés par rapport à l’hydrogène pris pour unité.» Dans ces lignes, on trouve bien en quoi Dalton apporte de la nouveauté, c’est qu’il a introduit d’emblée la notion d’atome dans ces considérations sur les combinaisons pondérables.Pour ce qui est de la théorie atomique, nous savons maintenant que, tout à fait indépendamment de Dalton, un savant et poète russe Lomono-soff du XVIII' siècle, en 1743, raisonna sur les 600 LA NOUVELLE RELÈVE phénomènes naturels au moyen des éléments, atomes et molécules.Les idées de Lomonosoff ne furent pas répandues avant 1904 en dehors de la Russie et en son temps elles furent plutôt ridiculisées, bien qu’elles nous paraissent aujourd’hui remarquables pour l’époque où elles virent le jour.Cette constatation historique n’enlève rien du grand mérite de Dalton que l’on persiste à qualifier de père de la théorie atomique en chimie, parce que justement Dalton a raisonné avec des masses pondérables pour dire que les corps simples renferment seulement des atomes de la même espèce et les corps composés renferment des atomes d’espèces différentes.Cette conception cadrait bien avec les lois des proportions définies et celle des proportions multiples.De là devait venir le succès lorsque les chimistes furent en possession de quelques poids atomiques pour des corps simples qui devinrent vite des atomes avec le sens que Dalton lui avait donné.La théorie de Dalton fut timidement adoptée en Angleterre d’abord mais elle fut ailleurs bien critiquée et même très combattue.Des écoles se formèrent qui enseignaient ou démolissaient la théorie atomique.Mais devant les succès obtenus au laboratoire par ceux qui raisonnèrent selon la théorie atomique, la conception s’imposa, bien que des adversaires se montraient irréductibles parce que personne ne montrait l’individualité des atomes.Il est utile de souligner que la théorie atomique de Dalton s’est trouvée associée dès le 6 septem- JOHN DALTON 601 lire 1803 à une représentation symbolique des atomes et que dans ses carnets de notes, Dalton a tracé les symboles au moyen desquels il explique alors les combinaisons des atomes, il donne même une liste d’éléments et de combinaisons avec poids atomique et formule symbolique.Les premiers symboles n’ont pas été maintenus, Berzélius en a proposé d’autres d’ailleurs plus compliqués qui ont été finalement remplacés par des lettres.En 1811, Avogadro en donnant la loi qui porte son nom, voulant « qu’un volume donné des divers gaz pris dans les mêmes conditions de température et de pression contient le même nombre de molécules », apportait un appui à l’individualité atomique.Cette loi étendue par Cannizarro forçait la distinction entre atomes et molécules.Puis les découvertes fixant le nombre d’Avogadro, soit le nombre de molécules contenues dans 22,4 litres de gaz à 0° C, rendaient de plus en plus probable la théorie atomique de la matière, mais ce n’était pour la plupart des savants au XIX" siècle, qu’une « hypothèse commode ».La découverte de la radioactivité et surtout des éléments radioactifs, en 1898, par Becquerel et les Curie, vint jeter la consternation chez les savants, l’atome insécable allait-il perdre ses droits comme base à une hypothèse ?Heureusement que l’atome avait en réalité une existence propre et que les physiciens entrés dans la chimie depuis la découverte du radium allaient établir la distinction vraie entre Vatome des chimistes, celui qui entre d’un bloc en réaction 602 LA NOUVELLE RELÈVE et l’atome des physiciens qui est une portion individuelle de matière, mais constituée par des éléments plus petits et en assez grand nombre.' Vint l’atome planétaire de Jean Perrin (1911), puis le modèle atomique de Rutherford, l’atome de Bohr (1913) et enfin, en 1912, la photographie des individus, atomes répartis dans les cristaux par la conception de von Laiie vérifiée expérimentalement.Les rayons X en se diffractant sur des atomes matériels indiquaient la position des atomes dans les cristaux et dans les molécules.Il avait fallu plus d’un siècle pour valider irréfutablement la théorie atomique de Dalton et la sortir du rang des hypothèses.Louis Bourgoin.1 Déjà Ampère et Avogadro avaient essayé de faire une telle distinction, mais ils ne possédaient aucun moyen de l’établir expérimentalement. RENOUVEAU LITURGIQUE La semaine liturgique de Denver, tenue du 14 au 18 octobre dernier, est en voie de marquer un point tournant du mouvement liturgique national.Il y a six ans, j’ai écrit un compte-rendu enthousiaste sur la première semaine liturgique, à Chicago, laquelle paraissait être le début d’une ère spirituelle nouvelle du catholicisme américain.Elle a été suivie d’autres semaines, de valeur et de succès inégaux.Mais, au total, ces semaines ont atteint la fin recherchée : éveiller l’intérêt d’un nombre grandissant de clercs et de laïques pour la liturgie.C’est Dom Michael Ducey qui a fondé les assises de ces semaines.Il avait étudié les différents mouvements liturgiques en Autriche, en Belgique et en Allemagne, puis était retourné dans son pays fermement résolu à se consacrer à cette œuvre.Après bien des démarches, par sa seule persuasion dit-on, il réussit à convaincre les abbés des deux congrégations bénédictines d’Amérique de la nécessité d’organiser aux États-Unis des semaines liturgiques du genre de celles qui existaient depuis trente ans en Belgique.Et il eut l’intelligence de ne pas copier servilement ces semaines étrangères, mais de leur donner un caractère typiquement américain par la participation active et la vulgarisation, conditions indispensables pour en assurer le succès.[ 603 ] 604 LA NOUVELLE RELÈVE Les premières « semaines » : à Chicago, en 1940 ; à S.-Paul, en 1941 ; à l’abbaye de S.-Mein-rad, en 1942; à Chicago de nouveau, en 1943; à New-York, en 1944; à la Nouvelle-Orléans, en 1945, avaient pour but de diffuser les notions fondamentales de la liturgie et ses applications dans la vie quotidienne et la vie paroissiale.Le catholique du XXe siècle, d’une façon générale, connaît infiniment peu de choses sur la vie sacramentelle de son Église et voit encore moins de sa liturgie dans son église paroissiale, et cela surtout en Amérique.Le catholique américain, avec son obéissance proverbiale et son sens profond de la fidélité, accepte la liturgie comme une de ses nombreuses obligations, mais non comme une chose pouvant exciter son enthousiasme, comme un précieux héritage des siècles.C’est au Père Ducey à qui revient le mérite d’avoir donné le premier choc à l’automatisme des pratiques religieuses par le travail persévérant et courageux de ses semaines liturgiques.Le Père Ducey et Dom Virgil Michel sont les deux pionniers bénédictins de la renaissance qui portera ses fruits dans une ou deux générations.Ces deux hommes, feu Dom Virgil, fondateur des « Orate Fratres » et créateur d’un mouvement authentiquement américain, et Dom Michael Ducey, qui en poussa la mise à exécution et en fut le propagandiste, ces deux hommes donc se formèrent en Europe.Ils furent dominés dans leur vie par l’image d’un homme qui partage avec Dom Prosper RENOUVEAU LITURGIQUE 605 Guéranger et le cardinal Ildefonso Shuster la gloire d’avoir été un maître de la liturgie et de la vie monastique: l’abbé Ildefonse Herwegen, aussi grand que les deux autres et qui les a dépassés par une intuition profonde de l’histoire et la logique de la pensée.* * * Aujourd’hui, ses fidèles moines du prieuré de S.-Paul, à Keyport, New-Jersey, m’ont appris sa mort, à laquelle on s’attendait depuis longtemps.Il est difficile d’écrire maintenant toutes les choses qui doivent être dites.Comme un de ses disciples — pendant toute une vie — et un oblat de son vieil Abbaye sur le lac, je l’ai connu presque aussi bien que ses religieux eux-mêmes.Et cependant il me semble que je n’ai pas le droit de dire ce qu’ils diraient beaucoup mieux eux-mêmes et qui revient d’abord à eux de dire.Mais alors, comment vous parler du mouvement liturgique sans mentionner son nom.Il y avait tant de traits intimes qui rendaient l’abbé aimable et il y avait aussi la profondeur insondable d’une personnalité qui commandait le respect et la vénération que vous n’aviez qu’à voir tout cela chez un même être pour comprendre son charme.Était-il plus grand, alors qu’avec sa mitre et sa crosse, il chantait les mystères du Christ dans la sainte liturgie : sa voix claire, pure et belle, ses gestes à la fois majestueux et simples, le recueillement presque apparent et l’absence de toute 606 LA NOUVELLE RELÈVE affectation suggérant un saint humanisme, une douceur divine presque toujours sensible ?Ou plus grand, comme le père de ses moines, le savant spécialiste en histoire monastique, liturgique et juridique, l’incarnation de la règle de saint Benoît, le maître et l’auditeur attentif, le spirituel et fin causeur qui savait garder sous le charme pendant des heures ses moines et n’importe quel autre auditoire ?Il était autant à son aise avec un empereur qu’avec le plus humble frère lai; avec un docte évêque qu’avec un jeune étudiant étourdi.Ce n’était pas un homme de haute stature au nez aquilin ; mais un homme frêle d’une grâce virile et qui portait la mitre sans jamais donner l’impression d’une pompeuse vanité, en un mot c’était un prélat né.Les yeux bleus clairs, son front haut, ses mains expressives et son pas rapide sont des choses inoubliables.En plus de toutes ces qualités, un sens délicat de l’humour et pas un soupçon de frivolité, de vulgarité ou de grossièreté.Il y a une histoire sur l’abbé Herwegen qui donne une idée de l’impression qu’il créait.Il portait toujours le simple habit des Bénédictins et une simple croix pectorale d’argent.Cependant, un jour qu’il entrait en procession dans la cathédrale de Cologne en compagnie de l’archevêque, un jeune clerc fit la remarque suivante: « Voici Son Éminence de Cologne » et « Son Élégance de Maria Laach.» Il est impossible de donner même un aperçu de RENOUVEAU LITURGIQUE 607 son immense influence dans plusieurs domaines de la vie catholique et de dénombrer les moines à qui il a inculqué une plus complète et plus authentique idée bénédictine de la vie monastique.Avec sa remarquable intuition de l’histoire, il a probablement inspiré plus de thèses historiques aux étudiants que quiconque qui n’est pas professeur d’histoire.L’Église des Pères, et les étapes de la liturgie, romaine et orientale, l’âge héroïque de son ordre, étaient sa grande passion.C’est lui qui poussa Dom Odo Casel, l’un de ses religieux, dans la voie de recherches qui aboutirent à une nouvelle et meilleure interprétation de la liturgie, le concept des sacrements comme « culte des mystères », ce qui coïncidait, d’une façon assez surprenante avec la découverte de l’abbé Anscar Vonier, en Angleterre, d’un concept analogue dans la théologie de saint Thomas.C’est lui qui présida à la première semaine liturgique de Maria Laach, en 1914, qui inaugura la fameuse collection « Ecclesia Orans », laquelle assura au mouvement liturgique allemand une profondeur et une solidité extraordinaires.Il a été l’inspiration de cette entreprise unique « Les annales de recherches liturgiques » ainsi que de nombreuses autres entreprises d’érudition qui furent la source inépuisable à laquelle les autres puisèrent : le chanoine Pius Parsh, pour son grand mouvement de vulgarisation en Autriche, en Suisse et en Allemagne ; Dom Virgil Michel, pour l’expansion éclatante du mouvement américain ; 608 LA NOUVELLE RELÈVE la reprise d’un nouveau mouvement liturgique français, après que la première vague de Solesme eut perdu sa force initiale; le mouvement de la jeunesse allemande qui a porté tant de fruits liturgiques jusque chez les prisonniers dans le camp de prisonniers de guerre en Amérique; et, enfin, le mouvement italien, pour ne pas parler des autres abbayes d’Allemagne qui en firent leur grand maître et suivirent l’exemple de ses moines en une ferveur nouvelle, ce qui ajouta les propres nuances et variations à ses grandes et monumentales conceptions.Et tout cela est dû à sa sainte personnalité, laquelle dans les sermons et les homélies atteignaient à la grandeur d’un hymne de Saint Père de Vérone.Le secret de son immense influence semble avoir été dans ses gestes autant que dans le style de ses discours, la qualité de sa pensée, caractéristiques du parfait moine et abbé de saint Benoit.Avoir eu un homme pour incarner des idées ou des aspirations d’une liturgie renouvelée est la gloire du mouvement liturgique allemand, mouvement qui a donné naissance à tant d’autres.Cela évita à notre mouvement une atmosphère extravagante et ces ostentateurs dont le plus grand souci est toujours l’aube de dentelle, la prononciation correcte du latin et le retrait de leur propre élite de la brutale réalité, ce qui a tant contribué à l’incompréhension générale dans le clergé et chez les fidèles.Nous avons souvent regretté qu’il n’ait pas eu un diocèse à réformer, mais RENOUVEAU LITURGIQUE 609 maintenant qu’il n’est plus, je pense qu’il est heureux qu’on lui ait épargné la routine de la chancellerie, les troubles administratifs et les déboires dus à l’inertie de ses ouailles.Notre mouvement liturgique américain, sans perdre son originalité propre, lui doit beaucoup.Dom Virgil Michel était assez réaliste pour s’apercevoir que tout en partageant les principes fondamentaux de l’abbé Herwegen, notre pays devait tenir compte de ses besoins locaux et nationaux.L’abbé Herwegen, e.g., ne pouvait concevoir une place pour le vernaculaire dans la liturgie.Pour lui, le vague, le complexe et rebelle esprit allemand et ses « absences de formes » avait besoin de la clarté, de la contrainte et de la majesté du latin comme facteur éducationnel.En Allemagne même, Pius Pasch s’engagea courageusement dans une voie contraire et aujourd’hui plusieurs diocèses allemands administrent les sacrements en la langue vernaculaire, et emploient celle-ci le plus possible pour la Messe et lui réclament encore une plus grande place.Après le premier essai manqué du feu Père Campbell, de Halifax, N.