Le devoir, 9 février 1991, Cahier D
W à D • le plaisir des ivres '&S0J QUAND IL S’AGIT DE \ DICTIONNAIRES.PETIT ROBERT I .Prix ord.Noir, priM i 66,95* 51,95* Parchemins SlADONMfTWO BfMbilÛAM MOKTRlAl.H21 XV |M4)MSS243 V V iMAHM AG««e Montréal, samedi 9 février 1991 William Styron vent de l’aile de l’imbécillité» FACE AUX TÉNÈBRES William Styron Gallimard, « Du monde entier» Paris, 1990, 125 pages Jean-François Chassay J 5 AI SENTI passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité » : ce vers de Charles Baudelaire, cité par William Styron dans ce court livre sous-titré « Chronique d’une folie », rend bien compte de ce qui en fonde l’intérêt : une constante lucidité, une parfaite clairvoyance.William Styron, brillant représentant du mainstream américain, romancier intelligent, adulé, aimé de ses éditeurs qui profitent de la vente de ses ouvrages, presque toujours des bestsellers, se retrouve à l’automne 1985 à Paris pour recevoir le prix mondial Cino del Duca qui, outre les honneurs, lui permettait d’empocher un chèque de 25 000$.À soixante ans, cet écrivain est au faite de sa carrière, et se rend compte, en cette soirée d’octobre, que la dépression dans laquelle il est englué s’avère irréversible et que le suicide — comme son grand ami Romain Gary, et l’ancienne femme de celui-ci, Jean Seberg, et l’écrivain italien Primo Levi qu’il admire — reste la seule solution.Rien de romantique dans cette détermination, il ne s’agit pas d’une décision « noble », mais de la seule is sue possible pour échapper à ses angoisses.Face aux ténèbres est une tentative pour comprendre après coup cette dépression, pour tenter d’expliquer l’inexplicable, la nature insaisissable de ce mal : l’incompréhension relève en général non d’une absence de compassion, mais de l’incapacité fondamentale où se trou- Hugo Pratt Le retour du neveu de Riel o, JÉSUIT JOE Hugo Pratt, Casterman, 1990.Pierre Lefebvre -n-.il ON ASSOCIE en général le nom d’Hugo Pratt à Corto Maltese.La saga du « gentilhomme de bonne fortune », comme se plaît à le nommer Hugo Pratt, étant effectivement la part la plus connue, et sans doute la plus représentative de son oeuvre, elle a souvent éclipsé le restant de la production de cet auteur prolifique.Il ne faudrait pas pour autant en conclure que ses autres séries, ou albums hors série, sont des ouvrages mineurs ou inintéressants.Loin de là.Le lecteur d’H ugo Pratt qui ne s’intéresse qu’à Corto méconnaît certainement l’oeuvre de cet auteur italien et se prive d’un contre poids nécessaire à la compréhension de l’univers du marin maltais.Casterman a réédité, il y a quelques mois, une des oeuvres les plus réussies de Pratt, Jésuit Joe, l'homme du grand nord.D’abord prépublié en noir et blanc dans ïïlote en 1980, ce court récit fut publié en couleur chez Dargaud, la même année.C’est la version couleur qui nous est livrée ici, magnifiquement assurée par Anne Erognier et Patricia Za-notti.Jésuit Joe s’ouvre sur une douzaine de pages sans aucun texte.Ces planches sont d’une force évocatrice peu commune, tant par le rythme de lecture que nous imposent d’elles-même ces cases sans phylactères, que par le dessin de Pratt, chargé d’une émotivité trouble, tout à l’image de .Jésuit Joe.Nous est donné ainsi, dès le début, le ton, l’atmosphère et la cadence du récit.Avec cette séquence, Pralt nous exécute, mine de rien, une véritable leçon de bande dessinée.Qu’il soit en effet possible de dire autant, sans l’aide d’aucune parole, mais uniquement par une succession de vignette et la vitalité du dessin, est autant la preuve de l’immense talent de Pratt que de la spécificité de la BD en tant que langage.Jésuit Joe, de son vrai nom Joseph Montour Riel, est le petit neveu (fictif) du légendaire Louis Riel.Durant cette ouverture, avant même que nous sachions à qui nous avons affaire, Jésuit Joe usurpe l’identité d’un caporal de la Royal Canadian Mounted Police en enfilant un uniforme trouvé dans une cabane abandonnée.Il tue trois hommes, trois Blancs, tentant de l’attaquer, puis un sorcier cri qui s’apprêtait à immoler un nourrisson blanc.La première personne à qui il adresse la parole est cet enfant en bas âge, un être encore sans langage, sans culture, qu’il confiera par la suite à une famille inuit, leur promettant qu’il reviendra le chercher dans un an.Toute l’ambiguïté de l’identité culturelle qu’implique le métissage est évoquée de la sorte au long de l’album.On la nomme rarement de façon explicite, mais elle est constamment illustrée dans les rapports troubles que Riel entretient avec les Indiens ou les Blancs.Ainsi, il revient voir un prêtre catholique de son vil- lage natal, le père Lasalle, qu’il blesse parce que celui-ci lui a répété toute son enfance qu’il fallait souffrir pour aller au paradis.Il tue froidement trois truands, qui avaient fait de sa soeur plus ou moins une esclave, mais il enlève également la vie de cette dernière, l’accusant d’avoir accepté de se dégrader, d’être devenue la squaw des Blancs.Il sauve, par contre, deux fois la vie du sergent Fox, chargé de le capturer, et il délivre également des Indiens le père de l’enfant sauvé, mais lui cache qu’il a confié son fils à des inuits, considérant qu’il aurait fait un mauvais père.On pourrait, suite à cette énumération des « exploits » de Riel, croire que Jésuit Joe est un album particulièrement violent.Ce n’est pas tout à fait faux mais cette violence, toutes ces morts, se rapprochent plus des tragédies shakespeariennes que de 48 heures ou autres films hollywoodiens.Comme la plupart des personnages d’Hugo Pratt, Jésuit Joe est un marginal.Mais Riel l’est encore plus.Et bien que ses agissements semblent d’abord amoraux, on s’aperçoit vite qu’ils répondent bien à une morale, qui n’est pas celle des métis, ou de qui que ce soit, mais bien la sienne.Jésuit Joe, plus que toute autre création de Pratt, est un être « à part ».Il évolue selon des principes qui n’apparaissent pas toujours clairement au lecteur, ou aux autres personnages du récit, mais que l’on pressant quand même obéir à une logique, aussi particulière soit-elle.Voir page D-2 : Pratt vent les gens bien portants de se représenter une forme de tourment totalement étrangère à l’expérience quotidienne.