La nouvelle relève, 1 octobre 1947, Octobre
Un événement littéraire Un roman inédit de JACQUES DE LACRETELLE de l'Académie canadienne française LE PDIJR ET LE CONTRE Sans contredit l’ouvrage le plus important de l’illustre romancier Le roman commence en 1920 et ouvre sur une description du Paris d'après-guerre.Cabarets de nuit, arrivée des étrangers à Paris, désir de jouir de la vie, mœurs licencieuses.Le héros de l'histoire, Olivier Le Maistre, est un jeune homme de 25 ans, qui vient d'être démobilisé et se jette avec curiosité dans ces aventures.Manquant d'argent, il accepte d'épouser une jeune Américaine qu il ne connaît pas et de cette histoire découle un drame qui n’aura son dénouement tragique que plusieurs années après.Plus que dans tous ses autres romans, Jacques de Lacretclle s'est attaché ici à suivre un personnage fortement campé à travers un roman riche en développements imprévus.C'est un grand roman.(Pour un public averti).4 volumes, $5.00 LA NOUVELLE RELEVE Directeurs: Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Octobre 1947 Vol.V, no 10 SOMMAIRE Robert Charbonneau — L’avenir du roman 861 Daniel-Rops — En marge de Ylmitation 863 Robert Choquette — Nuages sur la mer (Poème) .885 Erskine Caldwell — Maman va passer la journée chez tante Bessie (Nouvelle) .888 Louis Bourooin — André-Marie Ampère 904 André Coeuroy — Histoire de la musique française (III) .923 Sholto Watt — Le long chemin de Paris (III) .931 Le numéro : 35 cents.L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque, négociable sans frais, à Montréal, au nom de LES ÉDITIONS DE L’ARBRE.INC.60 ouest, rue St-Jacques, Montréal.*PLateau 9654 Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa. LA COUVERTURE Caricature de Robert Choquette, par Robert La Palme.-•- ROBERT CHOQUETTE Poète et romancier, Robert Choquette peut revendiquer la gloire d’avoir été l’un des créateurs du roman radiophonique.Le Curé de Village, programme quotidien présenté de 1935 à 1938, reste un des chefs-d’œuvre du genre.Ce roman fut suivi de 1938 à 1942 par La Pension Velder.Depuis 1943, Choquette poursuit à la radio ce qui sera probablement sa Comédie humaine, vaste fresque où apparaissent des personnages de tous les coins de la société, intitulée Métropole.Robert Choquette est né le 22 avril 1905, il étudia au Collège Saint-Laurent, puis au Collège Loyola.C’est en 1925, durant sa dernière année de collège qu’il publia son premier recueil de poèmes, A travers les vents.Il fut successivement journaliste à la Gazette, rédacteur en chef à la Revue Moderne, puis secrétaire-bibliothécaire à l’École des Beaux-Arts.Il publia La Pension Leblanc en 1927; Metropolitan Museum en 1931 ; et Poésies Nouvelles en 1933.Le Fabuliste La Fontaine à Montréal en 1935 et Le Curé de village en 1936.En 1926 et en 1932, Robert Choquette obtint le Prix David de poésie et en 1930 le Prix Willingdon.Robert Choquette a beaucoup voyagé.En 1942, il fut invité à Smith College à titre d’auteur résident.Il y donna un cours d’écriture et de réalisation radiophonique.Robert Choquette est membre de l’Académie canadienne française.F.R. L’AVENIR DU RQMAN Le roman moderne semble évoluer vers la chronique, l’essai ou le reportage romancé; il s’éloigne de l’humain, du romanesque, des instincts vitaux.Si bien qu’il est presque impossible d’imaginer aujourd’hui des œuvres qui seraient à notre siècle ce que furent aux leurs celles de Sir Walter Scott, de Balzac, de Dickens, de Tolstoï ou de Dostoïevski.L’affollement de la poésie et de ia peinture devant les prodiges du microscope et du cinématographe se reproduit avec un peu de retard dans le roman et au théâtre.Les développements de la psychologie et de la psychiatrie ont fait perdre de vue au romancier et au dramaturge la grandeur de la personne humaine.La subconscience a porté un coup mortel à la volonté et à l’imagination, ressorts des grands romans.Le romancier se confine entre les frontières étroites d’une vérité romanesque qui ne s'écarte pas de l’observation servile du réel.La vie y est étriquée, sordide, bourgeoise ou grossièrement populaire, l’imagination est tenue en laisse, toute audace dans la création des personnages en est soigneusement bannie.C’est probablement ce qui explique, dans les pays de langue française, le succès du roman américain: celui-ci fourmille de héros extraordinaires.Les personnages n’y sont plus Editorial des bourgeois qui analysent leur psychose, [861] leur névrose ou leurs autres petites plaies intérieures.Les problèmes ne sont pas uniquement l’adultère ou le spleen.Le roman américain est profondément, brutalement humain, mais il l’est sans rien perdre de son élément romanesque.Le roman européen parait avoir perdu le goût de l’aventure, du risque de tout l’homme, de la conquête et de la possession.Le roman doit redevenir un récit qu’on lit pour son intérêt intrinsèque d’histoire humaine et non pour les remarques profondes que l’auteur y a inscrites en marge ou pour les agréments du style.Quelques grands romanciers français, tout en restant dans la tradition moraliste, ont fait éclater les bornes trop étroites de ce genre.Mais dans l’ensemble, le roman s’éloigne de sa véritable tradition qui est celle de Balzac, de Scott et de Dostoïevski, dans la mesure où il n’est plus imaginaire, où sous prétexte de psychologie, il suit platement la vie réelle, où il évite les grands sujets par mépris de la volonté et de la grandeur.Le roman traverse une crise de confiance dans l’homme.Balzac est le romancier de la volonté; quel abîme entre son œuvre et celle de ses héritiers.C’est pourquoi le roman américain est aujourd’hui si important.Il rompt avec une tradition qui a atteint son sommet et ses limites avec Proust et dont l’avenir est voué à l’éparpillement.Robert Charbonneau Editorial [ 862 ] EN MARGE DE LIMITATION Une fois de plus, rouvrant le petit livre inépuisable, j’éprouve ce coup au cœur que toujours il m’a donné.Tant d’ouvrages de piété interposent, entre Dieu et nous, l’écran d’un vocabulaire truqué, d’une phraséologie décourageante ! Quelle foi faut-il, ou quelle routine, pour sentir la brûlante Présence dans toutes ces phrases stéréotypées, dans ces adverbes et ces adjectifs emphatiques, dans ces comparaisons qui ne mordent plus sur rien ?Sans doute est-ce de ma faute; sans doute ne suis-je point assez humble pour donner «à ces pauvres langages l’amour qui les ferait vibrer en mon cœur.Mais le fait est qu’ils me laissent méfiant, plein de gêne comme devant une supercherie.Je ne dois pas être seul à éprouver un tel sentiment.C’est en pensant à la fadeur désespérante de textes de cette sorte qu’on mesure la qualité unique de celui de Ylmitation.Ici, rien d’artificiel, absolument rien de convenu.Une voix vient à nous, de la moindre de ces pages, si directe, si dépouillée que nul ne peut ne pas la comprendre.Jamais elle ne vise à l’effet, jamais elle ne force le ton, ni n’enfle la période.Les mots qu’elle pro- [ 863 ] 864 LA NOUVELLE RELÈVE nonce sont ceux que chacun connaît, que chacun se dit à soi-même dans les moments de recueillement où la conscience s’examine et s’interroge.Mais c’est une voix que nul n’oublie, dès lors qu’un jour il a accepté de l’entendre.Chaque fois qu’on reprend le livre, elle s’élève dans notre silence, toujours semblable à elle-même, d’une merveilleuse authenticité.Il y a, dans l’Évangile, quelques brefs passages qu’on ne peut pas lire sans éprouver jusqu’à l’angoisse le sentiment d'un brusque face à face avec le Dieu fait homme, et tel que des hommes l’ont connu.Celui, par exemple, où Jésus, s’approchant du méfiant Nathanaël, lui dit cette petite phrase énigmatique et que lui seul était en mesure de comprendre : « Quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu.» Ou encore, au matin de Pâques, celui où Madeleine, immobile devant le tombeau trouvé vide, regardant à travers la buée de ses larmes celui qu’elle prend pour un jardinier, soudain s’entend appeler de son nom par une voix qu’elle ose à peine reconnaître, et frémit comme nous voudrions frémir.Le miracle de Ylmitation est que, livre écrit tout simplement par des hommes, son texte nous donne la même impression d’évoquer l’insoutenable présence, de nous jeter cet appel même que chacun entend du fond des abîmes et comme ne s’adressant qu’à lui.« Me voici, dit Jésus, je viens à vous, parce que vous m’avez invoqué.Vos larmes et le désir de votre âme, le brisement de votre cœur humilié, EN MARGE DE L’IMITATION 865 m’ont fléchi et ramené à vous.» (III0 livre XXI, 6) On rapporte que ce sont ces deux versets, lus pas hasard, qui firent tomber à genoux le poète Laharpe, dans la prison révolutionnaire où il redoutait l’échafaud et qu’alors décrassé de son scepticisme, rendu au meilleur de soi, il se sentit le cœur « soulagé et dilaté, mais en même temps prêt à se fendre.» Ces versets, il n’est pas possible à un chrétien de les relire sans éprouver exactement la même émotion.Dans ces quelques lignes si simples, ce que nous entendons, c’est la voix même qui appelait Nathanaël, qui arrachait Madeleine à sa détresse, une voix d’homme parlant à des hommes, mais dont, en même temps, la mystérieuse puissance met à nu le fond des cœurs: la voix de Dieu incarné.C’est par là que VImitation fascine les âmes: elle est essentiellement le livre du dialogue que chacun de nous souhaite, même sans le comprendre, poursuivre avec quelqu’un qui sache tout de lui, qui pénètre jusqu’au plus profond de son être, et dont la lucidité infinie soit en même temps amour et consolation.Dans cet ouvrage, si dénué d’emphase, — dans ces deux versets que je viens de citer, et qui, en vérité, le résument tout entier, — c’est toute l’expérience religieuse qui se trouve explicitée, et plus spécialement l’expérience chrétienne.Le dogme n’a rien de fondamental à nous apprendre qui ne soit en puissance dans ces quelques mots. 866 LA NOUVELLE RELÈVE Que nous dit l’Imitation ?D’abord que la foi ne peut naître ailleurs que dans des âmes humiliées, qu’elle enfonce ses vivantes racines dans ces zones profondes et obscures où la connaissance de nous-mêmes et la considération de la vie, la certitude de nos limites et l’expérience des autres êtres se résolvent en angoisse et en dégoût.Il n’est pas de conscience religieuse sans le sentiment dramatique de la misère de vivre, et c’est ce sentiment qu’avec une minutie implacable le petit livre s’applique à analyser.Tout ce qui peut nous rendre l’existence lourde et douloureuse, le voici repéré avec soin: l’adversité des circonstances, l’injustice des hommes, l’insatisfaction de l’intelligence, la perpétuelle complicité qui s’établit en nous avec ce qui nous est le plus contraire, et, pour tout dire, le poids du péché meurtrissant notre épaule et auquel on n’échappe pas.C’est à cet homme ployé que l’Imitation s’adresse, et à lui seul ; aux orgueilleux et aux satisfaits, le petit livre n’a rien à apprendre.A vrai dire, il leur est strictement fermé.Mais ce n’est là qu’un premier temps.Quand on a pris conscience de sa propre faiblesse et du poids de la vie, on n’a encore fait, sur la voie de la démarche spirituelle, qu’un pas, — nécessaire, mais insuffisant.Il est concevable, il est même, en un sens, admissible que toute cette fantasmagorie tragique, dont chacun de nous est à la fois l’auteur et le théâtre, ne comporte aucune explication, que toute la douleur humaine soit vaine, et vaines EN MARGE DE L’IMITATION 867 notre espérance et notre attente, c'est la tentation de l’absurde, dont il est sans doute impossible à une âme un peu fière de ne pas éprouver parfois le déchirant attrait.Le second temps de l’expérience religieuse est de tourner cette prise de conscience de notre misère en un besoin d’explication, de consolation.C’est là que Ylmitation est incomparable.(La première des traductions françaises qui en fut faite ne s’appelait-elle pas YIntemele Consolation ?) Cet homme prostré, humilié, saoul de la détresse d’être soi et de vivre, il n’est aucun des brefs chapitres qui ne lui fasse sentir la nécessité d’une réponse, et toute la troisième partie est intégralement consacrée à cela.C’est l’heure non plus seulement du « cœur humilié », mais du « désir de l’âme ».Toute cette souffrance a un sens, ou plutôt, elle est elle-même l’explication.Et c’est alors qu’est formulée la réponse.Non point en termes didactiques, par les démonstrations de la théologie, par on ne sait quels arguments transcendants, mais uniquement en faisant éprouver la divine Présence, en suggérant ce face à face auquel nul ne résiste.« Me voici, je viens à vous, parce que vous m’avez invoqué.» La réponse, elle est là, dans ce visage qui, du fond des siècles nous regarde, dans ces lèvres qui prononcèrent des mots simples et définitifs, dans cette chair qui fut semblable à la nôtre, et qui connut l’angoisse, l’agonie et la mort comme il est de notre condition de les connaître.Il n’y a pas 868 LA NOUVELLE RELÈVE d’autre argument théologique dans VImitation que la présence irrécusable du Dieu vivant.Prise de conscience de la misère de vivre, désir perpétuel d’une consolation, certitude que la réponse existe: la foi tient tout entière dans la succession de ces trois termes, qui constituent l’imbattable dialectique de VImitation.Aussi n’y a-t-il point à s’étonner de la prodigieuse popularité que, depuis cinq siècles, le petit livre a conservée.On rapporte qu’à peine fût-il connu, il se trouva aussitôt répandu à ce point qu’avant l’invention de l’imprimerie, plus de quatre cents manuscrits en existaient.Que, depuis la première édition imprimée, celle de Gunther Zainer d’Augs-bourg, vers 1473, jusqu’à nos jours, il en fut fait environ 10,000 en toutes langues.On énumère les âmes singulièrement diverses, qui y puisèrent une sève intarissable, de Saint Ignace à Leibnitz, de Corneille à Wesley, de Marie Stuart à Marillac et à Louis XVI tous trois promis au bourreau.Cette célébrité impérissable et universelle ne tient à rien d’autre que la simplicité merveilleuse du petit livre, à sa lucidité unique, à la transparence de sa foi.L’Imitation de Jésus-Christ, c’est le drame même de l'homme, ramené à l’essentiel, analysé avec une clairvoyance que rien n’égale, et ordonné à sa seule vraie signification.