Le devoir, 11 mai 1991, Cahier D
?Champianv LA MEGA-LIBRAIRIE 4380 SAINT-DENIS ?Montréal, samedi 11 mai 1991 F.DGAR AU .AN POE La symphonie fantastique Serge Truffaut C9 ESTA l’endroit d’Edgar Allan Poe, son maître, que le genre fantastique aura joué le plus étrange de ses tours.Qu’on en juge : ce poète au visage dont la tristesse fut la constance aura réussi son oeuvre littéraire pour avoir raté ses iinitations de contes européens.* Entre Baltimore, Boston, Philadel- (hie, New York et Richmond, cet omme pour lequel la poésie était le seul absolu artistique qui soit digne d’attention a cru écrire des parodies de ces contes gothiques qu’exportait One Angleterre alors dominante, et de ces contes baroques qui se composaient dans une Allemagne alors fnorcelée, pour récolter en fait un résultat contraire à celui qu’il escomptait.: Au départ, il y a eu cette volonté de construire des récits.C’était en 1831.« Le projet d’Edgar Poe est très Clair : écrire des contes pour récolter lecteurs et renommée.Une étude quasiment statistique lui a permis d’observer le succès du roman gothique anglais, du fantastique germanique et plus généralement d’un vaste marché du cauchemar où se marient le Moyen Âge, le sang et le çoufre dans un décor de vampires, de goules et de souterrains gluants ».Cette observation appartient à Georges Walter, auteur d’une magistrale enquête de 561 pages sur Edgar Allan Poe que nous proposent les éditions Flammarion dans la collection " Y'itndcs biographies.C’est lui, écri-îyâ'ln et journaliste, qui a sorti le chat .’{lu sac.: ; Après ces biographies où l’infamie .se conjuguait avec la fausseté dans ' l’allégresse, voilà qu’on nous signale enfin cet étrange paradoxe.Voilà qu’on pointe du doigt, et sous nos yeux, ce hiatus dialectique entre l’espoir, la volonté et l’implacable réalité de ces faits oui ont abimé, pour ne pas dire saigne, l’oeuvre de Edgar Allan Poe.Que nous dit Walter ?« Qu’entre les intentions de Poe et le résultat, un glissement va s’opérer, nouvelle source de malentendus et d’innombrables thèses.Car le terrain choisi de prime abord interdit à la fois le chemin servile du modèle britannique et l’exploitation de la nature, •W* T Yv* des Indiens, de l’histoire contemporaine : Poe est condamné pour longtemps à voir qualifier sa littérature de bizarre ou de fantastique à partir du moment même où elle est proprement pionnière et fondatrice».Voilà.Notre écrivain était trop juste dans ses propos pour que le lecteur consciencieux considère pour bagatelles Le Scarabée d'or, Èléo-nora, Morelia ou Double assassinat de la rue Morgue.Son regard sur les hommes était trop aiguisé, trop pénétrant, pour que l’humour inherent à toute parodie tienne un rôle.Enfin, sa vie, donc ses relations avec ses semblables, fut trop sordide pour qu’elle n’ait pas un impact immédiat sur son oeuvre même si, par pudeur, il n’a pratiquement jamais transféré ce qu’il a vécu.Si l’on en croit Walter, il aurait été inutile que Poe greffe des tranches de son 9 à 5 dans son oeuvre pour la simple raison que « dans le cas de Morelia — et il y en a d’autres — c’est plutôt une sombre page de son avenir qui semble habiter le conte terrible, comme si la réalité s’était inspirée de la fiction ».Dans ces conditions, on vous propose des dates qui sont autant de symboles et d’illuminations de l’oeuvre de Poe.8 décembre 1811 : Elizabeth, sa mère, meurt des suites d’une tuberculose.Les trois enfants — Edgar a 2 ans — sont séparés.Son père, David, a depuis longtemps quitte le foyer familial.Edgar est adopté par la famille Allan.Avril 1824 : Poe avait 15 ans.