-É.de discuter cette question, en 1909, Dom Virgil a été le premier à réclamer plus d’anglais dans notre liturgie.De plusieurs autres manières, il garda son indépendance, surtout sa ferme position sur les explications sociales de la liturgie, sa lutte sans repos pour les encycliques sociales, son refus obstiné de cette conception erronée et pénible qui tend à confondre le Royaume de Dieu avec quel- 610 LA NOUVELLE RELÈVE que « Saint-Empire » et la primauté du Christ avec un gouvernement à constitution monarchique.Dom Michel était plus le disciple de Mari-tain que de l’abbé Herwegen.Denver a marqué le premier essai d’une nouvelle sorte de réalisme liturgique.Le temps des principes et des généralitées est révolu.Des tâches précises doivent être exécutées.Les évêques, le clergé et les laïques ont besoin de savoir ce que la liturgie exige de chacun de nous.Si on ne peut pas leur répondre, la liturgie restera un domaine réservé aux esthètes, aux intellectuels et aux pieux conventicules.Le grand problème de notre époque est la restauration de nos familles qui sont déjà, ou seront bientôt, anéanties.L’Église combat le malthusianisme ainsi que la laïcisation de la famille.Les syndicats ouvriers, les organisations religieuses et les partis politiques d’inspiration chrétienne mènent une dure lutte pour la restauration du climat économique, social et politique de la famille.La plaie actuelle du divorce étend partout ses ravages.Évoquer les « bons vieux jours » parler de la « famille américaine moyenne » ou présenter les films du juge Hardy est un piètre moyen de donner un idéal.On n’y réussit pas mieux en exposant simplement l’idylle de Nazareth — les détails de cette vie sont trop peu connus et peu de femmes osent se comparer en esprit à Notre Dame.Des comparaisons aussi pieuses, idylliques, romantiques soient-elles, n’ont pas un attrait particulier pour les jeu- RENOUVEAU LITURGIQUE 611 nés couples américains et leurs enfants.Je me demande si l’ancienne invention médiévale de cette technique par les épigones d’Eckhart, de Suso et de la « dévotion moderne » a été un bienfait pour tous.Un plus grand réalisme s’impose.La semaine liturgique de Denver a recherché ce réalisme chrétien depuis ses plus sublimes définitions jusqu’aux plus humbles détails.Une fois que les notions incomplètes de la piété moderne populaire sont dépassées et que l’intégralité du cosmos sacramentel de l’Église est aperçu, ce nouveau réalisme redevient possible.Le réalisme dont je parle en est un de foi.La foi dans sa plénitude, avec moins d’emphase sur la théologie apologétique fort en vogue hier qu’une profonde compréhension du surnaturel, ainsi que les Pères ont vu le nouveau cosmos descendu sur la terre dans le Christ.Dans cette foi, sûrement toutes les choses sont faites neuves: « nova facio omnia ».Le verbiage pieux sur le mariage, comparé à un mystère dans le Christ et l’Église, est remplacé par une connaissance réelle de ce que l’homme et la femme sont vraiment, une union véritable des deux, comme le Christ avec son Église.Ce mariage est un instrument et un moyen permanents, exercés par le conjoint, ainsi que Dorn Godfrey Diekman l’a montré dans son discours à Denver.Une journée, avec six communications présentées au cours de trois séances, a été consacrée à l’étude détaillée de cette réalité.Prêtres, hommes et femmes mariés ont démontré par des exemples 612 LA NOUVELLE RELÈVE concrets l’application de ces grandes vérités.Tant de catholiques qui agissent comme si sur le plan purement naturel leur mariage n’est qu’un état qui ne comprend que des devoirs et des interdictions, ont compris les grandes richesses, la valeur et la fécondité de cet état quand il est fertilisé par le sacrement.A mon avis, la causerie franche et simple de Mary Perkins Ryan a été le point culminant de la semaine.Quand elle parla de ses occupations, de ses recettes de cuisine, de sa vie de mère, d’épouse et d’écrivain, chacun se rendit compte de ce qu’est une vie informée par le réalisme du sacrement.L’absence complète d'affectation et des pseudoliturgies populaires inspirées des campagnards et des petits bourgeois d’Europe a prouvé qu’on peut être un Américain de son temps et pratiquant la liturgie, sans pour cela devenir étrangement singulier et mystérieux.Les centaines de religieuses et de prêtres qui ont appris la doctrine intégrale et la richesse de la liturgie ont dû se rendre compte combien notre enseignement ne doit pas être affaibli par une pseudo-austérité dans l’exposition de ce grand sacrement.Sans aucun doute, la part prise par les laïques a été, pour la première fois, le point saillant de cette « semaine ».En ces laïques non plus muets, sachant « articuler » leurs convictions — (qui nous rendent nous les clercs, honteux), et pour l’avènement desquels nous n’avons jamais cessé de voir haut pour empêcher de rendre encore plus cléricale l’Église RENOUVEAU LITURGIQUE 613 américaine — en ces laïques donc repose notre unique espoir pour l’action catholique.Les gens mariés devraient se procurer les comptes-rendus de cette première semaine liturgique de pénétration qui a mis fin à l’isolationisme du spirituel.Un programme encore plus audacieux a été préparé pour le mois d’août prochain, à Portland, Oregon.Le plus à l’Ouest nous irons, le plus d’air frais nous aurons l’impression de respirer.Aux yeux de l’Ouest, l'Est semble couvert d’une croûte épaisse de préjugés.Le jeune président de cette vivante organisation, l’abbé Thomas J.Carroll, de Boston, et le secrétaire, un jeune prêtre formé à l’école renommée de monsignor Reynold Hillenbrand, l’abbé Patrick J.O’Connell, sont un gage que le mouvement liturgique dans sa « semaine » mettra en pratique les principes fondamentaux de l’enseignement de l’abbé Herwegen, la liturgie en tant que mystère — la présence des actes rédempteurs du Christ — de l’enseignement moderne de Dom Virgil Michel et de l’école de monsignor Hillenbrand: la pénétration, plutôt que l’isolement, l’abstention, la retraite.Un catholicisme bourgeois n’a vraiment pas amélioré la bourgeoisie.Que peut-il résulter de bon si les revues du « dehors », non-catholiques, dans un esprit qui oscille entre l’ironie et un genre de respect font une publicité malveillante à la vie religieuse ou à ce qu’ils pensent être les formes médiévales de la foi ?Où donc les démonstra- 614 LA NOUVELLE RELÈVE tions, les parades, les résolutions et les protestations à haute voix nous mènent-elles ?Vaut-il vraiment la peine d’être regardé comme un des groupes de pression politique dans la lutte décisive avec les autres ?Quelle consolation pouvons-nous retirer des statistiques souvent arbitraires ?Que pouvons-nous accomplir en aidant une œuvre quelconque d’affiche catholique sans enquête préalable ?même si nous réussissons à atteindre un certain rang, pouvons-nous continuer à nous repaître du respect forcé et même de l’admiration des autres, tandis que le grand fleuve de la vie sacramentelle a été réduit à un petit ruisseau dans un monde où le sentiment domine l’année liturgique comme une végétation tropique étouffante.Avez-vous déjà vu et entendu, une foule de prêtres, de religieuses et de fidèles chanter une messe pontificale à l’unisson ?Cela s’est produit à Denver.Le soir, une foule a chanté les psaumes et les hymnes de complies.Si vous comparez les messes paroissiales vous me croirez; c’est un printemps spirituel qui déferle sur notre pays.H.A.Reinhold LE CRÉPUSCULE DES IDOLES C’était trop beau, cela ne pouvait durer.Et ce ne pouvait être qu’un malentendu, un écrivain aussi singulier, aussi particulier, aussi peu accessible ne saurait rester célèbre, intangible même, intouchable aussi longtemps.Une gloire aussi inattendue, aussi subite, aussi constante, aussi fidèle ressemblait trop à un mariage heureux.Il fallait prévoir et l’éclipse et même la révolte.Pendant des siècles, le bourgeois a fait la pluie et le beau temps dans le domaine des lettres comme dans tous les autres, et ce n’est pas aussi aisément qu’on pouvait le vaincre, qu’il pouvait s’avouer vaincu.Chose plus paradoxale encore, ce ne sont pas les bourgeois qui se sont révoltés, et Mme Nathalie Sarraute, qui brise, qui tente de briser la statue de Valéry, idole des deux mondes, n'est point apparentée à quelque Clément Vautel, et, si elle se refuse à Valéry, c’est justement que, par son imitation constante, Valéry reste bourgeois à l’ancienne mode, le bourgeois trop fort en thème.Son article des Temps modernes, un article iconoclaste qui fera sans doute quelque bruit, ne mentionne pas, que je sache, le nom d’Anatole France, et nous pensons pourtant sans cesse à Anatole France.Paul Valéry a pris le fauteuil d’Anatole France à l’Académie, et c’était justice, Valéry était à plus d’un titre son héritier, son [615] 616 LA NOUVELLE RELÈVE héritier non seulement pour le scepticisme, pour le scepticisme facile et assez bourgeois, pour l'érotisme livresque, pour le voltairianisme gamin, pour le superficiel qui semble profondeur aux hommes sérieux et fatigués de leur sérieux, il l’était encore par sa façon nonchalante et étudiée de s’installer dans la gloire et surtout par le respect agaçant des Anciens.Il est vrai que Valéry avait plus d’Anciens que M.France, qu’il en avait d’autres, qu’il avait allongé la liste, mais qu’importe: Valéry était peut-être un France qui savait qu’il était Anatole France, un Anatole France conscient de l’être, mais c’était toujours Anatole France.Nous le ressentions, M"” Nathalie Sar-raute dévoile notre pensée.Elle la dévoile avec une savoureuse cruauté.Georges Maurevert avait donné maintes preuves que l’illustre Anatole France respectait les Anciens au point qu’il copiait les plus petits d’entre eux.Plus prudent, Paul Valéry publie sous son nom des vers inédits de Racine, de Malherbe, de Ronsard, voire de Lamartine, sans compter bien entendu Baudelaire et Mallarmé.Paul Valéry, c’est tout un cours d’histoire littéraire, de poésie française.Avant d’être lui-même, il est tous les autres.Le plaisant, c’est que Valéry passe encore pour un poète obscur, lorsque, s’il est obscur, tous les poètes français qu’il a imités les uns après les autres le doivent être forcément.Paul Valéry nous paraît peut-être obscur parce que la tradition nous LE CRÉPUSCULE DES IDOLES 617 oblige à croire que les poètes célèbres de la littérature française sont clairs.Mais, vous savez, on ne lit pas les classiques, on les apprend par cœur, ce qui n’est pas la même chose.Paul Valéry était intouchable, il était tabou, mais il ne faut pas exagérer.Avant M™1 Nathalie Sarraute, d’autres écrivains avaient protesté.André Rouveyre ne s’était pas laissé attraper et il avait nié le lyrisme de Valéry.Paul Léautaud s’était moqué de sa grivoiserie, de son goût presque maniaque de la chair, André Gide lui-même ne l’avait pas d’abord admiré sans réserve et l’on aurait pu prendre les analyses subtiles de Jean Paulhan sur la rhétorique, les rhétoriqueurs et Paul Valéry pour un éreintement poli et fort nuancé.C’était pour quelques-uns fort mauvais signe que le vieil Alain l’eût commenté avec un fol enthousiasme, que M.Maurois l’eût proclamé l’écrivain le plus intelligent de son époque.D’autres avaient souri, lorsque M.Gustave Cohen osa choisir le Cimetière marin comme sujet de paraphrases et de leçons.Léon Daudet dont la prudence esquivait les gloires non-bourgeoises, avait risqué des plaisanteries.Valéry aura-t-il été un écrivain inutile ?Loin de là.D’abord, il a fait passer dans le domaine public la poésie de Mallarmé, comme Voltaire a fait accepter des Français ce qu’il croyait que les Français pouvaient comprendre de Shakespeare, comme Leconte de Lisle a mis les petites épopées de Victor Hugo à la portée des universitaires 618 LA NOUVELLE RELÈVE français.Dans une époque qui revenait à la foi.