* * * Il est étrange et presque inadmissible qu’une œuvre aussi parachevée, où la moindre phrase EN MARGE DE L’IMITATION 869 révèle le profond accord entre la pensée et la forme qui appartient aux seuls maîtres, soit venue jusqu'à nous, anonyme.On a consacré des livres à l’auteur de Y Imitation, mais au bout de toute la polémique, on n’est pas plus avancé.De Thomas à Kempis, de Gerson, de l’énigmatique Gersen, que les uns et les autres soutiennent, aucune preuve définitive ne persuade de retenir le nom, et ceux qui attribuent le chef-d’œuvre à Gottingen, à Conrad Oberperg, à Louis du Mont ou même à Saint Bernard, ne sont pas non plus à court d’arguments.Des ordres rivaux se sont disputé cette gloire: Bénédictins d’Italie, Chanoines de Saint-Augustin.On a voulu y repérer des germanismes, des italianismes, des gallicismes, pour en accorder tour à tour le bénéfice à l’Allemagne mystique de Suso et de Tauler, à l’Italie franciscaine ou à cette France chrétienne qui en rendit célèbre la première traduction.Mais chacun des tenants de ces théories, s’il a pertinemment ruiné les arguments des autres, n’a guère étayé sa propre thèse de preuves irréfutables.Des trois noms le plus souvent proposés, aucun ne nous persuade.Les premiers manuscrits sont tous anonymes.Lorsqu’à la fin de celui de 1441 on lit: «Fini et complété de la main de Frère Thomas à Kempis, au mont Saint Agnès, près de Zwolle ».Cette signature fait bien davantage penser à celle d’un copiste que d’un auteur; cet excellent moine d’une abbaye hollan- 870 LA NOUVELLE RELÈVE daise n’a d’ailleurs jamais fait figurer l’Imitation parmi ses propres œuvres et, de toutes façons, le quatrième livre ne saurait être de lui.Gerson alors, le célèbre chancelier de l’Université de Paris, un des héros de la lutte contre le grand schisme, incontestablement une des personnalités éminentes de ces débuts du XV4 siècle ?Mais en dépit de l’autorité d’un saint Ignace de Loyola, d’un saint François de Sales, d’un Pierre Corneille, l’attribution qu’on lui fait est bien tardive, de cent cinquante ans, environ.Son frère, prieur d'un couvent lyonnais, n’inscrit pas l’Imitation à la bibliographie de son illustre aîné.Et s’il est vrai que Gerson acheva sa vie dans l’humilité et le renoncement, ce que nous savons de lui vers 1400, à l’heure où le livre fut certainement écrit, nous le montre encore très mêlé aux choses du monde, en discussion pour telle charge ou tel bénéfice, bien loin du renoncement sublime qui se marque dans les pages du saint traité.Quant à Jean Gersen, abbaye bénédictine de Verceil en Italie, son nom, qu’estropient d’ailleurs les propres copistes de son ordre, est-il autre chose qu’une faute de lecture ?Sa figure flotte au gré de l’hypothèse et de lui nous ne savons rien.Mais il y a autre chose à retenir de cette discussion de chartistes que le plaisir décevant des savantes controverses.L’avouerai-je ?L'anonymat du chef-d’œuvre me satisfait plus que la plus glorieuse des attributions.Il y a là une gran- EN MARGE DE L’IMITATION 871 de leçon pour quiconque, tenant une plume, ne peut manquer, s’il est chrétien, d’écouter retentir en lui plus ou moins comme un reproche le précepte fondamental de toute VImitation : « Aimé être inconnu et compté pour rien ! » Devant un tel livre, qu’on n’imagine pas écrit autrement que dans la prosternation et l’adoration, comment ne pas éprouver la vanité de toutes les réussites littéraires », l’incroyable illusion de qui prétend confier à un livre le soin de prolonger son nom ?A un certain niveau de la foi, il est probable qu’il existe une contradiction absolue entre l’adhésion complète de l’âme à Dieu et le fait d’écrire, en tout cas de publier et de signer.Il y a beaucoup d’orgueil dans ce nom que nous imprimons aux couvertures de nos livres, un orgueil qui, même chez les plus saints des teneurs de plume, fait écran entre leur âme et Dieu.Retiré derrière son œuvre, et comme absorbé en elle, l’auteur anonyme de l'Imitation nous persuade davantage : Nous ne lisons plus l’ouvrage d’un homme, mais le témoignage nu de la parole éternelle, transmis par une âme perdue dans le rayonnement divin.Cet effacement de l’auteur, le seul examen littéraire le prouve.Le livre est plein de citations, explicites ou allusives, non seulement à l’Ancien et au Nouveau Testaments, mais empruntés à un grand nombre d’œuvres spirituelles que l’époque connaissait.La volonté d’originalité à tout prix, cette démangeaison de l’homme de lettres, l’anonyme ne l’a pas plus connu que la tentation de la 872 LA NOUVELLE RELÈVE gloriole.Ce qu’il cherche, c’est à guider les âmes vers la lumière, et non à composer un livre.C’est pourquoi il prend partout son bien.Voilà qui a fait surgir la plus récente hypothèse d’origine: il s’agirait d’un recueil de sentences pieuses, d’un « rapiarium » d’un « livre de vie » tel que les couvents en établissaient et se transmettaient les uns aux autres, où toute pensée, toute maxime capable de faire du bien trouvait place sans qu’on se souciât de sa source.Ces recueils, non-seulement les moines les méditaient dans leur cellule, mais ils les lisaient en public, au réfectoire ou au chapitre après complies: le manuscrit de Thomas à Kempis ne porte-t-il pas des signes permettant de rythmer la lecture, de situer la respiration ?Pourtant cette hypothèse ne satisfait pas pleinement.Telle qu’elle se présente à nous, YImitation a tous les caractères d’une œuvre, — et d’un chef-d’œuvre.Faut-il, à son occasion admettre la théorie, jadis en honneur, mais aujourd’hui bien abandonnée à propos de YOdyssée et de YIliade, de l’élaboration collective ?La main d’un homme est indispensable, et d’un homme de génie, pour que les matériaux collectivement rassemblés arrivent à l’unité du ton et de la pensée, cette unité qui, dans Y Imitation, est si frappante.Et alors, le problème de l’auteur à nouyeau se pose, pour lequel le texte lui-même nous invite à ne pas attendre de réponse : « Considérez ce qu’on vous dit sans rechercher qui vous le dit.» (I livre, v.1) De l’ensemble de ces discussions une donnée EN MARGE DE L’IMITATION 873 pourtant se dégage.Il est communément admis que l’Imitation est certainement sortie d’un milieu monastique, au moins quant à ses trois premiers livres, le quatrième semblant davantage écrit par des prêtres séculiers ou dans leur entourage.Nombreux sont les passages qui n’ont de sens immédiat que si l’on songe à une vie dans le cloître, exempte des préoccupations d’argent, de carrière ou de famille, qui sont notre lot dans le monde et centrée uniquement sur l’effort personnel de l’âme vers Dieu.C’est donc, si l’on veut, un ouvrage de spécialiste, et l’on sait à quelles aberrations dans l’artificiel et l’emphatique tels autres spécialistes de la piété peuvent aller ! Il est donc plus admirable encore que ce petit livre demeure si merveilleusement dans la note juste, que jamais on n’y relève la moindre observation que chacun de nous, qui ne sommes pas au cloître, ne puisse retrouver exacte en soi.« Comment un moine, renfermé dans son couvent, s’écrie Chateaubriand dans le Génie du Christianisme, a-t-il trouvé cette mesure d’expression, a-t-il acquis cette fine connaissance de l’homme ?» Pour répondre à la question, il n’est pas besoin d’imaginer, comme certains l’ont fait, un auteur qui, après avoir eu de la vie une expérience vaste, voire tumultueuse, se serait réfugié dans une cellule à la fin de ses jours et aurait eu ainsi les deux registres à sa disposition.Nombreux sont les exemples qui le prouvent: les très hauts mystiques, alors même qu’ils ne possèdent à 874 LA NOUVELLE RELÈVE aucun degré ce que nous entendons par « expérience », révèlent toujours une connaissance de l’homme extraordinairement exacte et pénétrante.Le cas le plus frappant est celui de la petite Sœur Thérèse, cette enfant entrée au Carmel sans avoir rien vu du monde et dont tant de notations psychologiques frappent par leur lucidité.Répondant à sa propre question, Chateaubriand ajoute dans la même IIIe partie du Génie : « Qui lui avait révélé, dans sa solitude, ces mystères du cœur et de l’éloquence ?Un seul maître : Jésus-Christ.» Et là est la vérité.C’est par Dieu, à travers Dieu, et dans sa lumière, que les grands mystiques atteignirent l’homme: non pas dans l’analyse individuelle à laquelle s’acharnent moralistes et romanciers, mis dans sa généralité, dans l’éternité de sa condition de pécheur.Leur mode de connaissance, c’est la Communion des Saints.Telle qu’elle est, et indépendamment de sa vertu spirituelle, Y Imitation de Jésus-Christ éclaire chacun sur soi.La vie intérieure, dans ce qu’elle a de plus profond et de plus authentique, dans ce qu’elle comporte aussi de plus précieux et de plus délicat est là tout entière, analysée avec une précision de touche que nos plus grands moralistes, même Descartes, même Pascal, n’ont pas toujours aussi continûment.A ceux qui voient dans les mystiques des êtres si exceptionnels qu’ils échappent à l’humain, quelle plus décisive réponse que les versets du petit livre ?Quiconque a le goût EN MARGE DE L’IMITATION 875 des âmes, même s’il n’est pas croyant, trouve ici sa pâture.On n’échappe pas au regard lucide que le moine anonyme semble poser sur nous.Toute cette psychologie de l'Imitation est ordonnée selon deux grands thèmes: la connaissance de soi, les rapports avec autrui.Et tout de l’homme, en effet, s’y ramène — Le grand effort que le saint guide nous invite à poursuivre, c’est vers l’authencité, la transparence du cœur, la sincérité envers soi-même.Comme il sait que c’est bien là, dans nos faux-semblants et nos propres artifices, que se cachent toutes les tentations ! Sans cesse, il insiste sur la nécessité d’avoir de soi une vue exacte, de ne pas se griser de paroles ni se parer d’attitudes, sur une certaine ascèse de l’intelligence et du cœur sans laquelle l’homme risque de se vouloir trop grand pour soi, pour tout dire sur l’humilité.Elle est la vertu éminente de l’Imitation, celle sur laquelle les versets reviennent sans cesse.C’est aux humbles de cœur que fut promis le Royaume; et c’est aussi bien dans l’humilité que l’homme se découvre tel qu’il est, par la vérité et non par l’image, c’est-à-dire sous le regard de Dieu.L’autre ordre de préoccupation psychologique auquel il revient le plus, c’est celui des rapports avec le prochain.Nul n’ignore que ce problème est très spécialement brûlant dans les collectivités humaines et que les couvents sont parfois le lieu de haines auprès desquelles sont peu de choses les entredéchirements laïques des intérêts et des am- 876 LA NOUVELLE RELÈVE bitions.On sent, à lire VImitation, que c’était là une des préoccupations majeures dans le milieu où on l’écrivait.Quand l’auteur conseille de supporter autrui, d’éviter toute médisance, de ne pas prendre garde aux vains jugements des hommes, de ne pas se laisser non plus troubler à leurs flatteries, au bruit bourdonnant de la gloire, tout ce qu’il écrit se rapporte sans doute à des expériences concrètes et personnelles: mais à quelle puissance d’universalité ne touche-t-il pas ?Une des observations psychologiques les plus profondes de Ylmitation concerne l’amour considéré comme moyen de connaissance.L’idée n’était pas neuve alors; déjà plusieurs siècles auparavant un Hugues de Saint-Victor, un Saint Bernard avaient insisté sur elle.On ne connaît vraiment que ce qu’on aime.Pour adhérer pleinement à une réalité, il faut lui donner du meilleur de soi.Cette idée, si juste, d’un seul point de vue humain, est partout sous-jacente dans Ylmitation: elle l’imprègne, elle irradie en chacun des chapitres.Ce que Pascal formulera dans sa célèbre théorie du cœur est déjà là, au fil de ces simples remarques, moins formulé qu’implicite, mais extraordinairement éclairant.C’est la puissance de l’amour que Ylmitation met sans cesse en jeu quand il s’agit, pour le guide, après avoir placé l’homme devant la misère de sa condition, de lui relever la tête vers le ciel.Cette psychologie n’a rien de gratuit; elle ne poursuit pas l’analyse pour l’analyse.Ce à quoi elle tend EN MARGE DE L’IMITATION 877 c’est à faire sentir comme certain, comme inéluctable, cet autre amour qui répond au nôtre, pourvu que le nôtre soit assez ardent, humble et désintéressé.La souffrance conçue comme moyen de relèvement et d’espérance, tel est, en définitive, le but auquel le guide saint nous amène, presque sans que nous nous en rendions compte.Lorsqu’on a tout mesuré, tout défini, tout scruté de soi, des autres et de la vie, il faut bien que le poids sur le cœur serve à quelque chose : à travers ces analyses de l’homme, ce qui s’impose à l’âme comme une nécessité, c’est la solution que déjà Saint Paul désignait comme unique, Jésus crucifié.* * * Voilà donc ce qui nous rend si proche, et en un sens si accessible, la leçon de l'Imitation.Dans ce petit livre nous nous sentons en un climat humain, placés devant une expérience qui n’est en rien différente de celle que chacun de nous a chance de poursuivre.L’effort pourra être immense, l’entreprise extraordinairement difficile, mais, de verset en verset, tout nous persuade qu’il ne nous est pas interdit d’atteindre au but suprême qui est de rejoindre Dieu par Jésus: il ne dépend que de nous.Livre authentiquement mystique, témoignage le plus parfait sans doute que nous possédions de l’expérience mystique chrétienne, il réfute avec une simplicité catégorique les thèses trop répandues sur le mysticisme forme de l’anor- 878 LA NOUVELLE RELÈVE mal.Ce « bon sens supérieur » dont Bergson dans les Deux Sources, a assuré qu’il est toujours la caractéristique des hauts mystiques, où le trouver plus irrécusable qu’au long de ces chapitres ?il en est le sceau évident.Rien, même, de ce qui, dans la vie de certains saints, peut nous paraître exceptionnel au point de nous sembler hors de notre prise, visions, apparitions, stigmates et autres charismes, ne joue de rôle dans la démonstration persuasive qui s’y poursuit.Je puis me dire que je n’aurai jamais la chance d’être renversé par la Lumière comme Saint Paul sur la route de Damas, ni d’entendre la parole directe de Dieu, ni des Anges, comme Jeanne d’Arc ou Saint François et cette sorte de découragement peut m’être une assez commode excuse pour ne rien entreprendre.Mais lisant Ylmitation, cette échappatoire ne m’est pas possible.Le strict réalisme, l’exacte observation me contraignent.C’est à hauteur d’homme qu’est menée cette expérience.L’effort vers la sainteté, en se révélant par des mots si simples, exerce sur l’âme un attrait familier mais impérieux.Dans cette démarche mystique tout prend sa place avec une justesse sans défaut.L'ascèse est certainement indispensable.C’est par un effort vers la simplicité et la pureté du cœur qu’on prépare la voie à Dieu.Mais elle n’occupe, dans la démonstration, qu’une place limitée et jamais elle ne touche à l’excès.Les conseils ascétiques sont surtout rassemblés dans le premier livre, EN MARGE DE L’IMITATION 879 sous le titre modeste : « Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure.» Comme ils sont mesurés ! comme ils sont raisonnables ! Il n’est pas question de torturer les corps, ni de briser la sensibilité: il s’agit seulement de faire bon usage de tout ce qui est de notre nature et de l’orienter à sa vraie fin.Il n’y a pas non plus un seul mot contre l’intelligence.Rien de plus loin du message de Ylmita-tion que l’« Abêtissez-vous ! » Ce que le saint guide nous dit, c’est de nous méfier des excès de l’intelligence, qui mènent aisément à l’orgueil, c’est de ne pas poursuivre par son moyen l’illusion d’une science déracinée, qui se prend elle-même pour son but.« Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours revenir à l’unique principe de toutes choses.