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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Septembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1948-09, Collections de BAnQ.

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LA \ OLIVE L L E RELEVE Deuxieme édition ROBERT RUMILLY de /'Académie canadienne-française L'AUTONOMIE PROVINCIALE La première édition de cet ouvrage remarquable s’est épuisée en un mois ! Fort volume, 300 pages, $2.00 ÉDITIONS DE L’ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal LA NOUVELLE RELEVE Directeurs: Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Septembre 1948 Vol.VI, no 5 SOMMAIRE Guy Sylvestre — Roger Duhamel .387 Roger Duhamel — Faguet et la critique.395 Henri Girard — Aspects de la peinture surréaliste 418 Louis Bourgoin — Une dynastie de botanistes: les de Jussieu (II) .425 André Coeuroy — Histoire de la musique française (V) .437 CHRONIQUES Autour de i,a querelle: La France va-t-elle perdre une seconde fois le Canada ?— Les Livres: Georges-Marie Matthijs: Georges Lime — Berthelot Brunet: Variétés — A lire ou ù proscrire.Le numéro: 35 cents.L'abonnement à 10 numéros: Canada, $3.00; étrangers, $3.25 Payable par mandat ou chèque, négociable sans frais à Montréal (sinon ajoutez 15 cents) au nom de LES ÉDITIONS DE L'ARBRE, INC.60 ouest, rue St-Jacques, Montréal-1.PLateau *9654 Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa LA COUVERTURE Caricature de Roger Duhamel par Robert La Palme NOS COLLAHORATEURS Guy Sylvestre — Secrétaire particulier du ministre des Affaires Extérieures du Canada, 1 Honorable Louis Saint-Laurent, rédacteur de la page littéraire du journal Le Droit.d'Ottawa, directeur-fondateur jusqu'à sa disparition de la revue Gants du Ciel, auteur d'une Anthologie de la poésie canadienne d'expression française, d’une brochure sur la Situation de la poésie canadienne, d un volume de critique littéraire intitulé Sondages.Roger Duhamel — Directeur de Montréal-Matin, professeur à l'Université de Montréal, auteur d'une étude de politique étrangère très appréciée sur Les Cinq Grands, d essafs sur Les Moralistes français parus dans la collection « Humanitas », reconnu comme l'un des meilleurs critiques littéraires canadiens, a publié récemment un volume de critique intitulé Littérature.Henri Girard — Journaliste et critique d’art, a été rédacteur en chef de La Revue Moderne, rédacteur au journal Le Canada de Montréal, collabore à diverses publications.André Cceuroy — Musicologue français réputé, auteur de nombreux ouvrages d'histoire et de critique musicale.Louis Bourgoin — Professeur et directeur du Centre de recherches de l'Ecole Polytechnique de Montréal, conférencier de Radio-Collège et auteur de remarquables ouvrages de vulgarisation scientifique tel que Savants Modernes et une Histoire des Sciences et de leurs applications qui comprendra plusieurs tomes.Berthelot Brunet — Décédé en juin 1948.Le Canada français a perdu en lui son critique le plus fin, le plus subtil et le plus prolifique et un romancier qui avait publié Les Hypocrites, Le mariage blanc d'Armandine.Auteur d’une Histoire de la littérature canadienne française.1 38C I ROGER RUHAMEL Il n’est pas un Canadien de ma génération qui a conquis la célébrité plus rapidement que mon ami Roger Duhamel.Il n’avait pas vingt ans lorsque ses premiers essais parurent dans la Relève, dont il fut un collaborateur de la première heure.Lorsque, son baccalauréat dans sa poche, il quitta le collège Sainte-Marie, où cette petite revue d’avant-garde avait vu le jour, il s’inscrivit à la faculté de droit de l’Université de Montréal.Devenu avocat, il décida de ne pas pratiquer sa profession et, après avoir été quelque temps secrétaire particulier du maire de Montréal, M.Camillien Houde, il entra dans la carrière qui est restée depuis la sienne, celle de journaliste.L’itinéraire qu’il a suivi dans cette profession pénible et exaltante à la fois, est assez extraordinaire; on a pu, en effet, le lire tous les jours depuis huit ans, mais successivement dans des journaux d’idéologie politique non seulement variée mais opposée: Le Devoir, le Canada, la Patrie, et Montréal-Matin dont il est le di- 13871 388 LA NOUVELLE RELÈVE recteur actuel.Le moins qu’on puisse dire, c'est qu’il faut à un journaliste une souplesse peu commune pour tenir les chroniques politique et littéraire dans des quotidiens aussi différents.Cette activité phénoménale qui fut toujours la sienne déborda toutefois les cadres du journalisme et le jeune écrivain collabora simultanément à quantité d’autres périodiques, notamment à Notre Temps, à l’Action universitaire et à l’Action nationale.Mais ce n’est pas là toute l’activité du directeur de Montréal-Matin.Roger Duhamel fut président et secrétaire général de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal; il est directeur de la Caisse nationale d’assurance-vie et de la Caisse nationale d’économie.Il est encore président du Cercle universitaire de Montréal et vice-président de la Société des écrivains canadiens.Depuis deux ans, il est chargé de cours à la faculté des lettres de l’Université de Montréal ainsi que dans des maisons d’enseignement secondaire.En 1945, il s’est porté candidat du Bloc populaire dans la circonscription électorale de Saint-Jacques et a été défait par un confrère journaliste libéral, Roland Beaudry.Il a publié deux brochures: Un manuel d’histoire unique et A French Canadian Speaks, ROGER DUHAMEL 389 ainsi que trois ouvrages plus considérables: les Cinq Grands (1947), les Moralistes français ( 1948) et Littérature ( 1948).Il a traduit en français trois ouvrages américains qui ont eu un grand succès: Japan’s Military Masters de Hills Lory, Canada, Today and Tomorrow et The Russian Enigma, tous deux de William Henry Chamberlin.Enfin, il est un des conférenciers les plus recherchés dans toute la province de Québec.Je n oubliais qu’un détail: il vient d’avoir trente-deux ans ! Les Moralistes français n’est qu’une anthologie de maximes et d'essais des grands moralistes français de Montaigne à Joubert; les textes, bien choisis, sont accompagnés de notes et précédés d’une introduction.L’ouvrage sera fort utile aux professeurs et aux élèves car il est fort bien fait et les commentaires sont clairs et simples.Depuis au moins huit ans.Roger Duhamel a semé à tous vents des centaines de chroniques littéraires.Jusqu’ici il avait négligé d’en recueillir les moins périssables en volume.Littérature, qui vient de paraître, groupe vingt-six articles, variant en longueur de trois à vingt-trois pages, qui nous présentent des écrivains ou des œuvres français allant de Villon à Chardonne.Dans un bref avant-propos. 390 LA NOUVELLE RELÈVE l'auteur nous prévient qu’il ne nous faut pas chercher dans son livre « des textes de facture érudite » mais de simples essais qui tentent de souligner « dans les oeuvres ce qu’elles ont d’éternellement vivant ».Ces essais sont d’inégale valeur et.en général, ils ne nous apportent rien de nouveau.Mais ils sont rédigés avec clarté, élégance, avec ici ou là une pointe d’ironie, et Littérature est un bel exemple d’intelligente vulgarisation.Si la langue y est égale, la pensée y est assez éclectique.Le mérite de Duhamel est de dépasser toujours l’écorce des mots pour saisir et mettre en lumière le sens ou la substance d’une oeuvre.On est libre de ne pas toujours partager les vues qu’il avance sur certains écrivains, mais il est également libre de les avoir, et il faut reconnaître qu’elles sont toujours défendables.Ce qu’il faut regretter, c’est qu’il ait inclus dans son ouvrage, à côté d essais assez élaborés sur Stendhal, Valéry, Giraudoux, Jacob, Ghéon, Saint-Exupéry et Chardonne, des textes qui ne dépassent pas cinq ou sept pages sur des écrivains aussi universellement connus que Corneille, Molière, La Bruyère, Vigny, Nerval.Rimbaud et Verlaine, Louys, France et Claudel, textes qui.de surcroît, ren- ROGER DUHAMEL 391 ferment parfois jusqu'à dix citations.Littérature a le mérite toutefois d’attirer notre attention sur quelques écrivains encore trop peu connus chez nous, notamment Max Jacob, Louis Gillet et Jacques Chardonne.Bien qu’il ne mette pas suffisamment en lumière les limites de son œuvre et qu’il ignore la tristement illustre Chronique privée de l’An 1940, l’essai sur Chardonne est probablement le meilleur du livre et il a le mérite d’être le premier à paraître chez nous sur cet écrivain français contemporain qui mérite mieux que l’ignorance.Il faut espérer que, délaissant les sentiers battus, Roger Duhamel nous donnera d’autres essais de cette qualité sur des écrivains et des œuvres qui n’ont pas encore trouvé ici l’audience à laquelle ils auraient droit.Il ne s’agit pas de limiter nos études et nos commentaires à des contemporains, et l’heure a déjà trop tardé pour nous de découvrir les œuvres d’un Maurice Scève, d’une Louise La-bé, d’ un Jean de Sponde, d’un Barbey d’Aurevilly, d’un Lautréamont, d’un Alfred Jarry, pour ne pas mentionner d’écrivains vivants.Avec les dons de pénétration et d’expression qui sont les siens, Roger Duhamel pourrait s’employer à révéler à ses compatriotes les œuvres encore à peu près totalement incon- 392 LA NOUVELLE RELÈVE nues ici de ces grands noms des lettres françaises.Il est, en effet, incontestable que Roger Duhamel est un des plus talentueux journalistes et critiques de langue française du Canada actuel.Mieux que la plupart de ses confrères, il a le don de réduire un problème ou une œuvre à ses lignes essentielles, d'en mettre en évidence l’importance ou la gravité et d’en exprimer la substance dans une langue facile, claire et parfois imagée.Abordant volontiers tous les domaines de l’activité humaine, il sait toujours retenir l’attention.Mais le journalisme est un métier fort ingrat et tous ceux qui s’y consacrent corps et âme sont infailliblement les victimes plus ou moins fréquentes de la superficialité inéluctable d un genre où la rapidité est une vertu première.Roger Duhamel est probablement l’écrivain le plus abondant de la jeune génération chez nous et on comprend facilement qu’il n’a pu toujours échapper aux écueils du métier qui est le sien.En publiant les Cinq Grands, il a succombé à la tentation de prolonger par le livre l’action qu il exerce par le journal.Cet essai a toutes les qualités et tous les défauts inhérents à la formule journalistique; l’ouvrage ne s’élève guère au-dessus du niveau du bon journalisme. ROGER DUHAMEL 393 Les Cinq Grands est rédigé dans une langue correcte, claire, accessible à tous.Habilement construit, il renferme les détails essentiels qu’il faut connaître sur la Grande-Bretagne, les États-Unis, la France, l’U.R.S.S.et la Chine.Cet ouvrage est une introduction à la connaissance des nations qui aujourd’hui sont à la tête de la caravane humaine; ce n’est qu’un compendium, mais l’auteur y fait preuve de dons de synthèse remarquables et l’ouvrage nous livre les renseignements élémentaires indispensables à la connaissance et à la compréhension des événements internationaux qui bouleversent la conscience contemporaine.Il ne manque à l’ouvrage que la mise en lumière des relations qui existent entre ces Cinq Grands dont il nous présente successivement les facteurs politiques, sociaux et culturels.Il n est pas possible en cet âge atomique d’étudier les nations autrement qu’en relation les unes avec les autres et il est regrettable que Roger Duhamel n’ait pas souligné, par exemple, les liens ou les conflits qui unissent ou divisent des puissances comme la Grande-Bretagne, les États-Unis et l’U.R.S.S.Tel qu'il est, son petit livre est une judicieuse introduction à la connaissance de nations que, bon gré mal gré, nous avons l’impérieux de- 394 LA NOUVELLE RELÈVE voir de connaître parce que notre destin est déjà, et il le sera davantage encore, lié au leur.Voilà quelques brèves réflexions sur l’œuvre écrite accomplie à date par un confrère qui a à peine dépassé la trentaine et qui est, de surcroît, homme d’action comme en témoigne sa carrière déjà si remplie et étonnante.Mais il ne fait que commencer.Guy Sylvestre FAGUET et la critique Au siècle dernier, Taine avait fait effort pour expliquer scientifiquement les oeuvres littéraires par certaines circonstances physiques, politiques ou sociales; c’était le déterminisme de la race, du milieu et du moment.Il ne s’agissait pas tellement pour lui de les apprécier au nom de la raison, du goût et de l’esthétique, que de faire de cette soi-disant critique littéraire une auxiliaire, une servante de la science psychologique, de façon à retrouver, par d'habiles recoupements, l’image d’un peuple à tel ou tel moment de son histoire.Entendue selon la formule de Taine, la critique littéraire possède un contenu sociologique dont l’apport n’est certes pas négligeable, mais qui nous éloigne, sans conteste, de l’étude des belles-lettres considérées comme un art et non pas comme une science.Une fois l’influence de Taine décroissant, trois critiques ont ramené le genre à de plus justes proportions et l’ont réintégrée dans la [ 395 1 396 LA NOUVELLE RELÈVE littérature qu’elle avait pendant un temps désertée.Ils n’ont pas été les seuls, assurément, à pratiquer cet opportun revirement, mais ils demeurent les plus éminents représentants d’une orientation nouvelle et féconde.Malgré les différences considérables qui les séparent, quand elles ne les opposent pas en de violents contacts, ils ont également travaillé à ce qui était devenu un nécessaire affranchissement d’une tutelle trop rigoureusement scientifique, qui risquait de fausser la mission propre du critique et de la critique.Il y a d’abord Ferdinand Brunetière, qui a dès ses débuts attiré sur lui l’attention du public lettré par le combat virulent qu’il a mené contre le naturalisme alors en plein épanouissement; il ne reprochait pas à ses tenants l’exactitude, souvent brutale, de leurs peintures de mœurs, mais la bassesse et 1 immoralité auxquelles ils se contentaient de restreindre l'application de leurs lunettes grossissantes et déformantes.Brunetière s’en prend également aux impressionnistes, dont les appréciations subjectives lui apparaissent comme contraires à une véritable critique fondée sur une minutieuse analyse des faits.Son esprit bien ordonné, trop étroitement cloisonné cependant, s’irrite contre ceux qui refusent de chercher ¦ FAGUET ET LA CRITIQUE 397 à leurs impressions, selon ses propres termes, « des motifs plus généraux qu’eux-mêmes, des justifications qui les dépassent ».A quels principes essentiels peut-on ramener la doctrine critique de Brunetière ?Il estime que la critique a pour objet de juger les œuvres au nom d’un certain idéal; en conséquence, il est indispensable qu’au départ, le critique possède certains canons bien établis et qu’il ne s’en écarte pas, qu’au contraire il fasse entrer les œuvres étudiées dans les catégories qu’il a théoriquement déterminées.D’où un nécessaire travail de classement; en effet, puisque les impressions que nous procurent les œuvres littéraires sont forcément de qualité très différente, les unes vulgaires, les autres nobles, il appartient donc au critique de classer ces œuvres selon une gradation fondée sur la nature des impressions provoquées.Par exemple, une tragédie de Corneille devra toujours être placée très au-dessus de 1 