Le devoir, 8 février 1992, Cahier D
F i to J' • le plaisir des ivres Cliaiiipigiiy 4380 St-Denis Montréal, samedi 8 février 1992 GRAHAM GREENE Le témoin d’un siècle qui a saigné GRAHAM GREENE Tome 1, 1904-1939 Norman Sherry Éditions Robert Laffont, 744 pages Serge Truffaut ILYA EU, comme il y a encore aujourd'hui, des mystères, des intrigues littéraires qui, une fois les aspérités et les faux-semblants nettoyés, laissent apparaître sous une lumière crue, et pas nécessairement blafarde, ces bougies qui allument les mécanismes de la fiction.Georges Simenon et la mort de son père; l’irrespect heureux de Max Brod à l’égard de l’héritage romanesque de Franz Kafka; la violence de la rupture entre André Breton et Raymond Queneau; le « gauchisme » stylistique qu’utilisait Céline pour défendre les positions les plus fascisan-tes qui soit; le téléscopage spectaculaire des identités de Romain Gary; le hiatus énorme entre l’art et la politique de .Jean-Paul Sartre, et, plus près, tout près de nous, le mystère Ducharme, au sens strict, sont quelques-unes de ces énigmes qui épicent l’Histoire des histoires inventées et racontées.Dans un de ses moments de lucidité, André Malraux avait remarqué : « La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache ».Ce n’est pas du Montesquieu.D’accord ! Mais c’est pas mal.D’autant que ce Malraux avaient pour contemporains de ces écrivains qui taillaient dans la religion, la catholique surtout, les pans ou plutôt les matériaux avec lesquels ils construisaient leur oeuvre respective.De ce lot, les plus célèbres, les noms qui immanquablement viennent à l’esprit sont : François Mauriac, Paul Claudel et Graham Greene.De ces trois, l’un l’aura été, catholique, par amour, amour pour une femme s’entend et non pour les petits pères du ciel.Pour les yeux et l’esprit d’une femme, et non, allez savoir pourquoi, pour ces jambes-là, un de ces trois messieurs est allé jusqu’à embrasser une religion qui lui était'étrangère afin d’embrasser les lèvres d’une femme à l’oeil bleu qui se prénommait Vivien.Il s’agit de Graham Greene.Celui qui a témoigné, pour paraphraser Aragon, des lieux où « le destin de notre siècle a jrÇi , saigné » entre les flammes de l’Asie et les feux de l’Amérique Centrale.S’il est vrai, s’il est juste, s’il est exact que la vérité d’un homme c’est d’abord ce qu’il cache, tout détective posant sa loupe sur l’oeuvre et la vie de Greene se devait d’identifier les raisons et les circonstances qui avaient convaincu celui-ci qu’il était temps de détourner son regard de Canterbury, si distant soit-il, au profit de Rome, siège de cette papauté honnie pendant des siècles par ces chers britanniques.Ce travail d’enquête a été mené à bien par un détective remarquable comme en té- moigne le tome 1 de la biographie qu’il a signée et que publie Robert Laffont.Quelle est l’identitié de ce détective remarquable ?Norman Sherry.Ce professeur à l’Université du Texas à San Antonio aura cherché indices et empreintes pendant.13 ans ! Intitulée Graham Greene ou le bord vertigineux des choses, cette tranche de la vie de Greene par Sherry part de la naissance aux avant-premières de la deuxième guerre mondiale.Il ne s’agit donc pas, il est très important de le souligner, de la tranche de vie au cours de laquelle Greene a réalisé l’essentiel de son oeuvre littéraire.Tout simplement.Reste que la tranche en question a été si influente, si déterminante dans la gestation de La puissance et la gloire.Le facteur humain, Un américain bien tranquille, Notre agent à La Havane et autres Consul honoraire qui seront disséqués dans le tome 2 qu’on nous promet d’ici la fin de la présente année, que tout amateur de Greene et des singularités littéraires typiquement « british » se doit de lire, sans excès de vitesse, le tome 1.Au coeur de cette tranche, en fait au coeur de Graham, il y eut donc Vivien Davrell-Browmng.C’était en 1925.En mars 1925.Graham, alors âgé de 20 ans, termine ses études supérieures en histoire moderne au Balliol College, d’Oxford.Entre deux beuveries ou deux essais à la roulette russe, c’est pas des blagues, il s'occupe, il dirige le Oxford Outlook, journal étudiant.Ce mois-là, il compose un article sur les rapports entre le sexe, le cinéma et.la religion.Dans son texte, il avançait que nous sommes « exagérément mus par le sexe.que nous allions à l’église pour adorer la Vierge ou au bar pour échanger des gaudrioles; et cette exagération de l’instinct sexuel a un effet désastreux sur l’art, au cinématographe comme au théâtre».Mal lui en pris.Mélanger la Vierge, l’instinct dit bas et le cinéma, il n’en fallait pas moins pour s’attirer les foudres terrestres, même si un jour, il y a fort longtemps de cela, quelqu’un remarqua : In medio slat vir-tus ou « La vertu est au milieu ».Le 6 mars 1925, il écrit à sa mère ; « J’ai reçu une lettre furibonde d’une ardente catholique des éditions Blackwell sur une remarque en passant que j’avais faite dans mon article sur le cinéma.Je me suis empressé de lui envoyer une réponse suave pour m’excuser et l’inviter à prendre le thé.Elle s’est révélée tout à fait charmante et nullement aussi religieuse que son furieux message me le laissait croire.Ainsi, une fois de plus, du lion surgit la douceur ! » Au cours de cette rencontre, une première, il trouva Vivien charmante.Au cours de la deuxième, il va sentir un coup de trémolo dans la colonne vertébrale, ses yeux vont se conter « fleurette », son coeur va battre la chamade.Il est sentimentalement « zinzin ».Pendant deux ans, il va faire le beau.Il va faire sa cour, comme on disait alors, en usant davantage, voire surtout, de l’écrit que du mot dit.L’entreprise sera pour lui d’autant plus ardue que nous sommes dans une Angleterre qui n'en avait pas encore terminée avec ces démons victoriens qui avaient corseté les rapports entre humains comme les sentiments humains dans des règles dont Thomas Hardy, un contemporain de Greene — il est mort en 1928 —, s’était fait le juste et perti-Volr page D-4 : Greene Les littératures venues du chaud Br v\ * % •••vÿ M Ü \Ê% iip dWd&M i jm Æ ü p £ H Iff 0 J p -.'j P- ÿ.VA?g mt- airick Chamoiseau et Raphaël Confiant.LETTRES CRÉOLES Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant Haïti, Guadeloupe, Martinique, Guyane 1635-1975, Brèves littérature Ilatier, 1991 Lise Gauvin Dans la collection « Brèves littérature » chez Hatier, dirigée par Michel Chaillou, collection d’histoire littéraire confiée à des écrivains dont le sort semblait récemment incertain à cause de l’abandon par la maison d’édition de son secteur littéraire, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant signent ensemble Lettres créoles, avec en sous-titre « tracées antillaises et continentales de la littérature (1635-1975) ».Déjà co-auteurs de VÉloge de la créolité (Gallimard, 1989), ces deux romanciers martiniquais ont publié en outre, au cours j des derniers mois, Kau de Café (Confiant, prix Novembre 1991) et Antan d'enfance (Chamoiseau, prix Carbet 1990).Rencontré quelque temps avant la publication de Lettres créoles, Raphaël Confiant présentait son projet comme une « approche insolite de la littérature antillaise ».« Insolite », précisait-il, parce que généralement on fait commencer la littérature antillaise à deux dates : si l’on est franco-centré, on la fera commencer dès les textes des premiers colons, c’est-à-dire 1635 et, si l’on est plus ou moins négriste, on la fait commencer à partir d’Aimé Césaire, en 1939, j quand paraissent les Cahiers d'un re- j tour au pays natal.« Notre approche est complètement différente.Nous tenons compte de tous les peuples qui se sont succédés aux Antilles et nous disons que la littérature antillaise commence à partir du premier Indien caraïbe qui écrivait des pétroglyphes sur les pierres.Nous avons tout un chapitre qui s’intitule La roche écrite.Nous disons que les pétroglyphes font partie de la littérature.Bien sûr, nous analysons la littérature blanche créole, la littérature noire, mais aussi celles des Indiens de l’Inde, la place des Chinois et des Syriens.Bref, une approche multiculturelle et multiraciale de notre littérature et non plus une approche purement blanche ou purement noire, comme cela s’est fait avant.« Tout cela procède d’une conception nouvelle de l’histoire des Antilles.Nous disons que notre histoire ne commence pas à la colonisation, en 1635.Elle commence avec les Caraïbes, même s’il y a eu disparition de la culture caraïbe.On pourrait dire plutôt qu’il y a eu dés-apparition.Ce n’est pas la même chose.Parce que l’homme antillais, même s’il n’a que quelques gouttes de sang caraïbe dans les veines, refait des gestes de caraïbe.Le pêcheur martiniquais qui fait sa nasse, le vanier qui tisse des paniers ne savent pas qu’ils refont les gestes de l’Indien».— Comment il se fait que dans l’Éloge de la Créalité, il est écrit que « la littérature antillaise n’existe pas ».« D’abord, c’est un paradoxe et on sait que les écrivains aiment les paradoxes.De plus, l’ouvrage que nous publions ne s’appelle pas littérature antillaise, mais Lettres créoles.Nous .«innoir” .•ViftiV SPjK ÿïS! Pmi BENOÎTE GROULT HP \ ^ 25,95 $ PAULINE ROLAND ou comment la liberté vint aux femmes Qui est Pauline Roland?Pour Verlaine, elle fut une «presque Jeanne d’Arc»; pour Baudelaire, en revanche, elle est «sacrilège, pastiche de l’esprit mâle».L'histoire a oublié Pauline Roland, Benoîte Groult lui offre une revanche, et lui rend hommage dans ce portrait vivant et chaleureux.Collection elle était une fois ' Dans le piège d’Agaguk Odile Tremblay disons qu’une littérature existe quand il y a des rapports entre trois éléments fondamentaux : des écrivains, une critique littéraire (soit dans la presse, soit à l’université) et un lectorat.Aux Antilles, il y a des écrivains mais il n’y a pratiquement pas de critique littéraire (si elle existe, elle est très limitée et n’a aucun impact social) et il n’y a pas de lectorat antillais.Il y a plutôt un effet que j'appellerais un effet de serre.On achète un livre par sympathie, par engouement tribal, parce que c’est un auteur martiniquais.S’il y a un lectorat du point de vue matériel, il n’y a pas un lectorat au sens où l’écrivain se sent remis en cause par des lecteurs qui portent un jugement autonome sur le livre.Nous disons qu’il faut ces trois appareillages pour qu’il y ait une littérature.» « Pourtant, la Martinique est peut-être avec Haïti l’un des pays où, proportionnellement à la population, il se publie le plus grand nombre de textes.Il doit bien y avoir environ 80 auteurs qui écrivent, dont une vingtaine sont édités en France et les autres sont publiés à compte d’auteur ou chez des éditeurs locaux.Mais, nous avons un handicap du fait de notre petitesse.Les relations interpersonnelles interdisent la franchise littéraire.Il serait difficile d’avoir une critique qui soit dépassionnée.Je pense que nous aurons toujours besoin d’un regard extérieur.Car, ici, on ne sait jamais quand l’opinion émise relève de la complaisance ou non.» — Est-ce que le fait de publier ailleurs et d’avoir une critique littéraire Voir page D-4 : Créoles IL Y EN A qui prononcent des phrases malheureuses.Paul Bussières, par exemple, qui s’arrache aujourd’hui les cheveux en voulant ravaler ses paroles.Trop tard ! Ce fonctionnaire québécois était hier encore un illustre inconnu.Aujourd'hui, ses déclarations choc s’étalent à plein média.« C’est une imprudence, une gaffe.Je me suis tiré dans le pied», gémit-il.Rien de tel pour la publicité d’un roman, je lui répond, mi cynique mi apaisante.