Le devoir, 23 mai 1992, Cahier D
• le plaisir des ivres r Oampigm -, sam., 23 mai de 14h à 17h, venez rencontrer GILLES PROULX MA PETITE HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE 4380 St-Denis.Mtl, Qc H2J 2L1 Tel.844-2587 Le Devoir, samedi 23 mai 1992 PHOTO SOPHIE BASSOULS Anne Hébert "Si Fragile et grande Anne Hébert Lise Gauvln Dans son APPARTEMENT parisien du 5e arrondissement, à quelques pas de Notre-Dame, Anne Hébert, 75 ans, toujours aussi parfaitement belle et fragile me reçoit avec la générosité d’une grande dame toute simple.L’appartement donne sur un jardin.On se croirait à la campagne, en plein coeur de Paris, tant tout ici respire l’harmonie, la douceur.Anne Hébert vient de publier un roman.L'enfant chargé de songes, troublante incursion dans le domaine de l’enfance, avec une action se déroulant à Du-chesnay puis à Paris.Un livre dont l’intensite émotive ne faiblit à aucun moment et qu’on lit d’un trait.Bientôt suivra un nouveau recueil de poèmes.Publier, elle me l’avoue, en fin d’entrevue, demeure à ses yeux quelque chose d’effrayant.Avoir livré le plus profond de soi-même, et le retrouver tout à coup sur la place publique.Pas facile ! De Julien, le héros de son livre, Anne Hébert parle comme d’un vieil enfant, un adulte réfugié dans des souvenirs et dans ses rêves.L’homme qui « débarque » à Paris a beau avoir la quarantaine sonnée et des cheveux gris mêlés à sa tignasse ébouriffée, il ressemble à un petit garçon effrayé qui quitte sa mère pour la première fois.— : Ne peut-on voir en Julien un proche parent de François, le héros de la nouvelle Le torrent ?« Dans les deux cas, je raconte l’histoire d’un fils démoli par sa mère.Mais François était beaucoup plus violent, plus d’une pièce, et il avait subi les foudres d’une marâtre.La mère de Julien dégage de son côté une douceur féroce qui enveloppe comme une fumée, comme un tissu vaporeux.» — : Cette mère se substitue-t-elle à la vie de l’enfant ?« L’enfant vit en fonction d’elle, de la joie et de la présence qu’il lui ap- porte.Elle ne se met pas à son écoute, mais cherche encore à étreindre un nourrisson quand Julien est devenu un adolescent, puis un homme.» — : Ici, comme dans toute votre oeuvre, l’eau, la rivière sont omniprésentes.Êtes-vous fidèle à quelques images fondamentales ?« L’eau, la terre, mais aussi le soleil et la nature en général font partie de mon imaginaire parce que j’ai été marquée très jeune par une vie à la campagne, au bord de l’eau.» — : Une nature pas toujours sereine ?« La nature est ambivalente, jamais étale.Il y a des calmes plats puis des marées d’équinoxe.Ça bouge.» — : Vous glissez toujours des rap- pels d’écrits antérieurs sous forme de citations, de phrases qui constituent autant d’intertextes.Votre oeuvre était-elle déjà présente, en creux, dans vos premiers textes ?« Je crois que les publications de jeunesse contiennent vraiment en noeud fermé ce qui va suivre.» — : De Julien, on dit au début que « l’état de songe risque de l’anéantir », puis à la fin que « le songe est à nouveau devant lui ».N’y-a-t-il pas renversement ?« Julien se fait peut-être des illusions.Il croit qu’il va épouser Aline, avoir un enfant, qu’il ne sera plus en marge, mais planté dans le monde.Tout cela reste ambivalent.Vit-il un songe ?La question est posée.» — : Peu de personnages d’écrivains traversent votre oeuvre.Un seul, dans Héloise.Pourquoi ?« En incarnant la vie d’un auteur, on risque de tomber dans l’abstraction.Rien de moins concret, de moins visible que le travail d’un écrivain.C’est un métier très austère, très dépouillé, pas spectaculaire du tout.Au cinéma, par exemple, combien de films ont été réalisée sur des artistes qui ne montraient jamais l’essentiel de cette confrontation avec l’oeuvre, mais faisaient de l’anecdote autour ?» — : Quels sont les lieux propices à votre écriture ?« J’ai besoin d’être tranquille, sans téléphone ni mouvement autour de moi, de pouvoir me concentrer, avec des livres à portée de la main.J’aime un lieu très fonctionnel : une table et puis la paix.» — : On a l’impression que vous vous appropriez Paris à travers le regard de Julien.Qui a-t-il de vousi-meme dans son éblouissement ?« Éblouissement ?non.La première rencontre de Julien avec Paris n’est pas facile.En ouvrant ses volets, il voit repêcher un noyé.Il se dit que la ville en est une où les gens se noient, et l’aborde sous le signe de l’inquiétude.On est loin du Paris de ses rêves, celui des albums d’art avec des monuments bien nettoyés et isolés, sans voitures et sans foule autour.Il mettra du temps avant de se laisser gagner par la ville, tant sa condition d’étranger le dérange.Entre Paris et lui, il y a une sorte de frontière.» — : Vous avez choisi d’écrire à Paris, mais Paris apparaît peu dans votre oeuvre, pourquoi ?« À Paris comme ailleurs, je peux travailler pourvu qu’il y ait une pièce Voir page D-4 : Hébert « Écrire au Québec, c’est un phénomène de résistance et de défense.La jeunesse lit de moins en moins.En France, les enfants de mes amis ne consultent que les ouvrages imposés par le programme scolaire.La galaxie Gutenberg fout le camp.» —.i" i > > Rocambole sorti de l’ombre ROCAMBOLE Les exploits de Rocambole Tome 1 et La Résurrection de Rocambole Tome 2 Préface de Laurent Bazin.Éd.Robert Laffont.Coll.Bouquins.1600 p.Alain Charbonneau QUI FUT, pendant la seconde moitié du XIXe siècle français, l’auteur le plus lu de son vivant ?Ce n’est pas Victor Hugo, ni Zola, ni Flaubert, ni Mau-passant.Dumas peut-être ?ou alors les Concourt ?pas George Sand, tout de même ?Non, trois fois non.L’écrivain le plus populaire du second Empire, celui dont plus d'un million de lecteurs de jou-raux dévoraient chaque semaine les intrigues et les drames, se nommait .Ponson du Terrail, Paul Alexis de son prénom, né vicomte et mort après avoir porté pendant plus de 20 ans le titre de maître incontesté du roman-feuilleton.Si le nom ne vous dit rien, ni sans doute les divers sobriquets (Poncif du Terrail, Tronçon du Poitrail, Bonbon du Sérail, Porcinet du Bétail) dont l’affublèrent des contemporains facétieux, jaloux de son succès, c’est que ce romancier de zone grise a eu l'insigne privilège d’être enterré par le héros qu'il a lui-même créé, de sombrer dans l’oubli le plus complet tandis que la langue française, toujours friande de néologismes, forgeait sur le nom de sa créature la plus légendaire un mot parfaitement nouveau, passé depuis dans l’usage courant : rocambolesque.Définition : « extravagant, qui est plein de rebondissements invraisemblables et de péripéties inattendues ».Un adjectif que Diderot aurait certainement adopté pour son Jacques et Cervantès traduit pour son Quichotte.