Le devoir, 21 juillet 1915, mercredi 21 juillet 1915
V'OLÜT.IE VI—Xo m MONTREAL, MERCREDI 21 JUILLET 1915.DEUX i 5 LE NUMERO ABONNEMENTS : Edition Quotidienne CANADA ET ETATS-UNIS .$5.00 UNION POSTALE.$8.00 Edition Hebdomadaire CANADA.$1.00 ETATS-UNIS.$1.50 UNION POSTALE .$2.00 Directeur : HENRI BOURASSA IA GRÈVE DES MINEURS GALLOIS La grève des mineurs de charbon a déchiré avec une brutale ironie le bandeau d’illusion que le ministère “national” s’était efforcé de mettre sur les yeux des alliés de l’Angleterre et des habitants des colonies.De l’aveu de tous celle crise est la plus grave qui se soit produite en Angleterre depuis que la guerre est déclarée.L’arrêt de la production du combustible est plus désastreux encore que la rareté des munitions.Il paralyse la fabrication de tout ce qui est nécessaire à l’action militaire.S’il s’était prolongé de quelques semaines, il aurait livré à la mort ou an désarmement les régiments anglais et coloniaux dans les tranchées; il aurait réduit à l’impuissance la flotte, cette suprême défense de la Grande-Bretagne.En un mot, c’était la trahison, aussi palpable, aussi caractérisée, que si les marins et les soldats avaient désarmé devant l’ennemi et livré les canons et les navires anglais.Cette trahison, les ouvriers gallois avaient décidé de la consommer froidement, après mûre délibération, en dépit des avertissements solennels des autorités civiles et militaires.Leur manoeuvre tombait directement sous le coup des lois nouvelles qui assimilent aux opérations de guerre la production de tout ce qui est nécessaire à l’armée et à la flotte.Us le savaient et ils ont passé outre.Ils se sont moqué des lois civiles et militaires; ils ont défié toute autorité — et déjà la presse annonçait que le gouvernement, impuissant, n’oserait pas mettre à exécution les lois répressives dont il affirmait, il y a huit jours à peine, l’entière efficacité pour assurer la défense du royaume.Le ministre du Commerce, M.Runciman, très populaire dans les classes laborieuses, avait vainement tenté de pacifier les grévistes.Le gouvernement s’est décidé à leur envoyer comme ambassadeur le champion du prolétariat britannique, l’idole du peuple gallois.M.Llyod George a obtenu la cessation de la grève; mais à quel prix?Il semble avoir concédé aux mineurs toutes leurs exigences.C’est un encouragement qui pourrait susciter de nouvelles grèves.Chose certaine, si le prestige personnel de M.Lloyd George a monté d’un nouveau cran, l’autorité du gouvernement n’en a pas moins subi un coup formidable.Notez bien que je dis le gouvernement, pas seulement le ministère.Les ouvriers anglais resteront convaincus que la loi est pratiquement lettre morte, l’autoxâté de l’Etat nulle, la volonté des ministres impuissante.* * * Le gouvernement a-t-il eu tort de ne pas sévir contre les grévistes?On hésitera à l’affirmer, même si les concessions qu’il a faites sont jugées excessives.Assigner devant les tribunaux cent cinquante mille délinquants, c’est besogne assez compliquée.Et puis, ces poursuites auraient été intentées au nom et sous l’autorité du procureur-général, sir Edward Car-son.Entend-on d’ici la réponse toute prête de chacun des prévenus: “On nous accuse de sédition et d’incivisme; on nous reproche de trahir la patrie.De quoi étiez-vous coupable, vous, monsieur le Procureur du Roi, quand vous achetiez à l’Allemagne des armes et des munitions de contrebande?Quelle peine avez-vous Subie pour avoir fomenté la révolte des mois durant et soulevé toute une province du Royaume contre l’autorité du Roi et du parlement?Quelques jours avant l’agression de l’Allemagne vous dîniez en tête-à-tête avec le Kaiser.Votre trahison vous a conduit aux honneurs, imurquoi la nôtre nous mènerait-elle au bagne?” A défaut de ce plaidoyer, qui n’aurait pas manqué de piquant, les ouvriers en ont fait un autre devant le tribunal de l’opinion publique.Les propriétaires de mines, disent-ils, profitent de la .guerre pour amasser des profits exorbitants.Sous prétexte de répondre aux exigences de la défense nationale, ,ils activent la production à outrance et accumulent des réserves de charbon afin d’amener, après la guerre, un brusque abaissement des prix et, par suite, des salaires.C’est contre ce