À Paris, lors du lancement de Mais qui va donc consoler Mingo ?, Paul Bussières est cet auteur qui affirme avoir rédigé ce roman « pour qu’on en finisse avec Agaguk ».Du coup, l’écrivain devenait l'« anti-The-riaut ».Or, Yves Thériaut, c’est un auteur achevé.Et Paul Bussières, un débutant.Et Agaguk a beau créer une image d’Épinal du bon Inuit en accord avec la nature, il reste que littérairement parlant c’est autre chose que Mais qui va donc consoler Mingo ?.Et les critiques de soupeser les deux oeuvres, en tapant sur les doigts de Bussières.Haro sur celui qui se compare à trop grand.Aujourd’hui, le chat est échaudé et le gaffeur marche sur des oeufs à l’heure de commenter sa phrase PHOTO JACQUES GRENIER Paul Bussières malheureuse.« Je voudrais bien avoir le talent de Thériaut, ses qualités romanesques, soupire-t-il, pour rendre vivant ce que j’avais à dire.Mais Agaguk, que j’ai lu deux fois, a tout de même réduit l’Inuit à un être simpliste, qui ne connaît ni bien ni mal.J’ai essayé d’éviter ce piège dans mon propre livre ».L’action de Mais qui va donc consoler Mingo ?se situe dans le Grand Nord au milieu des années 50, une époque charnière pour le peuple inuit, qui laissa alors tomber son mode de vie au profit de celui des Blancs.I.e roman met en scène un fonctionnaire angoissé et « pogné », en séjour chez les Inuits.Choc des cultures au programme.Mingo, un chamane doté d’étranges pouvoirs, mène le bal.Il y aura chasse aux caribous dans la toundra, des infanticides, des femmes qui donnent leur corps au gré de leurs désirs, des traditions qui lancent leur chant du cygne, et un policier qui traque la chamane meurtrier.Tout cela dans une langue un peu naïve, avec des péripéties souvent tirées par les cheveux, mais une étude de moeurs parfois intéressante.« J’ai voulu montrer la dimension spirituelle du peuple inuit, prouver que l’âme de ce peuple a survécu à l’effondrement des valeurs », explique l’auteur.Bussières a consulté des anthropologues (Bernard Sa-ladin d’Anguelure notamment), il a interrogé les Anciens pour étayer son récit d’informations de type ethnologique.Car lui même n’a pas connu la société inuit des années 50.Pourtant, comme son héros, l’écrivain a vécu dans le Grand Nord.Mais plus tard, alors que les pratiques chamaniques avaient disparues, et que ceux qui s’appellent eux-mêmes « les hommes » dans leur langue avaient troqué les cométiques pour les ski-doos.En 70, au moment où se négociait la Convention de la Baie James, Paul Bussières, jeune Voir page D-2 : Bussières ROBERT LAFFONT D-2 ¦ Le Devoir, samedi 8 février 1992 • leplaisirdes Une vie nommée désir Robert LÉVESQUE Le a Bloc-notes LE 30 juillet 1972, dans une chambre d’hôtel à New York, Tennessee Williams écrit à Maria St-Just, sa copine qui vit à Londres : « J’écris mes Mémoires pour Doubleday.J’y ai déjà fait à ton sujet quelques références prudentes.j’en ponds .une bonne moyenne de 16 pages par •jour et, bien que je devrai peut-être Tn’exiler à jamais des États-Unis •quand ils auront été publiés, je sens Jjue ça peut me rapporter un million •facilement!».I Qui est Maria St-Just?Une •comédienne de second rôle, que IWilliams a parfois imposé comme doublure pour le rôle de Blanche Du Bois; elle est le modèle du | personnage de Maggie dans La Chatte sur un toit brûlant-, née | “Britneva, une belle femme d’origine aristocratique russe qui a horreur de ce qui est bourgeois, « collet monté jou médiocre ».Ils se sont connus dans une soirée chez John Gielgud en -1948, Williams déjà célèbre étant à ; Londres pour La Ménagerie de verre -qui a triomphé à New York quatre 'ans plus tôt.Elle l’invite chez ses parents.Il y découvre un monde à la Tchékhov, son auteur préféré.Avant )a première de La Ménagerie au ;Haymarket, il fuit à Paris.18 juillet 1948, depuis l’Hôtel de l’Université, c’est sa première lettre à sa « chère iMaria ».• Que fait-elle lorsqu’elle reçoit, en TENNESSEE Wm'l 1975, le jeu d’épreuves des Mémoires de Tennessee ?Elle lit à toute vitesse, et flanque tout à la poubelle.Elle lui déconseille de publier.Trop cru.Anecdotique.11 prétend que l’éditeur veut du croustillant sur sa vie débridée.Etc.En 1975, Tennessee Williams publie ses Mémoires.Il y est très peu question de Maria St-Just, alors que depuis 1948 la liaison épistolaire est continue et exceptionnelle.Leur amitié, inébranlable, n’en est pas ébranlée.Tennessee Williams n’aura pas besoin de s’exiler après la sortie de Memoirs.Mais il a vu juste : ça lui rapporte beaucoup de fric.Le 25 février 1983, dans une chambre de l’hôtel Élysée, Tennessee Williams meurt en avalant par accident le bouchon d’un flacon de pilules.Maria St-Just quitte Londres, elle est la seule à rester dans le cimetière de Saint-Louis au moment où les fossoyeurs arrivent avec leurs pelles.Aujourd’hui, neuf ans après la mort du dramaturge dont l’oeuvre est l’une des plus importantes du théâtre américain.Maria St-Just publie les lettres que Tennessee Williams, de 1948 à 1982, lui envoya d’un peu partout : du 1431 Duncan Streets Key West,du 1014 Dumaine Street à la Nouvelle-Orléans, du 4 rue Pizzaro à Tanger, du 45 Via Aurora à Rome, du palazzo Murat à Positano, d’un hôtel de Bangkok, d’une gare d’Athènes, de la poste d’Aix-en-Provence, télexs, plis, longues lettres, confidences, railleries, appels à l'aide, ragots, la somme intime d’une complicité totale.Le portrait de Tennessee Williams que l’on a à la lecture de cette correspondance est remarquable.Plus que dans ses Mémoires de 1975, on rencontre un homme pressé, blessé, qui dès 1949 se demande déjà s’il tiendra le coup, un commis-voyageur de son oeuvre, angoissé, qui craint « ne pouvoir faire mieux que le Tramway», qui court le monde pour une première où il n'ose pas entrer dans la salle, un homme qui écrit à Maria : « mon coeur et ma vie sont en suspens quand je n’ai pas de pièce ».De toutes les images d’hommes et de femmes qui surgissent, celle de Frank Merlo est la plus lue et la plus forte à la fois.Il mourra d’un cancer en 1963 et Tennessee Williams mettra 10 ans à s’en remettre.Rencontré dans une dune de Provincetown en 1947, le « Petit Cheval », qui sera son grand amour, vivra 14 ans avec lui : les échappées, Rome, Positano, puis Tanger ce « Miami Beach jeté au milieu de taudis épouvantables » ; des étés de soleil, des virées, les traversées en paquebot, les hôtels, la vie qui bat l’angoisse.Puis les colères, les mesquineries, l’amour incertain, l’impuissance au bonheur.« Ten » se confie à Maria sans détour.Ses échecs au théâtre, nombreux; échecs de Camino Real, de Dut Cry, de Orpheus Descending, de Vieux carre, alors qu’il sent que la critique le chasse, lui en veut d’avoir réussi La Ménagerie de verre, Le Tram way nommé désir et La Chatte sur un toit brûlant, ces chefs-d’oeuvre qu’il faut rééditer, surpasser, et qui l’écrasent.Williams pressé, qui boit, qui avale pilules roses et calmants noirs, qui engraisse, qui devient laid et gros, vieux, homosexuel sans plaisir.Qui écrit à Maria.Et sa soeur Rose.En 1934 elle a été lobotomisée.Elle est gentille, elle se prend pour la Reine d’Angleterre, et Tennessee l’aime profondément.Toute sa vie il se préoccupe d’elle.En 1972, il écrit à Maria : « Ce soir, Miss Rose vient dîner.Je l’emmène dans un nouveau restaurant de Park Avenue fréquenté par des personnes âgées, avec une piste de danse et un orchestre qui joue de la musique des années 30.Elle sera ravie et chantera sans doute plus fort que le chanteur de l’orchestre ».’fc -fa À cinq heures, mon ange, lettres de Tennessee Williams à Maria St Just, Robert Laffont.j .» I Serge Truffaut ! ; ’« COMMENT s’inscrit l’essor ; ¦ -inattendu de la nouvelle brève dans ”une société comme la québécoise ! : -qui, depuis 30 ans, a connu des ! ' ^secousses profondes, a vu • -l’effondrement des dogmatismes 'anciens, sociaux et littéraires ?Se : -pourrait-il que la nouvelle, comme j • fragment narratif, traduise une ; t -volonté de retrait d’un certain ‘ ' espace idéologique ?En effet, en priviligiant le détail, l’instantané et .l’humour plutôt que l’ensemble, la durée et le sérieux, la nouvelle pourrait bien signifier le doute; un doute profond, philosophique, métaphysique, passionné.La nouvelle, métaphore d’un questionnement incessant.Et serait-il pertinent de rapprocher la nouvelle de l’essai plutôt que du clip, l’essai étant un autre type de discours fragmenté ?Après tout, il fut un temps où la nouvelle et l’essai entretenaient des rapports étroits.En somme, la nouvelle est une façon particulière d’interroger à la fois les codes sociaux et littéraires.Le récit PATRICK GRAINVILLE “La colère est le coeur brûlant du livre de Grainville; elle lui donne son souffle sacrilège.” Jean-Noël Pancrazi, Le Monde “C’est toute la magie du Brésil qu’embrase Colère” Jean-Louis Ezine, Le Nouvel Observateur Éditions du Seuil * S 9 si rut ANDRÉ BALLAND H aura fallu attendre qu’André Balland abandonne son métier d’éditeur pour le voir se consacrer à une oeuvre de création dont L'Amateur marque le début éclatant.19 • Si ru .Éditions du Seuil court.toujours.» Telle est la conclusion du long article que André Berthiaume, professeur à l’Université Laval, consacre à la nouvelle pour les besoins des Écrits du Canada français.Outre le texte de Berthiaume, le 74e numéro de cette revue fondée en 1954 propose des articles sur Nicolas Berdiaeff, Georges Seurat, le Saint-Julien de Gustave Flaubert et autres sujets d’actualités en plus de fictions originales.Les éditeurs ont un directeur L’Association nationale des éditeurs annonce la nomination de Normand Bourgeois au poste de directeur général de cet organisme voué à la défense des intérêts de l’industrie du livre.Dans le communiqué, il est indiqué que « gestionnaire en ressources humaines, financières et administratives au sein de diverses associations, M.Bourgeois possède également une riche expérience de représentation auprès des gouvernements.» Vu l’état actuel de l’industrie du livre, on pense notamment aux dommages causés par la TPS, M.Bourgeois aura bien besoin de cette expérience auprès des gouvernements.« Son arrivée comme directeur général coïncide avec la réorganisation interne de l'Association nationale des éditeurs de livres, nouvelle association née de la fusion de l'Association des éditeurs, et de la Société des éditeurs de manuels scolaires du Québec.Prix de l’Académie Les éditeurs comme les écrivains ont jusqu’au 29 février pour faire parvenir les recueils de poèmes candidats au prix Alain-Grandboiset les essais candidats au prix Victor-Barbeau qui seront décernés au printemps.Selon les régies propres à ces concours, « les ouvrages soumis à l’un ou l’autre prix doivent avoir été publiés, en français, au Québec ou ailleurs, par un auteur de citoyenneté canadienne entre le le janvier 1991 et le 31 décembre 1991.Les rétrospectives de poèmes sont admises pourvu que l’on y retrouve un pourcentage significatif d’inédits ».Quatre exemplaires de chaque ouvrage doivent être déposés avant le 29 février à l’adresse : Académie canadienne-française, 5724 chemin de la Côte Saint-Antoine.Montréal (Québec).H4A 1R9.Tél : (514) 488-5883.Roger Vailland Yves Courrière, biographe de Roger Vailland : « On peut relire tout Vailland aujourd’hui, ça tient la route.Même ceux qui ont été écrits comme il disait dans une ‘perspective communiste’, Beau Masque ou 325 000 F.Ils résistent très bien à l’effondrement du communisme.Ce sont pas des romans engagés mais pas sectaires.Le sectarisme de Vailland, il le réserve à ses conversations et nous l’épargne dans son écriture ».Ces confidences, Yves Courrière les a faites au journaliste du Magazine Littéraire qui nous propose un spécial sur cet écrivain.Place aux poètes Le 12 février.Place aux poètes reçoit Alfredo Lavergne, Yvonne Truque, Hugo Hazelton, Hernan Barrios et Salvador Torres.Au café Vogue, situé au 4216 boulevard Saint-Laurent près de Rachel.COURRIER Pour l’essai personnel (Lettre adressée