Le devoir, 2 avril 1988, Cahier D
LE LE LE LE LE PI AIE .R Pi AMR AISIR iSIR ¦ Best-seller : Le Prince des marées, do Pat Conroy D-2 ¦ Lettres québécoises : Le Sort de la culture, de Fernand Dumont; Stanislas, un journal à deux voix, de Jeannette et Guy Boulizon/D-3 ¦ Lettres étrangères : Le Palais du désir, de Naguib Mahfouz; Ce soir-là, d’Alice McDermott; Vie et mort à Shanghaï, de Nien Cheng/D-4 ¦ Feuilleton : Romans, un roman, d'Yves Navarre D-5 ¦ Lettres françaises : l/Angélusdu soir, de Bernard Clavel; Madame Ilomais, de Sylvère Monod/D-5 ¦ Musique : Karajan, de Roger Vaughan; Et une voix pour chanter., mémoires de Joan Raez/D-fi ¦ Histoire : Maurice Séguin, historien du pays québécois vu parses contemporains/D-7 ¦ Carnets La Visée critique, d’André Brochu D-8 ¦ Capsules : la vie littéraire D-2; la vitrine du livre l)-4; la revue des revues D-fi Montréal, samedi 2 avril 1988 V V'» -s*y ï'-% Entre Paris et Montréal Pomme Douly, l'héroïne de ces récits de Suzanne Jacob, traverse l’existence à la recherche d'elle-même.Circonstances et décors permettent à cette jeune femme de varier les angles de cette interrogation fondamentale.Les Aventures de Pomme Douly son dans quelques lours aux presses du Boréal SUZANNE JACOB AUTANT se débrouiller.Il y a toujours quelqu'un pour souffler une phrase juste dans le cerveau de Pomme Douly.Elle se débrouille donc, pour le moment, comme caissière au Steinberg; le Steinberg qui est situé à peu près à l’angle du chemin de la Côte-des-Neiges et du chemin de la Reine-Marie.Coin nord-ouest.Pas vraiment le coin : presque au coin.Il lorgne de ses yeux mous, sous un grand cil dur de catin, la vitrine de la librairie Renaud-Bray, a dit Pomme au dernier parasite de son frigo et de sa couverture de Corée.Comme ce parasite n’a pas émis le moindre signal d’allumage en réaction à cette description sommaire de son |t-< ! «H Q 1-1 «Un beau livre, et je suis réconcilié avec les hommes.» désir de la perfection.Nous apprenons encore, dans ce livre splendide, que « la faillite de notre monde c’est le bruit », que / i Photo Michael Meinecke/Unesco Le Caire dans l'axe de la rue Mouizz li-Din Allah Un moment de tragédie CE SOIR-LÀ Alice McDermott Paris, Flammarion coll.« Rue Racine », 1988 LETTRES AMERICAINES MARIE-CLAIRE GIRARD EN QUATRIEME de couverture, on nous annonce qu’Alice McDermott fait voler en éclat l'anecdote pour raconter une grande et triste histoire d'amour.Eh bien, c’est tout à fait cela et plus encore si l’on pense à la difficulté de raconter des amours d’adolescence et au tour de force que réussit ce jeune auteur de 30 ans : sans mièvrerie et sans complaisance, un bref instant (ce qui s’est passé « ce soir-là », au début des années RO, dans une banale banlieue américaine) est décrit, analysé, compulsé, fiché, archivé et, qui plus est, senti et véritablement communiqué; une marchandise impeccable qui prend aux tripes, qui s’impose grâce à un style attentif, à l’écoute des êtres et des événements.Ce soir-là est un moment de tragédie qui détermine des destins ordinaires.Un roman qui nous touche aussi peut-être parce que nous sommes proches de ce que décrit Alice McDermott.Des banlieues américaines ou américanisées, nous en connaissons tous, nous y avons même peut-être vécu.Comme nous avons tous eu connaissance de l’histoire d’une adolescente qui se fait faire un enfant par son petit ami et qui quitte précipitamment le quartier pour éviter la honte à sa famille.Comme nous avons peut-être imaginé le désarroi et le chagrin de la petite fille (à lf) ans, on est encore une petite fille) forcée de vivre sa grossesse chez des parents éloignés et de donner son enfant tout de suite après la naissance.Mais personne d’entre nous n’a écrit de Ce soir-là.Alice McDermott imagine tout le reste et, surtout, l’amour fou, immense, éternel qui existe entre les deux jeunes gens.De cet amour qui est regardé avec commisération par les grandes personnes : « Moi aussi j’ai aimé un garçon .et puis nous avons été séparés.Et j’ai cru que jamais je ne pourrais continuer à vivre.J’ai cru que je me tuerais ou que je mourrais d’avoir le coeur brisé.Mais je ne mourrais pas__l’ai com- mencé à me sentir mieux, à penser à autre chose.» Alors que non, non, cela n’est pas possible et que le coeur refuse d’écouter ce que la tête des autres s’obstine à répéter.Ce soir-là est le roman de l’amour qui aboutit au néant, de l’amour qui se fatigue, oublie et s’use peu à peu comme la peine.On vieillit et on aime quelqu’un d’autre.Mais oublie-t-on vraiment pour de bon ?Peut-on oublier ces passions de IR ans qui ont fait écrire Roméo et Juliette à Shakespeare ?Et, pour notre plus grande édification, afin de nous rappeler ces émois enterrés par notre pragma-tisme, cette couturière d’émotions qu’est Alice McDermott se remémore Ce soir-là avec une habileté redoutable.LE PALAIS DU DESIR Naguib Mahfouz traduit de l’arabe par Philippe Vigreux Paris, JC Lattès, 1988 LETTRES ETRANGERES NAÏM KATTAN LIRE Naguib Mahfouz en français est doublement intéressant.Cela confirme d’abord ce que l’on sait déjà : son oeuvre est, dans la littérature arabe contemporaine, l’une des plus importantes.Ce que l’on découvre en même temps, c’est la dimension universelle de l’oeuvre.Mahfouz appartient à la génération d’écrivains (pii a suivi de près celle de Taha Hussein et de Tewfik El Hakim (qui est mort il y a quelques mois).Nourris de culture arabe, ces deux écrivains se sont employés tout le long de leur vie à découvrir et à faire connaître les cultures de l’Occident.Naguib Mahfouz, par contre, ne s’est intéressé qu’à la réalité sociale et politique de l’Égypte.L’Occident est présent, il fait irruption.Son intrusion bouleverse une stabilité sociale bien fra-gile.I.e Palais du désir est le deuxième roman d’une trilogie qui décrit la vie au Caire de 1017 à 1944.C’est le récit de la vie d’une famille qui appartient à la petite bourgeoisie.Le père, Ahmed Abd el-Gawwad, est un commerçant qui mène une double vie.Il inspire le respect dans son entourage et la crainte dans son foyer.Il est la dignité même, l’intégrité et la sagesse.Il fréquente assidûment la mosquée; il répudie sa première femme parce qu’elle lui a désobéi et la deuxième, Amina, lui obéit au doigt et à l’oeil.Le soir, Ahmed est un autre homme.En compagnie de trois amis, il se rend à la villa où les attendent des femmes, chanteuses, joueuses de luth, compagnes de boissons et de lit.Ahmed a trois fils et deux filles.Il choisit des maris à ses deux filles.Il a plus de mal à imposer son autorité à ses fils.Fahmi participe à l’action politique nationaliste des années 20 et, lors d’une manifestation, est tué par des soldats britanniques.Yassine n’a que deux préoccupations dans la vie ; l’alcool et les femmes.Son père lui impose sa première épouse, la fille d’un de ses compagnons de veillée.Le mariage ne dure que quelques mois et la fille est répudiée.Dès lors, le garçon tombe de plus en plus bas 11 est attiré par une voisine; il la désire.Or l'honneur de celle-ci est entaché.Elle avait souri à des soldats britanniques qui rôdaient dans BELGRADE (Reuter) — Outrée d’entendre des familles polonaise et iranienne prétendre posséder le plus petit Coran du monde, une famille yougoslave a fait savoir que c’est, en fait, à elle que cet honneur revenait, a rapporté lundi l’agence yougoslave Tanjug.le auartiér.Il l’épouse en dépit de la colère et du refus de son père.Il s’en fatigue assez rapidement et la répudie.Il s’éprend d’une joueuse de luth, ignorant qu’elle était la protégée de son père.Il l’épouse.Le troisième fils, Kamal, est étudiant; il s’intéresse à la philosophie et à la littérature.Ses amis, eux, appartiennent à la haute bourgeoisie.Ils sont occidentalisés, boivent de l’alcool et mangent du porc.Il s’éprend de la soeur d’un de ses copains et se rend compte que cette jeune fille, qu’il idéalise, n’a qu’une idée, épouser le fils d’un homme riche et influent et partir avec lui en Europe.Les rêves de Kamal s’effondrent les uns après les autres.Il écrit un article sur Darwin qui met son père dans une grande fureur : comment ose-t-il dire que l’homme descend du singe alors que le Coran énonce la vérité indiscutable : Dieu a créé Adam et tous les hommes sont les descendants de ce premier ancêtre ?Mahfouz dresse le portrait d’une société.La classe moyenne se situe entre la haute bourgeoisie occidentalisée et corrompue et une classe plus pauvre, faite de petits boutiquiers et de femmes qui vendent leur honneur.Quelles sont les portes qui s’ouvrent à un jeune homme comme Kamal ?Sa vie apparaît comme un tissu de rêves : le grand amour qui n’est pas plus qu’un fantasme, la religion qui ne résiste pas à ses lectures scientifiques, et il découvre que son père, qu’il admirait et respectait, n’avait que les apparences de la dignité et de l’honnêteté.Il ne trouve de satisfaction ni dans la boisson ni avec les femmes qui lui font payer son plaisir.Et l’on s’aperçoit que les idées politiques bougent plus vite que la réalité sociale.Les moeurs résistent.Pour y échapper, on a le choix entre le départ, la vie double quand on en a les moyens ou le rêve de changer la société.Celui-ci ne résiste pas à la réalité corruptrice.Il y a loin entre le plaisir possible et l’aspiration au bonheur.Naguib Mahfouz est un écrivain très populaire dans le monde arabe (plusieurs de ses romans furent adaptés au cinéma).Il ne trahit pas la réalité.Il ne la noircit pas.Il fait état des refus et des révoltes.Il n’a aucun mépris pour les plaisirs que l’on conquiert en dépit des interdits tout en respectant les règles.Il faut lire aussi Naguib Mahfouz pour partager son plaisir de raconter.Il ne juge pas ses hommes et ses femmes, il cherche à les comprendre même quand ils n’ont pas droit au respect.Les plaisirs leur sont comptés et ils veulent en obtenir leur part de leur vivant.Cela leur laisse tout le loisir de rêver d’une société autre.La famille Durmisi, du village adriatique de Medulin, déclare avoir entre les mains une miniature du livre saint de l’Islam mesurant 2.5 cm sur 1.5 cm.Les miniatures rivales polonaise et iranienne « ne font » respectivement que 2 sur 3 et 2.7 sur 1.7 cm ! Le plus petit Coran consacrera plusieurs pages au 17e Salon International du Livre de Québec LE PLAISIR //A- LE PUÏÏSfti ' LE PL ires •Interview: Anne Hébert • Le Salon et les poètes • Le Salon et ses prix littéraires • Les dix ans de carrière de Jean-Claude Larouche, éditeur de Chicoutimi • Les invités du Salon: Simone Schwartz-Bart, Alain Absire (prix Femina 87) et Monique Serey.et des informations pratiques.Parution: 16 avril 1988 / Date de tombée: 6 avril 1988 Pour réservations publicitaires contactez Jacqueline Avril Montréal: (514) 842-9645 Québec: 1-800-363-0305 LA VITRINE DU LIVRE GUY FERLAND AMOUR Pierre Bertrand, Éros et liberté, Humanitas/Nouvelle optique, I43 pages.CETTE VASTE méditation remet en cause notre conception classique de l’amour.