'Antony de Dumas père, parce que les impressions que provoque en nous cette tragédie sont d’une qualité très supérieure.De même, et l’on constatera que l’on tombe ainsi facilement dans l’arbitraire et la systématisation excessive, il est loisible au critique d’établir une hiérarchie des genres, toujours fondée d’après .108 LA NOUVELLE RELÈVE le même principe de la plus ou moins grande dignité des impressions ressenties; parce qu’une élégie n’est pas susceptible de produire sur notre esprit des impressions d’une qualité aussi élevée qu’une oraison funèbre, il y aura donc lieu de classer l’oraison funèbre, en tant que genre, au-dessus de l’élégie.Il s’ensuit donc, comme le note Maurice Morel, que « les œuvres et les genres supérieurs seront ceux qui auront un caractère moralement plus noble; qui admettront dans une certaine mesure une part de vérité non seulement particulière et momentanée, mais universelle et permanente, et dans lesquelles on sentira passer un courant de sympathie pour les misères et les souffrances humaines ».On comprend sans peine, dans ces circonstances, que Brunetière ait accordé toutes ses faveurs aux œuvres du dix-septième siècle où il retrouvait cette recherche de l’homme en soi, de l’homme de tous les temps et de tous les pays, toujours semblable à lui-même en ses caractères inchangea-bles.Ce sont là les éléments de la critique dogmatique.Chez Brunetière, elle ne laisse pas toutefois que d’être fortement influencée par le positivisme scientifique de la génération précédente.Brunetière ne parviendra jamais FAGUET ET LA CRITIQUE 399 à se débarrasser de cet encombrant héritage d’un passé récent.Ses jugements s’appuient toujours, ce dont nous aurions grandement tort de lui tenir rigueur, sur une érudition très solide et très étendue.Mais il tient encore à Taine par trop de fibres; des trois influences que ce dernier avait dégagées, soit la race, le milieu et le moment, Brunetière retient le moment et il s’emploie à étudier, dans un genre donné, les réactions réciproques que les œuvres ont pu exercer les unes sur les autres.Il va même jusqu’à emprunter au philosophe anglais Darwin l’idée du transformisme qui est comme chacun le sait, une théorie en vertu de laquelle les espèces vivantes ne seraient pas immuables, mais évolueraient avec le temps sous l’action de causes diverses, v.g.influence du milieu, sélection naturelle, etc.Appliquée un peu légèrement à la littérature, cette doctrine scientifique aboutit à amener Brunetière à considérer qu’à l’instar des espèces vivantes, les genres littéraires sont sujets à évoluer, en passant successivement par diverses transformations.depuis leur naissance jusqu’à leur mort.C’est une idée qui ne manque pas de séduction et qui a permis à l’occasion des observations fécondes, très excitantes pour l’esprit; mais à la généraliser, on risque d’appli- 400 LA NOUVELLE RELÈVE quer faussement à la littérature une discipline et des méthodes qui ne lui conviennent pas.Esprit supérieurement organisé et extrêmement informé, Brunetière a eu le tort d’être beaucoup trop systématique dans un domaine mouvant et souvent insaisissable, d’avoir agi plus comme un comptable et un catalogueur que comme un esthète et un amateur de goût, en préférant, au plaisir d’éprouver la beauté parfois impalpable d’une œuvre, la passion de la classer selon la hiérarchie des valeurs qu'il s’était construite pour satisfaire aux exigences d’une intelligence bien ordonnée, mais sans doute incapable de vibrer à certains accents indéfinissables, dont les harmoniques se prolongent néanmoins très loin dans l’âme humaine.Au pôle exactement opposé, nous trouvons Jules Lemaître, l’auteur des Contemporains et des Impressions de théâtre, qui « n’est probablement pas le meilleur critique de son temps, mais il est resté le plus lu, et en somme à bon droit.Personne peut-être n’a reçu une délégation plus expresse pour représenter le Français moyen, traditionnel, circonscrit et circonspect » (Thibaudet).Car malqré la légèreté du ton, il n’a jamais de grandes audaces, il ne découvre aucun talent robuste ou FAGUET ET LA CRITIQUE 401 original; il suit beaucoup plus qu il ne devance.Sa critique impressionniste a plu, parce quelle reposait le public de la rigueur un peu figée de Brunetière et quelle lui donnait le sentiment qu’on ne lui imposait pas d’autorité des jugements définitifs au nom de je ne sais quelle doctrine arrêtée une fois pour toutes.La critique de Lemaître s’explique par le fait qu il ne possède pas ou qu’il se refuse à posséder des principes généraux qui l’autoriseraient à prendre l’exacte mesure d'une œuvre, à lui assurer un rang précis dans le catalogue littéraire.Au lieu de se livrer à cette besogne comptable, qui ne va jamais sans quelque raideur et quelque arbitraire, il préfère s assigner à traduire, avec le plus de fidélité possible, les impressions que cette oeuvre détermine en sa sensibilité, qui est fine et d’une qualité rare.Au lieu de s affirmer comme un Aristarque hautain pourchassant sans relâche la petite bête noire et jouissant presque de la monter en épingle devant un public ravi de cette prouesse, Lemaître s’emploie à chercher avec une sympathie que ne se dément pas quelque chose à aimer; il sait pertinemment que dans toute œuvre faite de main d’ouvrier, il ne peut pas ne pas y avoir quelques parties qui méritent notre adhésion, si loin que nous 402 LA NOUVELLE RELÈVE soyons des conceptions spirituelles, philosophiques ou littéraires de l'auteur.Lemaître retient plutôt ce qui nous rapproche que ce qui nous éloigne.Cette critique impressionniste, à laquelle on peut reprocher de manquer d’assises solides et de risquer de tomber dans le subjectivisme le plus entier, a par contre le mérite de permettre à un esprit délié et souple, comme celui de Lemaître, d'entreprendre le siège d’un auteur et de pénétrer dans les plus secrets arcanes de son œuvre, en en révélant les nuances les plus délicates, les intentions les plus voilées, les plus mystérieuses.On gagne donc sur un tableau ce que l’on perd sur l’autre.Car Lemaître, qui ne manque pas d'humour non plus que d’ironie, possède avant tout un solide bon sens, qui lui permet de ne jamais perdre pied et de toujours retrouver, malgré tous les cheminements d’une pensée souvent capricieuse, les données fondamentales du génie français.Et le troisième de ce grand trio, Emile Fa-guet, né en 1847 et décédé en 1916.Ces seules indications biographiques devraient suffire, tant sa vie s’efface ou plus exactement se confond avec son existence intellectuelle, à tel point qu’on ne voit ni la possibilité ni l’in- FAGUET ET LA CRITIQUE 403 térêt de les dissocier dans un travail de clinique littéraire.Faguet a vécu par, pour et dans les livres, lisant et écrivant inlassablement, se reposant de la lecture par l’écriture et vice versa, parfaitement insoucieux de ce qui n était pas imprimé, de ce qui n’avait pas pris la forme écrite.Canat l’a défini « un incomparable manieur d’idées, et qui ne se lassait pas d’en avoir».C’est tout à fait cela, car il faut bien dès l’abord souligner ce fait que Faguet ne s’est pas préoccupé exclusivement des éléments littéraires d’une oeuvre, qu'il s est même davantage intéressé aux idées et que ce sont précisément les écrivains qui en ont le plus agité qui ont retenu son attention.C est ainsi qu entre la critique dogmatique de Brunetière et la critique impressionniste de Lemaître, il y a place pour la critique intellectuelle de Faguet.Il serait peut-être bon de connaître davantage l’homme.A cette fin, j’emprunte à l’un de ses disciples contemporains, M.Maurice Rat, quelques traits pittoresques sur son maître, tel qu’il nous l’a révélé l’an dernier, à 1 occasion de son centième anniversaire de naissance.Il lui arrivait de passer ses vacances dans son Poitiers natal.« Tous les soirs, il s’asseyait au café de la Castille, sur 404 LA NOUVELLE RELÈVE la Place d’Armes, et là, face à une consommation et fumant un cigare à deux sous, noircissait sans cesse du papier ».Cet homme naturellement bon savait néanmoins se montrer cruel pour les professeurs, ses collègues; il ne pensait pas grand bien des maîtres de la Sorbonne.« Eh oui ! disait-il, ce sont presque tous des imbéciles; mais les sots ont toujours été en majorité à la Sorbonne.Je ferai pourtant deux exceptions: l’une pour Michaut, lourd mais intelligent; 1 autre pour Strowski, paresseux mais fin.Quant à Lanson, il n a certes rien inventé, mais il est tellement consciencieux ! » Ces vérités un peu sèches, Fa-guet les prononçait dans la conversation, mais sans doute ne les eût-il jamais écrites, car il avait de l’indulgence et se refusait, par tempérament, à des tombages systématiques.J’ai mentionné il y a un instant son amour intense de la chose imprimée.J’en cueille quelques exemples dans des souvenirs de Maurice Rat parus dans le Figaro littéraire (20 décembre 1947) : « Cher Faguet ! Vieux bon maître olympiennement bohème, dont certains livres, son Dix-huitième siècle, son Dix-neuvième siècle, ses Politiques et Moralistes, sont assurés de survivre, tant qu’il y aura du moins pour s intéresser aux choses de la lit- FAGUET ET LA CRITIQUE 405 térature un public d'étudiants et de lettrés français ! Esprit d’une indépendance parfaite, d’un libéralisme absolu, il a littéralement vécu pour lire et pour écrire, n'ayant jamais fini de couper un livre que pour en tirer articles, conférences ou volumes.Sa fécondité fut prodigieuse et n’eut jamais de comparable, sans doute, que celle de Ponson du Terrail dans le roman.Je tiens de René Doumic qu’allant un jour rue Monge rapporter à Fa-guet un article jugé impropre pour la Revue des Deux-Mondes et s’excusant sur la liberté qu’il prenait, Faguet, cloué au lit par une jambe cassée, lui avait dit avec bonhomie: « Qu’à cela ne tienne, cher ami ! Tenez, prenez cette clef, ouvrez cette armoire, et choisissez parmi ces articles: j’en ai une centaine qui attendent ».Son éditeur lui ayant demandé un livre pour le bi-centenaire de Rousseau, il en écrivit cinq à la file: Vie de Rousseau, Les amies de Rousseau, Rousseau contre Molière.Rousseau penseur et Rousseau artiste.Comme un autre éditeur lui commandait une Petite littérature française de trois cents pages et ajoutait qu’il en était pressé.« Pour quand vous la faut-il ?» interrogea Faguet.« Le plus tôt que vous pourrez ».«En ce cas.vous l’aurez demain ».L’éditeur l’eut », 406 LA NOUVELLE RELÈVE Production surabondante, on le constate sans peine, qui correspondait véritablement à un besoin organique de sa nature.Il écrit très rapidement, sans ratures, sans même souvent se relire.Ce qui a accrédité la légende qu il écrivait mal.Qu il y ait ici et là des négligences de style, des expressions, des tournures de phrases un peu lâches, il n y a pas à s en étonner.Dans l’ensemble toutefois, sa langue est correcte et, ce qui vaut encore mieux, ne se démode pas, car elle ne s’embarrasse d’aucun des colifichets des vogues passagères.C est une langue d’instinct — d’un instinct très sûr, s’entend —, un langue de primesaut, toute en saillies, non dans la vaine recherche d’une originalité mâtinée de pittoresque, mais dans l’espoir, rarement déçu, de cerner de plus près l'exactitude par le tour d’une formule heureuse.Il a eu rarement grandement tort, sans doute, de confesser un jour: «J’aime mieux écrire beaucoup qu’écrire bien».Trop de gens, qui n’y sont pas allés voir, l’ont pris volontiers au mot et vont répétant que Faguet n’est qu’un polygraphe, érudit assurément, mais incapable de s élever à la hauteur d un style.Ce qui est manifestement injuste pour quiconque a eu la curiosité de lire attentivement les principales œuvres qu il nous a lais- FAGUET ET LA CRITIQUE 407 sées et qui demeurent, malgré la décantation normale qu imposent les années, des sources précieuses pour la compréhension des grandes œuvres littéraires.Il se glisse bien, ici et là, des tournures de phrases qui étonnent de prime abord.C’est, de la part du critique, une astuce supplémentaire.Cette expression qui vous paraît incorrecte, qui vous convainc qu’il ne l’a pas puisée telle quelle dans Montaigne ou dans Bossuet ou dans tel autre écrivain d’un siècle révolu, et qu’il n’éprouve pas un malin plaisir à vous mystifier et à vous accorder cette joie vraiment trop facile de l’avoir pris en défaut ?Ce diable d’homme est avant tout un bohème, ne l’oubliez pas; un bohème rangé et tout entier adonné à dépouiller les livres innombrables de la littérature française, mais un bohème quand même, prompt à fureter dans toutes les directions, sans nul souci de suivre régulièrement les allées bien tracées du grand parc où vous voudriez le limiter.Ce que le lecteur retient davantage du critique, ce sont quelques formules à l’emporte-pièce, des formules souvent audacieuses et qui partant risquent de n’être pas rigoureusement justes, des formules néanmoins qui excitent l’esprit et l’obligent à se poser des questions, au besoin à reviser, ce qui est indispensable, 408 LA NOUVELLE RELÈVE les jugements du guide.J en cite ici quelques-unes qui expriment très bien le sens avisé et allègre de Faguet.Il définit Voltaire comme « un chaos d’idées claires » et il affirme de Balzac qu’il « a des intuitions de génie et des réflexions d’imbécile ».Poursuivons ce petit , florilège.Sur Zola: «Il a commencé par de bons livres qui étaient de mauvaises actions et a terminé par de bonnes actions qui étaient des livres mauvais ».Sur Bourdaloue: « Bour-daloue a ce grand mérite pour un prêtre de n'avoir pas de biographie ».Sur Mellin de Saint-Gelais, cet Angoûmois de la Renaissance qui rimait avec plus de facilité que de profondeur: « Il lâchait dans la chambre des dames de petits papiers pleins de petits vers attachés à la patte d’un oiseau.C’est la plus jolie idée poétique qu’il ait eue ».Sur Ballan-che, ce mystique égaré dans la palingénésie et qui fut l’un des intimes de Mrae Récamier: « Ballanche prenait ses rêves pour des idées et les faisait prendre quelquefois pour telles ».Enfin, sur Chantecler, la pièce loufoque d’Edmond Rostand: « Chantecler n’est pas le poème du coq, mais le poème du coq-à-1 âne ».Il serait temps de tirer l’échelle à ce sujet, mais je ne m'y résouds pas avant d avoir livré à votre réflexion ces lignes percutantes et judi- FAGUET ET LA CRITIQUE 409 cieuses de Faguet sur son émule Brunetière, dont il a traduit excellemment la tournure d'esprit et l’orientation intellectuelle: « Ferdinand Brunetière fut un critique qui avait des idées générales et qui même, si l’on peut trop en avoir, en avait trop.Assez instruit et admirable surtout pour faire croire qu’il l’était extrêmement, très laborieux du reste à travers les mille occupations diverses qu’il s’imposait, trouvant le temps de lire beaucoup, de réfléchir vite et de se faire des idées auxquelles il fallait que les faits se pliassent, il abondait en prestiges qui séduisaient et en paradoxes auxquels il excellait à donner l’air de vérités éternelles.Nul critique n’eut plus d’autorité, nul n’inspira davantage le désir et en même temps la crainte de le contredire.Au fond, malgré mille pensées hasardées et qui ne résistent pas à l’examen tranquille et froid du bon sens, il fit très bien son métier de critique, qui consiste à exciter à penser et, si ce n’est pas une très bonne marque que d’être son disciple et de jurer par lui, il n’est pas du tout mauvais de s’être nourri de sa doctrine, de l’avoir repensée jusqu’à s’en être progressivement affranchi, et d’avoir gardé de lui de bonnes habitudes de dialectique, en y prenant celle, qu’il n’avait pas sans mélange, de se préserver du 410 LA NOUVELLE RELÈVE sophisme ».Qu’on ne se récrie pas qu'il s’agit du jeu brillant d’un esprit à facettes.Certes, il y a bien de l'artifice dans ces portraits tracés d’une ligne aussi nuancée, mais chaque opinion exprimée se défend admirablement et résiste à l'analyse la plus poussée.Une telle activité intellectuelle ne laisse pas que d'étonner.Outre ses cours, dont ses élèves ont souligné l’intérêt et le bénéfice, Faguet collaborait régulièrement au Correspondant, à la Revue des Deux Mondes, au Gaulois, aux Annales, aux Débats, à la Revue latine, sans compter de nombreux journaux et périodiques dont les noms ne disent pas grand chose aux Canadiens.Et surtout, rien du maître docte et hautain.