au responsable du " Plaisir des livres », à ta suite de la parution de la critique de Louis Cornellier sur Papiers d’écoliers 1 et 2 de Philippe llaeek.) MONSIEUR, je tiens à utiliser mon droit de réplique, suite à la citation approximative que m’attribue votre apprenti-critique Louis Cornellier dans sa chronique du 1er février consacrée aux essais récents de M.Philippe llaeek publiés chez VLB Éditeur.Votre jeune-loup-maison prétend résumer ma pensée en disant que je « privilégie des oeuvres où le savoir ne nie pas l’écriture».Il s’en prend ensuite aux essais personnels de M.Philippe Haeck pour réclamer : « Vivement, le prochain essai de Pierre Milot ! » (qui est son professeur et maître à l’université).Pourquoi opposer l’essai personnel à l’essai académique ?Il serait temps que les critiques du DEVOIR, et particulièrement M.Cornellier, cessent de pratiquer l’exclusivisme face au profit d’une information critique qui éclaire vos lecteurs sur le contenu des oeuvres commentées.Votre chroniqueur fait ses classes.Il devrait au moins connaître ses catégories.Il y a les essais et les études académiques; il y a aussi les essais personnels.Les deux genres existent et se complètent.Les essais acadé- miques peuvent s’écrire à la lumière de quelque grille d’analyse.Voyez, par exemple, Le singulier pluriel, le récent titre de M.André Brochu publié à l’Hexagone.Le même auteur, qui n'est pas seulement professeur mais aussi écrivain, a déjà publié, d’autre part, plusieurs essais personnels, c’est-à-dire des ouvrages à la première personne et d’une écriture qui trouve son chemin dans l’intelligence du sujet plutôt que dans l’exploration d’une grille connue d’avance.L’essai personnel, qui est une démarche d’écrivain, ne nie cependant pas le savoir.Au contraire, la littérature est une connaissance qui s’enrichit de la démarche savante tout en essayant d’ouvrir de nouveaux chemins.Voyez, par exemple, les essais de MM.Gilles Marcotte et Pierre Vadeboncoeur, qui sont tous j deux écrivains.Comme le disait le romancier Max Gallo, lors d’une récente émission de Caractères, « la subjectivité est l’un des scalpels qui permettent de pénétrer dans la vérité, en sympathie avec le sujet exploré ».Pour ma part, je ne prétends pas opposer la demarche savante à la démarche littéraire, mais je crois que cette dernière peut nous amener à poser « autrement », selon le mot de Georges Perros, la question de l’être et du langage.Jean Royer, l’Hexagone + Bussières avocat originaire du Lac-Saint-Jean, fut engagé à Salluit pour la Société Makivik II y est reste trois ans avant de travailler de 77 à 81 à Kuujjuaq.Aujourd’hui, à Québec, le fonctionnaire est toujours à l’emploi de la société Makivik.Après son séjour à Salluit, Paul Bussières commença à écrire des fragments de texte, puis, peu à peu, des personnages sont apparus.« J’ai eu envie de raconter uri changement de société de façon vivante, sans tomber dans le traité sociologique », explique-t-il.Ce fut là le début de Mais qui va donc consoler Mingo Les romans de Thériaut et de Bus sières abordent un même thème donc : la société inuit.Et la France est, comme on sait, folle éperdue d’indiens et d’Inuits; toutes minorités qui lui semblent d’un exotisme irrésistible.Paul Bussières, pour son premier roman, a donc été publié à Paris aux éditions Robert Laffont.« Mais ce n’était pas mon premier choix, proteste-t-il.J’aurais préféré une co édition avec le Québec ».Il a vu nu i ï\ VH III! s.ss PROCHAIN ÉPISODE Hubert Aquin, Leméac, 1992, 174 p.DANS le cadre de la réédition complète des oeuvres de Hubert Aquin, les éditions Leméac proposent ces jours-ci Prochain épisode.La première phrase de ce roman, faut-il le rappeler, nous apprenait que : « Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses ».Autant que la première, la dernière mérite, de notre part, une longue halte : « C’est ce que je dirai dans la dernière phrase du roman.Et, quelques lignes plus bas, j’inscrirai en lettres majuscules le mot : FIN ».LA RADISSONIE Pierre Turgeon Libre Expression, 1992, 190 p.EN présentation de cet ouvrage au grand format et fort bien documenté, il est précisé ; « La Radissonie ou le pays de la baie James est un vaste territoire qui s’étend sur plus de 700 kilomètres à l’intérieur des terres.Bordée à l’ouest par la baie James et fleuve Saint-Laurent, la Radissonie s’étire du sud au nord depuis le 49e jusqu’au 55e parallèle ».De ce vaste, de cet immense territoire, l’écrivain et journaliste Pierre Turgeon en raconte l’histoire, mais également la géographie comme il en décrit la flore et nous en présente les habitants.LE RETOUR DES TÉNÈBRES Asimov et Silverberg Obvier Orban, 1991, 309 p.EN exergue de leur collaboration, de leur roman, Isaac Asimov, scientifique de formation, et Robert Silverberg, ünguiste de formation, ont güssé cette affirmation du philosophe Ralph Waldo Emerson : « Un autre monde ! Il n’y pas d’autre monde ! C’est ici ou nulle part qu’est toute la réabté ».Évidemment, ce duo formé par des écrivains de choc de la science-fiction nous invente une histoire qui prend le contre-pied de l’observation formulée par Emerson.LES HUIT PÉCHÉS CAPITAUX Collectif d’auteurs Éditions Complexe, 1992, 74 p.DIRECTEUR de la rédaction de l’hebdomadaire L’Événement du Jeudi, Jérôme Garcin a invité huit écrivains à composer des textes sur ces péchés dits capitaux.Nicole Avril, F.-R.Bastide, Jacques Chessex, Bernard Frank, J.-M.Le Clézio, Jean d’Ormesson, Robert Sabatier, et Philippe Sobers, tels sont les auteurs qui ont disserté, sur le mode majeur s’entend, sur l’orgueb, la luxure, la paresse, la gourmandise, N.AVRIL, E R.BASTIDE.J.CHESSEX.B.FRANK.J.-M.G.LE CLEZ1U, Jd'URMESSON.R SABATIER.Ph.SOLLERS mi Les huit péchés capitaux RESEWTATION 06 JEROME GARCO GMÎÈ l’envie, l’avarice, la colère, et le mensonge.ALLEZ LES FILLES! Christian Baudeiot Roger Establet Allez |§ les Filles i gg /'T c^Jrv PH wymâto Christian Baudeiot et Roger Establet Seuil, 1992, 244 p.AU VERSO de cet essai écrit par deux spéciaüstes du monde scolaire, il est écrit : « Le XXe siècle aura été le grand siècle de l’instruction des femmes.Chaque mois a autant pesé en ce sens que chaque siècle depuis l’an mibe.En 1971, les filles rattrapent les garçons pour l’accès au bac et à l’université.En 1990, elles l'emportent dans les deux cas.Dès le primaire, les fibes dominent en français et font match nul en maths.Et cela se vérifie ensuite au niveau de la sixième et de la troisième ».C’est en tout cas ce que démontrent ces deux sociologues.— S.T.Chez les ANDRE GIRÀRDI MÉMOIRES DE TASHI KHEDRUP MOINE AVENTURIER TIBÉTAIN Traduit par Marianne Guénot Genève, Olizane, 1991, 184 pages LE TIGRE ET LE LAMA Erik Allgôwer Traduit par Claude B.Levenson Genève, Olizane, 1991, 318 pages IL EXISTE, dans la hiérarchie monastique du Tibet, un type de moine appelé dop-dop : entraîné aux arts martiaux, celui-ci est chargé du maintien de l’ordre, et fait office de policier dans les monastères et de garde du corps lors des déplacements des dignitaires.A l’âge de quatre ans, Tashi Khedrup fut choisi comme novice par un lama.Il entra au monastère de Sera, près de Lhassa, et vécut aux côtés de son maître quelques années d’enfance.À la mort de celui-ci, il eût à travailler, s’occupant des chevaux, balayant les communs.Il partagera plus tard l’existence des bergers d’altitude, gardant dans les montagnes les yacks du monastère.Son tempérament batailleur le poussera à rejoindre les dop-dop II suivra un gouverneur de province, en tant que secrétaire-garde du corps.La corruption qu’il découvre le scandalise, il regagne alors Lhassa et s’établit comme marchand de thé.Toujours rattaché à son monastère, il prendra part au soulèvement anli chinois ainsi qu’aux combats, et partagera ensuite l’exode, aux Indes, d’un dignitaire tibétain.Document de grande importance, Les mémoires d’un moine aventurier dop-dop tibétain dévoilent un pan méconnu d’une des dernières enclaves spirituelles du monde.Sont expliqués les croyances, les rites, que partagent les quelque 7000 moines de Sera ; à travers ce portrait, il devient plu aisé, pour l’Occident, d’approcher et de peut-être s’ouvrir à une forme de pensée dont l’enseignement est grand.Ce litre ouvre une nouvelle collection chez Olizane, éditeur genevois jusqu’ici spécialisé dans les guides de voyage sur l’Asie.« Objectif 'l’erre » se consacrera à des romans et des récits touchant cette région.Outre les mémoires enrichissantes de Tashi Khedrup, on pourra lire avec un bon plaisir Le Tigre et le Lama, insolite roman policier qui relate une chasse au trésor menée par îles tibétologues français, des représentants du Vatican, des Chinois déguisés en chasseurs d’ours et des Tibétains en gardiens de yacks.I/enjeu : un antique document datant de cinq siècles, et pouvant mettre en jeu l’équilibre de la planète.Au Bhoutan, pays du Dragon paisible, les protagonistes auront de plus en plus l’impression d’enfoncer des portes ouvertes; une impression étrange devenue ni déplaisante ni menaçante — une singularité mystérieuse.Dans les parages d’une vallée appelée Tang, un événement exceptionnel va se dérouler; telle une roue mise en branle, et son mouvement qui s’ensuit, l’Opération Tigre restera sous la surveillance de Drok Gyalpo, roi du Bhoutan.Et, jusque dans la constellation de l'Amas d'Étoiles ( Le Grand nuage de Magellan), son écho trouvera à rebondir.Et, ce roman policier mélange dès lors au pragmatisme d’un détective certaines notions de sagesse spirituelle tibétaine, modifiant avec humour et fraîcheur le niveau do la quête.Pour une nuit blanche dans les montagnes bleues — l’altitude essouffle ! (l’abord expédié son manuscrit à des éditeurs québécois, puis à Robert Laffont en France.Mais le grand pa Iron de cette maison française lui a répondu presque immédiatement.Il aimait le livre, il publiait.Le reste ressemble un peu a un conte de fée.Car Robert Laffont (aujourd’hui âgé de 75 ans) l’a même invité chez lui.Plus tard, le livre devait être commenté à l’antenne de France-Culture, de France-Inter, tandis que le prestigieux quotidien Le Monde se montrait élogieux dans sa critique.Paul Bussières a été beaucoup moins bien reçu au Québec.« En grande partie à cause de ma phrase maladroite», estime-t-il.Mais il avale sa pilule.Pour lui, le vrai test reste à venir.Car aucun Inuit n’a encore lu son roman.Il leur prépari' un résumé en Innuttituk.