danger que nous voulons nous précautionner.Chacun pour soi.Les ouvriers des fabriques de munitions ont donné des raisons analogues pour justifier le chômage volontaire et la limitation systématique de la production.Seulement, pour les armes et les munitions, il semble que les chefs d’industrie et les ouvriers sont d’accord pour restreindre la production et forcer la hausse des prix: ils ne se querellent que sur le quantum de leurs profits respectifs.Les ministres, M.Lloyd George en particulier, ont donné aux fabricants des avertissements plus discrets mais non moins explicites que ceux qu’ils ont prodigués aux ouvriers.Ces avertissements étaient-ils toujours sincères?Ont-ils été suivis d’action efficace?* * * En dépit de la discrétion habituelle des hommes d’Etat britanniques et de la vigilance de la censure, certains indices révélateurs laissent planer des doutes inquiétants.On n’a pas oublié les déclarations de M.MacNicolI, vice-président de la Canadian General Electric Co., publiées dans le Star, de Toronto, et signalées dans le Devoir du 1er juillet.Dès le mois de septembre, M.MacNicolI aurait proposé au War Office de transformer ses usines en fabriques d'obus, de canons et de sous-rnarins.Les lords de la guerre l’ont dédaigneusement remercié de son zèle intempestif.Ceci se passait, il est vrai, au début de la guerre.Mais neuf mois plus tard, un fait analogue se produisait.Dans les premiers jours de juin, M.Butler a offert au War Office de lui livrer, à trois mois d’avis, de deux à cinq millions d’obus et de lui assurer pour la suite une production constante de quatre cent mille obus par mois.Les autorités britanniques ont également décliné cette offre.M.Butler n’hésite pas à dire que cette persistance à laisser massacrer les soldats anglais et coloniaux, faute de munitions, tient au désir du gouvernement de ne pas déplaire à la maison de banque Morgan, de New-York, qui détient un monopole virtuçj des commandes de guerre de l’Angleterre en Amérique.Comme sir Thomas Shaughncssy, M.Butler estime que le Canada pourrait, si les autorités britanniques et la maison Morgan y prêtaient la main, quintupler sa production d’armes et de munitions.La censure anglaise a interdit la transmission par câble de l’interview de M.Butler.Elle est venue à petite vitesse.Elle n’a vu le jour que dans la Gazette du 28 juin.Dans le même journal, le colonel Car-liek, rappelé au Canada pour stimuler l’enrôlement, avouait que les officiers supérieurs de l’armée anglaise s’étaient plaints du manque de munitions.Mais, ajoutait-il, grâce aux efforts de Lloyd George, cette lacune sera bientôt réparée.Ce n’est pas si sûr que cela.Deux jours plus tard, M.Will Crooks, député de Woolwich, déclarait à un rédacteur du Daily Chronicle que les ateliers militaires de cette ville, placés sous l’autorité immédiate du War Office, pourraient facilement donner un rendement plus élevé d’un tiers.Ici, ajoutait-il, les ouvriers ne sont pas en faute: ils ne demandent qu’à travailler davantage; c’cst le gouvernement, ou plutôt le War Office, qui limite la production.On trouvera un résumé de cette interview dans la Gazette du 30 juin.Un écrivain français bien renseigné, M.Edmond Théry, a virtuellement accusé le gouvernement anglais, dans l’Economiste européen, de r’avoir pas activé la production des armes et des munitions afin de laisser l’industrie alimenter le commerce britannique et par suite la prospérité matérielle du royaume.* * n En somme, ce qui semble le plus clair, c’est que capitalistes et ouvriers anglais ont le droit de s’accuser mutuellement de sacrifier la vie des soldais, le salut de la nation et l’intérêt de ses alliés au seul désir d’accroître leurs profits.Et le gouvernement parait aussi impuissant que peu empressé à réfréner la cupidité des uns et l’égoïsme des autres.Le veut-il même sérieusement?Depuis plus d’un quart de siècle, les partis, en Angleterre, n’ont guère eu d’autre préoccupation que de flatter tour à tour la domination cupide des ploutocrates et les appétits matériels de la foule.La plupart des hommes politiquess sont esclaves, les uns de leurs associations financières, les autres des factions démagogiques auxquelles ils ont promis les dépouilles des riches.Il y a quinze ans, lord Charles Beresford portait sur son pays ce terrible jugement: “La société anglaise est rongée par le chancre de l’argent.De «la “racine au sommet l’arbre est pourri.