À tout seigneur, tout honneur ! La collection Bouquins a eu l’excellente idée de rendre à Rocambole ce qui est à Rocambole, en rééditant les troisième et quatrième volets des Drames de Paris : Les exploits de Rocambole et La résurrection de Rocambole.Histoire de nous rappeler que né de lui, l’adjectif aujourd'hui employé à toutes les sauces ne va comme un gant qu’aux rocambo-lades de ce personnage haut en couleur, ancêtre de Fantômas et d’Arsène Lupin, un peu moins fantastique que le premier et un peu moins gentleman que le second.Sorti de l’ombre où le tenait l’édition française depuis quelque temps, le voici donc à nouveau sur pieds, écoutant derrière les portes, soudoyant valets et soubrettes, tuant, volant, mentant comme il respire et trichant comme il expire.Possédé avec ça du génie des apparitions imprévues et maîtrisant comme nul autre l’art des déguisements et des maquillages trompeurs.Jamais autant qu’avec Rocambole la fin n’aura justifié de moyens si nombreux et si peu moraux : « Si le diable me réclame jamais ses honoraires pour les services qu’il me rend, j’aurai un fameux compte à régler avec lui ».Malgré tout, fort sympathique, le bonhomme.La lecture ou relecture de Ponson du Terrail n’est bien entendu pas une affaire de découverte.Plutôt une épreuve sportive.Dans les voies tracées par Eugène Sue et Frédéric Soulié, son oeuvre se situe juste en deçà de ce qu’on appelle communément la littérature.N'empêche que je défie quiconque, une fois appâté, de ne pas courir après le fil de l’intrigue comme le lièvre après une carotte.Le cycle entier constitue un vaste engrenage où, des bas-fonds de Paris aux châteaux en Espagne, s’enchaînent à rythme d’enfer, assassinats, empoisonnements, stratégies ’ • Ai—— :'ï wf i.vt S'irSC La Lune, 24 février 1867, caricature de Ponson du Terrail par André Gill.de séduction, séquestrations, folies passagères ou incurables, duels, traquenards et mensonges honteux.Pour le lecteur, impossible de reprendre son souffle : un coup de théâtre n’attend pas l’autre, et la dernière phrase d’un chapitre vous amarre immanquablement aux pre- miers mots du chapitre suivant.Très vite vous vous sentez pris dans un entonnoir de récits emboîtés et d’histoires en cascade.Lecture tonique, comme une course à obstacle.Évidemment, ce n’est pas une leçon de style.Iconoclaste de l’imparfait et exterminateur de la descrip- tion, du Terrail sacrifie tout à la dynamique du feuilleton : avec lui, les événements défilent au passé simple comme une pellicule dans un projecteur à 24 images-seconde.Les invraisemblances à pleines pages sont constamment battues en neige par Voir page D-4 : Rocambole T Quand la Chine s’éveillera., s Alors que tout le bloc de l’Est bas- : culait avec le communisme, alors: que ces pays, émergeant de leurs t chaînes, se sont bâti une écriture: neuve, vivante, et qui souvent dé- ; nonce, la littérature chinoise est demeurée un instrument de l’idéologie marxiste, la seule acceptée, la seule acceptable.Mais quelques voix percent le bâillon.André Girard fait un survol d’une histoire littéraire marquée par la censure.Page D-4 Les sources de Spinoza 1492 : l’année ne célèbre pas que la découverte de l’Amérique, mais sonne aussi en Espagne le décret d’explusion des Juifs non convertis au catholicisme.Pour les parents du philosophe Baruch Spinoza commence l’exil au Portugal d’abord, puis à Amsterdam, où la communauté juive rayonnera économiquement.Mais ces persécutions condamnant souvent un peuple au mensonge et la duplicité ont eu un impact sur la conception du monde de Spinoza, explique Heinz Weinman.Hérétique à la foi de ses pères, il fut le premier à parler d’une citoyenneté juive non axée sur la religion.Page D-5 Les caricatures de SERGE CHAPLEAU • Un nouveau magazine • Plus de 68 caricatures • Une pièce de collection In vente en kiosque 4,95 $ 5ISSSSP UN REGARD UNIQUE SUR LES CÉLÉBRITÉS QUÉBÉCOISES Ce n’est pas toujours drôle.C’est toujours touchant.Et c’est au fond très rassurant.Tant qu’il y aura des Chapleau, la sainte et saine Grogne se portera bien.Georges-Hébert Germain I D-2 Le Devoir, samedi 23 mai 1992 ¦Ji ‘.'.n • le plaisir des ivres Mordecai et nous Odile Tremblay ?Entre les lignes En temps normal, la sortie en traduction française d’un nouveau roman signé Mordecai Richler serait passée presque inaperçue au Québec.Comme pour ses ouvrages précédents, tous publiés à Paris et salués par la salve de la critique française qui, à la suite de l’anglophonie, célébrait un écrivain majeur de réputation internationale.Mais ici, à Montréal, dans la ville où il a toujours vécu, du côté de la clôture francophone, seule une poignée d’érudits et quelques amateurs épars connaissaient sa prose.Le plus illustre des auteurs canadiens-anglais n’est pas prophète en son pays.Évidemment, cette année, tout a changé.Depuis que l’écrivain s’est permis dans un essai, dans ses propos aussi, d’attaquer avec violence les Québécois, depuis que son racisme nous est tombé en pleine poire, nombreux sommes-nous a vouloir percer à jour celui que toute une province se plait désormais à tant haïr.Coup fumant de publicité de sa part ?Peut-être.Une chose est certaine : l’intérêt pour Mordecai Richler a grimpé chez nous comme un cours de la Bourse en folie.Et il est certain que son roman Gursky gagnera à cette agitation une armada de lecteurs.Malgré ses 600 pages, malgré l’aspect un peu fouillis de cette brique quelque peu échevelée, malgré, malgré.Y{ , :.»• V' > • > ri Saint-Martin et Paul Gagné Annie fait des recherches dans les archives de Vancouver et découvre l’existence de Mrs.Richards, maîtresse d’école arrivée d’Angleterre en 1873.Pourquoi celle-ci est-elle venue au Canada et comment y a-t-elle fini ses jours ?