« Si je les peinais avec mon livre, ce serait le plus terrible des verdicts», confie-t-il.?Mais qui va donc consoler Mingo ?, Paul Bussières, Robert Laffont, 365 pages. Le Devoir, samedi 8 février 1992 ¦ D-3 • leplaisirdes ivres Au ras des flots LA TRAVERSÉE Paul Zumthor L’Hexagone, 1991, 384 p.Pierre Salducci COM ME l’indique très justement son titre, le plus récent roman de Paul Zumthor ne présente que la première traversée des explorateurs espagnols en route pour la découverte des Indes.L’ouvrage débute dès le premier jour de mer, sans autre préambule, de la même façon qu’il s'achève dès que l’équipage pose pied à terre, sans autre rebondissement.Un choix un peu frustrant bien sûr.puisqu’on ne saura rien de l’exploration des nouvelles terres, ni du retour en Europe, mais qui présente néanmoins l’intérêt de vouloir donner tout son sens à cette découverte par la seule évocation de l’incroyable trajet qu’il fallut accomplir pour en arriver là.Partis d’Espagne au début d’août, les trois navires de l’expédition pren-; nent donc la direction de l’Inde pour accoster finalement en Amérique à la mi-octobre.Deux mois et demi en mer.Chaque navire a à son bord de 40 à 20 membres d’équipage, ce qui constitue un parfait microcosme de la société de cette époque, dans toute sa diversité ethnique et sociale.On y croise des Basques, des Biscayens, des Andalous, des Juifs fraîchement convertis (sous peine d’exil suite à un récent décret de la couronne d’Espagne), tous de miüeux sociaux différents, du plus démuni au mieux pourvu.On devine rien qu’à cet énoncé que la principale difficulté du périple consistera à créer un équilibre entre tous et maintenir l’ordre à bord.Médiéviste réputé, Paul Zumthor est très à l’aise pour reconstituer le cadre historique de cette traversée.Son évocation fourmille de détails et de précisions mais, paradoxalement, cette profusion semble aller à l'encontre du projet romanesque initial.En effet, on se retrouve très vite confronté à un texte hybride, entre le récit et la reconstitution historique, qui souffre beaucoup de ce double statut.Premier signe de cette ambiguïté, Paul Zumthor a choisi de s'inspirer du journal de bord de Christophe Colomb.Ainsi, découpe-t-il lui aussi son texte en fonction des jours qui passent, indiquant la date précisément, exactement comme pour un journal.D’ordinaire, une telle structure suppose l’existence d’un narrateur défini, il faut un auteur à ce journal, or Paul Zumthor il n’y en a pas dans l.a lYaversée.Paul Zumthor multiplie les narrateurs et reste au-dessus de ses personnages sans qu'aucun développement psychologique ne nous les rende plus proches ou attachants.Leurs conflits nous échappent.Leur nostalgie semble fictive.Ainsi, le récit demeure-t-U impersonnel, froid et dépourvu de toute émotion, ce qui est tout le contraire d'un véritable journal de bord.Dès lors, La Traversée se réduit à un long texte, presque 400 pages, es sentiellement descriptif, d’où l’attention portée aux êtres et à l’action est réduite à sa plus simple expression.Rien à voir avec le grand roman d'aventure que la référence à Colomb aurait pu laisser espérer.Une petite avarie en début de voyage.Un homme qui tombe à l’eau.Un rat de trop par-ci par-là.Et puis, bien sûr, l’attente qui n’en finit pas, la nourriture qui vient à manquer, la peur de s’être égaré.le tout conduisant à l’inévitable risque de mutinerie qu’il faut contenir jusqu’à la fin.Rien de vraiment inattendu dans tout ça.Par ailleurs, Zumthor ralentit considérablement son roman — comme si la traversée n’était pas assez lente ainsi — en ouvrant en permanence toutes sortes de parenthèses, introduisant plu- LES INCONNUS DU JARDIN Nicole Boude La pleine lune 1991, 160 pages Louis Cornellier LA FRÉQUENTATION assidue des récentes parutions littéraires québécoises permet d’identifier différentes tendances récurrentes qui annoncent peut-être un changement de cap dans notre univers romanesque.Une de ces tendances, essentiellement rencontrée, fait remarquable, chez des femmes, est celle qui consiste à donner la priorité absolue à la création d’atmosphères au détriment d’intrigues claires et chronologiques.En effet, certains livres dont j’ai déjà parlé ici comme Le bruit des choses vivantes d’Élise Turcotte, Que ferons-nous de nos corps étrangers '! de Danielle Roger et Les loups détours de Mireille Cliche proposent un art narratif où la suggestion dame le pion au développement d’actions précises.Impressionnistes, ces romans et récits baignent dans des climats vaporeux desquels se dégage une beauté ultime que les mots ont pour projet de rendre.Roman-fable de la folie pure qui entretient depuis toujours, les intéressés le savent, des liens étroits avec l’éternité, Les inconnus du jardin de Nicole lloude vient s’ajouter à Nicole lloude ce courant en formation.Vif même si empreint d'une mélancolie qui paraît infinie, ce roman agit tel un baume sur les plaies que lui-même enflamme.Les deux personnages principaux du livre, Gilles et Diane, entretiennent un rapport totalement illuminé avec la flore du Jardin botanique de Montréal.Ils s’y sont rencontrés par hasard et, depuis lors, leur amour orageux éclate et se refait à l’ombre des jardins de la rue Sherbrooke.S’étant liés d’amitié avec une bande de débiles profonds semblables à eux, plutôt désaxés aussi, ils partent ensemble à la découverte du sens de la vie qu’ils croient tapi, c’est la vieille qui leur a dit, au creux des mains et dans les plantes.Autour des thèmes de la mort et de l'amour, Nicole lloude signe ici une forte évocation de la dérive inhérente à toute vie humaine.L’indescriptible beauté des mots est mise au service d’une puissante imagination qui, sous le voile du délire, découvre des valses harmonieuses, des cathédrales éphémères, des fillettes dans le ciel et des déserts dans le coeur.L’impossible ouverture à l’autre, le malentendu de fond qui s’abat depuis la nuit des temps sur les rapports humains trouvent là, transposés dans un style qui exalte l’attrait du drame, leur façon de se dire : « La mort, c’est comme ça, une femme incapable de répondre à un homme incliné au-dessus d’elle.Un homme seul s’allonge sur sa femme prairie, sur sa femme neige, sur sa femme épinette.Elle était tout pour lui, elle était toute sa vie».Mais, parce que la vie exige sa part d'espérance, la quête effrénée d’un corps accueillant s’avoue avec une intensité rare : « Des bancs de neige, des bancs de cristal dégèlent sur la poitrine et sur les hanches de Diane; il penche la tête au-dessus de la vie qui est comme ça, une foule de mouettes, une foule de violons, une foule qui valse sur la mer; il enfonce sa langue dans la vie qui est comme ça, de la soie, de l’eau furieuse, des iris se balançant sur une corde tressée avec des noms d’étrangers.Le flot des mots.Le flot d’amour.Il va devenir fou.Mais il devient bientôt un frisson, un papillon, une écharpe, des gouttes de pluie qui râlent sur ses lèvres.Partout elle a lieu, sa femme falaise et vertige ».À lire cette somptueuse vigueur, on saisit mieux la présence envahissante de la figure de Mozart qui traverse le livre.J’ai pourtant des réserves.Les lecteurs trouveront peut-être déplacée mon insistance, mais je ne parviens pas à m’accommoder du ton sur-poétique de ces romans qui s’engloutissent sous une densité multiséman-tique un peu affectée.On me pardonnera donc, en terminant, de reciter un extrait d’un pamphlet de Gombro-wiez qui a pour but de mettre en garde les esprits trop purs : « Non que je sois ignorant des choses de l’art et que la sensibilité poétique me fasse defaut.Lorsque la poésie apparaît mêlée à d’autres éléments, plus crus et plus prosaïques, comme dans les drames de Shakespeare, les livres de Dostoïevski de Pascal ou tout simplement dans le crépuscule quotidien, je frissonne comme n’importe quel mortel.(.) Lorsqu’un homme s’exprime avec naturel, c’est-à-dire en prose, son langage embrasse une gamme infinie d’éléments qui reflètent sa nature toute entière; mais il y a les poètes qui cherchent à éliminer graduellement du langage humain tout élément a poétique, qui veulent changer au lieu de parler, qui se convertissent en bardes et en jongleurs, sacrifiant exclusivement au chant».(Contre les poètes, éd.Complexe).À suivre.Impressionnisme PHOTO JOSÉE LAMBERT L’une baise l’autre pas .ET ME VOICI TOUTE NUE DEVANT VOUS Marie Dumais Stanké, 1992, 142 pages Francine Bordeleau EN COUVERTURE, une bien charmante anatomie féminine.En quatrième de couverture, un extrait torride du roman.De toute évidence, se dit le lecteur alléché, voilà un autre de ces récits érotiques écrits par une femme comme il s'en publie de plus (m plus partout dans le monde et au Québec aussi.Mais il n'y a rien de plus fallacieux que les évidences.Certes, l’héroïne et narratrice de .lit me voici toute nue devant vous, qui a du tempérament, baise à qui mieux mieux et veut que ça se sache.Les fantasmes mis en scène par l’auteur ne sont cependant pas très sophistiqués : .< Couchée sur l’épais tapis havane, mes seins paresseusement déployés, mes jambes et mes cuisses impudiquement ouvertes, je posai les pieds sur le rebord de la bergère, de chaque côté de Mathieu».Mais on peut aimer même si l’écriture de madam.' Dumais est, en matière d’éro-tisine, parfois maladroite, parfois candide, jamais sulfureuse.L’auteur aurait pu s’arrêter là, ce LE DICTIONNAIRE PRATIQUE DES EXPRESSIONS QUÉBÉCOISES LE FRANÇ AIS VERT ET BLEU LOGIQUES SOCIÉTÉS LE DICTIONNAIRE PRATIQUE DES EXPRESSIONS QUÉBÉCOISES Le français vert et bleu André Dugas et Bernard Simcv .T20 pilous comnlmr ril;i«l«¦ ISBN 12-SD.Ls 1 -u.",:; fll.Hô.S «On pourrait s’amuser longtemps avec les mots, en puisant au hasard dans le tout nouveau Dictionnaire pratique des expressions québécoises pour raconter “en français vert et bleu” l’histoire de Baptiste et de Catherine, dans un langage où les mots ont gardé toute la chaleur et la saveur des régions, toute la poésie et la nostalgie des vieux accents de la France d’il y a plus de 300 ans.» •)oan-( 'l.mdc lfi\ .ml LÉ SOLEIL «Un dictionnaire pas comme les autres.Une bonne idée de cadeau.» .Jeun-1’icitc¦ Tnnli I JOURNAL I)K MONTRÉAL «Les 10 000 expressions que contient ce dictionnaire fournissent une certaine couleur locale et peuvent aider le non-initié à se dépêtrer dans nos particularismes.» ( 'lemcnl Ti uili 1 LK DÉVOIR «De “fier pet”.à “fait à l’os”! Il n’existe guère de limite à l’imaginaire populaire pour exprimer les choses de la vie.Les auteurs du dictionnaire ont privilégié la recension à la censure.» Rudv Le < 'mus LA PRESSE «Voilà indéniablement un bon guide pour tout esprit chercheur et surtout pour le touriste avide d’entendre les échos du Québec.» Philip Wickham CONTINl’l’M «Les auteurs ont fait preuve d’un esprit vraiment pratique et sont parvenus à formuler des définitions claires et précises, réussissant un exercice de synthèse extrêmement rigoureux.» •Jean-François ( 'repeaii LE CANADA FRANÇAIS Les livres des Éditions LOGIQUES sont en vente dans toutes les librairies.Los Éditions LOUIQl'LS (M*.10.suce.I) .Munin .il i 11 : ! K : :fü » "IVI: ' r> 1 || P.!.! -J-JJ.-I Fax: 'âl.li !l:i,l-JlM' it / > v/iviw *vu/ivm a vitv»7lw»VJ i Ji : D-4 ¦ Le Devoir, samedi 8 février 1992 • le plaisir des Robert SALETTI ?Essais Québécois PAR MONTS ET PAR VAUX Migrants canadiens-français et itaüens dans l’économie nord-atlantique, 1860-1914 Bruno Ramirez, Boréal QUAND, à l’été 1954, mes parents accostèrent à Québec, en route vers Montréal, avec 500$ dans leurs Eches et un poupon de 10 mois dans îr bras, les nuages gris se mêlaient au ciel bleu dans un mélange indistinct d’espoir et de peur.Je n’ai aucun souvenir de ce jour où un océan fut effacé et un passé jeté pardessus bord.Tout ce dont je me souviens, c’est que tout jeune je voyais rarement mon père qui, pour joindre les deux bouts, avait trouvé deux emplois aux deux bouts de la ville.À sa mort, 34 ans et un mois après son arrivée, je , ne savais toujours pas quels avaient été les motifs qui l’avaient poussé à tenter sa chance en Amérique en provenance de Cremona, et après quelques années dans la Suisse xénophobe d’après-guerre.Attrait du nouveau monde, rejet familial, changement d’air politique, quête de sécurité financière, fuite en avant, faim de l’aventure, l’a-t-il déjà su lui-même ?L’immigration a ses raisons que la raison ne comprend pas facilement.L’histoire racontée par Bruno Ramirez est celle des immigrants d’une autre époque, qui va de la fin du XIXe siècle jusqu’à la première Grande Guerre.C’est l’histoire de deux peuples meurtris de l’intérieur, Campobasso, P.Q.Bruno Ramirez PAR MONTS ET PAR VAUX Miuranu iunaJivns ir.m«,aiv et u.i!icn% li.mv ! economic noul atlantique I8wit‘»li Boréal ' A * bien que pour des causes différentes.C’est l’histoire d’une même classe rurale déchirée entre la pauvreté et l’exil.L’histoire de l’exode des Canadiens-français vers la Nouvelle-Angleterre, que redouble celle des habitants de la Molise et de la Campanie méridionales vers l’Amérique (et parfois Montréal).Une histoire ancienne et sans éclats particuliers que l’historien Ramirez, spécialiste du mouvement ouvrier et de l’immigration, se charge de sortir de l’oubli dans lequel des décennies d’assimilation ou d’adaptation (c’est selon) et les progrès matériels de la société nord-américaine l’avaient plongé.En ce temps-là, les immigrants faisaient de l’air, pas des vagues.La thèse de Ramirez, qui a déjà écrit un livre sur Les premiers Italiens de Montréal (et qui a participé à la réalisation du film Caffè Italia), soutient que le Québec rural et le sud de l’Italie ont fourni au capitalisme industriel nord-américain une partie cruciale de sa main-d’oeuvre.