« L’amour, s’il a une réalité, dit Pierre Bertrand, n’est rien d’autre que ce qui se passe, chaque fois qu’un contact vrai s’établit entre deux personnes.[.] L’amour, en fait n’est rien d’autre que ce contact vivant qui a lieu au présent.» Dans cet essai, l’auteur nous invite à vivre, d’une façon exigeante, dans le présent avec ce qui est, sans idée préconçue.Le texte est accom-pagné de 23 planches d’Édouard Lachapelle.BIOGRAPHIE Donald Prater, Stefan Zweig, éditions Lacombe/La Table ronde, 388 pages.VOICI la grande biographie du célèbre auteur viennois.Elle relate le cheminement du dandy cosmopolite, écrivain traduit dans 50 langues, adulé et admiré par ses pairs, pacifiste, conférencier renommé, qui doit s’exiler lors de la montée du nazisme et trouve la mort au Brésil, en 1942, dans un double suicide au côté de sa jeune épouse.Cet homme, troublé et troublant, a côtoyé presque tous les personnages intellectuels importants de la première moitié du siècle.( I .111(1 | >I U* I I ikMj cros cl RÉFÉRENDUM Keith Henderson, The Restoration : The Referendum Years, DC Books, 200 pages.PENDANT les hautes heures du déchirement québécois, pendant que les Anglo-Québécois fuient massivement la Belle Province, Gilbert Rollins revient chez lui à Montréal à la veille du référendum.Cette situation de départ permet à l’auteur de brosser un premier tableau humoristique des années turbulentes de l’apogée du nationalisme québécois.CAPOTE Truman Capote, Prières exau eées, Grasset, 257 pages.SONT rassemblés ici les trois chapitres déjà parus en revues américaines du grand roman ina- SYLVAIN RIVIÈRE La lune dans une manche de rapoi chevé de Truman Capote.Ce devait être, au départ, une oeuvre comparable à A la recherche du temps perdu, disait l’auteur.Capote reçoit, en 19RR, $ 25,000 d’avance pour remettre son manuscrit au 1er janvier 19R8.En mai 19R9, il signe un nouveau contrat et la date de remise est fixée alors au mois de janvier 1973.Au milieu de 1973, la date limite est remise à janvier 1974, puis, six mois plus tard, à septembre 1977.Ainsi de suite jusqu’à ce que la mort surprenne Capote.Pendant tout ce temps, Truman fera croire à la rédaction du manuscrit.Aujourd’hui, aucune preuve ne subsiste de la rédaction d’une autre partie importante de l’oeuvre, outre ces trois chapitres.PATERNITÉ Bill Cosby, Papa traduit par Michel Bélair, Guérin littérature, 198 pages.À LA SUITE de l’énorme succès de son émission de télévision, et dans le même esprit, Bill Cosby a écrit un livre à succès sur ses activités de père de famille de cinq enfants.Sur le mode humoristique, il relate les anecdotes qui ont ponctué sa vie familiale.On voit le père confronté à toutes sortes de nouvelles difficultés, à mesure que ses enfants évoluent vers l’âge adulte.NOUVELLES Sylvain Rivière, La Lune dans une manche de capot, Guérin littérature, 172 pages.CES 17 NOUVELLES, écrites sous le signe du rire et de la gauloiserie, rappellent les légendes québécoises.Dans ces histoires farfelues, le rire et le sexe consti-1 tient une source de défoulement contre le pouvoir.En préface, Raymond Lévesque signe un hommage au conteur Sylvain Rivière.SCIENCE Christian Magnan, La Nature sans foi ni loi.Les grands thèmes de la physique du XXe siècle, Belfond, coll.« Sciences », 220 pages.EST-C E que la science et la nature sont deux mondes totalement séparés ?N’y a-t-il aucun contact possible entre les deux ?L’univers est-il pleinement autonome ?Les constructions abstraites de la science « touchent-elles» au réel ?Christian Magnan pose ces questions essentielles et tente d’y répondre par un dialogue où les deux langages, celui du monde et celui de la science, se rejoindraient.La fin de oeillets VIE ET MORT À SHANGHAÏ Nien Cheng Paris, Albin Michel 1987, 487 pages CHANTAL BEAUREGARD ON CONNAÎT la Chine de Lucien Bodard et celle de Bernardo Bertolucci, dans I.e Dernier Empereur.Tout comme le protagoniste de ce film, Nien Cheng a survécu à des années de réclusion pendant la Révolution culturelle qui a secoué la Chine de 1966 à 1971.Fascinant voyage dans le temps, son témoignage, écrit dans un style alerte, se lit comme un roman.Les faits relatés ont le trouble du moment, comme par cette chaude nuit de juillet 1966, un mois après que la révolution ait officiellement commencé avec l’apparition, à l’Université de Pékin, des premiers journaux muraux, les daxihao.« J’entends encore le lent tournoiement du ventilateur au plafond; je vois les oeillets blancs qui, écrasés de chaleur, baissaient la tête dans le vase blanc d’époque Qialong sur mon bureau, les étagères couvrant tout un mur chargés de livres anglais et chinois ».' Nien Cheng ne savait pas encore que l’ensemble de ses comportements, de ses goûts vestimentaires, voire alimentaires, allaient l’ériger en véritable ennemie du peuple.Mais elle s’en rendit compte assez vite, comme elle apprit que « tout le monde en Chine (.) était à la merci des délires de Mao », ce génie qu’on pourrait aussi qualifier de malfaisant et qui fut le principal instigateur de ce branle-bas.Mme Cheng qui vouait un profond respect aux oeuvres d’art anciennes, a vécu la lutte idéologique d’une période où l’on croyait que le changement ne pouvait se réaliser que par 1 abolition du passé.Fort heureusement, son témoignage est empreint d’une douce philosophie.Malgré toutes ses difficultés et ses épreuves, comme la mort de sa fille Meiping à qui le livre est d’ailleurs dédié, l’ex-conseillère du bureau de Shell à Shanghaï croit être ressortie « plus forte spirituellement et plus mûre politiquement ».Cela donne un livre agréable et permet de passer plusieurs heures en compagnie d’un esprit cultivé, qui sait admirablement déborder le champ des convictions politiques ou partisanes.» Le Devoir, samedi 2 avril 1988 ¦ D-5 L P I El S LE PL; R AI : livres Une convalescence très littéraire ROMANS, UN ROMAN Yves Navarre Paris, Albin Michel 1988, 693 pages LE FEUILLETON LISETTE MORIN IL ME FAUT l’avouer d’entrée de jeu : il n’est pas sûr que j’aie envie d’en finir avec cet énorme bouquin.Et que j’arrive à tout lire des six romans d’Yves Navarre, qui précèdent le septième.Qui n’est pas un roman.Plutôt le journal d’un convalescent.D’un romancier qu'on a cru agonisant : « Les gens de ma famille, a-t-il avoué dans un magazine, et beaucoup de mes amis venaient voir si j’allais mourir et non si j’allais vivre .» Romancier abondant, prix Concourt 1980 pour Le Jardin d'acclimatation, mais déjà enveloppé d’une aura de scandale depuis Le Petit Galopin de nos corps ( 1977), Navarre subit, à 40 ans, une congestion cérébrale.Dont il guérira lentement, aidé d’une force de volonté peu commune mais également par la meilleure des thérapies, pour un écrivain : l’écriture.Carnet de bord n’occupe que 70 des près de 700 pages de Romans, un roman.Mais il y a gros à parier que les familiers de l’oeuvre de Navarre les liront en tout premier lieu.C’est un témoignage émouvant.L’histoire d’une presque résurrection.Avant de quitter sa maison du Lubéron, et tout ce qu’elle contient ; avant d’abandonner ce qui faisait sa vie : ses livres, son piano, son beau jardin, soigné avec amour, un homme explique.S’explique, serait un terme plus juste, puisqu’on pourrait ne pas comprendre cet étrange dépouillement.« Il ne s'agit pas de droits d’auteur, écrit-il, mais du droit de l’auteur.Je ne fais qu’écrire.Je ne vis que d’écrire.Je dois les libertés d’entreprendre, de refuser ou d’accepter, à ce jour, au sacrifice d’un jardin bien-aimé et d'une maison où j’envisageais de vieux jours heureux avec le paysage.» Bien que volontaire, cet abandon représente une sorte d'arrachement.Le propriétaire de Petit-Ponl n'en célèbre pas moins son prochain départ comme une fête.A laquelle il convie ses plus chers amis : « Avant le repas nous avons fait le tour de la maison pour voir ce que je pouvais leur donner en souvenir de nos rencontres, des couverts, des assiettes, de bonnes bouteilles que j’avais oublié de noter sur la liste de la cave bradée ce matin, un panier, une couverture de fourrure que j’avais rapportée de Patmos, la liste serait longue et douce.L’amitié régnait .» Dans ce journal d'un convalescent qui, délibérément, fait table rase de tout ce qui lui importait, abandonne ce qui constituait son environnement le plus naturel, on retrouvera, de page en page, le vrai, l’incorrigible plumitif.Yves Navarre peut bien tout quitter, la littérature, elle, ne le quittera jamais.Elle l’accompagnera jusqu’à son dernier souffle.Un souffle qu’il sait désormais menacé.D’où, sans doute, cet empressement à retrouver les six premiers textes de cet ouvrage, romans inachevés, nouvelles quelquefois allongées, mais qui révèlent la passion d’un vrai romancier.Dont on sait, quand on a lu Biographie (1981), qu’avant de voir son premier livre accepté par un éditeur, il en avait déjà entièrement rédigé.18 ! Photo Germaine Lot Albin Michel YVES NAVARRE.Pour qui sait lire, pour qui aime lire, mais qui n’est pas saisi du prurit de l’écriture, l’étrangeté du projet d’un écrivain, qui noircit des milliers de pages, qui n’arrête pas d’écrire, qui retrouve, comme l’a fait Yves Navarre pour Romans, un roman, des textes par dizaines, peut sembler, sinon aberrante, tout au moins inhabituelle.Lucide, celui-ci avoue que « l’écrivain qui se croit utile flagorne, parade et somme toute ment ».Ce qui ne saurait l’empêcher, rentré à Paris, dans un nouvel appartement encore presque vide, de refaire les gestes, presque mécaniques, de l’homme de lettres : parfaire ses manuscrits, téléphoner longuement aux éditeurs, défendre jusqu’au titre du prochain livre : « Il faut que j'écrive au nouvel éditeur dès demain matin et que je trouve le moyen de lui faire parvenir ma lettre au plus vite.» Carnet de bord, qui raconte comment on réapprend à vivre, apprendra aux lecteurs d'Yves Navarre comment on ne désapprend jamais à écrire.Le feu sacré est inextinguible.Le sachant, ces lecteurs sont désormais prêts à s'attaquer à Lorsque le soleil tombe, le premier des six romans.Avec, comme