« Pour ma part, écrit Styron, cette douleur s’apparente très étroitement à la noyade ou à la suffocation — mais même ces métaphores sont loin de la vérité».Cette incompréhension se double d’un malaise de la part des gens lorsque l’individu dans un état dépressif se sent poussé au suicide.Styron cite à cet égard différentes réactions consécutives au suicide d’Abbie Hoffman, en 1989 — qui était maniaco-dépressif, ce qu’il omet de dire —, et à celui de Primo Levi.C’est d’ailleurs à la suite de réactions « épidermiques » des participants à un colloque consacré a l’oeuvre de ce dernier que Styron a réagi dans une lettre aux journaux, provoquant une telle réponse qu’il décida d’écrire ce livre.Le terme même de « dépression », « un mot parfaitement invertébré pour qualifier une maladie d’une telle gravité » selon Styron, serait en partie responsable de l’insensibilité des gens : « le mot s’est faufilé à travers la langue comme une inoffensive limace (.) et empêchant, en raison de son insipidité même, une prise de conscience généralisée de l’intensité atroce de la maladie dès lors qu’elle se déchaîne.» Alors que ce livre aurait pu verser dans les épanchements, Styron a l’intelligence d’éviter tout pathos et toute sensiblerie.Il serait sans doute déplacé de parler d’humour, mais il reste qu’il se permet, a posteriori, un certain détachement non dénué d’ironie, comme lorsqu'il écrit avec désabusement, en parlant de son psychiatre, qu’il « devient un réceptacle propre à accueillir l’épanchement de Voir page D-2 : Styron Mourir pour Vilnius PAYS BALTES Autrement Paris, janvier 1991.LITUANIE L’Indépendance en pleurs ou en fleurs Alain Slanké Stanké Éditeur Montréal 1990.François Brousseau MOU RI R pour Vilnius, comme hier pour Dantzig ?A l’heure du raidissement fatal au Kremlin et de la fin probable de la perestroïka, la question est tragiquement actuelle.Le mois dernier, vingt morts violentes sous les chars et les balles de Moscou, dans deux des trois capitales baltes, l’ont posée avec acuité.Le moment est donc crucial pour approfondir — si ce n’est simplement découvrir — la « question balte », l’un des problèmes politiques internationaux les plus injustement ignorés, éludés, balayés sous le tapis, du dernier demi-siècle.Deux ouvrages, entre autres, nous permettent ici d’aller au-delà des flashes journalistiques .PAYS BALTES Entre 1945 et 1989, la Pologne, la Hongrie et la Tchécoslovaquie furent certes soumises à l’Empire soviétique, mais leurs États ne cessèrent jamais pour autant d’exister.Aujourd’hui, malgré toutes les vicissitudes de l’après-communisme, malgré les déceptions de la liberté, ils renaissent au monde et à l’Europe.Tel n’est cependant pas le cas à la périphérie nord-ouest de l'URSS.Lituanie, Estonie et Lettonie : trois pays malheureux, trois États mutilés, trois peuples au destin encore plus difficile que ceux de l'Europe centrale, sujets d’un remarquable recueil de la revue Autrement, arrivé à point nommé en ce funeste mois de janvier 1991.Les parfums de Vilnius-la polonaise, l’architecture de Tallinn-l’al-lemande, les étonnants méandres historiques de peuples soumis à des brassages de population uniques, la mémoire vivace d’indépendances pourtant brèves, de 1918 à 1940, la soviétisation implacable qui suivit, les délicates questions des minorités locales : tous ces aspects sont ici évoqués, analysés dans le style vivant, légèrement déluré, un peu « Libé » (pour Libération, le quotidien parisien), qui caractérise cette abondante collection, illustrée par de magnifiques photographies noir et blanc.Une collection qui poursuit donc avec succès son tour du monde intelligent; vingt-cinq articles sur 235 pages pour un excellent « état de la question» balte.On relèvera ici, parmi ces articles, les remarquables synthèses historiques d’Yves Plasseraud, où l’on apprend notamment que ces peuples existent depuis 5000 ans, qu’ils se sont fixés sur les côtes de la Baltique quelque 2000 ans avant Jésus-Christ, et qu’ils furent longtemps, avant la Voir page D-2 : Les Baltes .rnier RUbi idR À qui la crise a-t-elle profité ?ITT.1.—— Eight weeks afte W"1 .' Eight weeks after 1 Jk?1 *> I HT ISurete I l0n racist • 1 rampage ,,i- [SUtCtG I Ion racist I Irampagc -¦ awjii'ggi*1^ iisi OKA: DERNIER ALIBI DU CANADA ANGLAIS de Robin Phtlpot Un ouvrage polémique, courageux, qui suscitera des débats passionnés.L’auteur a tout scruté, compilé, analysé, vérifié et comparé ce qui s’est dit à propos de la crise d’Oka 1990: non, le Québec n’est pas un «Alabama du Nord» comme la presse anglophone a voulu le faire croire! 176 pages — 16,95 $ Vlb édl te X1T De'lAGFWüNDE LITTÉRATURE D-2 ¦ Le Devoir, samedi 9 février 1991 o ; 5 • le plaisir des ivres Un certain kitsch.Robert LÉVESQUE Le ?Bloc-notes HARDIS, les Immortels! Il ne faut pas croire qu’ils sont des poules mouillées les Académiciens du quai Conti depuis qu’ils ont fait marche arrière devant les troupes du brillant officier Sollers et de la vénérable générale Sagan qui dénonçaient, plu mes levées, la mise à mort des accents circonflexes et des traits d'union.Cette guerre des petits chapeaux et des petits traits était présomptueuse, comme la plupart des guerres; elle était de plus inutile, comme la plupart des guerres; déclenchée par surprise par le feld-maréchal Maurice Druon, plus perpétuel que secrétaire celui-là, ce fut un blitzkrieg raté qui tenta sans le dire d’imposer le modèle aryen à l’ortogra-phe! Gênés, mal avisés, et même divisés, puisque le caporal D’Ormesson et