Étudiant les deux plus forts mouvements de ce qu’il appelle les « circuits migratoires de l’Atlantique Nord », l’auteur révèle ainsi les destins étrangement parallèles des agriculteurs québécois et des paysans italiens.C’était avant bien sûr que l’attention et l’influence se déplacent du côté du Pacifique, de la Californie et de l’Asie du Sud-est, avant que le secteur des services détrône la grande industrie et les ordinateurs de Palo Alto, les filatures de Woonsocket au Rhode-Island.Dans une forme hybride qui doit autant à l’analyse théorique du phénomène migratoire dans son ensemble qu’au récit des déplacements des immigrants — que l’auteur reconstitue à partir des témoignages des principaux intéressés quand ils sont disponibles et des registres municipaux de l’époque —, Par monts et par vaux montre que rien n’était simple quand on prenait la décision de partir et que cette décision était toujours révocable.Pour plusieurs, sinon la plupart, l’idée première était de ramasser un peu d’argent en exil et de retourner dans leur coin de pays s’acheter le lopin de terre dont ils avaient rêvé, à contre-courant des tendances économiques qui reléguaient l’agriculture à un rôle plus que subalterne.Certains Canadiens-français ou Italiens, sont d’ailleurs revenus, pour parfois repartir encore, entraînant bouleversements familiaux et démographiques.Des paesani de Campobasso, par exemple, qui ne s’étaient jamais rendus à Rome ou à Florence, purent traverser l’Atlantique jusqu’à cinq ou six fois.Aussi, l’intérêt de Par monts et par vaux tient à ce que le phénomène migratoire y est interprété en fonction de la dynamique qui unit, par immigrants interposés, une société souche et une société d’accueil, entre lesquelles se partagent infailliblement le passé et les rêves de ceux qui quittent.Pour qui en douterait encore, l’immigration ne dépend pas seulement de considérations monétaires.Le déterminisme marxiste ne prévaut plus, là comme ailleurs, même si certaines tonalités du discours du professeur laissent percer son affection profonde pour la classe ouvrière.Comme le Québec a été en même temps une société souche pour ceux des siens qui vécurent l’exode et une société d’accueil pour les Italiens qui s’y installèrent, la lecture de l’ouvrage de Ramirez présente une curiosité supplémentaire.À l’heure de la Distinction nationale, l’immigration fait réfléchir.Partir et accueillir, quitter et s’unir, voilà l’impensable défi d’une société qui tarde encore à se donner un nom propre.Mais des centaines de milliers d’immigrants en témoigneront, qui laissèrent tomber ici et là un « o » ou un « i » ou qui anglicisèrent la prononciation de leur nom, l’identité est plus complexe qu’une appellation.J’oubliais de dire que Par monts et par vaux est la traduction (par Christiane Teasdale) d’une version originale anglaise qui vient également de paraître.Une fois n’est pas coutume de chroniqueur.Mais la nature de l’ouvrage de Ramirez justifiait cet « accroc ».À la mémoire de mon père qui, à sa façon, fut ma souche et mon accueil.4 Greene nent chroniqueur.Bref, cette cour, grâce au travail très détaillé de Sherry, peut être qualifiée en un mot : Abnégation.Pour arriver à ses fins, pour marier Vivien, Greene constamment cédera du terrain.Dans sa correspondance, il évoquera même la possibilité d’un mariage blanc.Au fil des pages et des chapitres, .Sherry, avec une somme incroyable de témoignages forts précis, nous dévoile un homme qui administre ses opérations quotidiennes, qui modifie : ses pensées, qui change de certitudes ¦ en fonction des rapports, des relations qu’il entretient avec Vivien qui, ;, elle, avait le don de rester sur son quant-à-soi jusqu’à ce qu’il décide, sans même qu’elle lui en ait fait la demande, de se convertir au catholicisme.Page 252 : « Je reconnais que l’i-' dée (la conversion) m’est venue à cause de toi.J’ai néanmoins la certitude que je veux être catholique maintenant, même un peu à par toi.Je désire terriblement fort quelque chose de bien, de solide et de certain, quel qu’en soit l’inconfort, à quoi me raccrocher dans le flux général ».Le 27 février 1926, il est baptisé.Greene, note Norman Sherry, « n’avait guère alors l’esprit démocratique; il avait toutes les peines du monde à communiquer avec l’homme de la rue ».; En octobre 1927, l’un se marie à l’au- • tre et inversement.*• Les épisodes « Vivien » mis à part, - Sherry, quand on a écrit plus de 700 ; pages c’est une lapalissade, dévoile • une foule de faits sur les parents de ; Greene, sa jeunesse, son admiration • pour Joseph Conrad, ses débuts dans ; le journalisme, un métier qui aura • une importance capitale sur son oeu-! vre, ainsi que son éloge de la.dé- ¦ loyauté ! Et oui ! Du « déloyalisme », i Greene était un ardent défenseur.Des années, bien des années après ! nous avoir raconté ces histoires ; d’ambulances ensanglantées au Viet-! nam, à Cuba, en Sierra Leone et ail-; leurs, Greene, invité à faire l’éloge ! de Shakespeare par l’Université de ; Hambourg, aura dévoilé l’un des res-! sorts essentiels de son oeuvre en “ ayant fait l’éloge du « déloyalisme » •.de Robert Southwell, poète contem-\ porain du grand William qui fut déca-« pité, pour mieux pourfendre le loya- • lisme de Shakespeare.De cet éloge, voici le principal ex-I trait : « Le loyalisme vous confine • dans des opinions admises; le loya- I lisme vous interdit de comprendre • avec bienveillance les dissidents ! parmi vos semblables; mais le non-; loyalisme vous incite à vagabonder à II travers n’importe quel esprit hu-main ».S En novembre 1978, l’excellent critique Robert Louit, pour les besoins d’un numéro spécial que Le Magazine Littéraire avait consacré à Graham Greene, fit observer : « Dès les premières pages, il fait naître une qualité d’attention que peu de ro- manciers peuvent se flatter d’avoir su obtenir ».Ce que Louit observa à l’égard de Greene, cette fameuse qualité d’attention, s’applique à Norman Sherry.+ Créoles à l’extérieur du pays ne conditionne pas votre écriture et ne vous force pas à vous adapter à des attentes différentes du public ?« C’est une dérive qui est très dangereuse.Que nous le voulions ou non, nous dépendons des éditeurs français.Ces éditeurs, quand ils reçoivent nos ouvrages, ne comprennent pas tout et demandent souvent d’éclaircir ce qui pour un lecteur antillais est clair.Ce danger est concret, que nous fabriquions une littérature pour l’ailleurs.Nous résistons avec les moyens que nous pouvons.Nous rusons.Ceux qui ont du talent vont s’en sortir mais la plupart des auteurs moyens risquent de tomber dans un néo-exotisme ».Et Confiant de préciser qu’il utilise le mot dans le sens traditionnel du terme et non selon la définition donnée par Ségalen.« Je crois qu’il y a un regard que l’on peut porter sur l’autre, ajoute-t-il, qui ne soit ni paternaliste, ni forcément explicatif.Je crois que, pour admettre l’autre, on n’a pas forcément besoin de le comprendre.Toute la tradition philosophique occidentale — et meme islamique, c’est ce qui explique son intolérance — suppose que, pour admettre l’autre, il faut tout comprendre de lui.Nous, nous disons que l’on peut admettre avec une certaine opacité.Cette opacité peut être appelée l’exotisme, si l’on veut».Lettres créoles, l’ouvrage signé Chamoiseau et Confiant, rend compte admirablement de ces tracées qui témoignent non pas d’une Histoire mais des histoires de ce qu’on nommait auparavant « littérature négro-africaine, littérature des îles, littérature noire d’expression française, littérature afro-antillaise ».Tracées, c’est-à-dire ces infimes petites sentes qui se déplient à côté des routes coloniales « dont l’intention se projette tout droit, à quelque utilité prédatrice ».Ces tracées remontent aux récits des origines, gravés pour l’éternité dans les roches de la forêt de Montravail, à Sainte-Luce, aux livres de compte des colons et aux récits des voya-| geurs et se poursuivent à travers le i cri indistinct de la cale négrière jusqu’à l’apparition du conteur créole, ce Paroleur qui utilise son art •< comme masque et didactique » à ! l’intérieur du système des planta-! tions.Ces tracées sont aussi celles des Indiens-Koulis, des Chinois et Sy-i riens, des Syro-Libanais qui, en : Guyane, en Martinique ou ailleurs, participent de la créolisation antillaise, « précipitation anthropologique illimitée, contrastant ainsi i avec le caractère très limité de l’espace géographique dans lequel elle se meut».Tous adoptent la langue créole, « qui surgit avec la conscience plus ou moins claire de l’existence de toutes les langues du monde.» Avec la fin du système de plantation, diverses ruptures se produisent et la nécessité de « se débrouiller en ville » oblige à devenir français.C’est dans ce contexte que se développe l’écriture qui, dans ses débuts, rend compte d’un exode de soi et d’un mimétisme qu’on a appelé le bova-rysme littéraire.Puis, les mouvements se succèdent, des doudouistes aux Académiciens (Académie créole antillaise fondée en Guadeloupe), accompagnés de quelques tentatives d’écriture en créole.En 1932, paraît Légitime Défense, le manifeste qui « prépare l’avènement d’une formidable tracée littéraire, celle du retour au grand cri de la cale : la Négritude.» A partir de ce jalon, Chamoiseau et Confiant s’intéressent davantage aux parcours des grandes oeuvres qui ont marqué la littérature antillaise.Celle de Césaire d’abord, à qui ils rendent hommage parce que, se reliant au cri de la cale, il brise le tabou.Cependant, ils attendent de pouvoir lire Césaire « sans chausser les lunettes de la Négritude» et «dans une plénitude intérieure et créole ».Celle des Haïtiens Roumain et Alexis, des Guadeloupéennes Condé et Scharz-Bart, des Martiniquais Tar-don, Zobel et Placoly (mort récemment) dont on dit qu’il est un écrivain charnière « à cause de cette finesse d’écriture qui explore l’intérieur, qui doute, qui s’interroge à la frange d’une lucidité un peu désespérée.» Saint-John Perse et Salvat Etchard, nés français, sont présentés comme faisant partie des tracées â côté de Morisseau-Leroy et Franké-tienne, Haïtiens écrivant en créole.En fin d’itinéraire, on décrit avec une grande ferveur l’oeuvre d’Édouard Glissant, ce « Marqueur des échos-Monde », dont la pensée sous-tend l’ensemble des perspectives du livre.On pourra évidemment reprocher aux auteurs l’oubli de tel ou tel nom d’écrivains ou l’importance relative accordée aux uns et aux autres.On ne pourra toutefois trouver de manière plus stimulante et plus originale de faire l’histoire littéraire.Car, à travers ces tracées, ce que nous lisons, c’est une interrogation sur la littérature et le statut de la parole et des langues.Je retiens tout particulièrement ces pages où il est question du rôle et de la fonction du conteur créole dont le projet est « d’obscurcir en révélant, d’informer et de former dans le mystère du verbe et l’hypnose de la voix ».Gardien des mémoires, il doit à la fois distraire et « verbaliser la résistance ».