viatique, cette dernière observation du Carnet de bord, d’Yves Navarre : « Quand la douleur, cousine de la mort, est là, les autres n’ont pas et plus de place.Pourquoi ?on écrit sur ce que les autres effacent.» Flaubert revu par Jarry MADAME HOMAIS Sylvère Monod Paris, Belfond.1988, 236 pages LETTRES FRANÇAISES JEAN-FRANÇOIS CHASSAY D EPU1S plus de 100 ans, les épigones de Flaubert sont légion.On s'en réclame, on le pirate, on le plagie, on le vénère.Pour Kafka, Sartre, Robbe Grillet et bien d’autres, il a été à maints égards un symbole, un porte-drapeau.Certains salivent de plaisir devant le styliste, d’autres ricanent cyniquement devant l’épistolier vulgaire ou l’acharné adversaire des imbéciles.Perfectionniste, Flaubert n’est pourtant pas parfait car la perfection rend aphasique ou ennuie.Elle apparaît pure, élégante, sans vice.Rien à voir avec la définition que Paul Klee donnait du génie : « Le gé nie, c’est l’erreur dans le système.» La perfection n’a jamais l'air d’une erreur mais d’une mécanique bien huilée à laquelle on se lasse rapidement d’accorder de l’attention.Chez Flaubert, au contraire, il y a plein de coins sombres, d’irrégularités, de vices en tous genres.On n’en finit plus de les dénombrer et de les décortiquer.Tout concourt à faire de l’année 1988 l’année Gustave Flaubert.Entre les dossiers du Magazine littéraire et de L'Événement du jeudi, la réédition (qui est un franc succès) du Dictionnaire des idées reçues, des essais ( Yvan Leclerc, Raymonde Debray-Genette, François Richaudeau) et les Carnets de travail de l’écrivain enfin publiés, vient de se glisser un petit ouvrage amusant et sans prétention, le premier roman de Sylvère Monod intitulé Madame Bornais.Le roman commence là où se terminait Madame Bovary : le pharmacien llomais s’apprête à recevoir la Croix d’honneur.Toute l’action est focalisée sur son épouse, un des personnages les plus effacés du roman de Flaubert.Cette femme insipide se charge, chez Monod, d’une épaisseur romanesque insoupçonnée.Elle juge son mari avec un mélange de dédain Le roman de la solitude L’ANGÉLUS DU SOIR Bernard Clavel Paris, Albin Michel 1988, 268 pages ALICE PARIZEAU DANS l’hebdomadaire Le Point, le roman de Bernard Clavel figure en tête des nouveautés à succès.Pourtant, c’est une histoire qu’on peut qualifier de classique, rédigée dans un style et selon un plan conforme à la tradition des romanciers tels que François Mauriac ou Bernanos et fort éloignée, par conséquent, des romans désarticulés dits modernes.Cyrille Labrèche, le cultivateur de Val-Cadieu, s’accroche.Le village est mort, les autres sont partis, sa femme, ses enfants préfèrent gagner bernard clavel.leur existence en travaillant à l’usine, mais lui refuse de céder.Il ne lui reste plus que son cheval, Bergère, sa terre qu’il cultive tant bien que mal et un bout de forêt, mais il estime, il est profondément convaincu que son destin est là ! Pas d’électricité, pas d’eau courante, un mépris pour les machines qui coûtent cher et servent moins bien que les bêtes, une joie de vivre incroyable et une complicité avec la nature qui met en relief chaque réflexion.Certes, Labrèche se souvient de ses voisins d’autrefois, des peines et des drames, des maladies et des tempêtes qui ruinaient les récoltes, des mariages et des baptêmes.Tout cela, c’est la nostalgie, mais la vision du renouveau persiste et, avec elle.l’espoir qu’un jour son village reprendra vie.En attendant, sa solitude est peuplée par des cris d’oiseaux, le bruit de la pluie sur la toiture, le chant de la rivière et l’odeur du vent qui annonce le printemps.Le roman de Bernard Clavel demeure, sur le plan du style, un exemple à étudier.La langue est belle, le vocabulaire très riche et les descriptions à la fois précises et poétiques, ce qui est rare.« Cyrille regarde ses mains, il les frotte l’une contre l’autre et le bruit emplit la pièce.Il s’approche lentement de la table, hésite encore puis ouvre un trou au milieu du gros tas blanc qu’il vient de faire.La farine est fraîche.Ses doigts vont jusqu’à la table, et s’écartent lentement.La fontaine se dessine, régulière, et s’élargit.Il empoigne la soupière et sort le levain pétri depuis une semaine et qui soupire comme un jeune chien dérangé dans son sommeil.» Peu importe le travail que Cyrille est en train d’accomplir, chacun de ses gestes, chaque acte qu’il pose a une signification profonde.La nuit, il va porter une lanterne devant les maisons vides pour créer une illusion de présence humaine, et cela aussi a un sens.C’est l’attente et la disponibilité, le goût de servir la cause du renouveau, la passion qui pousse le vieil homme à récolter le foin non seulement sur sa terre, mais aussi sur celles des voisins qui sont partis afin que, quand un jour ils reviendront, ils puissent trouver leurs granges pleines.Jusqu’au bout, jusqu’au dernier souffle, Cyrille refuse ainsi d’accepter l'inévitable exode et, partant, l’inutilité de sa solitude.Le temps passe, la fatigue et la maladie harcèlent son corps, mais il les surmontera.Le silence, les ombres, un dernier effort, celui de réveiller le village qui n’existe plus, de sonner les cloches de l’église en ruine et l’homme seul, le dernier survivant de cette conquête illusoire des terres du Nord, meurt sous les poutres en décomposition qui s’effondrent.Un beau livre, en somme, un message universel, où la tristesse et le goûtde vivre, l’humilitéet la fierté d’être, l’amour de la nature et le respect de la mission des hommes, se rejoignent et forment des images dont on se souviendra longtemps.Toujours best-seller! MYRIAM PREMIÈRE de Francine Noël «Francine Noël signe un des trois ou quatre grands romans de la décennie.» Reginald Martel, La Presse.«Ceux qui ont aimé Maryse se précipiteront sur cette suite, et ce sont les autres que je voudrais convaincre que Francine Noël vient d’écrire un très grand roman.On ne peut parler de chef-d’oeuvre quand l’oeuvre est si jeune, et pourtant.» «Jean-Roch Boivin, Le Devoir.« Myriam première est un roman d’une séduction extraordinaire, intelligent, drôle, émouvant, enfin c’est un malheur.À lire, donc: Pour le plaisir d’une écriture étonnamment libre et belle, qui utilise les expressions à la mode avec une sorte d’élégance négligée; et pour s’instruire.» Gilles Marcotte, L'Actualité.Vlb éditr6UT DE LA GRANDE LITTÉRATURE c f 513 pages 19.95$ et de pitié et ne trouve pas tellement plus de qualités à ses trois aînés.Get homme que Flaubert n’avait naguère pourtant pas épargné acquiert ici une dimension carrément ubues que.Fat et prétentieux, il n’irait pas jusqu'à dire « merde » mais se ver rail bien en roi de Pologne Sa femme aura, d’ailleurs, une aventure (bien courte) avec un médecin polonais, ce qu’on n’aurait pas cru imaginable à la lecture de Madame Bovary.Puis, un jour, une rumeur va courir un écrivain inconnu (Fulbert ?Foubert ?) v iendrait de publier à Paris un roman se déroulant à Youville, municipalité inexistante, mais qui raconterait des événements ayant eu lieu à R y et en particulier les aven- tures de Delphine Bivarot Voilà Emma Bovary sortant de l’ombre et quittant le rôie de figurante .C’est lorsqu’elle se remémore les événements qu’on retrouve dans le livre de Flaubert que la Marie Humais de Monod est la moins intéressante.Le lecteur a l’impression d'une longue paraphrase qui l'éclaire peu Par contre, ce qui se situe avant et après procure un réel plaisir de lecture, la mise en abîme ne manquant ni de finesse, ni d'ironie Monod tentait un difficile pari.En utilisant un des personnages les plus austères du célèbre roman, il voulait montrer «qu’aucun être humain n’est inintéressant à ses propres yeux, ni pour qui parviendrait à le voir un peu de l'intérieur ».Pari tenu Une presse unanime: «Voilà un livre bouleversant de poésie, de musique.De vérité.Pas la vérité avec un “V” majuscule.Pas la vérité dans le sens de “lumière”.Non.Je veux seulement dire qu'on la croit à chaque mot.Une heure de lecture inoubliable.» (Pierre Foglia, Lu Presse) «Voilà, certes, un autre livre déchirant qui place Annie Ernaux parmi les plus grands écrivains de France.» (Jean Royer, Le Devoir) «Nous voilà donc loin du roman.Dans ce petit livre tout est authentique, jusque dans les moindres détails.» (Anne-Marie Voisard, Le Soleil) «Après avoir parlé de la mort de son père, Annie Ernaux scrute celle de sa mère.Avec les mêmes mots timides et justes, la même émotion poignante.» (Isabelle Larivéc, Voir) «Chez Annie Ernaux comme chez Mme Yourcenar le même goût de “démolir les comédies”, la même certitude que La beauté littéraire gît dans la seule vérité.» (François Nourissier, Figaro Magazine) «On connaît le talent d'Annie Ernaux, il est intrépide.Elle ne cache rien, elle met les corps et les cœurs à nu.» (Jean-François Josselin, Le Nouvel Observateur) .SÛ3 ua mm «fl,- iMAin* 102 paQeS’ 12,95$ A U X I T I NS QUE Avec un courage exceptionnel, une volonté exemplaire, un épileptique entreprend d'assumer sa maladie et de participer au Marathon de Montréal.Ce livre témoigne de la dure lutte qu'il a menée pour conquérir sa liberté.^ ! Ij D-6 M Le Devoir, samedi 2 avril 1988 LE PLAISIR ///-.LE P i s LE PLAISIR LE PL, .K LE PLAISIR livres La musique en pages Karajan, « chef a vie » KARAJAN Roger Vaughan traduit de l'américain par Guillaume Monsaingeon Paris, Belfond, 1988, 340 pages GILLES POTVIN MARDI prochain, le 5 avril, le cé lèbre chef d’orchestre Herbert von Karajan fêtera ses 80 ans d’âge et, en même temps, 75 ans.d'une.vie con sacrée eentièrement à la musique.