« L’enchantement de cette complicité — avec Jane Stanard mère d’un de ses amis — fut bref.Frappée d'aliénation mentale par les effets d’une tumeur au cerveau, Jane Stanard meurt.De cette mort, du premier amour de son âme, Edgar resta orphelin, veuf, inconsolé ».Baptisé Hélène dans un de ses poèmes, il notera : Hélène, ta beauté est pour moi/Comme ces barques nicéennes d’autrefois.Juin 1827 : Poe publie son premier recueil de poèmes.À l’attention du lecteur, il précise que « des pièces les plus courtes, il y a peu de choses à dire si ce n’est peut-être qu’elles sentent un peu trop l’égotisme ; mais elles émanent de quelqu'un qui était trop jeune pour avoir du monde une connaissance qui ne sortit pas de son coeur ».Au moment de cette publication, Poe est dans l’armée.En butte à l'autocratie et à l’avarice de son beau-père, Edgar, ne disposant d’aucune ressource, s’est en effet engagé.12 avril 1833 : Attention ! C’est grave.Poe a 24 ans.Cela fail donc 22 ans qu’il a été adopté par John Allan.En ce jour d’avril voici ce qu’écrivit Allan à propos d'Edgar : « il y a maintenant deux ans que j’ai reçu cette précieuse relique du Coeur le plus noir et du plus ingrat.».Terrible, ce jugement symbolise le type de sentiment qu’entretiendra toute sa vie Allan à l’égard d’Edgar.On l'aura deviné, ce beau-père est une transposition masculine, mais réelle, de la Cousine Bette balzacienne.12 octobre 1833 : Poe remporte le prix du Saturday Visiter pour sa nouvelle Manuscrit trouvé dans une bouteille.Dans le texte justifiant ce choix, les membres du jury notent : « Ce ne serait pas rendre justice à l’auteur que de dire que le conte choisi — Manuscrit trouvé dans une bouteille — est le meilleur des six.Nous les avons lus tous avec un intérêt exceptionnel et nous ne pouvons nous empêcher de penser que, pour la réputation de l’auteur, comme pour le plaisir du public, ce serait un devoir que de publier le volume tout entier.La qualité générale des oeuvres qu'il a adressées à ce concours confirme l’émergence de la littérature de notre pays».Mars 1836 : Poe reçoit une lettre de la maison d’édition Harper, l'auguste maison newyorkaise, en voici un court extrait : « vos textes sont trop savants et trop mystiques.Ils ne seraient compris et goûtés que par un très petit cercle et non par la masse des lecteurs.Le nombre de ceux qui, dans ce pays, sont capables d’apprécier et de savourer des écrits tels que les vôtres est en vérité très restreint».Comble d’hypocrisie, la famille Harper accompagne son refus de l'indécence suivante : « nous sommes, très respectueusement vos obéissants serviteurs ».Pfff ! Avril 1841 : Poe vient de mettre au monde le roman policier.Lieu de naissance ?Gentleman's Magazine.Nom de baptême ?Double assas-Voir page D-2 : Poe RENÉ DEPESTRE Un nomade enraciné Jean Jonassaint POUR MOI, René Depestre c’est d’abord un livre-phare avec une dédicace à mon père, Gerbe de sang ( 1946), que j’ai lu je ne sais plus combien de fois dans mon adolescence.