À un moment donné de l’histoire, le conteur problématisé son rapport à la langue française.Et les auteurs d’ajouter : « Les écrivains qui par la suite perdront ce rapport problématique à la langue française resteront toujours comme en surface ou à côté d’eux-mêmes.» À pro- pos de la littérature en créole, à laquelle on accorde la plus grande importance — Confiant étant lui-même un auteur dont une partie de l’oeuvre a été publiée en créole —, on se garde bien de tout fétichisme car « trop nombreux furent ceux qui lui attribuèrent le magique pouvoir de combler les ruptures qui mènent à la vraie parole antillaise.» Patrick Chamoiseau, à qui je demandais en entrevue s’il y avait d’après lui un avenir de la littérature en langue créole, répondait : « Je crois que l’utilisation de la langue française qui transporte l’esprit créole prépare l’avènement du créole.L’épanouissement de la langue créole passe par une acceptation de la culture créole, de sa philosophie, de sa conception.» Quant à la situation présente de la littérature antillaise et à son développement futur, il les perçoit ainsi : « L’utopie, ce serait une littérature qui fonctionnerait à l’intérieur du pays.Je pense à Amado qui est connu de chacun à l’intérieur de son propre pays.Je crois à l’appropriation collective d’une littérature.Il faut que nous puissions disposer d’une littérature qui circule entre nous.Cette littérature sera informée de l’existence de toutes les langues et essaiera de transmettre le tremblement général du monde dans son écriture particulière ».L’important pour l’écrivain, maintenant, est de pratiquer l’inventaire d’une problématique globale.« La littérature qui se fait ici, dit Chamoiseau, est encore une littérature contrainte.Je ne me sens pas libre d’écrire un roman d’amour léger ou un roman policier, car je serais en dehors des zones sensibles de ma collectivité, je ferais une oeuvre qui n’aurait pas de pertinence intérieure.Il est très difficile de faire une littérature pertinente avec des sujets qui ne permettent pas une interrogation profonde sur certains points.Ecrire une histoire d’amour supposerait de repérer ce qu’il y a dans l’amour de problématique ici.« Il faut que notre écriture témoigne d’une réalité.Si on écrit en dehors de sa douleur, on n’écrit rien.Il faut témoigner de cette partie de la condition humaine.J’ai l’impression que nous préparons une littérature beaucoup plus libre, parce qu’elle sera consciente et qu’elle aura repéré ces zones conflictuelles, ces lieux de frottement, de douleur et qu’elle pourra s’en détacher.Alors que nous, nous sommes encore en train de les répertorier.C’est en cela que nous sommes contraints.C’est en cela que nous sommes dans une situation de pré-littérature».Par les questions qu’il soulève aussi bien que par les tracées qu’il inventorie, cet ouvrage s’avère d’une lecture indispensable à tous ceux qu’intéresse la littérature dans ce qu’elle représente de pensée chercheuse.Et longue vie à cette collection, Brèves littérature, dont l’originalité et la pertinence ne sont plus à démontrer.Les années Gorbatchev DÉSUNION SOVIÉTIQUE Hedrick Smith Belfond, 1991 François Brousseau HEDRICK SMITH, le grand reporter de la télévision américaine et du New York Times, rides again.1/auteur de ce nouveau livre sur l’ex-URSS, une admirable fresque des années Gorbatchev, nous avait déjà donné, il y a 15 ans, un classique intitulé Les Russes : somme qui reste l’un des ouvrages de référence sur une société aujourd’hui disparue.Un monde — le monde soviétique — que nous, Occidentaux, et « eux » aussi, les premiers intéressés, croyions tous immuable.Les profanes n’étaient pas les seuls à partager cette croyance érigée en dogme, comme le montrent les premiers mots, pleins d’humilité, de l’introduction de Smith : « Lorsque je quittai la Russie en décembre 1974, après avoir passé trois ans comme chef du bureau du New York Times à Moscou, j’étais persuadé que ce vaste pays et son peuple ne changeraient jamais.» Un peu plus loin, il raconte son retour, des années plus tard : « Ce voyage en Russie en 1988 était ma première visite à Moscou depuis 14 ans et l’effervescence qui régnait autour de moi me stupéfia.» Le titre anglais du livre — The New Russians — illustre mieux que sa traduction plus ou moins heureuse débats initiaux que l’homme de la perestroïka lança comme un pavé dans la mare stagnante du néo-stalinisme, on se surprend à trouver Sien timides ces premières « audaeçs » qui, pourtant, nous éberluèrenLalors : mesure immanquable du chemin parcouru.w.Et néammoins, Hedrick Smith, revenu de sa surprise initiale, explique dans la première partie du volume les profondes racines, le caractère profondément logique et compréhensible, a posteriori, de la révolution que Gorbatchev déclencha en « ouvrant la marmite », panier de crabes qui finit par l’emporter lui-même.De nombreux dissidents, ou mieux « semi-dissidents », agissant aux confins du système, avaient déjà, dès la fin des années 70, dressé un état des lieux et défini les contours de ce qui allait s’appeler - réussite lexicogira-phique mondiale, échec monujnental dans la réalité - perestroïka, pôur reprendre le plus célèbre mot que la langue russe aura donné à la culture universelle.Le cri d’alarme de Gorbatchev lors de son arrivée — « Ça ne peut plus continuer comme ça ! -r était déjà tout contenu dans ces documents, longtemps restés secrets, qu-’Iledrick Smith met au jour sous nos yeux fascinés.Les rapports confidentiels comme ceux, hallucinants de prescience, de la sociologue Tatiana Zaslavskala, ne sont qu’une partie de ces textes précurseurs de la perestroïka dont l’auteur nous fait part.HEDRICK SMITH DESUNION SOVIETIQUE ( Désunion soviétique, ce dernier mot faisant désormais terriblement « vieux ») la continuité dans la démarche de l’auteur.Sous nos yeux, Smith redécouvre littéralement, souvent en allant retrouver ses vieux amis et ses vieux contacts des années 70, un pays-continent transformé, méconnaissable, labouré par des forces titanesques.Tout le livre est un monumental reportage de quelque 700 pages, dans la meilleure tradition du journalisme américain.Il est basé sur une série de séjours prolongés en Russie et dans les autres Républiques de l’ex-Union, échelonnés sur la période 1988-90.La myriade de références et de renvois (non indispensables à la lecture, et intelligemment rassemblés à la fin du livre) témoigne par ailleurs d'une intense recherche bibliographique.Gela fait de cet ouvrage — très bien traduit par Ro-xane Azimi — un véritable vade-mecum sur « l’Ilistoire-se-faisant », dans cette région du monde au cours de la deuxième moitié des années 80.La version anglaise, parue en 1990, ne pouvait évidemment pas inclure les péripéties de l’été 1991, mais dans la présente version, un chapitre a été ajouté sur l’historique putsch raté du 19 août.Ce qui nous donne, à quelques mois près, un panorama presque complet des années Gorbatchev.Vu de 1992, 1985 - l’année-charnière où Gorbatchev fait irruption à la « une » de l’actualité mondiale — apparaît presque comme de la pré histoire.En lisant cette relation des Thématique plus que chronologique, la division de l’ouvrage en six parties (comme « l’Empire en dislocation », avec ses excellents chapitres réalisés aux confins géographiques de l’ex-empire, ou encore « l’Éveil », avec de bouleversantes interviews de victimes du stalinisme qui s’ouvrent la bouche devant l’auteur, après un demi-siècle de sileneg) permet une lecture aisée, intelligente, et assez libre de s’ordonner comme elle l’entend.Le chapitre sur les antécédents et la montée de Gorbatchev est peut-être un rien apologétique; toujours est-il que dans sa ville de la Russie profonde — Stavropol — où il oeuvra longtemps, et où Smith est retourné enquêter, on découvre un Gorbatchev étonnamment.glasnost avant-la-lettre ! Certains regretteront peut-être, chez Smith, l’absence de développements analytiques ou idéologiques poussés, d’hypothèses audacieuses «à la française».Mais c’est justement le grand avantage de ce livre que de nous reposer un peu-de ce genre, de nous proposer un grand reportage factuel, avec quelques éléments de réflexion certes, en bref un excellent exemple de l’approche américaine, matter-of-fact.Bien que minutieux et précis, le résultat n’est pas froid pour autant, et transparaît presque à chaque ligne l’amqur de l’auteur pour son sujet, pour le peuple russe.et ses anciens « peuples-frères».MASSEAU • SÉGUIN Le guide express ÉDITEUR, C.P.5247, SUCC.C, MONTRÉAL QC H2X 3M4 208 pages 17 95 S Noël Masseau et Pierre Séguin, avantageusement connus des amateurs de vins, animent le Centre de dégustation des vins du Québec ci signent, hebdomadairement, la chronique des vins dans LE DEVOIR.Ces deux activités leur donnent la chance de déguster quelque 1 500 vins annuellement.Afin de faire profiter les lecteurs des meilleurs rapports qualité-prix, ils nous proposent ce guide dans lequel sont répertoriés les 175 meilleurs achats de l’année y compris 75 bouteilles à moins de 15 $.Pour l’amateur de vins qui veut aller droit au but — et avoir le plaisir de consulter un livre luxueux, illustré et facile à emporter.en vente chez votre libraire Le Devoir, samedi 8 février 1992 ¦ D-5 Ce que voit la nuit Jean-Pierre ISSENHUTH A Poésies NOSTALGIE DE LA MORT Xavier Villaurrutia José Corti, 1991 J’IGNORAIS jusqu’au nom du Mexicain Villaurrutia (1903-1950) avant de tomber sur Nostalgie de la mort au dernier Salon du livre de Montréal.Me voilà aussitôt arrêté par la préface d’Octavio Paz : « Sa poésie est une poésie solitaire et pour solitaires, qui ne cherche pas la complicité des passions qui ' aujourd’hui pèsent sur les esprits : la politique, le patriotisme, les idéologies (.) Même l’érotisme, le ’ grand fétiche de notre siècle frigide et cruel, apparaît dans ses poèmes comme une passion secrète dont les attributs les plus visibles sont la colère, la sécheresse, l’impuissance, ¦ l’aridité.Rien, dans cette poésie, qui puisse attirer des lecteurs qui, comme la majorité de nos contemporains, réduisent la vie, sans èxclure celle des instincts et du sexe, à des catégories idéologiques.La poésie de Villaurrutia n’est pas antisociale, mais asociale».Nostalgie de la mort est une anthologie : 120 pages de poèmes en français et en espagnol, traduits par Jacques Ancet, tirés d’une oeuvre complète de 1000 pages.Villaurrutia, dit Paz, est connu pour une vingtaine de poèmes, et « c’est beaucoup ».Comme il a raison ! Nerval n’est pas un grand poète pour plus de papier.Un peut se réciter longtemps Fantaisie et Le ballet des heures, rien d’autre, et s’en trouver content.Comme une aiguille aimantée, la poésie de Villaurrutia revient sans cesse à la position Nuit, à la « toute présence du rien », direction qui me parait bien résumée par Nocturne seul : Solitude, désoeu\rement, / silence inutile et profond, / ombre liquide où je m'enfonce, / pensée perdue dans son néant./ Kl plus rien, pas même l'accent / d'une voix muette, indicible / pour accéder ù l’impossible /pays d'une mer infinie / et illuminer de son cri / ce très lent naufrage invisible.Le monde et la vie éprouvés dans cette chute libre, dans le parachute d’aucun savoir, sont tout à fait déroutants.Plus rien ne peut être arrêté, simpüfié, caricaturé par la pensée, qui est perdue.Il ne reste qu’une complexité tourbillonnante et irréductible, en constante métamorphose : Courir vers la statue, ne trouver que le cri, / vouloir toucher le cri, ne trouver que l'écho./ vouloir saisir l'écho et rencontrer le mur / et courir vers le mur et toucher un miroir./ Trouver dans le miroir la statue égorgée, / la sortir du sang de son ombre, / l'habiller en un clin d’oeil, / la caresser comme une soeur inattendue, /jouer avec les jetons de ses doigts, / compter à son oreille cent fois cent cent fois / et l’entendre qui dit : « Je meurs de sommeil ».En poésie, tout le monde peut repérer l’effet et le refus de l’effet, mais le point d’équilibre entre les deux, où est-ce ?C’est là qu’est Villaurrutia, il me semble, dans un no man’s land plus imaginable que visible ou pensable.