> (Livre III.XLIII.2) Ici encore deux seuls objets sont à considérer, l’homme tout entier et son but.Il en est de même de l’action.Les contemplatifs qui élaborèrent ce texte auraient pu mettre l’accent uniquement sur ce qui leur était le plus cher, en rejetant aux ténèbres extérieures tout ce qui, dans la vie du monde, ressortit au contraire même de leur principe, à l’action.Mais il n’en est rien.Insistant sur le retrait en soi, la méditation, le silence.L’Imitation ne pousse point vers une sorte de Nirvana.Au contraire, ce qu’elle exige, c’est l’effort, l’affrontement à l’obstacle ; ce qu’elle répète, c’est que l’action pour elle-même ne vaut rien, qu’elle n’est qu’un divertissement 880 LA NOUVELLE RELÈVE au sens pascalien du terme, mais qu’elle prend sa valeur du but qu’elle poursuit.Ici encore, nous sommes devant une grande vérité spirituelle trop méconnue; pour les hauts mystiques, un Saint Bernard, par exemple, une Jeanne d’Arc, il n’y a pas deux domaines absolument séparés et plus ou moins ennemis, la contemplation et l’action, mais une seule réalité, où tout cœxiste de ce qui mène l’âme vers sa cime.Prier et contempler sont choses semblables pour qui n’a de regard que tourné vers Dieu.Dans cette marche vers Yunum necessarium une tentation serait possible: celle de ne s’occuper que de soi-même, d’être absorbé par le face à face avec Dieu et d’oublier la grande loi évangélique: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» A quoi l’on pourrait répondre : quel est le contemplatif le plus perdu dans sa méditation mystique qui, par la vertu de la Communion des Saints ne reverse immensément quoique secrètement des grâces sur l’humanité entière ?Toute âme qui monte vers Dieu travaille à hausser le niveau du monde.De ce seul point de vue l'Imitation serait déjà dans l’ordre de la charité.Mais il y a plus.Nombreux sont les passages qui prouvent que la charité en acte, n’est jamais perdue de vue: ici il nous est dit qu’il faut savoir interrompre un exercice pieux si un frère a besoin d’être aidé (Livre I.XV.1), plus loin, qu’il faut se gêner pour autrui, supporter ses défauts, le soutenir dans l’adversité (L.XVI).Si, dans l’ensemble, l’ac- EN MARGE DE L’IMITATION 881 cent est plutôt mis sur le dialogue de l’âme avec Dieu que sur l’œuvre charitable, il serait injuste de voir là une sorte d’appel à l’égoïsme sacré.Ainsi tout ce qui est de l’homme se trouve-t-il saisi, mis à sa place, et porté vers le sommet de l’être.Tout est dirigé vers le seul but.On ne peut pas lire le petit traité d’affilée sans être frappé par l’espèce de soulèvement graduel qui s’y marque.Sa marche est sans cesse ascendante.Le premier livre, c’est celui des préparatifs, des déblaiements: il faut se débarrasser des entraves pour s’engager sur la voie royale.Puis, — c’est le second livre, — l’âme est placée devant cette voie et appelée à la suivre : on lui en fait sentir le désir et le besoin.Vient ensuite, au troisième livre, la communication même avec Jésus, souverain guide, par qui tout est simple, en qui toute angoisse s’apaise.Enfin, sous le voile sacramentel de l’Eucharistie, c’est la fusion même de l’âme en son but qui s’évoque, suprême accomplissement.Et, en même temps que le lecteur est poussé dans cette ascension, par une attention qui révèle encore une fois la profonde connaissance de la nature humaine, des paliers lui sont ménagés, où il peut en quelque sorte se reprendre, laisser déborder son âme que l’élan spirituel sollicite: ce sont ces admirables prières qui jalonnent tant de chapitres, prière pour l’illumination de l’esprit, prière pour la purification du cœur, prière de remise à Dieu de tout l’être.En les rassemblant, on aurait sans doute tout l’essentiel de ce que l’âme 882 LA NOUVELLE RELÈVE peut avoir à dire au Seigneur, pour l’implorer, le louer, ou lui crier sa gratitude.On ne saurait trouver ton plus direct, ni plus parfait.Le chancelier de Marillac, évoquant le problème de l’origine de l'Imitation, répondait en affirmant que son véritable auteur, c’est le Saint-Esprit.A mesurer la somme de foi et de sagesse qu’il a fallu accumuler pour que fut ce petit livre, on en vient à penser que là est la véritable réponse : Hormis l’Évangile lui-même, qui n’est pas de l’homme, il n’est aucune œuvre qui nous apporte tant.* * * Lorsque Ylmation fut écrite, c’est-à-dire dans l’extrême fin du XIV' siècle et au début du XV', la Chrétienté était plongée dans la nuit.Sur l’Europe entière pesaient des forces de déchirement et de violence.La guerre de Cent ans battait son plein, épuisant la France et l’Angleterre.L’ordre humain défaillait, ruiné par les désordres, les pillages, les famines et les épidémies, puis encore on ne savait plus où était le vrai chemin, ni où situer les fidélités nécessaires.Mais l’ordre religieux ne valait pas davantage, car le Grand Schisme ravageait l’Église, et entre Benoit XIII, Grégoire XII, Jean XXIII, les croyants pouvaient hésiter, au risque d’excommunications contradictoires.Un sourd travail remuait les consciences; Wicleff en Angleterre, Jean Huss en Bohème, le EN MARGE DE L’IMITATION 883 Bégards en Rhénanie où les Frères du Libre Esprit ébranlaient les dogmes et les hiérarchies.Temps d’angoisse profonde et de misère intérieure, que l’art de ce temps, dans son réalisme pathétique, évoque si bien, par exemple, au visage admirable du Christ agonisant de Beauvais.L'Imitation, qui recueillait tout l’immense héritage de foi et d’espérance dont avait vécu depuis quatre siècles, l’humanité médiévale, se trouva donc correspondre parfaitement à une aspiration profonde des âmes.Michelet, Henri Martin et d’autres historiens ont marqué ce qu’avait pu être son rôle, dans ce temps de crise, pour maintenir intacte la réalité chrétienne et apporter aux hommes ce dont ils avaient le plus besoin.Et comme elle se trouvait, par ses qualités mêmes, merveilleusement adaptée à jouer ce rôle, elle l’assuma aussitôt, conquérant d’emblée une universelle audience.A une civilisation entière que bouleversait l’angoisse et à qui l’avenir pouvait légitimement apparaître comme abandonné aux puissances de la violence, le petit livre enseignait que chacun peut trouver en soi l’apaisement et l’espérance, que seul l’amour libère les âmes et que nulle emprise de la terre ne prévaut aux promesses miséricordieuses du Seigneur.Et, ici encore, dans cette rencontre, quelle intention providentielle ne s’est-elle pas marquée ?Le message que des hommes ont reçu il y a cinq siècles, nous le recevons encore.De la même voix persuasive, l’anonyme auteur nous parle, avec 884 LA NOUVELLE RELÈVE des mots que nous comprenons.Les circonstances des troubles de la terre peuvent changer : semblables restent l’angoisse et la crainte et la misère humaines.Mais toujours présente, Y Imitation est là, désignant la sauvegarde.« Quelle est ma confiance en cette vie, nous dit-elle, et ma plus grande consolation au milieu de tout ce qui s’offre à mes regards sous le ciel ?» (fin du Livre III.chap.LIX) Et cette question est déjà une réponse, la seule qu’il nous soit permis de formuler.Daniel-Rops Tous les Canadiens doivent lire LA FRANCE ET NOUS Journal de la querelle avec les Français $0.50 NUAGES SUR LA MER Nuages sur la mer.Enormes cumulus A l’intense blancheur, en qui parfois il semble Que l’on entende errer de vagues angélus.Mais bientôt l’édifice imaginaire tremble, Chancelle, et peu à peu glisse en d’autres contours, De cathédrale en promontoire.en pyramide.Puis c’est le Sphinx, profil de plus en plus timide.Un château fort s’esquisse, avec ses sveltes tours, Son donjon, ses créneaux et l’éclair des framées; Cela devient l’usine et ses longues fumées.Puis autre chose encore, autre chose toujours: Volcan au cap neigeux.banquise qui tournoie.Ours polaire.le col s’enfie: cheval de Troie.Puis une blanche voile ouverte avec ampleur Cingle dans l'or du ciel sur des vagues de rêve.Et si, de plus, c’est l’heure où le soleil s’achève, Aux évolutions des lignes la couleur Ajoute sa magie et ses métamorphoses.De nuance en nuance on voit naître des roses Tels qu’au rosier la fleur mourrait d’envie, et l’or Fuir avec le lilas en des mauves encor Plus fragiles, des ors plus rouilleux que la rouille, Et plus brefs que l’instant.A peine l’œil débrouille Ces nuances, déjà la nuance a viré Et le dessin n’est plus qu’on avait espéré.[ 885 ] 886 LA NOUVELLE RELÈVE Nuages sur la mer ! Images éblouies De forme en forme l’une en l’autre évanouies ! Ces nuages nacrés sur nos têtes flottant, La mer les répétait, la mer à tout instant Elle-même changée en une autre elle-même.Et nous, tout comme ont fait les marins de jadis, A bord de la caïque, à bord de la trirème, Et comme ont fait leurs fils, et les fils de leurs fils, Nous modelions notre âme à même les nuées.Ces énormes flocons de laine au bord des soirs, Ces touffes de vapeurs lumineuses, nuées Par Dieu même, c’étaient tour à tour nos espoirs, Nos regrets, nos désirs, et toute notre enfance Avec son allégresse, avec ses visions ; C’étaient nos souvenirs et nos illusions, Et la grave pensée, horrible, sans défense, Que l’infini déroule au cœur de chaque amant: En une autre elle-même à tout moment changée, La mer, nous disparus, sera là, plus âgée Que l’Atlas et non moins nouvelle incessamment, — Et des barques joueront sur la vague fleurie ! L’amour, la mer, la mort.Sur la tapisserie Des nuages changeants, que répète la mer, Nous regardions glisser l’heure humaine, si brève Qu’à peine issu du rêve on rentre dans le rêve, On redevient la cendre, ayant été la chair.Cette évolution des formes, de nuage En nuage, de vague en vague, obéissant Au suprême et toujours mystérieux rouage, NUAGES SUR LA MER 887 Une forme effacée en l’autre s’effaçant Dans une autre, et d’une autre et d’une autre [suivie, C’était toute la fresque immense de la vie, La vie aux cent couleurs où frémit le désir.Vie à même la vie, impossible à saisir, Tant tout aspect se hâte à changer d’apparence ! Éternel devenir ! Éternelle attirance Vers soi-même au delà de soi-même ! Besoin D’être vivant plus haut qu’en soi-même, plus loin Que sa forme présente, un moment arrêtée ! Impulsion toujours vers l’avenir ! montée, Ascension de tout vers plus de vie encor ! Appel des horizons intérieurs ! essor, Impérieux essor de chaque créature Vers l’accomplissement de sa forme future, Vers soi-même innombrable à travers la nature !.Robert Choquette (Extrait inédit de Suite Marine) Maman va passer la journée chez tante Bessie Maman se leva de bonne heure, prépara le déjeuner et le laissa au chaud sur le derrière du poêle à notre intention.J’étais éveillé, mais mon père avait encore la tête enfouie sous les couvertures lorsqu’elle partit en voiture avec mon oncle Ben pour passer la journée à la campagne chez ma tante Bessie.A peine était-elle partie, que mon père me jeta un regard de sous l’édredon et me demanda si maman avait dit quelque chose, avant de partir.Elle n’avait rien dit, nous croyant encore endormis tons les deux.Pendant que nous nous vêtions, papa suggéra que nous devrions essayer de nous débrouiller tout seuls du mieux que nous pourrions jusqu’à ce que maman revienne, ce soir.Elle avait l’habitude d’aller passer la journée avec sa sœur une ou même deux fois par saison.Elle disait que c’était sa seule vraie vacance, et qu’elle aimerait bien y aller plus souvent, si elle n’avait pas peur de ce qui pouvait arriver durant son absence.Extrait de Un P’tit Gars de Géorgie, par Erskine Caldwell, traduction de Louis-Marcel Raymond, qui paraîtra sous peu aux Editions de l’Arbre.[ 888 ] MAMAN VA PASSER LA JOURNÉE 889 — Il n’y a rien comme la vie de célibataire, dit Pa, même si c’est seulement pour une journée.C’est un vrai régal parfois de ne pas avoir les femmes autour.Son déjeuner pris, il alla s’étendre au soleil.Bien que ce fut le matin, il faisait déjà très chaud et on ne voyait aucun nuage à l’horizon.— C’est certainement une belle journée, dit-il, se tournant pour me regarder.Le soleil brille et nous avons le monde entier devant nous.C’est un malheur que ta mère ne puisse pas aller plus souvent passer la journée chez ta tante Bessie.Il marcha vers la clôture et s’y appuya.Je le voyais regarder le jardin, surveillant les moineaux qui grattaient la terre sous les choux.Après un moment, il ramassa un caillou qu’il leur lança.— Allons à la pêche, fiston, dit-il en se retournant.C’est une journée idéale pour ça.Attelle Ida ! Je me rendis immédiatement à l’écurie, sortis Ida dans la cour et commençai à l’étriller.Papa me dit de faire sa toilette, puis de l’atteler à 'la charrette.— On p’ra prêt à partir quand je s’rai de 890 LA NOUVELLE RELÈVE retour du magasin.Faut que j’aille me chercher un sac de tabac.Il entra au poulailler, prit une couple d’œufs dans les nids et les mit dans sa poche, afin de les troquer.— Étrille Ida jusqu’à ce qu’elle reluise comme un sou neuf, dit-il, en se dirigeant vers la rue.J’veux qu’elle pax*aisse bien par une splendide journée comme aujourd’hui.— Qui va bêcher les vers, Pa ?Il s’arrêta pour réfléchir une minute et décida que je demanderais à Handsome Brown de le faire.Mon père disparut dans la rue en direction du magasin et j’appellai Handsome.Le nègre s’épanouit en un large sourire lorsqu’il me vit en train de faire la toilette d’Ida.— Je suis certainement content que M’ssieu Morris ait décidé qu’on aille à la pêche.Ça me démange d’y aller depuis bien longtemps.Il prit une bêche et disparut derrière l’étable.La terre est toujours humide dans l’ombre de l’arbre-à-chapelets.Il commença tout de suite à bêcher pour trouver des vers.Il en ramassa une pleine boîte à conserves pendant que j’attelais Ida à la charrette.Assis dans la voiture* on attendit le retour dé papa. MAMAN VA PASSER LA JOURNÉE 891 Il ne mit pas long à revenir.Il marchait vite comme je ne l’avais pas vu faire depuis bien longtemps.Il courait presque.Il arriva près de la voiture et j’allais lui passer les guides lorsqu’il prit Ida par la bride et l’entraîna à un des poteaux de la clôture pour l’attacher.— Qu’est-ce qu’il y a, Pa ?demandai-je.— Ne t’occupe pas de la bêche tout de suite, dit-il.Les poissons peuvent attendre.Nous avons quelque chose de plus pressant à faire.— Pourquoi Pa, demandai-je, pourquoi qu’on va pas à la pêche ?— M’ssieu Morris, dit à son tour Handsome, se levant dans la charrette.J’ai été bêché une pleine boîte des plus gros vers que vous avez jamais vus.Ce sera une grosse perte si on ne va pas tout de suite au ruisseau les utiliser.C’est des vrais beaux vers, M’ssieu Morris ! Mon père se dirigea vers le fond de la cour, nous faisant signe de la main de le suivre.Nous sortîmes de la charrette pour voir ce qu’il allait faire.Arrivé dans la cour, je le vis qui rampait sous la galerie.Je ne savais pas ce qu’il faisait là et je le suivis à quatre pattes. 892 LA NOUVELLE RELÈVE — Qu’est-ce que tu cherches, Pa ?demandai-je, qu’est-ce qu’il y a sous la maison ?— Des morceaux de vieux fer, fiston.Il commença à gratter de ses doigts la terre sèche et poussiéreuse.Au bout d’une minute ou deux, il sortit un morceau de fer rouillé qui avait l’air d’une vieille roue de machine à coudre.Beaucoup de ferraille traîne ici et là.C’est le temps de la rassembler.Il y a un homme en ville qui achète le vieux fer que les gens lui apportent et qui paie gros: cinquante cents le cent livres.Je peux pas laisser passer pareille occasion ! Peut-être que l’homme ne reviendra jamais à Sycamore ! Ce serait triste de renoncer à faire de l’argent aussi facilement.A l’œuvre et ramassons tout ce que nous pouvons trouver.Je me tournai pour voir Handsome marcher à quatre pattes derrière nous: — Qu’est-ce que nous faisons en-dessous de la maison, comme ça, M’ssieu Morris, deman-da-t-il.— Nous ramassons de la ferraille, dit mon père.Grouille-toi et fais ta part.— Perdre du temps à ramasser du vieux fer quand on se prépare à aller à la pêche ! MAMAN VA PASSER LA JOURNÉE 893 — Ferme-toi, Handsome ! Arrête de répliquer comme ça.Rends-toi utile en faisant ce que je te demande.Handsome rampa sous la principale partie de la maison, continuant à marmotter.Je le voyais s’arrêter de temps à autre et tâter dans la poussière, mais il n’avait pas l’air d’être très intéressé à trouver du vieux fer.— Est-ce qu’on va aller à la pêche quand on aura fini, Pa ?