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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Janvier
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1948-01, Collections de BAnQ.

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it-1- i ?LANOUVELLE .» JEAN-JULES RICHARD roman Voici lin roman canadien de grande envergure, un ouvrage unique dans nos lettres qui rappellera probablement le succès de A l'ouest rien de nouveau et de Les Croix de bois.L’auteur Jean-Jules Richard a fait la guerre.Il n'en rapporte pas un reportage, mais un roman profondément vivant, hallucinant parfois, écrit dans une langue neuve où passe un courant d’images irremplaçables.Neuf jours de haine est une œuvre que tous les Canadiens liront et qui sera traduite en plusieurs langues.Jamais un écrivain canadien ne s’était élevé si haut.C’est un livre qui ne se compare à aucun autre, qui a sa place dans la littérature universelle.Volume de 360 pages, $1.50 EDITIONS DE L’ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal LA NOUVELLE RELEVE Directeurs: Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Janvier 1948 Vol.VI, no 2 SOMMAIRE Robert Charbonneau — Les Désirs et les jours (roman) .99 Louis Bourgoin — Une dynastie de botanistes .149 Louis-Marcel Raymond — Loys Masson 161 Loys Masson — Poèmes .163 André Coeuroy — Histoire de la musique française (IV) .169 CHRONIQUES Les Livres : Berthelot Brunet : De la marchandise mêlée.Robert van Vlodorp : A propos d'une querelle.Le numéro: 35 cents.L'abonnement à 10 numéros: Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque, négociable sans frais à Montréal (si non ajoutez 15 cents) au nom de LES ÉDITIONS DE L'ARBRE, INC.60 ouest, rue St-Jacques, Montréal.*PLateau 9654 Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa [97] LA COUVERTURE Caricature de Son Excellence Emile Vaillancourt par Robert La Palme.Son Excellence EMILE VAILLANCOURT Son Excellence monsieur Emile Vaillancourt, le nouveau ministre plénipotentiaire du Canada en Yougoslavie, ancien envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Cuba, est un écrivain et un historien bien connu.Fils de feu J.-A.Vaillancourt, ancient président de la Banque Canadienne Nationale, il a fait ses études au Collège Sainte-Marie.Il est membre de l'Académie de Rouen, lauréat de l'Académie française.Il fut le premier titulaire du poste de Directeur Général du Tourisme de la Province de Québec et le fondateur de la Ligue canadienne de Santé.Ses ouvrages les plus connus sont : La Conquête du Canada par les Normands.La France peut être heureuse sans Québec.Guillaume d'Orange et Knots.F.R.NOS COLLABORATEURS Loys Masson — Jeune poète français.André Coeuroy — Ecrivain français, auteur de nombreux ouvrages sur les musiciens français.Louis Bourgoin — Directeur du centre de recherches de l'Ecole polytechnique, professeur à cette école, conférencier de Radio-Collège et auteur d’un récent ouvrage, Savants Modernes et de l'Histoire des Sciences.Louis-Marcel Raymond — Jeune écrivain canadien, botaniste de la Ville de Montréal, professeur à l'Institut Botanique, auteur du Jeu retrouvé.[98] LES DESIRS ET LES JOURS à George T., en témoignage de mon indéfectible amitié.Les yeux encore lourds de sommeil, Auguste contemple les murs de sa chambre, si hauts qu’ils semblent se perdre dans le toit.Tout d’abord, il ne reconnaît pas ses meubles, puis, peu à peu, leur ancienne physionomie lui apparaît.Voici le bahut, où il range ses livres d’images, la descente de lit en peau de chevreuil dont les poils s’arrachent à pleines mains, et où s’alignent quatre petits trous blancs creusés par ses genoux et ceux de son frère.Claude, dans son petit lit, dort, la bouche ouverte, un fil de salive reliant la commissure de ses lèvres à l’oreiller.Que fait donc Georgette ?Le matin, alors que les enfants somnolent, la servante monte les petits habits bien brossés et les dispose dans l’ordre de leur endossement au pied des lits.* Les personnes et les institutions décrites dans ce roman sont fictives.Tous droits réservés.[99] 100 LA NOUVELLE RELÈVE Pendant l’aménagement dans cette nouvelle maison, Auguste a passé quelques jours chez sa tante Paule, à Fontile.Il se rappelle le voyage de retour en chemin de fer, son angoisse quand son père l’a quitté pour aller causer avec des compagnons dans le fourgon à bagages, l’arrivée à Deuville dans la nuit, la tempête.Son père porte une valise au bout de chaque bras et il lui dit : « Monte sur mon dos et tiens-toi à mon cou.» Puis, c’est une course dans la nuit, la pluie qui lui fouette le visage et lui coule dans le dos, le tonnerre qui éclate dans ses oreilles, l’engourdissement progressif de ses poignets, enfin l’arrivée dans cette grande maison sombre, sa mère qui pleure et rit tout à la fois en le voyant.Son père dit: «Dépêche-toi de le mettre au lit, il est trempé jusqu’aux os.» Auguste est fier de n’avoir pas eu peur.Auguste ouvre la porte de la chambre et, pieds nus, dans sa chemise de nuit dont il doit retenir les bords pour qu’ils ne balayent pas le parquet, il s’oriente.Le corridor n’a pas de mur d’un côté et, à travers la balustrade, il aperçoit une porte, vitrée dans sa partie supérieure de pièces opaques et multicolores, le hall d’entrée, encombré de caisses et où pend au bout d’une longue chaîne de cuivre une suspension de grenat. LES DÉSIRS ET LES JOURS 101 Il ne sait pas encore s’il aimera cette maison.Il a envie de crier « Maman », mais une voix d’homme, qu’il ne reconnaît pas, raconte que la veille, la foudre est tombée sur les fils électriques, rue Principale, et ne s’est arrêtée qu’après avoir réduit en miettes trois ou quatre poteaux et tué un cheval.Une autre voix, féminine celle-là, répond.Auguste, craignant d’être surpris en chemise de nuit par des étrangers, retourne dans sa chambre.Où sont donc ses parents et que font ces étrangers dans la maison ?11 retrouve Claude assis dans son lit, nullement dépaysé par le changement.Claude ne s’attache pas aux choses comme Auguste.Les deux frères présentent un contraste frappant: Auguste est frêle à côté de son cadet.Il ressemble à sa mère dont il a la sensibilité, la finesse des traits et des membres, alors que Claude, qui tient de son père, a déjà les épaules carrées, la tête large et forte.Dans les jeux, Claude bouscule souvent son aîné.— Viens voir, dit Auguste, rassuré par la présence de son frère.Claude le rejoint à la fenêtre.L’air est saturé cl ’humidité comme après un long arrosage.Dans l’herbe des gouttelettes perlent le long de minuscules fils d’araignée tissés en forme de tente. 102 LA NOUVELLE RELÈVE La cour est vaste, plantée d’arbres.On ne voit au-delà que les cheminées des maisons.— On dit la prière 1 Claude est pressé de descendre jouer.Il s’agenouille sur la descente de lit.Auguste sent confusément beaucoup de choses qu’il ne comprend pas, mais la récitation à haute voix de la prière du matin en vide son esprit.D ailleurs, presque aussitôt, Georgette paraît.— Qui est-ce qui est en bas ?demande Auguste.— Ton père et ta mère.— J’ai entendu parler quelqu’un.— C ’est.que les voix changent avec les maisons.Auguste n’est pas tout à fait convaincu et, aussitôt habillé, il descend le grand escalier, emplissant ses yeux de tout ce qu’il voit.Claude le suit bientôt avec Georgette.Toutes les pièces qu’ils traversent pour se rendre à la cuisine sont encombrées de meubles, de caisses ; les parquets sont sales et les murs ont quelque chose d’hostile.Une odeur de bois et de peinture imprègne la cuisine.Mm' Prieur est vêtue d’une robe de serge grise.Le matin, elle sort de sa chambre toute attiffée, jusqu’aux cheveux qu’elle a fort longs et qu’elle prend une éternité à placer.À LES DÉSIRS ET LES JOURS 103 Les enfants mangent sans goût leur gruau d’avoine, la tête penchée dans leur assiette.Ils ont lmte d’être libres, d’explorer leur nouveau domaine.Mmo Prieur leur dit: «Vous pouvez aller jouer maintenant.» Mais ce matin, elle ajoute : — Je vous défends d’entrer dans l’écurie ou dans la cave.La cave ouvre sur la cour par une porte oblique à deux battants qu ’Auguste a repéré de sa fenêtre.— Est-ce que nous avons un cheval ?demande Claude.— Non.Nous n’avons pas de cheval, mais ton père va acheter deux petits cochons.— Est-ce que nous sommes riches maintenant ?demande Auguste.— Non.— Est-ce que nous sommes pauvres ?— Non plus.Nous sommes à l’aise, mais on ne parle pas de cela.Auguste suit Claude dans le petit verger, planté de trois rangées de pommiers crochus et bas, couverts en ce moment de fleurs blanches.Il ne comprend pas la distinction que sa mère vient de faire.Dans les récits qu ’on lui raconte, il y a des pauvres et des riches.Ces compromis entre richesse et pauvreté le laisse pensif. 104 LA NOUVELLE RELÈVE C’est une promotion qui a conduit son père, François Prieur, à Deuville.M.Prieur aime le chemin de fer avec la passion qui attache le paysan à sa terre, l’avare à son argent ou le joueur au tapis vert.Peu après sa nomination au poste de surintendant de division, il a acquis, à proximité de la gare, une grande maison de briques rouges, comme en bâtissaient, à la fin du siècle, les potentats des grandes compagnies.C’est dans cette maison qu’Auguste et Claude viennent de s’éveiller.Seymour Hall tient son nom d’un ancien surintendant de chemin de fer, venu jeune d’Angleterre, qui s’est marié à Deuville et y est mort à un âge avancé.La maison, flanquée dans sa partie supérieure de deux tourelles en encorbellement, domine de ses trois étages le quartier environnant.La propriété commandait naguère de vastes domaines.Il lui reste du temps de sa splendeur des écuries, situées au fond de la cour, et un verger, entouré d’un mur bas en moellons moussus.François Prieur a acquis le tout pour le prix du terrain.Dès sa première visite, alors que la maison était dans un état de délabrement indescriptible, il a été émerveillé par les escaliers massifs, les foyers sculptés, les chambres hautes et sombres, rangées autour d’une galerie éclairée par un puits de ciel. LES DÉSIRS ET LES JOURS 105 La petite ville, qu’il a plusieurs fois visitée au cours de ses tournées d’inspection, répond à sa conception romanesque.Deuville, située dans la vallée accidentée de la rivière Fontile, a l’aspect riant d’une ville de blocs rouges et blancs dont la disposition aurait été méditée par un enfant.Les berges de la riviere, sont couvertes de marécages ou inaccessibles à cause de leur escarpement.Aussi toutes les maisons se détournent-elles de l’eau pour regarder la rue Principale.Deux ruisseaux, qui coupent la ville dans le sens de la lar-«eui, sc peident en méandres dans les cours, dans les ruelles, sous des frondaisons, avant de s engouffrer dans des manufactures qui se trouvent là comme par hasard.A l’est, commence le bois; à l’ouest, la ville est arrêtée dans son expansion par les chemins de fer; au nord et au sud, elle s’étire le long de la rivière jusqu’à de-''en*r un mince ruban de maisons de ferme, puis c’est la campagne à perte de vue.Le quartier environnant le chemin de fer est désigné sous le nom de basse-ville.Le quartier neuf, à l’est, rattaché depuis peu à Deuville, porte à cause de l’éminence sur laquelle il est construit, le nom de haute-ville.Deuville compte, en plus de sa population catholique, un fort groupe de protestants.Aussi 106 LA NOUVELLE RELÈVE a-t-il deux temples protestants et une salle de réunion des francs-maçons.Cette dernière bâtisse dresse sa façade sans fenêtre au milieu de cottages de bois blanc.Si on s’y rassemble encore, c’est très rarement, car elle n’a pas été repeinte depuis des années et son toit vermoulu perd chaque printemps quelques bardeaux.Plusieurs industries importantes ont leur usine principale à Deuville mais c’est le chemin de fer qui emploie le plus grand nombre de personnes.Les centres ferroviaires présentent un intérêt que n’ont pas les villes uniquement industrielles.Le chemin de fer joue dans le monde moderne le rôle autrefois dévolu aux rivières.Il relie à la civilisation.Les gens de chemin de fer voyagent; les promotions développent chez eux une mentalité cosmopolite, leurs horizons sont plus vastes que ceux des employés ou des rentiers de petite ville.Quand ils sont nombreux, ils influencent les pensées, les mœurs et les habitudes des autres habitants.Auguste ne tarde pas à se familiariser avec-son nouveau pays.Tenant Claude par la main, il s’aventure dans la rue.Ils jouent, en marchant, à traîner la main sur les barreaux plats des clôtures à claire-voie qui séparent les propriétés du trottoir.Quand la clôture s’éloigne, LES DÉSIRS ET LES JOURS 107 ils