À travers la vie d’Annie, celle de sa mère et celle de Mrs.Richards, un parcours complexe qui nous mène du réel aux mots et des mots au réel, en remettant les deux en question.Diffusion Dimedia 188 Pa8es- 19’95 $ les éditions du remue-ménage tous leurs détails, les événements que nous venons de rapporter».Aiguilles dans une botte de foin, et du meilleur.Le parti pris éditorial reste contestable puisqu’il prend le cycle en route, Bazin ayant renoncé à publier L’héritage mystérieux et Le club des Valets de coeur dans lesquels le héros n’est encore qu’un personnage secondaire (on pourra toujours lire ces deux premiers volets aux éditions Complexe, qui viennent de les rééditer).Parti pris néanmoins judicieux puisqu’il nous plonge au coeur même des aventures dont Rocambole est tout à la fois le héros, le moteur, le centre nerveux, le stratège, voire l’auteur en personne : « Messieurs, c’est une mort de trop pour la vraisemblance de ce récit ».Le lecteur, lui, en redemande.— : Comment réagissez-vous, comme lectrice, à des oeuvres faisant ample usage du québécois ?« Si je pense à Ducharme, je marche à 200 %.» — : Avez-vous conscience d’être devenue un modèle pour plusieurs ?« Devient-on jamais un modèle ?.La personne authentique est toujours un peu perdue dans sa singularité.J’ai toutefois l’impression très réconfortante que des gens aiment mes écrits et s’y retrouvent.Pour moi, c’est un grand cadeau.» — : Dans vos romans, il y a toujours une double temporalité, l’usage du flash-back.Cette dimension romanesque vous est-elle nécessaire ?« Le passé s’actualise constam ment.On ne vit pas de façon linéaire dans la seule actualité.Mes personnages ont un inconscient souvent inconfortable.L’art de la nouvelle devrait me permettre d’aller les rencontrer dans la frange la plus extrême de leur présent.Même je n’y arrive pas et fais sans cesse des incursions dans l’enfance.Les gens sans enfance sont pour moi amputés des trois-quarts de leur vie.» — : Difficile, le métier d’écrire ?« Exigeant, surtout.J’y trouve de très grandes joies, une espèce d’exaltation folle, avec le sentiment que c’est merveilleux, que j’ai de la chance, mais quand ça ne marche pas, j’angoisse.La joie est toujours accompagnée d’une voix qui me dit : Il faut encore chercher plus loin, jusqu’à la limite de tes possibilités.» — : Que pensez-vous du Québec d’aujourd’hui ?« Il a émergé de la censure, avec la formidable liberté qui en découle, totalement différent du Québec que j’ai connu.L’ennui, c’est que tout le; monde, partout, se ressemble de plus en plus.Il y avait une mer auparavant entre la France et Montréal Les femmes ne s’habillaient pas de la même façon, ne parlaient pas de la même façon.C’était très tranché et très net.Plus maintenant.On voit surgir une espèce de type universel, surtout chez les jeunes.» — : Comment voyez-vous l’avenir du français au Québec ?« Tout est en train de bouger sur la planète.Au Canada comme ailleurs, on verra apparaître des raz-de-marée d’immigration.À mes yeux, la Loi 101 est un geste de naufragé.Je suis très pessimiste sur le sort du français au Québec.» — : Malgré tout ce qui se pubüe, ce qui s’écrit ?« Ecrire au Québec, c’est un phénomène de résistance et de défense.La jeunesse lit de moins en moins.En France, les enfants de mes amis ne consultent que les livres imposés par le programme scolaire.La ga iaxie Gutenberg fout le camp.» Le Devoir, samedi 23 mai 1992 M D-5 • leplaisirdes ivres Lisette AIORIN A [Le feuilleton l’âge de pierre Paul Guimard Paris, 1992, Grasset, 160 pages.IL Y A quelques années, Paul Guimard collaborait avec sa femme Benoîte Groult, sa belle-soeur Flora Groult, Blandine et Lison de Caunes, Bernard Ledwidge à un ouvrage intitulé : Des nouvelles de la famille.Effectivement, ces personnalités du Paris littéraire sont de celles qui peuvent revendiquer des liens familiaux autant que l’appartenance à la grande famille des littérateurs.En outre, Paul Guimard comme Françoise Giroud et Max Gallo ont nourri une part non négligeable de leur oeuvre romanesque d’expériences politiques ou para-politiques.Guimard, pour un, fut conseiller personnel au Président Pompidou.Après une éclipse de 10 ans, il publiait, en 1990, Un concours de circonstances dont il prétendit qu’il en avait rédigé la première partie bien avant d’occuper un poste auprès de Georges Pompidou.Ce ne fut pas, à mon sens, un roman très réussi.Beaucoup moins, en tout cas, que Les choses de la vie, dont le très beau film qu’en tira Claude Sautet contribua à en répandre la notorité partout dans le monde francophone et cinéphile.Atmosphère toute différente, changement complet de climat avec L'Âge de pierre, tout récemment paru.Le héros est architecte, Pierre, tu es pierre célèbre et fort heureux en affaires comme en amour.Pourquoi, à l’âge de la retraite, a-t-il choisi d’abandonner femme et carrière pour s’exiler en Irlande ?(Incidemment, l’Irlande, pour certains écrivains français, semble être devenue la terre d’élection, et pas seulement au plan littéraire : Clavel, Déon, entre autres, y possèdent des maisons).« Le bout du monde, pour Pierre, commençait en effet de l’autre côté de la fenêtre de sa chambre.(Il) chérissait l’idée qu’en direction de l’ouest son plus proche voisin était le gardien du phare de Terre-Neuve ».Sentiment qui réjouit cet homme du continent devenu insulaire, qui se croit « l’homme le plus occidental d’Europe » puisque « sa maison est la première à recevoir les ouragans venus du Nouveau Monde ».En citant Henrich Boll : « Est-ce que ça peut amuser la pluie de tomber éternellement sur de l’eau ?», Pierre est convaincu « qu’en rencontrant l’Irlande, la pluie est à la fête; elle en profite sans retenue».Ce qui séduira inévitablement, je le crois, le lecteur dans le roman de Paul Guimard, c’est cette présence « liquide », ce compagnonnage avec « des Irlandais, qui dédaignent le plus souvent des vêtements imperméables et se laissent tremper avec désinvolture.On rencontre ainsi dans les rues et sur les routes de grands hommes ruisselants, imprégnés jusqu’à l’os, qui se croisent et font halte pour une conversation de noyés, à quelques mètres d’un abri potentiel».Mais il ne faudrait pas croire, qu’exilé volontaire en Irlande, Pierre soit devenu asocial.Tout au Paul Guimard contraire, il est l’ami d’un peu tout le monde au village et sa gouvernante, austère mais efficace, Mrs.Moriarty reçoit volontiers dans la grande salle de la vieille maison plutôt délabrée où même la vaisselle ne résiste pas à la brusquerie de la cuisinière.Tout sera quand même très habituel, et le Parisien, devenu Irlandais accepte de bon gré les petits malheurs domestiques.Il ne s’alarme même pas (dès la page 18 du roman on en est averti) de « l’anormale lourdeur de son pied gauche et la raideur de l’articulation qui l’afflige d’une claudication gênante mais indolore ».Comment s’est annoncée cette curieuse paralysie ?