quelques autres Immortels étaient passés du côté de l’ennemi, dans la rue quoi !, les Quarante ont donc eu le courage de décider, toute honte bue, du gel de la réforme ! Le général hiver fera le reste.C’est-à-dire que, ô merci, un abîme va demeurer un abîme et que la guerre est finie! Alors même qu’elle n’a pas eu lieu.Il n’en est pas ainsi de toutes les guerres, hélas.Hardis, les Immortels! Voyez ce qu’ils viennent tout juste de faire, les Habits verts, pour marquer le coup avec une vraie guerre, la Guerre du Golfe! Là ils se sont tenus debout, les Immortels! Là ils ont sauvé l’honneur, les Quarante! Qu’ont-ils donc tant fait ?C’était la semaine dernière, vous j n’avez pas remarqué ?Il y avait tout le monuc, iroyat, Lévi-Strauss, Peyrefitte, le commandant Cousteau, la Romilly, le père Carré, un Droit, un Bredin, tous les Immortels sauf les morts, évidemment! C’était la cérémonie de prise du 18e fauteuil, celui sur lequel le maréchal Koch a usé ses galons après la guerre de 14, s’y reposant de ses victoires de la Marne; ce même velours sur lequel Edgar Faure avait secoué ses pipes tous les jeudis.Le fauteuil était vide depuis que Faure avait cassé sa pipe! Michel Serres était ce jour-là le « reçu », philosophe qui allait se faire faire son éloge durant deux heures par le jeune Poirot-Delpech, puis qui devait faire l’éloge du cher vieux Faure durant deux heures; celui qui allait s’y asseoir, bref.Et, graves, les Immortels sont tous arrivés sous la coupole du quai Conti avec leurs habits verts, ce qui va de soi, jaquettes qui de Dior, qui d’Yves Saint-Laurent, qui de la tante couturière, et tous, tous, comme une armée pacifiste, ils avaient laissé leurs épées à la maison.Oui, tous sans épées, et tout sérieusement le porte-parole des Immortels répétait à qui voulait l’entendre que ces messieurs-dame de l’Académie française prenaient ainsi position dans la guerre du Golfe.Saddam, à Bagdad, se le serait tenu pour dit si la chaîne CNN avait diffusé avant tout le monde ce geste d’éclat.PHOTO WARNER BROTHERS Mel Gibson dans le Hamlet de Zeffirelli.* * 4 Franco Zeffirelli me fait penser à Élizabeth Taylor! J’sais pas pourquoi, mais ces deux-là me reviennent en même temps en mémoire lorsque je vois un film de lui ou une photo d’elle.Un certain kitsch.Tant qu'à livrer un Hamlet de derrière les box-offices comme il vient de le faire, je me demande pourquoi Zeffirelli n’a pas distribué le rôle de la reine Gertrude à Élizabeth Taylor! Là le festival serait plus gros, plus franc.Le popcorn se digérerait mieux.Et Telly Savalas serait Polo-nius, et Anita Ekberg l’affriolante quoique vieille Ophélie.Et Pee-Wee Herman en Hamlet, peut-être ?Ce n’est pas parce que Mel Gibson fait 40 ans et plus que 1 'Hamlet de Zeffirelli est bidon, c’est que Zeffi a vendu son âme au grand Mephisto-phélès d’Hollywood depuis longtemps.Ce que l’on voit sur les écrans c’est le sort du vieux pacte : fausse jeunesse, fards profonds, tics, les maniérismes du jeune riche fatigué.Et son Hamlet c’est du Shakespeare passé à la moulinette du commerce, soumis à l’équarrissage pour tous, délavé, faussement noble, réellement cucul-la-bobine.Kitsch.?Lorsqu’elle était petite, la fille de Modigliani, élevée par sa tante, devait cirer ses chaussures chaque matin avant d’aller à l’école.On lui remettait un étrange coussinet, fait de morceaux de velours côtelé marron, cousus ensemble, reliques « de la veste de ton pauvre père ».Jeanne Modigliani n’avait pas connu son père, mort en 1920 quand elle avant un an et demi.Si ce n’était pas elle qui racontait cette histoire du cirage matinal avec le velours paternel, dans un livre qu’elle avait publié en Italie en 1958 et qui vient d’être traduit en français, un livre où la fille débusque toutes les légendes entourant la vie du maudit Modi son père, on serait en plein kitsch.Modigliani, une biographie, Jeanne Modigliani, Adam Biro, 1990.Logiques de pouvoir LA NATURE DU TOTALITARISME Hannah Arendt Payot, 1990, 182 pages.HISTOIRES D’UN HISTORIEN KANTOROWICZ Alain Boureau Gallimard, 1990, 174 pages Heinz YVeinmann DANS UN TEMPS où la « logique de guerre » a pris le dessus sur la « logique de la raison », où le bruit des éclats des fusées et des bombes couvre la « voix de la raison », il peut être utile de s’interroger sur la nature du pouvoir de l’homme qui a déclenche la mécanique de la guerre en envahissant le Koweït : Saddam Hussein.Au-delà des images floues, oscillant entre Nabuchodonosor et Hitler, il conviendrait de déterminer la nature exacte de ce pouvoir en le mesurant à l'aulne des différentes espèces de pouvoirs despotiques.Trop souvent, même pour des politicologues, pouvoir despotique, tyrannique et totalitaire sont interchangeables.Le livre de Hannah Arendt, La nature du totalitarisme, composé de trois conférences tenues en 1953-54, nous aide à distinguer ces différents pouvoirs excessifs, surtout la deuxième, qui a donné son titre à cette traduction française, « La nature du totalitarisme, essai sur la compréhension ».