à toutes les fois, Valéry a renoué, comme on dit, la tradition du scepticisme, du scepticisme gouailleur, et sous la forme qui plaît le plus au bourgeois lettré, dans une langue archaïsante, avec, de temps en temps, des mots de vaudeville.Paul Valéry a offert au Français et à l’étranger un mélange de pédantisme et de vaudeville, comme le vieux Renan et M.Bergeret.Meilhac et Halévv en même temps que le beau style de Télémaque, un Télémaque rajeuni, mais qu’importe ! Ajoutez un certain dédain de la foule, du vulgaire et un matérialisme autoritaire qui rappelle parfois le docteur Le Bon.' Traditionalisme et manque de respect, un manque de respect prudent: Valéry nous a fait souvenir que c’était une caractéristique de beaucoup d’écrivains français, depuis Voltaire, depuis les prédécesseurs de Voltaire.A mon sens, le meilleur service que nous a rendu Paul Valéry, ce fut de montrer comme certains classiques sont vides.Pascal ne se réduit pas à ce que nous montre Valéry (et Valéry ne se réduit pas non plus à ce que Valéry nous montre trop souvent de lui, et si Valéry s’était borné à deux cents pages, deux cents pages qu’on aurait publiées après sa mort, on ne le placerait peut-être pas très loin de Chénier, si Anatole France n’avait publié qu’un ou deux livres.), mais Pascal, depuis que Valéry s’est attaqué à quelques-unes de ses fameuses pensées, n’est plus aussi tabou, et Racine LE CRÉPUSCULE DES IDOLES 619 et La Fontaine, depuis que Valéry a refait mieux qu’eux les vers les plus surprenants.Est-ce à dire que tout soit négatif dans l’œuvre de Valéry, que nous ne l’aimons plus ?Non.Et notre refus, nos réserves sont également négation, en ce sens qu’une fois de plus, Valéry a prouvé que, pour un écrivain célèbre, le plus grand danger, c’est de toujours bien écrire: on se lasse de Flaubert, et beaucoup moins de Balzac; et je crains que ce qu’on appelle la postérité garde plus de Bernanos que de Mauriac.Valéry nous aura-t-il prouvé encore que le beau style classique a décidément fait son temps ?Mon Faust se lit avec la même fièvre que nous lisions les Dialogues et le théâtre de Renan, et le grand défaut de ces œuvres, c’est qu’avant de les lire, on sait trop ce qu’elles seront, ce qu’elles sont.Si leurs auteurs n’avaient rien publié auparavant, ce serait peut-être délicieux.Je crains l’homme d’un seul livre, dit le confrère haineux, parce qu’avec un seul livre, on a beaucoup plus de chance d’avoir du génie.Pour conclure, disons que, lorsque dans cinquante ans, on publiera un petit volume des pages choisies de Paul Valéry, les pages que l’on choisira alors, Paul Valéry reprendra son rang, l’un des premiers parmi les grands écrivains mineurs de la littérature française, ce que je souhaite, pour avoir beaucoup aimé Valéry, pour l’aimer encore.Berthelot Brunet HISTOIRE DE LA MUSIQUE FRANÇAISE Les origines On sait peu de choses de la musique des Gaulois.Rien ne nous a été conservé.Il est certain cependant que, à l'exemple des bardes irlandais, les Druides de Gaule enseignaient la musique et célébraient par des chants les hauts faits des héros.La civilisation romaine fit disparaître ces prêtres-musiciens pour qui la musique était un véritable sacerdoce; mais déjà le christianisme, avec les chants de l’Eglise, rendait à cette musique une place d’honneur.Les bases de la liturgie gallicane sont jetées au quatrième siècle.Au siècle suivant, saint Césaire d’Arles, saint Germain, évêque de Paris, composent un grand nombre d’hymnes; et c’est saint Germain qui établit dans la cathédrale de Paris la chapelle-musique des rois de France.Ceux-ci paient à la musique un tribut vraiment royal.On rapporte que Clovis fit venir, sur les conseils du savant Boëce, un habile virtuose nommé Acorède, et que le bon roi Dagobert, héros bonhomme d’une chanson populaire, n hé- [ 620 ] MUSIQUE FRANÇAISE 621 sita point à répudier la reine pour satisfaire la passion qu’avait fait naître en lui la voix d’une jeune nonne entendue à l’abbaye de Romilly.La musique liturgique Pendant cette période mérovingienne, la musique n’est que liturgique.Un des plus beaux vestiges en est le Vexilla regis que l’on attribue communément à Fortunat, évêque de Poitiers.Longtemps encore, et jusqu’à la découverte de l’imprimerie, c’est l’Église qui demeure la dépositaire des trésors spirituels des lettres, des sciences et des arts.Grâce à l’Église, la musique prend son rang parmi les sept Arts Libéraux, aux côtés de la Rhétorique, de la Dialectique, de la Mathématique, de l’Arithmétique, de la Géométrie et de l’Astronomie.La vigueur donnée au chant par le Pape saint Grégoire étend ses bienfaits.L’usage de l'orgue se répand.Une école de chant s'ouvre à Rouen sous le règne de Pépin le Bref et Charlemagne impose la réforme grégorienne à tout son empire.Lui-même chantait et composait: on lui attribue l’hymne Vent Creator.Sa descendance hérite de son goût: son fils Louis le Pieux fera construire un orgue hydraulique pour l’Êglice d’Aix-la- 622 LA NOUVELLE RELÈVE Chapelle; son petit-fils Charles le Chauve composera hymnes et antiennes.C’est Charlemagne encore qui installe les chantres Théodore et Benoit, maîtres ès chant grégorien, l’un à Metz, l’autre à Soissons.Au dixième siècle apparaissent des théoriciens et des compositeurs comme Aurélien, comme Hucbald (dont le Manuel de Musique constitue le premier traité d’harmonie français), comme Guy d’Auxerre, Odon de Cluny, Jean de Metz.Le roi Robert le Pieux préside lui-même aux exercices des chantres de sa chapelle et compose des séquences et des répons dont le Veni Sancte Spiritus est un modèle qui aujourd’hui encore n’a rien perdu de sa beauté.La musique profane Ce n’est pas encore l’âme populaire qui s’exprime dans cette musique.De même que la langue vulgaire, en se dégageant du latin, va permettre aux premiers écrivains, normands et provençaux, de faire rayonner la poésie de terroir, de même la musique profane, en se dégageant de la liturgie, va exprimer l’appel de la mélodie française.La chanson française apparaît et réalise l’union qui persistera durant tout le Moyen-Âge et MUSIQUE FRANÇAISE 628 jusqu’à Ronsard: celle de la poésie et de la musique.Comme la poésie grecque, la poésie du Moyen-Âge est une poésie chantée, inséparable de la voix et, souvent, de la personne même du chanteur.Jamais un trouvère français n’a conçu de poème qui fût séparé de sa mélodie.Vers et chant grandissent à la fois.Déjà les Francs avaient leurs Scôpas qui s’accompagnaient de la harpe: les guerriers chantaient et composaient.Longtemps même on a soutenu que nos Chansons de geste n’étaient que des cantilènes lyriques et épiques cousues l’une à l’autre: on les chantait avec accompagnement de vielle jusqu’au jour où, la musique ayant disparu, la versification se compliqua.Les Bretons possédaient des récits où la prose déclamée alternait avec les vers chantés au son monotone de la rote.A la même époque naissaient les chansons à danser et les chansons de toile que les femmes chantaient en filant (de là leur nom): ce fut l'origine de nos romances dont les agencements divers devaient donner naissance aux rondeaux, virèlais, pastourelles, et ballades.La musique est en tout cela jumelle de la poésie.On ne peut imaginer un poète français du Moyen-Age autrement qu’en musicien de 624 LA NOUVELLE RELÈVE cour; et tout musicien est un poète.L’un et l’autre sont aussi bien chantant que disant.Complaintes et rondeaux se chantent au son de petites orgues, de violes, de harpes, de cors et de flageolets, de binious et de tambourins.Les routes se couvrent de poètes chanteurs nomades, vagabonds musiciens aux mains agiles sur la harpe, qui vont de château en château, de bourgade en bourgade et de carrefour en carrefour, répandre au Midi les chants du Nord, au Levant ceux du Ponant.Quels sont ces chants ?Il y a le lai, élégie amoureuse; la chanson royale que 1 on chante à la Cour; le jeu parti, duo, alterné; le sonnet dont le nom indique qu’il est fait pour être sonné, c’est-à-dire chanté; la renverdie qui proclame le printemps et les verdures nouvelles.C’est là le bagage de la Jonglerie qui prend naissance au douzième siècle et se décompose en quatre ordres: les trouvères et troubadours qui sont poètes et musiciens; les chantères qui exécutent leurs œuvres; les conteurs qui récitent faits héroïques et plaisantes aventures; les jongleurs qui jouent sur la harpe, la viole, la rote et la vielle. MUSIQUE FRANÇAISE 625 Par eux prend naissance la musique mesurée.Alors que le rythme grégorien s’attachait aux nuances multiples et infinies de la prose, trouvères et troubadours — les deux noms viennent du verbe trouver, au sens ancien de « composer des vers » et s’appliquent, le premier à ceux qui usent de la langue d’oïl, donc du Nord, le second à ceux qui composent en langue d’Oc, donc du Midi — trouvères et troubadours, en n’ouvrant que sur des vers et des phrases toujours précisément rythmés, donnent à la mélodie une forme normale, stricte et ferme, qui se modèle avec exactitude sur la cadence de la poésie.Les ornements du souple style grégorien disparaissent pour permettre à la mélodie d’épouser la coupe du vers et la succession fixe du nombre des syllabes.Ce que la musique perd en liberté, elle le gagne en précision: les valeurs des longues et des brèves sont désormais fixées et le mouvement de la musique est déterminé par la forme même du texte.Ainsi se marquent dès à présent les caractères de la musique française.Cette musique est, avant tout, intellectuelle.Elle se soumet à un texte.Elle exprime un sujet intelligible.Plus tard elle saura devenir sensuelle au con- 626 LA NOUVELLE RELÈVE tact de l’Italie ou rêveuse au contact de l'Allemagne: au berceau, elle est déjà femme de raison et d’imagination.La nuance psychologique est son partage.La description l’attire.La vivacité dramatique d’un dialogue bien construit et bien mené la séduit et lui ouvre les portes de l’opéra-comique.Elle analyse en souriant.Elle commente avec malice.Même quand, devenue purement instrumentale, elle se libérera de la parole, elle voudra encore dire quelque chose: les clavecinistes multiplieront les titres descriptifs et pittoresques.Là est son originalité propre, et c’est celle-ci qui permettra de faire éclore les poèmes symphoniques de Berlioz et de Debussy.La Renaissance Les ancêtres authentiques de cette musique sont ces trouvères du XIIe et du XIIIe siècle qui eurent nom Thibaut de Champagne.Mar-cabru, Colin Muset, Brulé et surtout Adam de la Halle, l’auteur d’une petite pastorale mêlée de chant, Le Jeu de Robin et Marion.le plus vieil exemple d’opéra-comique.Ce sont eux qui renouvellent et varient les ressources de la musique et qui vont, pendant un siècle et demi, faire de la France le pays le MUSIQUE FRANÇAISE 627 plus musical de l'Europe.Guillaume de Ma-chault au XIVe siècle symbolise toute l’opiniâtre grandeur de l'école française dans tous les grands genres en honneur: la Messe (sa Messe à quatre voix est d’une importance historique de premier plan), le motet (il en écrivit vingt-trois d’une insigne beauté), la chanson (ses trente-trois «chansons ballades» sont d’une variété exemplaire).Il est le plus grand représentant du « nouvel art » — de l’ars nova comme on disait alors par fidélité au latin.En cette époque féconde, le règne de la polyphonie s'instaure après les succès déjà remportés dans ce domaine nouveau par Pé-rotin le Grand, organiste de Notre-Dame de Paris au début du XIIIe siècle, le plus grand représentant du « vieil art », - de Yavs-anti-qua.Dès 1 époque de saint Louis, la maîtrise de Paris, qui était la première maîtrise d’Europe, avait compris la valeur de cette nouvelle forme d art qu était 1 écriture à plusieurs voix.Cette recherche dans l’ingéniosité des combinaisons agrée à l’esprit français: il se passionne pour l’agencement des thèmes qui se poursuivent, se fuient, se joignent, se dénouent.Si 1 invention créatrice y perd parfois, la 628 LA NOUVELLE RELÈVE science constructive y gagne souvent.Toute matière est bonne pour un exercice si subtil et si délicatement intellectuel.Les Messes se construisent sur des airs de chansons profanes, comme celui de 1 Homme armé dont la plupart des compositeurs de l’époque font usage.Les thèmes traditionnels, les chansons populaires servent de prétexte à la virtuosité la plus tourmentée, mais parfois aussi la plus pédante.L'école franco-belge du XVIe siècle Ce pédantisme n’était pas inutile.Il assouplit le langage musical et, lorsque la musique française s’annexe les Pays-Bas, il permet à l’école franco-belge de briller du plus vif éclat en portant la polyphonie vocale à une hauteur inconnue: Ockeghem en vient à composer un motet à trente-six voix.C’est l’honneur du grand érudit français, Henry Expert, d’avoir tiré de l’oubli les chefs-d’œuvre de ce temps, en fondant la publication des Maîtres musiciens de la Renaissance, continuée par celle des Monuments de la musique française au temps de la Renaissance, d’après les manuscrits les plus authentiques et les meilleurs imprimés du XVI* siècle MUSIQUE FRANÇAISE 629 transcrits en notation moderne.Avec Ockeg-hem, voici son disciple Josquin des Prés qui meurt en 1521 au moment où va naître à Mons, en Belgique, Roland de Lassus, le plus grand musicien du XVI' siècle, lequel quoique maître de chapelle de l’Electeur de Bavière, vient faire imprimer ses œuvres à Paris.Voici en France, parmi les madrigalistes, Clément Janequin qui compose, sous le règne de François I", ces perfections spirituelles de l’art français : le Rossignol, l’Alouette, le Caquet des Femmes, la Jalousie, le Chant des Oiseaux et la très célèbre Bataille de Mari-gnan.Grâce à lui se précise cet esprit musical qui excelle à l’humour, au pittoresque, à l’imitation plaisante et enjouée des mouvements de la vie même.André Cœuroy.