« J’étais à mon bureau, je venais de lire une lettre m’annonçant la mort d’un ami de jeunesse, raconte Pierre au Dr McNamara, venu le voir en ami.« J’ai senti mon pied devenir inerte et lourd et j’ai cru entendre un bruit cristallin.» La vie tranquille n’en continue pas moins.L’ex-compagne de Pierre, une certaine Nathalie, s’annonce pour une de ces visites très amicales qu’elle lui octroie périodiquement.Elle s’inquiète, plus que l’intéressé lui-même, de ce « pied bot », et suggère des examens plus poussés, une véritable investigation chez quelque grand spécialiste.Nathalie repartie, Pierre, que ce pied devenu insensible n’inquiète que dans la mesure où il ralentit ses longues promenades dans cette péninsule de Dingle où il vit et s’attache au passage des saisons, ne pourra obtenir d’éclaircissement sur cette étrange maladie qui l'afflige.Le pied droit est à son tour « minéralisé » et, étrangement placide, le héros prend les dispositions qui s’imposent pour s’accommoder au mieux de ce handicap : il achète un âne qui, attelé à une petite voiture, le mènera là où veut, du pub à la lande déserte et, pudiques, ses amis le plaindront sans jérémiades excessives.Je répugne à vous raconter la suite : avec une grande maîtrise du récit, Guimard nous mène à ce que, lisant son roman, nous appréhendions sans y croire : l’homme devenu statue de pierre, et objet de stupeur de la pauvre Mrs.Moriarty qui découvre « l’objet », un matin, dans le fond du jardin qui surmonte un ravin.D’où s’écroulera dans la mer, en mille morceaux éclatés, Pierre.devenu Pierre.Si, comme cela lui est arrivé pour deux de ses romans précédents, Paul G uimard voit quelque réalisateur de cinéma s’intéresser à L'Âge de pierre, il pourra sans doute collaborer à la mise en scène de cette fable, de cette allégorie de l’homme que la vieillesse transforme en minéral.Mais on peut supposer que le film, s’il est tourné, soit l'une des attractions d’un prochain festival du film fantastique, à Avoriaz.Il y a là un matériau tout trouvé, sans l’élément horrifique qui s’attache d’ordinaire aux films de Spielberg et de ses émules.En attendant, on lira d’une traite , cet excellent polar qui n’est ni un thriller ni un murder.Seulement une .bonne histoire à connotation symbolique.LA VIE LOGIQUE IM* Krançoiie de ( Ttrduillac DIVORCER ¦ SANS ¦ TOUT BRISER ¦ ET SANS FAIRE 9R SOUFFRIR SES ENFANTS jp|f LOGIQUES DIVORCER SANS TOUT BRISER Et sans faire souffrir ses enfants Me Françoise de Cardaillae 12H p.14,95$ Le poids de l’Histoire LES CARAVANES DU SOLEIL Myriam Antaki, Gallimard, Paris, 172 p.Naim Kattan EN 1968, après plusieurs années de fouilles, un archéologue italien, Paolo Matthiae découvrit au nord de la Syrie une ville, Ebla, vestige et témoin d’un royaume enseveli.Ebla, lieu de haute civilisation à l’époque, disposait d’une bibliothèque de 17 000 tablettes.Il y a 5000 ans, un conqué- rant venu du Sud, Sargon la mit à feu et à sang.Il était le fondateur d’une dynastie, Akkad qui, entre Sumer et Babylone, n’a dure qu’un siècle.Myriam Antaki qui est née à Damas et qui vit à Alep remonte le cours de l’histoire pour faire revivre ce royaume qu’elle nous présente sous les couleurs de l’amour et de l’adoration des dieux antiques.Elle imagine une courtisane : Tiadamu amoureuse du seigneur des lieux : Nam-Zi.Sous les miroitements des lueurs du jour et des lumières de la nuit, les fleurs embaument et les fidèles apportent leurs sacrifices au La leçon de Walter Scott JEAN LE PÉRÉGRIN Mika Waltari, traduit du finnois par Jean-Luc Moreau Paris, Phébus, 507 pages Hervé Guay LES ROMANS historiques de Mika Waltari, Sinoué l’Êgyptien en particulier, sont des best sellers.Traduits dans une vingtaine de langues, ils offrent du dépaysement par l’histoire dont la matière s’inscrit dans le destin des personnages.Tout compte fait, ses héros témoignent davantage des événements et de la civilisation où l’écrivain les situe que d’eux-mêmes.Voilà maintenant qu’arrive la traduction française d’un inédit important de l’auteur finlandais.On a découvert Jean le Pérégrin deux ans après la mort de Waltari survenue en 1979.Cet ouvrage inachevé, le romancier l’avait conçu comme une sorte de « portique » aux Amants de Rysance, son roman le plus ambitieux.Un événement-clé fonde ce diptyque : la chute de Constantinople (1453).Waltari démontre, si besoin est, qu’après les Grecs et les Latins, la prise de la cité par les Ottomans modèle l’Europe de notre ère, creuset our ainsi dire des principaux heurts venir, en particulier l’opposition est-ouest.Pour cerner les tenants et aboutissants de cette conquête, Waltari passe par un sceptique sans naissance ni fortune, avant tout épris de connaissances livresques.Formé au contact du Concile de Bâle, le Pérégrin suivra de près les discussions devant mener à la réunion des Eglises romaine et orthodoxe.Ses notions de grec lui vaudront d’être associé à des laborieux pourparlers.Par ses yeux, à travers ses tribulations, Waltari pose les grandes interrogations théologiques de l’époque.Il oppose également l’esprit à la chair, dans un récit parfois tourmenté, mais surtout fait d’êtres monolithiques au vécu corollaire de leur philosophie.En contraste cependant, une infime contradiction en eux qui explique la pente qu’ils ont suivie.Loin du naturel, ils goûtent la rhétorique et expriment clairement leur point de vue.L’érudition de Waltari, son culte des anciens filtrent à travers eux.On peut aussi assimiler le protagoniste et narrateur (Jean) à un double stoïque de l’écrivain.Le dilemme fondamental du Pérégrin ?Il se défie de la chair sans trouver de réconfort dans les mots.Plusieurs femmes l’ont pourtant mis en garde.