Évidemment, ces trois conférences se ressourcent dans la | grande oeuvre de Hannah Arendt, Origins of totalitarianism ( 1951 ), traduit, hélas en français en trois livres séparés, édités, par dessus le marché, par trois éditeurs différents; Le système totalitaire ( 1972), Sur l’antisémitisme (1973), L’impérialisme (1983).Juive et allemande, Hannah j Arendt a subi fortement l’influence de la pensée de 11 eidegger dont elle a j suivi les cours à Marbourg.Ironie du j sort, l’analyse du système totalitaire se fait avec les concepts mêmes du j maître à penser qui a contribué à mettre en selle et à cautionner le pouvoir totalitaire nazi.C’est en effet toute sa conception de l’histoire qui est marquée par Heidegger.Hannah Arendt rejette aussi radicalement que Heidegger la cause comme antériorité temporelle pour introniser l’« origine » comme ! agent essentiel quasi métaphysique de l’histoire.On conprend dès lors pourquoi Arendt ne cherche pas l’« o-rigine du totalitarisme » dans ses sources historiques mais dans son « essence » atemporelle.Cette dernière part de la définition du despote oriental de Montesquieu, basée sur la crainte réciproque du despote et de ses sujets.Selon l’auteur, le pouvoir, par définition, est partage, il naît au sein d’une collectivité.Le pouvoir d’un seul, la volonté de puissance sont la négation de ce pouvoir.Ainsi, le pouvoir tyrannique, pouvoir d’un seul, émerge immanquablement de l’isolement et de l’esseulement des individus, de leur sentiment d’impuissance pour avoir perdu cette faculté d’« agir de concert » qui est le propre du politique.Mais, le grand mérite de Hannah Arendt, c’est d’avoir vu que le régime totalitaire ne potentialise pas seulement un régime tyrannique, mais instaure un régime autre, avec une logique autre.Le passage de systèmes despotiques en systèmes totalitaires a pu gommer leur différence radicale, «essentielle».Deux traits caractérisent le régime totalitaire : son idéologie, sa logique.En effet, dans les systèmes totalitaires, une idéologie simpliste se substitue à la complexité du réel, visant à trasnformer la « nature » de l’homme qui, éliminé en tant qu’in-dividu, devient un moyen, un « combustible » pour alimenter un « processus et un progrès triomphants de l’espèce ».Cette idéologie — le Juif + Les Baltes christianisation luthérienne et catholique, des « païens pratiquants » aux rites luxuriants sans équivalents dans le monde, et dont certains survivent aujourd’hui.On lira aussi quelques essais sur la culture originale des Baltes : sur la poésie des Daînos (18e siècle) lituaniens qui influença les romantiques allemands et français, ou encore sur la séculaire tradition orale des chants populaires, refuge de prédilection d’identités nationales bafouées.Sans oublier quelques fragments littéraires contemporains et une entrevue avec l’écrivain estonien Jann Kross, présenté par Monique La Rue la semaine dernière dans le Plaisir des livres du DEVOIR.En plus des trois nationalités principales, Juifs, Goths, Huns, Slaves, Vikings et autres Germains se sont succédés sur ces territoires au fil des siècles.La « question nationale « face aux minorités, se doublant d’une question linguistique qui rappelle par certains aspects celle du Québec, est d’ailleurs abondamment évoquée dans ces pages.On y parle des russophones hostiles, colonisateurs, et d’autres qui au contraire embrassent la cause de la République d’accueil; des Biélorusses victimes de la méfiance généralisée; des Polonais, historiques frères ennemis des Lituaniens.Dans un texte de Jean Cathala sur la soviétisation telle que vécue il y a 50 ans à Tallinn, on ne passe pas non plus sous silence les zones d’ombre comme la dérive pro-nazie de nombreux Estoniens en 1940, tragique égarement que pouvait expliquer l’humiliation refoulée d’un peuple.Un peu comme la fatale immigration chinoise au Tibet, véritable gé- pour les nazis, le bourgeois pour les communistes comme principe du mal — va pousser sans scrupules, jusqu’à sa logique dernière, logique de mort, l’exécution de ses « principes » qui s’appliquent quasiment en dehors de leurs participants.Ainsi Hitler, Staline se voulaient les agents d’un « ordre » qui les dépassait.Suivant ces définitions, la Russie ne devient totalitaire qu’à partir des procès staliniens entre 1934 et 1937 et l’Allemagne nazie entre 1941 et 1945, avec le début de la solution finale.Nous pouvons donc conclure que le régime de Saddam Hussein ne saurait etre qualifié de « totalitaire ».C’est un régime dictatorial à parti unique.?_ Alain Boureau, historien du Moyen Âge, nous donne une belle biographie d’Ernst Kantorowicz, autre Juif Allemand qui a fui l'Allemagne nazie et a écrit également aux États-Unis son oeuvre maîtresse sur le pouvoir royal au Moyen Âge, traduite seulement en 1989 (Gallimard).Étude fondamentale sur la transmission du pouvoir royal qui « ne meurt jamais », doté d’un double corps, visible, mortel et invisible, immortel.Kantorowicz montre les multiples mécanismes d’une laïcisation qui dépouille le « corps christique » et le « corps de l’Église » de leur transcendance et par là constitue l’« archéologie » du corps de nos États modernes.nocide culturel, la colonisation russe dans la région a tenté de régler « le problème balte » par une immigration massive sous couleur de déplacements de travailleurs, le tout visant à favoriser un melting pot rus-sophone, expression de « l’homme nouveau » soviétique.Le résultat est connu, l’échec monumental, les conséquences inquiétantes.Si, en Lituanie, les « nationaux » composent toujours une forte majorité de la population (80 %), tel n’est pas le cas, aujourd’hui, en Estonie et en Lettonie, notamment dans les capitales, où des frictions explosives, propices aux pires manipulations politiciennes, se font progressivement jour.Un mot sur l’ouvrage d’Alain Stanké, L’Indépendance en pleurs ou en fleurs, dont la portée est plus restreinte, l'ambition moindre.Paru il y a huit mois, c’est une espèce de reportage sur le vif écrit par « le Lituanien national du Québec », si l’on ose dire, dans lequel le rapprochement avec le cas québécois affleure d’ailleurs souvent.Abondamment illustré, ce livre garde son actualité à l’heure du drame de Vilnius.On y découvrira, au niveau de la rue, dans l’oeil d’un Québéco-Lituanien, un peuple oscillant entre la sérénité et la crainte, entre la conviction absolue de son bon droit et la pesante contrainte géopolitique.Un complément utile au recueil il'Autrement, ce dernier étant cependant d’une portée plus ample.?Styron vos malheurs pendant cinquante minutes qui d’ailleurs apportent un répit mérité à votre femme.» La dimension pathologique — clinique, pourrait-on dire — apportée à estuaire estuaire