— Nous irons aussitôt qu’il sera tout ramassé et vendu, dit-il.Si tout le monde s’en mêle et travaille dui‘, nous aurons fini en un rien de temps.Il nous restera encore la meilleure partie de la journée pour pêcher, avant que la vieille revienne ce soir.On trouva trois ou quatre morceaux de poêle et le cercle d’une roue de charrette.Le tout fut apporté dans la cour et mis ensemble, près de la clôture.Après cela, la visite du hangar à bois donna un tas de vieux morceaux de fer et, sous les marches de la galerie, Handsome repéra un pot à laver.De son côté, papa revint avec une lourde roue de fer et la jeta sur le tas.On travailla encore très dur durant presqu’une heure, retournant le tas de déchets de fond en comble, ramassant tous les vieux fers usés 894 LA NOUVELLE RELÈVE d’Ida, et regardant partout pour des choses de métal.Au milieu de la matinée, papa s’arrêta pour regarder le résultat de nos recherches.— Il n’y a pas autant de fer de rebut autour de la maison que j’avais cru d’abord.Nous allons être chanceux si tout ça pèse deux à trois cents livres.Et il nous faut au moins mille livres pour faire réellement de l’argent.Mille livres, ça nous donnerait cinq dollars si nous le vendions à l’homme.— P’t’être qu’ça n’vaut pas la peine de se démener pour ça, M’ssieu Morris, dit Handsome.Il nous reste juste assez de temps pour aller à la pêche.— Tais-toi, Handsome! J’ai dans la tête de me faire un peu d’argent en vendant du vieux fer à c’t’homme-là et personne va m’en empêcher.A présent, tais-toi ! Et essaie d’en trouver encore.Il nous envoya en avant de la maison une fois de plus et pendant que nous étions partis il sortit dans la ruelle par la barrière du fond.On trouva des vieilles pentures rouillées sous la galerie qu’on vint jeter sur le tas.Pendant que nous nous reposions, assis, mon père revint chancelant sous une grosse MAMAN VA PASSER LA JOURNÉE 895 charge.Il avait le manche d’une pompe, une couple de fers à repasser, la tête d’une hache, un chaudron à lessive et une foule d’autres choses.Toutes ces affaires avaient l’air bien plus neuves que ce que nous avions trouvé autour de la maison, et la marmite était encore toute chaude d’avoir été sur le feu ! Il jeta le produit de sa visite sur le tas et retourna par le même chemin.La fois suivante, sa charge était encore plus lourde.C’était si pesant que les genoux lui pliaient en marchant.Le plus qu’il put faire fut d’atteindre la clôture et de jeter sa charge sur le tas.Il rapportait cette fois une série de clés anglaises brillantes, des pinces à foyer, un tisonnier, un chaudron de fer pesant et un tas de choses plus petites.— Je ne peux pas voir comment vous trouvez toutes ces choses-là, M’ssieu Morris, lui dit Handsome.J’ai fait de mon mieux, mais j’ai rien pu trouver de pareil.Sans répondre, papa s’essuya le visage avec sa manche de chemise.— Et qu’est-ce qu’on va faire à présent, Pa I — Amène Ida et la charrette jusqu’ici, dit-il.Nous allons charger et j’irai en ville collecter l’argent de l’homme.J’estime que nous avons 896 LA NOUVELLE RELÈVE plus de mille livres.Ça va nous faire de l’argent sur lequel je ne comptais pas.Ida fut amenée près du tas de ferraille et tout le monde se mit à l’œuvre pour charger la charrette, lançant les objets un à un.Le travail fini, papa pris un coup d’eau au seau à boire.Puis il monta dans la charrette et ramassa les guides.— Est-ce qu’on va toujours à la pêche aujourd’hui M’ssieu Morris ?demanda Handsome.— Je serai de retour en un rien de temps, dit papa, faisant claquer les guides sur le dos de Ida.Aussitôt que l’homme m’aura donné mon argent.Assis avec Handsome sur les marches, je regardai papa partir.Nous restâmes là longtemps.Le soleil montait toujours plus haut.Après un moment, Handsome entra pour voir l’heure.Le soleil était exactement au-dessus de nous.Nous attendîmes une autre heure et bientôt j’aperçus les longues oreilles d’Ida se dandinant au-dessus la clôture.Aussitôt, nous sommes sur nos pieds pour aller à la rencontre de papa.Un dernier coup de guides à Ida et la charrette entre dans la cour. MAMAN VA PASSER LA JOURNÉE 897 — Est-ce qu ’on est prêt pour aller à la pêche maintenant, M’ssieu Morris ?Si on se dépêche pas à aller au ruisseau, les poissons vont arrêter de mordre pour le restant de la journée.Papa sauta en bas de la charrette, brandissant une paire de bottes de caoutchouc à hauteur de genoux flambant neuves.Il les déposa sur le sol pendant que nous les regardions.— Quand j’ai eu mon quatre dollars de l’homme pour la ferraille, dit papa, se reculant pour admirer son acquisition, la première chose à laquelle j’ai pensé fut cette paire de bottes que j’avais vue au magasin de Frank Dunn.J’en avais besoin depuis bien longtemps.Je comprends même pas comment je suis parvenu à m’en passer jusqu’à maintenant ! — Et qu’est-ce que vous allez en faire, M’ssieu Morris?— Mais les porter ! C’est pour ça qu’elles ont été faites.— J’pensais jamais qu’il y avait assez de boue par ici, en ce pays de sable, pour avoir besoin de bottes, dit Handsome.— C’est que tu n’as jamais pris la peine de remarquer comme ça peut devenir humide, ici, qué’qu’fois, quand il pleut. 898 LA NOUVELLE RELÈVE — Peut-être, continua Handsome, mais c’est toujours sec une demi-heure après et ça prend au moins ce temps-là pour trouver les bottes et les mettre.J’ai l’impression qu’on aurait pu employer à la pêche tout ce temps-là que nous avons gaspillé.M’ame Martha va être de retour ce soir et je n’aurai pas d’autres occasions d’aller à la pêche d’ici l’année prochaine.On aurait certainement pu prendre beaucoup de poissons pendant tout le temps que vous avez perdu avec ces maudites bottes ! — Tu fais mieux de surveiller ton langage, Handsome ! Maintenant, j’ai presque envie d’aller seul à la pêche et de vous laisser à la # / maison.— De grâce, M’ssien Morris, ne faites rien de la sorte, dit Handsome.Je ne voulais pas dire ça au sujet des bottes.Ce sont les plus belles bottes que j’ai jamais vues de ma vie.C’est la meilleure chose qu’on puisse avoir quand il pleut.J’aimerais bien en être le propriétaire.J’en serais très fier.Papa alla boire au seau une autre fois puis il revint et posa sa main sur la charrette.— Où est la boîte de vers, fiston ! Je courus chercher les vers et on monta dans la charrette.Papa ramassa les rênes et MAMAN VA PASSER LA JOURNÉE 899 s’apprêtait à les faire claquer sur Ida, lorsque M“* Fuller arriva en courant par la barrière qui donnait sur la ruelle.C’était une veuve qui vivait sur l’autre rue au bout de la ruelle et gardait des pensionnaires pour gagner sa vie.Agée d’environ cinquante à soixante ans, elle passait son temps à se plaindre.— Une minute, s’il te plaît, Morris Stroup ! dit Mmo Fuller, courant vers nous et arrachant les guides des mains de mon père.Pa essaya de sortir de la charrette mais elle lui barra le chemin.— Où sont les choses que vous avez prises sur ma galerie, Morris Stroup ?Je n’ai plus une goutte d’eau dans la maison et je ne peux pas aller en chercher parce que vous vous êtes sauvé avec le manche de ma pompe.— Il y a certainement un malentendu, dit papa.Vous savez que je n’appartiens pas à cette sorte de voisins qui partirait avec le manche de la pompe.— Un de mes pensionnaires vous a vu vous faufiler dans ma cour et en partir avec un certain nombre de choses qui m’appartiennent, y compris le manche de la pompe, dit-elle, branlant le doigt sous le nez de mon père.Vous avez pris mes fers à repasser, mes pincettes, 900 LA NOUVELLE RELÈVE mon tisonnier, et Dieu sait quoi ! Maintenant, je veux tout ça tout de suite ou je préviens la police.Handsome se glissa en bas de la charrette en direction du hangar à bois.Il allait tourner la porte lorsque mon père l’aperçut.— Reviens ici, Handsome Brown ! Handsome s’arrêta dans sa fuite discrète.— Je vous dois certainement des excuses, M’ame Fuller, dit papa.Tout ceci est pur accident.Il s’est trouvé que, passant dans la ruelle, j’ai vu du vieux fer rouillé qui traînait sur le terrain.J’ai pensé que vous vouliez vous en débarrasser et alors, d’un coup de pied, je l’ai ôté du chemin.Je croyais vous rendre service.Je me suis souvenu que les enfants faisaient le ménage autour de la maison et dans la ruelle et c’est comme ça que vos affaires se sont trouvées un peu mêlées avec les nôtres.— Vous faites beaucoup mieux de penser à quelque chose de mieux, dit Mme Fuller, si vous ne voulez pas aller en prison ! Pendant que mon père appelait Handsome, Mm* Fuller fit volte-face et disparut par la barrière donnant sur la ruelle.— Handsome ! Apporte-moi ces bottes de caoutchouc. MAMAN VA PASSER LA JOURNÉE 901 Handsome partit en direction de la galerie et en revint avec les bottes.— Maintenant, que ceci te serve de leçon, Handsome ! Tu devrais en savoir assez long pour ne pas ramasse]’ tout ce que tu trouves qui traîne.Ça peut appartenir à quelqu’un.— Moi! Moi!H dit Handsome, tremblant des pieds à la tête.Est-ce à moi que vous parlez, M’ssieu Morris ! Papa lui tendit les bottes.Handsome les prit, mais les laissa tomber.— Reporte-moi ces bottes au magasin de Frank Dunn et dis-lui qu’elles ne te font pas.Tu lui demanderas ensuite de te remettre ton argent.— Moi ! dit Handsome, essayant de se sauver.Vous voulez bien dire moi, M’ssieu Morris ! Papa acquiesça de la tête.— Ensuite, quand tu auras ton argent, rends-toi à l’endroit où l’homme achète 'la ferraille et dis-lui que tu as changé d’idée et que tu veux ravoir les morceaux que tu lui as vendus.Tu lui passes les quatre dollars et tu commences à fouiller dans le tas pour récupérer ce qui t’appartient.Quand tu auras tout retracé, et particulièrement le manche de la pompe, tu charge- 902 LA NOUVELLE RELÈVE ras de tout dans la eharette et reviendras directement ici.Aussitôt que tu seras de retour, tu peux aller remettre à Mm' Fuller les objets qu’elle est venue réclamer.— Ce n’est pas à moi que vous parlez, M’ssieu Morris ?Est-ce que vous n’êtes pas un peu mêlé 1 Les bottes en question ne m’appartiennent pas et je.De nouveau, papa ramassa les bottes et les mit dans les mains de Handsome.— Tu m’as fait tellement avoir honte d’avoir acheté des bottes, alors qu’il n’y a jamais assez de boue pour les porter, que je te les ai données.— Vous avez fait ça ! Quand est-ce que vous avez fait tout ça ?— Il y a juste quelques instants, répondit papa.— En vérité, M’ssieu Morris, je déclare que je n’ai jamais voulu de bottes de caoutchouc de ma vie.C’est une des choses auxquelles je n’ai jamais pensé.Handsome essaya de les remettre à papa, mais ce dernier les poussa vers lui.Tout tremblant, Handsome essayait de dire quelque chose.— Achève d’argumenter et fais c’que j’te dis.J’aimerais pas te voir aller en prison une belle journée comme aujourd’hui. MAMAN VA PASSER LA JOURNÉE 903 Il passa les rênes à Handsome et le poussa dans la charrette.Puis, il ramassa les bottes et les y jeta.Ceci fait, il donna une tape à Ida qui partit au trot, sortit de la cour et s’engagea dans la vue.Handsome disparut, cramponné au siège des deux mains, marmottait si fort qu’on l’entendit jusqu’à ce qu’il soit en ville.Mon père marcha jusqu’à la boîte de conserves remplie de vers et la regarda un moment.Puis il la ramassa et me demanda d’aller chercher la bêche.Derrière le hangar où Handsome avait creusé le matin, on vida le contenu de la boîte sur le sol.Les vers commencèrent à ramper dans toutes les directions.Mon père s’arma d’un bâton pour les pousser dans le trou déjà fait.— Couvre-les bien, fiston.Aide-les à se sentir bien chez eux.Il est trop tard pour aller à la pêche mais la prochaine fois que ta mère ira se promener chez ta tante Bessie, on fera de not’mieux pour tirer parti du congé.Je comblai le trou.De la main, mon père tassait la terre afin qu’elle reste humide, pour le moment où on aurait la chance de se servir des vers.Erskine Caldwell (Traduit par Louis-Marcel Raymond) ANDRE-MARIE AMPERE André Ampère est à mettre dans la gallerie de ces autodidactes dont les originalités se manifestèrent dès l’enfance et qui devinrent de grands savants par des découvertes scientifiques fondamentales, riches en répercussions utiles à la fois pour la connaissance et pour le bien-être des hommes.LA VIE André-Marie Ampère est né à Lyon le 22 janvier 1775.Son père, Jean-Jacques Ampère, était un négociant en soie qui avait acquis une certaine aisance et s’était cultivé en beaucoup de choses.Esprit large, influencé par les idées de Jean-Jacques Rousseau en matière d’éducation, il décida de faire seul l’instruction et l’éducation de son fils.L’enfant poussa en liberté, recevant beaucoup de leçons de choses dans la nature de la campagne d’une propriété acquise à Poleymieux-le-Mont-d'Or, près de Lyon.Il se faisait lire des morceaux de l’histoire naturelle de Buffon et apprenait les noms des animaux en regardant les images.Il savait épeler, mais il ne sut pas lire de bonne heure.Quand il put lire seul, il dévora tout ce qui se trouva dans la bibliothèque paternelle: livres d’histoire, théâtre de Racine et de Voltaire dont il récitait des tirades au cours de ses promenades solitaires.Extrait d’un volume intitulé Savants Modernes, qui paraîtra en novembre aux Editions de l’Arbre.[ 904 ] ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 905 Ampère avait huit ans lorsque son père lui apprit le latin; mais il s’aperçut bientôt des dispositions extraordinaires que présentait l’enfant pour les mathématiques.En assemblant des cailloux ou des haricots, il faisait des calculs difficiles d’arithmétique et un jour, malade au lit, il remplaça ses objets habituels par des morceaux de biscuits.Sa mémoire fut et demeura prodigieuse.Il apprenait tout ce qu’il voulait, en particulier les mathématiques élémentaires, les applications de l’algèbre à la géométrie.Ayant épuisé ses moyens d’enseignement, son père l’emmena, à 12 ans, auprès de l’abbé Dabu-ron, inspecteur général des études au Collège de Lyon, pour se procurer des livres, entre autres, ceux de Bernouilli et d’Euler.L’abbé fut étonné de constater la précocité du jeune Ampère et lui donna quelques leçons d’initiation au calcul différentiel et à l’analyse mathémathique, lui expliquant la signification de la lettre d, symbole des différentielles, devant lequel butait le jeune curieux.L’abbé le présenta aussi à un de ses amis, savant en botanique, qui influença André Ampère à développer l’étude des sciences naturelles.Ayant eu entre les mains la Grande Encyclopédie en 20 volumes de d’Alembert et Diderot, il en entreprit la lecture par ordre alphabétique, passant des mots AB, calendrier des Hébreux; Abadir, histoire mythologique de Cybèle et de Saturne, à Abrration, Abcès, Abracadabra, Blason, Fauconnerie, qu’il se plaisait à réciter devant des amis jusque dans l’âme mûre. 906 LA NOUVELLE RELÈVE II avait 13 ans quand les éléments du calcul algébrique lui tombèrent sous les yeux.Il composa seul un traité des sections coniques, et on trouve que le 8 juillet 1788, le procès-verbal de la séance de l’Académie de Lyon porte que monsieur Ampère fils, âgé de 13 ans, prie l’Académie de lui donner son avis sur un mémoire dans lequel il pense avoir résolu le problème de la quadrature du cercle.Le procès-verbal ajoute : « Bien que l’Académie ait décidé de ne plus recevoir de mémoire sur cet objet, il est arrêté que monsieur Rioux examinera le travail privément et « eu égard » à la jeunesse de l’auteur.» Ce jeune auteur fut plus heureux la même année avec un travail « sur la rectification d’un arc quelconque de cercle plus petit que la demi-circonférence ».André Ampère avait acquis, sous la direction de son père, une forte connaissance du latin dont il goûtait la poésie.Il était encore enfant, qu’il avait conçu le projet de créer une langue universelle, et l’on dit même qu’il composa une grammaire