« Il fut l’homme le plus simple du monde.Son négligé vestimentaire fait partie de la légende presque autant que de l’histoire.Lorsqu’au début de ce siècle il s’en vint habiter dans un petit appartement au cinquième étage du numéro 57 de la rue Monge, on pouvait le voir chaque matin, en pantoufles et en chemise de nuit, prendre un « vin blanc chez le bistro d'en face.Son ami Albalat conte qu’il le vit un jour, devant le café Vachette, descendre de l’impériale de l’ancien omnibus place Pigalle-Halle-aux-Vins, en habit d'académicien, sans parapluie. PAGUET ET LA CRITIQUE 411 ruisselant sous l’averse: il se rendait à une cérémonie de la Sorbonne ! » Tel est l’homme, libéral et assez sceptique, amoureux des idées, rattaché à aucun système défini, désireux pardessus tout de brasser des concepts et de découvrir des filiations intellectuelles.Il est arrivé à Faguet de s’exprimer sur le rôle du critique.Est-ce par coquetterie ou par désabusement, il ne le place pas très haut.Mais il faut voir aussi sous quel angle il envisage la question.A un lecteur, réel ou imaginaire, qui lui a demandé quelle était l'influence morale du critique, il répond par une lettre qui, à certains égards, fait figure de pirouette; on la trouve dans la première série de ses Propos littéraires.« Je ne crois, écrit-il, ni au rôle moral, ni à l’influence morale du critique, puisque, comme j’ai eu souvent l’occasion de le dire, je ne crois pas que la critique ait d’influence».Et de citer les exemples alors contemporains d’un Ohnet et d’un Del-pit, dont la critique s’est toujours soigneusement gardée de parler, mais qui n’ont pas moins obtenu auprès du public des succès prodigieux, succès bientôt caducs.De même, poursuit-il, non sans quelque raison, il y a toujours, à chaque génération, quelques écrivains portés aux nues par la critique, en raison de 412 LA NOUVELLE RELÈVE certaines qualités très particulières, en général assez hermétiques, qui lui agréent, et cette adhésion de ceux qu'il est convenu d’appeler des connaisseurs ne parvient pas à les sortir de la demi-obscurité où ils végètent jusqu’à la fin de leurs jours.Faguet ne se formalise pas le moins du monde de ce résultat assez paradoxal; il s’en réjouit au contraire, « Pour mon compte, j’en suis enchanté.J’aurais des scrupules de conscience terribles si je croyais que je pusse avoir une influence sur le succès ou l’insuccès d’un ouvrage.Car, dans ce cas, je ferais un assez vilain métier.C’est le pain que j’ôterais de la bouche de l’auteur qui aurait eu le malheur de ne pas me plaire.Ce serait abominable.» On ne peut se montrer plus désinvolte.Mais, d’autre part, Faguet se rend bien compte que le public se repaît de plus en plus des critiques, qu’il lit leurs ouvrages avec autant d’intérêt, voire de passion, que les poèmes, les romans ou les livres de philosophie.Ce serait donc, dès lors, la démonstration évidente que ce public cherche à se faire guider, à se laisser orienter par les gens du métier, comme l’on dit, à former son jugement ?Point du tout, soutient notre homme.Le public « lit tout cela au même titre, sans se soumettre à tels écrits plutôt qu’à tels autres.Et quand il FAGUET ET LA CRITIQUE 413 lit un critique, il le lit pour lui, pour voir ce qu’il pense et comment il pense, comme un philosophe, et point du tout pour le consulter sur ce qu il faut aller voir et sur ce qu’il faut lire ».Au fond, malgré toutes ces subtilités, Fa-guet ne peut tout à fait esquiver la question essentielle: puisque le public lit de plus en plus les critiques, même si c’est plus pour les consulter que pour se soumettre aveuglément et servilement à leurs jugements — ce qui me paraît très sage —, ils se trouveront, à leur insu, contre leur gré ou délibérément, à exercer une influence morale.Il n’est pas possible d’y échapper.Notre auteur abandonne ici le ton délicatement persifleur qui lui est coutumier et se voit obligé d’admettre que le critique exerce une influence, indirecte, précise-t-il toutefois.« L’art et la littérature sont des agents de moralité quand ils sont beaux, quand ils réalisent le beau.Non pas que le beau soit moral en soi.A cet égard-là, il n'est rien du tout.Il n’est ni moral, ni immoral.Seulement il élève les hommes à un sentiment désintéressé, le seul qui soit désintéressé, et il les réunit dans un sentiment désintéressé, le seul qui soit désintéressé.C’est immense, puisque c’est arracher l’homme à sa nature ordinaire.De cette façon indirecte, le beau, qui 414 LA NOUVELLE RELÈVE n’enseigne rien, est un agent de moralité d'une puissance énorme.Eh bien, l’artiste, le poète, le littérateur, en ne faisant que son métier, en ne songeant qu’à faire son métier, joue, même sans y songer, un rôle moral immense.Et donc, si l’artiste est indirectement agent de moralité en réalisant le beau, le critique sera indirectement agent de moralité en faisant aimer la beauté.Quelques restrictions que j’aie apportées à son rôle, vous voyez que je le lui laisse encore très grand ».C’est peut-être tenter un détour un peu compliqué et même risquer quelque confusion dans les notions d’esthétique et de moralité, mais ici seule importe la conclusion.Faguet, après avoir raillé quelque peu l’influence du critique, en vient néanmoins à admettre que son rôle est immense, qu’il soit direct ou indirect, surtout, serais-je porté à croire, s’il est indirect, car il s’adresse alors à une catégorie de lecteurs susceptibles d’épouser beaucoup plus intimement les mille et une nuances de sa pensée, de le suivre de plus près dans ses multiples cheminements au domaine des idées.Au début du siècle, une tendance de la critique contemporaine était entièrement dominée par l’obsession de la méthode scientifique: cette conception s’est révélée à l’usage très FAGUET ET LA CRITIQUE 415 nuisible, parce qu’elle est desséchante et qu’elle incline à trop rapprocher l’analyse et le jugement des oeuvres littéraires du patient travail du botaniste tout préoccupé de son herbier.Il y a une méthode et qui consiste surtout à respecter et à découvrir le processus réel de la vie intérieure.C’est celle d’Emile Faguet, et ce n’est point la moins ambitieuse.Elle lui a permis d’orienter ses recherches, de les canaliser vers un but commun.De l’avis général — et son œuvre en témoigne — il possédait une érudition immense; mais il n’a jamais pratiqué l’érudition pour l'érudition, les fiches pour lui n’ont pas une fin en soi, elles ne doivent que concourir, accessoirement, à dégager certains caractères qui aideront à reconstituer un climat intellectuel, une personnalité morale ou une œuvre littéraire, A l’érudition souvent encombrante et qui risque d’écraser sous son poids le jugement à porter, Faguet substitue l’intuition, faculté nlus délicate et plus mystérieuse, mais dont les acquêts sont d’un tout autre prix.On a dit de sa critique qu’elle est avant tout une « évocation » et le mot est à retenir, car il équivaut presque à une définition.« Il a cette sympathie intellectuelle qui, par l’amour du raisonnement, de la discussion, des conflits de 416 LA NOUVELLE RELÈVE tendances dans les systèmes, lui fait tour à tour mettre de la logique où il n’y en a pas, et ressentir une joie très grande à découvrir le point faible par lequel il peut la briser lorsque, fragile, elle s’y trouve.Il a cette sensibilité qui, toujours prête à s’émouvoir avec son auteur, fait qu’il éprouve une certaine impression dans le moment, et peut-être avant, provoquée par la sonorité des phrases et par la nuance des pensées, où l’homme avec lequel il vit la ressentait lui-même.Il a cette parfaite bonne humeur, nécessaire dans la critique comme dans l’existence pour interpréter sous son vrai jour la réalité; cette tranquillité d’âme, cette haute impartialité faite de sa faiblesse à l'égard de l’idée prise pour elle-même, à l’égard du jeu des facultés intellectuelles; faite aussi d’un certain détachement de soi ou d’un très grand amour de soi, ce qui ne laisse pas d’aller toujours ensemble, d’un certain scepticisme à l’égard des théories et des systèmes, et de la tendance discrète sans doute à se dire par avance que celle qu’on examine ne vaudra pas beaucoup plus que les autres, mais qu’elle vaut peut-être autant, ce qui permet de l’étudier à fond et finalement, par la comprendre mieux, de la goûter plus qu’on ne l’eût pensé: d'une politesse encore envers son lecteur qu’il U n FAGUET ET LA CRITIQUE 417 n’oublie pas; faite enfin de ce que l’exercice de la pensée, délicieux infiniment, est toujours un devoir» (Maurice Duval).Le résultat le plus net de cette attitude d’esprit, c’est une critique qui parvient à être, sans qu’il y ait rien de fondamentalement inconciliable dans ces deux termes, objective et personnelle.Objective, parce que le critique s’abolit lui-même derrière l’oeuvre et qu’il se refuse de céder à tout mouvement de passion; personnelle, parce qu’il ne perd jamais de vue l’humain et qu’il entraîne à sa suite, sans toutefois gêner le lecteur.Mesuré, sensible, sincère, avec certains replis de l’âme qui se laissent malaisément saisir, tel Emile Faguet semble se présenter à la postérité.Cet homme est trop vif, trop subtil aussi, pour se fixer et se soumettre commodément à notre inspection; il nous échappe toujours par quelque côté.Roger Duhamel ASPECTS de lu PEINTURE SURRÉALISTE L’école de peinture dite surréaliste a conquis l’enthousiasme de nombreux « penseurs » depuis environ vingt ans.Ça fait très intellectuel avancé que d’affirmer à des gens qui n’y entendent goutte, par exemple, devant un tableau de Marcel Duchamp: « Regardez-moi cette oeuvre, quelle merveille d’entendement ! Vous voyez ici (souvenir de lectures) l’Être complet, tout l’homme, la science, la philosophie, la mécanique, la psychologie et la psychanalyse, sans compter l’humour et, par-dessus tout, le spiritualisme inconscient, projection directe sur la toile de données imperceptibles à l’esprit simplement raisonnable.» « Et flatteurs d’applaudir ».Mais qui a compris, même de ceux qui se vantent de comprendre ?Je vois trois attitudes de l’esprit en présence d’une toile caractéristiquement surréaliste: celle du snob qui craint de paraître ignorant ou réactionnaire; celle du rustre qui rit de tout ce qu’il ne comprend pas sans effort, d’un premier coup d’œil, et celle de l’homme de jugement, de goût qui s’applique à discerner le beau du laid ou du cocasse.Les snobs sont à plaindre en leur pusillanimité.Au fond, il n’aiment pas la peinture mo- 1418 1 LA PEINTURE SURRÉALISTE 419 dome.Elle les ennuie tout autant que la musique de Shostakovitch, mais il importe qu’on les croit très avertis et qu’ils sont des plus heureux de voir et d’entendre de si « belles choses ».Ne parlons pas des ignorants, leur rire stupide les juge.L’homme de goût ne s’emballe ni ne cherche à démolir; il prend, disons devant « Le Temps n’a point de Rives » de Marc Chagall (pour citer un tableau dont le symbole est aisément perceptible), il prend soin d’analyser, de tout voir et de ne rien laisser perdre qui pourrait lui donner ne fût-ce qu’un instant de joie esthétique.Il aimera le dessin et la couleur de Chagall, si intimement associés qu’on ne saurait les juger séparément (comme c’est le cas par exemple dans la «Femme au Perroquet» de Coui’bet).Par contre, cet homme se refusera à reconnaître dans un tableau de Duchamp autre chose qu’une agréable composition de tons riches et variés, une mélodie heureusement orchestrée et d’un raffinement exceptionnel, mais ni philosophie, ni psychanalyse, ni la moindre expression de pensée consciente ou inconsciente, malgré les explications que l’artiste voudra bien lui foui'nir.A propos d’explications, citons en partie un texte fort révélateur de Marcel Duchamp sur un de ses tableaux, La Mariée mise à nu par les Célibataires, même.« La Mariée mise à nu par les Célibataires.— 2 éléments principaux: 1.Mariée.— 2.Célibataires .Les célibataires devant servir de base 420 LA NOUVELLE RELÈVE architectonique à la Mariée, celle-ci devient une sorte d’apothéose de la virginité.Machine à vapeur avec sous-bassements en maçonnerie.Sur cette base en briques, assise solide, la machine célibataire grasse, lubrique (développer).— A l’endroit (en montant toujours) où se traduit cet érotisme (qui doit être un des grands rouages de la machine célibataire) ce rouage tourmenté donne naissance à la partie-désir de la machine.Cette partie-désir change alors l’état de mécanique — qui de à vapeur passe à l’état de moteur à explosions.Ce moteur-désir est la dernière partie de la machine célibataire.Loin d’être en contact direct avec la Mariée, le moteur-désir en est séparé par un refroidisseur à ailette (ou à eau) .» C’est clair, n’est-ce pas ?Puisque tout est dans tout, pourquoi la mariée et les célibataires (notez ce pluriel.Simple raffinement érotique ?) ne seraient-ils pas représentés comme des machines: tout un ensemble de moteurs, de tuyauterie, d’appareils électriques ?Ne craignez rien, moralistes, le tableau de Dû-champ ne scandalisera ni les enfants ni les adultes, car, même après avoir lu attentivement la prose explicative de l’artiste, personne ne ressentira le frisson de la chair, fût-ce en présence de Yœuvre.J’ouvre ici une parenthèse pour signaler la morbidité sexuelle qui s’affiche dans les peintures de plusieurs artistes de l’école surréaliste.Ici de façon fort obscure, ailleurs avec une audace dé- LA PEINTURE SURRÉALISTE 421 concertante et de fort mauvais goût.Je trouve logique et naturel qu’il en soit ainsi, parce que le surréaliste authentique, le vrai de vrai, ne perçoit rien au-dessus du réel.André Breton a écrit (je cite de mémoire) que le surréalisme est le réel.Il semble croire, si j’ai bien compris, que le réel ne peut exister qu’en fonction d’une conception surréaliste de toute chose.Invoquant le penser de Ducasse et Rimbault, Breton parle du « bouleversement total de la sensibilité: mise en déroute de toutes les habitudes rationnelles, éclipse du bien et du mal, réserves expresses sur le cogito, découverte du merveilleux quotidien ».Anarchie: conséquence inévitable du matérialisme.Un trait distinctif de l’art surréaliste, selon Breton (Le Surréalisme et la Peinture), c’est l’automatisme.Le grand prophète de l’école insiste sur ce point: «.André Masson tout au début de sa route rencontre Y automatisme.La main du peintre s’aile véritablement avec lui: elle n’est plus celle qui calque les formes des objets mais bien celle qui, éprise de son mouvement propre et de lui seul, décrit les figures involontaires dans lesquelles l’expérience montre que ces formes sont appelées à se réincorporer.» La main fait tout.C’est à peine si l’on concède à la raison un modeste droit de contrôle.Je parle bien entendu de l’art proprement dit ou de la façon de peindre, car je l’ai déjà indiqué, les surréalistes sont absolument convaincus que leurs œuvres ou- 422 LA NOUVELLE RELÈVE vrent des abîmes de pensées sur la science et la philosophie.C’est sans doute pourquoi ils considèrent avec un certain mépris les abstractivistes auxquels ils ne reconnaissent point le don de faire éclater en son essence le concept subconscient du réel.