descendent pour ne pas perdre contact avec le bois.Ils se croiraient perdus s’ils manquaient un seul barreau.Ils amassent en chemin, tout ce qui peut devenir une collection: Claude, les noyaux de fruits, les clous; Auguste, les enveloppes de cigarettes.Ils vont ensuite cacher leur butin dans un coffre, au fond de l’écurie.L’intérieur de cette bâtisse, rafistolé avec des moyens de fortune, a été aménagé en salle de jeux l)our les jours de pluie et, par les soins d’un électricien, ami des Prieur, un téléphone, alimenté par des piles, fonctionne entre cette salle et la cuisine.Auguste sait vaguement qu ’il y a une guerre.Son père en commente les péripéties le soir quand les enfants sont couchés.C ’est un peu à cause de la guerre qu’on engraisse deux cochons et qu’on mange de la margarine américaine, que Mn,e Prieur frotte avec une amande avant de l’étendre sur le pain.De plus, une des chambres du premier, restée sans meuble, sert à remiser des provisions : sacs de sucre, de farine d’avoine, caisses de margarine, de pommes sèches, de figues et de raisins secs.Auguste s’y glisse en tapinois avec son frère et ils mêlent dans leurs poings des portions égales de sucre brun et de farine d’avoine qu’ils vont déguster dans la cour. 108 LA NOUVELLE RELÈVE La grand’mère est leur unique trouble-fête.Elle est toujours aux aguets.A cause de ses rhumatismes, elle garde souvent la chambre.Elle occupe au rez-de-chaussée, un ancien cabinet de travail, attenant au hall d’entrée et lambrissé de chêne à hauteur d’homme.En face de cette pièce, où les enfants vont en tremblant embrasser l’aïeule, s’ouvre le salon contigu à la salle à manger et séparé du hall par de grandes portes de chêne rouge.C’est dans ce salon qu’Auguste a eu pour la première fois le sentiment que la guerre représente une menace pour les siens.Son oncle est venu, un soir, et il a montré un papier qui lui avait été livré le matin par un courrier officiel.A cause des enfants, les grandes personnes chuchottaient.Puis Auguste a vu son oncle déchirer le papier.Mais personne n’a paru rassuré par ce geste.L’enfant a pressenti qu’on pouvait lui enlever son oncle et même son père pour la guerre.Obscurément, il redoute que Deuville ne porte malheur à sa famille.La vie de François Prieur se résume en trois mots : la maison, la gare, les voyages.Tous les matins, il dit: « Je vais à la gare ».Ce mot fait rêver le petit Auguste. LES DÉSIRS ET LES JOURS 109 C’est la belle époque des chemins de fer et des unions.Les équipages des trains et le personnel des gares forment une aristocratie au sein de la classe ouvrière.Ils ont été les premiers à se grouper en guildes internationales et il en est résulté une sorte de franc-maçonnerie, accentuée par le népotisme, dont on voit les derniers vestiges dans les relations entre les gens de chemin de fer et les compagnies.Tous ces métiers excitent l’envie des autres ouvriers.François Prieur n’a pas brûlé les étapes.Issu d’une famille de géants qui, à quatre, faisait mordre la poussière à une vingtaine d’Irlandais de Griffin Town qui voulaient faire un mauvais parti à l’un d’eux pour une histoire de femme, il n’a pas dégénéré.Il y avait loin du petit garçon qui, pour se rendre à l’école, suspendait ses chaussures à son cou, au surintendant de division, qui ne doit son avancement qu’à sa volonté, à son industrie, à sa ténacité.Il a beaucoup appris dans les longues randonnées qu’il fait, assis à l’arrière de sa drai-sinette à moteur.Ses idées se développent par petites secousses, au rythme de la machine, mordant le rail dans les courbes ou bondissant joyeusement dans la plaine.Quand il s’arrête, son gosier est fatigué.« Je pense de la gorge », dit-il en riant. 110 LA NOUVELLE RELÈVE Auguste accompagne son père à la gare.A ses yeux, le chemin de fer a quelque chose d’une aventure.Tous les jours, l’enfant entend parler de déraillements, de télescopages, de tamponnements.Il y a peu de temps, Clinker Bell a été brûlé vif dans les fourneaux de sa locomotive renversée, Bob Carène a eu la jambe sectionnée dans un déraillement.A l’extérieur, la gare est une grande bâtisse de pierres rouges, percée de hautes fenêtres sans rideaux et précédée d’un large quai découvert.Devant le quai et tournant le dos aux voies, le bel omnibus vert de l’hôtel Bothello, aux portières garnies de rideaux à frange, attelé de deux chevaux fringants, attend les voyageurs.Un peu plus loin, près de l’entrepôt, Auguste aperçoit les énormes phares de cuivre de l’auto de Roy Coste.On parle beaucoup de Roy Coste à Deuville.C’est lui qui a posé le coq à la pointe du clocher de Saint-Augustin, et pour le prix de cet exploit, il a reçu la première voiture-automobile de Deuville.C’était quelque temps avant la conscription.Il a été un des premiers conscrits et la voiture est passée aux mains de son père qui ne la conduit que rarement.Auguste voudrait bien s’approcher de cet engin qui fait l’admiration de toute la ville, mais M.Prieur l’entraîne dans la gare. LES DÉSIRS ET LES JOURS 111 Aux yeux de François Prieur son travail a une grandeur qu’il veut faire sentir à son fils.11 redoute que ses compagnons moins sérieux ne le dénigre devant Auguste.L’enfant sent passer en lui cette inquiétude de son père.Il est profondément intimidé par le crépitement des télégraphes, les sonneries qui éclatent à tout moment, tout l’appareil imprévu qui constitue l’envers du chemin de fer.Les employés à visière verte tournent le dos à leurs clefs pour causer un moment avec M.Prieur et dire un mot aimable à Auguste.Celui-ci sent que son père est fier de lui.Sanglé dans sa petite redingote bleue, ses chaussures fraîchement cirées, il se rappelle une phrase de sa grand’-mère: « Aucun de vous n’est infirme ou idiot, c’est tout ce que je demande à Dieu.» Elevée dans un quartier pauvre de Montréal, où les maladies de l’enfance, abandonnées à leur cours, laissaient de sinistres reliquats, Mrac Prieur, mère, se réjouit de la santé des enfants de son fils.En sortant de la gare, Auguste est soulagé: tout s’est bien passé! Prieur est repris d’un sentiment d’amitié envers ses compagnons de travail; ils ont été dignes de l’idée qu’il veut que son fils emporte d’eux.Depuis quelque temps, Auguste s’est lié d’amitié avec un jeune voisin, Johnny Closey avec 112 LA NOUVELLE RELÈVE lequel il s’entretient en anglais.Celui-ci amène le « Frenchman » partout.Le père de Closey est marchand de bois.Ce matin-là, en arrivant dans la cour, Auguste trouve Johnny juché sur un squelette de véhicule, composé de quatre roues reliées par une perche et traîné par deux chevaux.M.Closey installe le jeune Prieur sur la perche, devant Johnny et l’attelage s’ébranle.La chaussée est cahotante et leur position précaire.Johnny, qui se tient à son ami, ne paraît pas s’en inquiéter, mais celui-ci a hâte de descendre.Dans la rue Saint-Joseph, les roues enfoncent jusqu’au moyeu dans la terre ameublie par les pluies.C’est le milieu de novembre.Tout-à-coup, du côté de la gare s’élève une rumeur de cloches et de sirène qui grossit bientôt.Des gens courent dans la rue.« It must be something about the war », dit M.Closey.Auguste, sensible à cette atmosphère a le coeur serré.Il a peur et il n’a pas peur; il sent une exaltation qui, joyeuse ou triste, se traduira par des larmes.A ce moment, une des femmes qui courent en agitant leur tablier, se jette devant les chevaux en criant : « La guerre est finie, la guerre est finie, M.Closey.» Les chevaux effrayés se cabrent et font un brusque écart avant de se lancer en avant.Auguste s’agrippe à M. LES DÉSIRS ET LES JOURS 113 Closey, mais Johnny, surpris par la brusquerie de la secousse, culbute sous la roue.Le charretier mate ses bêtes et suivi d’Auguste, il court à l’endroit où l’enfant est tombé.La chaussée l’a englouti tout entier.Mais il se relève seul.Une boue fétide lui remplit la bouche, les yeux, et les oreilles.Personne n’ose le toucher.A la fin, son père le conduit sous la pompe d’une écurie voisine et on le décrotte.Il n’a aucun mal.La paix n’amena aucun changement dans l’existence d’Auguste, car la guerre n’avait pas existé pour lui.C’était un mot abstrait, vide de toute réalité, qui ne l’eut atteint que par ses répercussions sur des êtres aimés.Par bonheur, il n’y en avait eu aucune.Son oncle, après la scène du salon, n’avait plus été inquiété.D’ailleurs, marié et père de trois enfants, il n’était pas mobilisable.Cette époque resta mémorable parce que Johnny Closey avait failli mourir emprisonné dans la boue et aussi parce que son père, quelques jours après l’armistice, entra dans l’Ordre des Chevaliers de Colomb.M.Prieur a si peur de montrer son émotion, qu’à Noël, aux fêtes, avant les voyages et dans toutes les circonstances extraordinaires, il fait invariablement une colère.Il fit une de ces colères à Georgette pour une vétille, le jour de 114 LA NOUVELLE RELÈVE sou initiation de Chevalier, et eelle-ci quitta la maison.Elle fut remplacée par Alice qui sortait de l’orphelinat, et qui était de caractère maussade.Mme Prieur l’excusait.A la veille d’un voyâge des Prieur, elle quitta la maison sans avis.Elle s’était engagée chez une jeune veuve où, depuis quelque temps, elle passait tous ses jours de congé.Quelques mois plus tard, elle demanda à revenir.Elle ne s’entendait plus avec sa nouvelle maîtresse; la vie, disait-elle, était devenue un enfer.Les Prieur la reprirent au grand désespoir d’Auguste et de Claude qui ne l’aimaient pas.Puis elle tomba malade.On la traita; on fit venir sa mère qu’on logea dans la maison.Sitôt rétablie, Alice partit sans demander son congé.Elle épousa un jeune vaurien, partiellement dément, qui l’enfermait dans la maison le matin, emportant avec lui la clef du garde-manger.Quand il avait une maîtresse, il venait la promener à son bras sous la fenêtre de la prisonnière.Alice fut remplacée temporairement par une femme de ménage, engagée sans recommandations.Elle arriva avec ses deux enfants âgés respectivement de quatorze et seize ans.On les logea dans l’ancien réduit du cocher, qui LES DÉSIRS ET LES JOURS 115 comprenait deux pièces, au dessus de l’écurie.La grand’mère, s’étant un jour aventurée de ce côté, y vit un spectacle qui la frappa d’épouvante.La servante partit avec sa brassée de monstres.Les années de l’enfance, toutes absorbées par le jeu et le développement physique, coulent vite.Mais bientôt, commençent les responsabilités.Pour Auguste, ce fut l’école, puis la préparation de son entrée solennelle dans la communion des fidèles.Depuis des semaines, Auguste est sérieux.Toutes les après-midi, il se rend à l’église, où il se prépare à sa communion solennelle.Claude, qui a appris à lire en même temps que lui, à la maison, s’ennuie seul avec ses trésors.Pour le consoler, sa mère lui prépare un goûter qu’elle enferme dans un petit panier semblable à celui de son aîné, et qu’il va déguster dans le verger.Auguste ne joue plus que rarement avec Claude.Il a fait sa première communion.Il a des amis, une vie mystérieuse pour les siens.Il disparaît des jours entiers et à son retour, il fait des récits fantastiques de ses explorations dans la campagne.Il est descendu sous le pont ; il a 116 LA NOUVELLE RELÈVE visité des maisons abandonnées, et même une maison liantée, perdue au milieu d’un champ de sarrazin.Il ne raconte pas tout ce qu’il fait.Les Clo-sey ont quitté le quartier, mais Auguste a d’autres amis.Avec ses camarades il a remonté le cours des ruisseaux.Ils ont même construit un radeau sur le plus important de ces cours d’eau; ils l’ont chargé de paille et y ont mis le feu; ils l’ont ensuite suivi jusqu’à la manufacture, puis ils ont détalé au moment où le brasier s’engouffrait sous la bâtisse.Auguste admire le courage de Pierre Massénac, resté au bord du ruisseau jusqu’au dernier moment.C’est ce même Massénac qui a chargé de pierre le couvercle d’un puisard qui vomissait des flammes quand on y jetait une allumette.Ce fut une belle explosion.Massénac n’a pas fui avec les autres.C’est un miracle qu’il n’ait pas été touché par la volée de projectiles.Les ruisseaux de la ville ne contiennent que des crapets.Mais à un mille, Auguste connaît un ruisseau, peu fréquenté, peuplé de petites truites mouchetées, et qu’il faut le rejoindre à travers des champs.Un jour qu’il avait des invités de la ville, François Prieur les y a conduits dans une voiture de louage et Auguste a obtenu d’accom- LES DÉSIRS ET LES JOURS 117 Pagner le groupe.M.Prieur a rangé la voiture sur un terrassement qui sert d’entrée à un champ d’avoine et attaché le cheval à un piquet qu’Auguste est certain de reconnaître.Un sac en bandoulière, leur canne à pêche sur l’épaule et une boîte de fer blanc contenant des vers, ils se sont dispersés.Ils se donnent tout entiers au plaisir de jeter la ligne, à tromper une adversaire instinctivement méfiante et rendue sagace par l’expérience, à la sentir au bout de la ligne, puis à l’amener vivante et légère à travers les branches et dans des conditions difficiles, jusqu’à leur main.Us sont partis avant le lever du soleil et ils ont remonté le cours d’eau, marchant dans les hautes herbes, mouillés jusqu ’à mi-corps par la rosée, pêchant tantôt dans les trous sombres, abrités du courant par un tronc mort, tantôt dans les rapides où le soleil miroitait sur la pierre polie.Us ont marché longtemps sans entendre un seul oiseau, accompagnés seulement par le bruit de conversation à mi-voix de l’eau.Us ont traversé des gorges étroites, où le pied a peine à se poser et dépassé les douze cascades, en amont desquelles M.Prieur dit que le ruisseau se divise en deux affluents.Auguste n’a rien de plus pressé au premier congé que d’y retourner avec Massénac. 