et un dictionnaire, allant jusqu’à réciter un poème écrit dans la langue de son invention.Ampère vivait paisiblement à Poleymieux, toujours occupé à s’instruire, quand la Révolution éclata.Il disait plus tard que trois événements avaient eu une influence décisive sur le cours de sa vie: sa première communion qui avait déterminé en lui un ineffaçable sentiment religieux ; la lecture de l’éloge de Descartes par Thomas, ce qui avait provoqué son enthousiasme pour les sciences ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 907 physiques et philosophiques; puis la prise de la Bastille qui avait exalté ses idées de libéralisme.Le père et le fils espéraient beaucoup de bien de la Révolution.Le père écrivit même une tragédie, « Artaxerce ou le roi constitutionnel ».On y parlait de la Bastille et cela se passait sous le règne du fils de Xerxès, roi des Perses ! Par malheur, une vraie tragédie allait bientôt se dérouler dans la famille Ampère.Jean-Jacques avait accepté, en 1791, la charge de juge de paix à Lyon et, ayant qualité d’officier de sûreté, de président du Tribunal de police correctionnelle, il eut la tâche difficile de maintenir l’ordre dans la ville tenue en agitation violente par les jacobins qui avaient à leur tête Charlier, mystique convaincu, qui ne reculait pas devant le crime pour « travailler au bonheur de l’humanité.» Le juge de paix dut fairearrêter Charlier qui fut condamné à mort et exécuté le 16 juillet.En août, les armées de la Convention faisaient le siège de Lyon révolté et, après la reddition de la ville, le parti jacobin triomphait.Jean-Jacques Ampère était accusé, emprisonné, condamné à la peine capitale et exécuté le 24 novembre 1793.Avant de monter sur l'échafaud, il écrivait à sa femme une lettre pleine de dignité dans laquelle on trouve cette phrase prophétique : « Quant à mon fils, il n’y a rien que je n’attende de lui », Aussi longtemps qu’on le put, on cacha la mort tragique du père, laissant à André le calme pour ses études de géométrie.Mais il fallut bien dire la 908 LA NOUVELLE RELÈVE vérité au jeune homme.Il reçut la chose comme un coup de massue et en demeura hébété pendant près d’un an, ne reconnaissant personne, inactif, inquiet, presque sur le point de perdre la raison.Heureusement, la force de son esprit reprit le dessus.La lecture de la lettre de Jean-Jacques Rousseau sur la botanique lui donna une nouvelle impulsion.Il se mit à herboriser dans les environs de Poleymieux, se remit à l’étude du latin et, ayant eu la révélation de la nature au travers de lunettes, car il était très myope, il se mit à en admirer les splendeurs.Il résulta bientôt un regain d’activités intellectuelles avec une dévotion pour la poésie.Poèmes, idylles, rondeaux, chansons, charades, et voilà son esprit occupé.Son cœur allait bientôt l’être aussi et lui fournir l’occasion d’affronter les difficultés de la vie.En avril 1796, André Ampère rencontra Julie Carron, jeune fille de bonne famille, et il en tomba amoureux, commençant une idylle qui allait durer trois ans avant que sa situation matérielle put paraître assez solide pour que les parents donnent leur consentement au mariage.Les biens des Ampère, séquestrés après la mort du père, ne furent pas récupérés en entier, et la famille était plutôt pauvre.Il fallait songer à trouver un emploi pour que le ménage pût vivre, car la famille de Julie ne pouvait accorder une dot suffisante, non plus que des revenus sur leur propriété de Saint-Germain-au-Mont-d’Or sise à quelques kilomètres de Poleymieux.Le futur beau-frère d’Ampère, Périsse, r ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 909 imprimeur-libraire à Lyon, voulut l’entraîner dans son entreprise.André résista et montra qu’il voulait se consacrer à la science et qu’il pouvait gagner son existence en devenant professeur.Il s’établit à Lyon pour donner des leçons de mathématiques, de physique et de chmie.A Lyon, Ampère se lia avec d’autres jeunes gens qui formèrent un cercle d’étude dont les membres se réunissaient chaque jour, de 4 à 6, chez l’un d’eux I pour discuter sciences, philosophie, littérature.Par exemple, on lut en commun l’ouvrage de Lavoisier récemment paru: Traité élémentaire de chimie d’après les découvertes modernes.Amphè-re, plutôt mathématicien jusqu’alors, se tourna avec enthousiasme vers la chimie.Le 3 mars 1799, Ampère qui avait obtenu la permission d’écrire à Julie, put mener de front ses affaires sentimentales, écrivant des vers et des chansons, avec sa culture dans les sciences en donnant des leçons.En août 1799, il épousait Julie Carron à Lyon où le jeune ménage se fixa.Les débuts ne furent pas brillants, car Ampère confiait dans une lettre un jour à son beau-frère: « Les élèves vont et viennent sans qu’on sache jamais sur quoi compter ».Ampère s’efforçait d’attirer la clientèle ; par exemple, il monta un laboratoire de physique et la chimie en faisant l’acquisition d'une machine pneumatique, d’une cornue en fer, d’une cuve à mercure, d’un baromètre, d’un globe céleste de 8 pouces de diamètre et d’autres accessoires.On vint en plus grand nom- 910 LA NOUVELLE RELÈVE bre assister à ses conférences, car le professeur faisait des expériences.Ampère avoue lui-même avec candeur, dans une lettre à sa femme, qu’il avait « eu recours à un peu de supercherie qui, du reste, n’avait rien gâté ».Mais les deux jeunes époux durent vivre séparés : André était à Lyon et Julie à Saint-Germain.Après la naissance d’un fils, Jean-Jacques, en août 1800, Julie tomba malade d’un mal qui pardonne rarement.Afin d’augmenter ses revenus pour subvenir aux charges nouvelles, Ampère sollicita une place de professeur à l’École centrale de Bourg, établissement d’enseignement secondaire de l’État.Grâce à sa réputation de mathématicien et l’aide de ses amis il obtint la position sollicitée en décembre 1801, mais dès 1802, il dut se résoudre à partir seul pour Bourg,la santé de Julie ne permettant pas le voyage qui durait parfois un jour et demi par des chemins où souvent la diligence s’embourbait.Ses fonctions rapportaient 2.018 livres françaises et 8 sols (environ 2.600 francs).Dès son arrivée à Bourg, le nouveau professeur eut à faire un discours d’entrée.C’est là que l’on trouve en péroraison cette phrase qui aurait pu être préméditée : « Quelle gloire attend celui qui mettra la dernière pierre à l’édifice de la physique moderne; quelle utilité ne doivent pas en espérer les arts les plus nécessaires à l’humanité ! » L’enseignement ne comprenait pas seulement les mathématiques, mais aussi la physique et la chimie, ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 911 par l’exercice de laquelle il brûlait ses vêtements, ainsi que nous l’apprend Julie qui lui écrit: « Prends garde à ta chimie, tes bas bleus sont perdus avec ce maudit acide qui brûle tout ».André rétorque: « Je ne brûle pas du tout mes affaires et ne fais de la chimie qu’avec ma culotte, mon habit gris et mon gilet de velours verdâtre.» Pour mettre « du beurre dans ses épinards » Ampère prend deux élèves à 18 francs par mois et se met en pension chez une dame Beauregard pour 40 francs par mois, d’où il est un jour chassé pour s’être mis à table « avec des mains noircies par une drogue et dégageant une odeur de jus de fumiers ».Les affaires n’étaient pas brillantes et les frais de la maladie s’accroissaient, Julie allant jusqu’à réclamer un peu d’argent pour payer le médecin, le loyer, car les impôts prenaient tout le disponible.Ces soucis n’empêchent pas le jeune professeur d’avancer 100 francs à l’administration pour parfaire des expériences de chimie.S’étant lié d’amitié avec le professeur de mathématiques, monsieur Clerc, il composa avec lui un petit ouvrage, Leçons élémentaires sur les sénés et antres formules indéfinies, mais qu’ils ne firent jamais paraître.Il ne négligea pas les mathématiques, car en août 1802, il révèle à sa femme ce qu’il vient de trouver (x) (page 184) et qui constitue le premier mémoire important publié par Ampère : « Considérations sur la théorie mathématique du jeu », (Lyon 1802).Avec ce travail, 912 LA NOUVELLE RELÈVE Ampère prenait nom chez les mathématiciens et, en 1803, lorsque l’astronome Delambre et le botaniste Villar faisaient à Bourg l’examen des candidats possibles pour enseigner au Lycée de Lyon que le Gouvernement voulait ouvrir, Ampère fit très bonne figure.Ayant lu devant Delambre, dans une séance de la Société d’émulation de Lyon, un autre mémoire sur l’Application à la mécanique du calcul des variations, celui-ci le fit lire à Laplace en le présentant à l’Institut.Le 4 avril 1803, Bonaparte, premier consul de la République, sur les rapports qui lui étaient présentés, nommait le citoyen Ampère professeur de troisième et quatrième classes de mathématiques et d’astronomie au Lycée de Lyon.Enfin, le rapprochement se faisait avec sa femme; André quittait Bourg, mais la joie devait être de bien courte durée, car Julie, épuisée, s’éteignit le 13 juillet 1803.Une seconde fois dans sa vie, Ampère fut très bouleversé et n’eut plus qu’un désir: quitter Lyon où les souvenirs douloureux ne lui étaient pas épargnés.Il conçut, pour changer de lieu, des projets que sa mère eut le bon sens d’écarter de son esprit.Il pensa à se faire marchand de produits chimiques, fabricant de vitriol, ouvrir une pension à Paris et donner des cours.Heureusement, tous ces projets furent battus en brèche par sa mère qui le ramena inconsciemment vers sa destinée de savant.Sa réputation de mathématicien était allée jusqu’à Paris et Delambre le recommandait à Lacuée de Cessac, ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 913 alors président de la section de la guerre, qui, en 1804, nomma Ampère répétiteur d’analyse à l’École polytechnique.C’était un heureux choix qui allait s’affirmer par la fécondité des travaux originaux dans les domaines les plus variés de la science et de la philosophie : analyse mathématique transcendante avec application à la mécanique rationnelle, optique, acoustique, physique des gaz, chimie moléculaire, unité de composition des êtres organisés.Sa réputation s’affermissait, mais un nouveau malheur allait s’abattre sur lui.En 1806, Ampère se remaria, tombant dans une famille indigne de lui et ayant pour femme un monstre de vanité et d’égoïsme, de qui il devait se séparer en 1809 après avoir appris par un portier du ministère la naissance d’une fille, Albine, que la mère ne voulut jamais lui laisser voir.Mais ce grand affectueux qui fut malheureux dans sa vie sentimentale allait bientôt obtenir des compensations.En 1806, on le nommait secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Métiers, poste qui avait été occupé par Lavoisier.Puis, à 33 ans, en 1808, il devenait Inspecteur général de l’Université et, en 1809, professeur d’analyse mathématique et de mécanique à l’École polytechnique.L’Académie des Sciences l’élisait dans la section de géométrie, en 1804 (alors Institut Royal de France, Académie des Beaux-Arts.) Un peu plus tard, après s’être beaucoup occupé de philosophie et de psychologie avec Maine de 914 LA NOUVELLE RELÈVE Biran, il était nommé professeur (1819) de philosophie à la faculté des Lettres de l’Université de Paris.Il s’intéressa à la philosophie des sciences et, sur le tard de sa vie, il écrivit un « Essai sur la philosophie des sciences ».Un seul volume parût de son vivant; son fils Jean-Jacques compléta le deuxième.Puis, en 1820, il devint professeur suppléant d’astronomie à la faculté des sciences de Paris et, ayant résigné de ses fonctions d’inspecteur (qu’il reprit après), il réalisait un espoir, en enseignant au Collège de France comme professeur de physique générale expérimentale, chaire qu’il occupa depuis 1824 jusqu’à sa mort.Ses expériences le passionnaient plus que l’enseignement lui-même, car cet esprit si clair dans ses écrits était un mauvais professeur oral ; à l’École polytechnique, on l’avait même astreint à rédiger ses leçons afin de les rendre compréhensibles !1 Ayant suivi une route sinueuse, touchant à toutes les connaissances, André Ampère, contrairement à d’autres génies, accéda à la gloire par une découverte capitale qu’il fit à 45 ans, entrant dans un domaine presque nouveau, pour lui au moins, en ce qui regarde l’application des mathématiques : l’électricité.Cet esprit universel, autodidacte parfait, était classé comme mathématicien par ses contemporains, malgré des mémoires intéressants en chimie sur la classification des corps 1 Ampère fut aussi membre de la Légion d’Honneur, membre des sociétés savantes de Londres, d’Edimbourg, de Cambridge, de Genève des Académies de Berlin, Stockholm.Bruxelles, Lisbonne, etc. ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 915 simples, et aussi en physique mathématique.Il n’avait pas de laboratoire et aucune ressource expérimentale en 1820, même dans la petite maison qu’il avait acheté, en 1818, en commun avec sa sœur, rue des Fossés-Saint-Victor (rue du Cardinal Lemoine).Le physicien danois Oersted, de Copenhague, avait constaté, au cours d’une expérience faite en 1819, que l’aiguille aimantée subissait une déviation lorsqu’on la plaçait au voisinage d’un courant électrique.La chose fut connue à Paris en juillet 1820.Elle n’attira pas beaucoup l’attention du monde savant et Ampère, pour sa part, était en tournée d’inspection à Amiens, écrivant de là cette boutade : « Il vaut mieux écrire à son fils que dîner avec un préfet ».En août, nous savons qu’il fut juré à la Cour d’Assises de la Seine.Il ne fut donc pas du tout mis de bonne heure au courant de la découverte d’Oersted.Au mois d’août, le physicien Arago étant à Genève, assistait, chez le professeur Gaspan de la Rive, à l’expérience qu’il décrivit dès son retour à Paris.L’Académie, d’après son procès-verbal du 4 septembre 1820, « charga Monsieur Arago de répéter ces expériences devant Elle, lundi prochain ».Ampère assistait à la séance du 4 septembre; il vint aussi à celle du lundi 11 suivant, au cours de laquelle dit le compte rendu, « Monsieur Arago répète devant l’Académie, les expériences de M.Oersted».Cela déclenche chez Ampère une ardeur fébrile pour l’invention.Le lundi suivant, 18 septembre, « M.Ampère lit un mémoire relatif 916 LA NOUVELLE RELÈVE aux nouveaux phénomènes galvanico-magnéti-ques ».Puis, chaque semaine, il apporte des faits nouveaux et des explications convaincantes, et dans la séance de l’Académie, le 25 septembre 1820, Ampère donne le développement de sa théorie par laquelle il ramenait tous ses phénomènes magnétiques à des phénomènes électriques, montrant l’identité des deux sortes de manifestations.Il allait, bientôt après ses communications, faire les expériences décisives qui lui permirent d’imaginer le télégraphe électro-magnétique et la spirale en fil enroulé qui devait engendrer l’électroaimant.Même si du point de vue des réalisations il devait être réservé à d’autres de construire les appareils conçus par Ampère, ses démonstrations mathématiques ont permis l’électromagnétisme dont les lois et les calculs servent à la construction des machines électriques.Ampère, dans son ouvrage sur la Théorie des phénomènes électrodynamiques qu’il dit « uniquement fondée sur l’expérience », fait ses déductions à l’aide d’équations différentielles qui expriment les rapports entre des parties infiniment petites des circuits électriques ou d’aimants.Il se défend d’avoir fait des hypothèses, bien qu’il ait dû en faire plusieurs dont il ne s’aperçut pas de suite pour aller plus loin, ce qui a fait dire au grand physicien anglais Maxwell que « lois de l’action mécanique entre les courants électrique, est un des plus brillants exploits de la science ».Après ses belles découvertes, d’abord discutées, puis vite reconnues fondamentales, Ampère con- ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 917 tinua ses travaux en exerçant ses fonctions afin de subvenir à ses besoins, ayant toujours un revenu trop maigre pour faire face aux obligations de ses charges, payer les frais de ses expériences qui ne lui rapportaient pas d’argent, et rencontrer honorablement ses créances.Il est sans doute regrettable que cet esprit supérieur ait été sur la fin de sa vie en proie à bien des tracas, alors qu’il eût été facile de lui procurer une paix matérielle dans laquelle il aurait pu accomplir ses immortels travaux qui ont enrichi tant de monde, car ses découvertes donnaient la méthode de calcul en même temps que le schéma des appareils à construire pour produire et utiliser le courant électrique.Dès 1828, il avait dû reprendre ses fonctions d’inpecteur général et c’est après un séjour à Saint-Étienne, en 1838, que malade de la poitrine et fatigué, malgré l’avis de son ami intime, Julien Bredin, il se rendit à Marseille continuer sa tournée d’inspection.C’est dans cette ville qu’il fut atteint de pneumonie et où il écrivit à son fils la dernière lettre en disant: « Je succombe à la fatigue d’écrire.Je te quitte avec une tendresse que rien ne peut surpasser ».Après 24 heures de délire, le cerveau de ce grand homme fut terrassé et c’est dans la chambre du recteur du Lycée de Marseille que André-Marie Ampère rendit le dernier soupir, le 10 juin 1836.Il avait 61 ans.1 1 En 1869, ses restes furent transportés à Paris, au cimetière Montmartre, à côté de ceux de son fils Jean-Jacques Ampère, membre de l’Académie française et de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, mort en 1864 à Paris. 