(d suivre ) Ces pages sont extraites d’un ouvrage intitulé Histoire de la musique française qui paraîtra prochainement aux Éditions de l’Arbre.TOUS DROITS RÉSERVÉS, Reproduction interdite. UN P’TIT GARS DE GEORGIE 1 il MON PÈRE ACHÈTE UNE MACHINE À PRESSER 11 y eut un grand bruit devant la maison, comme si on eût jeté une charge de pierres sur les marches de la galerie.La maison vibra un peu sur ses fondations, puis tout redevint calme.J’étais avec Man sur la galerie arrière, quand on entendit le bruit ; nous ne savions qu ’en penser.Maman craignait que ce fût le jugement dernier.Elle me pria de tourner la manivelle de l’essoreuse plus vite afin que le linge de M’ame Dudley fût étendu sur la corde, avant que quelque chose de terrible ne se produisît.— J’voudrais aller voir c’que c’est, Man, dis-je, tournant la manivelle de toutes mes forces.Est-ce que j’peux, Man ?Est-ce que j’peux aller voir c’que c’est ?— Tu vas me tourner cette poignée, William ! dit-elle, branlant la tête et introduisant entre les 1 Un P’tit Gara de Géorgie par Erskine Caldwell, traduction de Louis-Marcel Raymond, paraîtra sous peu aux Editions de l’Arbre.Tous DROITS RÉSERVÉS.Reproduction interdite.[ 630 ] UN P’TIT GAPS DE GEORGIE 631 rouleaux de l’essoreuse une des salopettes de M.Dudley.Peu importe ce que c’est, ça peut attendre que la lessive soit sur la corde.Je continua: à tourner aussi vite que possible, mais les oreilles aux aguets.Quelqu’un parlait à haute voix devant la maison, et je ne pouvais comprendre ce qui se disait.Juste à ce moment, Pa tourna le coin de la maison en courant, — Veux-tu me dire ce qu’il y a, Morris ?demanda Man.— Où est Handsome ?demanda mon père à bout de souffle.Que fait Handsome ?Handsome Brown était notre garçon d’écurie.C’était un nègre et il travaillait pour nous aussi loin que mon souvenir.— Handsome est à nettoyer la cuisine, comme c’est son devoir, dit Man.Que lui veux-tu ?— J’ai besoin de lui tout de suite pour me donner un coup do main.Il me le faut tout de suite.— Je vais t’aider Pa, dis-je, lâchant la manivelle.Laisse-moi te donner un coup de main.— William, dit Man, m’attrapant par le bras et me faisant reculer, tu vas tourner la manivelle de l’essoreuse, comme je te l’ai demandé.A ce moment, Handsome se montra la tête 6S2 LA NOUVELLE RELÈVE par la porte entrebâillée de la cuisine.Mon père l’aperçut.— Handsome ! Lâche tout, et viens en avant fie la maison.J’ai besoin de toi pour m’donner un coup d’main.Handsome regarda Mail avant de bouger, attendant ses commentaires sur la désertion de son travail de cuisine.Mais elle ne dit rien, occupée qu’elle était à insérer entre les rouleaux de l’essoreuse une des vieilles jupes de calico aux couleurs passées de M’ame Dudley.Mon père attrapa Handsome par la manche et le tira en bas du perron, l’entraînant avec lui à travers la cour.En une seconde, ils étaient disparus au tournant de la maison.J’aurais bien voulu aller avec eux mais je n’avais qu'à regarder maman pour savoir qu’il valait mieux pas insister.Je tournais la manivelle de toutes mes forces, afin d’en avoir fini au plus tôt avec l’essorage.Bientôt, on entendit la porte d’avant s’ouvrir et il y eut un bruit sourd dans le vestibule.On eût dit que le toit venait de s’affaisser.On se précipita, maman et moi, pour voir c’qui s’passait.Ce fut pour trouver Pa et Handsome poussant et tirant péniblement une lourde caisse peinte en rouge brillant, comme un wagon à IT N P TIT GARS DE GEORGIE 633 marchmidises, munie cl’une grande roue de fer sur le dessus.La boîte était aussi grosse qu’un ancien harmonium et avait l’air tout aussi curieux.Handsome lui donna une forte poussée.L’appareil passa la porte et arriva sur le plancher du salon si pesamment, que tous les cadres suspendus aux murs en tremblèrent.Je fonçai dans la porte en même temps que Man.Mon père était debout près de la grosse boîte rouge.Il la tapotait de la main et haletait comme un chien qui a couru des lièvres toute la matinée.— Veux-tu bien me dire, Morris, quoi que c’est que ça 1 demanda maman, faisant le tour de la boîte et essayant de deviner ce'que ça pouvait bien être.— Est-ce que c’est pas beau, Martha ?fit-il, soufflant péniblement entre chaque mot.Il se laissa tomber dans une berceuse et regarda la boîte avec admiration.Est-ce que c’est pas beau, tout de même ?— D’où est-ce que ça vient, Pa f Il était si occupé à la regarder qu’il ne m’entendit même pas.Handsome en fit le tour, regardant par les fentes, pour voir à l’intérieur.— Est-ce qu’on te l’a donnée, Morris ?demanda Man, reculant de quelques pas et fai- 634 LA NOUVELLE RELÈVE sauf de son mieux pour évaluer la chose: «Où diable as-tu pris ça ?x> — Je l’ai achetée, dit Pa.J’ai conclu le marché il y a juste quelques instants.Le type qui les vend est venu en ville ce matin et je lui en ai acheté une.— Combien as-tu payé ?s’inquiéta Man.— Cinquante cents comptant et cinquante cents par semaine ! — Et pour combien de semaines f — Toutes les semaines de l’année, répondit-il.Ce n’est pas beaucoup.A y bien penser, ce n’est même pas la peine d’en parler.L’année sera vite passée.Ça n’y paraîtra pas.— A quoi ça sert ?Qu’est-ce que ça fait ?— C’est une machine à presser, expliqua-t-il.Ça met le papier en ballots.On y fourre tout le papier de rebut, comme les vieux journaux déchirés et les choses du genre, puis ou tourne la roue à bloc et ça sort au fond sous forme d’un ballot attaché de (ils de fer.C’est une grande invention.— Et qu’est-ce que vous en faites quand c’est rendu au fond, M’ssieu Morris ! demanda Handsome.— On le vend évidemment, dit Pa.Le type vient toutes les semaines et achète le papier en UN P'TIT GAPS DL GEORGIE 635 ballot.Il prend son cinquante cents et nie laisse le reste.— C’est certain’ment une belle chose, déclara Handsome, admiratif.— Mais, où vas-tu prendre tout le papier pour mettre dans la machine ?s’enquit Man.— Mais, c’est, la partie la plus facile ! s’exclama mon père.11 traîne toujours du vieux papier dans les maisons, des journaux déchirés et des choses du genre.Même le papier d’emballage du magasin va là-dedans.Un morceau de papier soufflé par le vent y va aussi.C’est certainement une machine à faire de l’argent, si jamais y en eut une ! Maman s’approcha et regarda à l’intérieur.Ensuite, elle donna un tour à la roue et se dirigea vers la porte.— Mon salon n’est pas une place pour une chose pareille.Tu vas tout de suite m’sortir cette horreur d’mon plus bel appartement, Morris Stroup ! Papa la rejoignit en courant.— Mais, Martha, je connais pas de meilleure place ! Tu voudrais tout de même pas que je la mette dehors à pourrir et à rouiller.C ’est une machine de valeur.— Tu vas la sortir ou je la fais débiter par 636 LA NOUVELLE RELÈVE Handsome en bois de chauffage, conclut-elle, traversant le hall et se dirigeant vers la galerie arrière.Mon père revint, s’approcha de l’appareil et, de ses mains, en caressa les flancs lisses sans rien dire.Puis, au bout d’une minute, il se baissa et souleva une des extrémités.Handsome et moi, on leva l’autre.On prit le corridor pour se rendre sur la galerie avant.Papa déposa son bout; on laissa tomber le nôtre.— Ça va faire ici, dit mon père.La machine sera à l’abri du soleil et de la pluie.Il commença à détourner la grande roue.— Handsome ! commanda-t-il, tu vas aller m’chercher tout le vieux papier qu tu peux trouver.Nous allons commencer tout de suite.) ’allai dans la maison avec Handsome et on commença la cueillette.11 y avait un paquet de vieux journaux dans une des garde-robes.Je les apportai dehors et Pa les mit dans l’ouverture.Handsome revint avec une brassée de papier à emballage qu’il avait trouvé quelque part.Mon père s’en empara et les fourra aussi dans la gueule de la machine.Papa devint lyrique: « Nous aurons un ballot de cent livres en un rien de temps.Et apres, tout sera profit ne'.Nous aurons de l’argent UN P’TIT (JARS DE GEORGIE 637 que nous ne saurons qu’en faire.Ce serait même une bonne idée d’acheter trois ou quatre autres machines quand le type reviendra à Sycamore, la semaine prochaine, parce que nous pouvons mettre le papier en ballot plus vite qu ’une seule machine peut fournir.En un rien de temps, nous allons avoir tellement d’argent que j’devrai ouvrir un compte à la banque et en déposer une partie.C’est une honte que j’aie pas connu plus tôt un moyen aussi facile d’faire d’l’argent.A ce prix-là, je vais presser tellement de papier que ça sera pas long que j’me retirerai des affaires».Il s’arrêta et poussa Handsome vers la porte.— Handsome, grouille-toi et rapporte encore du papier de rebut.Handsome alla à l’intérieur et commença à faire l’inventaire des tiroirs de commodes et des garde-robes.Il regarda aussi derrière le lavabo.Pour ma part, je trouvai de vieux magazines sur la table du salon que j’apportai à mon père.Il me complimenta: — Bien, fiston ! Les vieux magazines ont aussi peu de valeur que les vieux journaux et ils pèsent beaucoup plus.Rapporte-moi tous ceux qu’tu pourras trouver. 638 LA NOUVELLE RELÈVE Quand je revins avec une autre charge, mon père nous dit qu’il y en avait assez pour un second ballot.On se mit à l’œuvre et on le pressa le plus serré possible.Handsome l’attacha avec du fil de métal.Pa le laissa tomber et demanda à Handsome de le mettre par-dessus le premier.On travailla durant une autre heure.Bientôt, on eut trois ballots empilés dans un coin de la galerie.Handsome nous dit qu’il ne pouvait plus trouver de papier dans toute la maison et mon père déclara qu’il irait voir lui-même.Il mit longtemps à revenir, mais il rapporta une grosse brassée de livres de chants que maman avait commandés pour ses classes du dimanche.Les couvertures furent arrachées: elles étaient recouvertes d’étoffe.Mon père expliqua qu’il ne serait pas honnête d’essayer de passer du linge pour du papier.Ceci terminé, il retourna dans la maison et revint au bout d’un moment avec une brassée de lettres attachées par paquets avec des rubans qu ’on enleva avant de jeter les lettres dans la gueule du monstre.Ces opérations terminées, midi approchait et Pa nous dit qu’on pouvait s’arrêter pour une heure.Le travail reprit aussitôt après le dîner.On fouilla la maison de fond en comble plusieurs fois, mais on ne trouva plus rien excepté, dans UN P’TIT GABS DE QEOBGIE 639 une des chambres, du papier-tenture qui était décollé.Pa nous conseilla de l’enlever parce que ça faisait vieux et négligé et que d’ailleurs il tomberait tout seul un de ces jours.Après ça, il nous envoya demander à M’ame Price si elle n’avait pas du vieux papier dont elle ne savait que faire.On fit deux voyages chez M’ame Price.Après, on était bien fatigué et Pa dit qu’il pensait que c’était assez pour la journée.Assis sur les marches de la galerie, on compta les ballots empilés dans le coin.Il y en avait sept.Pa trouva que c’était un bon commencement et que si on continuait à travailler à cette allure, on deviendrait aussi riche que n ’importe qui en ville.On resta assis longtemps, pensant à tout le papier qu’on avait pressé.Mon père dit que nous devrions nous lever très tôt le lendemain et que, le soir venu, on aurait peut-être douze ballots au lieu de sept.Maman sortit au bout de quelques instants et regarda le gros tas de papier emballé.Mon père se retourna, attendant qu’elle lui dise combien elle était contente que nous ayons fait tant de travail dans notre première journée.— D’où vient tout le papier, Morris ?deman- 640 LA NOUVELLE RELÈVE da-t-elle, faisant le tour des ballots et tirant sur les bouts qui dépassaient.