118 LA NOUVELLE RELÈVE Pierre Massénac, dont c’est la première partie de pêche, suit Auguste en silence.— Arrivons-nous bientôt, demanda-t-il.Il a hâte de voir l’eau.Auguste se tait pour mieux se rappeler la topographie.Il se promet au retour d’entailler un arbre pour avoir un meilleur repère dans les expéditions futures.A la fin, il retrouve le terrassement et le poteau qui a servi à attacher le cheval.Pierre enjambe lestement la clôture ; Auguste le suit.En touchant le sol, ils sentent l’eau gicler sous leurs pieds.Mais rien ne peut les arrêter.Le cours d’eau, gonflé par les pluies récentes, a quitté son lit à l’orée du bois, à un endroit où l’eau forme un coude à angle droit et une partie du courant s’est déversée dans le champ d’avoine, inondant sa partie basse, pendant qu’un mince filet va rejoindre un peu plus bas le cours principal.Nombre d’obstacles naturels ont été déplacés, changeant la physionomie du ruisseau.Ce qui trouble Auguste, c’est moins de patauger dans l’eau, bien que le soleil soit avare de ses rayons, que la crainte que la truite, dérangée dans ses habitudes, effrayée par les corps étrangers que l’eau entraîne, ne refuse de mordre à l’appât.Massénac jette sa ligne dans une petite anse et, à sa grande surprise, sa ligne est emportée. LES DÉSIRS ET LES JOURS 119 J1 ne sait que faire.«Tire», lui crie Auguste que l’embarras de son compagnon met en joie.Au retour, vers cinq heures, une chauve-souris vient se planter à quelques pas d’eux sur un arbre, la tête en bas.Pierre la tue d’un coup de bâton.Les ailes paraissent de crêpe noir.A son dos bée une large plaie, faite par le bâton, mais le sang n’en coule pas.Ils cherchent ses yeux et les trouvent un peu au-dessous des oreilles.En voyant sa bouche de nourrisson, Auguste éprouve du remords d’avoir aidé à tuer un être aussi inoffensif.Pendant tout l’été qui suivit cette première expédition, Auguste retourna souvent au ruisseau avec Massénac et d’autres compagnons.A peine avaient-ils enjambé la clôture qui séparait le champ d’avoine de la route, que le temps cessait d’exister pour eux.Ils connaissaient maintenant les moindres accidents du ruisseau et son tempérament suivant les jours, les places ombragés ou soleilleuses où la truite venait mordre à l’appât, les remous où les plus gros poissons se tapissaient, l’endroit où il fallait descendre dans le courant pour atteindre une petite crique poissonneuse.A certains endroits, la berge était facilement accessible, à d’autres, il fallait se tracer un chemin entre les arbres. 120 LA NOUVELLE RELÈVE Le bois était rempli de pièges où Pierre et Auguste, sous prétexte de les initier, envoyaient leurs compagnons plonger jusqu’aux genoux dans la boue.A chaque nouvelle visite, ils se proposaient de remonter jusqu’aux sources.Ils ne les atteignirent cependant jamais.Quand ils avaient dépassé les cascades, ils étaient si las, les affluents étaient si étroits et la broussaille si den-ce qu ’en dépit de leurs efforts, ils devaient bientôt renoncer à se frayer un chemin plus avant.Au cours d’une de ces parties de pêche, avec des camarades, Massénac a défié Auguste : « Si tu réussis ce tour de force, je me donne à toi, corps et âme.» Ils ont chacun leurs témoins.Pierre a vainement essayé de traverser le ruisseau sur une branche flexible.Il est tombé dans l’eau à mi-corps.Auguste a ri de lui.C’est alors que Massénac a lancé son défi.Auguste s’avance avec assurance, se servant de sa canne à pêche comme d’un balancier.Au moment de poser le pied à terre, il ressent une exaltation extraordinaire.Ce succès est un présage; s’il réussit à exécuter ce tour, jugé impossible par Massénac, il sera un jour un grand homme.— Tu es mon serviteur, dit-il à son ami mé- LES DÉSIRS ET LES JOURS 121 dusé.Us sont tous témoins.Si tu as une parole, tu es à moi corps et âme.Massénac s’engage tout entier dans tout ce qu’il fait.Son courage dans le danger, son incapacité de dire une chose qu’il ne pense pas ou de reculer pour des raisons logiques ou de convenance vient de ce que, presque encore enfant, il prend la vie tragiquement au sérieux.Surtout, il est incapable de prudence.Il l’a montré en proposant ce pari.Il comprend la portée du don qu ’il fait de sa liberté à Auguste, toute sa vie il se le rappellera ; mais son ami ne songe qu’à en tirer une vanité immédiate.Pierre se ferait tuer pour Auguste à cause de ce pari, et c’est cela que le jeune Prieur ne sent pas.«Il ne sent pas les choses; il ne peut que les comprendre », pense Pierre.Pierre Massénac habite avec ses parents dans une rue sale et enfumée, appelée rue de la Manufacture.Le matin, quand il descend, le soleil lui paraît plus beau parce que la rue est sale, qu’elle débouche dans les champs et qu’il y séjourne meme l’hiver, une odeur de vinaigre, de friture et d’excréments de poule.Les maisons sont sales, en dedans comme au dehors.Et pourtant, à ses yeux, quand le soleil, qui ré- 122 LA NOUVELLE RELÈVE chauffe le dépotoir, les tire de leur moisissure, elles chantent de toutes leurs fenêtres, les pavés rient de tous leurs carrés.Il y a dans cette rue plus d’enfants sales que dans tous les autres quartiers ensemble.Tout ce qu’on touche est poisseux et l’odeur des détritus imprègne jusqu’à la peau.Le divertissement des gamins, c’est la chasse aux moineaux.On s’installe avec une fronde derrière un tas de détritus et on attend.Sitôt le coup parti, ceux qu ’on appelle les « chiens » se précipitent sur la boule de plume et la remettent aux plus jeunes.Ces derniers juchés à quelque distance sur de vieux bidons rouilles enferment dans des boîtes de carton les oiseaux blessés ou seulement étourdis par le coup.Massénac, qui peut avec une fronde moucher une chandelle à quinze pas, est l’as de la bande.On ne lui envie pas moins cette réputation que celle de courage qu’il s’est acquise par des exploits répétés.Léonard, le fils d’un commerçant cossu, qui a le teint rose, les dents plus blanches et plus dures que les autres, et qui se distingue par la propreté de ses chemises et la coupe de ses habits, souffre mal la supériorité de Massénac.Il tente, ayant tiré en même temps que celui-ci de s’approprier des oiseaux. LES DÉSIRS ET LES JOURS 123 Massénac les lui laisse, mais il lui ordonne de s’éloigner.— C’est ma talle, dit Massénac d’un air assuré, va te placer plus loin.—11 y a assez d’oiseaux pour deux, se récrie Léonard.— Jean, passe-moi deux ou trois gros cailloux, dit Massénac assez haut pour être entendu de Léonard.Les aides de Massénac, sentant la poudre, se sont glissés derrière un tas de fumier; celui-ci reste debout et met Léonard en joue.Le cailloux heurte avec force la pointe de la chaussure de l’intrus.Le duel est inégal.— Si tu veux te battre, avance comme un homme, crie Léonard, qui a pâli quand Massénac l’a visé au pied.— Je suis ici pour chasser.Et, si tu me déranges, je te ferai courir à ma façon.— Tu es brave avec une fronde ! — Deuxième avertissement, dit Massénac et il envoie un cailloux ricocher sur la cheville de Léonard.Celui-ci pousse un cri de colère et prend ses jambes à son cou.Ses acolytes n’ont pas attendu son signal pour déguerpir.Hors de la portée de la fronde, ils s’arrêtent.— Fils de quéteux, crie Léonard.Un éclair de haine passe dans le regard de 124 LA NOUVELLE RELÈVE Massénac.Mais il ne poursuit pas l’insulteur.Sans le savoir, Léonard l’a atteint à son point le plus sensible.Massénac sait depuis peu qu’il n’est pas le fils de Bernard et d’Eugénie Massénac ; sa mère est une ancienne femme de ménage des Massénac qui a vendu son enfant.De son père, il ne sait rien.Il n’a parlé de son secret à personne, pas même à Auguste Prieur qui est son ami.Mais Pierre se méfie de l’intelligence d’Auguste.Celui-ci, vif et enjoué dans la discussion, alors que Pierre est lent, que son imagination est plus grossière, ne manque jamais une occasion d’humilier son ami.Il peut être d’une cruauté de bête féroce et il exaspère souvent Massénac.Cependant, jamais ce dernier, qui est le plus fort, ne recourt aux poings contre lui.* Massénac est convaincu qu’Auguste n’a pas de cœur.C’est le reproche que font les gens sensibles à ceux qui ont l’intelligence vive et qui, tout en ayant du cœur, le subordonnent à la raison quand il ne s’agit pas de choses qui les touchent directement.Leur pitié ne s’émeut pas aussi facilement que celle des gens dont le cœur gouverne toute la vie.Auguste est sensible, mais la faiblesse de sa constitution a développé chez lui l’intelligence LES DÉSIRS ET LES JOURS 125 défensive; il a la répartie vive et avec ce besoin d’absolu qui consume les adolescents et leur fait préférer ce qu’ils considèrent comme la justice, à la charité, il blesse souvent Massénac.Pierre est assis dans le salon entouré de lambris sombres, de meubles massifs et noirs, séparés du reste du logis par des portières de verre filé.Du plafond, descend un énorme lustre à pendeloques de couleur.Près de l’unique fenêtre, dans un bocal de verre rectangulaire, travaillent des petits animalcules, appelés communément abeilles à vin.Au mur pendent des colifichets de liège et des reproductions encadrées.Les meubles sans noblesse s’effilochent.Eugénie Massénac se pavane au milieu de ces laideurs en robe violette.Pierre ne la voit pas, tout absorbé qu ’il est dans ses pensées, plus sinistres que le décor.Il est le fils d’une femme de ménage qui l’a vendu.Eugénie et Bernard ne savent pas qu’il le sait.Aussi ne s’expliquent-ils pas sa taci-turnité.En apprenant la vérité, il a été accablé, il a pensé à se tuer.Dans son esprit, les déterminations germent longtemps ; il va ensuite jusqu’au bout.Ne pouvant continuer d’aimer Eugénie comme sa mère, maintenant qu’il LA NOUVELLE RELÈVE / 126 sait qu’elle n’a pas droit à ce nom, il se tourne contre elle avec toute l’ardeur qu’il a mise jusque là à l’aimer.Il aurait pu l’aimer pour elle-même car elle est bonne pour lui.Mais elle a surpris sa confiance.Cet amour qu’elle lui inspirait sous de fausses représentations, elle ne le volait pas moins à son iils adoptif qu’à la vraie mère.C’est cela que Pierre sent, même s’il est incapable de l’analyser.Il lui a été difficile de haïr sa belle-mère, mais peu à peu, il y est parvenu.Il ne vit plus que pour la faire souffrir.Il s’applique à la prendre en défaut.Il lui semble que jusqu’à la ré- I; vélation de sa naissance, il ne la voyait pas.Elle est accorte; elle a le visage en boule, les yeux petits et luisants, le teint couperosé, les cheveux plats et rares.Elle se vêt de couleurs trop vives.Quand elle est agitée, elle roule sur elle-même l’air tragiquement drôle, passant indistinctement du rire aux larmes.Il se rappelle sa hâte de se faire enlever les dents parce qu’elle trouvait les prothèses plus belles.Elle a la manie répugnante d’embrasser les cousines pauvres sur les lèvres, même quand leur front couvert de pustules découragerait le serrement de mains.Elle agit dans sa charité comme si les maladies ne se transmettaient pas.Elle préfère exposer les siens à la contagion que de LES DÉSIRS ET LES JOURS 127 causer, pur son recul, de la peine à une malheureuse.Pierre ne peut plus rester seul avec elle pendant une deini-heure sans qu’il survienne entre eux des échanges aigre-doux.Eugénie ne lui en garde pas rancune.Elle oublie aussitôt.tën ce moment, il est seul dans le salon, séparé de la chambre de ses parents par une porte d’arche.A travers la portière de verre filé, Pierre entend les ronflements de son père adoptif, endormi tout habillé dans son lit.Bernard Massénac a de petits yeux bleus, embusqués derrière d’épais