« Les mots ne sont que des signes défectueux et trompeurs; jamais un être humain ne parvient à en connnaître un autre à travers ses paroles.On ne peut se sentir proches que dans un lit.Là seulement deux êtres, sans se vouloir de mal, peuvent se rencontrer.Là se noue la plus grande amitié.Tu n’auras jamais à t’en plaindre.» Or, tel n’est pas le penchant du Pérégrin.Il cherche plutôt à percer le sens des bouleversements de son temps et l’impact des décideurs sur ceux-ci.Un fatalisme de circonstance l’entraîne et l’empêche de dévier, jumelé à une soif de savoir qui surpasse chez lui toute affection, tous sentiments.Si l’âge tempère cette avidité, il rend aussi plus fugace l’effusion des sens.Quand le roman s’interrompt, Jean est l’esclave du sultan Mehmet qui se prépare à conquérir Constantinople.Cet épisode (en fait le dernier chapitre en entier) se relie du reste assez artificiellement à ce qui précède.Ce pourquoi peut-être, Waltari avait abandonné Jean le Pérégrin en 1951.Il ne s’agit pas néanmoins d’un écrit bâclé.Et, ceux qui digèrent mieux l’histoire si romancée y trouveront à la fois ce qu’il faut de sérieux, d’imprévisible et de repérable pour la peine.Car, sous des dehors austères, Waltari suit la leçon de Walter Scott.Les Belles Rencontres de la librairie HERMÈS Vendredi 29 mai de I8h à 20h CLAUDE CORBO MON APPARTENANCE Essais sur la condition québécoise vlb éditeur 1120.ave.laurier ouest outremont, montréal tel.: 274-3669 temple d’Ishtar.Les corps des amants se rejoignent, ignorant les hiérarchies et le pouvoir et ne se soumettent qu’à l’empire des sentiments et de la passion.L’histoire conserve ses droits et l’homme, tendre et cultivé qui honore sa mère et qui s’entoure de scribes et de chanteurs, laisse la femme de son coeur pour aller au champ de bataille repousser les sbires du conquérant barbare et sanguinaire.Il est tué et Tiadamu n’a pas assez de larmes pour pleurer son amour martyrisé et sa terre chérie.Myriam Antaki situe son histoire d’amour et de mort dans un temps lointain.Elle chante la mémoire d’un royaume où l’on accordait la primauté à l’art et à la douceur de vivre et qui fut foulé sous les pieds de puissants incultes.À cette époque, les Arabes étaient dans les limbes, tribus du désert et il fallait attendre plusieurs dizaines de siècles pour assister à la naissance du christianisme et de l’Islam.Sans doute, l’auteur a-t-elle voulu d’abord et surtout raconter une histoire située dans un temps si lointain que tout lien avec le présent semblerait fortuit.Et pourtant, cette Tiadamu est une femme libre, comme seules peuvent l’être les courtisanes dans ces contrées.Elle est bien vivante et l’on pourrait, de nos jours, reconnaître sa silhouette à des tournants de rues de Damas et de Bagdad.Puis, il y a cette montée des soldats du désert vers le Nord.Sargon, le Méso-potamien est l’Irakien avant la lettre et sa conquête de la Syrie n’est qu’une répétition d’une lutte d’un affrontement qui se poursuit sous nos yeux.Bien que Saddam se réclame d’ancêtres babyloniens.L’amour est certainement plus fort que la mort mais peut-on jamais échapper à l’Histoire ?UN NUMÉRO EXCEPTIONNEL À NE PRS MANQUER L'EFFET DE SERRE Un débat scientifique •L'HOMME MODIFIE-T-IL LE CLIMAT?•I.ESGAZ A EFFET DE SERRE •PEUT-ON MESURER LA TEMPERATURE TERRESTRE?•LES CERTITUDES DES PALEOCLIMATOLOGUES •OÙ VA LE GAZ CARBONIQUE?•LES EFFETS DU RÉCHAUFFEMENT SUR LA VEGETATION Que faire ?•LANOUVELLE STRATÉGIE DES INDUSTRIELS *REDÉFINIR UNE POLITIQUE DE L'ÉNERGIE •LE MQDÈLE DE DEVELOPPEMENT EN QUESTION RECHERCHI SPECIAL 11» N° 243 MAI 1992 - 6,55$ - EN KIOSQUE I OFFRE SPÉCIALE D’ABONNEMENT — UN AN : 49,00 $ + (TPS) Je souscris à un abonnement d'un an (11 nos), à LA RECHERCHE au prix de 49,00 $ + 7 % (TPS) — 52.43 $ Veuillez payer par chèque établi a Tordre de Diffusion Dimedia Inc.I Nom-—-——- Adresse-——- Ville________________ Code postal- À retourner accompagné de votre règlement à: Diffusion Dimédia, 539, boul.Lebeau, Ville Saint-Laurent H4N 1S2 « Un délai de 6 à 12 semaines interviendra entre la date de ta demande d abonnement et la réception du premier numéro.L’abonné(e) le sera pour un an a compter du premier numéro reçu » LE DICTIONNAIRE PRATIQUE nmuimi i.DEUEDIlip L— Éditions LOGIQUES ANOLAIH LE DICTIONNAIRE PRATIQUE DE L’EDITIQUE Paul Papier et Aline ( lagnon 170 p.bilingue reliure rigide - 24,95$ m WordPerfect H pour Windows WÉ SIMPLIFIÉ ¦ un cric MM k li.ulaikiilik texte -= I fry¦'yAâWAw3 _ tiiB s -M LOGIQUES HS WORDPERFECT POUR WINDOWS SIMPLIFIE Patrick et Didier Mondes 128 p.- couverture spirale 18,95$ I SOLITUDE üf DES AUTRES -fff I I I \ N IMim I I II Hits j§§gg|ggg LOGIQUES 1( 01 I S SOLITUDE DES AUTRES collectif sous la direction de Norma Lopez-TheiVion, 70 p.- 14,95$ Les livres des Éditions LOGIQUES sont distribués par LOGIDISQUE C.P.10, suce.«D» .Montréal (Québec) H3K 3B9 Tél.: (514) 933-2225 FAX: (514) 933-2182 D-6 ¦ Le Devoir, samedi 23 mai 1992 te plaisir des Quand le vin nouveau de l’économie Robert SALETTI ?Essais Québécois LES VILLES ET LA RICHESSE DES NATIONS ( Réflexions sur la vie économique), Jane Jacobs Boréal, 296 pages.LA RÉVOLUTION URBAINE, du sociologue et philosophe marxiste Henri Lefebvre, commence avec cette définition en forme de tautologie : « Nous appellerons société urbaine la société qui résulte de l’urbanisation complète, aujourd’hui virtuelle, demain réelle ».Les villes et la richesse des nations, de l’économiste Jane Jacobs, se termine avec cet avertissement : « Les sociétés et les civilisations dont les villes stagnent cessent de se développer et de prospérer.Elles se dégradent ».Hors de la ville, point de société (prospère).Jacobs n’est pas antimarxiste, même s’il est de bon ton aujourd’hui de vouer aux gémonies celui qui mit la lutte des classes au-dessus des nationalismes.La lutte des classes n’est pour elle qu’une variable parmi d’autres.En fait, elle ( n’est pas marxiste non plus.Elle ne | cite pas plus Marx que Keynes ou | qu’Adam Smith, le grand penseur écossais et auteur de Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, premier grand traité du capitalisme libéral, auquel son essai renvoie ouvertement.Pour Jacobs, l’économie vise une production abondante et diversifiée de biens et de services pour le plus grand bien de chacun.Et cette mission, seules les grandes villes l’ont accomplie, de tout temps.Les villes et la richesse des nations est la traduction d’un essai (Cities and the Wealth of Nations) paru en 1984 et qui a fait beaucoup de bruit au Canada pour deux raisons.La première est que Jacobs, une Américaine installée à Toronto, soutient dans ses entrevues que l’indépendance du Québec est économiquement souhaitable.La seconde, théorique, est que, dans son essai, elle critique la pensée macroéconomique.Ainsi, les villes — l’auteur parle tout aussi bien de « régions urbaines » — non seulement constituent la source de la richesse d’un pays, mais ce sont souvent, paradoxalement, les politiques nationales qu’on leur impose qui viennent freiner leur activité vitale et causer leur déclin.Les villes sont à l’origine des cycles économiques, puisqu’elles sont le lieu où s’échangent, circulent et se remplacent les biens et les services.Mais plus fondamentalement encore — et c’est ce qui a dû outrager bien des penseurs de nos sciences économiques —, selon Jacobs, il n’y a pas de règles fixes, encore moins de recettes toutes faites, du développement économique.