— De partout, Martha.On s’est débarrassé de tout le vieux papier qui traînait par la maison et qui nous embarrassait.On en a trouvé beaucoup dans des endroits qui seraient devenus des nids à rats avant longtemps.C’est une bonne chose que j’aie pu mettre la main sur une machine de ce genre.Déjà avec ce ménage, la maison paraît beaucoup mieux.Maman enfonça le doigt dans un des ballots et en tira quelque chose.C’était un des magazines.— Qu’est-ce que c’est que ça ! dit-elle, jetant un regard circulaire.Elle sortit un autre magazine.-—Sais-tu c’que t’as fait, Morris Stroup?T’as pris toutes mes recettes et les patrons de robes que je conservais depuis que j’suis en ménage ! — Mais tout ça est si vieux, dit papa, que ça ne vaut plus rien ! Handsome commença à reculer jusqu’à la porte.Le regard de maman le cloua sur place.— Handsome ! détache-moi tous ces ballots.Je veux voir qu’est-ce que vous avez pris qui m’appartient.Obéis-moi, Handsome ! UN P'TIT GARS DK GEORGIE 641 — Mais Martha, intercéda Pa.— Man, est-ce qu’on peut pas vendre les vieux journaux et les vieux magazines ?— Tais-toi, William, et cesse de défendre ton père.Handsome détendit le fil de fer et des paquets de chansonniers et de magazines commencèrent à se répandre sur le plancher.Man se pencha et ramassa un des livres.— «Juste ciel! Ijes nouveaux chansonniers pour mon école du dimanche.Ces pauvres âmes confiantes croyaient qu’ils seraient en sûreté dans ma maison, et maintenant, regardez-moi c’que vous en avez fait.Elle commença à fouiller dans le tas de papiers et de magazines répandus sur le plancher.Puis elle se mit à détailler le contenu d’un autre ballot.Elle fit sauter le lien bien avant que Handsome ait eu la chance de le couper.— Et (pi’est-ce que c’est que ça, Morris?cria-t-elle, les yeux fixés sur une des lettres que nous avions fourrées dans le ballot.— C ’est seulement un bout de vieux papier qu’on a trouvé dans la garde-robe, dit papa.J«es rats ou les souris l’auraient d’ailleurs grignoté un jour ou l’autre.Jje visage de maman s’empourpra.Elle se 642 LA NOUVELLE RELÈVE laissa tomber lourdement sur une chaise, et se tut pour quelques instants.Puis elle appela Handsome.— Handsome, dit-elle, se mordant les lèvres et s’essuyant les yeux avec le coin de son tablier, détache-moi ce ballot tout de suite.Handsome enjamba le tas de papiers qui était au milieu de la place et débanda le fil de fer.Tout le lot de lettres déferla sur le plancher aux pieds de maman.Elle se baissa et en cueillit une poignée.Lisant un passage dans une des lettres qu’elle avait ramassée, elle se mit à pleurer.— Qu’est-ce qui ne va pas 1 Martha ?lui demanda Pa, se levant et marchant jusqu’à elle.— Mes lettres !.gémit-elle, s’essuyant de nouveau les yeux à son tablier.Toutes les lettres d’amour de mes anciens prétendants que je conservais ! Toutes celles que tu m’as écrites, Morris ! Regarde un peu maintenant c’que tu en as fait.— Mais ce n’était que de vieilles lettres, Martha.Je peux t’en écrire de nouvelles, n’importe quand, si tu veux.— Mais j’en veux pas de nouvelles; c’est les vieilles que je voulais garder ! Elle se mit à pleurer si fort que Pa ne savait plus que faire.H se rendit au bout de la galerie UN P’TIT GARS DE GEORGIE 643 et revint sur ses pas.Maman se baissa et ramassa autant de lettres que son tablier pouvait en porter.— Je t’en écrirai des nouvelles, Martha, supplia mon père.Maman se leva.— Il me semble que tu devrais avoir un peu plus de respect pour les lettres de mes autres prétendants, lui jeta-t-elle, même si tu n’en as pas pour les tiennes.Elle referma son tablier plein de lettres et entra dans la maison, claquant la porte violemment derrière elle.Mon père se mit à marcher de long en large au travers la litière de vieux papiers et de chansonniers, leur donnant des coups de pieds au fur et à mesure qu’il en rencontrait.Il ne dit rien pour un moment, puis il revint vers la machine à presser et passa ses mains sur les flancs.— C’est une honte de voir tout ce papier se gaspiller, fiston.C’est dommage que ta mère ait fait son inspection et soit si attachée à des vieilles lettres.Nous aurions pu faire beaucoup d’argent, si nous avions pu les vendre au type, qui doit venir en ville la semaine prochaine.(à suivre) Erskine Caldwell.{Traduit far Louis-Marcel Raymond) LES AMBIGUITÉS NATIONALES' (suite et fin) V Qu’on me permette d’ajouter à ces réflexions quelques observations supplémentaires qui, du même coup, pourraient servir comme remarques préliminaires à une considération du problème de l’Etat supranational, (a) Le maintien d’une loyauté patriotique dans l’ensemble de la population, condition importante de la sécurité et de la vigueur de l’Etat (et, par là même, un des suppôts d’un ordre civilisé), est cependant loin d’être la seule mesure d’orientation pour les problèmes relatifs à la nationalité.On a, par exemple, souvent formulé l’avis qu’une politique d’assilimilation est nécessairement inefficace, et d’autant plus qu’elle a recours aux moyens de violence; en général, cela n’est pas exact, car si la politique de la violence est appliquée d’une façon suffisamment dure et soutenue ou que certaines autres conditions existent ', les résultats peuvent être remarquables; néan- * La première partie de cet article est parue dans le numéro de janvier 1046, Vol.V, no 6.' Aux Etats-Unis, où les divers éléments ethniques immigrants ou descendants d’immigrants n’ont pas de cohésion territoriale ni traditions locales ou historiques (liées au passé du pays), et où l’« américanisation » a en quelque manière raison d’« émancipation » ou < ascension sociale ».[ 644 ] LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 645 moins, l’idéal d’assimilation comme tels et les méthodes d’oppression en particulier sont extrêmement critiquables au point de vue de la morale et de la culture.L’Etat national jouit de certains avantages pratiques et il est peut-être bon qu’il y ait des Etats rapprochés du type de la nation-Etat; mais l’Etat supranational, grâce à l’unique action tempérante et enrichissante qu’exerce sur l’homme la symbiose avec des nationalités autres que la sienne, est intrinsèquement supérieur au sens qualitatif et spirituel \ ce dont il faut tenir 1 Le c bilinguisme » du milieu (y compris d’autres traits semblables) apporte au caractère de l’homme naturel une certaine brisure ou fêlure salutaire, il l’assouplit et le mûrit en quelque sorte.Admettons, en revanche: a) que parfois il peut aussi avoir pour effet un.certain languissement, relâchement ou ramollissement: l’homme, ne se sentant pas intégralement responsable d’une destinée nationale nettement définie, sera de ce fait plus exposé à la tentation de tse laisser aller >; b) que, si les nationalismes envahissent des populations mélangées, ils prennent souvent une forme particulièrement violente et idéologiquement surchargée.Le national-socialisme allemand, conçu dans sa forme originale par un « Sudète » nommé Jung, fut ensuite fertilisé et transformé en fléau universel par le génie bestial de l’Autrichien (et peut-être demi-Tchèque) Hitler, dont la suprême expérience formatrice avait été le dégoût qu’inspirait à son sûr instinct de barbare la civilisation supranationale de Vienne.— Quoi qu’on pense de la plus grande < fragilité > de l’Etat uni-national à une époque où prédomine son idéal, c’est une formule vraiment royale que nous a léguée le premier roi de Hongrie, Etienne I" (XIe siècle) : Unius linguæ uniusque moris regnum imbeciüe et fragile est.Unius linguæ uniusque moris.On savait parfois s’exprimer au sombre moyen âge; et ce n’était pourtant que le chef tribal, doué sans doute et qui allait être canonisé plus tard, d’une horde de cavaliers mongols.Le mot imbccille ne signifie en latin que « faible > ; mais je suis 646 LA NOUVELLE RELÈVE compte même dans les cas où le problème des « minorités » est incomplètement résolu et où les frictions nationales entretiennent un état de malaise.(b) Il n’existe pas de type-modèle ou plutôt, pas de schéma « évident » de l’Etat supranational qui formerait, pour ainsi dire, une contre-partie du schéma nationaliste.Au juste, ces deux conceptions opposées ne sont pas symétriques au sens formel: la conception supranationaliste répond, précisément, à une aversion réaliste pour la monomanie utopique d’un ordonnement a priori qui inspire le fétichisme de la nation-Etat.C’est pourquoi la formule « fédérationniste » n’est qu’un slogan aussi vide de sagesse — mais infiniment moins riche en force — que celui de l’homogénéité nationale.Soulignons que la Suisse, l’exemple le plus réussi d’un Etat supranational, ne ressemble en rien à une fédération d’Etats nationaux ou de nationalités comme telles * 1 : elle est issue d’une porté à croire que le Roi-Apôtre n’était pas sans pressentir le sens plus riche que nous prêtons aujourd’hui à ce terme.Ce n’était pas, d’ailleurs, ce bel axiome qu’aimaient citer, dans les décades précédant la catastrophe de 1918, les hobereaux, négociants et journalistes de la Hongrie libérale, apôtres de la < magyarisation > et non, comme saint Etienne, du christianisme, — bien qu’ils aient suffisamment porté son nom sur les lèvres.1 Une < Suisse allemande >, « Suisse française > ou c Suisse italienne » n’ont jamais existé.Des 22 cantons, quelques-uns — dont Berne, Fribourg et les Grisons — sont bilingues.L’histoire helvétique dans sa grande époque ancienne (du XlVe au XVIIe siècle), nullement pauvre en passions, tensions et batailles, n’a pas connu le thème < Allemands » contre < Français > (ou « Latins >). LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 647 fédération de souverainetés locales (cantons ruraux et cités, poleis si l’on veut) antérieure à la formation des Etats nationaux proprement dits et à l’exacerbation moderne du nationalisme; nonobstant ses origines profondément démocratiques et la démocratisation poussée, au cours du XIX‘ siècle, de ses techniques gouvernementales aux échelles tant fédérale que cantonale, elle représente une survivance authentique, bien qu’en miniature et sous exclusion du principe dynastique, de la chrétienté médiévale.Mais nous serions aussi mal avisés à prendre la Suisse comme modèle universel qu’il serait facile de copier n’importe où, pourvu qu’on puisse compter sur un peu de bonne volonté.Au contraire, l’évolution et la conservation de ce joyau sans égal de la civilisation humaine ont été rendues possibles par des conditions très particulières, des contingences toutes spéciales, de divers ordres (géographiques et autres).Cette démocratie radicale, dans son as- Ce n’est pas pour les deutsche Belangc (intérêts ou préoccupations allemandes: phrase chère aux nationalistes allemands d’hier, et d’assez mauvais allemand) qu’ont jamais versé leur noble sans les redoutés, héroïques et lourds hobereaux guerriers de Berne, mais pour leur superbe cité et leur Etat sagement régi.Et, aujourd’hui même, la belle concorde qui unit les « Allemands » aux « Français », c Italiens » et « Romanches », est enveloppée et transfigurée par cette incomparable harmonie, fortement charpentée mais surabondante en joyeuse diversité, dans laquelle s’assemblent, côte à côte et pourtant éclatant de contrastes, Berne et Fribourg, Bâle et Genève, Lugano et Coire, Zurich et Zug, Soleure et Lucerne-petits mondes voisins, petit cosmos d'étoiles dont la grandeur a été souvent mais jamais suffisamment glorifiée. 648 LA NOUVELLE RELÈVE pect d’ensemble, est une aristocratie fort exclusive et fièrement consciente de son unicité et de ses frontières étroites: elle constitue l’antithèse polaire d’un « nouveau monde » érigé en paradis artificiel et en laboratoire produisant l’homme synthétique « parfait ».