la rumeur des lieux ?Des poèmes de: CLAUDE BEAUSOLEIL NICOLE BROSSARD.PAUL CHAMBERLAM), JEAN-PAUL DAOUST, CAROLE DAVID.DENISE DESAUTELS, LOUISE DU PRL BERNARD POZIER.JEAN ROVER.Elise turcotte, andré roy.Abonnement pour quatre (4) numéros Abonnement etudiant/écrivain 18 SD Abonnement régulier 20 S ?Abonnement pour institutions 30 S ?Abonnement a l'étranger 35 S ?Abonnement régulier pour 2 ans (prix spécial pour huit (8) numéros, au Canada seulement) 35 S ?Abonnement régulier pour trois ans (pnx spécial pour douze (12) numéros, au Canada seulement) 50 S ?On peut aussi se procurer la plupart des cinquante (50) premiers numéros d'estuaire 5 S ?Nom.Adresse.Code.Veuillez m’abonner a partir du numéro.estuaire: C.F.337, suct.Outremont, Montréal U2V4NI C.l\ 337.suce.Outrcmmil Montréal II2Y4NI Prix de poésie Terrasses Saint-Sulpice de la revue estuaire •Nature du prix Le/la lauréat/e reçoit une bourse de 2 (XX) S des Terrasses Saint-Sulpice.•Origine Ce prix a été créé pour stimuler l’écriture poétique.Il soulignera dés la fin de janvier 1991 une oeuvre qui aura proposé en 1990 une approche différente de la poésie tant au niveau thématique qu’au niveau formel.Ce prix sera remis à la fin de janvier de chaque année.La Lauréate GENEVIÈVE AMYOT Corp d’atelier (Le Noroît) LES ANGES REBELLES Robertson Davies Traduction de Lisa Rosenbaum Romans Payot 411 pages PUBLIÉ en 1971 par VikingPressà New York, ce roman du Canadien Robertson Davies sort maintenant en traduction française chez Payot.Dans un collège universitaire tranquille, on découvre un manuscrit inédit de Rabelais et deux érudits se le disputent tant que le tout finit dans le crime.Dans ce « drame à l’université», Davies aborde ses thèmes chers : religion, mythologie, merveilleux, art et meurtre.LA MÉTHODE À MIMILE Alphonse Boudard et Luc Étienne Illustré par Trez Le Pré aux clercs 369 pages SI vous lisez la rubrique Trufo Misto, dans nos pages aujourd’hui, et voulez en savoir plus sur l’argot tel qu’on le parle, voici un précis sur « l’argot sans peine », projet que ses auteurs qualifient d’ambitieux et philanthropique.Alphonse Boudard et Luc Étienne proposent quelque chose comme une méthode Assimil qui permettra à l’honnête homme, ou l’honnête femme, de posséder un instrument de travail indispensable pour être branché : prononciations linguistiques, exercices de vocabulaire, etc., bref un bréviaire de la langue verte.JEAN-FRÉDÉRIC MESSIER LE DERNIER DÉLIRE PERMIS LES HERBES ROUGES/THÉÂTRE LE DERNIER DÉLIRE PERMIS Jean-Frédéric Messier Théâtre Les Herbes rouges Cette pièce, qui reprend de façon très libre le mythe de Don Juan, a connu un bon succès dès sa création à La Licorne en janvier 1990.Pièce coup de coeur, qui arrive d’une génération qui commence à parler et n’a pas dit son dernier mot, Le dernier délire permis est, bien sûr, celui de l’amour.MUSIC ROOM Dennis MacFarland Traduit de l’américain par Rémy Rambrechts Presses de la Renaissance 295 pages.ON EN PARLE comme d’un nouveau Scott Fitzgerald, et la presse française a salue avec insistance ce nouveau romancier américain qui a 41 ans, vit dans la banlieue de Boston, a publié des nouvelles dans le New Yorker et donne en 1990 son premier roman : Music Room.Le voici en traduction française aux Presses de la Renaissance.MacFarland met en scène une famille de privilégiés qui lutte contre la dévastation alcoolique.Deux frères, séparés par la vie, vivent chacun à leur manière sans dire cette souffrance liée à leur passé commun.l’étude son propre cas — Styron a des notions de médecine et de pharmacologie qui sont celles d'un amateur cultive, intéressé — prévient également le narcissisme.La rigueur avec laquelle il parle de son expérience le pousse à insister sur le principal danger de la dépression, qui est la particularité de chaque cas, ce qui rend, pour le moment du moins, toute solution globale improbable.Cette affirmation me rappelait les mots d'un autre écrivain américain, pourtant aux antipodes du syle de Styron.Il s’agit de Charles Bukowski qui, sur un tout autre ton, disait quelque chose de semblable : « Pain ii strange.A cat killing a bird, a car accident, a fire .pain arrives, bang and there il is, it sits on you.It’s real.And to anybody watching, you look foolish.Like you’ve suddenly become an idiot.There’s no cure for it unless you know somebody who understands how you feel, and knows how to help».Styron ne propose pas plus de solution, qui ne pourrait que s’avérer démagogique de toute façon.Il offre plutôt un intelligent constat à ses lecteurs.+ Pratt  la fois contre les Blancs, et contre les Indiens, il navigue difficilement entre ces deux cultures.Ne se sentant appartenir ni à l'une ni à l’autre, il se fait un plaisir, sinon un devoir, de briser les règles, où qu’il se trouve.C’est un homme seul, torturé, à qui le repos est refusé, principalement parce qu’il se le refuse.Il demeure ainsi en un équilibre précaire, sans endroit, sans coutumes, sans confrérie sur lesquels s'appuyer.Ce récit est,l’un des plus dépouillé ! i Pierre Jakez Hélias t r 7 LA NUIT SINGULIERE , Rrtni:in Pierre Jakez Hélias Jr, I.JllHMIv Jl lilU.I LA NUIT SINGULIÈRE Pierre Jakez Hélias Roman Éditions de Fallois Le nouveau roman du plus célèbre, des Bretons, Pierre Jakez Hélias,' l’auteur du Cheval d'orgeuil.Une : veillée annuelle qui se tient pendant la nuit du solstice d’hiver, la plus longue, celle qui a toujours marqué’le sommet de l’inspiration des conteurs.et le milieu exact de la saison des contes qui sont d’hiver et nuit.Ils H sont sept qui se content autant d’histoires .100 MÉTIERS PIONNIERS POUR TOUS Alain Barbanel Balland , .j il 280 pages TOUT sur les métiers insolites ; de l’acousticien au comédien pour pub, , du cobaye au cascadeur, du chirut;- j gien des arbres au courtier en art Dans un manuel les voilà regroupés, } ces métiers pour la gloire, l’argent, j le risque, le plaisir.Alain Barbanel aligne tous ces boulots pour chômeurs, étudiants, salariés voulant ar- .robdir leurs fins de mois.On trouvera les filières de recrutement, les j avantages et les risques.LES PAYSAGES HANTÉS Gilles Léveillée récit Québec/Amérique 119 pages UN HOMME s’adresse à une femme j tantôt déjà décédée, tantôt à l’ago- S nie.