À cinq ans, il jouait du piano en public pour la première fois, lors d’un concert de bienfaisance : « Je n’attei gnais pas les pédales.Je n'étais pas du tout nerveux, on m’avais promis un gâteau si je jouais.Le plus récent biographe de l'illustre musicien, le journaliste américain Roger Vaughan, ne dit pas si le jeune prodige a obtenu la récom pense promise mais l’anecdote, ajou tée à beaucouup d’autres, donne déjà une idée d’un caractère qui, avec les années, façonnera une carrière qui compte pa les du sièt.v _ Cette nouvelle biographie, ou plu tôt ce « portrait biographique », de l’illustre « chef à vie » de l’Orchestre philharmonique de Berlin, a d'abord été publiée à Londres en 1986 et s’ajoute à une littérature déjà impo santé consacrée à celui qui, avec les années, avait réussi à bâtir autour de lui un véritable empire artistique au point qu'il fut un temps surnommé « directeur général de la musique en Europe ».Roger Vaughan n’est pas lui-même musicien et il attribue à son statut de profane d’avoir pu entrer dans les confidences de von Karajan qui a consenti à passer de nombreuses heures avec lui, à lui faire certaines révélations assez stupéfiantes sur sa vie, sa carrière, sa conception de la musique.Tour étoffer encore davantage son récit, l’auteur s'est entretenu avec une foule de collabora- teurs du maestro —- chanteurs, instrumentistes, secrétaires, imprésarios et autres qui, au fil des ans, ont évolué dans son entourage.Ces divers témoignages ne manquent pas d’intérêt et certains, on le devine, sont hautement révélateurs quant à la personnalité unique du musicien, sa façon de répéter avec des ensembles aussi remarquables que les orchestres de Berlin et de Vienne, en particulier.L’auteur ne pouvait pas ne pas aborder certaines étapes de la vie de von Karajan qui ont, à un moment, largement défrayé la chronique et ceci à l’échelle mondiale.L’une des principales a été, bien sûr, l’ampleur de son engagement politique durant la période nazie.Il admet s’être inscrit au parti dès 1933 afin de pouvoir accéder au poste de directeur de la musique à Ulm.L’année suivante, il occupera le même poste à Aix-la-Chapelle, véritable point de départ de sa prestigieuse carrière.Pendant toutes ces années, le jeune chef travaille d’arrache-pied pour améliorer sa connaissance des oeuvres, aussi bien lyriques que symphoniques, ainsi que sa technique particulière de direction.L’auteur consacre aussi de nombreuses pages à tenter d’éclaircir le mystère qui entoure toujours la rivalité, présumée ou réelle, qui s’est prolongée durant plusieurs années entre von Karajan et Wilhelm Furt-wàngler, son illustre prédécesseur à la direction de l’Orchestre philharmonique de Berlin.11 semblerait que von Karajan ait, à cette époque, acquis un prestige toujours grandissant grâce à l'appui d’un gouvernement qui souhaitait réduire le prestige de Furtwàngler, ce dernier opposant souvent une forte résistance aux autorités, surtout en ce qui avait trait à la présence d’instrumentistes de race juive dans la Philharmonique de Berlin.HERBERT von KARAJAN.Le livre contient une importante documentation et de nombreux témoignages sur cette période de la vie du chef d’orchestre en ces années difficiles.Mais l’auteur n’en écrit pas moins : « Il est difficile de savoir exactement ce que Karajan a fait entre 1940 et la fin de la guerre.Il continua à donner ses six concerts annuels avec l’orchestre d’État de Berlin, et dirigea en changeant de salle au gré des bombardements alliés.» Après l’armistice, von Karajan reprit son activité, principalement à Vienne, et fit en 1947 ses débuts à Londres, dirigeant peu après à Salz-bourg, sa ville natale, puis à la Scala de Milan.Toute l’activité du chef d’orchestre dans l’après-guerre est détaillée dans une chronologie à la fin du livre, suivie d’une discographie, à ehe seule phénoménale par son ampleur et sa variété au plan du répertoire.Photo Deutsche Grammophon Le lecteur sera intéressé par ce qui est sans doute l’apogée de sa carrière : son élection comme « chef à vie » de la Philharmonique de Berlin.L’événement prit place lors de la première tournée nord-américaine de l’orchestre en 1955 (l’itinéraire comprenait Montréal où l’orchestre joua au Forum le 21 mars).L’élection se déroula à Pittsburgh deux semaines avant le concert de Montréal et non le 13 décembre 1954 comme le précise la chronologie.Des chapitres sont aussi consacrés à l’activité plus récente du maestro, notamment sa création du Festival de Pâques à Salzbourg.Tel que tracé par Roger Vaughan, le portrait de Herbert von Karajan, s’il ne fait pas toute la lumière sur le légendaire personnage, apporte sans contredit un éclairage nouveau et souvent inédit sur plus d’un épisode de la vie tumultueuse d’un musicien dont le nom est déjà passé à l’histoire.Joan Baez, «bohémienne cultivée » ET UNE VOIX POUR CHANTER.Joan Baez mémoires Paris Presses de la Renaissance, 1988 PAUL CAUCHON EN 1965, Joan Baez décide de s’engager dans le mouvement pacifiste américain : « Il fallait bien que quel qu’un prenne en charge le salut du monde.Et j’avais de toute évidence l’impression d'être taillée pour cela.» Deux petites phrases qui résument bien le ton de cette autobiographie : des convictions sociales profondes mais une légère ironie envers soi même.Car, derrière l'image de la pasio-naria du pacifisme américain, de la madone du Lo/A qui était de toutes les tribunes, ces Mémoires nous font dé couvrir une femme aux engage- ments fidèles mais aussi aux multiples contradictions.Joan Baez trace un portrait de sa vie selon la structure classique de l’autobiographie.L’enfance, l'attachement.aux parents, l’amitié envers ses deux soeurs, et puis, dès l’adolescence, des convictions sociales qui apparaissent comme une évidence.Elle quitte l’école jeune pour immédiatement remporter un fort succès grâce à une voix fraîche et pure et à un certain charisme.À partir de ses débuts en 1959, son destin croise celui de la musique populaire américaine.Amie et amante de Bob Dylan, elle contribuera à le populariser et elle lui consacre quelques bonnes pages, dont ce passage où elle lui demandait pourquoi ils sont si différents : « Il me répondit que c’était très simple : je pensais pouvoir changer les choses tandis que lui savait que c’était impossible .» Tout en continuant à donner des spectacles où la communication in- tense avec le public est toujours privilégiée, Joan Baez commence à s’engager dans tellement de causes que sa vie devient un catalogue du militantisme américain : la nouvelle culture sociale à Woodstock, la marche des femmes pour la paix à Washington au début des années 70, l’organisation de la section d’/tm-nesty International en Californie, le PautLEDEVOIS poui 1© croire.son rôle et cherchait quelquefois à être star avant d’être militante.Elle parle de ses crises de personnalité, de ses phobies, avoue se débattre constamment contre des démons intérieurs qui l’ont menée longtemps sur le divan de l’analyste, admet la contradition entre son personnage de reine (qui veut être admirée) et celui de l’épouse, entre les figures de la séductrice et de la madone.Un portrait honnête, donc, touchant par sa franchise, mais qui demeure souvent à la surface des choses, et qui ne jette pas un éclairage novateur sur les 20 dernières années aux États-Unis.On ne comprend pas ce qui porte Joan Baez à tou jours s’engager, ce qu’elle relient de toutes ces gens qu’elle a côtoyées.Mais ce n'est pas une intellectuelle.C’est une intuitive qui se qualifie de « bohémienne cultivée » et qui a maintenu un intérêt sans faille pour la justice et la morale sociale, alors gue tant d’autres ont démissionné.A 45 ans, elle affirme, d'ailleurs, que Woodstock, « c’est une époque révolue à jamais.Elle ne me manque pas mais j’en veux quelquefois aux années quatre-vingt.» LA REVUE DES REVUES GUY FERLAND _ LIVRES Suit blanche, n 31, février/mars, 72 pages, $ 3.50.DANS CE NUMÉRO, on remarque un important dossier sur la critique et la culture, qui prolonge la polémique instaurée en France par quelques intellectuels, et intitulé « Pour une philosophie de la culture ».Marie-Noëlle Ryan, par quelques interviews et ùn texte d’analyse, interroge la pensée de certains intellectuels sur le sujet.Gilles Pelle-rin, quant à lui, rend compte des grandes tendances qui se sont dégagées d’une rencontre entre écrivains et intellectuels berlinois, germanistes québécois et américains sur le rôle des métropoles.Outre les nombreuses nouvelles sur l’actualité du monde du livre, on trouve, toujours dans le même numéro, quatre entrevues et d’abondantes recensions de livres.CRITIQUE Spirale, « René Payant, manières d’êtres», avril 1988, n 78, $2.UN DOSSIER, préparé par Lise Lamarche et Nicole Dubreuil-Blondin, sur le critique d’art René Payant, rend hommage au L-ÜÜLL üivii niiüutœ iiifl 24 IMAGES CINÉMA QUÉBÉCOIS: LENDEMAINS D'EUPHOWE PETER GREENAWAY U M0VIE co-fondateur de la revue.On constate le grand rayonnement des activités de René Payant comme historien de l’art, critique, enseignant et animateur.On remarque, comme toujours dans cette revue au prix abordable, des critiques pertinentes dans des domaines aussi différents que la psychanalyse, le cinéma, les essais, la philosophie, les arts plastiques, la danse, le roman, la poésie, le théâtre et la bande dessinée.En tout, plus d'une trentaine d'oeuvres sont analysées en profondeur.FÉMININS Arcade, « Paysages intérieurs », février 1988, n 15, 96 pages, $5.CETTE REVUE, qui paraît deux fois l’an, est écrite entièrement par des femmes.C’est bien des voix de femmes qu’on entend à travers les textes d’Anne-Marie Alonzo, Claudine Bertrand, Denise Desautels, Hélène Dorion, Louise Dupré, Lise Harou, I).Kimm, Madeleine Ouellette-Mi-chalska, Janou Saint-Denis et bien d’autres, réunis ici sous le thème de « paysages intérieurs ».Une longue entrevue avec Anne Hébert, des recensions d’oeuvres de femmes et des pastels de Louise Myette agrémentent le tout.CINÉMA 24 images, n 37,84 pages, $ 4.95.UN ENTRETIEN avec André Guérin, président de la Régie du cinéma, sur le français à l’écran et une table ronde sur l’avenir du cinéma québécois avec différents intervenants du milieu constituent les plats de résistance de ce numéro de la revue québécoise du cinéma.Un dossier, réalisé par Michel Euvrard, analyse les avatars du « road movie».Des critiques, des nouvelles brèves et des mini-recensions des derniers films à l’affiche ainsi que des livres consacrés au cinéma complètent l'information.HISTOIRE Continuité, n 39, printemps 1988, $4.CE NUMÉRO de la revue qui met le patrimone en perspective consacre un vaste dossier au Sa-guenay-Lac-Saint-Jean pour souligner le 150e anniversaire de la région.Du moulin du père Honorât, à Laterrière, au quai de l'anse Saint-Jean, en passant par l’usine de pulpe de Val-Jalbert, la banque Molson de Chicoutimi, l’église du Sacré-Coeur de Chicoutimi, l’église Saint-Marc à La Baie, etc., tout y passe.Une entrevue avec Lucien Bouchard ouvre le dossier tandis qu’un itinéraire des biens culturels de la région le clôt.Un texte sur la restauration de la chapelle du couvent de la rue Rideau souligne le bijou d’architecture que les Canadiens pourront découvrir lorsque le nouveau musée des Beaux-Arts du Canada ouvrira ses portes en mai.Enfin, un article nous fait découvrir Rouyn-Noranda et de nombreux autres soulignent l’actualité du patrimoine.CONTINUITE • •••• ••% • • ••••••••••••••••••••• ••••••••••••••••••••• •••••••••••••••••••• ••••••••••••••••••••• '•••••••••••••••••••••••• • __ __ _ ____ ____ •••••• liapKüTiiii SOLDE ülîü LIQUIDATION DE STOCK • • • • • • • • • • • • ••••••••••• ••••••••••• •••••• •••••• •••••• •••••• •••••• •••••• •••••• •••••• •••••• •••••• soutien aux peuples d’Amérique latine, etc.loan Baez ne cache pas le plaisir qu’elle a eu à rencontrer de nombreuses personnalités connues.Elle vénérait également Gandhi, pour ses principes de non-violence, ainsi que Martin Luther King, qu’elle a côtoyé et admiré.Sans parler de Marion Brando, son fantasme érotique ! On découvrira aussi l’envers de la médaille.Car Joan Baez doutait de Comprendre l’UQAM PROFIL ORGANISATIONNEL DE L’UQAM Denis Bertrand Presses de l'Université du Québec, 1987, 123 pages GILBERT TARRAB GE LIVRE est court.Mais il ra- Des rabais allant jusqu’à 90% sur tous les livres en magasin • • • •% • • • • ••••••••••• ••••••••••• ••••••••••• • •••• • •••• • •••• • •••• • •••• • •••• •••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••• •••••••••••••••••••••••••••••••« «La pléiade» à 30% de réduction Formats poche à .990 Des milliers de livres d’enfant à prix incroyables lïMiM Tous les soirs jusqu’à 21 heures LIBRAIRE 371 ouest, ave Laurier Montréal.OC-H2V2K6 Tél : (514) 273-2841 LE CONSEIL DES RELATIONS INTERNATIONALES DE MONTRÉAL COLLOQUE FEMMES ET DEVELOPPEMENT Actions de développement et accès direct des femmes aux ressources: visions alternatives Entrepreneurship féminin; femmes, épargne et crédit; production alimentaire Centre de conférences, Complexe Guy-Favreau Montréal, le jeudi 7 avril 1988 à 18h00 et le 8 avril de 9h00 à 18h00 Groupes de travail le samedi 9 avril de 9h00 à I2h00 (commerce, marché du travail, santé, éducation, communication et agriculture) Inscription: 50,00 $; étudiant(e)s: 30,00 $.Pour recevoir le programme détaillé, téléphonez au 288-2261 masse — pour ceux et celles qui veulent mieux saisir de l’intérieur les mécanismes de fonctionnement de l’Université du Québec à Montréal, avec sa structure matricielle compliquée — l’essentiel de l’information utile pour que tout néophyte s’y retrouve avec aisance.L’UQAM a été fondée en 1969 avec trois objectifs principaux : démocratiser l’enseignement supérieur (fonction d’accessibilité), faire participer les professeurs et les étudiants au niveau décisionnel de l’institution, mise sur pied d’une structure matricielle (familles, modules, départements) pour permettre l’interdisciplinarité.Cela n’a pas été, on s'y attendait, sans heurts multiples et nombreux correctifs de parcours.Cela n’a pu se réaliser sans faire en sorte que les grands axes de développement soient outrancièrement centralisés et sans une certaine lourdeur des appareils bureaucratiques.Cela est normal, cela fait partie du cheminement de n’importe quelle organisation en voie de développement rapide.Comme l’auteur compare l’UQAM à l’Université de Montréal, notamment, il fait ressortir le fait que cette dernière, contrairement à l’UQAM, est perçue comme une institution plus stable, plus fiable (aux yeux du grand public), valorisant davantage les études avancées et la recherche, et jouissant d’un plus grand prestige, tant national qu’international.Partant de l’ouvrage théorique de Mintzberg, Structure et dynamique des organisations (éd.Agence d’Arc, Montréal, 1982), auquel il emprunte le modèle théorique, Denis Bertrand en arrive à expli, r dans le menu détail les sous-bassements des structures organisationnelles de l’UQAM.Il serait fastidieux de les exposer ici.L'auteur sait ce dont il parle : tour à tour professeur (dans deux départements), directeur de deux modules, directeur de département, doyen de la gestion des ressources et doyen des études avancées et de la recherche (le tout à l’UQAM), membre du Croupe d’intervention et de recherche sur la gestion de l’enseignement supérieur, il connaît à fond tous les méandres de l’institution, ses contours et détours (parfois abyssaux), sa petite politique comme sa grande politique.Il nous livre donc ici, non seulement un « profil » organisationnel de l'UQAM (comme il l’appelle modestement), mais bel et bien les grandes tendances de l’UQAM et les choix sociopolitiques qui les accompagnent nécessairement.La conclusion de l’auteur ?Prudent, se disant et se voulant apolitique, évitant même de proposer quelque modification structurelle que ce soit, Denis Bertrand observe tout simplement que l’UQAM, bien qu’étant ouverte, fondamentalement démocratique et fonctionnant sur le modèle participatif, n’en reste pas moins atomisée quant à ses structures de base (trop grande uniformisation, tendance vers un idéal typique égalitariste) : « Née de l’idéologie de la Révolution tranquille ayant pu convenir à une jeune institution en phase de démarrage, la structure organisationnelle'de 1 UQAM s’adapte mal, selon nous à l’État actuel do l’UQAM, c’est-à-dire à une multi-universitéde masse, visant des objectifs multiples et s’adressant à des clientèles multiples» (p.120).^ Le Devoir, samedi 2 avril 1988 ¦ D-7 Maurice Séguin, l’inspiration d’une génération MAURICE SÉGUIN, historien du pays québécois vu par ses contemporains suivi de LES NORMES de Maurice Séguin édition préparée par Robert Comeau Montréal, VLB éditeur coil.« Études québécoises » 1987, 308 pages ANDRÉE DÉSILETS DANS le très touchant témoignage qu'elle rend de son mari, « Le souvenir est sans dialogue », aux toutes premières pages de l’ouvrage, Tatiana Démidoff-Séguin prétend que Maurice Séguin « aurait été contre ce livre ».Mais elle a eu raison de ne pas céder à l’intuition, d’avoir, au contraire, soutenu le projet de Robert Comeau et collaboré à toutes les étapes de sa réalisation.La pensée de Maurice Séguin est encore portée par de nombreux disciples.Mais ce n’est pas à travers eux qu’on peut la suivre dans sa totalité.Il fallait donc trouver une façon de la rendre accessible et de donner à Maurice Séguin la place qu’il mérite dans l’historiographie québécoise, place non retenue par ses quelques autres publications.« Le maître » s’y était opposé de son vivant.Il fallait, néanmoins, publier Les Normes, afin que ne tombe pas dans l’oubli la synthèse de sa pensée, une pensée qui inspire l’action et suscite l’engagement.Les Normes, ce sont les notes d’un cours autrefois très couru à l’Université de Montréal.Bien sûr, il y manque aujourd'hui la vie que leur donnait le professeur.Mais on trouve une certaine compensation dans les analyses et les témoignages qui entourent et animent le document.Pendant près de 35 ans, Maurice Séguin a eu une influence pénétrante, politique autant qu’intellectuelle, sur les étudiants en histoire de l’Université de Montréal.Cette influence tient de l'énigme.Tous les témoignages se rejoignent : l’homme était timide, secret, sage, taciturne, naturellement réservé, retranché derrière ses épaisses lunettes à monture noire.Quoique plein de ressources, il publiait peu et restait inconnu du public, alors que ses collègues Guy Frégault et Michel Brunet montaient à la tribune et accédaient à la consécration.Mais c’était lui, « le maître à penser ».La nouvelle conception de l’histoire que véhiculait l’École de Montréal et qui marquera profondément l’enseignement de l’histoire et la vie politique au Québec, c’était la sienne, c’était le fruit de la riche et solide réflexion qu'il faisait sur les fondements historiques de l’inégalité du Canada anglais et du Canada français.Marcel Tru-del, qui a suivi de Québec l’évolution de la pensée historique à l’Université de Montréal vient tout juste d'écrire dans ses Mémoires d’un nuire siècle : « L’École de Montréal, c’est Séguin.Séguin eut le grand mérite d’amener plusieurs générations d'é-tudiants à repenser l’événement de la Conquête et à en mesurer les conséquences sur notre avenir collectif » (p.189).Én effet, la question nationale a été au coeur de la vie et de la carrière de Maurice Séguin.Au début, celui-ci a touché à l’histoire économique et à l’histoire des mentalités.Par la suite, l'histoire politique a retenu toute son attention et ses énergies, ce que révèle le qualificatif que lui donne l’ouvrage, historien du pays québécois.Séguin rappelle donc Groulx, bien que son nationalisme repose sur une perspective historique différente.L’oeuvre comprend quatre volets, aux nuances très particulières, suivant la logique des thèmes regroupant les articles.Après une esquisse biographique et la présentation de la carrière de Maurice Séguin par Pierre Tousignant, Tatiana Démidoff-Séguin décrit l’homme intime, que l’affection, le souvenir ému et l’art de dire de l’auteur rendent bien attachant.Trois disciples et anciens collègues, Jean-Pierre Wallot, Pierre Tousignant et Gilles Bourque, retracent ensuite le cheminement intellectuel de l’historien.On y sent l’admiration, mais l’analyse est critique et éclairante.Viennent ensuite Les Normes, qui ont été le cadre théorique de l’enseignement de Séguin à l’Université de Montréal et le fondement de son influence.C’est la part ie centrale de l’ouvrage.Elles en occupent 142 pages, presque la moitié.Elles sont imprimées sur papier gris, pour montrer qu’il s’agit d’une oeuvre en soi, qui pourrait être détachée de l’ensemble, et qu’un lecteur non spécialisé peut passer sans scrupule.Le dernier volet comprend 12 très beaux témoignages d’amis de collège ou de disciples fidèles.Sous plusieurs aspects, ces témoignages rejoignent les analyses du début.Derrière les propos savahts se devinent le respect, l’amitié, voire la tendresse, pour l’ami ou le maître d’hier.Mais aussi une remarquable liberté.Quand on s’attarde à l’orientation intellectuelle ou politique de chacun des collaborateurs, on se dit que le maître en a été un vrai.Il a appris à penser, il a mené à l’autonomie intellectuelle, il a permis qu'on distille sa pensée radicale et globale, pour en venir à une pensée personnelle et à une approche différente de l’histoire.L’ouvrage fait donc connaître l’homme, l’historien et le penseur que fut Maurice Séguin.Robert Comeau a atteint ses objectifs et ses collaborateurs ont merveilleusement relevé le défi qu’il leur lançait.Ils ont produit des textes généreux, selon l’intention commémorative du projet, mais vrais et sincères.Voilà donc, en noir sur blanc et gris, une oeuvre qui appartenait déjà à l’histoire intellectuelle et politique du Québec.Voilà heureusement incarné l'esprit qui a inspiré une génération de Québécois.Les règles du