(Les exquises créations de Borduas nous fournissent des exemples concrets de ce que Breton appelle l’abstractivisme.) Il n’est pas douteux cependant que le surréalisme ait clarifié certaines conceptions de l’art.Par exemple, il a montré la nécessité pour l’artiste de se débarrasser absolument de la tradition académique et d’éviter à tout prix de copier l’objet tel qu’il apparaît aux inattentifs.Depuis les primitifs jusqu’à nos jours, il n'est pas un peintre digne de son art qui se soit contenté de reproduire les formes des êtres.En cela, les surréalistes ont en quelque sorte continué la meilleure tradition picturale.Delacroix avait l’intuition de l’évolution moderne en peinture lorsqu’il écrivait dans son Journal: « Une transposition longuement méditée doit intervenir après la notation rapide, c’est alors que commence véritablement l’effort créateur, et que l’artiste interpose sa personnalité, déforme la nature, disons le mot, car il est exact, pour bâtir à côté son œuvre.« Et si le penseur est doublé d’un bon artisan, connaissant à fond les exigences techniques de son art, il créera à côté de la vérité littérale que LA PEINTURE SURRÉALISTE 423 lui apportent ses études, une nouvelle vérité beaucoup plus réelle souvent, dans le sens pictural, que la vérité pure.» De son côté, Baudelaire pressentait la nécessité en poésie (et c’est également vrai en peinture) des rapports analogiques : «.Fourier est venu un jour, trop pompeusement, nous révéler les mystères de Yanalogie.(.) Swendenborg, qui possédait une âme bien plus grande, nous avait déjà enseigné que le ciel est un très grand homme; que tout, forme, mouvement, nombre, couleur, parfum, dans le spirituel comme dans le naturel, est significatif, réciproque, correspondant.» Les surréalistes ont étendu le sens et la portée de la plongée dans le « mystère de la vie ».Ils ont dépassé les barrières que les cubistes semblaient avoir dressées aux confins de leur conception esthétique, pour tenter une aventure aussi hardie que dangereuse pour l’art.Quelques-uns de ces pionniers ont déjà péri dans le désert de leur subconscient.« La main ailée » a fini par leur donner une taloche dont « les pauvres » ne sont pas l’evenus.Les autres résisteront-ils longtemps ?On discerne dans maintes créations des dernières années des symptômes évidents de lassitude.Le galion vogue toujours, mais les rameurs sont fatigués.En définitive, malgré ses qualités qui tiennent uniquement de la facture, l’art surréaliste exerce une influence perverse sur l’évolution des socié- 424 LA NOUVELLE RELÈVE tés humaines, et pour trois raisons: il place l’instinct au-dessus de la raison; il élève la matière au-dessus de l’esprit; il s’affirme comme une négation de l’âme immortelle, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu.Henri Girard Une dynastie de botanistes: LES DE JUSSIEU JOSEPH DE JUSSIEU, le dernier des frères d'Antoine et de Bernard, est né à Lyon le 3 septembre 1704.Antoine le fit venir à Paris dès qu’il fut en état de profiter des études supérieures et Joseph se mit à étudier la médecine.Mais bientôt il changeait pour les mathématiques avec l’intention de devenir ingénieur.Il fut l’élève de Camus et ses progrès en sciences furent rapides.Joseph revint toutefois aux études médicales et reçut son doctorat à Reims et en 1734, à Paris où il pensait exercer.Mais la botanique devait l’intéresser car il était en quelque sorte dans « le milieu ».Bon dessinateur, il se mit à copier les dessins des plantes d’Amérique du P.Plumier et rédigea un catalogue puis travailla au livre de son frère, Bernard : « Traité des caractères des plantes utiles ».En 1735, un événement vint changer le cours de sa carrière et de sa vie.Le ministre de la marine, Comte de Maurepas, s’était rendu à la demande de l’Académie pour organiser les deux * Extrait du tome deux de l’Histoire des Sciences et de leurs applications par Louis Bourgoin qui doit paraître en septembre aux Editions de l’Arbre.[425] 426 LA NOUVELLE RELÈVE missions fameuses en Laponie et à l’Équateur qui devaient mesurer un arc de méridien.La mission des Académiciens du Pérou, tel était son nom, qui comprenait Godin, Bouguer, La Condamine, décida de se faire accompagner par un naturaliste et l’offre fut faite à Joseph de Jussieu qui accepta d’enthousiasme de changer de climat.Parti de La Rochelle en 1735, Joseph se mit à l’œuvre dès qu’il le put, d’abord à la Martinique, puis à Saint-Domingue et dans toutes les régions où passa la Mission; Joseph explora et envoya des graines, des échantillons à Paris.La Mission travailla 7 ans sur place.Nous en avons dit quelques mots ailleurs et il n’est point besoin de faire l’historique parfois dramatique de la vie des savants dans ces régions tropicales.Revenons à Joseph, le naturaliste.En 1737, La Condamine eut à quitter ses compagnons pour aller à Lima résoudre des difficultés financières.Joseph de Jussieu lui remit une note, le priant de faire des observations sur un arbre qu’il devait rencontrer sur sa route dans les environs de Loja; le quina dont l’écorce était utilisée par les indiens pour guérir des fièvres paludéennes endémiques dans la région.La Condamine trouva l’arbre dans la Sierra de Cajancuma, en prit la description et adressa sur-le-champ une note à l’Académie sur l’arbre qu’il désigna quin-quina (1738).Son travail servit à Linné, en 1742.pour décrire le genre Cinchona.De Jussieu qui avait jusqu’alors suivi les géodésiens qui opéraient dans les environs de Quito, leur rendant toutes 1 UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 427 sortes de services, mêmes mathématiques, partit en 1739 pour Loja afin d’étudier sur place des quinas et chercher les meilleures espèces pour la médecine.Il apprit aux indigènes à faire un extrait dont il envoya des quantités importantes à ses frères, marquant les facilités du transport et du dosage avec l’extrait plutôt qu’avec la poudre ou l’écorce.Joseph définit aussi les arbres voisins des quinas qui n’en avaient pas les propriétés et servaient à falsifier les bonnes écorces.C’est à Joseph que l’on doit aussi l’étude des arbres donnant le coca dont les feuilles étaient employées pour calmer la douleur, la fatigue, la faim, la soif et d’où l’on a extrait, en 1865, la cocaïne.Joseph, cette fois, ne se vit pas devancer et c’est lui qui étudia sur place l’arbuste qu’il rencontra en traversant la Cordillère des Andes.Il trouva le moyen d’en expédier des pieds vivants à son frère, Antoine, qui les acclimata dans les serres du Jardin du roi.En 1750, Antoine-Laurent en fit le genre Érythroxylon que Lamarck décrivit au complet en 1784 sous le nom d’ery-throxylon coca.Les travaux scientifiques d’exploration et d’observations faits par Joseph de Jussieu durant les 35 années qu’il passa hors de France sont relatés dans sa correspondance, surtout à ses frères, ses notes (dont beaucoup furent perdues à Lima) et des catalogues qu’il adressait à Paris.Beaucoup de données sur ses voyages ont été résumées par son neveu, Antoine-Laurent, pour servir à Condorcet qui fit l’éloge de Joseph à l’Académie en L—.428 LA NOUVELLE RELÈVE 1780, car, en 1742, de Jussieu avait été élu Adjoint botaniste, Associé en 1743, Associé vétéran en 1758, et, s’il n’est jamais paru aux assemblées, les documents qu’il y envoyait suffirent à lui tailler une belle réputation.Lorsque la mission géodésique eût terminé ses travaux, en 1743, les savants se séparèrent et Joseph, qui avait pensé accompagner la Conda-mine, se résigna à séjourner en Amérique, n’ayant pas assez de ressources financières et étant affaibli par des attaques de fièvre.Heureusement, sa pratique médicale put lui servir pour gagner sa vie.En 1745, voyant sa santé rétablie, Joseph de Jussieu se disposait à rentrer en France mais une épidémie de petite vérole survenue à Quito l’obligea à demeurer dans le pays parce que les autorités, sachant les bienfaisants effets de sa médecine, édictèrent une mesure pour l’empêcher de sortir du pays afin de mieux profiter de ses services.Le médecin sut se résigner et s’occupa utilement, étudiant aussi une étrange maladie causée par les cendres du volcan Cotapaxi en éruption le 30 novembre 1744.Joseph reconnut une maladie de la glande parotide et indiqua le moyen de traiter le mal.De Jussieu, ayant reçu un ordre du comte de Maurepas d’aller réclamer à Godin, qui était devenu professeur de mathématiques à l’Université de Lima, la toise du Pérou qui avait servi d’étalon dans les mesures de la Mission ainsi que ses observations, se rendit à Lima dès qu’il put sortir de Quito.Joseph en profita pour explorer, au cours de UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 429 son voyage, la région de Los Canolos où il étudia sur place l’arbre donnant la cannelle.Le voyage fut très pénible et hérissé de difficultés dans des régions montagneuses.Néanmoins, notre naturaliste fit de la bonne besogne, récoltant des plantes pour expédier à ses frères qui acclimatèrent, entre autres, l’héliotrope et la pervenche.Rendu en 1748 à Lima, il obtint satisfaction de Godin qui reconnut devoir aux autorités et au pays qui avaient financé l’expédition les documents utiles.De Jussieu et Godin, qui voulait rentrer en France, prirent ensemble la route qui devait les conduire à Buenos Aires.Ayant à traverser la Cordillière, les voyageurs visitèrent les mines de la région, le lac Titicaca (altitude 3854 m.), y faisant une collection d’oiseaux aquatiques pour le Jardin du roi.Après 9 mois de route, de Jussieu, voulant encore étudier les richesses immenses des nouvelles régions visitées, laissa partir Godin tout seul pour la France et s’en retourna étudier la culture de la coca.En juillet 1750, Joseph est à Potosi où il est encore obligé, malgré lui, de refaire de la pratique médicale.Le gouverneur de la province de Xanregui en Bolivie met la main sur cet homme à tout faire et l’installe chez lui pour s’assurer ses services comme médecin, ingénieur, pour construire des routes, des ponts, des digues.Après 4 ans de séjour, dévoué aux intérêts des autres, de Jussieu accepte d’accompagner son hôte qui veut aller visiter l’Europe.Arrivé au Pérou, Joseph tombe malade et reçoit des mauvaises nouvelles de sa famille: la mort de sa mère, de son LA NOUVELLE RELÈVE 430 vénéré frère, Antoine, de son frère, Jean, grand vicaire du Diocèse de Beauvais.11 se résigne et reprend ses fonctions de médecin, cherchant, comme en témoigne une lettre à son frère Bernard, la consolation des déboires que lui causait la botanique dans des études mathématiques.Affaibli, il laisse partir seul le gouverneur et, à dater de 1761, Joseph mène une vie dure à Lima, c exploité par des gens peu scrupuleux jusqu’au jour où il trouve quelques Français qui l’aident à quitter l’Amérique, en octobre 1770, en passant par Panama.Joseph de Jussieu arriva le 10 juillet 1771 à Paris où ses frères l’accueillirent.Entouré de soins affectueux mais ayant perdu la raison, cet homme intrépide, courageux autant que précieux mourait à Paris le 11 avril 1779.ANTOINE LAURENT DE JUSSIEU, né à Lyon, le 12 avril 1748, arrivait à Paris à l’âge de 17 ans pour y terminer ses études et travailler avec son oncle Bernard, un peu selon la tradition de famille.En 1770, Antoine-Laurent était reçu docteur en médecine après la soutenance d’une thèse qui fut très remarquée sur la structure et les fonctions des organes végétaux comparés aux phénomènes de la vie animale.Nous avons dit que Bernard de Jussieu avait préféré rester sous-démonstrateur plutôt que de succéder à son frère, Antoine, à la chaire de botanique du Jardin du roi.Le titulaire était Louis-Guillaume Le Monnier, aussi premier médecin du roi.Le Monnier deman- * da à Buffon d’être remplacé dans sa chaire et fit nommer Antoine-Laurent, âgé seulement de 22 UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 431 ans.Doué d’une grande intelligence, parfaitement éduqué par Bernard de Jussieu, Laurent mérite qu’on lui applique, pour ses travaux scientifiques, les vers fameux qui disent « qu’aux âmes bien nées la valeur n’attend lias le nombre des années », car, le 23 mars 1773, le jeune professeur entrait, en qualité d’Adjoint botaniste, à l’Académie, y remplaçant Adanson.Il venait de faire un travail remarquable en découvrant la parenté des plantes comme les renoncules, hellébores, clématites, aconits, lui permettant de délimiter Y ensemble naturel de la famille des renonculucées.Nous savons que Buffon avait obtenu l’autorisation d’agrandir le Jardin du roi.L’École de botanique devant être replantée et Bernard de Jussieu ayant cédé sa place à son neveu, ce fut Laurent qui assuma la tâche.Il avait proposé une réforme à Buffon pour remplacer le classement de Tournefort mais l’Intendant était un peu résistant au changement.Il fallut, pour l’y décider, le succès d’une communication à l’Académie faite par Laurent de Jussieu, exposant les principes de la méthode naturelle de classement conçue par les de Jussieu et par laquelle Antoine-Laurent dégageait le Principe de la subordination des caractères entrevu par Bernard.Son neveu devait donner toute l’ampleur que méritait cette découverte et les démonstrations de plantes furent bientôt faites au Jardin selon la nouvelle méthode.En 1785, Le Monnier était remplacé à la chaire de botanique par René Louiche Desfontaines (1750-1833), ce qui libérait Antoine-Laurent de ses 432 LA NOUVELLE RELÈVE obligations, lui laissant le temps de continuer l’œuvre commencée par ses aînés.Le 14 juillet 1789, paraissait le grand travail de Laurent « Genera plantarum secundum ordines naturales disposita » dans lequel on trouve les principes de la science des caractères.Ce livre transforma la botanique et se répandit de par le monde où, presque sans discussion, on admit la méthode des Jussieu comme préférable aux autres systèmes de classification.Toute l’histoire naturelle fut influencée par ce travail et Cuvier s’en servit superbement dans ses « Principes de la classification des mammifères » allant jusqu’à écrire dans son « Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789 » que l’ouvrage de de Jussieu fait dans les sciences d’observation une époque peut-être aussi importante que la chimie de Lavoisier dans les sciences d’expériences.» La classification des plantes apportée par les de Jussieu, bien que reposant sur un principe général et solide par son enchaînement subit des modifications par la suite.Par exemple, des familles de plantes, solides après 150 ans, reçurent une classification plus en rapport avec l’idée évolutionniste, les données