« Une fouille du coeur et de 1 l’âme », dit l’éditeur de ce premier li- | vre de Gilles Léveillée.Né à Rivière- t du-Loup en 1952, l’auteur s’est fait connaître jusqu’à maintenant par j des courts textes dans Nuit Blanche, I XYZ, Possibles, et autres revues.UNE VIE ENTRE CIEL ET TERRE Mireille UNE VIE ENTRE CIEL ET TERRE Mireille Nègre Balland, 1990 196 pages Les mémoires d’une danseuse ran gée.â 47 ans, Mireille Nègre raconte sa vie, danseuse à l’Opéra de Paris, puis carmélite durant une dizaine d’années.Aujourd’hui elle a retrouvé le chemin de la danse, et de l’écriture.qu’est jamais réalisé Pratt, et il est étonnant de voir ce qu’il réussit à exprimer avec une telle économie de moyen.Malgré la simplicité du t rail_ la parcimonie des dialogues, il arrive à rendre la complexité d'un personnage, sa conception du monde ainsi que la sensibilité et le désarroi qu’elle implique.Il est dommage à cet égard que la version noir et blanc de cette histoire ne soit pas disponible en album, car la mise en couleur, malgré sa qualité, amoindrit la sobriété sur laquelle repose l’ensemble de l’esthétisme du récit.J’ai fait l’éloge des toutes premières pages de cet album, mais en fait l’ouvrage entier est un parfait exemple de l'éloquence de la bande dessinée lorsqu’elle est servie par un artiste de la trempe de Pratt.Cet album si fortement teinté d’ambiguïté se termine sur une onomatopée, un coup de fusil éclatant à la dernière case.Qui l’a tiré ?Qui qst mort ?Jésuit Joe ou le sergent Fi>x l’ayant constitué prisonnier ?Le çé-cit ne révèle rien, fidèle en cela à son personnage principal.Une petite réserve, pourtâOt, quand a la présente édition.Une adaptation cinématographique de Jésuit Joe est en cours.Pour les besoins du film, Pratt a développé certaines scènes de l’album, sous forme de story board, qu'on a jugées valables d’incorporer au récit.MalReu reusement, je ne crois pas que 1,’jtp-parition de ces ajouts, demeurés à l'état de brouillon, soit une si bQJti&e idée.D’une part, ces scènes, si eRes sont nécessaires au film, n’ajouteïit rien ou si peu à la bande dessinée.D’autre part, ces esquisses, bien qu’intéressantes en tant que document, jurent fortement avec les planches achevées et brisent ainsi le rythme interne du récit. Le Devoir, samedi 9 février 1991 M D-3 • le plaisir des ivres Ginette Paris Sorcière, frères Chasseurs et fils de la Liberté Jean BASILE Lettres ?québécoises LES IMAGES révolutionnaires romantiques n’ont pas perdu de leur efficacité.La littérature s’y abreuve, hier comme aujourd’hui.Et vraiment, comment rester insensible à des expressions comme les fils de la Liberté ou les frères Chasseurs ?C’est aussitôt des visages exaltés ou graves qui apparaissent.Ce sont des villages qui brûlent, des potences.« Je vous admire d’oser lancer votre esprit sur toutes les avenues disponibles, même les plus obscures et les plus dangereuses » dit une jeune femme, Joséphine, à Jean-Baptiste, un fils de la Liberté justement.C’est un des personnages principaux du roman que Ginette Paris vient de publier sous le titre un peu mièvre de Feux de Brindilles.Il s’agit donc d’un roman historique puisque l’action se passe en 1838-39, lors de la deuxième insurrection des patriotes.Voilà pour la toile de fond, bien réelle et traitée avec le réalisme qui convient.Précisons tout de suite que, pour Ginette Paris, le vrai destin du Canada (entendons le Québec d’aujourd’hui) s’inscrit dans son indépendance mais pas n’importe laquelle.Socialisme, indépendance, laïcité.Feux de brindilles n’est pas un roman neutre idéologiquement.Quant aux protagonistes, ce sont des créatures imaginaires bien que Ginette Paris ait utilisé, ça et là, quelques traits de personnages historiques connus.D’un côté, il y a les Potvin et les Paradis, des bourgeois et fils de seigneur qui réfléchissent et qui discourent, un peu trop parfois.De l’autre, il y a Marie et Timoléon, des domestiques qui parlent moins mais qui agissent.C’est un peu comme dans la Flûte enchantée de Mozart.Prince ou valet, chacun, à son propre niveau de conscience et selon ses capacités, tend vers l’idéal des Lumières qui est pour tous.Ce traitement en contraste donne beaucoup de relief et de vie au roman de Ginette Paris.Le premier mérite littéraire de la romancière est d’avoir su faire parler ses personnages.Ils traitent d’idées sérieuses mais ils ne tombent jamais dans le didactisme ou la pédanterie.Que ce soit au début du roman, où Jean-Baptiste Paradis fuit la vengeance anglaise, ou à la fin du livre, quand, le calme insurrectionnel apaisé, il épouse sa bien aimée, Joséphine, au chic hôtel Rosco de Montréal, on suit très bien, par ses discours, l’évolution et les nuances de la sensibilité d’une époque riche et tourmentée où la lutte n’était pas seulement contre les Anglais mais contre les conformismes de tous genres.Après tout, Papineau n’aimait pas les curés.De meme, pour le langage plus populaire des domestiques, qui est toujours juste et vivant.On sent que tout cela fait vibrer l’écrivain et l’enthousiasme.Pourtant, c’est aussi un livre très voulu et très contrôlé, ce qui est parfait, sauf que ce contrôle, justement, nuit un peu à l’amour et à la romance, !H J gréco-romaine, notamment Aphrodite.Je ne sais pas si Aphrodite, comme la voit Ginette Paris, a donné des traits particuliers à Joséphine, une femme de tempérament mais dont on ne doute pas qu’elle portera le pantalon dans la famille, ce qui est une conception particulière de la femme amoureuse.11 ne fait aucun doute que la