métier CHOSES DITES Pierre Bourdieu Paris, éditions de Minuit 1987, 230 pages MARCEL FOURNIER PROFESSEUR au Collège de France, Pierre Bourdieu est un sociologue bien connu et controversé.Chacun de ses livres, des Héritiers h L'llomo académiens, en passant par La Distinction, a suscité étonnement et débat.Pour avoir écrit Ce que parler veut dire, Bourdieu sait mieux que tout autre que la communication est une activité de persuasion; dans Choses dites, il s’adresse directement à ses lecteurs pour lever différents malentendus et tenter d’expliciter le sens de sa démarche intellectuelle.En un sens, cet ouvrage, dont le titre est un clin d’oeil au Foucault « des mots et des choses », rejoint et complète celui que publiait l’auteur en 1980, Questions de sociologie : Bourdieu réfléchit à haute voix, apporte quelques clarifications aux concepts qu’il a créés (intérêt, stratégie, habitus, etc.) et poursuit sa propre socio-analyse.Son discours se fait donc « délibérément imprudent » (p.10).Habituellement discret, Bourdieu accepte de jouer le jeu et se laisse aller, dans ces entrevues et ces conférences, à quelques confidences : son origine sociale et sa formation scolaire, son refus de compromissions avec l’institution.Une telle entreprise de présentation de soi comporte une large part d'auto-défense.Devenu chef d’une école, qu’il identifie au « structuralist constructivism », Pierre Bourdieu se doit de répondre à certains de ses détracteurs et de justifier ses choix théoriques et méthodologiques.Le ton est polémique : critique du structuralisme, refus des frontières entre disciplines, ironie à l'égard de la sociologie américaine.Mais ce lecteur attentif de Marx, Weber et Durkheim est loin d’être dogmatique : il adopte, face aux au- teurs et aux livres, une attitude d’ouverture et d'éclectisme et invite à résister aux phénomènes de mode intellectuelle.L’intérêt de Choses dites est de constituer un guide pour celui qui veut mieux connaître les travaux de Bourdieu.Mais un guide spécial, car l’attention est portée non tant sur les résultats que sur la démarche de recherche.Il suffirait de formaliser ces réflexions éparses pour obtenir des « règles de la méthode sociologique ».Du «métier de sociologue», Pierre Bourdieu présente une conception fort exigeante : solide connaissance des diverses sciences humaines, souci d’appréhender rigoureusement des problèmes politiques brûlants, capacité d’auto-analyse.Mais, pour ce « fonctionnaire de l’humanité », qui étonne toujours par la diversité de ses champs d’intérêt (des stratégies matrimoniales aux sports en passant par l’éducation, la religion et les arts), la sociologie demeure le plus beau des métiers intellectuels et lui procure « le plaisir de jouer un des jeux les plus extraordinaires que l’on puisse jouer, celui de la recherche » (p.37).« Pour moi, ajoute-t-il, la vie intellectuelle est plus proche de la vie d'artiste que des routines d’une existence académique.» Philosophe de formation, Pierre Bourdieu aime bien critiquer la philosophie, mais il ne s’en détache pas : il conçoit la recherche sociologique comme un « fieldwork in philosophy » et demeure préoccupé par les grandes questions métaphysiques : « Misère de l’homme sans Dieu ni destin d’élection » (p.26), pense-t-il.Alors même qu’il jette un regard désenchanté sur le monde et qu’il « découvre la nécessité, la contrainte des conditions et les conditionnements sociaux, jusqu’au coeur du sujet » (p.25), il attribue à la sociologie une fonction libératrice, celle de « libérer en libérant de l’illusion de la liberté».Il y a chez Pierre Bourdeau du Camus : I)usoleil et de l’ombre.•I «Une simple carte postale.» Photo PC ANDREW MALCOLM.LES CANADIENS Andtew H Malcolm Montréal, Libre Expression Paris, Presses de la Cité 1988, 317 pages MICHEL C, AUGER PARU en anglais en 1985 mais essentiellement rédigé au cours des derniers mois du gouvernement Trudeau en 1984, le livre d’Andrew 11.Malcolm, ancien correspondant du New York Times h Toronto, a prématurément vieilli.Ce regard d’un Américain sur ses «cousins» canadiens date de l’époque où l’on ne parlait pas encore de libre-échange entre les deux pays Chimène chez Pinochet LIGNE DE FUITE Carmen Castillo Paris, Bernard Barrault, 1988 CLEMENT TRUDEL DANS la clandestinité, elle était AT-mena, compagne de Miguel Enriquez, chef du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) abattu le 5 octobre 1974.Expulsée après avoir été torturée, elle refera sa vie à Paris.Treize ans après, en 1987, Carmen Castillo la « miriste » se retrouve à Santiago qu’elle croyait ne jamais revoir.Son père, ancien recteur d’université, a remué suffisamment le pays pour qu’on lui permette de revoir ses enfants exilés avant de mourir de cancer.Ligne de fuite est un tableau de ces retrouvailles.Surimposition de visages, de couleurs, d'odeurs, de lieux qui la tourmentent toujours.Elle a voulu voir la tombe de Miguel, non loin de celle de Victor Jara.Elle ne peut résister à visiter le quartier où la Dina (police secrète) l’a séquestrée — elle était enceinte au moment de sa capture, son bébé mourra un mois après sa naissance.Avoir le Chili au coeur, ne rien vouloir trahir de cette cause pour laquelle tant de jeunes sont tombés et.se retrouver, intimidée, devant l’héroïne Carmen Quintana, l’adolescente brûlée vive par des militaires (avec son camarade Rodrigo Rojas qui en mourut), il y aurait de quoi alimenter une narration larmoyante ou froidement militante.Mais non, ce journal a l’art de faire aimer la « maison bleu ciel » de Santa Fé, dernière planque de Miguel Enriquez et de son amie, d’initier aux nuances byzantines que doivent prendre les relations sociales après 14 ans de « pinochetisme ».De dresser un constat sur les amitiés qui se distendent (on la met en garde contre la nostalgie qui aurait poussé au suicide Beatriz Allende, mais son diagnostic est de croire à une mort causée par « l’absence de politique»).Ce récit me renvoie à l’enquête passionnée entreprise par Oriana Fallaci ( Un homme) pour retrouver les traits du révolutionnaire grec dont elle était éprise.Chez Carmen Castillo, toutefois, comme souvent lorsqu’on traite du Chili polarisé, il est ardu d’établir un clivage entre destin individuel et sort de la collectivité.Carmen Castillo a entrepris à contrecoeur ce pèlerinage vers son pays; n’y aurait-il pas à tenir compte de trop de symboles si l’on a porté la bannière du MIR ?Appréhension qui se confirmera : une mère la giflera .pour venger son fils unique mort à cause de son engagement dans le MIR.L’auteur note, à l’examen des manchettes de juin 1987 à Santiago : « J’ai appris comment les services secrets et la presse se coordonnent », s’agissant de faire passer pour des affrontements des exécutions suivies de mises en scène.L'instinct de mort n’existe pas chez les « miristes » ; ils avaient le goût de la vie, fait souvent valoir Carmen Castillo.Son premier récit : « Un jour d’octobre à Santiago », paru d’abord chez Stock en 1980, et repris par Barrault en 1988, servait à décanter une mémoire brouillée.Se rattacher aux menues confidences, aux indices les plus ténus.Un axe principal de défense ; l’amour envers l’Absent.Reconstruire le 5 octobre 1974 était important; pour savoir le pourquoi, se persuader que Miguel était toujours présente ou vivant.La « terrroriste » exilée tente de reprendre pied à Santiago.« Une maison de torture, c'est comme un hôpital.La douleur s’institutionnalise .», disait-elle sobrement de la maison de la rue Domingo Carias où elle fut témoin de la lente agonie de Jaime, de Sonia, d’Amelia, tandis que la « collabo » Alexandra dispensait quelques câlins à cette Luisa qui allait succomber sous la torture peu après.Comment ne pas craquer quand le moindre déplacement peut vous remettre en face d’un de vos tortionnaires ?Comment faire confiance à un journaliste qui peut être de la presse « hostile » ?Comment avoir le courage de demander aux jeunes : « Comment est-ce, de vivre ici, à Santiago », ville dont on se sent tellement loin ?Carmen Castillo et sa famille vivront trois semaines en présence de carabiniers mandatés pour les protéger contre les « fous » du CNI (police secrète qui a remplacé la Dina).La page est tournée.tobr à Santiago Les Belles Rencontres de la librairie HERMÈS Jeudi 7 avril de 17h à 19h Lancement de LA PETITE REVUE DE PHILOSOPHIE Vol.9, n° 2 autour de James Hillman Vendredi 8 avril de 17h à 19h LA REVUE STOP n° 6 Contes, nouvelles et récits Samedi 9 avril de 14h à 15h Anne Hébert LE PREMIER JARDIN Éditions du Seuil Jeudi 14 avril, de 17h à 19h Lancement de UN BON PETIT SOLDAT Madeleine Vaillancourt ùm EXPNg)ion Samedi 16 avril de 14h à 16h Lancement de SILHOUETTES TRÈS PARISIENNES ET L’ART D ÉCRIRE Louis Chantigny (wOUÀIQ.C.OUJl'Q-Û.U éditrice Mercredi 20 avril de 15h à 17h SOCIÉTÉ DES ÉCRIVAINS DE LA MAURICIE Alphonse Piché Négovan Rajic Louis Jacob Réjean Bonenfant Jocelyne Felx Vendredi 22 avril de 17h à 19h Lancement de EST-CE LA FIN DU CANADA?Georges Grant Traducteur: Gaston Laurion Préfacier: Jacques-Yvan Morin lai hurtubise hmh pz regale, avec nous "pOSTROPHES 9.9 ,„.rs cette an«5l 1120, av.laurier ouest outremont, montréal tél.: 274-3669 et les deux principaux chapitres de l'ouvrage, qui portent sur l'économie et sur les relations canado améncai nés, donnent déjà l'impression d'être dépassés.Par exemple, la longue discussion de l’Agence d'examen des investis sements étrangers et du Programme national de l’énergie et de leurs ef fets sur les relations entre les deux pays n'est plus guère utile qu’aux lus toriens et l’Alberta n’est plus la pro vince la plus prospère et à la popula tion qui doublera d'ici l’an 2000 qu'on nous y décrit.Pour le reste, l’ouvrage de M Mal colin est une collection de gentilles cartes postales glanées aux quatre coins du Canada mais qui, comme toutes les cartes postales, ne font que rappeler quelques clichés.On y retrouve ainsi les aventures de cette dame du New Jersey qui a déménagé dans les territoires du Nord-ouest et qui s'est retrouvée avec un ours sur son balcon, celles de « Snowbird », l'éleveur de chiens de course, l’histoire glorieuse de la G RC (« qui est aux francophones ce que les Anglais sont aux Irlandais»), une longue ballade en train dans les Rocheuses et une rencontre avec un sculpteur inuk.Tout au long de son livre, Andrew Malcolm nous montre qu’il n'est pas tant fasciné par le Canada que par le Grand Nord.Les territoires du Nord Ouest y sont mentionnés plus sou- vent que le Québec et on y parle plus de Whitehorse que d’Ottawa.