À cause de sa nature même, et pour être réussi, un développement économique doit être flexible plutôt qu’axé sur un objectif déterminé et il doit progresser de façon pragmatique, selon les circonstances.Pour bien faire passer son propos sur l’adaptabilité de la vie économique, la vénérable professeur de l’Université de Toronto (elle a aujourd’hui plus de 75 ans) utilise même un terme qui ferait dresser les cheveux sur la tête au plus discret des stratèges : « S’il fallait définir le développement économique en un seul mot, ce mot serait improvisation ».Toutefois, davantage que de terminologie, c’est Jane Jacobs LES VILLES ET LA RICHESSE DES NATIONS Réflexions sur Id vie économique Boréal de toute une philosophie dont il est question ici.Car l’improvisation a non seulement des avantages pratiques quand il s'agit d’harmoniser les ressources disponibles et de réagir aux difficultés imprévues, mais elle stimule l’esprit d’innovation et d’invention chez les acteurs de la vie Dans la lumière de Juliet Robert LÉVESQUE Le a Bloc-notes EXTRÊME délicatesse de l’écrivain.Sans jamais tomber dans un lyrisme du puéril, dans une mièvrerie nostalgique ou le sentimentalisme tragique, Charles Juliet sait nous parler de l’enfant malheureux qu’il a été, depuis L'année de l’éveil paru en 1989, avec L’Inattendu aujourd’hui.Juliet nous parle de son enfance, de son adolescence, de « ma jeunesse si mal vécue, et si vite enfuie », écrit-il, lui qui fut élevé dans un creux de campagne chez des parents adoptifs, gardien et ami des vaches et des boeufs, enfant-à-tout-faire et à tout ressentir avec des gravités incommensurables; puisl’« enfant de troupe » qu’il deviendra, placé dans un collège militaire d’Aix-en-Provence en 1946, années de brimades, de sévices, de faim au ventre et de peur au coeur, enfer d’enfance dans lequel il y aura une « année de l’éveil ».Une femme, une Italienne, qui est l’épouse du « chef », ce seul fhilitaire avec lequel l’enfant a des affinités à tel point qu’il l’invite le dimanche à la maison, lui enseignera (lorsque le chef fait la sieste) la douceur, le plaisir, l’amour et aussi le mensonge (il aime bien le chef qu’il cocufie) et aussi le malheur (il devra renoncer à la voir), de telle sorte que beaucoup plus loin, maintenant, 40 ans plus tard, il écrit d’elle : « l’intérêt que tu me portais m’aidait à moins me haïr ».Extrême finesse d’analyse qu’il L inattendu Charles Juliet POL mène sur soi, Charles Juliet, dans une écriture précise, simple, sans lyrisme.Au scalpel, voilà la dissection d’une âme, d’un solitaire, d’un être qui ne sourit jamais, tiré par des forces obscures vers le bas destin, un homme qui se démolit sans hurler, sans plainte, qui passera sa vie dans les ténèbres d’une désolation générale (abandonné deux fois, par une mère, par une femme; il a trahi le seul homme qu'il respectait).Magistralement, par le subterfuge de ces faux carnets intimes de L'année de l’éveil, auxquels il donne dans L’Inattendu à la fois un prologue et une suite, Juliet fait un peu de lumière par l’écrit, dans l'écrit, sur le drame fondamental : la difficulté d’être.Il faut dire qu’avant d’entrer ainsi dans le récit sobre et lumineux d’une enfance de misère, Charles Juliet a publié un long, très long journal (chez Hachette, trois tomes), grande introspection du mal de vivre de l’adulte, psychanalyse sans analyste, où Juliet fouillait en lui les grottes d’une mélancolie sauvage.Ce n’est qu’après cet exercice que Charles Juliet a pu, dans le calme retrouvé, écrire sur les années 1940 et 1950, sur cet « orphelin » qu’il nomme François Dufour, et que l’écrivain peut, par la littérature, revenir à l’enfant qu’il fut et qui allait, via cette histoire d’amour cachée et interrompue, devenir un adulte « au visage dénué d’expression, éteint, mort » qu’il aperçoit dans une vitrine (le magistral texte Un après-midi dans L’Inattendu), qui a «en permanence cet air sinistre », qui erre, et n’a plus trouvé chez les autres « un être qui ait un peu de plaisir à me voir».Là où Juliet est le plus remarquable écrivain c’est lorsqu’il écrit le « carnet » du jeune enfant de troupe qui découvre le monde.Dans L'année de l'éveil, un succès de librarie des plus mérité, le livre était porté par cette innocence du récit, cette subtilité de la description des jours et des heures du gamin, qui donne ses parts de brioche pour lire « la lettre d’une mère ou d'une soeur» d’un camarade, qui veut devenir boxeur comme le « chef », qui se demande si Dieu existe puisque tout est si foutu.Dans L’inattendu, Juliet rajoute des fragments, certains qui remontent à l’enfance lorsqu’avant d’entrer à l’école militaire d’Aix il était logé nourri chez l’habitant, écolier de la Toussaint à Pâques, bouvier le restant de l’année.Écrit à la troisième personne, ou à la première.Des textes d’après l’année de l’éveil, aussi : dans la vie adulte, l’errance, la déréliction, pôle de cette enfance ingrate, bafouée, sensible et enfuie.Et la scène finale où, des années plus tard, il revoit par hasard le « chef » et sa femme.Il est bouleversé, sur ses lèvres apparaîtra un sourire, sur ses joues des larmes.Et l’embrassant soudain avec impétuosité (« t’avoir devant moi et ne pouvoir te parler »), il notera que le chef se détourne.Que retient-il de l’enfance, Charles Juliet ?À la fin du texte Humus, il explique qu’aux heures d’ennui, dans une vie sans joie, « le jeu imprévisible et capricieux de la mémoire faisait parfois resurgir ».— les petits lièvres qui fuyaient devant la lame de la faucheuse, creusant des sillons dans l’herbe scintillante de rosée, un matin de juin.— cet ancien coureur cycliste, réparateur de vélos, qui lui racontait ses courses et près duquel il passait des heures émerveillées.