romancière a puisé dans sa réflexion païenne pour alimenter le personnage principal de ce roman : la petite Marie qui doit à sa la taille minuscule son surnom de Brindille.C’est une femme simple qui est au service des parents de Joséphine comme cuisinière.comme il nuit à la description lyrique pourtant appropriée au sujet.On aurait souhaité que la romancière se laisse aller et que des personnages comme Joséphine, qui a réussi à échapper aux Ursulines, ou comme Jean-Baptiste, un peu trop robin, assument avec plus d’élan et plus d’abandon leurs caractéristiques romantiques.Il manque dans ce roman des clairs de lune, des soupirs et des gémissements.Il y a une autre histoire dans ce livre, comme il y a une autre Ginette Paris.Feux de'brindilles est son premier roman mais elle a écrit, dans la veine jungienne, sur le paganisme et sur les femmes de la mythologie Il faut comprendre d’emblée que, pour la romancière, la cuisine n'est pas seulement l’art d’accommoder les restes mais celui d’accommoder la vie.La cuisine, qui est un art de la transformation, est une véritable alchimie.Pour Ginette Paris, la cuisinière est sorcière, pas avec un balais mais comme la voyait un autre grand romantique de la révolution, Jules Michelet.Nous voilà donc dans le domaine du grand mystère et, sur un moindre plan, des questions féministes modernes.Sa contrepartie masculine est un valet de ferme, Timoléon, qui deviendra frère Chasseur et dont la représentation mythique, face à la sorcière Brindille, serait celle de l’Homme sauvage qu’il ne faut pas confondre avec le bon sauvage cher à Rousseau.Ginette Paris a très bien compris qu’il ne fallait pas mélanger, dans un seul roman, l’histoire, la psychologie, le féminisme théorique et l’ésoté- risme.Elle s’en tient toujours au concret, laissant à chacun le soin de faire son archéologie personnelle selon ses intérêts et ses besoins.La grandeur véritable de ces deux personnages tient justement à ce qu’ils ne fantasment rien et n’imaginent rien.D’apparence, Brindille et Timoléon vivront donc une histoire d’amour, courte, simple et forte qui commandera à leur destin.Timoléon mourra avec la grandeur des simples.Brindille, dans sa douleur, apprendra la beauté du monde, et la nécessité de vivre en harmonie avec le monde malgré tout.Toute la fin du livre est magnifique, quand Brindille, assommée par le sort, sanglante et abandonnée par l’académie et l’église, découvre sa véritable identité, prend sa vie en main et renaît dans sa nature de nourricière.On peut écrire un roman historique de trois façons.La première consiste à reconstituer des faits, des gestes et des personnages pour récréer une époque, comme si on y était.Dans la deuxième, on travestit, sous un éclairage d'époque, des préoccupations contemporaines.Ginette Paris joint les deux manières.Son roman, un peu froid, un peu serré, est convaincant des deux façons.C’est en même temps, une réflexion pointue sur l’histoire comme elle s’est faite et l’expression de la plupart des questions politiques, sociales, éthiques et morales qui se posent dans notre monde contemporain.?Feux de brindilles.Ginette Paris, roman, 300 pages, éditions Les Quinze, Montréal, 1991.LOGIQUES LA VIE MODERNE • CLin o °L cm o o> CM Pour cause de mélancolie LA THÉORIE DES TROIS PONTS récit d’Émile Martel L’Hexagone, 70 pages.Jean Royer AVEC son quatrième titre depuis 1969, Émile Martel s’impose comme un de nos meilleurs prosateurs, qu’il faudrait par ailleurs inscrire chez les poètes — du côté de Jacques Brault ou de Geneviève Amyol, par exemple.La théorie des trois ponts est une rêverie organisée autour de la musique des mots pour cause de mélancolie.Ce livre sort tout droit d’un précédent, l/ombre et le silence, paru aux Éditions du Jour en 1974, mais il s’en distingue par la maturité de récriture et la profondeur du regard.La « théorie des trois ponts » nous fait voir l'écrivain entre Eros et Tha-natos, entre le désir de vivre et les pulsions contraires, dans la nudité de sa conscience et face à la leçon du « suicidé » qui apparaît à la surface de l’eau.Pendant « le grand voyage de (sa) solitude», l’écrivain poursuit sa quête d’identité en regard despay-sages et des visages de lui-meme.Nous le reconnaissons entre les mots, parmi les mots, « la mélancolie imposée par le moment à décrire ».Car ce livre murmurant de Martel illustre de la façon la plus tendre — comme par une musique de la moye quand la pierre se délite — ce que nous ont appris les philosophes et les poètes d’Aristote à Saint-Denys-Car-neau, à savoir que la mélancolie est le moteur de la littérature.Ce dont souffre le plus l’homme mélancolique, c’est de son éloignement de lui-même.Ainsi l’écrivain cherche dans la chaleur de l’écriture ce que le philosophe antique appelle l’euthymie, c’est-à-dire le fait de se sentir réconcilié avec soi-même et apaisé.« La vie est courte, l’art est long, l'occasion difficile », dit Hippocrate.C’est cette « occasion » d’intervenir dans sa propre vie qui fait l’écrivain.Ces réflexions sur la mélancolie ne rendent cependant pas justice au texte d’Émile Martel, notre contemporain.Car pour lui, plus précisément, l’écriture est une renaissance.Son livre s’écrit sous le signe de l’eau.Rivière, barque, larme, silence Sont les balises du paysage qu’il faut habiter, du corps qu’il faut sentir et aimer pour savoir mourir.Quand il écrit la nuit, le narrateur de La théorie des trois ponts veut réapprendre le sens de la marche, la géométrie des lieux et la couleur de l'aube.Il veut aussi revenir à lui- Émile Martel La théorie des trois ponts Récit \ a l’Hexagone même, « en redire aux gestes anciens dont on a perdu l’angle par rapport au corps ».Alors s’installe un dialogue avec les mots qui n’a rien de sentimental et tout d’une prise de possession de la vie qui veut dépasser la vie.L’écrivain est responsable du silence.Il pose la