de l’anatomie et de la physiologie.Parmi les successeurs aux de Jussieu, le Genévois Pyrame de Candolle, parvint à combiner heureusement les travaux de Tournefort, Ray et des de Jussieu.D’autres botanistes apportèrent des contributions importantes à l’œuvre générale et Antoine-Laurent ne cessa lui-même de perfectionner UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 433 son œuvre dans de nombreux mémoires parus entre 1802 et 1820.Il songeait à publier une nouvelle Genera plantarnm mais seule l’Introduction parut quelque temps après sa mort.Dans la période troublée de la Révolution, Laurent s’occupa de choses utiles.Membre de la municipalité de Paris, puis Lieutenant de la mairie de Paris, il eut la charge des Hôpitaux et hospices entre 1789 et 1792.En 1793, lorsque le Jardin du roi devint le Museum d’Histoire naturelle, Antoine-Laurent passa de sous-démonstrateur à « professeur de botanique à la campagne » puis, en 1800, il remplaça Daubenton à la direction.Il joua un rôle important pour constituer la Bibliothèque du Museum.S’occupant de bienfaisance, de politique, il réintégra l’Académie ou Institut national en 1795, fréquenta les sociétés savantes.En 1800, il put revenir à la botanique et, en 1804, la faculté de médecine le nommait professeur de matière médicale.Membre du Conseil de l’Université, il fit apporter des réformes aux enseignements pratiques de la médecine et de la pharmacie.En 1820, il était titulaire à l’Académie de médecine, ayant contribué avec Vicq d’Azyr, en 1776, à la fondation de la Société Royale de Médecine qui était devenue l’Académie de médecine malgré les attaques de la Faculté de médecine de l’Université.A la fin de 1822, pour toutes sortes de raisons étrangères à la science, la Faculté de médecine où il enseignait était supprimée; rétablie quelques mois plus tard par ordonnance royale, onze des anciens professeurs étaient mis à la retraite parmi 434 LA NOUVELLE RELÈVE lesquels on comptait de Jussieu, Vauquelin, Pinel, etc.Depuis 1816, Antoine-Laurent avait acquis le château de Venteuil, dans la Brie, non loin de la Ferté-sous-Jouarre et y passait les loisirs que lui laissaient ses charges, travaillant loin du bruit au milieu des collections accumulées par la famille et recevant des hôtes de marque dans les sciences et les lettres.En 1830, le gouvernement de Juillet voulut reconnaître l’injustice en réintégrant les anciens professeurs mais Antoine-Laurent, avec délicatesse, répondit qu’il était préférable de choisir un titulaire moins âgé que lui qui avait déjà donné sa démission du Museum en 1826.Il préférait finir ses jours en cultivant les fleurs de son jardin et en rédigeant des mémoires dictés en latin, car la vue petit à petit lui faisait défaut.Sa carrière était assez remplie comme en témoigne sa correspondance sur l’aide qu’il ne cessa d’apporter aux explorateurs, s’occupant à recevoir et examiner les collections qui affluaient de tous les points du globe, organisant les grandes expéditions scientifiques et ne manquant pas de venir en aide à tous ceux qu’il pouvait aider ou défendre.Ayant professé pendant 66 ans au Jardin des Plantes, ayant siégé à l’Académie pendant 63 ans, Antoine-Laurent de Jussieu mourait entouré des siens, enfants, petits-enfants et neveux, le 17 septembre 1836 à l’âge de 88 ans.ADRIEN DE JUSSIEU, par exception, est né au Museum d’Histoire naturelle le 23 décembre 1797.Il était le fils d’Antoine-Laurent.Adrien fit de très brillantes études classiques.Parlant les UNE DYNASTIE DE BOTANISTES 435 langues anciennes et modernes, s’étant lié d’amitié avec des littérateurs comme Jean Jacques Ampère, Mérimée, Stendhal, ce de Jussieu ne pouvait tout de même pas rompre la tradition et suivre ses goûts littéraires sans être aussi et d’abord docteur en médecine et botaniste.En 1824, il soutenait sa thèse de doctorat en médecine sur les Euphorbiacées, famille de plantes considérée sous les aspects botaniques et médicinaux.En 1826, son père ayant abandonné ses fonctions de professeur au Museum, Adrien lui succédait pour l’enseignement de la botanique à la campagne.Ces fonctions difliciles de répondre à toutes les questions et de guider les jeunes, Adrien, comme ses devanciers, les remplit avec brio et bienveillance.Ses travaux descriptifs et ses mémoires furent nombreux et surtout consacrés à la systématique modernisée par les considérations anatomiques et physiologiques dont la botanique s’enrichissait tous les jours.Ses mémoires sur les Rutacées (1825), les Méliacées (1830), les Malpighiacées, etc., sont solides.L’anatomie des plantes le passionnait et les archives du Museum d’histoire naturelle, les Annales des sciences naturelles portent les témoignages de son activité.Une volumineuse correspondance est aussi à son crédit, lettres aux voyageurs, instructions et rapports de missions occupèrent son temps.En 1833, après la mort de Desfontaines, Adrien de Jussieu était chargé de la direction du fameux herbier du Museum, tâche qu’il dut partager un 436 LA NOUVELLE RELÈVE peu avec Adolphe Brougniart.Il continua le grand herbier de la flore française commencé en 1822 par de Candolle qui en avait fait cadeau au Jardin des Plantes lorsqu’il quitta son enseignement à Montpellier pour l’Académie de Genève.Adrien de Jussieu fut appelé à enseigner la botanique à la faculté des sciences, remplaçant Auguste de Saint-Hilaire en 1850.Pour cela, il rédigea de magnifiques petits volumes que j’ai sous les yeux : Traité élémentaire de botanique qui eut 12 éditions faisant partie du Cours élémentaire d’histoire naturelle par Milne Edwards (Zoologie), A.de Jussieu (Botanique) et F.S.Beudant (Minéralogie) dans lequel on trouve plaisir à s’instruire facilement, grâce à la clarté du style et l’ordonnance logique des matières.Adrien travailla beaucoup la critique scientifique et l’histoire de la botanique.L’article taxonomie végétale (1848) du Dictionnaire universel des sciences naturelles est de lui, c’est un condensé de l’histoire de la botanique qu’il rêvait d’écrire en entier.Il n’en eut malheureusement pas le temps.Élu, en 1831, à l’Institut, il était président de l’Académie des sciences lorsqu’il mourut le 29 juin 1853 âgé seulement de 55 ans.Avec lui s’éteignait la dynastie des de Jussieu botanistes, car Adrien n’eut que deux filles.Louis Bourgoin HISTOIRE DE LA MUSIQUE FRANÇAISE V François Couperin François Couperin, fils de Charles, est le sommet de la dynastie de cette famille célèbre.Le premier des clavecinistes de son temps, il crée un style tout en demeurant fidèle à 1 esthétique de la race.Son oeuvre, qui a fait époque, est considérable: 4 Livres de Pièces de clavecin, publié de 1713 à 1730, 4 Concerts royaux, un ouvrage didactique sur l’Art de toucher le Clavecin, des compositions instrumentales (que l’on appelait alors des « Concerts »), telles que les Goûts réunis ou Nouveaux concerts, l’Apothéose de l incomparable M.de Lully, les Nations, des motets, des pièces de viole, de la musique d'orgue (dont il ne reste malheureusement rien d’authenti- * L'Histoire de la Musique française par André Cœuroy paraîtra à l'automne, aux Editions de l'Arbre.[ 437 1 438 LA NOUVELLE RELÈVE que).C’est dans la Préface au Premier Livre des Pièces de Clavecin, que Couperin formule son esthétique: « J’ai toujours eu un objet en composant toutes ces pièces; des occasions différentes me l’ont fourni; ainsi les titres répondent aux idées que j’ai eues; on me dispensera d’en rendre compte; cependant, comme parmi ces titres, il y en a qui semblent me flatter, il est bon d’avertir que les pièces qui les portent sont des espèces de portraits qu'on a trouvés quelquefois assez ressemblants sous mes doigts et que la plupart de ces titres avantageux sont plutôt donnés aux aimables originaux que j’ai voulu représenter qu’aux copies que j’en ai tirées ».Ainsi Couperin se place délibérément dans le plan de l’esthétique musicale française de pure souche, esthétique intellectuelle, toujours très proche de la littérature, qui cherche un sens dans les sons, vise à créer un monde d’images et à peupler un univers psychologique.La Préface de l'Art de toucher le Clavecin développe ce point de vue: « Nos airs de violon, nos pièces de clavecin, de viole, désignent et semblent vouloir exprimer quelque sentiment.Mais, n’ayant point imaginé de signes ou caractères pour communiquer nos idées particulières, LA MUSIQUE FRANÇAISE 439 nous tâchons d’y remédier en marquant au commencement de nos pièces, par quelques mots: tendrement, vivement, à peu près ce que nous voudrions entendre ».Les 4 Livres de Pièces de clavecin offrent ainsi une suite de tableaux et de portraits d’une incomparable variété.Tantôt ce sont des personnages aux traits fins et précis, comme la Bersan, la Basque, la Tendre N an-nette, Sœur Monique.Tantôt ce sont des «caractères »: La Majestueuse, ïAuguste, la Séduisante, la Prude, la Badine, la Voluptueuse, la Bouffonne, l'Engageante, la Convalescente.Tantôt des sentiments: les Langueurs tendres, les Regrets.Tantôt des tableaux de genre: le Bavolet flottant, les Vieux Galants et les Trésorières surannées, les Barricades mystérieuses, le Moucheron, avec un sens très vif des « bergeries » et de la nature: Les Vendangeurs, les Moissonneurs, les Petits Moulins à vent, jusqua la description d’une action complète, comme la bataille de la Triomphante.Tout naturellement, Couperin tend au genre humoristique et satirique, comme dans les Folies françaises ou les Dominos, qui décrivent allègrement les défauts et les qualités 440 LA NOUVELLE RELÈVE de la race, ou dans ce petit drame en 4 épisodes, guoguenard et ironiquement mystérieux, les Fastes de la grande et ancienne M+N+ST+ND+S+ (lisez Menestrandise) qui commente la querelle survenue entre les organistes-clavecinistes et les ménétriers et terminée en 1707 par la reconnaissance des droits des organistes.Rapidité, finesse et ingéniosité du trait, sûreté du goût, légèreté de touche, c’est l’esprit même du XVIII,‘,nc siècle, celui des tableaux de Watteau et des Contes de Voltaire.Comme la palette du peintre et le style de l’écrivain, la technique du musicien a des ressources inépuisables.Non qu’elle s’applique beaucoup à la polyphonie; elle vise d’abord à diversifier le coloris instrumental, et le Tic-toc-choc ou les Maillotins en offre un savoureux exemple.Rythmes caractéristiques, airs de danse, cantilènes, chants rustiques, carillons, l’invention fertile et la fantaisie poétique ne trahissent jamais la fatigue.Partout, et surtout dans l’harmonie, une subtilité expressive, une ingéniosité audacieuse qui a porté à la célébrité les « dixièmes » de la Favorite et des Barricades.Avec ses pièces menues, Couperin est un des plus puissants rénovateurs du langage LA MUSIQUE FRANÇAISE 441 musical, et non point seulement du langage français, mais du langage européen.Son rayonnement ne s’est pas étendu à la seule école française des clavecinistes — les Dan-drieu, les Daquin — ; il a touché l’école allemande.Les élèves de Bach jouaient ses pièces, et Bach lui-même lui a emprunté des thèmes et des ornements.Quel historien de la musique ignore que la fugue en la bémol du Clavecin bien tempéré développe et transforme le motif de l’Allemande du Premier des Concerts Royaux de 1722 ?Annoncé par Clé-rambault et par Gaspard le Roux, François Couperin réunit les qualités les plus brillantes en même temps que les plus solides.Il dessine à merveille le génie créateur des Français dans le domaine de la musique instrumentale: élégante clarté de l’inspiration, choix exquis des idées, tact de la mise en œuvre, coquetterie à dissimuler à la fois la science et l’émotion sous une vêture colorée.Il est un des plus grands noms de la musique française, un de ses plus purs représentants.Pour égaler Rameau, il ne lui manque que l’envergure. 442 LA NOUVELLE RELÈVE L’opéra de Lully à Rameau De Lully à Rameau, le domaine de l’opéra est un champ de bataille où lutte âprement la musique française contre l’invasion de l’italianisme.La formule de l’opéra lullyste, à peine vieille de 50 ans, représente déjà une tradition; elle est défendue par les conservateurs qui reprochent aigrement à la musique italienne d’être trop indépendante, de se prêter avec trop de complaisance à des tentatives d’innovation.Tout le XVIIIérac siècle musical est déchiré par cet antagonisme constant, qui éclata en 4 crises: d’abord chez les esthéticiens avec les polémiques de Lecerf de la Viéville et de l’abbé Raguenet; puis, chez les compositeurs, la hargne des Lullystes qui devant les succès de Rameau traitent celui-ci d’Italien, ensuite, l'explosion que l’Histoire connaît sous le nom de Querelle des Bouffons; enfin, la guerre des Gluckistes et des Picci-nistes.L'opéra lullyste est fortement menacé par l’opéra-ballet dont les principes vont s’opposer à ceux de la tragédie en musique.Celle-ci, comme l’indique son nom, est d’abord une action à laquelle la musique vient prêter main forte.Dans l’opéra-ballet, les rôles sont LA MUSIQUE FRANÇAISE 443 inversés; la musique devient régente; c’est, comme disent les Encyclopédistes, « un divertissement de chant et de danse qui amène une action et lui sert de fondement ».Colasse, avec son ballet des Saisons, donne en 1695 un type déjà perfectionné du genre.La meilleure illustration en paraît 2 ans plus tard avec l’Europe galante, opéra-ballet de Cam-pra, qui s’efforce de concilier le goût français et le goût italien, tout en sacrifiant plus largement au second, tandis que Destouches, qui fut directeur de l'Opéra et dont les « chants mélodieux » étaient vantés pour leur qualité d'invention, incline plus délibérément au goût français.L’un et l’autre font des conquêtes dans les domaines de l’harmonie, de la mélodie, de l’instrumentation, mais au hasard et sans méthode.Ils donnent plus de souplesse au dessin vocal; ils préparent la tragédie à l’usage d'un élément expressif qu elle ne possédait pas encore; mais la synthèse, c'est l’énergie lucide de Rameau qui est appelée à la réaliser.Rameau Jean-Philippe Rameau nait en 1683 à Dijon, capitale de la Bourgogne.Il y a deux 444 LA NOUVELLE RELÈVE Bourgogne: la Bourgogne du Sud, un peu molle, poétique et colorée, celle de Greuze et de Lamartine; la Bourgogne du Nord, virile, décidée, de belle allure, celle de Saint Bernard, de Bossuet, de Buffon, de Rude.C’est à celle-ci qu’appartient Rameau.Il était fils d’un organiste dijonnais, qui l’envoya d’abord en Italie où il n’apprit pas grand chose: il le regretta plus tard, disant qu’il avait eu grand tort de ne pas étudier mieux l’art italien durant sa jeunesse.L’art possède tout entier cet artiste-né.Solitaire, hargneux, avare, il cache sous les dehors d’un sombre caractère l’âme la plus délicate.L’ironique Piron, son ennemi, en convenait.