sourcils, le nez, légèrement recourbé vers la bouche, s’est épaissi à la suite d’un coup, le menton rond se creuse au milieu, le front est large.L’ensemble du visage fait penser à Victor Hugo vieux.Il cultive d’ailleurs cette ressemblance avec Hugo «penseur ».Il est affreusement bancal.Quand on ne le connaît pas, il est impressionnant.Taciturne par tempérament, il peut rester des heures dans un salon, sans dire une phrase.Par contre, dans les assemblées, c’est un tribun redoutable.On ne sait jamais ce qu’il pense.Dans sa jeunesse, il a été marin.Il a participé à des enlèvements.Il a raconté à Pierre, un jpur de bonne humeur, l’histoire de ce tailleur, père de trois enfants, enlevé par lui dans un caboulot 128 LA NOUVELLE RELÈVE de Boston, après avoir été préalablement drogué par le maître d’équipage à qui il manquait un homme.En s’éveillant en mer le malheureux pleurait comme un enfant.Bernard Mas-sénac rit encore au souvenir de cet épisode.Vers quatre heures, il s’éveille les yeux encore bouffis de sommeil, la barbe piquante, les cheveux ébouriffés et il demande : — Femme, où as-tu mis ma calebasse 1 Il appelle rarement Eugénie par son nom.Il l’appelle «femme» ou «ma fille».Quand il parle d’elle, il dit Génie.Eugénie s’affaire, retrouve la calebasse.Ayant à sa disposition un choix d'une vingtaine de pipes, il veut toujours celle qu’il ne trouve pas.11 a des pipes partout, sur le rebord des fenêtres, sur le bahut, sur le guéridon près duquel il s’assoit pour lire Ingersoll, car il se croit libre-penseur, et jusque dans les cabinets.Pierre revendique chaque jour une plus grande liberté.Eugénie cède, mais après d’âpres querelles, hérissées de reproches, qui s’usent mais ne se résorbent pas.Quand ils ont échangé des mots amers, Eugénie se retire dans sa chambre pour pleurer.Il sait qu’elle ne peut fermer 1 ’ceil avant qu’il ne soit rentré, qu’elle se lève pour voir l’heure ?i laquelle il arrive la LES DÉSIRS ET LES JOURS 129 nuit.Il reste insensible à ses injures, à ses sarcasmes, à ses menaces.La veille, il est entré plus tôt.Il la provoque : — A quelle heure suis-je entré, hier soir?Le ton est calme, sans trace apparente de colère ou de défi.— Je t’ai entendu à deux heures.— C’est moi que tu as entendu, dit Bernard.Je revenais d’une assemblée.Il ajoute: « A ce moment, Pierre était couché.» — Vous voyez, dit celui-ci sans se départir de son calme.— C ’était bien la première fois.Pierre se lève, triomphant, et prend sa casquette.— Où vas-tu?demande Eugénie.— Ne puis-je sortir, même l’après-midi sans que vous me demandiez où je vais ?— Un garçon bien élevé n’a pas de secret pour sa mère.— Peut-être que je ne suis pas bien élevé.— C’est assez! Pierre! rentre dans ta chambre.Il jette sa casquette sur une chaise, bien en vue, et repousse la porte de sa chambre avec violence.Eugénie continue ses reproches, entrecoupés de sanglots.Il lui crie: 130 LA NOUVELLE RELÈVE — Inutile de vous fatiguer, je ne vous entends pas.Pendant cet échange, Bernard feint de lire son Ingersoll.Il n’a pas ouvert la bouche.Eugénie lui dit : — Si Pierre n’était plus heureux avec nous, je crois que j’en mourrais.Qu’est-ce qu'il a mon Dieu?— Laisse-le aller jusqu’au bout de sa corde, dit Bernard.Après, on verra.Eugénie, depuis le changement survenu dans son fils, souffre tous les jours mille morts.Pierre reste impitoyable.Il la voit dépérir sans chagrin.Les lèvres de l’adolescent qui étaient déjà minces, ne forment plus qu’une ligne tant il les tient serrées.La vocation d’Auguste Prieur est déterminée vers cette époque par une visite qu’il fait avec sa mère à une sœur de son père qui habite Montréal.Le fils de celle-ci vient de terminer ses études de droit.C ’est pour elle un grand événement, le couronnement d’une vie de labeur, de sacrifices, d’abnégation.Elle rit, elle pleure en parlant des études de son fils, des pièges qu’on lui a tendus aux examens, de son habileté à les éviter.C’est comme un conte de fée. LES DÉSIRS ET LES JOURS 131 «Voyant, dit-elle, qu’il ne réussissait pas à l’embarrasser, l’examinateur lui a posé des questions qui n’étaient pas au programme.Mais Julien a répondu à tout.» Jugeant qu’elle a suffisamment impressionné M"'c Prieur, elle prend un air mystérieux, délibère quelques instants avec elle-même, puis arrivée à une décision, elle dit: « Venez! » Auguste suit.Après ce préambule, il imagine que sa tante va lui révéler un secret si grand, si profond, que toute sa vie va en être bouleversée.Il est tendu.La tante conduit les visiteurs dans sa chambre et tire d’un placard une grande boîte ronde, bourrée de papier de soie.Elle en écarte cérémonieusement la feuille supérieure et Auguste aperçoit la couronne d’un feutre gris.Auguste est partagé entre une folle envie de rire et le crainte de blesser la vieille dame.Sa mère n’a pas bronché.— C ’est la surprise que je veux lui faire le jour de son admission au Barreau, dit la tante, le visage rayonnant do joie.Son premier chapeau.Le ton de vénération de la vieille dame pour parler du Barreau, éveille dans l’enfant une grande admiration pour ce cousin et la profession qu’il embrasse. 132 LA NOUVELLE RELÈVE — Toi, mon petit, iras-tu à l’université quand tu seras grand ?Auguste, qui ignore jusqu’à la signification de ce mot, ne sait que répondre.Sa mère le tire d’embarras: — Auguste sera pharmacien! Il ne réplique pas qu’il sera avocat, mais sa décision est prise.Il ira à l’université comme son cousin.On parlera de lui avec respect.Il est maintenant l’aîné do quatre enfants.Sa mère qui l'employé à des travaux domestiques, dit de lui: «C’est un enfant tranquille.Il ne sort jamais.Il n’aime pas les jeux.» Et elle ajoute à la grande confusion de l’enfant qui a honte de polir les parquets ou d’aider à la lessive: «Il est plus utile qu’une fille dans la maison.» Il y a longtemps qu’ils n’ont plus de servante.Quand ses parents font des sorties, ils confient à Auguste la surveillance des plus jeunes.Cette responsabilité le mûrit.Les escapades qu’il eût été tenté de faire, il s’en abstient de crainte de compromettre son autorité.Auguste se trouve au collège dans une atmosphère morbide, tenu en suspicion à cause de son imagination, puni d’être curieux et éveillé.Mais surtout, il ne peut s’habituer à n’être pas aimé.Cette phrase d’un professeur à un LES DÉSIRS ET LES JOURS 133 de ses camarades l’a profondément troublé: «On n’a pas besoin de vous ici; on n’csl pas allé vous chercher.» 11 est entré au collège à treize ans, alors qu’il eut été prêt à dix; trouvant l’enseignement qu’on y professait ingrat et trop facile pour lui, il s’ennuie, suit distraitement les cours, se prépare mal aux classes supérieures.11 ne comprendra que plus tard l’utilité des exercices.Il veut du même coup apprendre et faire quelque chose.Les religieux, issus pour la plupart du peuple ou de la petite bourgeoisie, gardent, même arrivés à la prêtrise, une admiration inconsciente pour les fils des hommes en vue.(.'es enfants sont traités avec déférence et une sourde affection que les élèves eux-mêmes ressentent pour tout ce qui touche à un homme qui a réussi.Auguste est brimé par eux.11 n’écliappe que de .justesse à la tentation d’hypocrisie par laquelle les plus brillants se rendent la vie agréable.Il se sent cruellement seul.Les études classiques en l’élevant au-dessus de son entourage, sans l’élever au niveau de ceux de ses camarades dont les parents sont riches, le laissent haletant au milieu de la côte qu’il est toujours exposé à redescendre et que personne n’est capable de l’aider à monter.Il est seul.Il ne doit compter que sur lui-même.On ne se doute pas de ce 134 LA NOUVELLE RELÈVE qu’il faut de force de caractère au fils d’un ouvrier pour continuer quand les parents n’ont pas confiance que les études peuvent être utiles et qu’autour de lui on le soupçonne d’avoir choisi la meilleure part par haine de ce qu’on appelle le travail.Auguste et son père mangent en face l’un de l’autre Mme Prieur et les enfants occupent les côtés de la table.François Prieur tient à être le centre de l’intérêt.Il marque son mécontentement quand Auguste, oubliant cette règle, se met parfois à parler de lui-même.Ils échangent des idées, mais le jeune homme se méfie de l’imagination de son père.Auguste lit beaucoup et il s’aperçoit que les interprétations que son père lui a données en réponse à ses questions lui ont longtemps masqué certaines actions, rendu certains événements confus.Et bien qu’il ait compris que M.Prieur donne souvent pour vraie une création de son imagination, celles-ci sont si nombreuses, si variées, si convainquantes, que des années après il en découvre encore.D’autre part, il commence à se révolter, surtout passivement, contre ce qu’il considère comme la tyrannie familiale.M.Prieur jouit dans sa famille d’une sorte d’infaillibilité, rarement prise en défaut.Il est difficile de vivre avec lui sans se faire rap- LES DÉSIRS ET LES JOURS 136 peler sans cesse qu’on fait les choses machinalement.Il tient à ce qu’Auguste, Claude et même la petite Louise pensent à tout ce qu’ils font et que, dans l’exécution, ils atteignent du premier coup à la perfection.«Si je suis callable de le faire, dit-il, tout le monde peut le faire.Il suffit d’une intelligence ordinaire, mais appliquée à l’ohjet et appliquée à temps, c’est-à-dire avant de commencer.» Et, quand Auguste agit sans réfléchir et qu’il s’en aperçoit au milieu de son travail, il éclate de rire en pensant avec quelle justesse son père l’eût repris.François Prieur décroche son chapeau.Il embrasse sa femme sur le front, comme il n’a jamais manqué de le faire depuis leur mariage, et il demande à Auguste : — Veux-tu que je te reconduise au collège?— Non, merci, papa, je descends avec un ami.— Tu montes avec un ami.— Comme tu voudras.— Ce n’est pas comme je voudrai.Quand tu te rends au collège, tu t’élèves de la basse ville à la haute ville.Pourquoi dis-tu que tu descends?— Laisse-le donc, dit Mme Prieur, tu vois bien que tu l’embarrasses.— Papa a toujours raison, dit Auguste après 136 LA NOUVELLE RELÈVE lo départ de son père.C’est pour cela qu’il est si désagréable.— Ne dis pas cela de ton père.— Vous prenez toujours son parti contre nous.— Je n’aime pas plus que toi les discussions.Mais quand il a raison, tu ne devrais pas répliquer.— Oh avec lui, ce n’est pas nécessaire.Il a toujours raison et que je réplique ou non, il ne s’arrête cpie ’ nous a bien humiliés.— 11 a ses défauts, je le reconnais, mais il vous aime bien.Auguste ne répond pas.11 prend sa serviette et, en s’essuyant la bouche du revers de la main, il se dirige vers la porte.En dépit de la sévérité de sa mère, Auguste connaît, à seize ans, son premier amour.Germaine Lavelle a quatorze ans.Il s’est lié à son frère pour se rapprocher d’elle.Maintenant que Louis est devenu son ami le plus cher, Germaine a pour lui ce charme des femmes qui ressemblent à un camarade que nous aimons.Ils ont tous les deux le front liant, les cheveux bruns et deux traits légèrement accusés de chaque côté du nez.Elle est la vivante réplique de son ami, plus vive, plus nerveuse, mais gratifiée des mêmes yeux aux eaux profondes, oui- B-^ LES DÉSIRS ET LES JOURS 137 bragés de cils épais et très longs qui en estompent doucement la clarté.Elle a la peau blanche, un peu huileuse, couverte le long des joues d’un léger duvet.Tout son corps, nerveux dans l’action, affecte au repos, déjà une nonchalance sensuelle.Ce n’est pas nue jeune tille «distinguée ».Cette liberté d’allure est son plus grand charme aux yeux d’Auguste.Mrae Prieur ne la tolérerait pas dans sa maison, si elle n’était la fille d’un compagnon de travail de son mari.Elle n’avait pas attendu ses déclarations pour lui faire porter par Louis son premier billet doux, deux ans plus tôt.C’était une adresse enluminée de sa main et ornée de fleurs séchées.Peu après, un après-midi, quittant ses compagnes, elle était venue le rejoindre dans sa chambre et s’était assise sur ses genoux.Dans ses mains longues, un peu moites, elle roulait un petit mouchoir de couleur.Ils ne se sont pas revus depuis deux ans.Louis les présente de nouveau l’un à l’autre dans le salon des Prieur.— Tu as connu Germaine quand elle était haute comme ça, dit Louis.— C ’était mon cavalier préféré, dit-elle en riant.Auguste regarde sa mère qui n’a pas bron- 138 LA NOUVELLE RELÈVE ché.Germaine est très à l’aise.Elle jouit de l’embarras du jeune garçon.— Viens me montrer tes livres, dit-elle.Auguste est très fier de sa bibliothèque.Il est trop ému pour parler.A leur retour, Germaine dit qu’il a beaucoup changé.