Était-il un styüste, un de ces fous à colonnes, changé en papier mâché par les intempéries ?Non, ce serait trop voyant.Alors, disons un naufragé sur un radeau, dérivant on ne sait où.Mieux : une sentinelle qu’on a oublié de relever, et sur qui la pluie coule et la neige s’empile.Les paupières fermées par la neige, elle est tout à fait inutile.Sous la carapace impalpable, elle respire et son soutfledit : Nocturne mer amère / qui humecte ma langue de sa lente salive, / qui fait pousser mes ongles par la force / de sa marée obscure.Mon oreille suit sa rumeur secrète, / j'entends croître ses roches et ses plantes / qui sans cesse étirent ses lèvres doigts./ Kn moi je la porte comme un remords, / péché d’un autre, rêve mystérieux, /je la berce et l'endors, / je la cache, la soigne et garde son secret.Les poèmes de Villaurrutia insistent et pénètrent par fréquentation prolongée, comme une pluie fine.Un peut imaginer, en poésie, des instantanés qui résultent d’un coup d’oeil.J’entrevois plutôt ici un temps de pose interminable, un bain si long qu’on s’y liquéfie, une cause poétique de même longueur que l’effet d’infiltration lente.La fréquentation de ce bain équivaut véritablement au passage dans un autre monde, dont la poésie parle souvent et qu’elle effectue rarement.J’en sors avec l’idée que composer de la poésie est une activité moins pesante qu’écrire.Ce serait plutôt essayer de noter, sans jamais de succès total, donc sans fin, les lignes d’une figure géométrique mobile, changeante, qui évolue dans l’espace mental, s’éloigne, se rapproche, et reste inépuisable.« J’ai toujours aimé la poésie difficile, la poésie qui a un secret, dit Paz.Villaurrutia me montra que les secrets, pour en être, doivent être partagés.Partager ce n’est pas divulguer et le lieu véritable de l’art n’est pas l’obscurité mais le clair-obscur.J’ai toujours cru à l’inspiration : Villaurrutia m’aida à la distinguer de la facilité et à ne pas la confondre avec le procédé».Voilà un bel hommage.Paz ajoute que Nostalgie de la mort est un titre aussi mauvais que Les fleurs du mal Le regret d’une chose à venir est pourtant bien dans la logique élargie et étrange du monde de Villaurrutia.L’autobiographie « glorifiée » Lisette ÆORIN A Le feu eton JULIA M.ou LE PREMIER REGARD Muriel Cerf Robert Laffont 1991, 354 pages FRANÇOIS MAURIAC a souvent évoqué, dans ses papiers autobiographiques, « son entrée dans les lettres avec le baiser au front de Maurice Barrés ».Muriel Cerf, ou est-ce le fait de son éditeur ?, rappelle qu’André Malraux lui avait rendu un hommage non équivoque : « Vous avez reçu un don des dieux : le talent narratif.» Indiscutable, ce talent, bien qu’en une douzaine de romans, il a, semble-t-il, d’abord exacerbé un orgueil sans limites : celui d’avoir choisi d’être écrivain, et de n’être que cela, et d’en faire la preuve en étalant complaisamment son moi, en glorifiant sans pudeur son ego.Lire Julia M.ou le premier regard n’est pas une occupation de tout repos.Il y faut du courage, il y faut meme un solide estomac.La langue de Muriel Cerf est à son image : personnelle, ô combien !, ensorcelante, parfois, dans ses excès, ses néologismes, mais constamment nourrie d’une aventure amoureuse qui va d’une passion très filiale, pour une grand-mère chérie, à l’amour d’une femme de 35 ans pour une nymphette de 17 ans.Apparaît et disparait, revient et s’en va, un comédien célèbre, qui joue Don Juan, met en scène L’Éternel mari, mais n’offre, hors de la scène, aucune disposition pour la fidélité conjugale.Autre personnage-clef de ce roman, un peintre, prénommé Kurt, dont les modèles préférés sont, évidemment, l’écrivain Julia M, son amante Natalia, ce qui ne l’empêchera pas, aux dernières pages, de quitter un monde qui ne reconnaît pas ses oeuvres et des femmes dont la beauté l’enchantait et le désespérait tout ensemble.On comprendra, par ce qui précède, que i’admire, plus que le talent de cet écrivain, sa constance, la persévérance qu’il faut pour rêver sa vie en la magnifiant dans l’oeuvre littéraire.Muriel Cerf a beaucoup voyagé.Elle a, à 22 ans, écrit L'Antivoyage, salué par la critique, nous dit Robert Laffont, son tout nouvel éditeur, puisque les livres précédents ont été édités par le Mercure de France, Stock, Albin Michel — le plus souvent — et même Jean-Claude Lattès.Des livres qui se sont sans aucun doute fort bien vendus, mais qui n’ont jamais — et ce n’est pas un jugement négatif, loin de là — atteint les petites listes des jurys très parisiens des prix littéraires.Au « premier regard », pour emprunter une partie de son titre à la romancière de Julia M., l’oeuvre de Muriel Cerf, dont je ne connais que le dernier avatar, paraît comblei un très large public, dont on peut résumer qu’il est avant tout féminin.Les pages les plus émouvantes de Julia M., sont consacrées à la mort et à l'enterrement de Mamita, l’aïeule bien-aimée que ne cessera de regretter, tout au long de ces 300 pages et plus, une petite-fille, devenue femme, mais non pas mère.Quittant le cimetière, J uüa envie pour la première fois les autres femmes de sa famille, dont elle s’est éloignée sans regret, « à cause des nichées de mômes, maintenant que je n’avais plus mamita, j’aurais bien voulu retrouver un vrai bébé à la maison ».Dans la passion dévorante qui la lie à l’adolescente Natalia se glisse aussi une sorte de sentiment plus maternel que véritablement sensuel.Il est d’ailleurs tout à fait étonnant que le sujet de ce roman, qui ignore tous les tabous, qui s’est écrit visiblement en marge des canons habituels, ne glisse jamais vers l’érotisme pur et dur.On s’aime, entre femmes, en écoutant L'Enlèvement au sérail (son laser, est-il précisé), « car il n’y a guère de Muriel Cerf musique de Mozart qui soit plus libre, plus vive, plus enchantée, et que d’écouter L'enlèvement au sérail, c’est ce qu’il faut à quelqu’un qui vient de voir la mort ».On vide puis on aménage de nouveau — tous les nouveaux meubles, tous les articles ménagers y sont énumérés, avec un soin de « parfaite » ménagère — l’appartement de la rue L.où la grand mère avait vécu plus de 60 ans, avant d’y mourir dans un lit défoncé.Ces préoccupations ne me semblent guère compatibles avec l'amour fou, l'amour qui ne connaît pas de contraintes, qui se nourrit de lui-même.La littérature, le soin d'écrire « bien » n’abandonne presque jamais, en dépit de ses écarts grammaticaux ou syntaxiques, cet auteur très profondément nourri des grands écrivains, des musiciens, des artistes de tous les temps.Quand la Natalia très aimée lui écrit, c’est évidemment Muriel Cerf et non pas Julia M., qui la lit : « Elle m'apprenait par coeur que j’étais belle, elle avait 17 ans (.) oh mon Ondine, mon Agnès, ma chimère, mon petit dragon des bonzes chinois au mufle parfois colère et au regard parfois plus lourd et lent que le passage de Saturne ».11 reste que ce mélange de « grand amour» et d’érudition finit par révulser l’estomac; le mien, d’estomac, pour reprendre le verbe imaginé par Muriel Cerf, « borborygmait », vers la fin, annonçant une bonne indigestion de mots et d’adjectifs.Si vous adorez les livres de femmes, le style dit féminin, Julia M., ou le premier regard vous enchantera.De censure et CORRESPONDANCE Rousseau-Malesherbes présentée et annotée par Barbara de Negroni Flammarion, 1991.Christian Allègre MALESHERBES est un personnage sympathique aux modernes désabusés que nous sommes : il eut du pouvoir, l’utilisa à défendre de justes causes, et jamais n’en abusa.Cet homme — l’auteur des célèbres Re-mùnbances — qui avait adjuré le roi de faire des économies, de réformer le système des impôts qui écrasaient le petit peuple, de supprimer les lettres de cachet, de libéraliser le régime, cet homme aimé de tous les philosophes préférait herboriser dans sa propriété de campagne de Malesherbes, au sud de Paris, plutôt qu’avoir à faire face aux rivalités et aux jeux de pouvoirs de Versailles où on l’appela plusieurs fois.l’iis étonnant que la postérité lui ait collé l’étiquette de pusillanimité! !>ank doute Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, héritier d'une longue lignée de magistrats, n'aimait-il pas vivre dangereuse-( ment ! Et c’est peut-être son dédain des honneurs, son sens de la justice, yptant que ses idées qui lui firent avoll' autant d’estime pour Jean-Jacques Rousseau.Les Confessions d'ailleurs en font foi.En 1750, son père, nommé chancelier par Louis XV, lui délègue la èharge d’administrateur de la Librairie.Il s’agit d’une position intermédiaire entre ce qu’on appellerait aujourd’hui la Direction du Livre et la Censure.Il est donc chargé de surveiller tout ce qui se publie à Paris, d’octroyer les « privilèges » et les autres formes de permis d’imprimer en usage à l'époque.Ceci le place à un poste clef dans la diffusion des idées.Et la plupart des grands écrivains du siècle bénéficieront de son ouverture d’esprit, de son libéralisme : Voltaire, Diderot, d’Alembert, Turgot — à qui il refusa en 1774 de devenir garde des Sceaux à ses côtés — et bien sûr Jean-Jacques.La première des 86 lettres qu’on possède de la correspondance Males-herbes-Rousseau (beaucoup manquent, certaines ont été détruites par ce dernier pour éviter toute compromission vis-à-vis du pouvoir) date de 1755 et concerne les feuilles d’impression du Discours sur l'origine de l’inégalité.La dernière lettre date de 1773 et parle, comme les 20 précédentes, de botanique, dont les deux hommes étaient également férus.Entre ces deux dates, paraissent toutes les grandes oeuvres de Jean-Jacques, et avant tout La nouvelle lléloîse et Émile.Le mérite de cette édition de lettres, en « tassant » l’histoire, est de mettre en relief les conditions de leur parutions.On s’attardera avec étonnement à la lettre de Malesherbes du 16 février 1761 et aux explications méticuleuses qu’elle contient sur les coupes demandées par la censure que l’administrateur de la librairie est obligé de demander à Rousseau dans l’Héloïse.Malesherbes ne permet à aucun censeur de faire des corrections.Il prend lui-même chaque passage et avec infiniment de délicatesse fait valoir à Rousseau ce qui doit être modifié et pourquoi.S’ensuit une discussion passionnante.Les circonstances de la parution de l’Émile sont une toute autre histoire.Cela se joua entre août 1761 et PHOTO INTERNATIONAL PORTRAIT GALLERY Jean-Jacques Rousseau juin 1762, date à laquelle Rousseau fut déclaré de prise de corps par le Parlement de Paris.Ce fut une énorme affaire extrêmement compliquée où se mêlèrent rivalités politiques, religion et pouvoir, et le sort des protestants en France.Y furent impliqués les Jésuites, une faction au sein du Parlement de Paris, Malesherbes qu’à cause de sa tolérance on voulait priver de tout pouvoir, le À la manière de Henry James BALTIMORE Gilles Barbedette Gallimard, 1991, 295 pages Francine Bordeleau ——ij_____—-—- LORSQU’IL n’écrit pas, Gilles Barbedette édite chez Rivages Nabokov, l’a’ùl Bowles, Lorrie Moore, Henry James.Et, lorsqu’il écrit, il aimerait se voir ailleurs qu’en France, aux États-Unis autant que possible, de là où justement Henry James est parti pour devenir en France, au siècle dernier, le plus courtisé des dandies En pure perte, il va sans dire.Transplanté jeune en Amérique, lames était écartelé entre l’ancien et le nouveau continent.Raymond Aubrée, héros du présent roman qui se fait aussi appeler, par besoin d’ubiquité, Baltimore, est pour sa part un américanophile convaincu.Aubrée/Baltimore habite un appartement du 42, boulevard du Temple, là où vécut un temps nul autre que Flaubert.Pourquoi a-t-il choisi le pseudonyme de Baltimore ?Là-dessus, le héros s’explique longuement (très très très longuement), et ce début est tellement pénible que j’ai bien cru mourir d’ennui.Aubrée est linguiste et la sonorité du mot le sé- duit.