\ part l’obligatoire référence aux « deux solitudes », ce portrait du Canada oublie presque entièrement le Québec et le fait qu’un Canadien sur quatre est de langue maternelle française Ses francophones, Andrew Malcolm les trouve à Dawson City et ses références au Québec ne sont, hélas ! que lieux communs éculés.C’est ainsi qu’on apprend que le Saint Laurent est geleot fermé à la navigation quatre mois par année, que ce qui prend trois heures pour un automobiliste normal n’en prendra que deux au Québécois moyen dont les plaques minéralogiques sont or nées d’un « percutant petit slogan » « Je me souviens ».Toute l'histoire récente du Qué bec, île la Révolution tranquille te nue pour si importante au Quebec que ces mots sont toujours écrits avec des majuscules ») aux élections de 1981, tient dans un seul paragra plie où l’on annonce l’entrée pro chaîne du l’Q sur la scène fédérale.Enfin, la traduction de l'ouvrage a été confiée à la maison d’édition française et est tout à fait indigeste pour un public québécois qui n’ignore pas qu'on peut traduire « National Hockey League» ou « Canadian liroadeasting Corporation » et qui devra apprendre à connaître un non veau parti politique, les « Nouveaux Démocrates» ! MICHEL GARNEAÜ POESIES COMPLÈTES 1955- 1 957 L’âme du Québec révélée dans une somme poétique unique Nous rendant complices de ses émotions les plus secrètes, Garneau nous invite à partager ses expériences de vie les plus diversifiées.772 pages 30$ D-8 M Le Dev/oir, samedi 2 avril 1988 LE PLAISIR LE PLAISIR LE PLAISIR LE PLAISIR LE PLAISIR La mélancolie de l’insatisfaction intellectuelle Jean E1HIER-BLAIS A Les carnets ANDRÉ BRûCHU est un être de contradictions.Il se présente à nous, depuis des années, comme critique.Certains de ses articles ont eu du retentissement dans nos lettres.Il a su allier un jugement sûr, presque conventionnel, à l’utilisation du vocabulaire critique le plus moderne.Ce mariage réconcilie les extrêmes.Les tenants de la critique classique sont séduits par une pensée qui relève de la continuité historique, cependant que les amateurs de brandons se réjouissent de retrouver sous la plume de M Brochu grilles, vocables, oukases techniques qui leur i appellent les beaux jours de Barthes et de Meschonnic.Après avoir lu La Visée critique *, je me dis que le coeur n’y est pas.De quoi parle André Brochu Essentiellement, de lui.Et d’un lui qui n’a que peu de chose à voir avec la littérature.Son univers est ailleurs, dans la poésie de tous les jours, dans l'embranchement d’une rivière, dans le reflet du soleil sur les eaux.En réalité, peu importe.Son ailleurs n’est pas littéraire.Prenez Léautaud, auteur cher à M.Brochu, puisqu’il lui a consacré son mémoire de maîtrise (ancienne manière).Il arrive souvent à Léautaud, critique de théâtre, de quitter son sujet pour parler de sa solitude, de ses amours, de ses chats.Lorsqu’il le fait, il s’agit quand même de théâtre, de sa passion rtioliéresque, de Chamfort.Il a assimilé le cosmos revu et corrigé par la littérature, il en devient le porte-parole privilégié par les goûts et dégoûts de son âme.Il a tout lu.Sa vie est celle d’un livre.Le critique littéraire fera de même.S’il parle de soi à propos d’un ouvrage, il le mettra en valeur ou le vouera aux gémonies.Le livre est présent dans ses confidences.Il n’en va pas de même de M.Brochu.Avant d’être un critique, il est un écrivain d’imagination et ses pouvoirs imaginatifs se portent sur lui-même.Il s’aime, il se regarde vivre, il se voit lisant, mieux encore, il se voit au milieu des siens, dans son village, au bord de l’eau.Il est un mémorialiste.C’est pourquoi, dès qu’il oblige son esprit à étudier l’oeuvre d’un autre, c’est-à-dire, dès qu’il s’éloigne de sa propre vie, il est hors contexte.Il devient professoral, scolaire, pour tout dire légèrement ennuyeux.Je dis légèrement parce qu’un homme de l’intelligence de M.Brochu ne peut être mortel d’ennui.Il échappera toujours à la soupe universitaire, parce qu’il frémit devant une oeuvre et que ce frémissement, venant de sa personne, l’intéresse.Ses études, malgré leur formalisme, ne manqueront pas d’un certain souffle.On sent qu’il n’apprendra jamais l’art de se plier aux mécanismes du plus profond ennui.C’est tant mieux.Lorsque je lis André Brochu, je suis en face d’un homme encore jeune, très intelligent, qui a les mots et les idées pour univers, qui ne s’en connaît pas d’autre et qui, pourtant.Oui, et qui, pourtant.Il y a là, pour le lecteur chevronné, qui est en même temps, un amateur de littérature québécoise, et peut-être, aussi, un connaisseur d’icelle, un mystère.On s’attend, de la part de cet écrivain surdoué, à des fulgurances.Ces lueurs d’interprétation, qui mettront le feu au train-train intellectuel, on le trouve dans les essais narratifs autobiographiques d’André Brochu.Ils sont étrangement absents de sa prose critique.Je me suis demandé pourquoi.Or je constate une chose.André Brochu est la victime de l’enseignement qu’il a reçu.Je ne veux pas dire celui du collège classique où il a fait ses études.Cette phase de sa vie a dû être pleine d’anthologies, de poèmes « appris par coeur » et de rappels des noms d’écrivains illustres.Je veux dire ses études universitaires.Il les raconte dans La Visée critique.Cela donne des frissons dans le dos.Qu’a donc lu M.Brochu ?Il ressort de ses confidences qu’il a lu deux auteurs, qui sont Léautaud (mémoire de maîtrise) et Les Misérables (thèse de doctorat).Est-ce assez ?Où est le tuf ?Il y a eu les cours, bien sûr, mais les lectures obligées déforment autant qu’elles exaltent, tout dépendant du talent du professeur.Je veux dire la lecture de ces écrivains qui sont des maîtres à penser, qui vous suivent ou vous précèdent dans la vie.Thibaudet relève quelque part que, pour les hommes de sa génération, Montaigne fut ce maître.Faute de cette appartenance à une filiation (et combien je verrais M.Brochu lié à Pascal et à Rimbaud), aucun critique ne peut arracher un texte à sa gangue.Barthes n’est intéressant que lorsque, quittant ses dogmes abrutissants, il se plonge dans le fonctionnement si trouble des nombreuses vies de Michelet.Il a en quelque sorte retrouvé sa vraie patrie intellectuelle.Autrement, il est comme M.Brochu, livré aux aveux autobiographiques, qui constituent le plexus solaire de son oeuvre.Les universités de grand style, lorsqu’elles sont en présence d’un étudiant de la trempe de celui que fut André Brochu, l’isolent pendant un an et l’obligent à faire d’immenses lectures inutiles qui seront le réservoir de sa vie et de son oeuvre.Autrement, et c’est ce qui se passe ici, ce jeune homme, favorisé de mille et une grâces d’état, sombre dans la mélancolie qui naît de l’insatisfaction intellectuelle.Il faut lire la description que fait M.Brochu de ses atermoiements.Goldmann ou Barthes ?Christeva ou Meschonnic ?Les boutiquiers subcarpathiques ou les arcanes de M.Bornais ?À Montréal et à Paris, lorsque M.Brochu y fut étudiant, on étudiait (littéralement, comme s’il s’était agi d’auteurs classiques) les critiques comme autrefois dans les monastères on potassait les scoliastes.De beaux talents comme celui d’André Brochu ont fait les frais de ces méthodes moyenâgeuses.Rien en profondeur, tout dans la mécanique d’un langage qu’on méprise.Parfois, presque malgré elle, la sensibilité affleure, comme lorsque M.Brochu décrit les rapports, dans l’oeuvre de Gabrielle Roy, de l’enfant et de son institutrice.C’est peut-être que nous sommes de nouveau dans le rêve de l’autobiographie.Même celle des autres a du charme, puisqu’on se retrouve partout.Chose certaine, André Brochu se prend au sérieux.S’il se moque un peu de lui-même, c’est un artifice pour mieux se mettre en valeur.Une coquetterie.En revanche, il écrit bien, de façon claire, dans tout ce qui a trait à l’analyse littéraire.Il méprise le charabia qui lui a fait tant de mal, sans pouvoir se défaire entièrement de cette tunique de Nessus.Il ne donne toutefois pas dans l’écriture improbable de Jean Larose.Et lorsqu’il se penche sur ses débuts dans la vie, quel style ! C’est là qu’est l’homme.Il dit vrai, il devient poète, on le suit comme un chasseur un lièvre, on est trop vite rendu à la fin, on en redemande.Il faut lire La Visée critique pour ce texte qui s’appelle « La meule et la rivière ».Je serais riche, j’aurais l’âme d’un mécène, je dirais à M.Brochu : Je vous fais vivre pendant cinq ans et vous écrivez votre autobiographie, votre histoire, celle de votre famille, celle de vos amis et de vos maîtres, en toute liberté.En vous racontant, vous vous oublierez, car lorsque vous parlez des autres, vous ne pensez qu’à vous.Vous êtes un poète en prose, un être de vie intérieure.Entrez dans l’ère de la dépossession.— Hélas ! je ne suis qu’un modeste professeur à qui la vie, à coups de marteau, aura appris à rester à sa place.Mais à cette place, je reconnais un beau texte.Un ami, qui a lu La Visée critique, me parie une bouteille de champagne que M.Brochu aura en 1989 le prix du Gouverneur-Général.Il est, me dit-il professeur dans une école de haut savoir, il a un passé qui a touché à la révolution, il sait manier le langage à la mode, il a de puissantes relations et son éditeur est dans le vent.Bref, le temps est venu.L’auto-anthologie est devenue un genre très prisé.Et tout le reste, comme dirait Nabokov, est potlatch.