— Oui, répond Mme Prieur, sans prêter toute son attention à la jeune fille.Elle ne sait pas parler de son fils avec les gens.Elle éprouve une certaine gêne à les entendre parler de ses études comme d’une chose hors de l’ordinaire.« Auguste est très sérieux, » ajoute-t-elle apres un moment.— H est si sérieux que je parierais qu’il n’a jamais embrassé une jeune fille, lance Germaine en éclatant de rire.Germaine ne peut résister au plaisir de tourmenter le jeune homme.D’autre part, elle éprouve une certaine supériorité à aborder ce sujet devant la mère de son ami qu’elle juge très sévère.— Les jeunes filles ne l’intéressent pas, dit M“* Prieur.Et c’est heureux! L’étude et l’a-mour sont comme l’eau et le feu : il faut choisir.— Voulez-vous dire que les etudiants ne fréquentent pas de jeunes filles?— Les autres, je ne sais pas, mais Auguste LES DÉSIRS ET LES JOURS 139 sortira avec les jeunes filles le jour où il aura le moyen de faire vivre une femme.— Il va attendre longtemps.Quel mal voyez-vous à ce qu’il se déniaise en sortant un peu.— Il se déniaisera bien assez tôt.Il est heureux ainsi.— Maman sait que je rencontre des garçons, reprend Germaine.— Ce n’est pas la même chose, dit Mmo Prieur, sur un ton de finalité.Auguste avait horreur du portrait que les siens faisaient de lui.Sa mère n’avait que trop de tendance à parler du bon petit garçon qu’il était.Il redoutait que pour le faire admirer, elle ne se mît à expliquer à Germaine qu’il l’aidait dans le ménage, au besoin lessivait les parquets et se couchait chaque soir à 9 h.30.Mais ce jour-là, Mrae Prieur ne se laissa pas aller à faire son éloge.Germaine est heureuse.Elle vient de prendre la résolution de faire la conquête d’Auguste.Pour cela, il lui faut cesser d’effaroucher M“* Prieur par ses propos.Elle est primesau-tière et ne calcule jamais ses effets, comptant sur son charme pour obtenir à la dernière minute le résultat qu’elle s’est pendant toute la conversation amusée à compromettre. 140 LA NOUVELLE RELÈVE — Louise pratique-t-elle toujours sou piano, demande-t-elle?— De temps à autre, mais pas du tout régulièrement.— C’est dommage, car elle a un véritable don.— Je lui répète qu’elle doit pratiquer, mais je n’ai presque pas le temps de m’occuper des enfants.— Voulez-vous que je vienne une ou deux fois par semaine.Ce sera pour moi une excellente occasion de me refaire la main.Je suis libre le jeudi.— Louise 11e va jamais loin.— Mais j’y songe, reprit la jeune fille, ce sont les jours de congé d’Auguste.Ne craignez-vous pas que nous le dérangions ?— Les portes fermées, on n’entend rien de sa chambre.Germaine laisse s’écouler un moment puis elle ajoute : — J’allais vous demander si Auguste ne viendrait pas me reconduire surtout l’hiver, quand les jours sont plus courts.Mais vous m’avez dit qu’il ne sortait pas avec les jeunes filles.— Avec toi, ce n’est pas la même chose.Vous êtes des camarades d’enfance.Et puis, reconduire une jeune fille ce n’est pas la fréquenter. LES DÉSIRS ET LES JOURS 141 Auguste fut heureux pendant quelques semaines, mais il n’avait pas d’argent.Germaine rencontrait d’autres jeunes gens qui avaient une auto et une plus grande liberté.L’argent joue un grand rôle dans les premières amours.Auguste rechercha d’autres jeunes filles, mais aucune ne l’intéressa plus que quelques mois.Il pensait qu’il n’existait rien dans le monde de plus important que l’amour.Les honneurs, l’argent, il ne les désirait que pour être plus digne d’être aimé.Quand il commença à regarder les jeunes filles, il éprouvait le besoin de parler d’elles à Massénac.Une jeune fille qu’il avait entendu rire, une phrase saisie au vol, un regard qui avait croisé le sien étaient le départ d’imaginations triomphantes.Il prêtait à ces anges une vie irréelle, supra-humaine, sans rapport avec la vie des garçons.S’il avait regardé autout de lui, il eut vite perdu ses illusions.Il avait tous les jours sous les yeux, la vie terne de sa sœur Louise, qui peinait sur les bancs de l’école et enviait la liberté dont jouissait ses frères.Pierre, de son côté, s’informait discrètement de Louise.Il lui avait même adressé quelques compliments devant son frère.Mais pour Auguste, Pierre était un confident.Il n’imaginait pas qu’il put avoir une vie propre. 142 LA NOUVELLE RELÈVE Non, ce qui arrivait à Auguste, ne pouvait souffrir la comparaison.Redoutant de ne pas rencontrer une femme qui l’aime, Auguste s’efforce par tous les moyens de donner l’illusion qu’il est aimé de Germaine.Il désire obscurément que Massé-nac, à qui il a souvent parlé de la jeune fille, partage son admiration pour celle-ci.Depuis quelque temps, Massénac défend le paradoxe que la vie est un jeu où la police est l’adversaire qu’il faut déjouer.Il s’est procuré un Code criminel et il consacre à cette étude passionnante ses jours et ses nuits.Il a déjà trouvé vingt moyens d’enfreindre la loi sans en subir les conséquences.Sa science est encore toute spéculative.Comme un néophyte, il tient à convaincre.Il expose des cas à ses camarades, les invite à le prendre en défaut.Partout où il va, il apporte la même préoccupation.Certains sont scandalisés, d’autres se moquent de lui.La séance à laquelle Massénac doit être présenté à Germaine a lieu au Cercle paroissial, dans line salle où se réunissent à tour de rôle, les peintres du dimanche, les dames de Sainte-Anne et le cercle ouvrier. LES DÉSIRS ET LES JOURS 143 Ce soir, la réunion est mixte.Massénac et Auguste prennent place dans un coin de la salle nue, où les cadres ne sont même pas accrochés, mais appuyés aux murs, posés de guingois suides meubles ébréchés et même sur des fauteuils.On les déplace pour s’asseoir.Il y a là des femmes vieilles et laides, des adolescentes excitées, une femme de trente ans dont les cheveux tout blancs contrastent avec les traits jeunes, la peau fraîche; une fillette au visage fané, des vieilles filles en grand nombre, reconnaissables à leurs jupes désuètes, à un lorgnon, à des chemises attachées au cou, à leur visage luisant; des hommes, presque tous laids et vieux ou efféminés.Pierre se demande où tous ces gens se cachent le jour dans Deuville et surtout quel miracle a pu opérer leur rencontre.Isolés, ils passeraient inaperçus.En groupe, ils s’éclairent étrangement les uns les autres.Massénac veut raconter à Auguste le dernier procédé qu’il a découvert pour déjouer la loi: le crime parfait.Auguste ne l’écoute pas.Une jeune fille, qui a remporté un prix de musique, s’installe au piano.Sa mère, en robe claire à petites fleurs, se tient debout, près d’elle la main sur le cahier de musique, prête à tourner les pages, un sourire triomphant dans tous les plis de son visage. 144 LA NOUVELLE RELÈVE La jeune pianiste, en robe blanche, plutôt grassouillette, sourit gentiment.Auguste remarque dans l’oreille de Pierre qu’elle offre d’une façon mélancolique le contraste d’une beauté indéniablement virginale et d’un regard qui ne l’est plus.Durant l’intermède, on sert du punch aux invités.Auguste veut refuser, mais Massénac prend un verre pour lui.Enfin, Germaine paraît.Elle a quelque chose de félin dans la démarche et dans sa chevelure sombre courent des reflets mordorés.Elle n’est pas belle, mais vive, enjouée; tous ses gestes disent le plaisir d’agir.Pierre l’aime aussitôt.Un chanteur à lorgnon succède à la pianiste.Massénac ne quitte pas des yeux Germaine qui a J’air de s’amuser.Pendant l’intermède, des groupes se forment: on dépit des efforts des organisateurs, ils ne se mêlent pas.Une adolescente pousse l’inconvenance jusqu’à se laisser embrasser entre deux portes.Enfin, Germaine se libère d’un groupe de vieilles filles et ils peuvent l’approcher.Elle a amené une amie.Après les présentations, Auguste les entraîne dans un restaurant.Massénac est ébloui par le luxe qui l’entoure, le menu compliqué, l’éclat des couverts.Auguste parfaitement maître de lui, indique sa place à LES DÉSIRS ET LES JOURS 145 Massénac à côté de l’inconnue.Pierre est ému, intimidé par le charme de Germaine et absorbé par la crainte de commettre un impair.Germaine est déjà assise.Il s’approche de la table.Auguste lui fait un signe, sous prétexte d’attirer son attention sur un mot de l’inconnue.Il comprend et présente la chaise à la jeune fille.Germaine ne le regarde pas.La compagne de Pierre, moins jolie que Germaine, est aussi intimidée que lui.Auguste conduit la conversation, s’adressant à l’une ou l’autre jeune fille, les interrogeant, les taquinant, relevant leurs moindres propos, les commentant, pour en faire ressortir la profondeur ou la finesse.Pierre, tout entier à la tâche de surveiller ses compagnons pour imiter leurs gestes, ne réussit pas à se mêler à la conversation, qui, d’ailleurs est un monologue d’Auguste, rendu particulièrement brillant par l’admiration des deux jeunes filles.Après le souper, celles-ci ne veulent pas se séparer.Elles remercient Auguste, font en chœur son éloge.Elles ont promis de rentrer ensemble.Massénac, oublié de tous, parle alors de partir.Germaine proteste, mais Auguste dit: — Il est fatigué.Il sait mieux que toi ce qu’il doit faire.Auguste ne pense pas que Massénac a senti 146 LA NOUVELLE RELÈVE l’incorrection de cette remarque.Celui-ci n’en laisse rien paraître et s’en va, délivré.Germaine reproche à Auguste sa dureté.Il est heureux qu’elle l’ait remarquée.— Vous ne gardez pas longtemps vos amis, dit l’inconnue.— Vous croyez, dit-il.Il se met à rire, se sentant admiré.La mauvaise humeur d’Auguste contre Pierre a une cause secrète.Il est lié avec Louis Lavelle et son frère Maurice qui l’ont suivi au collège.Il aime à causer avec eux.Il a eu l’imprudence de leur présenter Massénac qu’il se flattait d’élever ainsi avec lui.Or, comme Germaine, les Lavelle prennent Massénac trop au sérieux.Us ne font aucune différence entre lui et Pierre et même revoient ce dernier sans lui.Il en souffre.Les taquineries des deux frères devant son camarade, le blessent profondément.Auguste, en quittant ses compagnes, s’enferme dans sa chambre sous prétexte de travailler.Il s’installe à la fenêtre dans l’obscurité et laisse errer sa pensée.Que font en ce moment ses amis Lavelle ?Louis est un bon vivant.U est gras et jovial.Il traite comme ses plus intimes amis les gens qu’il rencontre pour la première fois.Auguste, au contraire, est exclusif en amitié.Il ne se livre pas facilement. LES DÉSIRS ET LES JOURS 147 Louis est si dépourvu d’imagination qu’il ne pense pas qu’elle puisse exister chez les autres.Lisant assez peu, il aime que la conversation porte sur un sujet qu’il a déjà discuté.11 reprend alors les idées qu ’il a entendues et celles qui lui sont venues à ce moment.Parfois, en face d’Auguste dont la pensée a évolué, il rétorque à celui-ci des arguments qu’Auguste lui a opposés dans une rencontre précédente.Maurice Lavelle est tout l’opposé de sou frère.Il est grand et malingre.Il se range dans la catégorie des types sensibles.Son défaut, c’est de se méfier de son intelligence, qui est fine.Il veut toujours être disponible.C’est un homme de théories.Il croit pour le moment à l’équivalence de la vérité et de l’erreur.Aucun argument ne peut prévaloir contre son sentiment.Il trouve péniblement ses idées ou plutôt les formules qui enveloppent ses sentiments devant une idée.Louis et Maurice ne peuvent comprendre qu’Auguste défende sincèrement une opinion d’une façon brillante.Ils crient au sophisme dès qu’un argument les dépasse ou qu’il est présenté sous une forme habile et avec facilité.«Je me méfie de ce qui brille », dit Louis, qui est attiré par Massénac parce que celui-ci est sans surprise.Quand Auguste a longuement 148 LA NOUVELLE RELÈVE discuté, exposé sa pensée avec feu, alors que Massénac n’a fait que poser les questions, Louis résume le débat en disant: « Massénac a été très brillant.» Cette phrase a le don de déprimer profondément Auguste.(à suivre) Robert Chabbonneau de l’Académie canadienne française ROBERT CHARBONNEAU Romans ILS POSSÉDERONT LA TERRE 2' édition FONTILE Essais CONNAISSANCE DU PERSONNAGE LA FRANCE ET NOUS Poèmes PETITS POÈMES RETROUVÉS Une dynastie de botanistes: LES DE JUSSIEU On relève, dans l’histoire de la civilisation, des noms de famille dont les membres, de père en fils, fille ou neveux, se sont adonnés aux mêmes études avec un certain génie presque cumulatif.Citons les Bernouilli en mathématiques ; les Cassini et les Herschel en astronomie; les Bach en musique, les Breughel en peinture, les de Jussieu en botanique.Il est assez évident que de vivre dans cette chose impondérable et difficile à définir mais que sentent les artistes, les intellectuels et les savants, et que l’on nomme, faute de mieux, l’atmosphère peut orienter ou décider des vocations et des enthousiasmes.Lorsque le caractère et les dispositions s’y prêtent autant que les circonstances, il est toujours profitable de continuer la tâche d’un aîné en ajoutant à son acquis.Les de Jussieu furent cinq qui, pendant près d’un siècle et demi (de 1712 à 1853) occupèrent en botanique une place prépondérante.Ils étaient tous médecins, ils furent tous membres de l’Académie des sciences, tous eurent affaire au Jardin du roi devenu le Museum d’histore naturelle; trois firent partie de la Société Royale de Londres.