“Le vieux régime de la suprématie et de l’infaillibilité royales avait “une qualité: c’était la protection qu’il étendait, par droit de naissance, “à l’esprit de chevalerie, de virilité et de pureté.Tout souillé qu’il fût “par beaucoup de crimes, l’idéal était toujours là et chaque génération “lui apportait un tribut nouveau.Mais que dire du nouvel ordre qui “s’appuie sur la richesse, de la cupidité de l’or qui en est le produit, du “courant qui entraîne ceux qui, par leur naissance et leur éducation, “devraient être les plus fermes protecteurs de la race à tout abandonner “et à se réfugier eux-mêmes dans le sanctuaire du dieu de l’or?“C’est là le danger qui guette la race anglo-saxonne.” (1) Vers le même temps, Brunetière, dans une étude fort ^Sympathique publiée en Angleterre, disait que le crime social du peuple anglais, c’était d’avoir abaissé l’idéal de l’humanité en répandant dans le monde le culte de l’or et l’amour du confort physique.Or, depuis quinze ans, ce matérialisme vécu, fatal au patriotisme, n’a fait que croître en Angleterre.Rien d’étonnant que ses classes riches et son prolétariat répugnent également aux sacrifices nécessaires pour assurer le salut de la nation.Voici ce que j’ai entendu de mes oreilles, dans une réunion publique, en plein coeur de Londres, un mois à peine avant la déclaration de guerre.Un orateur populaire dénonçait le budget de guerre et l’accroissement de la flotte.“Qu’avons-nous besoin d’une marine de guerre?” s’écriait-il — “Pour nous protéger contre l’Allemagne”, répliqua un auditeur.— “Pourquoi nous protéger contre l’Allemagne?Serions-nous plus mal si nous étions allemands?Les ouvriers allemands sont mieux traités que nous.Nous perdrions notre roi et notre parlement, me direz-vous.En serions-nous plus mal?D’abord George V est aux trois-quarts allemand.Si nous n’avions qu’un roi allemand à Berlin, pour les deux pays, cela nous coûterait moins cher que d’entretenir un second roi allemand à Buckingham Palace.” Ce fut le passage le plus applaudi de sa harangue.L’interrupteur tut couvert de huées, traité de “capitaliste” et de “millionnaire”.Une couple de policemen écoutaient, placides et bénévoles.L’un d’eux semblait même opiner du bonnet.Ces faits et ces indices, et bien d’autres du même genre, m’empêchent de me scandaliser quand je vois si peu de Canadiens, anglais ou français, répondre à l’appel enflammé de nos sergents-recruteurs, les BalJantyne, les Maréchal, les O’Donohue, et toute la bande des écrivains “patriotes”, qui hurlent en choeur — tout en restant bien tranquilles à faire mijoter leur pot-à-feu: — “Enrôlez-vous, notre mère l’Angleterre vous appelle 1” _________ Henri BOURASSA.(1) North American Review, décembre 1900.POUR LA BELGIQUE La Belgique célèbre l’anniversaire de son indépendance dans les circonstances les plus tragiques qu’elle ait peut-être jamais traversées.C’est à peine s’il subsiste un coin du territoire belge que ne foule la botte prussienne.Une immense espérance flotte cependant dans les drapeaux de son héroïque armée.Ce crépuscule sanglant sera suivi d’une radieuse aurore.Les voeux de l’univers civilisé supplient le Ciel de faire cette aurore prochaine, aussi belle que la veulent les héros qui combattent aux rives de l’Yser.La Belgique a ajouté au patrimoine de gloire et d’honneur de l’humanité, et l’humanité tout entière lui doit une dette de reconnaissance.Nous avons de particulières raisons d’honorer ce noble pays, et nous les avons dites plus d’une fois.Il nous a donné l’exemple d’un peuple bilingue fortement uni, respectueux des droits de chacun des éléments que protège le drapeau national.Il nous a donné cet autre exemple, très précieux, d’une action sociale catholique infiniment féconde et dont l’un des plus hauts représentants est actuellement au milieu de nous.Il incarne, avec un éclat sans égal, la volonté de vivre des petites nationalités.C’est du fond du coeur que nous répétons le vieux cri qui prend aujourd'hui une si pleine et si dramatique signification :
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