(c) Les rapports entre les nationalités d’un pays ne relèvent pas exclusivement de la politique nationalitaire de l’Etat, du « traitement » juridique et administrative des « minorités » ; ils ne relèvent pas, j’oserais dire, de la seule situation statique et intérieure.D’autres facteurs y interviennent, dont trois sont notamment à signaler.D’abord, les antécédents historiques.A mesure que la symbiose des nationalités en question reflète le résultat d’une conquête, accomplie par un Etat représentant plus ou moins la nationalité qui y est maintenant « dominante » et subie par telle autre, la nationalité qui « a le dessus » tend à accentuer sa situation privilégiée et à « monopoliser » l’Etat, tandis que la nationalité « subjuguée » ou minoritaire tend à se sentir « opprimée » — obsession persistante même après la disparition, totale ou presque, de son fondement dans les faits —, à éprouver une vive irritation au moindre signe de conscience nationale manifesté par les héritiers de la conquête, et à répudier le patriotisme étatique supranational.1 1 En ce qui concerne les dessous historiques du nationalisme des Tchèques, surtout de Bohême, dans l’Autriche du XIX' siècle: le royaume de Bohême n’avait jamais été LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 649 Quand, par contre, la symbiose est issue de migrations ou d’actes de fédération, ou même de guerres dont la liaison historique avec la situa- conquis par € les Allemands»; il s’était librement fédéré au XVIe siècle (qui vit un pacha ottoman s’installer à Bude), sous le sceptre Habsbourg, aux provinces «héréditaires » d’Autriche et à la Hongrie; mais, au cours de la terrible Guerre de Trente Ans, la puissance Habsbourg, à la tête non pas de l’c Allemagne » mais du parti catholique, avait en effet reconquis par les armes et durement châtié une Bohême devenue rebelle sous l’emprise de sa noblesse (tchèque et allemande) gagnée à la cause des protestants de l’Empire.La tradition hussite (d’inspiration wycleffienne) aidant, le nationalisme tchèque surgissant vers 1800 a puisé ses énergies, en partie, dans un élan émancipateur dirigé contre la dynastie, l’Eglise et les Allemands à la fois et lié à une attitude soit russo-panslaviste, soit franco — et anglophile.C’est que la torpeur dans laquelle s’était plongé le peuple tchèque — décapité de sa noblesse après la bataille de la Montagne Blanche — pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, conséquence d’un triomphe catholique, avait permis à l’élément allemand de devenir trop puissant et insolent en Bohême et en Moravie.(Prague, toujours ville bilingue, devait faire une impression aussi allemande que le quartier central moderne de Montréal fait une impression anglaise aujourd’hui, vers le milieu du siècle passé; vers 1910, la proportion des Allemands s’était abaissée à 7 pour cent environ.) Cependant, il existait aussi, surtout en Moravie, une forte conscience nationale tchèque d’empreinte catholique, hostile à outrance au nationalisme allemand (lui-même anticlérical) mais pleine de loyauté envers la dynastie et l’Autriche supranationale.Hélas ! celle-ci n’a pas pu ou pas osé braver ses véritables ennemis sans pitié, les junkers, processeurs, accapareurs et commis voyageurs des nationalismes prusso-allemands et hongrois.Le fait mérite d’être mentionné, d’ailleurs, que la noblesse de Bohême, presque exclusivement de sang allemand, belge et espagnol, appuyait le nationalisme tchèque de couleur modérée et catholique contre les nationalistes allemands.Les aristocraties ont leurs fautes, mais elles constituent, dans leurs formes authentiques, une force de haute valeur au service du supranationalisme. 650 LA NOUVELLE RELÈVE tion présente n’est plus de nature à fonder une conscience de continuité, les chances d’une véritable intégration sont meilleures.En second lieu, il importe de savoir en quelle mesure les différences nationales correspondent avec les divisions religieuses.La Suisse a été particulièrement favorisée par le sort en cela aussi que la proportion de l’importante minorité catholique est approximativement la même dans la population de langue allemande et dans les cantons parlant français.Pourtant, l’identité de la religion n’empêche pas nécessairement que ne s'élèvent de violents différends nationaux, surtout lorsque le motif religieux a perdu sa vigueur et que la religion nominalement professée (ou même techniquement pratiquée) a cessé de déterminer l’état d’esprit réel de tel groupe de population.Dans un milieu catholique, par exemple, la prépondérance du libéralisme philosophique peut tenir lieu, comme agent de scission, du protestantisme l.Enfin, les rapports dont nous traitons sont gouvernés à un très haut degré par les relations étrangères dans lesquelles l’Etat se trouve enveloppé.En 1 Cf.L’arrière-plan religieux de l’autonomisme alsacien uprès le rattachement de 1918; ou bien, l’anti-austria-nisme lié à l’anticléricalisme (et à l’hostilité envers Slovènes et Croates) des nationalistes libéraux italiens d’avant 1918.L’antagonisme des nationalistes allemands et tchèques de Bohême, du milieu du XIXe siècle jusqu’au passé récent, se dessinait sur le plan religieux un peu comme la lutte de deux anti-catholicismes, l’un nourri d’inspirations luthériennes et libérales, l’autre de réminiscences hussites, ainsi que d’apports calvinistes-libéraux (occidentaux) et orthodoxes (russes). LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 651 d’autres termes, quand une nationalité est animée par une conscience de solidarité avec un Etat national étranger, cela constitue un puissant agent de désunion.Les Allemands de Suisse n’ont jamais en aucun sens représenté l’Etat national d’« Allemagne », ni les Italiens, celui d’« Italie » (Etats constitués à un moment où la confédération helvétique était déjà très ancienne et solidement enracinée) ; dans une mesure un peu moindre, l’analogue est valide à l’égard des Français.Par contre, l’Autriche impériale fut déchirée surtout par l’attraction qu’exerçaient sur certains groupes de ses sujets les impérialismes nationaux allemand, russe et italien l.Sous ce chef, la situation canadienne est favorable en tant que la solidarité des Anglais avec la nation anglaise — ou encore, avec l’Etat britannique — est modérée, à un degré appréciable, par la position géographique, par certains aspects de l’immigration et par le fait du dédoublement anglo-américain, tandis que la solidarité des Canadiens français avec la France est amoindrie du fait de la Révolution française, des bénéfices retirés de l’adoption de certaines 1 La pression italienne, non sans portée sur le plan des relations étrangères, était d’impoiîance intrinsèque secondaire.Les aspirations serbes étaient affiliées à l’expansionnisme russe.La Hongrie nationaliste, à cause de son acharnement contre les Slaves, se faisait — quoique le peuple hongrois fût au moins aussi peu germanique que slave de race, et imbu d’une certaine tradition antiallemande — le fidèle instrument de Berlin sans égard même à Vienne. 652 LA NOUVELLE RELÈVE institutions de droit anglais et d’autres circonstances encore.(d) Ce serait fatalement dépasser le but et retomber, en quelque sorte, dans l’erreur moniste du nationalisme que d’élargir le fossé entre Etat et nation; de nier la portée politique de la communauté nationale ou inversement, sa détermination partielle par des influences d’ordre étatique; de postuler une conscience patriotique privée de toute référence aux communautés ethniques qui — en plus des facteurs d’unité géographique, locale, dynastique, religieuse ou de « pure histoire » — contribuent à la définition de la « patrie » et à la cohésion de l’Etat.La nationalité, à moins qu’elle ne se réduise à la seule race, langue « vernaculaire » (Bretons; Ecossais parlant erse) ou souvenir sentimental (groupes « raciaux » aux Etats-Unis), aspire essentiellement à une sorte d’existence politique, à un tribut de véritable « loyauté » de la part de ses membres, enfin, à une expression de sa nature, de ses besoins, de sa « volonté » en des termes de collectivité étatique ou d’ingérence expresse dans les affaires de l’Etat.D’autre part, l’Etat comme tel — j’entends par là, sa personnalité « souveraine », l’unité d’administration qu’il signifie, le centre de références commun qu’il constitue, le milieu ou climat social qu’il engendre — finit toujours par imprimer à la totalité (ou presque) de ses sujets un caractère quasi-national surajouté à leur nationalité primordiale : à produire, si l’on peut dire, une nationalité superposée.En- LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 653 tre « souveraineté » et « nationalité ethnique », ainsi que d’une nationalité à l’autre, s’opère une interaction, une interpénétration qui, dans le cas typique et idéal, dépasse le contact extrinsèque et forcé sans aboutir à la confusion.De même que la nationalité transcende les limites de la sphère de pure « naturalité » infra-politique, biologique ou même « culturelle », la souveraineté étatique, elle, est génératrice d’une réalité qui déborde les cadres de la seule organisation juridique et administrative.D’une part, il serait vain de vouloir refouler le motif national de la zone de volonté collective rationnelle; d’autre part, le rayonnement de la souveraineté politique touche aux confins de l’essence de l’homme même.C’est pourquoi le status national de beaucoup de groupes humains est si « étrangement » vague, flottant et ambigu ; c’est pourquoi, aussi, il existe des cas de primauté de patriotisme purement étatique, quasi-anational (quoique jamais absolument neutre au point de vue national: un patriote canadien qui ne serait « ni anglais ni français » serait toutefois « anglais et français » plutôt qu’autre chose), patriotisme qui parfois supplée à une fonction de « ciment » et ajoute un complément utile aux nationalités spécifiques qui composent la nation politique.La seule alliance de plusieurs « nations », figées dans leurs caractères respectifs, ne saurait en aucun cas créer une véritable communauté politique « supranationale » (une ligue d’Etats au 654 LA NOUVELLE RELÈVE plus, jamais un Etat fédératif) ; au bout opposé de l’échelle, la nationalité d’Etat l’emportant entièrement sur les nationalités de détermination ethnique, nous n’aurions pas un Etat supranational non plus, mais un « nouveau » Etat uni-national étayé sur le fondement de fragments ethniques dénationalisés.C’est plus ou moins le cas des Etats-Unis, Etat national sans nationalité dominante ni nationalités soumises ou fédérées, creuset d’assimilation pour les races du monde, qui tire son identité, sa formalité pour ainsi dire, ni d’une ni de plusieurs nationalités primordiales, mais — à part la délimitation topographique — du programme même d’être ce creuset, greffé sur l’antécédent d’une nationalité répudiée, à laquelle on a continué à emprunter, en le déformant, son langage 1.Quelque chose de formellement semblable, bien qu’évidemment dans un genre très différent, était en certains mo- 1 Cette déformation de l’anglais, n’aboutissant pas à sa véritable transformation en une nouvelle langue c étatsunienne », constitue une arme d’assimilation très importante.Puisqu’il n’y a pas de langue américaine qui refléterait l’âme d’une nationalité américaine à part (laquelle s’ajouterait aux nationalités anglaise, hollandaise, espagnole, française, allemande, suédoise, etc.), puisque en même temps la langue employée aux Etats-Unis ne reflète certainement pas l’âme de la nationalité anglaise, une certaine humiliation blessante est épargnée à l'immigrant: en abandonnant sa nationalité, il ne se livre pas à une nationalité étrangère (soit < américaine », soit anglaise) mais entre dans un nouveau monde encore en train d’être construit, comme son « co-fondateur » qui y croit apporter — ce n’est pas là nécessairement une pure illusion, — sa propre contribution « créatrice ». LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 655 ments ambitionné par les Habsbourg (par Joseph II et, à certains tournants de son long règne, par François-Joseph) ; pareil unitarisme autrichien, préconisé par la plupart des libéraux allemands mais combattu par les conservateurs, catholiques et socialistes de langue allemande comme par tous les non-Allemands de l’Empire, aurait forcément abouti à une politique de germanisation, aussi différente qu’elle fût du pangermanisme ou de l’impérialisme nationaliste allemand proprement dit.C’est la subsistance de cette menace pour le moins virtuelle d’une part, son exagération et sa fausse interprétation conçue dans un esprit de simplisme nationaliste de l’autre (par certains éléments tchèques, serbo-croates, etc.), aggravées par la complication hongroise et favorisées ou utilisées à plein par les nationalismes expansifs de l’étranger, qui ont préparé, en premier lieu, la dislocation du supranationalisme autrichien.C’est, au contraire, son bi- ou plutôt trilinguisme 1 rigoureux et hors soupçon qui fournit à la Suisse un des plus puissants soutiens de sa pérennité.Mais il serait superficiel d’en conclure que la « tolérance » ou l’« équité » nationale, à elle seule, suffirait pour garantir la réussite d’une tentative de construction supranationale.Cela dépend, en plus, de la vigueur des agents d’unité en dehors des cadres de la politique nationalitaire et de 1 La langue de la faible minorité romanche (ladine) aux Grisons a été adoptée, en 1938, comme quatrième langue officielle de la Confédération. 