[149] 150 LA NOUVELLE RELÈVE Cette dynastie de savants trouve son origine à la fin du XVIe siècle dans le Lyonnais, à Montro-tier où l’on retrouve un Pierre de Jussieu, né en 1592, notaire et greffier, fils d’un Antoine de Jussieu.En 1680, Laurent, fils de Pierre, ouvrit à Lyon une officine d’apothicaire.L’aîné de ses enfants (il en eut 16), Christophe, né en 1685, fut docteur en médecine et maître apothicaire à Lyon ; il écrivit un Nouveau Traité de la Thériaque (Trévoux, 1708).Ses trois frères, Antoine, Bernard et Joseph furent botanistes par goût, tous trois figurèrent en même temps à l’Académie des sciences.Joseph, le cadet, fut un académicien peu encombrant car, pendant 37 ans (1742 à 1779), il ne s’est jamais montré à l’Académie royale, il n’a rien publié mais il fut un explorateur intrépide et un savant naturaliste dont l’action s’est localisée dans l’Amérique méridionale.Les trois frères restèrent célibataires.Leur aîné, Christophe, eut pour fils Antoine-Laurent, le plus célèbre de la lignée, qui eut à son tour un fils, Adrien, le dernier de cette famille de lyonnais où s’était mêlé un peu de sang breton.L’histoire de cette famille de Jussieu est captivante tant au point de vue humain que scientifique.Essayons de la résumer.Antoine de Jussieu est né à Lyon le 8 juillet 1686, Il fit ses premières études au collège des Jésuites et, comme on le destinait à l’état ecclésiastique, il fut tonsuré à l’âge de 14 ans.Mais déjà, il était passionné de botanique, passant ses loisirs à herboriser la campagne lyonnaise et d’au- UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 151 très régions comme le Beaujolais, le Dauphiné, etc.Jean-Baptiste Goiffon, médecin à Lyon s’intéressa à ce jeune homme qui faisait de la botanique, l’initia à la méthode de classement de Tour-nefort et le prit comme aide pour terminer une flore des environs de Lyon.Consciencieux, Antoine étudia autant la théologie que la botanique mais son goût allait plutôt aux plantes.Ses parents lui permirent d’aller à Montpellier étudier la médecine, car la botanique et la médecine ne faisaient pas l’objet d’enseignements séparés.En 1704, Antoine quitta Lyon pour se rendre à pied à Montpellier.Cela fut pour lui l’occasion de ramasser des plantes.Enthousiasmé des sciences, il fut remarqué par ses professeurs, Pierre Chirac (1650-1732) qui devait devenir Intendant du Jardin Royal, premier médecin du Duc d’Orléans, et Associé libre de l’Académie (1716) ; François Chi-coyneau (1672-1752) qui fut premier médecin du roi et successeur de son beau-père, Chirac, à l’Académie; Pierre Magnol (1638-1715) qui devint directeur du Jardin botanique, succédant en 1709 à Tournefort comme pensionnaire botanique; François Gigot de la Peyronie (premier titulaire d’une place d’Associé libre à l’Académie des sciences, en 1731) lui enseigne l’anatomie; Deidier et Jean Matte Lafaveur, la chimie.De Jussieu, curieux de tout et travailleur, avait organisé avec quelques camarades un petit laboratoire dans lequel on refaisait les expériences indiquées par Nicolas Lémery et les jeunes gens récoltaient des plantes et des fossiles pour en faire l’examen. 152 LA NOUVELLE RELÈVE Reçu docteur en 1707, Antoine de Jussieu s’en revint à Lyon pour gagner son titre d’agrégé du Collège de médecine de cette ville où il devait, selon la règle, exercer la médecine pendant quelque temps.Il se fixa à Trévoux, mais il avait le désir si vif de faire la connaissance de Tournefort qu’il quittait cette ville pour se rendre à Paris ; comme il y arrivait, à la fin de 1708, Tournefort était mourant des suites de son accident.Antoine, un peu peiné s’en alla herboriser en Normandie puis en Bretagne.Depuis 1679, Tournefort était « Professeur et démonstrateur de l’intérieur des plantes » au Jardin du roi.Après sa mort, il fut remplacé en 1709 par Danty d’Isnard qui tint la place une année.Antoine de Jussieu avait 24 ans.Il fut très surpris lorsque Guy-Crescent Fagon, Surintendant du Jardin, lui offrit la place laissée vacante.Fagon qui s’était entretenu avec le jeune homme, le préféra à Sébastien Vaillant pourtant déjà botaniste renommé.C’était à 6 heures du matin que le jeune titulaire faisait ses démonstrations qui eurent beaucoup de succès auprès du public parisien cultivé qui n’hésitait pas à se déranger de loin pour assister au cours.En 1710 aussi, de Jussieu était reçu docteur de la Faculté de médecine de Paris et il prenait ses vacances en herborisant dans le sud de la France pour enrichir le Jardin d’apports nouveaux.Selon la coutume, l’Académie des sciences l’élisait en 1712 élève de Jean Marchant, c’est-à-dire qu’il devait communiquer ses travaux à ce maître UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 153 qui les transmettait à l’Académie.Cela lui donna 1 occasion de terminer un ouvrage commencé par Tournefort sur les plantes recueillies en Italie et en Espagne par le dominicain, le Père Barrelier.Ayant à voyager pour terminer ce travail, le président de l’Académie, l’abbé Bignon (1716), lui fit accorder du Régent (Philippe d’Orléans) une mission d exploration devant durer 6 mois avec une somme de 7,000 livres pour lui et son compagnon, le dessinateur Claude Aubriet, qui avait déjà fait ses preuves avec Tournefort au Levant.Antoine emmena aussi son jeune frère, Bernard.Après 10 mois d’absence, les voyageurs revinrent à Paris apportant une collection de plantes et autres curiosités pour le Jardin et le Cabinet du roi.Au bout de quelque temps passé à donner ses démonstrations publiques, Antoine repartit en voyage pour herboriser le massif de la Grande Chartreuse.Médecin habile, Antoine de Jussieu sut faire une importante fortune, partageant son temps entre sa profession, l’étude de la botanique et les soins au Jardin.La pratique médicale l’empêcha peut-être d’être un novateur en botanique, il a simplement suivi les traces de Tournefort et subi l’influence de Vaillant.Ayant peu écrit, nous lui devons tout de même quelques mémoires originaux sur les plantes exotiques comme le caféier, le Cachou, le cierge épineux du Pérou; le macer extrait de l’écorce de Simarouba de Cayenne, spécifique contre la dysenterie, etc.Parmi les disciples qu’il a formés, on peut au moins en retenir deux, ses frères, Bernard et 154 LA NOUVELLE RELÈVE Joseph, qu’il ne craignit pas d’aider lorsqu’il fut bien en place sans que l’on songeât le moins du monde à lui reprocher de placer les siens à qui il ne confiait pas de sinécure.Antoine travaillait méthodiquement en toutes choses.11 entretint une abondante correspondance internationale et surtout coloniale pour demander des plants et des graines de toutes les plantes indigènes qu’il essayait de faire germer afin d’étudier la plante.Parmi ses nombreux correspondants, il en est un qui nous intéresse particulièrement, Michel Sarrasin (1659-1734) qui vint à Québec en 1685 en qualité de chirurgien d’un détachement de marins, s’en retourna en France pour entrer dans les Ordres mais changea d’idée et revint au Canada en 1697 pour y exercer superbement la médecine et la chirurgie, demeurant au Canada jusqu’à sa mort.Sarrasin s’est distingué en botanique en envoyant plus de 200 espèces de plantes au Jardin; il a décrit une plante pour laquelle Tournefort a créé le genre Sarra-cena, plante carnivore qui attire les insectes, les enduit d’un suc visqueux et digestif.Les érables à sucre furent étudiés par Sarrasin avec communications à l’Académie des sciences en 1730.Trois animaux, le castor, le rat musqué et le porc-épic ont été convenablement décrits par Sarrasin qui sut aussi se rendre utile par des activités sociales et politiques.Antoine de Jussieu est demeuré célèbre pour avoir en particulier bien étudié le caféier et des plantes tropicales avec toujours la préoccupation UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 155 de les acclimater dans les colonies du Roi pour en tirer richesse.Nous lui devons aussi d’avoir observé les empreintes végétales des fougères dans les mines de houilles de Saint-Chamond, considé-dant ces vestiges comme d’anciennes fougères analogues à celles des pays tropicaux plutôt qu’à celles récoltées sur terre dans les zones tempérées.Il se montrait là un précureur en paléontologie, tandis qu’en préhistoire il affirmait avec preuve que les instruments, trouvés en Europe et ailleurs, de pierre taillée et polie n’étaient pas des productions naturelles mais bien des vestiges d’époques passées.C’était des objets fabriqués par les hommes et analogues à ceux que l’on rapportait à son époque des Antilles, d’Amérique et du Canada, et qui étaient l’œuvre des indigènes.L’activité d’Antoine de Jussieu s’est étendue à la minéralogie, à la microscopie des cristaux de gypse, aux mines de cinabre d’Almaden, en Espagne, donnant une description convenable de l’empoisonnement mercuriel que subissaient les mineurs.Rappelons que de Jussieu fut élu élève botaniste en 1712, pensionnaire en 1715, Membre de la Société Royale de Londres en 1716.Il a été académicien pendant 46 ans.Il mourut subitement à Paris, le 22 avril 1758.Bernard de Jussieu est né à Lyon le 17 août 1699.Après des études commencées dans sa ville natale, il vint chez son frère Antoine, à Paris en 1714, et c’est là qu’il termina ses études classiques.En 1716, il accompagnait son frère dans ses voyages au sud de la France et en Espa- 156 LA NOUVELLE RELÈVE gne et reçut de lui les premiers éléments de botanique.Il se révéla très bon observateur et doué d’une mémoire exceptionnelle.Après de brillantes études à l’École de Médecine de Montpellier, il en sortait docteur en 1720, fit un stage à Saint-Chamond pour y préparer son agrégation afin d’exercer la médecine à Lyon mais, trop sensible, au chevet des malades, il renonça vite à la pratique médicale et partit retrouver son frère, Antoine, pour faire de la botanique à ses côtés.Le premier médecin de Louis XIV, Fagon, qui était aussi Surintendant au Jardin du Roi et professeur de botanique, ayant abandonné son enseignement, Sébastien Vaillant était devenu Sous-démonstrateur de l’extérieur des plantes; songeant à renoncer à ce poste, il avait prié Antoine de Jussieu de préparer son frèi-e, Bernard, à prendre sa succession.Bernard prit son titre de docteur en médecine à la Faculté de Paris en 1716 afin d’éviter les critiques car l’enseignement de la botanique dépendait encore de la Faculté de médecine de Paris.Bernard accomplit au Jardin du Roi ses fonctions de sous-démonstrateur qui consistaient à organiser et suivre les cultures en plein air et dans les serres, à conduire les excursions botaniques, instruire et surveiller les jardiniers.Par sa simplicité, sa patience et l’étendue de ses connaissances, il plaisait beaucoup et joua le rôle d’un éducateur de premier plan.Il entreprit d’enrichir le Jardin et de faire connaître les plantes exotiques qui commençaient à venir en Europe; pour cela, il fit deux voyages à UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 157 Londres afin d’étudier les herbiers célèbres de W.Sherard et de Sir Hans Sloane.Du premier, en 1727, il acheta des petits plants de cèdre du Liban (d’après une lettre à son frère datée de Londres, 31 mars 1727), dont l’un, planté au Jar-lin est devenu célèbre; on dit qu’il en transporta la jeune pousse dans son chapeau de sa maison du No 13 de la rue des Bernardins jusqu’au Jardin.Bernard entreprit de transformer le droguier annexé au Jardin du Roi en un cabinet d’histoire naturelle qui prit une grande extension sous l’impulsion de Buffon.Bernard était avant tout un modeste et un méditatif qui ne voulut pas, durant toute sa vie, occuper d’autre poste que celui de sous-démonstrateur.Il était dévoué à son frère, très absorbé par sa clientèle ; il préparait ses cours et rédigea pour cela un Traité des caractères des plantes utiles et de leurs propriétés médicales; ce livre ne fut pas édité mais il était dicté tous les ans à de nombreux auditeurs qui en firent la réputation.Bernard donna par contre une édition revisée et complétée de l’ouvrage publié en 1698 par