« Dans le a de ton nom, il y a comme un regard étonné, le o étiré d’une bouche ahurie, une voyelle chaude et ronde cernée de deux consonnes tropicales, un regret, un fre-don, un air de mandoline au milieu des crinolines », etc.Vous m’en direz tant ! Mais Aubrée croit aussi que sa mère, sur son lil de mort, parle l’américain.Il y a le fantôme de Flaubert et celui de Proust.Dans des pages en effet très proustiennes, Aubrée se remémore son enfance et sa mère.Et, il y a surtout le fantôme de ce bon vieux Henry, dont se réclame Aubrée/Baltimore.Fin lettré, notre héros a quitté ses deux filles adorées et sa femme pour vivre avec ses références littéraires.Et, pour se consacrer à l’amitié passionnée qu’il éprouve pour William Lemaire, un de ses étudiants.Avec ce bel enfant, américanophile aussi comme il se doit (la contrariante épouse d’Au-brée, elle, est Slavophile, ce qui ne favorise guère le dialogue), Raymond devient à part entière Baltimore.Il devient un autre, ce qui est un début prometteur pour quelqu’un qui aurait aimé être plusieurs.Bien que convaincu que le rêve américain est consommé depuis belle lurette, Raymond veut partir.Faire, en quelque sorte, le voyage inverse de Proust.Mais, trop amoureux des livres et du passé pour être un homme d’action, Aubrée est un voyageur immobile.Au contraire de William qui s’en va effectivement à New York, la ville verticale.Pour revenir mourir à Paris, deux ans plus tard.Malgré son début poussif, Haiti more comporte de belles pages sur la littérature, les rapports de l’être humain avec l’art, le temps qui emporte tout avec lui, qui finit par nous rendre insensibles aux gens comme aux choses.Mais, ce roman demeure foncièrement agaçant, sans doute à cause d’une impression de déjà lu : l'écriture de Barbedette a des accents jamesiens trop vifs, l’élégance de ce style trop exquis et trop fin est surannée, et on se prend à souhaiter qu’un raz-de-marée emporte vite ces livres qui vont si bien, comme le dit l’insupportable lieu commun, « au plus secret des cho ses ».Avec Barbedette, le cliché a une certaine classe et une certaine profondeur (les mots cliché et harlequi nude n'ont, après tout, jamais été synonymes).On lui donne alors un bon point, pour le bel effort.de botanique prince de Conti qu’on voulait discréditer et dont il n’est pas exagéré de dire que ce pauvre Rousseau fut le jouet.Ces circonstances furent l’occasion des quatre fameuses lettres autobiographiques que Rousseau adressa à Malesherbes, de Montmorency en janvier 1762, mais elles sont surtout à l’origine d’une errance et d’un exil qui durèrent huit ans.Il est certain que le prince de Conti se servit du fait qu’il protégeait Rousseau et de ses idées pour ses projets politiques personnels (il était le petit neveu du Grand Condé!).Ses ennemis condamnèrent l'Émile pour nuire à son prestige.C’est pourquoi il insista tant auprès de Rousseau pour qu’il fuie, alors que ce dernier voulait se rendre et se défendre.En se défendant il aurait compromis à la fois Conti et Malesherbes.et le bon Malesherbes lui en sut un gré éternel.Rousseau partit donc : Yverdon, Métiers-Travers, le lac de Bienne, de partout il fut ultimement expulsé.Il se rendit en Angleterre en 1766 et se fâcha avec Hume — il raconte sa LIBERTE 198 LIBERTÉ ].c travail tir la 198 Je désire m’abonner (6 livraisons annuelles, 30 $) Nom.Adresse Ville.Code.Province.LIBERTÉ C.P.444 Outremont H2V 4R6 Tél.: 274-5468 version dans la lettre du 10 mai 1766 —, revint en France et fut « enfermé » au château de Trye, chez son Altesse sérénissime le prince de Conti, son protecteur.Rousseau aurait presque préféré la Bastille.Pendant tout ce temps, il cherche la trame cachée du « complot inouï dont il est enveloppé ».Sa réputation partout lui fait du tort et prévient les gens contre lui.Toujours il faut qu’il s'explique.Fin novembre 1770 il décrit de Paris à son ami Malesherbes « le cruel moment » qu’il a passé.D’octobre 1771 à octobre 1773, où s’arrête la correspondance, il n’est plus question que de botanique.Les deux vieux amis en ont tellement vu qu’ils se contentent de la douceur de leur amitié et de leurs recherches savantes.On serait tenté de conclure avec Holderlin, s’il n’y avait là un anachronisme : « Toute chose en fin de compte advient par désir, et toute chose s’achève dans la paix » (Hypérion).L’édition de Barbara de Negroni est érudite et passionnante.Les 86 lettres sont accompagnées d’une introduction et de notices intercalaires qui éclairent les événements dont il est question dans les lettres.L’éditrice, qui suit la grande édition de Genève de la correspondance de Rousseau en 48 volumes (parus), due à R.A.Leigh, offre, outre des notes extensives, des plans des lieux où Rousseau a séjourné après avoir été décrété de prime de corps, une bibliographie et une chronologie, et une très intéressante lettre de Malesherbes au comte de Sarsfield, datée de 1966, où il expose ses opinions sur l’inégalité parmi les hommes et qui permet de comprendre son soutien inconditionnel aux idées de Rousseau.NOUVEAUTÉS .—.—.— UNE MORALE POUR U VIE LES DROITS DES FEMMES UNE MORALE POUR LA VIE Jean Desclos • 160 pages • 13,95 $ Chemin de croissance, la morale soutient l’humanité en recherche de la plénitude de sens.Une morale pour la vie propose une façon réaliste d’aborder la complexité des situations éthiques contemporaines, en partant des faits, en cherchant à les comprendre.L’acte humain, la loi, le droit, les valeurs, les principes moraux: tout cela prend place dans un ensemble vivant, tel un arbre où feuilles, branches, troncs, racines croissent dans une belle interdépendance.LES DROITS DES FEMMES Monique Dumais *136 pages • 13,95 $ L'investigation éthique de Monique Dumais met en relief les valeurs qui sont en jeu dans la quête des droits des femmes.Justice, dignité et responsabilité en constituent une base solide et en orientent la visée finale.Les conséquences pratiques qui en découlent s’inscrivent aussi dans un contexte de valeurs à promouvoir.Les trois «A», Autonomie, Accomplissement et Affirmation, inspirent les démarches entreprises par les femmes dans la quête de leurs droits.DEMAIN IL FERA SOLEIL Yvon Poitras «184 pages • 14,95 $ L’auteur nous invite à l’accompagner dans sa marche vers les sources qui gardent l’espérance vivace: l’amour, la solidarité, Dieu.Il nous partage avec force la conviction qui anime toute sa réflexion: Espérer, c’est vivre! En vente chez votre libraire 6P ÉDITIONS PAULINES 3965, boul.Henri-Bourassa Est Montréal, Qc, H1H 1L1 Tél : (514) 322-7341 Télécopieur: (514) 322-4281 D-6 ¦ Le Devoir, samedi 8 février 1992 • le plaisir des ivres Andrée MAILLET Achoses écrites Carnet 21 DANS LE DEVOIR du 1er février dernier, le cinéaste Alain Corneau : ,/ 'ai retrouvé dans la poésie baroque et au Japon, une tradition voulant que le but ultime de la musique soit le retour des morts.Ce n'est pas vrai scientifiquement, mais symboliquement ça l'est.Les morts lie reviennent pas pour nous hanter ni nous faire peur mais pour nous faire réfléchir.Parmi les membres de ma famille littéraire, Victor Hugo croyait aussi à la communication entre les vivants et les morts.Il en est ainsi de la poésie, de toute oeuvre de fiction littéraire percutante, incitatrice d’imitateurs ou d'imitation, comme de la musique.Il est nécessaire de passer par la mort pour accéder à la création.À toute création, celle des arts plastiques parmi lesquels je range la danse ?je ne sais.Il est certain qu’en tous les domaines nous avons à continuer l’oeuvre, les travaux de nos prédécesseurs.Ils ne sont jamais à achever mais à poursuivre.Plus je suis chargée d’énergie psychique, plus j’ai envie de créer — toujours pour moi d’abord — et plus je me rends compte de tout ce que je dois à mes morts.A ceux de ma génération — qui nous liaient de fortes attaches, bien entendu — ce qu’ils m’ont pris de ma vitalité, de leur vivant, ils me le rendent au centuple.Parmi ces ils, il y a des elles : Simone de notre enfance, Françoise de notre adolescence, Marguerite et Paule-Aimée de nos grandes amours et de nos maternités.Les vivants ont un besoin terrible des morts; les nôtres, généralement se postent dans la marge de l'Histoire — pas en marge — quelques-uns s’insérant dans sa marche événementielle ajoutent leur nom et parfois leur regard à notre mythologie.Qui a tenu publiquement sa part dans l’enroulement sur elle-meme de notre Histoire a toujours un double mythique.CES DOUBLES MYTHIQUES SONT CE QUI ANCRE UN PEUPLE.Dans notre histoire personnelle, l’aura, le souvenir magnifié par le désir déchirant que la mort de celle-ci, de celui-là n’ait jamais eu lieu ! et la douleur poignante du souvenir, ouvrent le sentier de la création.Comme à coups de hachette et par des bris de branches, le marquant aussi imperceptiblement d’un sang d’égratignures.Et puis, il s’amplifie et débouche grâce à d’invisibles mains nanties de gestes magiques sur le chemin perdu, déjà tracé, sur des clairières ravineuses et par miracle, sur une source.?CHOSES ÉCRITES : LE 27 AOÛT 1988.Du secours dans la littérature.Le chagrin frappe : il nous reste les mots plus féconds que les larmes.Mao-Mao me regardait écrire — Adieu !.MÊME JOUR.Il faut s’acharner à être heureux ! ?ON A VOULU SAVOIR où je décrochais comme d’un arbre de Noël les très beaux noms de mes personnages ; Arabelle, Marie-Salomé, Ursule, Octavie, Cédénie, Isaure, Odéline Pérodeau.Ces prénoms sont gravés sur les tombes des cimetières de nos vieilles paroisses.Je les ai aussi trouvés dans les pages nécrologiques de La Presse que j’appelle mon cimetière de papier.Avec quels soins, des papillons rares tels qu’Archélyse, Joseph Exalaphat, Edner, sont colligés dans un carnet spécial avec des citations de La Fontaine — celle-ci : Tout est mystère dans l'amour.Ce n 'est pas l'ouvrage d'un jour que d'épuiser cette science.(N’est-ce pas bien dit ?et par un homme qui l’aima, le fit beaucoup et sans doute bien), et des mots destinés à embellir mon roman : « voix rogommeuse », « folliculaires à gages ».et « rhédibitoire » donc ! Les jours donnés aux dieux ne sont jamais perdus (La Fontaine).Et, considérant, non sans stupeur, la longueur et l’épaisseur de mon livre, je me demande évidemment s’il sera dieu, table ou cuvette ?(ibid).?TOUJOURS EST-IL qu’un jour d’il y a longtemps, m’en allant — sifflotant le Dies Irae — dans mon cimetière de papier, voilà-t-y pas que je tombe en arret sur le nom de Cadieux.Je lis vite.En deux secondes, j’avais saisi l’importance de l’insertion.Une dame, décédée à Oka un 18 novembre était la mère de Raymond Cadieux, qui sous le nom de plume d’Arthur Hailey avait écrit : Airport, Wheels, et maints autres best sellers.Ayant mis la journaüste Claire Harting sur cette piste, (écrivai-je en 1972) j’attendis.Et puis, rien.Deux ans plus tard, à mon vieil ami W ÉDITIONS BELLARMIN III >• PHILOSOPHIE Bernard Lonergan POUR UNE MÉTHODOLOGIE PHILOSOPHIQUE Essais philosophiques choisis Vol.de 248 pages, 19,95$ Les fondements philosophiques de l’un des plus grands penseurs canadiens contemporains.Colette Quesnel MOURIR DE RIRE D’APRÈS ET AVEC RABELAIS Cahiers d’Études médiévales - 10 Vol.de 136 pages, 17,95$ Le rire a participé à la transmission des écrits rabelaisiens et leur a conféré un caractère immortel.Mais qu’ont en commun le rire et la mort?L’auteur tente de dégager le sens et la fonction de mourir de rire dans l’univers de Rabelais.© mourir
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