918 LA NOUVELLE RELÈVE L’ŒUVRE L’œuvre d’Ampère présente ceci de particulier qu’elle paraît s’être composée facilement.Bien que le savant eût au total une existence assez laborieuse et plutôt malheureuse, tous ses apports à la science mathématique, physique ou électrique, semblent bien être nés sans effort.On dirait qu’Ampère travaillait et trouvait en jouant.Dans le domaine du calcul, Ampère a surtout considéré les mathématiques comme instrument.Il n’a pas travaillé exprès aux développements mathématiques pour eux-mêmes, mais il s’est appliqué à résoudre des problèmes et à énoncer des lois sous la forme concise que seules les mathématiques peuvent donner.Cependant, il faut savoir que le savant n’a pas manqué de donner, quand il le fallait, des modes de transformation mathématiques utiles, comme, par exemple, la formule d’Ampère qui transforme une intégrale double étendue à une surface courbe en une intégrale simple étendue au contour.Il avait eu besoin de cette formule pour l’étude d’un feuillet magnétique qu’il assimilait à un courant électrique circulant autour du feuillet.On voit que ce savant savait faire des hypothèses, simplifiant les difficultés qu’il rencontrait dans ses études en électricité.Nous avons dit qu’Ampère avait travaillé sur l’application des mathématiques au calcul des probabilités.Son premier-mémoire sur les mathématiques est en effet de l’an XI (1802), « Consi- ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 919 dérations sur la théorie mathématique du jeu ».Puis ce fut dans le champ plus abstrait des invariants différentiels qu’il applique ses trouvailles à des problèmes de mécanique, de physique (réfraction), d’électrodynamique.Ses travaux sur les équations avec dérivées partielles ne manquent pas d’originalité; enfin, dans ses ouvrages d’enseignement, Ampère monte dans les hautes sphères des mathématiques pures, toujours en vue d’applications à des problèmes pratiques de physique, de mécanique, « mouvement d’un point matériel, soumis à une force donnée », « action résultant des attractions et répulsions des deux fluides magnétiques répandus et fixés sur deux assemblages de surfaces exprimées par des intégrales simples prises le long des contours terminant ces surfaces ».Dans ce domaine difficile des équations aux dérivées partielles, Ampère a donné les premières clartés en définissant l’intégrale générale d’une équation aux dérivées partielles et si cette définition classique n’a pas fourni le résultat qu’on espérait, elle a inspiré les travaux de Fourrier, de Candry et Riemann, qui ont donné des solutions à bien des problèmes rencontrés en hydraulique, en chaleur et en électricité.Rappelons enfin qu’Ampère a publié dans le Journal de l’École polytechnique, en 1806, un mémoire, « Recherches sur quelques points de la théorie des fractions dérivées » et qu’il a composé un petit précis du calcul différentiel et du calcul 920 LA NOUVELLE RELÈVE intégral.Paul Appell n’hésite pas à dire à propos de l’œuvre mathématique d’Ampère « qu’elle suffirait, en dehors de ses travaux sur l’électrody-namique, à ranger Ampère au premier rang parmi les mathématiciens qui ont créé les mathématiques modernes ».Comme physicien, c’est au Collège de France qu’Ampère a donné toute sa mesure, malgré la maladie qui l’obligea souvent à se faire remplacer dans sa chaire.On sait qu’il traita des questions de formes et de mouvements moléculaires; de chaleur et de lumière considérées comme des mouvements vibratoires; puis d’électricité moléculaire; de l’application de toutes les parties de la physique à l’explication des phénomènes généraux de notre globe ou de la météréologie, qui devint vite un cours de mathériologie, où l’on discutait les idées de Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire avec vivacité.La construction de laboratoire empêchant de faire le « Cours de physique expérimentale », Ampère traita « des rapports mutuels de la classification naturelle des sciences ».C’est en 1822 qu’Ampère établit les lois électrodynamiques régissant toute transformation d’énergie électrique en énergie mécanique qui fondait pour toujours l’industrie électrique.Ampère était connu comme mathématicien quand il fit son intrusion en chimie pour y laisser une marque profonde.Il fut un des premiers à reconnaître la nature du chlore et de l’iode; il ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 921 affirma que la potasse n’était pas un corps simple, mais surtout, il sut tirer des expériences de Gay-Lussac l’hypothèse fameuse connue sous le nom d’Avogadro et Ampère, car les deux savants ont trouvé la même chose indépendamment l’un de l’autre, et que l’on exprime de la façon simple en disant que des volumes égaux de différents gaz ou vapeurs contiennent le même nombre de molécules.Comme d’habitude, Ampère donnait plus de précision que son concurrent Avogadro, et sa pensée allait plus loin, fervent qu’il était de la théorie atomique pour la matière.C’est Berthol-let qui insista auprès d’Ampère pour lui faire publier son travail sur les combinaisons de mélanges gazeux et la vérification de la loi Mariotte et Gay-Lussac (1814, le travail avait été commencé en 1809).Enfin rappelons qu’Ampère fit en 1820 un projet de télégraphe électrique, qu’il parle dans ce travail du galvanomètre qu’il a inventé pour désigner l’appareil servant à mesurer l’intensité du courant par son action sur une aiguille aimantée.Ce projet n’est qu’une mince partie de l’œuvre capitale faite par Ampère en électrodynamique et électromagnétisme.C’est surtout pour les connaissances théoriques et pratiques que le savant nous a apportées dans ce domaine nouvellement ouvert dans son temps qu’Ampère s’est immortalisé.Nous renonçons ici à donner la mesure de cette contribution à la connaissance de l’électricité.Il suffira de se souvenir que le mo- 922 LA NOUVELLE RELÈVE deste savant que fut Ampère, philosophe autant que savant de science pure et expérimentateur avisé, a laissé dans tous les chapitres du savoir une marque originale et profonde qui est celle des grands génies dont les aptitudes tiennent absolument du cerveau plutôt que d’une anomalie et de la chance, car la force des génies tient à la facilité avec laquelle ils expliquent et font la « théorie « des phénomènes ou des expériences.Avec Ampère, on comprend bien la différence qui existe entre le découvreur heureux, l’inventeur imaginatif et le savant vrai qui sort tout de lui-même, aussi bien de ses propres expériences que de celles qu’il n’a pas faites en personne.La généralité compte bien plus dans les sciences exactes que les faits particuliers.Louis Bourgoin LA FRANCE ET NOUS Journal d’une querelle f0.50 HISTOIRE DE LA MUSIQUE FRANÇAISE III Vopéra avant Lully Ainsi se constituaient peu à peu les éléments de l’opéra, genre complexe, issu des spectacles du moyen âge et de la Renaissance qui commençaient de réaliser l’union de la poésie, de la musique et He la danse.Cette union était déjà sensible dans le drame religieux, puis dans les Mystères et les Moralités.Trouvères et troubadours avaient associé les trois arts dans les divertissements qu'ils organisaient pour les grands seigneurs; les entrées de souverains se rehaussaient de défilés et de fêtes à grande pompe dont la décoration passe au [928] 924 LA NOUVELLE RELÈVE ballet de cour, en sorte que ce ballet devient le domaine de recherches où les musiciens poursuivent leurs essais de récitatifs, de scènes chantées et de symphonies caractéristiques.Interrompu par les guerres de religion, le ballet chanté reprend nouvelle vie sous le règne d’Henri IV.Le récit parlé en a disparu, et, au début du XVII' siècle, un souffle dramatique commence d’animer la musique.Mais il cesse brusquement, depuis 1620 environ jusqu’à la fin du règne de Louis XIII, pour laisser place à l’air de cour, le beau chant aisé et gracieux, de pure forme, que les Français opposent au chant italien, auquel ils reprochent la « rudesse » et le « tragique ».Dans son Harmonie Universelle, le Père Mersenne, instituant un parallèle entre le chant français et le chant italien, exprime l’opinion du temps: « Les Italiens représentent tant qu’ils peuvent les passions et les affections de l’âme et de l’esprit, avec une violence étrange; au lieu que nos Français se contentent de flatter l'oreille et qu’ils usent d’une douceur perpétuelle dans leurs chants.Nos chantres s’imaginent que les exclamations et les accents dont LA MUSIQUE FRANÇAISE 925 les Italiens usent en chantant tiennent trop de la tragédie ou de la comédie, c’est pourquoi ils ne les veulent pas faire ».Si fort était le charme du chant français que l’Italien Luigi Rossi fut conquis par lui quand il vint à Paris; il ne pouvait plus souffrir ensuite d’autre façon de chanter.L’art du chant était complété par l’art du luth, dont le rôle, déjà considérable au siècle précédent, se précise et s’amplifie.Le nombre immense des tablatures publiées atteste sa vogue, et le renom des maîtres de l’école française du luth se répand par toute l’Europe.On a supposé avec raison que les luthistes, en perfectionnant chaque jour leur technique au point de rivaliser presque avec la voix humaine, ont eu le dessein de s’approprier quelque chose de l’art des chanteurs, en un temps où l’air de cour à voix seule accompagnée était à son apogée.Les luthistes transcrivaient les airs en vogue, notamment ceux qui, dans les ballets de cour, servaient d’intermèdes; ils transcrivaient aussi les airs d’opéra, et comme il n’était guère d’honnête homme qui ne sût toucher du luth, partout résonnaient les airs qui avaient illustré les spectacles offerts à l'admiration de la cour. 926 LA NOUVELLE RELÈVE Ces spectacles étaient ceux de l’opéra italien, importé à Paris par Mazarin qui, en 1643 fît venir de Rome chanteurs et musiciens, pour donner des fêtes musicales.Habilement, l’opéra italien s’adapte à la mesure du ballet en vogue: il s’accommode des entrées traditionnelles, utilise une machinerie étonnante et compliquée et multiplie les intermèdes de danse.La représentation de l’Orfeo de Luigi Rossi au Louvre, le 2 mars 1647, en présence du jeune Louis XIV, de la Reine Mère, de Mazarin et du Prince de Galles, fut le véritable début de l’opéra en France.Vingt ans allaient s’écouler avant .qu’il ne s’y implantât tout de bon, mais l’élan était donné et un petit groupe de compositeurs intelligents et curieux, Lambert, Boësset et Cambert, s'efforce de créer une déclamation lyrique, écrit des pastorales qui sont des opéras en miniature, parsème le ballet de scènes lyriques et se hausse jusqu’au drame.Les beaux esprits — et Lully lui-même — résistaient encore; ils pensaient, comme Madame de Motteville, « mourir d’ennui et de froid » devant cette musique à laquelle ils déniaient le pouvoir de traduire les passions, devant ce genre qui portait une marque si net- LA MUSIQUE FRANÇAISE 927 tement étrangère.C’est alors qu’apparut un de ces grotesques qui ont souvent sur les destinées de l'art plus d’influence que des esprits plus pondérés ou plus brillants.C’était Perrin, poète famélique dont Boileau s’est si durement moqué, sans argent, sans scrupules, mais plein d’idées et d’audace.Il se mit en tête de créer le théâtre musical français, et il y réussit.Associé avec Cambert, il avait écrit en 1659 une Pastorale (ou «comédie française en musique » ), plate et timide, dont le succès fut dû, disait-il, à la « passion de voir triompher notre langue, notre poésie et notre musique d’une musique, d'une poésie et d’une langue étrangère »; puis, la même année, un opéra Ariane et Bacchus, aussi plat, aussi timide, qui ne fut pas représenté.Mais Perrin restait persuadé que le public français devait pouvoir prendre intérêt à des pièces de théâtre chantées d’un bout à l’autre; il était hanté par la vision d’une Académie de Poésie et de Musique dont il serait le directeur.Grâce à Colbert, il obtenait, le 28 juin 1669, un « Privilège pour l’établissement des Académies d’opéra, ou représentations en musique, en vers français, à Paris et dans les autres villes du royaume, pendant l’espace de douze an- 928 LA NOUVELLE RELÈVE nées ».Cambert était devenu maître de la musique de la reine Anne d’Autriche; Perrin s’associe de nouveau avec lui; mais ni l’un ni l’autre n’ont d’argent; ils en croient trouver auprès de deux escrocs qui prirent en mains l’administration de la nouvelle affaire et surtout la caisse, pendant que le véritable fondateur, Perrin l’illuminé, était réduit au rôle de poète d’opéra.Mais que lui importait ?Son rêve était réalisé.Le théâtre, installé dans un jeu de paume de la rue Mazarine, ouvrit ses portes le 3 mars 1671 pour représenter Pomone, pastorale en cinq actes et un prologue, de Perrin et Cambert.L’opéra français venait de naître.Pomone eut M6 représentations.Les escrocs ayant fait main basse sur la recette, Perrin était, comme à son habitude, en prison pour dettes.Tandis qu’on l’y oubliait, son oeuvre portait ses fruits.A la fin de l’année une nouvelle pastorale en musique, les Amours de Diane et d’Endymion, de Guichard et Sablières, était jouée à Versailles; en 1672, la Pastorale héroïque des Peines et des Plaisirs de l'Amour, de Cambert et Gilbert, apparaissait sur le théâtre de la rue Mazarine et y remportait un succès égal à celui de Pomone. LA MUSIQUE FRANÇAISE 929 La cause de l’opéra français était gagnée.Aussitôt se déchaînait une véritable « fureur musicale ».Un personnage de comédie s’écriait : Depuis les Opéras, la rage de musique S'est mise dans Paris, tout le monde s’en [pique.Molière, que la fusion de la comédie, de la musique et du ballet avait toujours séduit, multipliait les occasions de musique dans ses comédies-ballets et songeait à racheter à Perrin, toujours en prison, son privilège pour entreprendre à sa place des représentations d’opéras.Mais c’était à Lully qu’était réservée cette chance.André Coeuroy Le long chemin III de Paris L’Afrique du Nord nous rappelle le cinéma.Mais vous ne trouvez pas au cinéma les odeurs nauséabondes, la poussière, et la chaleur et la piqûre de ces insectes.Vous avez beau vous coucher sous un moustiquaire, vous envelopper d’un drap, vous enduire la peau de crèmes, vous êtes encore piqués à un point qu’on ne saurait imaginer.Le cinéma ne rend pas non plus la couleur de l’Afrique du Nord.Sur le bleu profond du ciel, qui brille impitoyablement, sur le bleu verdâtre de la mer, se dressent les collines qui, brunes et roses, s’évanouissent dans le lointain.La végétation est rare, poussiéreuse, sauf là où se détachent ces vertes sentinelles, les cyprès, et les vignobles, verdoyants aussi.Le plus souvent, les maisons sont petites, faites d’angles aigus, cachées sous les fleurs luxuriantes.Quant aux êtres humains, on en voit de teints les plus Cf.Nouvelle Relève, juillet.Vol.V.no 8; août-septembre, Vol.V, no 9.