À l’époque, ces 25 poèmes — dédiés à la brigade anti-fa-ciste, à la jeunesse non-conformiste haïtienne et à la femme aimée — étaient tout mon savoir poétique.Tout Depestre, ou presque, s'y trouvait : son rapport obligé au politique et à l'érotique dans une quête mythique de justice révolutionnaire, comme sa rimbaldienne violence poétique que rappelent ces vers de Saison de colère : « Je suis de race hideuse « Qu’en dites-vous Femme Blanche Quand hier encore vous trouviez mon plaisir trop féroce et les mouvements houleux de mes reins vous ont rappelé les roulis furieux des négriers sur les mers de la traite (.) « L’ère enchantée des dérèglements va précéder de quelques aurores celle de la libération des peuples ».Mais depuis, il y a eu l’exil du poète qui, comme il aime le répéter, a vécu « dans le bruit et la fureur » de ce demi siècle de l’après-guerre à Paris, Prague, Milan, Sâo Paulo, Buenos Aires, Moscou, Pékin, Hanoï, La Havane, entre autres lieux.Tra duit du grand large (1952), son quatrième livre, retrace les premiers ja- lons de cette blessure qui deviendra centrale dans sa vie et son oeuvre.Au cours de ces errances multiples, il a fréquenté une bonne part des élites qui ont marqué le XXe siècle : Allende, Aragon, Breton, Castro, Césaire, Eluard, Guevara, C.uil-levic, Vinicius de Moraes, Hô Chi Minh, Mao Tsé-Tong, Neruda, Diego Rivera, Sartre, Senghor, Tzara, Richard Wright, pour ne citer que ceux-là.Ces nombreuses rencontres ou amitiés célèbres qui auraient pu le griser, l’éloigner de sa terre natale, Haïti, l’ont plutôt porté à s’accrocher davantage à la petite ville de son enfance, Jacmel, à son haîtianité dont il garde traces, après 40 ans d’éloignement, jusque dans sa manière de parler français.Ecrivant ces lignes, je l’entends encore avec son fort accent haïtien, lors de sa dernière visite au Québec, le dimanche 29 janvier 1989, chez Francine Bélanger et Joël Des Rosiers à Laval, évoquer Jacmel, comme s’il l’avait quitté la veille.11 est vrai que toutes ses fictions sont marquées par ce lieu de l’enfance.Et, avec le plus grand sérieux, il affirme : « ma table de travail est toujours placée de préférence dans un lieu éminemment haïtien : sur la galerie d’une petite maison de bois, à Jacmel.C'est l'observatoire idéal d’où je continue à regarder la vie et les gens, dans le monde qu'on nous a fait, soit pour m’émerveiller de leur beauté, soit pour dire ma consternation » (1).« Émerveillement » et « consternation », deux termes qui siéent bien aux 45 ans de production littéraire de Depestre qui, outre divers textes en revues, comptent, seulement en langue française, douze recueils de poèmes, deux romans, deux recueils de nouvelles, et deux livres d’essais (2).« Consternation » face aux horreurs de nos sociétés modernes, « émerveillement » devant les beautés de la vie : d’un côté, la révolte rythmée d’un Minerai noir ( 1956), de l'autre, l’érotisme merveilleux de Uadriana dans tous mes rêves (le prix Renau-dot en 1988).Si l’on fait exception des essais, ce partage thématique recoupe un autre qui est périodique et générique.D’abord, il y a eu le temps fougueux du poète engagé (1945-1969) qui a donné le meilleur et le pire jusqu'à la rupture avec Cuba où il était un Cubain parmi d’autres depuis 1959.Puis, arriva le temps merveilleux du conteur qui prend corps, à Montréal, avec la première édition de Alléluia pour une femme-jardin chez Leméac en 1973, et culmina avec son retour à Paris en 1979 au secrétariat de l’U-NESCO, et son entrée chez Gallimard.Mais qu’il soit poème, nouvelle, roman ou même essai, le texte depes-trien, toujours accessible à un large public, est profondément duel : national et transnational, savant et populaire, érotique et politique, lyrique Voir page D-2 : Depestre «PS T k / À-\ ' s' w —— PHOTO JACQUES GRENIER Pierrette Fleutiaux FLEUTIAUX Sous le pavé, la vie Jean Royer PHOTO JACQUES GRENIER René Depestre SI J’AVAIS PU, j’aurais voulu mettre le monde entier dans mon roman », me dit Pierrette Fleutiaux.En fait, elle y a mis toute la vie.Avec ses mythes et ses catastrophes, avec l’amour et la guerre, avec les rêves d’enfance et les énigmes de la famille.Nous sommes éternels (chez Gai limard), qui lui a valu le prix Fé-mina, nous propose une histoire de 822 pages, un pavé qui marquera une date dans l’histoire du roman fran çais contemporain.Ici, on ne démon tre rien, on raconte.Et jusqu'au bout.Ici, la fiction est aussi une aventure qui nous plonge dans la poésie du monde.Pierrette Fleutiaux ressemble t elle à son roman ?oui, par sa force vitale, par sa franchise, par celte maturité qui a troqué la vanité pour une sincérité à toute épreuve.Pier rette Fleutiaux a depuis longtemps distingué la réalité de la fiction.C’est pourquoi elle nous fait rêver dans ses livres.Tout a commencé par la littéra turc dite « fantastique » de ses pre miers livres publiés chez Julliard : Histoire de la chauve souris, Histoire d'un tableau, La Forteresse.« J’étais une jeune fille assez effrayée.Je sen tais la vie comme quelque chose d’étrange et de fantastique.Aujourd’hui, j’ai moins peur.J’ai l’impression que je peux plus facilement aborder les êtres réels et la vie nor male ».La romancière avait d’abord été terrorisée par le Nouveau Roman.« Je pensais que tout ce qui s’écrivait de valable en France se faisait autour du Nouveau Roman.Puis ce genre s’est un peu éloigné.Et quand je suis tombée sur cette histoire qui est racontée dans Nous sommes éternels, je me sentais revenir à des lectures de mon adolescence, qui était toute la littérature romanesque anglaise, américaine et russe, ("était un grand bonheur!» « Avant, j’avais souvent eu l’impression que dans la littérature française le roman se devait d’abord d’être intelligent, de montrer qu’on n’est pas dupe de la littérature, de l’histoire et du monde! Moi, j’avais envie d’autre chose.Et je suis tombée dans une période où c’est sans doute possible.Tous les écrivains que je rencontre aujourd’hui ont envie du romanesque.« Le bonheur, il est dans la liberté de l’imaginaire.Voici « le livre sans masque de nos profondeurs », a bien dit Alain Bosquet.Estelle et Dan vivent un amour sur lequel pèse le tabou de l’inceste jusqu’à la tragédie.Nous sommes à Paris, à New York et ailleurs.Dans des lieux magiques et familiaux, dans une vie qui a ses rituels et ses mots initiatiques.Et ce sentiment dit « la valétude », un spleen douloureux et adoré.Nous sommes éternels oppose à la fatalité de la passion et du destin les énigmes à déchiffrer.« La fatalité est un ressort romanesque formidable, qui fait avancer l’histoire et lui donne une direction même si on n’y croit pas.Moi, je ne crois pas au Destin, mais dans le li vre c’est formidable pour faire avancer l’histoire, dit Mme Fleutiaux Voir page D-2 : Fleutiaux t yé Marie Gaudreau LES ÂMES SOEURS Une histoire peu banale d’amitié et de retrouvailles entre deux soeurs aux destins si différents.Une quête émouvante de l’enfance et de l’innocence perdues.Une écriture audacieuse qui nous entraîne dans l’univers trouble et feutré des clubs de danseuses nues.170 pages — 16,95 $ Gabrielle Gourdeau LA BALLADE DES TENDUS Ces « petites chroniques nord-américaines », écrites avec un humour on ne peut plus caustique et satirique, nous en disent long sur la grandeur et la décadence de notre société moderne et sur l’insoutenable lourdeur de l’être.106 pages — 14,95 $ 1k//, 'ode des *•"**», lis 1 1 °Oii, 1 kl //< a c/c?
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.