« Toute son âme et son esprit étaient dans son clavecin ».La musique était son rêve intérieur sans cesse poursuivi et, comme le rapportent plusieurs de ses contemporains, « il était réellement dans l’enthousiasme en composant »; « il semblait sortir d’une extase et ne reconnaissait personne ».Prodige d’équilibre: il se trouve que cet enthousiaste a une tête de philosophe.La beauté que ressent son cœur, il faut que son cerveau l’explique.Quand il compose, le feu l’agite et, dans le même temps, la volonté et LA MUSIQUE FRANÇAISE 445 l’intelligence viennent contrôler la sensibilité et l’imagination (en quoi il rappelle grandement Madame de Sévigné, de souche bourguignonne elle aussi).Ce musicien est poète autant que penseur.En lui le compositeur et le théoricien sont si étroitement liés qu’il passe sans effort de la théorie à la pratique pour revenir de la pratique à la théorie.C’est un musicien conscient, qui applique à l'art sonore la méthode de Descartes.Il croit à l’excellence de lois abstraites et absolues, à la toute puissance du nombre.Son œuvre théorique, qui est énorme, s’ouvre par le fameux Traité de l’Harmonie réduite à ses principes naturels, de 1722, avec ses définitions catégoriques : « La musique est la science des sons » et « Le son est le principal objet de la musique ».C’est dans ce livre qu’il jette les bases de ses innovations futures et qu’il pose le principe fondamental : « La raison ne nous met sous les yeux qu’un seul accord ».Avec lui, et pour la première fois, un musicien remonte à la source de toute la musique, qui est la résonance.Sous ses efforts, à l’ancienne conception polyphonique se substitue la conception harmonique, pour laquelle il bataillera jusqu’à la mort : « C'est l’harmonie 446 LA NOUVELLE RELÈVE qui nous guide, et non la mélodie ».Il découvre le « son principal » dont il fait le moteur de sa basse fondamentale, « unique boussole de l'oreille, guide invisible du musicien ».Il subordonne le mineur au majeur qu’il juge plus « naturel », et qu’il appelle « le souverain de l'harmonie ».Pour expliquer les dissonances, il construit ses accords par tierces superposées.En rendant l’harmonie claire et logique, il se fait l’artisan de la tonalité qu'il veut solide et ferme, mais qu'il désire aussi expressive: tout accord correspond pour lui à une association d’idées, et il reste ainsi dans la tradition nationale d’une musique liée à la psychologie et à l’expression littéraire.« Il y a, dit-il, des accords tristes, languissants, tendres, agréables, gais et surprenants ».Les tonalités, elles aussi, ont leur caractère: dans le majeur, ut, ré, la pour les « chants d’allégresse »; fa, si bémol pour les « tempêtes et furies »; sol, mi pour les chants « tendres et gais »: ré, la, mi, pour le « grand » et le « magnifique »: dans le mineur, ré, sol, si, mi, pour « la douceur et la tendresse »: ut pour les plaintes; fa et si bémol pour les « chants lugubres ».Dogmatisme, ont dit ses adversaires.Non, mais analyse de possibilités dont LA MUSIQUE FRANÇAISE 447 les musiciens curieux pouvaient faire leur profit et qui formèrent au 18i'mc siècle la base réelle de sa réputation.Haendel ne parlait de lui qu’avec le plus grand respect; et si Bach n’approuvait pas son système de la basse fondamentale, il l’expliquait cependant à ses élèves avec minutie.Ses ennemis le traitaient de « géomètre »; ils reprochaient à sa musique d’être « mécanique » et le représentaient composant à coups d’algèbre, de dièses amoncelés et de bémols épars.Ils ne voyaient pas, sous Ja réflexion, la veine inspirée; ils ne sentaient pas, sous le calcul, la vie, la même qui animait l’art de Janequin ou de Couperin, cette vie de l’esprit musical français toujours semblable à lui-même sous ses expressions passagères, toujours visant à traduire le monde visuel ou le monde intérieur.C’est ce que Rameau ne fait point difficulté à reconnaître quand il écrit à Hou-dard de la Motte : « Connaître la nature avant de la peindre », et « Faire le choix des couleurs et des nuances dont son esprit lui aura fait sentir le rapport avec les expressions nécessaires ».Tous les genres de composition auxquels s’est adonné Rameau reflètent cette esthéti- 448 LA NOUVELLE RELÈVE que: ses pièces de claveçin, ses cantates, ses opéras.C’est par la substance musicale qu’il veut d’abord toucher, et cela n’a pas été sans nuire à ses ouvrages de théâtre.Ce qui l’intéresse dans l’opéra — et en cela il accentue encore la tendance de l’opéra-ballet du début du 18“”' siècle — ce sont les divertissements, les « symphonies », les intermèdes où la musique, insoucieuse de l’action, se déploie à l’aise.On a dit de lui qu’il fut un symphoniste qui écrivait des opéras.Il professait d’ailleurs le plus grand dédain pour les librettistes, disant qu’il mettrait aussi bif*n en musique la Gazette de Hollande.Il participe ainsi à la tendance qui entraîne alors tous les musiciens français de théâtre vers le développement du spectacle par la musique, au détriment de la puissance dramatique.Et l’on a pu dire aussi que ses opéras — Hippolyte et Aricie, Castor et Pollux, Dardanus, Zoroastre, les Boréades — sont de la musique immortelle sur une tragédie morte.Son récitatif ne diffère pas essentiellement de celui de Lully: il ignore le naturel simple et franc de l’art italien; mais il le souligne par un support naturel de la plus belle richesse.C’est là qu’il triomphe.Il jongle avec les mo- LA MUSIQUE FRANÇAISE 449 dulations; sa verve rythmique est sans repos, et toutes les inventions de ses « symphonies » visent toujours à caractériser la psychologie des personnages ou une scène de la nature.La souplesse de son talent lui permet d écrire, à côté de cette musique d’opéra qui est celle d’un grand seigneur, le ballet-bouffe de Platée.Avant que d’être un dramaturge, il est un immense musicien qui rassemble toutes les acquisitions de ses prédécesseurs et dont la richesse indispose les Encyclopédistes, plus sensibles à un art plus simple et, pour tout dire, moins classique.Car en fin de compte Rameau est au XVIIIimt siècle le survivant de l’esprit classique.Il est l'esprit qui synthétise, qui classifie, qui ordonne, qui contrôle l’émotion par l’intellect, qui, loin de s’élever contre le caractère conventionnel de l'opéra, accentue encore ce caractère, sachant bien que l’art ne vit que de conventions.En ce sens, il est un aboutissement, l’aboutissement du grand siècle, et il ne pouvait faire école au théâtre.Considéré comme un « novateur dangereux » dans sa jeunesse, il apparaissait aux Encyclopédistes, dans sa vieillesse, comme un réactionnaire.Représentant de l’ancienne musique, il n’apportait 450 LA NOUVELLE RELÈVE aucune réforme à l’opéra.Mais en même temps il était le père de l’orchestre moderne; il annonçait la symphonie.Rameau homme d’opéra regardait le passé; Rameau symphoniste regardait l'avenir.Les Encyclopédistes — si l'on excepte d’Alembert — ne surent pas voir l’annonciateur; ils ne discernèrent que l’héritier d’un art conventionnel et, dans les légères pièces italiennes dont La Servante Maîtresse fut pour eux la révélation, ils crurent trouver un idéal en vain cherché par eux dans l’art ramiste.L'opéra-comique, Querelle des Bouffons C’est en effet la représentation, à l’Opéra, de la Serva Padrona de Pergolèse, le lrr août 1752, qui mit le feu aux poudres: la guerre fut officiellement déclarée entre la musique française et la musique italienne.Tous les Encyclopédistes, Rousseau en tête avec sa célèbre et désastreuse Lettre sur la musique française, prirent le parti des Italiens, qu'ils trouvaient plus naïfs, moins compliqués plus « naturels », alors que les savantes trouvailles de Rameau leur apparaissaient comme des « monstres difformes ».Rousseau comparait LA MUSIQUE FRANÇAISE 461 W la musique italienne à une hirondelle, tandis que la musique française faisait figure d’oie grasse.En face du merveilleux emphatique de l'opéra français, la bouffonnerie italienne imposait sa vitalité et venait donner la main à l’opéra-comique naissant.Jusque-là les Parisiens ne connaissaient en fait de musique légère que les vaudevilles du Théâtre de la Foire, où les airs étaient toujours les mêmes: on se bornait à changer les paroles avec chaque pièce nouvelle.Le mot « opéra-comique » apparut en 1715, à la Foire Saint-Germain, dans l’intention évidente de ridiculiser les emphases du grand opéra.Mais personne ne pensait encore que les pièces amusantes de Lesage, le romancier du Diable Boiteux et de Gil Bias, ou que les comédies-vaudevilles de Favart, dont la Chercheuse d’esprit en 1741 fut un succès, pussent donner naissance à un genre nouveau et complet.Cependant le terrain se trouvait préparé pour une nouvelle forme lyrique.Le succès des opéras bouffons italiens vint le prouver, en divisant Paris en deux partis plus échauffés, comme disait Rousseau, « que s’il se fût agi d’une affaire d’Etat ou de religion ».On appela donc cette querelle Guerre des Bouffons 452 LA NOUVELLE RELÈVE ou encore Guerre des Coins, parce que les défenseurs de la musique française se tenaient au coin de la loge du Roi, tandis que les partisans de la musique italienne étaient massés au coin de la loge de la Reine.Dès lors c’est une floraison d’opéras-comiques, qui peu à peu s’écartent du vaudeville à couplets d'origine populaire ou des parodies de l’opéra pour devenir des pièces dont la musique originale est directement appropriée aux paroles.Après le Devin du Village de Rousseau et les Tro-queurs de Dauvergne, voici le Napolitain Dussi qui vient donner au genre sa forme définitive avec des oeuvres comme le Peintre amoureux de son modèle (1757) ou la Fille mal gardée (1758).Le genre a tant de succès que Gluck fait représenter à Vienne des opéras-comiques écrits sur des paroles françaises; et coup sur coup ce sont les aimables < pièces de Monsigny [Le Déserteur, Rose et Colas, 1764) de Philidor (Torn Jones, 1765) du facile et fécond Dalayrac, de Grétry (Richard Coeur de Lion, 1784).Si Philidor est le plus naturellement artiste, et Monsigny le plus ingénu, Grétry est le plus évocateur et , le plus réfléchi: son esthétique dérive de l’Encyclopédie, et proclame la supériorité de la LA MUSIQUE FRANÇAISE 453 musique dramatique sur la musique instrumentale.On l’a appelé le Pergolèse français, ce qui peut se soutenir.On a vu en lui un Greuze musical, ce qui peut se démontrer.Son succès est celui du genre opéra-comique lui-même.Il devient européen.Mozart écrit Bas-tien et Bastienne à l imitation de Philidor et de Monsigny.Beethoven emprunte des thèmes à Grétry.La musique facile a pris rang dans la cité de l’art, et en même temps elle prépare la voie à Gluck dans la tragédie musicale, puisque sa réforme va consister à rendre simple et populaire la solennelle tragédie de Lully et de Rameau.André Coeuroy CHRONIQUES AUTOUR DE LA QUERELLE LA FRANCE va-t-elle perdre une seconde fois LE CANADA' Le Traité Paris de Paris, le 10 février 1763, consacra l’abandon par la France du Canada à l’Angleterre.Mais la langue française, comme un paladium religieusement gardé par tout un peuple, allait assurer un lien sacré aux 60,000 colons auxquels la décadence française imposait une domination étrangère.Ce lien allait demeurer vivace et il réunit aujourd’hui, quatre millions de francophones.Mais il serait contraire à la vérité de prétendre que l’influence politico-historique de la France ait grandi dans ces régions, à l’égal du rayonnement de la langue de Pascal.Bien au contraire, et on peut admettre qu’à l’heure présente la France est occupé à perdre ce bastion intellectuel et qu’elle le perd par sa faute.A la veille du conflit mondial de 1914, le prestige de la France était encore très grand à Montréal et l’attachement à la mère-patrie réel et sincère.Mais dans les années qui suivirent Versailles, le Canada comme le monde, constata que la France s’abandonnait de plus en plus à ses querelles et à ses convulsions.D’autre part, le Canada 1 Reproduit de La Revue Nationale, Bruxelles.T 454 1 AUTOUR DE LA QUERELLE 455 français est aussi fidèle à sa religion qu’à sa langue, aussi ce ne fut pas sans regrets qu’il vit la France prendre de plus en plus une place de choix parmi les nations éloignées des préoccupations et des disciplines religieuses.Enfin, il ne faut pas oublier quand on examine le problème du refroidissement de l’amitié franco-canadienne, que les intellectuels de Montréal réservèrent un accueil enthousiaste aux œuvres de Maurras, Bainville, Daudet, Mari-tain, Massis dans lesquelles ils croyaient retrouver cette France qu’ils aimaient parce qu’ils la reconnaissaient.Hélas, chaque jour ce sourire tendre et intelligent de la France que l’on pensait éternelle, celui qui éclaire le front des vierges ornant de leur rayonnement les cathédrales de Reims, Chartres et Paris se brouillait davantage.La maladie de la France apparaissait aux yeux de tous; ses admirateurs atterrés devaient en convenir.Et la France, comme tous les êtres qui se portent mal, faisait souffrir ses amis de ses sautes d’humeur.Devenant faible, elle ne manquait pas de s’irriter.Paris est évidemment une très grande dame, mais elle a parfois le tort de considérer un peu trop comme des cousins de province mal dégrossis tous ceux qui au delà de ses frontières politiques parlent sa langue avec ferveur.Nous, Belges d’expression française, sommes bien placés pour juger cette mentalité assez crispante de nos confrères du sud et nous sommes même déjà quelques-uns à en avoir pris notre parti.C’est ce que le Canada est occupé à faire, mais avec une unanimité beaucoup plus grande que chez nous.Ce malaise qui existe à Bruxelles à l’état latent, s’est transformé Montréal en véritable querelle franco-canadienne.Les raisons de ce divorce, car là-bas c’est bien cela qu’il s’agit, sont diverses; on pourrait pourtant les classer dans le domaine des idées en deux catégories: les premières d’origine politique et les autres appartenant au problème artistique.Le Canada à force d’être appelé au secours de l’Europe, a pris conscience de sa puissance et aussi de sa personnalité.Cela lui est arrivé au cours de la gpierre 1914-18 et 456 LA NOUVELLE RELÈVE cette impression s’est confirmée dans toute sa vérité durant son intervention aux côtés des Anglo-Saxons dans le conflit mondial de 1940, à l’heure où, précisément, la France démissionnait.Jusqu’alors le Canada n’avait possédé que deux fenêtres ouvrant sur le monde, l’une vers l’Angleterre, l’autre vers là France.La seconde étant assurément pour les Canadiens francophones celle qui leur découvrait un horizon baigné par les rayons lumineux que le cœur est toujours disposé à accorder à ce qu’il aime.Mais le voisinage de l’Amérique et l’idéal commun de lutte contre l’agression allemande qui animait les différents coalisés élargirent et rendirent plus intimes les relations américano-canadiennes.Une troisième fenêtre fut percée, elle ne regardait plus vers l’est, mais bien vers le sud.Entretemps les écrivains canadiens qui n’avaient jamais connu un accueil très enthousiaste à Paris prétendirent fonder une littérature autonome.Les journalistes francophiles de Montréal commirent l’erreur habituelle de parler aussitôt d’attaque contre la France.Car on le sait, et c’est un écrivain belge qu a eu cette malheureuse originalité de l’affirmer à la grande joie de gens qui n’ont rien à voir avec les lettres: « La littérature française est une et indisible ».La langue, soit, et encore elle est à ceux qui la parlent, mais la littérature, expression véritable de l’originalité d’un peuple ?Rien n’est plus faux que de prétendre une telle unité et, un pareille affirmation ne peut plaire qu’à des batteurs du quai d’Orsay.En tous cas le Canada n’en veut plus aujourd’hui.Il est toujours plein de zèle pour la belle et noble langue française, mais il n’accepte pas d’aller plus loin; ses écrivains le proclament: le Canada a une littérature