question métaphysique en passant d’abord par l’architecture du monde, par « les maisons poèmes », par les gestes érotiques, par les regards qui remplacent « une fin de phrase oubliée».Dans L’ombre et le silence (1974), Émile Martel récitait les mots d’un pays, d’un amour et d’une errance.Dans La théorie des trois ponts, il prend possession du paysage et sa prose mélancolique devient la plus stimulante, la plus intime, la plus exemplaire d’une « poésie de prose » (selon l’expression de France Théo-ret), d’un véritable récit de l’écriture même et des « mécanismes de l'âme » — comme on disait autrefois.Depuis Les enfances brisées (1969), Émile Martel n’a pas fait beaucoup de bruit.Il est une de ces voix nées du secret, une voix murmurante, disait André Major à la parution de son premier livre.Ajoutons aujourd'hui que la voix a pris de l’ampleur et de l’assurance, qu’elle a fait ses gammes et se révèle une interprète inoubliable du langage des solitudes.D’Arménie et de malheurs UN ÉTÉ SANS AUBE Agop J.Hacikyan et Jean-Yves Soucy Roman, Libre Expression 1991, 707 pages Clément Trudel UNELONGUESAGApeut se lire comme on regarde un thriller.C’est l’impression qu’il peut rester de ce roman de 700 pages où Hagop J.Hacikyan et Jean-Yves Soucy (Un été sans aube, Libre Expression) s’inspirent du génocide de 1915, en Anatolie, pour nous river aux malheurs du peuple arménien.Deux personnages attachants, coincés par cette tragédie, forment le moyeu d’une roue qui nous entraîne dans l’Histoire.Vartan Balian, que son titre de major dans l’armée ottomane ne mettra pas à l’abri de la persécution; Maro, sa femme, qui, avec son fils Tomas, sera sauvée in extremis par le futur gouverneur de Cilicie, Riza Bey.Ce dernier se garde bien de faciliter la réunion de la famille Balian; il a tout de suite eu le coup de foudre pour la séduisante Arménienne qu’il « protège » dans un domaine où s’affairent 23 domestiques .et trois autres épouses ! Ici s’affrontent des giaours, terme de mépris pour désigner les Arméniens, et des anassouns, animaux, en arménien, pour désigner les plus intolérants des Turcs, ceux qui n’hésitent pas à tuer, à piller, à violer et à se montrer sans pitié pour les « infidèles ».Vartan est pharmacien; fils d’un riche marchand qui écoulait son opium à New York, ancien parlementaire, il connaît les arcanes des chancelleries et des partis.Séduisant et rusé, voilà celui auquel se mesurera le puissant et raffiné Riza Bey, qu’il réussira à déjouer près de quatre ans, jusqu’à la victoire des Alliés — non sans bénéficier d’une cache grâce à Aroussiag, Arménienne rompue à la clandestinité.Les auteurs se gardent bien d’assimiler tous les Turcs à des auteurs de crimes contre l’humanité.La complicité de deux Turcs évite le gibet a Vartan; l’un d’eux sera exécuté.On est mis au courant des divisions qui ont cours entre Arméniens; certains apparaissent froussards ou vénaux, d’autres sont membres de mouvements destinés à venger les massacres antérieurs à celui de 1915.Fayard a d’ailleurs publié en 1986 l’excellente reconstitution qu’a faite Jacques Derogy de L’Opération Némésis, celle par laquelle des vengeurs arméniens ont éliminé, à Ber- lin ou ailleurs, les principaux penseurs du génocide arménien, dont l’ancien ministre de l’Intérieur Ta-laat Pacha, déjà sous le coup d’une condamnation par contumace.Malgré la désolation qui accompagne toute colonne de déportés, on se réjouit de la hardiesse de certains missionnaires, ou diplomates, qui servent de courriers ou encouragent la mise sur pied d’orphelinats pour les jeunes Arméniens traumatisés par l’extermination de leurs proches.Vartan se fera joueur d’oud (luth) dans une troupe de derviches pour continuer à explorer le pays clandestinement, à la recherche des siens.La musique agit d’ailleurs dans ce roman comme thérapie, sorte de référence mystique « à l’Arménie éternelle ».Le major Balian a, de surcroît, des talents de journaliste; il fera parvenir à des journaux parisiens ou américains des récits qui en décideront plusieurs à former des comités de secours, à organiser les pressions sur la « Sublime Porte ».Chaque camp a son quota de fourbes, de sadiques ou d’âmes généreuses, dans Un été sans aube.On entrevoit aussi des hordes de brigands kurdes, mais les plus repoussants de ces nombreux personnages sont deux Turcs, Gani Bey et Abdullah Bédri, tous deux présentés comme tortionnaires et « âmes damnées » de celui que l’on a surnommé le Sultan rouge, Abdul Hamid II, dont les Jeunes-Turcs (Ittihad) forcèrent l’abdication en 1909.Vallons fertiles, désert, grottes, paysages de montagne, rives du Bosphore, tout cela nous est décrit dans un luxe de détails.Le roman puise encore abondamment dans le thesaurus architectural des Arméniens pour décrire les villes visitées.Et l’on ne rate pas le contraste entre les attelages tirés par des ânes et ces premières limousines qui éberluent les paysans.Que dire du mystère du hammam (bains publics) ou du harem ?Ce monde est en guerre.L’astuce y est valorisée.Tant mieux pour quiconque peut payer les brigands, ou les haut placés, pour éviter exactions ou déportation.Ce livre sera peut-être un jour porté à l’écran.En attendant, on peut en faire ses beaux jours de détente, tout en consultant les titres et qualités des 35 personnages principaux (au début), ou plus de 130 mots turcs ou arméniens (à la fin) qui parsèment le récit, offrant des nuances tirées de la langue polie et fleurie des deux peuples antagonistes.«a Q-in CM °l CO CM j ÜÊSi j! igii Mstfrl il eût: ?nd ?Uücm §: ?an ?Olid s 3- CM CM cgi qOÏ EL#* I ?8: . Q-in y- CM CM Wî 3 J o Ü | * P * i ^ £ ij c/s * jÇ U u.i . Q-tr> in °L CM CM 0 81 7 Q) CL LT) Eo®.OO'T 1— CM CO CM m o> d-in E ço °l o 3 oo h- cm co P .Ua: u.» » I ^ !!!!?IM ii ?oo go U < .«/> 0.10 "3- usas I Z8à V UJriS : c&* CucÜ CL
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.