656 LA NOUVELLE RELÈVE diverses conditions d’ordre international et idéologique *.Aurèle Kolnai 1 La démocratie, notamment, représente un terrain adverse ou favorable pour le patriotisme supranational selon la prépondérance accordée à l’une ou à l’autre des deux-principaux ordres d’aspects qui jouent dans son interprétation.L’idole de « masse » et d’identité massive entre l’Etat et la «volonté populaire» hic et mine, référée à un supposé sujet collectif unique; l’égalitarisme proprement dit, qui tend nécessairement vers un postulat d’homogénéité; la «république une et indivisible»; le rationalisme technique centralisateur, suggéré non seulement par le système socialiste mais déjà par le libéral; l’exigence d’une « culture populaire » qui soit « possession » commune de tous les citoyens — voilà qui postule que soit le nationalisme, soit l’impérialisme avec réduction des nationalités à l’inanité d’un status purement linguistique, soit encore leur douce absorption par une supernation factice, exposant de la réduction homunculaire de toutes choses humaines, à un « dénominateur commun », une nation-humanité végétant en espéranto ou Basic English peut-être.Mais c’est un signe tout autre et même contraire qu’acquiert la démocratie au fur et à mesure que son centre de gravité est déplacé vers l’autre groupe d’aspects; les motifs d’autonomie locale, de constitutionnalisme, de limitation du pouvoir souverain, de participation des citoyens au pouvoir gouvernemental (par contraste avec l’identification du peuple et de l’Etat).Tout ce qui oppose des barrières à la toute-puissance, l’orgueil et la suffisance de quelque agent ou groupe humain que cela soit, tout ce qui exemplifie ou propage le principe de la « société ouverte » et la transparence des cloisons de l’étrangeté, tout ce qui — en un mot — entraîne l’homme à l’humilité (qu’il faut se garder de confondre avec le joujou d’une «tolérance» purement verbale et technique), est consonant avec l’esprit de Vimitas multiplex qu’exprime le supranationalisme. LA MUSIQUE LA PETITE SYMPHONIE L’orchestre de l’Hermitage a dignement commencé la deuxième partie de sa saison en donnant le 21 janvier, dans un programme cohérent et d’un excellent équilibre, de la musique dans laquelle son style reste toujours juste et son exécution toujours correcte.Que ce soit Purcell, Hændel, Mozart, Haydn, ou même Schubert, on est sûr d’y retrouver ce goût irréprochable dans le choix des pièces et dans le niveau artistique de leur interprétation qui est la plus précieuse constante des manifestations de la Petite Symphonie.Le programme débutait par la Fantaisie sur une note de Purcell.Écrite en 1680, cette pièce, même si elle manque un peu d’étoffe, témoigne à nouveau de la maîtrise du plus grand de3 compositeurs anglais.Comme toutes ses sœurs, elle révèle une aisance de style qui ne tombe jamais dans la facilité, une science qui ne dévie jamais vers la pédanterie, et une sensibilité qui ne s’abaisse jamais à la sensiblerie.Si sa substance paraît parfois un peu menue, son dessin reste toujours ferme et clair, et sa valeur esthétique ne se dément pas un instant, Ce ne serait pas à Hændel qu’on pourrait reprocher de manquer de volume.Son Concerto en ré majeur, Op.6, No 5, qui suivait Purcell au programme, est au contraire de la plus imposante architecture.Composé pour orchestre, avec deux violons et un violoncelle concertants, il fait une fois de plus ressortir les avantages de cette formule, et regretter son abandon presque complet depuis l’époque classique.Par la verdeur de son inspiration, par l’éclat de son langage, et par la sûreté de sa construction, le Concerto de Hændel venait tout naturellement occuper la place centrale de la première partie du programme, et peut-être du concert tout entier.Ce n’est en effet même [ 657 ] 658 LA NOUVELLE RELÈVE pas la Symphonie no 25 en sol mineur de Mozart qui aurait pu l’en déloger.Oeuvre de jeunesse, pourvue de tout le charme et de toute la grâce dont son auteur a été si généreusement pourvu, elle ne pouvait cependant manquer de séduire, et de conquérir.On pouvait d’ailleurs y découvrir parfois quelques symptômes d’un subjectivisme dont Mozart — et avec lui tous les compositeurs classiques — ont si complètement réussi à se garder, et dont l’époque romantique devait plus tard faire le point central de son credo esthétique.Ces signes ont-ils une réalité objective, ou ne sont-ils, comme tant d’idées que nous prêtons si volontiers au passé, que le reflet innocent de nos abstractions ?Peu importe, au fond, car l’opposition entre l’objectif et le subjectif n’est pas près d’être réglée, et toujours les hommes insuffleront aux temps qui les ont précédés leurs préoccupations et leurs préjugés.C’est peut-être après tout une nécessité de l’esprit humain que de déformer ce qu’il veut comprendre.Mais, en musique, ce sont surtout ceux qui manient des idées, avec plus ou moins de bonheur, qui risquent de déformer.Les exécutants sont sur un terrain plus sûr, et on sait qu’à la Petite Symphonie en particulier l’interprétation reste toujours fidèle et mesurée.On en eut une nouvelle preuve au concert du 21 janvier, soit dans les œuvres de Purcell, de Hændel et de Mozart, soit aussi dans la deuxième partie du programme, qui comprenait Cinq Danses Allemandes de Schubert et la Symphonie no 85 en si bémol dite La Reine de Haydn.M.Naylor n’en est pas à sa première incursion dans le Romantisme, et bien que toutes n’aient pas été également heureuses, il n’était pas malaisé de prévoir qu’en tout cas celle-ci rencontrerait le succès le plus mérité.Les Cinq Danses de Schubert furent, en effet, rendues avec toute la tendre simplicité et l’émouvante sincérité que le compositeur a mises dans ses œuvres comme dans sa vie.Quant à la Symphonie La Reine, qui est l’une des mieux connues de Haydn, elle répondait si étroitement aux possibilités et aux conceptions artistiques de l’orchestre qu’elle ne pouvait manquer d’imprimer sa LA MUSIQUE 659 marque à cette seconde partie du concert, tout comme Hændel l’avait fait pour la première, et de donner à l’ensemble de la soirée une conclusion digne non seulement des morceaux qui l’avaient précédée, mais aussi de la réputation, déjà remarquable, de la Petite Symphonie et de son chef.LES CONCERTS DU PLATEAU Dans la série inégale des chefs d’orchestre que la Société des Concerts Symphoniques fait défiler sur la scène du Plateau, c’est à M.Bernard Heinze, directeur du Melbourne Symphony Orchestra et de la Royal Melbourne Philharmonie Society, qu’elle avait fait appel pour diriger les concerts des 28 et 29 janvier.Le musicien australien gagna d’emblée le public montréalais par une direction large, sobre et ferme tout à la fois.On put apprécier son interprétation loyale et directe, ainsi que sa constante maîtrise de son sujet.Le programme d’ailleurs était de tout repos: ce qui n’est pas un reproche, car un concert n’est pas nécessairement une aventure.Il débutait par l’Ouverture de la Flûte Enchantée de Mozart, à laquelle M.Heinze rendit fidèlement ce caractère de sereine grandeur que le compositeur lui avait donné.Mais c’est surtout dans le morceau suivant, la Symphonie en ré mineur de César Franck, qu’il put faire valoir ses qualités de chef et la sûreté de son interprétation.La Symphonie en ré mineur est l’une des œuvres majeures de César Franck, et peut-être la plus connue.Bien qu’elle n’ait pas la densité esthétique des Variations Symphoniques (car on ne saurait dire que tout y soit essentiel), ni la souveraine majesté des Béatitudes, elle occupe une place légitime parmi les grandes œuvres formelles du XIX1'mo siècle.Par son admirable équilibre, sa forte architecture, et la profonde sincérité de son inspiration, elle pourrait à elle seule assurer l’immortalité de son auteur. 660 LA NOUVELLE RELÈVE La pièce qui au programme suivait la Symphonie de Franck était par contre d’un intérêt limité.Composé en 1911, et créé aux Concerts Colonne en 1913, le Poème, pour Harpe, Cor et Orchestre, de Marcel Grandjany ne s’écarte guère du type traditionnel des morceaux composés dans le but premier de faire valoir un instrument.Comme M.Grandjany est lui-même l’un des plus connus parmi les harpistes contemporains, on ne s’étonnera pas d’apprendre que, soit comme auteur, soit comme soliste, il sut mettre pleinement en valeur toutes les ressources de cet instrument admirable mais limité.C’est cependant dans une autre œuvre, les Danses, pour harpe et orchestre à cordes, de Debussy, qu’il exécuta ensuite, qu’on put réellement apprécier sa prodigieuse virtuosité et la profondeur de son sens musical.Il faut dire aussi que Debussy lui-même, contrairement à ce qu’on pense souvent, a été plus grand et plus vrai dans les demi-teintes du piano et de la harpe, que dans les reflets chatoyants de ses compositions orchestrales.Ses pièces pour piano, par exemple, ont une sincérité qu’on chercherait en vain dans ses grands poèmes symphoniques.Ces qualités, on les retrouva entières dans les Danses auxquelles l’interprétration brillante et sensible de M.Grandjany rendit pleine justice.Quant aux Variations (de la troisième Suite en sol majeur) de Tchaikowsky, par quoi se terminait le programme, tout ce qu’on peut dire à leur sujet, c’est que, pas plus que les autres œuvres plus importantes de ce compositeur, elles ne peuvent expliquer l’inexplicable faveur dont il jouit dans toute l’Amérique du Nord.On désespère de pouvoir jamais pénétrer la surface dure et brillante des éloquents lieux communs dont sa musique est faite._Pourtant, les Variations, qui par définition appartiennent au mode le plus abstrait qui soit, se ressentent-elles nécessairement moins de cette incurable superficialité, et, malgré l’heure indûment tardive (quand donc les Concerts du Plateau commenceront-ils et finiront-ils à l’heure?), un public encore nombreux leur fit un accueil chaleureux, sinon enthousiaste. LA MUSIQUE 661 * * * Le concert suivant, celui des 11 et 12 février, était de plus de poids.Placé sous la direction de Charles Münch, dont on sait la solide réputation qu’il a justement acquise en Europe, il donna une nouvelle occasion de constater ce dont l’orchestre du Plateau est capable quand il est confié à un chef d’orchestre de grande classe.M.Münch s’imposa donc par son autorité et par l’admirable équilibre de son interprétation.Mais le chef n’est pas tout.Il n’est même rien sans le programme.Et par là aussi, le concert mérite d’être loué.Consacré presque entièrement au Romantisme, il présentait tour à tour la Symphonie Fantastique (Op.14-A) de Berlioz, le Concerto en la mineur pour piano et orchestre de Robert Schumann, et la Suite no 2 de Daplmis et Chloé, de Ravel.Musicalement parlant, c’est le Concerto de Schumann qui aurait dû occuper la première place.On connaît en effet le caractère profondément émouvant de cette pièce, qu’on peut considérer comme l’une des oeuvres les plus représentatives et les plus achevées du Romantisme allemand.On aurait donc pu espérer une exécution qui en soit pleinement digne.Ce ne fut malheureusement pas le cas.Le soliste, M.Nikita Magaloff lui imprima un rythme décousu et haletant qui ne pouvait manquer de le dénaturer.Coupé en certains endroits par des rilardandi intempestifs, alourdi en d’autres par une emphase qui touchait à la brutalité, le Concerto de Schumann perdit ainsi une bonne partie de l’élan et de la générosité mélodiques qui en font le charme.On était bien loin de l’inoubliable interprétation qu’Arthur Rubinstein en avait faite il y a quelques années.A défaut de Schumann, c’est sur la Symphonie Fantastique de Berlioz que l’intérêt de la soirée vint se porter.Non pas qu’on puisse vraiment comparer ces deux œuvres.Celle de Berlioz est à bien des égards décevante.Elle soulève, comme son auteur lui-même, une série de questions qui seront peut-être toujours sans réponse. 