autonome.A cela est venue s’ajouter l’irritation d’une malencontreuse polémique qui, partie de Paris, a trouvé son sujet dans l’admiration fidèle que les Canadiens français conservent à Maurras et à quelques autres grands écrivains qui ont été condamnés au lendemain de la libération par les tribunaux d’exception.De quoi s’agit-il exactement ?Durant le dernier conflit le Canada français a eu une AUTOUR DE LA QUERELLE 457 attitude irréprochable et la France serait bien mal venue de reprocher à ses enfants quelques peccadilles qui excitent l’ire de MM.Aragon et Cassou alors qu’au cours de la guerre et de l’occupation de la mère-partie les intellectuels canadiens soutinrent une excellente propagande en faveur de la cause des Alliés.Il y a plus, une maison d’édition fut créée à Montréal par un écrivain canadien de talent, M.Robert Charbonneau; cette maison, L’Arbre publia au cours des hostilités de nombreux ouvrages d’une belle tenue toute à l’honneur des sentiments pro-alliés des écrivains francophones.Dès la déclaration de la guerre, La Nouvelle Relève qui est l’excellente revue mensuellle du directeur des éditions de L’Arbre, avait publié un article dans lequel tout le groupe de ses collaborateurs y disait sa foi dans la France.Et, comme l’écrivait récemment le directeur de cette publication, en réponse aux attaques de MM.Aragon et Cassou : « Après le désastre la revue s’est rangée avec MM.Maintain, Bernanos et Laugier du côté du général de Gaulle ».Pourtant une certaine indépendance de jugement dont sont heureusement coutumiers les rédacteurs de la presse littéraire canadienne, a déplu aux censeurs de l’esprit civique français; c’est-à-dire MM.Aragon et Cassou, qui ont enfourché leurs grands chevaux.On sait en effet, qu’ils entendent régenter la littérature française au nom de souvenirs certainement très respectables, aussi de principes qui le sont moins.Quoi qu’il en soit, sont entrés successivement dans la bagarre, MM.Jérôme et Jean Tharaud, François Mauriac, André Billy, qui, soutenus par quelques journalistes canadiens francophiles coururent au secours de MM.Aragon et Cassou.M.Charbonneau, qui est membre de l’Académie Canadienne Française et Président des éditeurs canadiens, a tenu tête fort courageusement à la meute, mais des mots malheureux ont été échangés.On a parlé de trahison ! M.Jean Cassou n’a pu s’empêcher de s’étonner en voyant ses amis canadiens refuser « à s’introduire dans ce qu’ils regardent comme querelles intérieures et c’est toute la littérature 458 LA NOUVELLE RELÈVE française, y compris Mourras qu’ils prétendent demeurer libres d’aimer ».Cassou voit rouge dès que les Canadiens lui disent: « C'est bien possible que Mourras ait trahi la France ou une certaine France, enfin nous, nous n’avons rien à voir dans cette querelle, vous l'avez condamné devant un tribunal, judiciairement vous avez donc raison, mais littérairement il n’est pas question pour les Canadiens de l’évincer ».Pour que nos lecteurs aient une idée du ton de la polémique, retranscrivons pour eux quelques-uns des arguments de M.Cassou: « Mon Dieu ! On peut bien reconnaître du talent à un adversaire politique, ou philosophique.Non, Mourras n’est pas un adversaire politique, ni philosophique.Ce n’est pas un adversaire de mes idées.C'est un ennemi de mon pays.Et je ne lui ai jamais reconnu de talent.On ne peut reconnaître de talent à ce qui, par essence, est une aberration.» A ces grands mots, M.R.Charbonneau répond fort calmement: € Sur le plan judiciaire aucune dismission n’est possible.Si M.Cassou juge que Mourras est un ennemi de son pays, c’est une question pour les tribunaux; mais quel que soit le verdict, il ne saurait engager le talent ».C’est le bon sens même.Aussi au jugement peut-être très patriotique, mais sans grande pertinence du poète-résistant Cassou, l’écrivain canadien rétorque encore avec bonheur: « Mais comment M.Cassou ne comprend-il pas que les raisons qu’il allègue pour brûler les ouvrages de Mourras ou d’autres sont celles dont se réclamait avant lui Hiltcr-.e Ennemis de mon pays », « rejetés de notre communauté nationale ».Mourras a été jugé par des tribunaux, mais son œuvre, comme celle des autres c collaborateurs » n’est pas justiciable des mêmes tribunaux.A des idées, ce nlest pas par le feu et par le fer qu’il faut répondre, mais par des idées.Hier tout le monde s’accordait pour condamner l’Inquisition et les autodafés, ce n’est pas pour qu’on recommence en 1947*. AUTOUR DE LA QUERELLE 459 Ainsi, comme on le voit, le climat littéraire canadien est tendu, mais il se refuse à l’empoisonnement par la politique comme c’est hélas, le cas en France, où tout est dominé par les mots d’ordre partisans.A cette querelle de tendance vient s’ajouter un débat qui nous intéresse beaucoup plus: celui de l’autonomie de la littérature canadienne.Et là nous avons grand plaisir d'entendre nos confrères canadiens s’élever contre les prétentions françaises qui ne veulent voir dans les lettres de là-bas qu’une sorte de sous-produit, de succursale de l’esprit français.Or le Canada littéraire se veut libre de toute ingérence française.Il veut « promouvoir une littérature qui cherche ses techniques, son inspiration et ses critères à Montréal plutôt qu’à Paris et qui se réserve dans la.mesure où toutes les techniques vivent d’échanges, de choisir aussi bien « da7is le vignoble californien de M.Steinbeck » que c dans le vignoble racinien », qui ne dédaigne pas à l’occasion de s’allier au vignoble calif ormien ».Et Robert Charbonneau dans son Journal d’une Querelle 1 de souligner : c Il s’agit de quelque chose de plus important que d’une querelle entre les écrivains français et leurs confrères canadiens, c’est sur le plan de la culture française que le problème se pose.Toute la querelle est entre ceux qui ne veulent voir dans le Canada français, selon la formule de M.Gilson, qu’une branche de l’arbre français et ceux qui, avec M.Gilson, croient que ce sont deux arbres distincts, d’une même famille, mais ayant chacun sa vie propre et des fins différentes.Ainsi les États-Unis vis-à-vis de l’Angleterre ».Robert Charbonneau désire encore que les contacts avec les États-Unis s’intensifient, ce qui paraît réellement affoler MM.Aragon et Cassou qui voudraient voir le Canada rester entièrement à la remorque de la France littéraire.t Pourquoi nous, qui possédons deux langues, attendrions-nous pour nous enrichir de la substance des écrivains américains ou anglais qu’ils aient été traduits et assimilés par les Français.Ne pouvons-nous manger que de la bouillie, sous prétexte de ne pas nous quereller avec 460 LA NOUVELLE RELÈVE Ira Français ! Résignés à ce que notre littérature reste une littérature de provinciaux, osons le mot, de coloniaux » s’indigne avec raison le directeur de La Nouvelle Relève.Quant aux écrivains français par chauvinisme ils ont multiplié là encore les erreurs et les malentendus en prétendant notamment: c On a beau retourner les éléments de la question, on ne sort pas de la zone d’infuenee d'une grande puissance littéraire.Si ce n’est pas la France, ce sera l’Amérique ».Affirmation osée qui entraîne aussitôt le démenti que donne l’exemple de la Russie littéraire qui, aujourd’hui, a entièrement échappé à l’influence franco-allemande à laquelle, jadis, elle était complètement soumise.Et puis il y a d’autres exemples, celui de l’Amérique qui possède à présent une littérature florissante, dégagée de toute ingérence anglaise.Il y a celui des littératures sud-américaines qui n’ont plus rien de commun, à part la langue, avec l’Espagne.Voilà où l’on en est arrivé et la querelle menace de s’éterniser.Le temps fera son œuvre et gageons que celui-ci travaille pour le Canada et ses jeunes écrivains qui sont bien sympathiques dans leur souci d’indépendance.Robert Merget 1 La France et Nous, — Journal d’une Querelle, par Robert Charbonneau. LES LIVRES GEORGES LINZE Après un long silence, une nuit de près de dix ans, le poète Georges Linze vient de publier Poème de la Ville survolée par les Rcvcs.C’est du Linze, du meilleur et, d’emblée, le tenace écrivain liégeois se classe parmi les littérateurs belges les plus marquants de la première moitié du XX* siècle.L’âge du béton, le temps de la mécanique, l’ère de l’avion: voilà bien ce qui convient à celui qui écrivit « Danger de Mort » et < Méditation sur la Machine ».Bien longtemps, Georges Linze fit figure de révolutionnaire égaré.Futuriste, au milieu de symbolistes et de romantiques attardés, il sut, durant un quart de siècle, rester fidèle à son idéal esthétique qui trouvait une nourriture suffisante dans le présent et l’immédiat.Fondateur du c Groupe d’Art moderne de Liège », directeur de la combative revue « Anthologie », observateur attentif du « Mystère de l’Enfance », chantre de la machine, des usines, des rythmes industriels, le poète Linze connut le succès avec des ouvrages en prose: des contes et récits pour enfants, des essais, un dictionnaire, des romans.Voici que Georges Linze lance de par le monde de nouveaux poèmes, condensés, fortement frappés: de l’énergie et de la pensée réduites à leur plus simple expression.« Poème de la ville survolée par les Rêves » : Linze s’est dépeint tout entier dans cette fresque aux multiples panneaux proclamant qu’« une étrange phosphorescence couvre les objets les plus humbles comme si la Poésie n’était que ce que les choses ordinaires ont d’extraordinaire ».Malgré son style précis, mathématique, le poète croit aux rêves.f 461 1 462 I,A NOUVELLE RELÈVE Prophète influencé, il vise à l’essentiel, au permanent, à l’infini.Tout lui parle.Tout est plein d’âme pour lui et notre monde se dilate aux dimensions d’un univers où tout est source d’émerveillement.Et ce domaine inconnu, dont l’auteur seul détient la clef, Linze le confond avec la cité aux constructions gigantesques, ces vivants chants de la matière.Georges-Marie Matthijs Poème de la Ville survolée par les Rêves par Georges Linze, aux éditions Anthologie, 98, rue Xhovémont, à Liège.VAHIÉTÉS Lorsqu’on me présenta l’essai de Mme Jeanne Paul-Crouzet que publient les éditions Didier, Poésie au Canada, je crus à une plaisanterie.La poésie du Canada, à la bonne heure, mais poésie au Canada, ce pouvait être une pierre dans la man-e de nos lettres, surtout si, feuilletant le volume, vous vous apercevez que la poésie au Canada, c’est Crémazie, c’est Fréchette, c’est Albert Lo-zeau, c’est Mme Lamontagne, c’est Adolphe Boisson, c’est Nérée Beauchemin.Plus encore, la poésie au Canada, ce n’est pas, à en croire notre critique assez retardataire, Saint-Denys Garneau, Anne Hébert, pas plus que Grand-bois.Et il y a plus amusant encore, c’est le sous-titre, De nouveaux classiques.Songez-y, M.Louis-Joseph Doucet est un nouveau classique et le défunt Chapman itou.Nos poètes ne sont pas toujours modestes, ils le furent assez pour ne jamais espérer, dans leurs rêves les plus fous, à cette consécration saugrenue.Je ne veux pas faire de nos écrivains des parents pauvres de toutes les littératures connues, je lis suffisamment pour observer les progrès indéniables, les progrès qui sautent aux yeux et je ne serais pas plus étonné que ça que deux ou trois de nos romanciers nous donnent VARIÉTÉS 463 demain quelqu’œuvre hors pair, comme on dit, je ne serais pas surpris de découvrir chez nous avant la Trinité de 1948 un poète unique; il reste cependant, comme disait à peu près notre ami Charbonneau, que le Canada français, avant la renaissance des dernières années, n’avait que deux ou trois auteurs montrables à présenter aux étrangers.Mme Jeanne Paul-Crouzet se montre beaucoup plus indulgente.Il est vrai que classique pour elle se rapporte à classe, comme chez nous le mot a la noblesse de ceux qui font un cours.Poésie au Canada, c’est surtout poésie avant la poésie et, si Fréchette, après Crémazie, est synonyme de poésie, je vous donne à deviner quels qualificatifs il nous faudra employer pour l’époque contemporaine.Les compliments de Mme Paul-Crouzet ont la délicatesse du pavé de l’ours.Mais pouvait-elle savoir ?Disons que le livre de notre universitaire est un compliment de guerre.La guerre est terminée, parlons d’autre chose.Cependant, je ne puis retenir une autre remarque.Comme tant de Français pour qui l’éloge de la France est le commencement de l’intelligence et du bon goût, Mme Paul-Crouzet insiste sur l’amour de la France qu’elle croit une des caractéristique de l’esprit canadien.Ou je m’abuse fort, ou l’auteur prend un cliché et un lieu commun pour une vérité.Je suis loin de m’accorder toujours avec M.Groulx ou M.Frégault, mais ces historiens me paraissent avoir vu juste, lorsqu’ils ont marqué que dès avant la Conquête, nous étions d’abord Canadiens.Tout le reste n’est que littérature et mauvaise littérature, le plus souvent.Et pourquoi les Français s’en formaliseraient-ils ?Combien de leurs historiens, qu’ils fussent de gauche ou qu’ils fussent de droite, ont proclamé que le patriotisme véritable ne date à tout prendre que de 89 ?Fallait-il que le Canadien donne l’exemple aux Français ?Un Breton était plus Breton que Français, et un Canadien .Ce n’est pas la conquête ni les guerres napoléonniennes qui nous ont changés. 464 LA NOUVELLE RELÈVE Je vous en prie, lisez quand même Poésie au Canada.On n’a pas si souvent l’occasion de voir commenter la Promenade des trois morts (Crémazie), et la Cloche de Louisbourg (Beauchemin) comme on paraphrase Cicéron ou Virgile.11 est vrai qu’il se trouve des Virgile qui ne nous impressionnent guère, Alexandre Manzoni par exemple, dont les éditions Fidès publient Les Fiancés.Ce n’est du reste qu'une adaptation, et une adaptation qui ne m’a point donné le goût de recourir à l’original, hélas! Mon ignorance n’avait pas encore beaucoup pratiqué Manzoni et je crois bien que je resterai ignorant à cet égard.Est-il sage pourtant de faire la petite bouche ?Les Fiancés tiennent du mélodrame, mais de grandes tragédies aussi bien et des romans plus célèbres.La différence, c’est qu’on croit Balzac et Stendhal et qu’on sourit en lisant Cinq-Mars, un livre de Walter Scott ou Les Fiancés, en dépit de la fameuse peste de Milan, qui est un morceau classique, nous dit le Larousse.(J’ai nommé Balzac et Stendhal: pourquoi les éditions Fidès ne nous donnent-ils pas une adaptation de La Chartreuse ou du Père Goriot ?Ce serait drôle, d’abord, et ensuite nous n’aurions pas a nous plaindre, puisqu’il y aurait des pages splendides.Bien entendu, il ne conviendrait pas de laisser ces adaptations dans toutes les mains, puisque même Les Fiancés, du catholique Manzoni, présentent dès le début le portrait d’un prêtre lâche et peureux .Décidément, ce n’est pas facile d’éviter M.Bethléem.) Je crois qu’il faudra attendre cent ans pour nous plaire aux romans romantiques, exception faite des Misérables, ce magnifique roman pour adolescents, point trop orthodoxes, dont on ferait aussi bien une adaptation nonpa-reille, si l’on voulait.Les romanciers romantiques sont encore trop près de nous, je veux dire que nous avons trop lu de romans-feuilletons de leur héritage et postérité.C’est ainsi que les romantiques eux-mêmes ne pou- VARIÉTÉS 465 vaient comprendre Racine, parce qu’ils avaient trop entendu de tragédies stupides.Le comte Carlo Sforza n’a pas la réputation de Man-zoni et pourtant je préfère VItalie telle que je l’ai vue (Grasset) aux Fiancés.Ces souvenirs, ce journalisme des hommes politiques lettrés sont toujours for intéressants pour moi.Ajoutez que le comte Sforza fait de Mussolini une sorte de ganache et un faible au demeurant, en dépit de ses attitudes.Il montre aux thuriféraires de Benito que dès l’autre guerre les relations entre le Quirinal et le Vatican s’acheminaient vers un Concordat.Il attribue les défaites de l’Italie, en 1916 ou 17, aux généraux incapables, précurseurs des défaitistes français du grand Etat-major et non à la pusillanimité des Italiens.