[930] LE LONG CHEMIN DE PARIS 931 variés, comme dans les costumes les plus divers.Tous les genres d’uniformes servent à vêtir les Arabes, mais, comme tout ce qu’ils portent, ils sont défraîchis, crottés.Presque dans le dénuement, les indigènes continuent pourtant cette existence mystérieuse qui doit leur plaire puisqu’ils l’ont menée des siècles durant, sans être troublés par les guerres, si ce n’est qu’ils en profitent pour faire un négoce avantageux avec la troupe, lui vendant des fruits et des œufs, cirant les bottes et quêtant les aumônes.Matin et soir, on les voit montés sur leurs petits ânes ou dirigeant leurs chameaux arrogants.Au milieu du jour, ils disparaissent, plus sages que nous.L’Afrique du Nord est encore en pleine guerre.A Tunis et dans le voisinage, une personne sur deux est en route vers le nord, ou, étant rentrée de Sicile, désire retourner au front.Régiment après régiment, soldat après soldat, généraux comme troupiers, le maréchal de l’air comme le pilote, ils s’en vont silencieusement, et il y en a d’autres à leur place qui s’écrient : « Dieu, finirons-nous par partir ?» Il reste encore quelques Allemands qui n’ont pas été pris, et, aux camps comme aux aérodromes de campagne il faut se montrer prudent.De temps en temps, on trouve des Boches et des 932 LA NOUVELLE RELÈVE Italiens que des Arabes ont cachés.En Tunisie, il existe une nombreuse population italienne rouspéteuse, qui vient de voir ses espérances de domination s’évanouir.Parmi les Arabes, il y a plusieurs courants d’idées assez difficiles à saisir: ils n’aiment cependant ni les Français ni les Juifs, et la propagande allemande s’est montrée habile chez eux.Sans parcimonie, les Allemands répandaient parmi les indigènes les billets de la Banque de France qu’il leur avait été bien facile d’imprimer.Ces billets servirent aussi aux Allemands à s’emparer de tous les objets de valeur qu’ils pouvaient transporter.C’est un spectacle pitoyable que celui des boutiques.Il arrive un peu de marchandises américaines, mais on trouve surtout des produits indigènes, comme la laine brute, les maillots de bain, des bagues ou des bijoux d’argent et de simili, du cuir et des vins tunisiens, avec des fruits et du tabac.Pourtant, comme je l’ai dit, l’élégance et le goût français ont fait leur réapparition dans beaucoup de ces petits magasins.Même des marchands de tableaux ont repris leur commerce, parmi les petites boutiques qui longent les grands boulevards de la ville.Dans ses quartiers d’affaires et d’habitations, Tunis est à peu près resté intact. LE LONG CHEMIN DE PARIS 933 On ne peut faire la comparaison avec Londres ou avec les petites villes qui ont été le théâtre de combats violents, comme Enfidaville ou Medjaz-el-Bab.Mais les docks ont été littéralement pulvérisés.C’était comme si une main de géant avait tracé une ligne à travers la ville et balayé tout ce qui se trouvait sur l’un des côtés.Des milliers de soldats défilent sans cesse par la ville ; de grands Américains à la démarche indolente et en pantalons longs, la cravate au col ; des Anglais trapus et tout droits avec leurs shorts et la chemise ouverte sur le cou nu.L’Américain et l’Anglais semblent tous deux sûrs d’eux ; les Français et les soldats indigènes, pratiques et compétents.Dans les faubourgs torrides et poussiéreux, il y a des amas de fournitures de guerre, des cimetières d’avions et de camions ennemis.Des cimetières d’hommes aussi, tant d’ennemis que d’amis.L’on rencontre des prisonniers ennemis, halés, pleins de santé.Us vous regardent avec curiosité lorsque vous passez.On nous raconte beaucoup d’histoires fantastiques.Elles sont véridiques, bien qu’elles semblent des contes.Par exemple, j’ai vu une chambre où des espions français se réunissaient pour rédiger leurs rapports et les transmettre par 934 LA NOUVELLE RELÈVE ondes courtes aux Alliés.En même temps, ils pouvaient entendre des bruits assourdis de la maison voisine, où les agents de la Gestapo faisaient la même chose qu’eux.Il y eut aussi cet officier français d’état-major qui se cacha quinze jours dans une maison où des officiers allemands avaient leur billet de logement et qui s’enfuit pour conter toute l’histoire et se battre de nouveau.Et cet Italien anti-fasciste qui tout le temps de l’occupation, le jour, imprimait des petits fascicules et, le soir, les distribuait.Pour ceux-là, il y eut des dénouements heureux.Mais on ne nous parle guère de ceux qui ont accompli les mêmes exploits, mais qui ont glissé malencontreusement, ont péri dans un accident et ont trouvé la mort sans qu’on le sache.Nos Canadiens français goûtent leurs plus beaux jours.On les fête partout, et leurs nouveaux amis se sentent insultés s’ils prennent leurs repas au régiment pendant leur séjour à Tunis.Alger, novembre 1943 J’ai vu la guerre en Sicile et en Italie, et je suis de retour en Afrique du Nord. LE LONG CHEMIN DE PARIS 935 Pendant une de ces périodes de découragement et de difficultés du métier qui affligent la vie des correspondants de guerre, il s’est passé une petite comédie que je voudrais raconter.J’étais en compagnie de mon collègue Ralph Allen dont j’ai parlé.Seuls, embêtés, tristes, nous ne savions que faire.— Attends, lui dis-je, nous allons chercher M.Berthelot.—Qui est-ce, M.Berthelot?— Tu vas voir.En dépit de difficultés inouïes, nous réussîmes à obtenir une jeep, avec chauffeur militaire.Je donnai donc mes ordres : — A Sidi-Bezic-Bezouc.Ou un nom approchant, celui d’une banlieue d’Alger.On monte une montagne : c’est comme ça, l’Algérie.Puis nous arrivons à un petit village infect : des palmes par-dessus les puces, des roses par-dessus les cauchemars humains.« A YHôtel de Paris.» Fermé YHôtel de Paris.On sonne.On passe dans le jardin, et on entre par une fenêtre.Le patron enragé (il était à coup sûr en train de trop boire), sort, furieux.Il aperçoit des types en uniformes alliés qui descendent des fenêtres.Il croit qu’on veut le voler et se met à hurler. 936 LA NOUVELLE RELÈVE — Chut ! Il parle plus fort.— Taisez-vous ! Et il se tait.— Nous avons rendez-vous ici, avec M.Ber-thelot.— Quoi, fit-il niaisement ?— M.Berthelot.Vous savez qui c’est, M.Ber-thelot.Le ton caduc de mes phrases laisse pourtant percer une terreur intérieure.Le patron, lui, recule : il essaie apparemment de se rappeler les noms des principaux membres du Comité de libération, des chefs de la Résistance.— M.Berthelot.Et puis, d’abord des Dubonnet — et des vrais.Le patron nous regarde un instant, puis, devant notre air décidé, il s’enfuit, nous laissant pour quelques instants.Hébétée, une jeune fille, sorte de négroïde, nous sert des Dubonnet, des vrais.Nous en prenons deux autres, puis nous repartons : cette maison sentait la mort.A d’autres bars horribles et à moitié démolis de Sidi-Bezic-Bezouc, nous buvons des Dubonnet.L’humanité ordinaire ne trouve pas de Dubonnet en Afrique du Nord : le nom de LE LONG CHEMIN DE PARIS 937 M.Berthelot donne droit à tout.Si on vous toise avec méfiance, beaucoup de respect se mêle à cette méfiance.A l’autre « hôtel principal », plus rien à manger.Apprenant que nous attendions M.Berthelot, le patron nous offrit pourtant un dîner spécial, des œufs, un entrefilet, des fruits, une salade.— Rien que ça ! fit Ralph.Froissés, nous partîmes.Le patron nous poursuivit jusqu’à la porte, jusqu’au jardin: en sortant, nous l’entendîmes sangloter.Le chauffeur était maintenant ivre comme un Polonais, saoul comme un jour de l’an.Il nous fallut descendre la montagne en soviet, c’est-à-dire conduisant tous les trois.Par quel hasard pûmes-nous atteindre la ville ?— Alger, nous écriâmes-nous, Alger la blanche ! — Algiers, faisait le chauffeur, hic, houe ! — Laissez-moi conduire, fit mon ami Ralph.Ralph et son ange gardien nous conduisirent au Cercle international, là où l’on ne rencontre que des amiraux, des généraux, des « monsieur le ministre » et des poules de grand luxe.Un pauvre crétin voulait nous empêcher d’entrer : — M.Berthelot, fîmes-nous. 938 LA NOUVELLE RELÈVE Et, pendant qu’il exécutait ses révérences et ses salamalecs, nous entrâmes.Le barman était fort impressionné d’apprendre que nous attendions M.Berthelot.Après nous avoir servi gratuitement plusieurs cocktails extraordinaires, avec une politesse toute française il nous conduisit à la salle à manger.Il ne me reste donc plus qu’à confesser que nous passâmes la plus agréable des soirées parmi les amiraux, les généraux et les gros bonnets, pour trouver, en sortant, notre chauffeur ivre-mort.Il ressort que M.Berthelot était un savant français qui fit des milliers d’expériences aux fins de démontrer que les phénomènes chimiques s’expliquent en fonction des lois de la mécanique; il fut inhumé au Panthéon en 1907.Episode plutôt fantaisiste, mais qui n’en montre pas moins la confusion qui règne dans cette capitale remplie d’intrigues, d’aventures, de secrets et de mystères.D’Alger partent des hommes et des femmes vers des missions fabuleuses qu’on ne connaîtra qu’après la guerre.Arrivent aussi à Alger des membres des forces de la Résistance, dont les exploits sont presque incroyables.Ici, les troupes se préparent aux combats que je verrai plus tard en Italie.C’est LE LONG CHEMIN DE PARIS 939 d’ici que partent les bateaux français qui opèrent dans la Méditerranée.Je rencontre un des chefs de la Résistance française, qui retournera bientôt là-bas.— Si au moins nous avions des armes, fait-il, nous pourrions organiser des guérillas qui obligeraient les Allemands à diriger vers la France les troupes des fronts de l’Est et d’Italie.Dans une seule région, sur 25.000 Français engagés dans la lutte, 5.000 seulement possédaient des armes.Il me jure que tous brûlent de combattre activement l’envahisseur.Même en ce moment, il ne se passe de jour que la France ne compte cinq ou six attaques sérieuses contre les chemins de fer ; qu’au moins un agent de la Gestapo ou un collaborateur ne soit exécuté, et publiquement ; qu’un membre de la Résistance ne s’évade.Cet homme me parle aussi du clergé.Le haut clergé déçut un peu, mais plus tard il devait donner son adhésion à la cause.Cependant dès le début, les curés de village n’ont pas hésité à aider le mouvement de la résistance.Les ordres religieux en particulier, les dominicains et les jésuites surtout, ont courageusement résisté aux Allemands et ont encouragé ceux qui résistaient.Une chose qui me frappe, c’est la circulation de 940 LA NOUVELLE RELÈVE la presse clandestine.La Libération, par exemple, tire à 145.000 exemplaires dans le Midi, et à 140.000 dans le Nord, tandis que la Défense de la France et le Populaire ont chacun un tirage de 100.000 exemplaires.En nous tenant à de modestes calculs, on constate qu’au moins trois millions de Français lisent les journaux clandestins.A Alger, je suis heureux de rencontrer des Canadiens français dont le travail se montre admirable dans la propagande et la guerre psychologique.Les Français nous demandent chaque jour des nouvelles du Canada, et demandent aussi quand ils pourront avoir des livres français imprimés au Canada.Alger n’a pas assez de papier pour publier des livres et, sous l’occupation nazie, les librairies et les bibliothèques ont été, comme on disait, purifiées, avec ce résultat qu’on ne trouve plus de livres de pensée libre.On professe ici une amitié véritable à l’endroit des Canadiens, et l’on connaît bien les exploits en Sicile et en Italie de l’immortel 22* de Québec.A maintes reprises, les journaux d’Alger m’ont demandé des renseignements sur le rôle des Canadiens français pendant la guèrre.L’autre soir, par la ville obscurcie, je rentrais dans nos quartiers.Sans les voir, on entendait LE LONG CHEMIN DE PARIS 941 marcher les passants.Tous à coup je perçus des voix d’hommes et de femmes qui chantaient Y Alouette du Québec.Etaient-ce des Français, étaient-ce des Canadiens ?Une fois de plus j’ai conscience des traditions que partagent les Canadiens avec nos amis de France.J’en suis très ému.En Italie, janvier 1944 Messiers, salut aux Français ! De l’aveu unanime, il n’y a pas de meilleurs soldats dans la Cinquième Armée.Ils ne reçoivent pas d’applaudissements de leur pays.On ne vient pas leur donner de concerts, ni de cadeaux.Personne n’est là pour les proclamer des héros.Seule leur foi ardente les soutient.Ils ont leur front dans les régions près de Cassino, là où une neige abondante tombe de nouveau ; là où les plateaux et les versants ne sont que roche, et les vallées que boue.Ils se sont frayé un chemin à travers les montagnes autour de Venafro jusqu’à la vallée du Rapido ; ils ont traversé la vallée et ont ouvert un saillant dans la ligne Gustav, dans les montagnes au nord de la célèbre abbaye du Mont-Cassin.Plusieurs unités sont restées de longs 942 LA NOUVELLE RELÈVE jours sur la ligne de feu, sans se reposer un instant, avec de grosses pertes.Elles en ont infligé aussi de très lourdes à l’ennemi et les chiffres révèlent que le combat a été dur sur les sommets.Au pied d’une des collines, j’ai aperçu des soldats qu’on transportait sur des civières, sur un parcours de trois heures par les pentes montagneuses : ils avaient les pieds gelés.A cause du tir incessant de l’ennemi, souvent ces poilus restaient sans nourriture, sans eau.Toujours, s’ils occupaient une hauteur, les Français trouvaient une hauteur plus élevée, d’où l’artillerie allemande tirait sur eux.Lorsque les routes d’approvisionnement étaient coupées, on était chanceux de trouver une eau boueuse.Il y eut des moments où les unités françaises conservèrent leurs positions, bien que leurs munitions fussent épuisées, voire celles que l’on pouvait emprunter des morts ou des cadavres allemands : deux, trois fois, l’on repoussa les attaques ennemies à l’arme blanche.Cas exceptionnels, bien entendu.D’habitude, les approvisionnements arrivaient au moyen de convois de mules, ce que la troupe appelait la jeep française : les mules peuvent passer par les défilés où à peine un seul homme peut se faufiler. LE LONG CHEMIN DE PARIS 943 ' L’avance française leur fit atteindre la vallée du Rapido, que domine de l’autre côté la masse du mont Cairo.Sous le feu dirigé des hauteurs, ils franchirent la vallée et se frayèrent un chemin vers les collines de l’autre côté.Ils firent une trouée à travers la ligne Gustav et établirent une tête de pont qui pût servir