— le chat qui allait voler des saucisses à l’abattoir et qui les apportait à la chienne.— ce jour où seul avec ses vaches, pour tromper son ennui, il avait tant chanté et hurlé qu’il s’était cassé la voix.— ce plaisir indéfinissable qu’il ressentait à être plus intensément seul avec lui-même lorsque les denses brouillards d’automne faisaient disparaître et oublier le monde.— la joie qu’il avait éprouvée le jour où, faisant le clown sur un vieux vélo, il avait réussi à faire rire le L’Inattendu, Charles Juliet, Éditions P.O.L., 221 p.est tiré.économique.Pour Jacobs, le miracle japonais n’est pas à chercher ailleurs que dans cette « esthétique de la dérive » dont parle l’anthropologue Tadao Umesao, pour décrire les avantages de la flexibilité et la créativité sur la fermeté et la détermination, des « qualités » dont on a érronément affublé les Japonais.Comme on le voit, la pensée de cette Torontoise d’adoption n’est pas orthodoxe.Mais le lecteur québécois n’est pas au bout de ses surprises.Jacobs puise ses exemples sur les cinq continents et à toutes les époques, mais le Québec n’est mentionné qu’à une seule occasion lorsqu’elle critique les programmes nationaux de redistribution des richesses et de soutien des régions agricoles, comme ceux qui font vivoter les provinces canadiennes de l'Atlantique et le sud de l’Italie ou des États-Unis.Quant à Montréal, l’ex-métropole économique maintenant haut-lieu carnavalesque n’a pas droit au moindre commentaire.Remarquez que cela n’enlève rien à l’intérêt de l’essai.La limpidité des analyses de Jacobs donne la chance au lecteur québécois de faire les transpositions qui s’imposent, si le coeur lui en dit.Comme dans le cas du barrage de la Volta au Ghana, l’un des grands ouvrages hydro-électriques du monde qui s’est révélé être un cuisant échec : « Dans les faits, la construction d’un barrage ne vous apporte rien à moins de disposer de marchés urbains solvables (.)».Les villes et la richesse des nations acquiert même une actualité toute particulière lorsque l’on songe aux récents énoncés de politique économique du ministre Tremblay.Jacobs explique en effet le succès industriel de certaines régions urbaines par la méthode des grappes, qui permet à de nombreux fournisseurs interreliés de graviter autour d'une grande industrie à laquelle ceux-ci s’ajustent sans arrêt.Comme en jazz, l’improvisation commence une fois la structure bien choisie et bien rodée.Comme dans le sport, que Jacobs donne en exemple à une occasion, le résultat est fonction du travail d’équipe mais aussi de la créativité de chacun des joueurs.Les grappes industrielles, c’est le vin nouveau de l’économie.Sans doute que quand la table de la richesse est si peu mise (ou si mal partagée), et qu’un vin nouveau est tiré, il faut le boire.Qui a peur de rAllemagne ?LA RENAISSANCE ALLEMANDE Daniel Vernet Éditions Flammarion, Paris, 1992, 220 pages Jocelyn Coulon AVEC L’UNIFICATION territoriale et politique en 1990, l’Allemagne est devenue un grand pays qui commence de plus en plus à préoccuper ses voisins.Certes, la grande Allemagne n’est pas une puissance militaire aux idées revanchardes et au nationaüsme débridé qui plongèrent l’Europe dans deux grandes guerres.Mais sa situation géographique, au coeur du Vieux continent, et sa force d’attraction économique font revivre des craintes bien naturelles.Daniel Vernet, directeur des affaires internationales au journal Le Monde et analyste réputé des questions européennes, nous propose quelques réflexions sur les angoisses politiques et sociales des Allemands maintenant qu’ils ont réussi cette unification, qui, pour la première fois de son histoire, « n’est pas le résultat d'un coup de force, mais la conséquence de la volonté librement exprimée de ses citoyens ».L’auteur ne s’attarde pas sur les effets économiques de l’unification.C’est, pour un pays aussi riche, un problème secondaire.Ce que l’auteur analyse, c’est « une nation en quête d’identité, comme si la schizophrénie politique et culturelle dans laquelle elle a vécu pendant les quarante dernières années ne s’épuisait pas dans l’unité retrouvée.L’unité dans la liberté n’a pas mis fin comme par enchantement à la peur de l’Allemagne (chez ses voisins) et (à l’intérieur) aux peurs des Allemands.» Vernet retrace, avec-érudition mais aussi avec un souci de simplicité, l’histoire allemande, ses grandeurs et ses catastrophes, et décrit le Mur intellectuel et psycholo- Duniel Vernet LA RENAISSANCE ALLEMANDE Flammarion gique qui subsiste entre les Allemands de l’Ouest, et ceux de l’Est.Les Allemands ont un passé tragique qui hante leurs moindres faits et gestes tant dans leur vie quotidienne que face à l’étranger.Peuvent-ils alors être une « nation normale » capable de jouer un rôle important sur la scène internationale ?Vernet n’en doute pas, pour autant que les Allemands maîtrisent leur passé, nazi et communiste.Ce sera un chemin douloureux.Rappelant ce que l’on disait de ce pays au temps de Bismarck — « trop faible pour imposer sa loi à l’Europe, mais trop fort pour se couler dans un ordre européen » — l’auteur estime qu’il ne faut pas laisser l’Allemagne seule car « rien ne l’empêchera de jouer les premiers rôles ».Il suggère l’approfondissement de l’unité européenne et des relations franco-allemandes, gages d’une Allemagne pacifiée et de l'avenir du continent.Spinoza et 1492 / L’Aventure de l’immanence 1492 « L’ANNÉE ADMIRABLE » Bernard Vincent Aubier, 226 pages ÊTRE JUIF À AMSTERDAM AU TEMPS DE SPINOZA Henry Méchoulan Albin Michel, 184 pages SPINOZA ET AUTRES HÉRÉTIQUES Yirmiyahu Yovel Seuil, 561 pages Heinz Weinmann « SCOOP » médiatique du cinq centième anniversaire de la « découverte de l’Amérique » ?Que les lecteurs de Spinoza, déjà peu nombreux, se rassurent, on n'embrigadera pas leur philosophe préféré comme sponsor du cinq centième à côté de Coca Cola et McDonald ! En effet, Spinoza est relié à l’un des quatre événements de 1492, « L’Année admirable», très bien étudiée par Bernard Vincent : prise de Grenade, « découverte » de l’Amérique, publication de la première grammaire de l’Occident en langue vernaculaire par l’espagnol Nebrija, enfin le 31 mars 1492, le décret d’ex- pulsion de tous les juifs non convertis au catholicisme.200 000 juifs fidèles à la foi de leurs pères prennent le chemin de l’exil, 50 000 restent, prêts à se convertir, appelés justement conversos