* LA VISÉE CRITIQUE André Brochu Montréal, Boréal, 1988 Claude Gauvreau grandeur nature JEAN ROYER SUIVEZ le guide ! Voici des manuscrits d’un poète, des photographies d’une époque, les affiches d’événements qui ont ébranlé le Québec des années 1940 et 1950.Voyez comme Claude Gauvreau (1925-1971 ) a été, par son oeuvre de poète et ses actions de polémiste, le défenseur et l’illustrateur du manifeste Refus global (1948) de Paul-Émile Borduaset des automatistes.L’exposition est présentée dans le hall du Conservatoire d’art dramatique de Montréal (100, rue Notre-Dame est) jusqu’au 1er mai (visites du lundi au samedi de 9 h à 21 h et le dimanche de 9 h à 16 h).Le concepteur de cette exposition spectaculaire, Claude Haeffely, n’en est pas à ses premières armes.Il a même eu, jadis, avec son ami Roland Giguère, « la tête armée » aux éditions Erta.Il a aussi initié la fameuse « Nuit de la poésie » de 1970 au Gesù pour l’Office national du film ainsi que les manifestations de « Poésie ville ouverte » pour le musée d’Art contemporain en 1983.Pour M.Haeffely, Gauvreau est un poète presque inconnu du public, maigre sa légende.Il nous présente dans cette exposition les visages de l’homme et les facettes de l’oeuvre.Poète, polémiste, dramaturge, ami de Borduas et des peintres automatistes, théoricien, romancier, hérault de l’art, acteur et témoin de la naissance du Québec moderne : voici Claude Gauvreau dans l’intimité de sa création, à travers le « langage ex-ploréen » qu’il inventa et les batailles socio culturelles qu’il mena avec d’autres et parfois seul.De son vivant, Gauvreau n’a publié que deux recueils de poésie : Brochuges, à compte d’auteur, puis Sur fil métamorphose, aux éditions Erta de Roland Giguère Plus tard, l’éditeur Gérald Godin réunira à Parti pris ses Oeuvres créatrices completes (2,000 pages sur papier bible).Pierre Tisseyre, quant à lui, refusera de publier son roman Beauté baroque.Le grand public connaîtra mieux le poète Gauvreau lors des diverses manifestations des années 60 et 70 : « Poèmes et chants de la résistance » (il fut hué à Québec en 1968), « La Nuit de la poésie» (il triompha à Montréal en 1970), et par le film que Jean-Claude Labrecque réalisa sur lui pour l’ONF.Dans les vitrines de l’exposition sur Gauvreau et Refus global, faites connaissance avec les manuscrits et les confidences du poète, avec ceux qui l’ont influencé : Breton le surréaliste et surtout Tzara le dadaïste.Li- sez cette véhémente « Ode à l’ennemi », fidèle à l’esprit du Refus global, contre l’académisme, contre l’esprit d’autorité, contre les curés et les bourgeois.Vous y reconnaîtrez aussi l’autoportrait d’un anarchiste dans ses éléments les plus excessifs comme dans ses dessins originaux les plus étonnants.Vous y apprendrez, de plus, l’histoire de ses relations avec les peintres et les expositions qu’il a commentées sinon provoquées (« La matière chante»), Claude Gauvreau dramaturge retiendra enfin votre attention.Celui de La Charge de l'orignal épormya-ble, dont les premières représentations avaient été interrompues en 1970 par certains comédiens, y compris Francine Noël, devenue aujourd’hui romancière.Celui des Oranges sont vertes découvert par Jean-Pierre Ronfard et le public du TNM.Les aventures de Pomme Douly Suite de la page D-1 res et haussements d’épaules, levées de coudes, flexions des genoux.Vain, faux combat, mais cette histoire de soleil réussit quand même à déstabiliser le gérant de la super-épicerie qui cumule, grâce à sa forte personnalité, les fonctions de père-mère, de frère aîné, de psychologue et d’aumônier de son écurie de caissières.Cet homme ne parle jamais de la super-épicerie ni des employés de la super-épicerie sans utiliser le possessif.Si on ajoute à cela, dit Pomme, que je me présente au travail les cheveux tirés en deux couettes que je me fais jaillir de la tête juste au-dessus des oreiUes, qui donc, dit Pomme, me parle de vains et de faux combats ?— Ma fille, tu n’as pas à te plaindre, on a ce qu’on mérite, toutes choses PRÉSENCE FRANCOPHONE REVUE INTERNATIONALE DE LANGUE ET DE LITTÉRATURE LA RÉCEPTION CRITIQUE Présentation Pierre Hébert Littérature maghrébine et espaces identitaires de lecture Charles Bonn Les auteurs maghrébins de langue française dans las dictionnaires français Jean Déjeux Les écrivains négro-africains face à la critique française Jacques Mounier La critique française et le mythe canadien: Anne Hébert Jacqueline F.Gérols La réception critique d’Édouard Glissant Suzanne Crosta ÉTUDE DE LANGUE La notion de politesse chez le Haoussa apprenant le français B.Rotimi Badejo ÉTUDES DE LITTÉRATURE Stratégies narratrices dans le roman maghrébin Robert Elbaz La figure du père dans le roman marocain Mohammed Zahiri COMPTES RENDUS ET NOTES DE LECTURE INDEX ABONNEMENT (2 nos) 16* Université de Sherbrooke, Québec, Canada ji«2Ri trouvant leur égalité dans le mérite, disent les parents de Pomme.Les parents de Pomme, morts depuis longtemps dans le fruit de leur âge, utilisent régulièrement la ligne directe des dendrites pour communiquer avec Pomme.De leur vivant, ils ont fait comprendre à Pomme, dès ses premières pénibles tétées, qu’il faut trouver d’où vient le soleil avant de dresser sa tente.« Qui ignore désormais que les âmes elles-mêmes choisissent leur mère avant de s’y enfouir ?Ma fille, tu n’avais qu’à mieux choisir ton Steinberg.» La mère de Pomme aurait-elle été effleurée par un gramme d’incertitude sur la marche des choses de ce monde qu’elle se serait obstinément comportée comme si elle détenait un savoir absolu.Elle n’a pas vécu assez longtemps pour voir son héritage de convictions secoué par le réveil des grandes failles océaniques.« Ma fille, tu n’as qu’à, ma fille tu n’avais qu’à », ces mots sont les pierres d’assise sur lesquelles madame mère et monsieur père ont édifié la personnalité de Pomme.Ils n’ont pas vécu assez longtemps pour mesurer la distance que Pomme s’emploie à maintenir entre son socle et sa vie, mais ils n’ont plus vraiment besoin de ce socle maintenant qu’ils communiquent directement avec le cerveau de Pomme via les dendrites.— Eh bien, Pomme, tu es bien silencieuse depuis deux jours, on s’ennuie nous ! Tu n’a plus rien à dénoncer ?Pour toute réponse, Pomme pitonne.Elle est absorbée par une recherche sur l’instant d’éternité.Tout se joue dans cet instant, dans cet éclair qui fiance deux êtres, qui les soude pour toujours, qui institue que parmi des milliers de personnes croisées quotidiennement dans toute métropole où la débrouillardise nous mène chacun, une seule personne est soudain miraculeusement fusionnée à une autre pour quelques mois de vie commune et pour l’éternité de mémoire.Pomme n’arrive pas à saisir cet instant, à l’isoler, à le maîtriser.Foudres, philtres, gélules MDA à effet prolongé ?Pomme cherche.Si elle trouve, elle sera sauvée.Car Pomme a décidé de vivre seule plus de quinze jours par année.Depuis qu’elle est autonome, au cours des quinze jours qui ont suivi le déménagement d’une de ces personnes élues par l’instant d’éternité, Pomme a été immanquablement frappée par un nouvel instant fondateur d’éternité.Elle tient depuis dix jours toute seule, depuis dix jours aujourd’hui.[.] (Tous droits réservés, 1988, éditions du Boréal.) ANNE HÉBERT signera son dernier roman LE PREMIER JARDIN Le vendredi 8 avril de 12h00 à13h00 -La Librairie— Flammarion Place Montréal Trust 1500 McGill College 499-9675 Cette exposition sur Claude Gauvreau et le Refus global vous fera cheminer à travers l’histoire naissante de notre culture moderne.Gauvreau y apparaît grandeur nature, comme l’a bien défini un jour son éditeur Gérald Godin : « le Gibraltar de nos lettres».Jacques Folch-Ribas Suite de la page D-1 Son oeuvre, le romancier veut en prendre soin comme si c’était « une petite pièce de Listz, de Schumann ou de Bach, mais surtout pas de Mozart », précise-t-il.Comme le pianiste de son roman et comme le regretté Glenn Gould, Folch-Ribas n’aime pas Mozart : « trop récitatif dans l’opéra, trop transparent, trop léger ! Verlaine mais pas Mozart ! », insiste-t-il.Cet artiste de Folch-Ribas n’aime pas non plus « se tacher les doigts au siècle », selon l’expression d’Angelo Rinaldi.« Si tu es dans le siècle, tu parades, tu t’agites, tu fais des tas de choses.Mais si tu réfléchis que le siècle c’est rien, si tu cherches l’intem-poralité, alors tu t’approches de ces lieux de solitude où le silence est possible, comme à la Rugiada, où peut-être pourrait-on vivre sans s’occuper du siècle.» Cet hédoniste de Folch-Ribas, vous l’avez deviné, n’aime pas son siècle m le nôtre : alors, il écrit des livres où trouver le silence.« C’est ça ! Mon livre, c’est ma fuite, mon départ ! Ma fuite d’un lieu, d’un siècle que je trouve détestable actuellement : on y mélange tout, on y égalise tout ! Mireille Mathieu fait plus de lignes dans les journaux que la mort de René Char.C’est ça, une civilisation de 2,000 ans ?Allons donc ! « Mais je suis quelqu'un qui aime la vie.Comme le dit Olivier : j’ai choisi la vie.Pour moi, la vie c’est quelque chose qui vaut la peine.Vivre, c’est peut-être cela : écrire et lire de beaux livres.Quand je lis un beau livre, je suis réconcilié avec les hommes, la vie, le climat, la nourriture .Tout est beau, tout est bien, tout est parfait.Fît quand je lis une ânerie, je suis en maudit pour trois, jours ! Je suis un hédoniste, mon cher, un jouisseur.Hélas ou tant mieux ! — Jean Royer Claire Varin Suite de la page D-1 grandes questions.Toute sa quête est le dépouillement jusqu’au noyau de ce qui constitue l’être humain, de ce qui se trouve en chacun de nous.« On a parlé d’elle comme représentative du “nouveau roman”, dit Claire Varin.Robbe-Grillet lui a déjà dit : “Ah, vous êtes des nôtres.”.On l’a comparée à Virginia Woolf.Les étiquettes l’horripilaient et elle est effectivement unique.Écrire en portugais l’a desservie.Si elle avait écrit en anglais ou en français, elle serait bien davantage connue.Mais elle demeure la grande découverte du vingtième siècle.» Fit elle est également à l’image de ce siècle, et du syncrétisme du Brésil, son pays d’adoption : un pays où tout se confond, religions catholique et africaines, bouddhisme et vaudou, modernité et traditions : un pays immense et profondément original que Claire Varin a découvert grâce à LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES.'A -» JULES VERNE «expo-vente» du 9 mars au 9 avril.Catalogue sur demande des 70 volumes.* DE LA TERRE A LA LUNE.Autour de la lune.Cartonnage polychrome type .Est-elle facile à aimer ?Non, dit Claire Varin parce qu’elle nous entraîne tellement loin.Et si Claire avait pu la rencontrer ?Non, elle ne l’aurait pas voulu : « Il est très rare que quelqu’un donne tant dans l’écriture.Fille n’aurait probablement pas offert autant dans ses relations avec autrui.Mais, dans notre siècle opaque, Clarice Lispector est une lumière.» — Marie-Claire Girard Clarice Lispector (1920-1977) a écrit 25 livres dont huit sont traduits dans 10 pays.En français, elle est publiée aux éditions des F'emmes (La Passion selon G.H., Agua viva, Près du coeur sauvage, Où étais-tu pendant la nuit ?, L’Heure de l’étoile, etc.).La Cinquième Histoire, traduite par Claire Varin, a paru dans la revue Dérives (1983, nos 37-38-39).Un essai de Claire Varin sur Clarice Lispector et son rapport aux langues paraîtra à l’automne aux éditions Trois, où est présentement disponible Clarice Lip-sector, rencontres brésiliennes.— M.-C.G.
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