662 LA NOUVELLE RELÈVE Berlioz est en effet resté un problème.On ne saurait contester sa sincérité ni son originalité.Que cette dernière n’ait jamais été profonde, cela n’explique pas tout à fait l’impression de doute que laissent ses œuvres.Il y a d’autres compositeurs, Mendelssohn par exemple, qui ont atteint une sorte de perfection dans la superficialité.Berlioz n’est pas de ce nombre.Il n’est ni parfait, ni réellement superficiel.Il n’a jamais su, ni voulu, plaire.Il a cherché avant tout à s’exprimer, ce qui dénote un véritable artiste.Malheureusement, chez lui, l’imagination a dépassé les moyens d’expression.Cela paraît un paradoxe, car à un homme comme Berlioz, ce qu’on peut reprocher, c’est précisément un excès d’emphase, une redondance lassante, et le fatras déconcertant d’un verbiage désuet.Pourtant, la contradiction n’est qu’apparente.La sincérité et la puissance des sentiments qui animent les compositions de Berlioz sont indéniables, et s’il n’est jamais parvenu à les faire passer complètement dans sa musique, c’est bien que ses moyens n’étaient pas à la hauteur de son inspiration.La Symphonie Fantastique est une œuvre de jeunesse.On sait qu’elle est due à un amour aussi ridiculement touchant que l’argument même, long et naïf, de la composition, Il serait inutile de le répéter ici en détail.Il témoigne d’une profonde absence de maturité, qui posséda Berlioz jusqu’à sa mort, et qui l’empêcha, au cours d’une vie jalonnée de déboires et de revers, de cueillir les fruits du succès et du bonheur auxquels il avait tant aspiré.Au fond, Berlioz a été un raté.La faveur dont il a joui en Allemagne, et qui n’a d’ailleurs jamais été profonde, n’a jamais pu compenser l’incompréhension obstinée qu’il a trouvée dans son propre pays.Même sa vie privée, même ses amours, ont été de lamentables échecs.Il y a quelque chose de pathétique dans la vie et dans l’œuvre de cet homme, qui, muni pourtant de courage, de puissance, d’une inépuisable inspiration, et même d’une certaine originalité, n’arriva jamais complètement à se réaliser. LES ARTS 663 Berlioz est pourtant l’expression musicale la plus forte, et peut-être la seule, du Romantisme français.Il s’est essentiellement peint lui-même dans sa musique; il l’a décrite comme < une épopée du cœur, un tableau passionné des tourments et des orages de l’âme ».Mais peut-être dut-il payer trop cher la rançon du Romantisme ?Peut-être cette invasion du sujet dans l’objet était-elle au delà de ses forces ?Qui pourra jamais le dire ?Tout ce qu’on voit maintenant, c’est l’œuvre.Car ce pathétique de l’homme, on le retrouve naturellement dans l’œuvre, et c’est pourquoi, malgré scs défauts, elle reste attachante.Si elle sonne parfois un peu faux, on a l’impression que même ce faux a été sincèrement et passionnément senti.Henri Rovennaz.LES ARTS LE RÉALISME DE DONATELLO C’est le regretté Louis Hourticq qui, dans sa petite Histoire de la Sculpture, écrivait que Donatello était un réaliste gothique ennobli d’idéalisme antique, un chrétien qui se désaltéra à la source païenne.A son tour, dans le précieux album de l’Encyclopédie Alpina illustrée qu’il vient de consacrer au célèbre sculpteur toscan, François Gébelin nous montre comment, après que Brunelleschi, son plus intime ami, lui eut suggéré le goût de l’expression dramatique et du mouvement saisi sur le vif, Donatello reçut l’ultime leçon de certains antiques rencontrés par lui à Rome.Grâce à eux, il apprit non seulement que la recherche de l’expression pouvait ne pas reculer devant la laideur physique, mais encore il se libéra de ses préjugés d’école et eut dès lors le courage d’oser, l’audace d’être lui-même.Ainsi, d’abord de tendance franchement idéaliste, demeurant attaché, comme ses contemporains, Nanni di Banco ou Ghiberti, à un parti pris d’élégante correction, 664 LA NOUVELLE RELÈVE Donatello devait débuter par une série de statues en marbre d’une incontestable vigueur et d’une parfaite sa-gesse, tel le Saint Georges qui, en 1416, prenait place dans sa niche d’Ou San Michèle.Ce n’est qu’aux alentours de 1465 que le sculpteur affirmera véritablement son ardeur naturaliste dans les deux derniers de ses prophètes du campanile de Florence: le Jérémie et surtout cet étrange Hahacuc que le populaire appellera le Znceone, le Chauve, « dont la laideur expressive n’est pas sans rappeler certains portraits romains ».Viendront ensuite, parmi les œuvres principales marquées de la puissante personnalité du maître qui domine le siècle du Quattrocento, la magnifique cantoria (tribune aux chanteurs) du Dôme de Florence, où toutes les figures sont étudiées sur nature, puis, pour Cosme de Médicis, la décoration de la sacristie de San Lorenzo, dont la porte de bronze, divisée en panneaux à deux personnages, est peut-être le chef-d’œuvre de Donatello en ce genre.Quant au David du Bargello, aussi de bronze et tout inspiré de l’antique, il serre de si près le modèle vivant que, selon Vasari, on le croirait moulé sur nature, cependant que Y Annonciation de Santa Croce crée le style d’ornementation architecturale qui connaîtra la plus grande vogue dans la seconde moitié du XVe siècle.Restent à Padoue, le Gattatnelata, première statue équestre des temps modernes qui, tout en étant de son époque, évoque le Marc-Aurcle antique et les chevaux de Saint-Marc de Venise, et l’œuvre considérable que constitue le maître-autel de la basilique Saint-Antoine où les réminiscences de l’antiquité sont si bien assimilées par l’artiste qu’on a peine à les identifier.Il y aurait bien encore la Madeleine pénitente du Baptistère de Florence et, à la cathédrale de Sienne, un Saint-Jean-Baptiste au désert, œuvre des derniers ans du sculpteur, qui témoignent de la même volonté de naturalisme farouche que le Zuccone.Mais nous en avons assez dit pour rappeler, après François Gébelin, qu’intelligence remarquablement ouverte, accessible à toutes les idées LES LIVRES 665 et à toutes les créations neuves, parce qu’essenticllement réaliste, Donatello chercha dans l’antique une leçon de principe et dans la nature l’originalité de son œuvre.René Bailly.LES LIVRES LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE C’est entendu, tous les écrivains canadiens passent par le journalisme.On passe par le journalisme parce que, le plus souvent, on ne peut s’en empêcher, hélas.Et plus tard, on en rougit presque.Rien de plus sot.Le journalisme n’est pas un genre inférieur et somme toute il est aussi difficile d’écrire un hon article de journal qu’un essai de revue.Comme il est aussi difficile d’écrire proprement et avec talent pour le peuple que de s’adresser à ce qu’on appelle l’élite.Que chez nous l’on trouve moins d’excellents journalistes que d’essayistes passables est peut-être à l’honneur du journalisme: c’est plus difficile, je le répète.Et ensuite les préjugés nous font négliger le journaliste et nous portent à tout excuser chez l’écrivain dit sérieux.Cependant, c’est encore dans les journaux qu’on trouve une bonne part de notre prose la meilleure, celle de Fournier par exemple, celle de Buies, voire celle d’Asselin.Cela devrait nous mettre la puce à l’oreille.Je suis donc heureux que nos confrères Jean Béraud, Marcel Valois et Léon Franque aient recueilli en volume leurs chroniques les moins éphémères sous le titre Variations sur trois thèmes (Éditions Fernand Pilon).J’en suis heureux pour maintes raisons, et d’abord parce que, paradoxalement, j’ai lu ces petits essais avec plus de plaisir cette fois que lorsque je les lisais dans le journal.C’est à coup sûr un compliment pour un journaliste, dans une époque où on les néglige.Ensuite, ce qui m’a plu, ce qui m’a ravi, c’est que ces écrivains, pressés par l’événement 666 LA NOUVELLE RELÈVE et, à cause de leur métier, point détachés du monde, comme disent les sermonnaires, insistent justement sur les questions de métier, les questions pratiques.Les conditions de la presse quotidienne les ont portés à ne rien négliger des contingences du théâtre, de la musique et du cinéma.Or, vous savez que l’art est aussi un métier et que, même, pour un artiste véritable, le métier importe autant que l’inspiration très souvent.Les prétentieux l’oublient, mais qu’importe ?Je vous assure que ces Variations sur trois thèmes valent plus que pas mal de romans et de recueils de poèmes publiés chez nous.Pour ma part j’ai mis de côté trois ou quatre petits livres, romans et essais, pour relire cela, et je ne l’ai pas regretté.Berthelot Brunet.LES MAGNIFICENCES DU PRÉCIEUX SANG par Dom G.Lefebvre Cet ouvrage complète La Rédemption par le sang de Jésus précédemment paru, et, comme ce dernier, il a été composé à la demande des Religieuses du Précieux-Sang, de Mont-Laurier.Le nom de l’auteur est une garantie qu’il ne s’agit pas ici de fadaises.Des extraits de l’Écriture, des textes liturgiques, des paroles de saints, des développements doctrinaux mettent en évidence l’efficacité du Sacrifice sanglant dans la Rédemption.Ces lectures, disposées en une seule page pour chaque jour de l’année liturgique, font voir le rôle de la liturgie dans la mise en valeur du Sang précieux de Jésus.Ce sont des brindilles capables d’alimenter l’oraison, de nourrir la piété non seulement des cloîtrés et des prêtres, mais aussi des hommes du monde.Que nos intellectuels ne craignent pas d’y allumer la flamme de leur cœur ! L.L. Pour public averti VICTOR SERGE LES DERNIERS TEMPS Le plus grand roman des temps modernes Recommandé par le Literary Guild of America € La bande de l'éditeur est bien catégorique: Le plus grand roman des temps modernes.Mais elle est d un éditeur clairvoyant, et elle est exacte.> Jean Béraud, La Presse -O- « Une magnifique fresque qui mérite presque sa bande de lancement: Le plus grand roman des temps modernes.» Max Rose, Le Thyrse, Bruxelles -O- « Un documentaire puissant, admirable: d’une observation photographique, haute en couleur poétique et d’une psychologie profonde.> Annette Décarie, Revue Dominicaine -O- < Les Derniers Temps constituent un roman très dense, touffu, qui crée une atmosphère par l’accumulation des détails, des personnages, des conversations, des méditations.Le lecteur est impressionné, envoûté par l’ensemble.» J.-C.Bonenfant, Radio-Canada -O- « Un grand, un très grand roman, voilà ce qu'est incontestablement, le livre de Victor Serge.Un roman fort, attachant, vivant, douloureux.» Charles Hamel, Le Canada 2 vol.$3.00 GRATUITEMENT • A tous ceux qui prendront un abonnement d’un an ($3.00, étranger: $3.25), nous enverrons en prime volume à choisir dans la liste plus bas.un 9 A tous ceux qui prendront un abonnement de deux ans $6.00, étranger: $6.50), nous enverrons en prime TROIS volumes à choisir dans la liste plus bas.9 A tous ceux qui prendront un abonnement de trois ans ($9.00, étranger: $9.75), nous enverrons en prime QUATRE volumes à choisir dans la liste plus bas.Liste des primes Maurice Genevoix: Lafrumboise et Belle humeur $0.75 André Rousseaux: Le Prophète Péguy 0.75 Gérard de Catalogne: Compagnons du Spirituel 1.75 Le Cahier des prisonniers 1.50 François Hertel: Anatole Laplante 1.25 Hélène-J.Gagnon: Blanc et Noir 1.25 , Robert Charbonneau: Ils posséderont la terre 1.25 Henri Laugier: Combat de l’exil 1.25 G.-A.Borgese: La marche du fascisme 1.25 1 1 Thomas Kernan: Horloge de Paris, heure de Berlin 1.50 André Glarner: De Montmartre à Tripoli 1.50 Emil Ludwig: Mackenzie King 1.00 Georges Bernanos: Sous le Soleil de Satan 1.75 Augusto Durelli: Libération de la liberté 1.00 Wallace Fowlie: De Villon à Péguy 1.00 Comte Sforza: Les Italiens tels qu’ils sont 1.25 Jean Bruchési: De Ville-Marie à Montréal l.on François Hertel: Pour un ordre personnaliste 1.25 Emil Ludwig: La Conquête morale de l’Allemagne 1.5G Très important pour tous nos abonnés actuels Tous les abonnés actuels dont l’abonnement doit courir encore pour six numéros ou plus, ont droit en se réabonnant pour un an immédiatement, à la prime de deux ans.S’ils se réabonnent pour deux ans immédiatement, ils auront droit à la prime de trois ans.Bulletin de souscription ?Nouveaux abonnés.Je désire m’abonner à La Nouvelle Relève et je vous envoie ci-inclus la somme de pour mon abonnement d’un an — de deux ans — de trois ans [biffer lu mention inutile].Je choisis les volumes suivants: ?Abonnés actuels.Je suis présentement abonné à La Nouvelle Relève et sans attendre la fin de mon abonnement je renouvelle immédiatement pour une autre année (ce qui me donne droit à la prime de deux ans) — pour deux autres années (ce qui me donne droit à la prime de trois ans) [biffer la mention mutile].Je vous envoie ci-inclus la somme de .et je choisis les volumes suivants: Nom : .Adresse : L’abonnement : 1 an : Canada, $3.00; étranger : $3.25.— 2 ans : Canada : $6.00; étranger : $6.50.— 3 ans : Canada: $9.00; étranger: $9.75.Payable à Montréal par mandat ou chèque (ajoutez 11' cents à votre chèque pour les frais de banque), à l’ordre de Les Editions de l’Arbke Inc., 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal. mm Le travail plus l’économie =La Prospérité Avitl InévItabUmanl quu I* l«v*r du loUil d» dumuili.LA BANQUE D’ÉPARGNE DE LA CITÉ ET DU DISTRICT DE MONTRÉAL Fondée en 1846 Coffrets de sûreté à tous nos bureaux SUCCURSALES DANS TOUTES LES PARTIES DE LA VILLE I \ Tout ee que vous devez savoir en médecine ( i > par le docteur GEORGES HËBERT professeur à l'Université île Montreal médecin de l'Hôpital Notre-Dame Voici un ouvrage qui devrait être dans toutes les maisons.Abondamment illustre, d'une consultation facile grâce a la table analytique placée au début du livre, et à l'index, il peut rendre les plus grands services à la mère de famille.Le docteur Georges Hébert y traite des maladies du cœur, des vaisseaux sanguins et du sang, des maladies pulmonaires, de celles de l’appareil digestif, de la vésicule biliaire, du foie et du pancréas.Viennent ensuite les maladies de l'appareil urinaire et celles de la nutrition.Initiation à la médecine vous renseigne aussi sur les vitamines, les maladies rhumatismales, les maladies infectieuses et sur l'allergie.Fort volume de 464 papes, nombreuses illustrations, reliure en pleine toile: $3.50. 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