à une autre offensive.Cependant, même en tenant leurs positions, ils restent encore au-dessous du mont Cairo à l’ouest, et du mont Cifalco au nord.Leurs positions avancées et leurs voies de communication par la vallée sont soumises à de fréquents bombardements.Chaque combat qui défend la tête de pont est une source d’efforts énormes pour les hommes, et de pertes.Lorsqu’il s’approche du secteur français, le visiteur aperçoit une pancarte qui frappe le vétéran de la Grande guerre, une entre autres qui porte l’indication « C.E.F.», qui veut dire non pas Canadian Expeditionary Force, mais Corps expéditionnaire français.Ce corps est composé des formations de l’Afrique du Nord qui, pour la plupart, comptent une forte proportion de troupes indigènes ; mais officiers et sous-officiers sont presque tous Français, soit d’Afrique, soit 944 LA NOUVELLE RELÈVE de France même.Les officiers sont le plus souvent des officiers de l’armée régulière.Parmi les soldats on compte des Marocains, des Algériens, des Tunisiens.Un dicton veut que le Marocain soit un lion, l’Algérien un homme, et le Tunisien une femme.Cependant, dans la présente campagne, ce sont les Tunisiens qui ont accompli les exploits les plus merveilleux.Citons le sous-lieutenant El-Hadi, un jeune Tunisien qui prit la tête de sa compagnie lorsque tomba son capitaine.En fonçant, son avant-bras fut emporté par la mitraille.Il tint pourtant pendant une demi-heure, comme un « drapeau vivant », ainsi que le montre une description.Il tirait, il courait et, par la seule puissance de son courage, il entraîna sa compagnie vers son objectif, la crête de la colline, qu’on atteignit.A ce moment, une mitrailleuse le transperça de part en part.Il se redressa, transmit son commandement à un autre et, en criant de toutes ses forces : « Vive la France ! », il tomba sur le sol de cette crête qu’il avait conquise.Il existe cependant des unités composées entièrement d’Européens.Dans chacune, l’on trouve des hommes qui se sont enfuis de France, et parfois en courant les plus grands risques.Ils n’osent pas apprendre à leurs familles qu’ils se LE LONG CHEMIN DE PARIS 945 battent pour elles.Ils ne savent même pas comment vivent leurs parents, leurs femmes ou leurs enfants.L’armée française au combat ne se soucie pas beaucoup de politique.La seule pensée de ces hommes est de retourner en France et y bouter dehors les Boches.Ils sont portés entre eux à oublier tout le passé politique.Ils se mirent en colère, parce qu’on allait rappeler à Alger l’un de leurs officiers pour être jugé sur sa conduite politique passée.Cet officier venait de mourir en accomplissant un exploit héroïque, et l’on retourna l’assignation avec le récit officiel de sa mort héroïque — et avec son bras coupé par le feu.On a surtout l’impression très vive que ces Français sont fiers de ce qu’ils font.Avec eux, la France guerrière ressuscite et ils sentent bien qu’ils n’ont pas à courber la tête devant qui que ce soit.Les troupes françaises portent des uniformes américains; leurs armes viennent des Etats-Unis, et les soldats en sont très satisfaits.Ils tirent leur nourriture de l’Afrique du Nord, mais l’Afrique du Nord n’a guère d’autre chose à leur offrir.Du reste, la situation alimentaire à Alger est loin d’être excellente, ce qui, au surplus, est inévitable dans le cas d’une ville 946 LA NOUVELLE RELÈVE qui se trouve sur le théâtre même de la guerre.J’ai donné du chocolat à un soldat.« Merci, monsieur, merci mille fois.Je l’enverrai tout de suite à ma petite fille, à Alger.» Les soldats reçoivent deux paquets de cigarettes algériennes par semaine.Parfois, ils n’ont qu’une maigre ration de soupe.Point de cantines pour se procurer un mouchoir, des chaussettes ou de ces bagatelles dont le troupier a besoin.On ne leur envoie pas de la maison de cadeaux ni de douceurs.Pas de services auxiliaires non plus, qui verraient à leur confort.Avec leur solde plutôt maigre, ils doivent eux-mêmes s’acheter au marché noir de Naples les cigarettes et le savon.Cet état de choses n’a rien de surprenant dans une armée dont les communications sont coupées avec la métropole et qui veut s’endetter le moins possible.Les Français pensent plus aux fusils qu’aux bonbons.Puis-je, en terminant, citer les paroles d’un général d’une division algérienne sur les résultats d’une avance de dix jours : «Nous avons pris un objectif deux fois, un autre trois fois, et un troisième deux fois, après avoir repoussé quatre contre-attaques ; nous avons pris un quatrième objectif deux fois, en repoussant douze contre-attaques. LE LONG CHEMIN DE PARIS 947 « La trouée de la ligne Gustav n’est pas l’unique résultat de ces dix jours de combats violents.« Trois régiments d’infanterie ennemis ont été frappés durement, à ce point qu’il fallut demander des renforts.Ce qui provoqua une remarque amère d’un officier allemand fait prisonnier dans cette bataille avec cinq cents de ses hommes, remarque dont notre division se fait gloire : Je constate que l’armée française n’est pas morte.» Plus tard, j’ai appris avec plaisir qu’à la suite de ce que j’avais écrit à ce sujet, le 22e regiment avait fait cadeau d’une certaine quantité de cigarettes et d’autres menus objets aux Français de la Cinquième Armée.(à suivre) Sholto Watt Très important pour tous nos abonnés actuels Tous les abonnés actuels dont l’abonnement doit courir encore pour six numéros ou plus, ont droit en se réabonnant pour un an immédiate* ment, à la prime de deux ans.S’ils se réabonnent pour deux ans immédiatement, ils auront droit à la prime de trois ans.Bulletin de souscription ?Nouveaux abonnés.Je désire m’abonner à La Nouvelle Relève et je vous envoie ci-inclus la somme de.pour mon abonnement d’un an — de deux ans — de trois ans [6i//er /a mention inutile].Je choisis les volumes suivants: ?Abonnés actuels.Je suis présentement abonné à La Nouvelle Relève et sans attendre la fin de mon abonnement je renouvelle immédiatement pour une autre année (ce qui me donne droit a la prime de deux ans) — pour deux autres années (ce qui me donne droit à la prime de trois ans) [biffer mention inutile].Je vous envoie ci-inclus la somme °e .et je choisis les volumes suivants: Nom : .Adresse : L’abonnement : 1 an : Canada, $3.00; étranger : $3.26.—- 2 ans : Canada : $6.00; étranger : $6.60.__ 3 ans : Canada: $9.00; étranger: $9.76.Payable à Montréal par mandat ou chèque (ajoutez 15 cents à votre chèque pour les frais de banque), à l’ordre de Les Editions de L’Arbre INC., 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal. Primes aux abonnés 0 A tous ceux qui prendront un abonnement d’un an ($3.00, étrangers $3.25), nous enverrons en prime un volume à choisir dans la liste plus bas.0 A tous ceux qui prendront un abonnement de deux ans $6.00, étranger: $6.50), nous enverrons en prime TROIS volumes à choisir dans la liste plus bas.0 A tous ceux qui prendront un abonnement de trois^ans^ ($9.00, étranger: $9.75), nous enverrons en prime QUATRE volumes à choisir dans la liste plus bas.ROMANS Georges Bernanos: Sous le Soleil de Satan .Robert Charbonneau: Ils posséderont la terre.Robert Charbonneau: Fontile .Georges Duhamel — Suzanne et les jeunes hommes Georges Duhamel — La passion de Joseph Pasquier Yves Thériault — Contes pour un homme seul 1.75 1.25 1.25 1.25 1.25 1.25 ACTUALITÉ — HISTOIRE Léon Blum — A l’échelle humaine .1-25 Thomas Kernan: Horloge de Paris, heure de Berlin 1.50 André Glarner: De Montmartre à Tripoli .1.50 Comte Sforza: Les Italiens tels qu’ils sont 1.25 Léon Blum: L’Histoire Jugera.2.00 G.-A.Borgese: La marche du fascisme .1.25 Hélène-J.Gagnon: Blanc et Noir.1.25 LITTÉRATURE — ART Gustave Cohen — Ceux que j’ai connus 1.25 Edouard Montpetit: Souvenirs .1.50 Edouard Montpetit: Propos sur la montagne .1.00 Gérard de Catalogne: Compagnons du Spirituel.1.75 André Rousseaux: Le Prophète Péguy.0.75 Wallace Fowlie: De Villon à Péguy .1.00 Albums de 20 reproductions de peintures : Pellan .Borduas .Roberts .Lyman .Morrice.0.80 0.80 0.80 0.80 0.80 AVANTAGES DU Service de vente par la poste 1° Vous connaîtrez à l’avance nos publications.Chaque mois vous recevrez un feuillet où seront décrits les volumes à paraître au cours des prochaines semaines.2° Vous pourrez recevoir nos nouveautés avant tous les autres, au prix régulier.Si un ou plusieurs livres annoncés sur le feuillet vous intéressent, vous les commandez en renvoyant le petit bulletin de commande.Dès la parution des volumes, l’exemplaire que vous avez commandé vous est expédié avant même la mise en librairie de ce volume.3° Avec tout achat d’un volume vous recevrez une prime gratuite.Chaque volume acheté, de valeur minimum de 0.76, (deux ou trois petits livres dont la valeur totale est au moins de $0.76 équivalent à un volume} vous donne le droit à un volume gratuit.Vous recevez donc autant de livres gratuits que de livres achetés.BULLETIN D’INSCRIPTION Editions de l’Arbre, 60 ouest, rue St-Jacques, Montréal, 1.Sans aucun engagement de ma part je vous donne ici mon no et mon adresse pour que vous puissiez m’envoyer le livre gratu que vous offrez à l’occasion du lancement de votre SERVICE D VENTE PAR LA POSTE.Vous pourrez continuer à m’envoyi vos circulaires que je serai heureux de recevoir, mais sans engag ment de ma part à acheter vos livres.Nom .Adresse I A Voccasion du lancement de son SERVICE DE VENTE PAR LA POSTE Les Editions de l'Arbre vous offrent un volume gratuit Envoyez-nous seulement votre nom et votre adresse CELA NE VOUS ENGAGE ABSOLUMENT À RIEN Ce volume vous est offert à titre gracieux par les Editions de l’Arbre pour vous présenter leur nouveau SERVICE DE VENTE PAR LA POSTE.L’acceptation de ce volume ne vous engage absolument à rien.Lisez sur la page précédente les avantages que vous offre notre service de vente par la poste.Même si vous n’achetez aucun livre aujourd’hui ou quand vous recevrez nos prochaines circulaires, vous pouvez garder le volume gratuit que vous recevrez sous pli séparé, sans aucun engagement de votre part.Chaque mois nous vous enverrons une circulaire annonçant nos nouveautés et les volumes offerts en prime, mais la réception de cette circulaire ne vous engage aucunement à acheter un livre. ROBERT CHARBONNEAU de l'Académie canadienne-françalse FONTILE Ce roman est à la fois une étude de mœurs et un roman psychologique.L'action se déroule dans la petite ville où André Laroudan, Ly, Edward Wilding et sa cousine nous ont été présentés dans le premier roman de l'auteur, Ils posséderont la terre.Quelques-uns de ces personnages se retrouvent dans Fontile qui raconte les débuts de Julien Pollender, adolescent incompris, en lutte contre son milieu, son hérédité et sa famille.Quelques maximes mal comprises, une ambition désordonnée ont fait de lui un inadapté jusqu'au jour où il rencontre Armande Aquinault.On reconnaîtra que l'auteur d'ils posséderont la terre et de Connaissance du personnage est maintenant en possession d’un métier plus sûr et que ce roman a une portée plus humaine, plus universelle que le précédent.Autour de Julien gravitent une famille de millionnaires de province, un journaliste ambitieux, des politiciens et tout un monde de petite ville.Prix: $1.25 Edition sur Japon: $4.00; sur vergé Byronic: $2.00 Du même auteur PETITS POEMES RETROUVES Edition à tirage limité 25 exemplaires sur Japon: épuisé 450 exemplaires sur vergé Byronic: $050 Quatrième édition ROGER LEMELIN M PIED DE LA PENTE DOUEE Le succès remporté par Au pied de la pente douce est unique dans les lettres canadiennes.Quatre éditions ont été faites de ce roman depuis sa parution et il n’a jamais cessé d'apparaltre à la tête de la liste des "best sellers” canadiens.Aux Etats-Unis, il paraîtra sous peu chez Reynal and Hitchcock, à New-York.C'est un roman que tous les Canadiens doivent lire.Pourquoi ?Parce que depuis Maria Chapdelaine aucun roman n'a décrit avec autant de force et d'émotion la vie canadienne, parce qu'aucun roman n'est plus profondément canadien.Au pied de la pente douce vous passionnera comme il a passionné déjà des milliers de Canadiens et d'étrangers.Prix : $1.50 Vient de paraître : Deuxième édition de L’HÉRÉDITÉ ET L’HOMME par JACQUES ROUSSEAU La critique a été unanime à trouver dans cette publication une étude qui sait être scientifique sans être morose.Si l'auteur ne dédaigne pas l'humour, le livre n'en est pas moins à date.C’est d’ailleurs en langue française le premier ouvrage d'ensemble sur l’hérédité humaine.Il se divise en vingt-trois courts chapitres, suivis d'un glossaire et d'un index alphabétique élaboré permettant de trouver rapidement la réponse aux questions usuelles.Après avoir départi le rôle du milieu et de l'hérédité, l’auteur traite du mécanisme de la transmission des caractères, des problèmes de l'atavisme, de la détermination du sexe, des jumeaux, des caractères sexuels secondaires, de la fertilité, de l'hermaphrodisme, de la mutation et de l'évolution, des caractères normaux et pathologiques de l'homme, de la recherche de la paternité.Un chapitre entier consacré à la prévision de l'hérédité pathologique et les nombreux problèmes pratiques sont une aide aux personnes qui veulent elles-mêmes se pencher sur leur propre hérédité.On trouvera dans le chapitre sur l'eugénisme un exposé complet de la question, où l'on voit bien que science et morale sont d’accord.Médecins, légistes, sociologues, parents, religieux et éducateurs, tous trouveront là une réponse à beaucoup de problèmes.Collection “France Forever": $1.50 La querelle avec les Français ROBERT CHARBONNEAU de l'Académie canadienne française LA FRANCE ET NOUS JOURNAL D’UNE QUERELLE Quelles causes ont retardé jusqu'à 1930 environ le développement de la littérature canadienne ?Avons-nous moins de talent que les autres ?Nos écrivains sont-ils condamnés à rester ignorés du reste du monde alors que les Belges, les Suisses, les Scandinaves, les Hispano-américains sont traduits et connus dans le monde entier ?Ces questions se sont posées à Robert Charbonneau.Il y a répondu avec une franchise qui a ému des écrivains tels qu'Aragon, André Billy, Jérôme et Jean Tharaud et autres.Cette question n'intéresse pas seulement les écrivains; elle intéresse tous les Canadiens qui comprennent que les arts font plus pour la grandeur et la gloire d'un pays que ses exportations.LA FRANCE ET NOUS surprendra certains, mais à la réflexion, ils reconnaîtront que la solution que ce livre propose est la seule cessible.Un document important : $0.50 Livres à succès PRDOLEMES UE LA SEXUALITE Par R.P.Benoit Lavaud, Dr René Biot, Daniel-Rops et autres.Troisième tirage .$1.25 LA FEMME ET SA MISSION Par Dr Pierre Merle, R.P.Benoit Lavaud, P.H.Simon, Daniel-Rops.Un ouvrage complet sur la femme $1.50 INITIATION A LA MÉDEEINE La médecine pour tous par le docteur Georges Hébert (Ouvrage destiné au grand public.Fort volume relié $3.50 L’HÉHÉOITÉ ET L’HOMME Par Jacques Rousseau.Deuxième édition __ $1.50 LES JUIFS Par Paul Claudel, Jacques Maritain, R.P.Bonsirven, René Schwob et autres.Deuxième tirage ________ $1.50 INITIATION A L’ESPAGNOL Par E.et M.Madrigal (Méthode entièrement nouvelle qui permet d'apprendre sans professeur) .$1.25 HISTOIRE OES SCIENEES Par Louis Bourgoin .$1.50 LES FINS HUMAINES Par le R.P.Sertillanges.(Le jugement, le ciel, le purgatoire, l'enfer) .$0.75 I.’ÉNIGME RUSSE Par William-Henry Chamberlin.Un document impartial.Fort volume .$2.50 EDITIONS DE 60 ouest, rue Saint-Jacques, * ARBRE ' • Montréal riîINTED IN CANADA
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