(J’aime toujours qu’on n’accepte pas les légendes, les yeux fermés.) Enfin, le comte Sforza est l’un des derniers libéraux de la vieille école, une vieille école qui accepte la nouvelle.Pour une culture vivante, de Pierre Dournes (éditions Aux Etudiants de France), est un livre de la nouvelle école catholique française, mais l’on ne s’en apercevrait pas toujours.Ces lieux communs ne sont pas la nouveauté même.Cependant, M.Dournes est honnête et il donne comme références le Père Gratry et ses sources ainsi que M.Dimnet, dont l’art de penser s’apparente au livre de Carnegie, Comment se faire des amis.J’ai peut-être l’esprit mal fait, mais je n’aime pas ces livres de recettes morales, ces cuisinières psychologiques, non plus que ce que j’appelle les thèses du protestantisme catholique, je veux dire ce catholicisme trop pratique et trop moralisateur à la mode protestante.Vers le Père par le Christ, la thèse de Dom Gérard Mercier, publiée par les Moines Bénédictins de Saint-Benoit-du-Lac, est d’un catholicisme moins nouveau.Faute de Marmion, les fidèles tireront profit, comme on dit, de ce petit livre, ne fût-ce que pour entendre mieux leur liturgie; Dom Mercier a des pages sur la messe et les cycles liturgiques qu’il n’est pas mauvais de parcourir. 466 LA NOUVELLE RELÈVE Pauvre Péguy, qui détestait tellement les thèses sor-bonnardes.Son purgatoire, c’est d’être devenu la dévotion de toutes les dames de Sainte-Anne que compte la littérature critique.On ne peut plus parler de Péguy sans avoir la larme à l’œil, sans mouiller le papier de sa copie.Notre époque a la bosse du respect et Léon Bloy (') et Péguy sont maintenant canonisés et je vous prie de croire qu’on ne chôme pas leurs anniversaires.Littérature de neuvaines, feuillets d’invocations onctueuses que toute cette littérature.Les derniers classiques s’agenouillaient avec moins de respect devant l’ombre de Racine que notre époque devant Péguy et Léon Bloy.Devant leurs moindres broutilles, on ne sait que faire, on est tout gêné.Les universitaires diront que cette adoration burlesque est la rançon de ceux qui manquaient tellement de respect.M.Malcolm de Chazal a écrit un petit livre sur le Sens plastique qui ne manque pas d’idées, des idées qui attendent encore un écrivain.Si on oublie la littérature, on lit ça avec intérêt, un intérêt que tempère un sourire charitable du reste.Le dictionnaire des synonymes que M.René Bailly donne aux éditions Larousse m’a plus intéressé, je l’ai déjà dit, que beaucoup de livres de création.Aimez-vous les dictionnaires?Il faut aimer les dictionnaires, non parce qu’ils sont commodes et utiles (le dictionnaire de M.Bailly est tout à la fois commode et utile), mais parce qu’ils nous permettent de sauter d’une idée à une autre, d’un sens à un autre, sans être taxé, dans notre très croyante époque, de dilettantisme ou de scepticisme.Mais que les écrivains ne se servent pas de ces dictionnaires, lorsqu’ils écrivent: l’écrivain trouve lui-même ses synonymes et les invente.Après, c’est un exercice fort salutaire, et fort amusant aussi.Et si vous n’y prenez plaisir, vous n’aimez pas les mots, et par conséquent vous n’aimez pas les lettres.Il faut lire assurément Evocations de M.Jean Bruchési (éditions Lumen) qui ont recueilli l’une des meil- À LIRE ET À PROSCRIRE 467 leurs essuis de notre historien, Madeleine de Verchères et Chicaneau.Le talent de M.Bruchési, n’a jamais été aussi à l’aise, son récit, aussi alerte, son ironie aussi gaie.Ce qu’on aime chez M.Bruchési, c’est qu’il n’est jamais impassible.Lorsqu’il admire, il admire sans réserves, sans quant à moi, il se donne et, s’il s’amuse, ce n’est pas d’un sourire pincé.Il va de soi que M.Bruchési n’est pas un entrepreneur de démolitions, il ne descendra pas Madeleine de Verchères du piédestal où l’ont placée dix générations de jeunes Canadiens.Mais M.Bruchési, patriote, est aussi historien et, parce qu’il aime bien, il ne se gêne pas pour bien châtier: l’héroïne avait des ridicules et des travers, et M.Bruchési ne s’est pas cru obligé de recourir au manteau de Noé.L’humeur processive de Madeleine de Verchères lui a permis d’écrire son petit Lutrin, et vous savez que la bonne prose vaut toujours mieux que les mauvais vers.C’est là un des bons chapitres de l’histoire canadienne.Berthelot Brunet.A lire au à proscrire Lisant Les Habits Rouges, on se demande pourquoi M.de Roquebrune n’accepte pas d’être historien tout court ?L’Iroquoisie de M.Léo-Paul Desrosiers nous fait regretter au contraire ses romans historiques.On n’est jamais content, le critique littéraire moins qu’un autre.Le critique littéraire peut expliquer sa déception, il ne manque ni de raisons ni de prétextes.L’histoire la meilleure, c’est l’histoire qui se rapproche du roman, du roman réaliste, ou encore du roman visionnaire : Michelet.0) Les éditions Serge publient aussi les Inédits de Léon Bloy, qui n’ajoutent guère à l’œuvre que tous connaissent.Des grands écrivains, des écrivains notoires, il importe, plus le temps passe, de faire un choix parmi les œuvres trop connues plutôt que d’aller fouiller dans leurs poubelles ou leurs paniers. 468 LA NOUVELLE RELÈVE Tout le monde l’a dit, le meilleur roman, c’est de l’histoire qui aurait pu, qui pourrait être.Cependant, le paradoxe, c’est que le roman trop scrupuleux, le roman qui suit de trop près les bonnes méthodes historiques n’est pas un bon roman.Un bon livre d’histoire semble coupé de sa documentation, vivre d’une vie autonome, un bon roman se détache des notes et des documentations.Le roman se suffit à lui-même, l’histoire de Tacite, l’histoire de Michelet, l’histoire de Bainville (Bainville, visionnaire positiviste, visionnaire idéologue: son Napoléon, que j’aime encore) se suffisent à elles-mêmes.Les qualités de demi-romancier qui sont les caractéristiques de M.de Roquebrune auraient fait merveille dans l’histoire pure; on aurait dit: «quel bon romancier serait Robert de Roquebrune, son histoire est vivante comme un roman.> Ses romans ne sont que distingués.M.Desrosiers a écrit un excellent mélodrame (dans le meilleur sens), un mélodrame historique, Les Engagés du Grand Portage, Le premier tome de VIroquoisie nous semble trop honnêtement les notes dont M.Desrosiers tirera son meilleur roman.Le romancier n’est jamais gêné par l’histoire, il y nage: dans l’histoire proprement dite, il s’embarrasse de scupules, il n’a jamais terminé; avec ses riches matériaux, il ne sait où mettre la tête.Vlroquoisie-, ce que M.Desrosiers aurait été, s’il n’était romancier.Je préfère qu’il soit romancier.Un diable malin a eu M.Desrosiers, qui nous prouve presque que le roman reste supérieur à l’histoire.Le romancier flirtait avec l’histoire, et la scène était agréable: l’historien s’est presque converti au puritanisme.VIroquoisie serait signé d’un autre nom que nous estimerions le livre agréable — tout en sautant quelques pages.Il demeure un ouvrage de référence fort commode: le consultant, on ne pourra s’empêcher d’en lire plus qu’il faut pour obtenir un renseignement, mais on ne lira pas tout, lorsqu’on ne laisse les Engagés qu’à la dernière page. À LIRE ET À PROSCRIRE 469 L’Iroquoiaie, notes d’un homme de goût qui s’en servira plus tard à meilleur escient.Les Habita rouges, un en marge des histoires que M.de Roquebrune n’a pas encore eu le temps d’écrire et qui feront oublier ces divertissements un peu longs dans leur brièveté.M.Jean Narrache, pour lui, a trouvé son genre.Il n’était pas à l’aise dans le poème sérieux: il se donne à la complainte, à la gazette rimée.Il accepte ce à quoi nos poètes d’avant la poésie ne se sont pas résignés, et, s’il se bornait, s’il ne publiait pas tout ce qu’il écrit, ce serait amusant.Soyons assez patients pour tirer nous-mêmes une anthologie sans prétention et savoureuse de tous ces Bonjours, les gars.La poésie en manches de chemise, je préfère ça à la poésie en manchettes.M.Georges Boiteau écrit en manchettes, En marchant vers le Nord le prouve aussi bien que cet Essor vers l’Azur qu’il a publié en 1946.Mais, comme vous ne lirez pas ça et je vous comprends, pourquoi en parler ?Berthelot Brunet Extraits de Presse sur les Oeuvres de ROBERT CHARBOMEAU Connaissance du personnage « Connaissance du personnage de Robert Charbonneau est une des œuvres critiques canadiennes qui présentent le plus de cohésion.Ces essais d’un romancier nous éclairent singulièrement sur sa propre conception du roman, mais ils sont parfois inadéquats pour ceux qui se font de leur art une idée différente.Pénétrant lorsqu’il nous entretient d’un Dostoiewsky ou d’un Mauriac, auxquels il se rattache, Robert Charbonneau aborde davantage par l’extérieur un André Gide et un Malraux pour qui il a des mots injustes.» Guy Sylvestre, Le Droit, Ottawa, 8-7-1944.« The most important essay >n the field of literary criticism is Connaissance du personnage by M.Robert Charbonneau, author of one of the outstanding novels of recent years, lie posséderont la terre, » W.E.Collin, French Canadian Letters, University of Toronto Quarterly, 4-1945.« Il est aisé de constater que M.Charbonneau s’est longuement interrogé sur le rôle du romancier, sur ses responsabilités, sur ses devoirs.» Charles Hamel, Le Canada.€ L’auteur se révèle un fin observateur et un critique consciencieux qui ne se laisse guider que par le souci de l’art.» Dostaler O’Leary, La Patrie, 18-6-1944. t Ces idées s’imposent si bien qu’à l’autre bout de la terre, Robert Charbonneau, membre de l’Académie canadienne de langue française, les exprime sans arnbage dans son livre de critique intitulé Connaissante du personnage, (L’Arbre, Montréal).Pour lui, le vrai roman est celui qui se dégage du pur roman de fiction, mais aussi des procédés techniques et de la copie analytique du réel.Comme Claude-Edmonde Magny, il reproche, lui aussi, à la majorité des critiques de s’attacher à des critères sans valeur.La seule valeur pour lui consiste dans la vie des personnages, dans leur autonomie, que seule l’intuition de l’auteur peut leur donner, et non sa raison.Ces personnages vraiment vivants ne sont pas créés à partir du réel, mais avec du réel, que l’intuition a sublimé, et ils ont une vocation d’ordre métaphysique: ils nous aident à comprendre notre destinée humaine, que cachent souvent, dans la vie réelle, l’enchevêtrement et le caractère inachevé de nos actes.Pour Robert Charbonneau donc, comme pour Claude-Edmonde Magny, seuls sont intéressants les personnages qui ont leur au-delà, leur mystère, et qui permettent au critique d’exploiter ce qui dans le livre n’est pas dit.» Charles Eude, Poésie 46, Paris, janvier 46.« Though one may not always agree with the Catholic interpretations, the criticisms are often apt and full of insight, and are couched in a clear and positive style.» J.M.A., Books Abroad, Winter 1945.t Charbonneau a des remarques sur le romancier, créateur authentique (comme peut l’être une créature de Dieu), des remarques d’une subtilité et d’une intelligence qui révolutionnerait toutes nos classes de lettres, si nous n’étions pas le dernier pays à l’abri de toutes révolutions .» Berthelot Brunet, La Nouvelle Relève. Notre grand Critique littéraire canadien ROGER DUHAMEL présente LITTÉMTUHE prix: $1.50 en vente partout EDITIONS FERNAND PILON 750 est.rue Beaubien - TAlon 4503-04 Collection "Humanitas” LES MORALISTES FRANÇAIS * Introduction et notes par ROGER DUHAMEL La Collection Humanitas s'enrichit aujourd’hui d'un volume consacré aux grands moralistes français.Dix parmi les plus célèbres ont été retenus dans cet ouvrage qui comprend un choix de textes représentatifs et des notices érudites sur chacun de ces écrivains.Le bibliophile trouvera l’essentiel de ce qu'il faut connaître de: Montaigne François de Sales Pascal La Rochefoucauld La Bruyère Vauvenargues Rivarol Chamfort Joseph de Maistre Joubert Inutile de dire que cet ouvrage sera indispensable à tous les élèves de nos collèges.Il aura sa place dans la bibliothèque de tout homme cultivé.Monsieur Roger Duhamel, écrivain et journaliste, professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Montréal, a préparé des études complètes et concises sur chacun de ces moralistes et il a lui-même choisi et établi les textes retenus dans la présente édition.Avec LES MORALISTES FRANÇAIS, la Collection Humanitas poursuivra son œuvre de rayonnement culturel.Un volume, $1.50 LES ÉDITIONS LUMEN 8125, boulevard Saint-Laurent, - - Montréal Cinquième édition Docteur ADRIEN PLOUFFE H Y G I E CONTRE V É K II S La question du péril vénérien est une question de brûlante actualité.Le public ne sera jamais assez renseigné sur le sujet.Voilà pourquoi Les Editions Lumen ont cru bon de publier un livre sur les maladies vénériennes.Notre maison s’est adressée à « un propagandiste de grande classe » dont le nom seul est synonyme de « propagande bien faite », à l'homme « le mieux-qualifié pour ce travail ».Nous n'avons pas à le présenter au public, car son œuvre est « unique dans le domaine de l'enseignement de l’hygiène au public ».Hygic contre Vénus est un livre qui remportera le succès qu'il mérite.Ecrit pour le peuple par un écrivain qui est à la fois un médecin, un hygiéniste et un journaliste, ce volume est appelé à rendre les plus grands services aux pères et aux mères de famille, à la jeunesse et à la société.Louis Francœur réclamait ce livre quelques jours avant sa mort.De nombreuses personnalités dans tous les milieux considèrent que ce livre vient à son heure.5e édition, 14e mille — Prix: $1.25 LES EDITIONS LUMEN 8125, boulevard Saint-Laurent, - - Montréal Livres à succès PROBLÈMES DE LA SEXUALITÉ Par R.P.Benoit Lavaud, Dr René Biot, Daniel-Rops et autres.Troisième tirage .$1.25 LA FEMME ET SA MISSION Par Dr Pierre Merle.R.P.Benoît Lavaud, P.H.Simon.Daniel-Rops.Un ouvrage complet sur la femme $1.50 INITIATION A LA MÉDECINE La médecine pour tous par le docteur Georges Hébert (Ouvrage destiné au grand public.Fort volume relié $3.50 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE Par Berthelot Brunet .$1.00 LES JUIFS Par Paul Claudel, Jacques Maritain, R.P.Bonsirven, René Schwob et autres.Deuxième tirage .$1.50 INITIATION A L’ESPAGNOL Par E.et M.Madrigal (Méthode entièrement nouvelle qui permet d'apprendre sans professeur) .$1.25 HISTOIRE DU CANADA Par F.-X.Garneau, (9 vol.) chacun .$1.50 LES FINS HUMAINES Par le R.P.Sertillanges.(Le jugement, le ciel, le purgatoire.l'enfer) .$0.75 L’ÉNIGME RUSSE Par William-Henry Chamberlin.Un document impartial.£ Fort volume .$2.50 ^ ÉDITIONS DE L’ARBRe| 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal § de la Production el de [Epargne $ ÉÊ LA BANQUE D’EPARGNE DE LA CITE ET DU DISTRICT DE M ONTREAL Fondée en 1846 Coffrets de sûreté
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