ou marranes, injure signifiant porcs en espagnol, puisque les marranes sont devenus « mangeurs de porc».Or beaucoup de ces « convertis » ne le sont que pour la frime, ne pratiquant le catholicisme que du bout des lèvres puisque restés foncièrement attachés à la Loi de Moïse.De souche espagnole, s’appelant justement Espinoza, les parents de Baruch Spinoza, dès 1492, émigrent au Portugal, pays relativement plus ouvert à ces exilés de la foi.Cependant, leur répit est de courte durée, puisque dès 1536 le roi du Portugal obtient lui aussi par Rome le droit à une Inquisition, beaucoup plus féroce encore que l’espagnole, instituée précisément pour arracher avec forces tortures les masques aux simulateurs marranes.Beaucoup des exilés espagnols au Portugal rentrent chez eux, d'autres comme les Espinoza sont en quête d’un autre pays d’accueil.Ils sont attirés par les Provinces-Unies qui, après avoir bouté dehors les Espagnols, déclarent leur indépendance et dans une constitution — première trop souvent oubliée — proclament la tolérance à l’égard des opinions religieuses.Henri Méchoulan, dans Etre juif à Amsterdam au temps de Spinoza, version condensée de son Amsterdam au temps de Spinoza (PUF, 1990) étudie sous toutes ses facettes, économiques, politiques et religieuses, la vie de ces « cryptojuifs » comme il les appelle.rejetant l’injure de « marrane ».Pleinement intégrés à la vie économique d’Amsterdam, devenue au 17e siècle l’éco-nomie-monde, les juifs d’origine portugaise contribuent largement à son dynamisme.Dans ce havre de tolérance appelé «Jérusalem hollandaise», les juifs ayant perdu depuis plusieurs générations le contact direct avec l’enseignement traditionnel, doivent réapprendre leur religion.Paradoxalement, si pour la majorité ce nouveau milieu favorise le retour à l’orthodoxie juive, chez une petite minorité dont fait partie Spinoza, il constitue un bouillon de culture d’hérésies.Voilà le sujet du livre de Y.Yovel, professeur de philosophie à l’université hébraïque de Jérusalem, Spinoza et autres hérétiques.L’ouvrage se divise en deux parties, « Le marrane de la raison » et « Les aventures de l’immanence » où est envisagée la postérité des quelques idées-forces spinoziennes.Dans sa première partie, de loin la plus originale, la plus passionnante, l’auteur s’attache à montrer que le mode de vie des marranes, à cheval sur deux religions, les obligeant à simuler, à porter des masques pour cacher aux sbires de l’Inquisition leur foi judaïque secrète, se traduit en un mode d’expression, un style qu’il traque aussi bien dans les basses terres de la prostitution qu’est La Célestine que dans ce haut lieu de la connaissance, devenue « joie de connaître » qu’est L’Éthique de Spinoza.Dans des oeuvres aussi diamétralement opposées, leurs auteurs, tous les deux d’origine marrane, usent des mêmes registres de langage, des mêmes figures de style débouchant sur une véritable « rhétorique marrane » : langage à double entente, ironie, dichotomie entre l'être et le paraître, etc.Le marranisme conçu ainsi comme un mode d’expression, comme « style », jette une nouvelle lumière sur la philosophie de Spinoza.Elle cesse alors d’etre un aéro-lithe venu de nulle part.Fils d’un marrane engagé activement dans la restauration de l’enseignement juif à Amsterdam, le jeune Baruch semblait plutôt bien ancré dans la religion juive.Justement, son excommunication (hérem) de la communauté juive, prononcée le 27 juillet 1656 vient comme un choc, parce que rien dans les attitudes du jeune homme ne l’annonçait.Quelle est donc l’origine de l’hérésie soudaine de Spinoza ?Certains biographes ont désigné Juan de Prado comme cause de l’hérésie spi-nozienne.Ce dernier, marrane également, quitte en effet l’Espagne et arrive à Amsterdam en 1655.En contact tout de suite avec Spinoza, comme déjà avant lui Uriel da Costa, il refuse l’idée d’un seul peuple et partant celle de l’élection du peuple d’Israël substituant un dieu philosophique gouverné par la raison au traditionnel Dieu mosaïque.Yovel montre de façon convaincante, que loin d’avoir causé l’hérésie spinozienne en une seule année, Juan de Prado ne fait que confirmer les propres doutes de Baruch actifs depuis longtemps mais cachés sous le masque marrane.Ne portait-il pas une bague sur laquelle fut gravé «caute» (avec précaution).Alors que Prado, velléitaire, après son ex- communication cherche à rentrer au bercail juif, la rupture de Spinoza avec la religion de ses pères, de toute religion, est radicale et irrévocable.La révolution opérée par Spinoza est époustouflante, toute notre modernité, d'une manière ou d’une autre, en découle.Le premier, il abolit le fossé entre un Dieu transcendant coupé de sa création en faisant de la nature la manifestation même de dieu, exprimé dans sa formule frappante deus seu nalura (Dieu ou nature).Dans le style tout à fait marrane, loin de nier Dieu, il le cache sous le masque de la nature.Spinoza naturalise Dieu tout en sacralisant la nature.Yovel montre aussi bien que Spinoza est le premier à avoir forgé une conception du monde radicalement laïque laissant entrevoir la possibilité d’une citoyenneté juive qui ne découle pas nécessairement de l'adhésion à une religion.La rigueur de la première partie cède la place aux grandes généralisations de la deuxième où Kant, Hegel,Marx, Nietzsche et Freud sont enrôlés de gré ou de force comme « fils spirituels » à cette aventure de l'immanence dont Spinoza a été le père.RÉSERVATIONS PUBLICITAIRES MUSÉE DE LA CIVILISATION Le Saint Laurent 842-9645 Date de tombée le 12 juin 1992 Iæ Musée de la civilisation de Québec présente à compter du 23 juin une exposition sur le fleuve Saint Laurent à laquelle LE DEVOIR s’ associe en publiant un cahier spécial.Le Saint Laurent, attention fragile est une exposition qui veut faire connaître le fleuve et faire prendre conscience de la nécessité de le protéger.Le cahier du DEVOIR qui servira de document d’accompagnement à l’< »éant et son environnement naturel, humain, industriel.On y traitera des principales questions environnementales qui affectent et des mesures à prendre (ou déjà prises) pour assurer la conservation d’un milieu de vie de qualité pour ses laKitantc document d’accompagnement à l’exposition présentera ce labitants PARUTION le 20 juin DANS LE DEVOIR
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