Tournefort : Histoire des plantes qui croissent dans les environs de Pains (1725).Toute sa vie, Bernard de Jussieu a été l’homme d’une idée qu’il a développée aussi loin qu’il a pu et qui était une nouveauté en botanique: l’idée du groupe naturel ou famille que Vaillant avait entrevue.C’est par la parole, sa façon d’être et sa correspondance, surtout avec Linné qui le vénérait beaucoup, que Bernard de Jussieu étendit sa grande réputation au delà des allées du Jardin et des fron- 158 LA NOUVELLE RELÈVE tières du pays.En 1725, Bernard était nommé Adjoint botaniste à l’Académie puis, en 1736, Associé en mars et Pensionnaire en mai.Depuis 1727, il était membre de la Société royale de Londres.Fuyant le monde, Bernard n’aimait pas à perdre son temps.Il aida beaucoup son frère en tenant pour lui la maison et recevant tous les botanistes, français et étrangers, formant presque une antichambre à l’Académie.La mort de son frère, Antoine, le plongea dans le désespoir, il se renfrogna au logis, rue des Bernardins, ne sortant que pour ses affaires très ordonnées, accomplissant tous les actes de la vie avec une régularité de pendule.Il ne voulut même pas accepter de prendre la place de son frère à la chaire de botanique.Sur cette fin de vie, il entreprit d’éduquer et de former son neveu, Antoine-Laurent, qui travaillait en silence dans la même pièce que son oncle, attendant le soir pour faire la lecture, car Bernard devenait aveugle.Lorsqu’il perdit complètement la vue, il se résigna à ne plus même aller au jardin et cet homme de santé robuste fut emporté par une attaque d’apoplexie le 6 novembre 1777.L’œuvre de Bernard de Jussieu est peu étendue en surface, mais elle gagne en profondeur et en perfection.On cite surtout trois publications botaniques qui eurent de l’importance.Une description de la Pitulaire cryptogame vasculaire formant le pont entre les phonérogames et les crip-togames, proche des fougères; cette plante de transition fut bien étudiée par Bernard de Jussieu UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 159 en 1737 et c’est à son sujet qu’il avança l’idée de sa méthode naturelle pour le classement.Un second travail sur les lentilles d’eau ou lemna, fleurs uni-sexuées d’une grande simplicité et un troisième sur le Plantain en 1742 sont les apports immédiatement botaniques de Bernard.On peut y ajouter une investigation à propos de la découverte faite en 1727 par Peyssonnel sur les polypes montrant que ces êtres sont des animaux et non des plantes ainsi qu’on le croyait.Bernard alla au bord de la mer, en Normandie, pour étudier cette question et reconnut l’exactitude des vues de Peyssonnel.L'ordre naturel des plantes qui hantait les botanistes et alimentait les objections au système de Linné fut touché grâce à la patience et à la sagacité de Bernard.Le roi Louis XV fut la cause de l’étude entreprise par son botaniste qu’il aimait à fréquenter.Ce monarque, qui adorait les plantes et s’intéressait aux sciences, avait vu, à Saint-Germain, chez le Maréchal de Noailles, une réunion d’arbres et d’arbrisseaux différents.Il demanda à Bernard de lui constituer, dans le Jardin de Trianon, une collection de tous les végétaux cultivés en France pour faire une école botanique.Commencée en 1759 par Bernard, le roi s’y intéressa beaucoup.C’est là que de Jussieu se mit dans la tête d’ordonner les plantes afin de grouper celles qui présentaient le plus de caractères communs et la plus grande fixité.On trouve bien là cette préoccupation de Méthode naturelle qui voulait s’étayer sur ce qui fut désigné plus tard la Subordination des caractères. 160 LA NOUVELLE RELÈVE Tout de même, au début, à cause des excellentes relations qu’il entretenait avec Linné et de la réputation acquise par sa classification, Bernard de Jussieu avait pensé faire son travail en suivant la méthode linnéenne un peu modifiée.Mais, au fur et à mesure du travail, il changea de base et c’est par tâtonnements qu’il en vint à créer une œuvre personnelle.Malheureusement, il ne poussa pas jusqu’au bout la réalisation de sa classification, ne publiant rien à son sujet, se contentant de laisser en manuscrit le Catalogue de Trianon qu’il ne cessa de modifier pour le perfectionner jusqu’à sa mort.Ce catalogue fut publié plus tard lorsque son neveu, Antoine-Laurent, en eut en quelque sorte extrait la moelle pour le plus grand bien de la botanique.Bernard de Jussieu s’entretint par lettres avec un grand nombre de savants du monde, en particulier avec Linné qui ne manqua jamais de reconnaître les mérites de son collègue; puis avec les correspondants ou élèves qui lui étaient désignés par l’Académie, comme Barrière et Pouppé-Des-portes, puis les explorateurs coloniaux: Adanson (Cayenne), Thibault de Chanvalon (la Martinique), Duhamel et Pouppé-Desportes (Saint-Domingue), Poivre (Mascareignes et Moluques), d’Incarville (jésuite et sinologue, Chine) etc.Tous ces gens qui alimentaient le Jardin du roi en nouveautés tenaient en vénération le sous-démonstrateur dont la culture était si vaste et l’influence si pénétrante.(à su ivre) Louis BOURGOIN LOYS MASSDN Venu des îles à Paris, la France a été la patrie d’adoption de Loys Masson1 et la vie lui fut difficile sous l’occupation, avec son passe port britannique.Cela ne l’empêcha pas, tout en écrivant de beaux poèmes, de jouer, aux côtés de Pierre Seghers, un rôle de premier plan dans la fondation de cette revue qui a tellement fait ces dernières années pour agrandir le public lecteur de « Poésie ».Pierre tu viens de Belgique, moi j’ai passé l’océan.Aussi, une atmosphère marine d’embruns, de goudron, d’appareillage, de voiles larguées et de haubans, de matelots ivres, de départs vers des ports miroitants et un amour très vif de la nature, troglodytes et groseilles, en même temps qu’un grand souffle de commisération chrétienne et d’indignation devant le sort fait aux déportés et aux martyrs, animent l’œuvre de ce grand jeune homme doux au teint exotique, qui s’exprime dans un verset parfois un peu lâche, très voisin de celui de Claudel.Aragon, qui a prononcé au sujet de son œuvre l’expression « poésie héroïque », décrit ainsi son moyen d’expression : « Loys Masson écrit un vers ' Né à l’île Maurice, le 31 décembre 1915.[161] 162 LA NOUVELLE RELÈVE qui tient plus du verset que du vers, mesuré par l'élan de la respiration et non par le compte des syllabes, selon un rythme qu’il rompt par ci par là d’un vers nettement plus court; et ces vers sont ou ne sont pas assonancés ou rimés suivant sa seide fantaisie.Très souvent sa rime a le caractère de la rime claudélienne, vous savez, qu’on est tout étonné de remarquer au bout d’une longue phrase, quand on n’y comptait déjà plus.» Loys Masson pratique aussi le journalisme, l’essai (Pour une église) et le roman (L’étoile et la clef, Le requis civil) avec bonheur.BIBLIOGRAPHIE: Délivrez-nous du mal.Poésie 42.— Pour les quatre saisons.Le printemps.Poésie 42.Poèmes d’ici.Les Cahiers du Rhône.1943.— Chronique de la grande nuit.Ides et Calendes.Neuchâtel 1943.— La lumière naît le mercredi.Poésie 45.A CONSULTER: René Bertelé: Panorama de la jeune poésie française.Robert Laffont.1942.— Léon-Gabriel Gros: Présentation de poètes contemporains.Cahiers du Sud.1944.— Louis Aragon: D’une poésie héroïque.Vient de paraître.Montréal, 1946.Louis-Marcel Raymond POEMES Le grand yacht Despair Mon Dieu nous avons parcouru des océans blafards de longs mois nord et sud et l’on avait gravé ton [nom en lettres hautes de trois pieds sur le mât d’ar- [timon pour leurrer les courants.Satan le mégissier fit pour les panneaux de la cale de petites mauves de cuir avec un cœur d’épingles l’on arrima deux cents barils de vin et cent d’ab- [sinthe pour les cyclones assoiffés compagnons et du gin doux pour les petits alizés frêles comme des fem- [mes qui viennent prendre les quarts d’étain des mains [des matelots et puis s’essuient la bouche au plumage d’un pé- [trel.Le foc était les mains jointes de la Vierge Marie On cadenassa les sabords contre la houle on but le capitaine fit sa prière et l’on appareilla dans la marée des mouchoirs La Croix du Sud entre deux eaux éclatait en blas- [phèmes Le premier soir l’on talonna sur une lune pourrie.[163] 164 LA NOUVELLE RELÈVE Le second soil’ les poux de mer rongèrent le mât [au pied et il s’en alla aux vagues par le dos le mât mort On chanta un De Profundis et la misaine blonde roula avec lui dans un cercueil de sapin parce qu’elle s’était percé le cœur aux clous d'un [plat-bord.Adieu vat dit le capitaine carguez bien mes ga- [biers carguez bien — le vent chaud enfla le ventre des [huniers une lame noire fleurit cent roses à bâbord Le troisième soir le beaupré entama l’horizon au cou.Mon Dieu mon Dieu bien longtemps dans ta mer [ton étendue, nous avons baigné soulevés sur la poigne des [trombes près des étoiles, ou salués des ressacs au grand [front accroupis comme des devins sur un rebord du flot Dans la hune des hiboux toute la nuit parlaient d’enfer et nos péchés en bas ululaient leurs répons Des poèmes peu à peu avaient fleuri sur nos bras couleur de soleil gris et comme de petites lyres qui rendaient au souffle de mer le chant de notre [peine.Les premiers qui descendirent dans l’île leurs [péchés POÈMES 165 leur furent remis sans qu’il en restât aucune trace Le premier eut un anneau de plomb, le second [une frégate aux larges ailes.Le troisième eut deux varechs [en croix et le quatrième une écume qui fleurit un phosphore bleu avec une peau très fine comme un doigt de [Dieu.Ils descendirent trois par trois les trente de l’équi- [page et le capitaine à la barbe fit le trente et un Reste reste, dit-il, ramène frère mon trois-mâts à Auckland où il mouille sur le troisième reflet de la lune à gauche de la jetée.Route au nord [quart ouest Garçon tes péchés mortels te serviront bien de lest.Il dit et trois jardins lentement avec leurs pieds [d’ibis entrèrent dans le fleuve.Garçon Monsieur Satan certes a assez de poitrine pour souffler dans la grand’voile d’un voilier possédé.Je m’en suis allé sur un jusant doux comme une [main de fiancée Seigneur Seigneur et trois fois j’ai [pleuré trois fois j’ai fait sonner la cloche et trois fois [j’ai prié Oh que dansent les laiderons au son des vilanelles 166 LA NOUVELLE RELÈVE à Auckland par la jetée je ne peux pas arriver la nuit me roule sur tribord et le flot s’est levé Ma mère vieille est sur le quai, elle agite un mouchoir et ma femme dans l’embrun a ses larmes en collier Elles prient pour que ta piété enfin mon Dieu [s’asseye au bossoir et file une ancre dans l’océan calmé pour que je puisse aborder à Auckland sous la jetée Et me voici me voici le dernier de l’équipage sur mon pont mangé de vent avec ma croix [d’éclairs où tu ne viens pas te clouer.(Délivrez-nous du Mal.) A celle d’Australie J’écoute votre cœur battre entre les taxis de Melbourne Et par les temps très clairs je vois s’allonger jusqu’ici votre ombre maternelle et lourde comme une aile sur les ailes blessées de ma patrie.Le matelot endormi entend sous sa tête gronder l’océan, mais pour vos pas de mère c’est une calme chaussée Vous êtes en route depuis longtemps et vous arriverez au temps fixé quand descendue de croix la Liberté de ses mains trouées bénira l’eau la terre le ciel et que les bois pour elle et pour vous se chargeront d’aubépines.O ma mère par l’amour de Paula, ma mère qui habitez la ligne d’horizon, la bruyère, les bruines d’automne Ma mère avec votre bras autour des épaules de ma vraie mère guettant de sa maison la rue monotone où je ne passe plus, chaque reflux de la mémoire vous ramène vers nous.Tantôt vos doigts filent pour les transis, tantôt ils sont gréés d’espoir et comme autant de gemmes pour la couronne de Christ, [167] 168 LA NOUVELLE RELÈVE Vos pieds foulent des pelouses sans nom où lèvent les étoiles en myriades Vos yeux vieillis annoncent le printemps aux grands arbres Votre nom qu’on prononce habite l’odeur des liserons, et m’accompagne le long chemin entre les ronces, vers les prisons où appellent mes camarades.On ne sait dire maman qu’une fois à un seul être Mais ce mot encore me monte aux lèvres avec un goût de fleurs, quand de ma fenêtre je vois là-bas agiter la chevelure des maïs ce vent qui souffle du nord vers la mer, vers Maurice ou l’Australie O ma mère dans l’amour de ma femme, dans l’amour de la France que vous viendrez panser, avec le premier vol des hirondelles de la délivrance.(Poèmes d’ici) Loys Masson HISTOIRE DE LA MUSIQUE FRANÇAISE IV Lully Jean-Baptiste Lully, qui naquit à Florence le 29 novembre 1632, était venu en France à l age de quatorze ans, amené par le chevalier de GUISE.Il entra comme marmiton au service de la grande Mademoiselle.Le comte de Nogent, ayant remarqué qu’il savait chanter et pincer de la guitare lui fit apprendre le violon.Les dispositions de Baptiste pour la musique étaient telles que son talent de violoniste devint proverbial: l’expression « jouer du violon comme Baptiste » qu’emploie parfois Madame de Sévigné, en porte témoignage.Les meilleurs organistes lui enseignèrent le clavecin et la composition.Il apprit à apprécier l’école symphonique française en entrant très tôt dans la Grande Bande des vingt-quatre violons du Roi dont le chef était Dumanoir.Sa formation musicale [169] 170 LA NOUVELLE RELÈVE fut donc presque exclusivement française; et s’il conserve toujours les moeurs florentines -— ses ennemis l’appelaient « Le Florentin » — il fut par l’éducation le plus français des musiciens de son temps.Son ascension est rapide.Dès 1652 on lui confie l'inspection générale des violons du Roi et il prend la direction d’une nouvelle Bande qu’il forme lui-même, celle des Petits Violons.L'année suivante, il succède à Laz-zarini comme compositeur de la Musique de la Chambre et prend dès lors une part active aux ballets de la Cour.Habile courtisan, plaisant bouffon, il gagne la faveur du Roi et réussit en 1661 à se faire nommer surintendant de cette Musique de la Chambre.Il se lie d’amitié avec Molière et collabore avec lui pendant de longues années pour la partie musicale des comédies-ballets qui forment la moitié de l’œuvre du grand comique; il s’habitue si fort à ce genre de ballet qu’il l’oppose obstinément à l’opéra français dont il soutenait encore, en 1672, malgré les succès du genre nouvellement né, que « c’était une chose impossible à exécuter dans notre langue ».Mais l’homme d’affaires qui veille en lui n’est pas sans remarquer que Pomone et LA MUSIQUE FRANÇAISE 171 les Peines et Plaisirs de l’Amour sont des succès d’argent.Son parti est aussitôt pris.Il devance Molière, va trouver Perrin dans sa prison pour lui racheter son privilège et lui en offre un si bon prix que Perrin peut payer ses dettes et recouvrer sa liberté.Ainsi tombe la légende, forgée par les ennemis de Baptiste et reprise inconsidérément par quelques historiens, selon quoi Lully aurait dérobé à Perrin son privilège.Le famélique Perrin était de bonne foi quand il exprimait au Roi, pour consentir à la révocation de son privilège, « toute sa joie que son Prince ait jeté les yeux sur Lully ».Mais dès qu’il fut en possession de ce privilège, Lully sut le rendre oppressif pour les autres théâtres et particulièrement pour celui de Molière.Il reçut par lettres patentes du 23 mars 1672 le droit exclusif d’établir à Paris une Académie Royale de Musique « pour faire des représentations des pièces de musique, composées tant en vers français qu’autres langues étrangères, pour en jouir sa vie durant et, après lui, celui de ses enfants qui serait pourvu et reçu en survivance de sa charge de surintendant de la musique de chambre ».Ainsi le privilège de cette Aca- 172 LA NOUVELLE RELÈVE démie Royale de Musique n’était plus limité, comme celui de Perrin, à 12 années: il devenait héréditaire.En outre, une clause tyrannique, fort gênante pour Molière et sa compagnie de comédiens, faisait défense à tout autre théâtre de « donner des représentations accompagnées de plus de deux airs et de deux instruments, sans sa permission par écrit ».Molière réussit, il est vrai, à faire rapporter cette clause, mais il mourut le 27 février 1673, et dès le 30 avril Lully obtenait que fût interdit aux comédiens l’usage de plus de deux voix et de six violons; en même temps, il faisait expulser la troupe de Molière de la salle du Palais-Royal où lui-même installait son Académie.Le voici donc maître absolu de l’opéra français.De 1672 à 1686, date de sa dernière œuvre, il va donner vingt ouvrages dramatiques: 4 ballets, opéras-ballets et divertissements, 3 pastorales et 13 tragédies en musique.Troupe, orchestre, chanteurs, il mène tout à la baguette.Le librettiste Quinault, qu’il attache à sa fortune, n’est qu’à peine un collaborateur: c’est un employé auquel il paie quatre mille livres par opéra et qu’il oblige à récrire vingt fois des scènes entières, à re- w':. LA MUSIQUE FRANÇAISE 173 manier poèmes et personnages.Il est une puissance.En 1681, malgré l’opposition de Louvois, le Roi lui accorde les lettres de noblesse et le titre de conseiller-secrétaire.Il possède des maisons à Paris, à Puteaux et à Sèvres.Il fait un riche mariage en épousant la fille du musicien Lambert et quand, à 56 ans, envié et haï, il meurt le 22 mars 1687, le petit marmiton de la Grande Mademoiselle était devenu 7 fois millionnaire.Comme il sut administrer sa fortune, Lully sut administrer l’art musical.Il n’est pas un de ces génies abondants qui se prodiguent sans compter.Il est ménager de ses moyens, comme le goût classique lui-même.C’est un génie raisonné, intelligent et volontaire; il domine tout ce qu’il entreprend et ne cesse de tendre vers l’unité de style.Si le don comique, qui se manifeste dans ses comédies-ballets et transparaît encore dans divers opéras (Cadmus et Hermione 1693, Isis et son célèbre Trio des Frileux 1677, et jusque dans Acis et Galathée, sa dernière œuvre, 1686, avec le jovial personnage de Polyphème), si ce don comique lui est naturel, sa volonté crée la tragédie lyrique à l’imitation de la tragédie du Théâtre-Français.Il allait à la Comédie- 174 LA NOUVELLE RELÈVE Française étudier « les tons de la Champmes-lé », intonations qui étaient elles-mêmes dictées à la célèbre actrice par Racine en personne.Ici encore, on voit la littérature française venir en aide à la musique et lui ouvrir une voie féconde.Cette voie est celle du récitatif.Romain Rolland a bien marqué que ce récitatif n’est pas un accessoire, un lien factice qui unit les différents airs d’un ouvrage: il est le cœur de l’œuvre.En ce siècle de l’intelligence, le récitatif représente la partie raisonnable de l’opéra, le raisonnement mis en musique.C’est dans le récitatif que Lully établit sa supériorité et qu’il emporte, en notant mille nuances psychologiques, les suffrages de ses contemporains.Au risque d'engendrer la monotonie (et aujourd’hui elle ne nous est que trop sensible), il observe strictement le style syllabique.Il invective avec violence contre les chanteurs dont le goût italien tend à multiplier vocalises et fioritures « Mon récitatif, disait-il, n’est fait que pour parler.Je veux qu’il soit tout uni.» Il traduit ainsi en musique la récitation théâtrale, à laquelle son temps était accoutumé et qui n’était autre que celle de la tragédie.Ses accents sont justes, sa psychologie est fine, les lignes de ses pay- LA MUSIQUE FRANÇAISE 175 sages sont nettes et pures, mais il ne connaît que rarement la force dramatique: il est aussi Français qu’on peut l’être, un Français de toujours.Mais il est aussi un Français de son temps par le sens de la décoration et des proportions majestueuses.C’est lui qui crée l’Ouverture française, dont le caractère est monumental avec son premier mouvement massif et sonore, son second mouvement vif et fugué, et sa conclusion qui élargit encore les phrases du début en les reprenant avec gravité.C’est lui qui introduit dans l’opéra les cortèges, les défilés, les cérémonies et les pompes.Non sans raison, l’on a dit de ses opéras qu’ils sont des temples aux grandes lignes nobles et nettes, précédés comme d’un majestueux péristyle et d’un portique aux robustes colonnes, par l’ouverture massive et le prologue allégorique où se groupent toutes les ressources de l’orchestre, des voix et des danses.Majesté d’ensemble, mais non pas de détail.Rien n’est plus varié que l’art de Lully.Il sait être comique, il sait être élégiaque, il sait en quelques touches brosser un paysage.Sa technique de l’orchestre, qu’il emploie rare- 176 LA NOUVELLE RELÈVE ment en tutti, préférant faire dialoguer les instruments entre eux ou avec les voix, assurait à l’ensemble une finesse d’exécution qui malheureusement disparut avec lui.Dès le début du XVIIIs"" siècle, le caractère de son art, que l’on pourrait définir: légèreté variée dans la noblesse, était défiguré.La représentation de ses opéras s’était alourdie; le rythme s’était perdu.Mais son influence restait immense.Elle pénétrait dans tous les pays, dans tous les genres de musique: Eitner a cru la reconnaître jusque dans les Suites de Bach.Mieux encore: elle pénétrait dans toutes les classes de la société.La Fontaine, qui détestait le Florentin, était obligé d’avouer de cette musique que Quiconque n'en chante ou bien plutôt n en [ gronde Quelque récitatif, n’a pas l’air du beau [monde.et Lecerf de la Viéville rapporte que l’air d’Amadis, « Amour, que veux-tu de moi », était chanté par toutes les cuisinières de France.Pendant un siècle entier, cette popularité reste vivante.L’Académie Royale de Musique, jusqu’à la veille de la Révolution, fut LA MUSIQUE FRANÇAISE 177 l’un des centres de la vie musicale européenne, et la tragédie en musique, telle que Lully l'avait créée, demeure sans changement jusqu’à Gluck.La musique au XVII,m‘ siècle Tout puissant dans l’opéra, Lully rejette ses rivaux dans la musique d’église et la musique de chambre.Lui-même écrit un Miserere et un Libera que Madame de Sévigné qualifiait de « musique céleste ».Mais il ne prétend point rivaliser dans ce domaine avec le maître de chapelle de Louis XIV, Henri Du Mont, dont les Cantica sacra (1652) et la Messe transportent dans la musique religieuse le sentiment dramatique, non plus qu’avec Marc-Antoine Charpentier, maître de musique à la Sainte-Chapelle, qui, après une brève incursion au théâtre, occupe avec Lalande, une place de choix dans l’art français de la fin du XVII*me siècle.Marc-Antoine Charpentier est à cette époque le seul représentant, en France, de l’oratorio, avec ses Histoires sacrées où il montre tout ce qu il a appris de Carissimi, auprès duquel il travaille dans sa jeunesse à Rome: il est éloquent, pathétique, noblement inspiré.Lalan- 178 LA NOUVELLE RELÈVE de est moins éclatant: ce qu'il perd en coloris, il le gagne en délicatesse et en hardiesse harmonique.Sa réputation, qui fut européenne, n’était point usurpée.A côté d’eux, voici Jean-Baptiste Moreau, maître de musique à Saint-Cyr, dont l’inspiration est racinienne; Lallouette, qui fut élève de Lully et maître de musique à Saint-Germain l'Auxerrois, puis à Notre-Dame: Nicolas Bernier, qui succéda à Marc-Antoine Charpentier à la Sainte-Chapelle.C'est l’époque où l’on voit se répandre la Cantate, sorte de petit motet, généralement à voix seule, sur un sujet profane traité en français et accompagné de quelques instruments.Elle est comme une réduction de l’opéra: née en Italie, au début du siècle, elle perd en France, à la fin de celui-ci, son caractère pompeux pour se faire intime et poétique: elle est à la musique chantée ce que la Sonate est à la musique de chambre.Le luth est en déclin, et le XVIII*”' siècle va consommer sa décadence: Pinel, Mézangeau, Mouton n’ont pas de successeurs dignes d’eux.C’est le clavecin qui recueille l’héritage.Jacques Champion de Chambonnières est le véritable fondateur de l’école française de clavecin.Claveciniste de Louis XIV en 1643, il a laissé LA MUSIQUE FRANÇAISE 179 plus de 700 pièces, et dans sa Préface au Premier Livre de ses Pièces de Clavecin (1670) il publie la première «Table d’agréments » qui ait paru en France pour le clavecin.Il eut pour élèves les trois frères Couperin, Louis, François et Charles, initiateurs d’une dynastie (analogue à celle des Bach) qui, pendant près de 200 ans, allait pratiquer sans interruption l’art musical en France.A côté de l’école des clavecinistes (auxquels il faut joindre encore d’Anglebert et Le Bègue) s’épanouit l’école des organistes, fondée en 1564 par Jean Titelouze, et illustrée au Grand Siècle, outre les maîtres de Lully, par Raison, par Boyvin, par Nicolas de Grigny ou par ce Louis Marchand, qui eut avec Bach, à Dresde en 1717 un duel célèbre au clavecin, car ces organistes sont en même temps clavecinistes et le style de l’orgue s’en ressent chez beaucoup d’entre eux.Le violon jouit d’une faveur croissante et le violoncelle va faire son apparition, grâce à un musicien florentin d’origine allemande, Jean Baptiste Stück, surnommé Baptistin.Les traités de viole se multiplient à partir de 1685: Marin Marais, ordinaire de la Chambre du Roi pour la viole, est le plus brillant des re- 180 LA NOUVELLE RELÈVE présentants des violistes français au XVII
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