Le devoir, 6 janvier 2001, Cahier D
I.E I) E V 0 I R .LES S A M E I) 1 reconnus pour leur apport dans ce domaine des arts appliqués (Allemagne, Pays-Bas, Scandinavie, pays slaves et Espagne).La plus belle part est, on s’en doute, dévolue au mobilier italien dont on présente en détail chacune des écoles régionales (Gènes, Venise, Florence, Naples, etc.).L’iconographie des articles consacrés au mobilier italien est particulièrement riche, ce qui confère à cet ouvrage son caractère spécifique.Il est vrai que la plupart des ouvrages qui traitent du mobilier de ces périodes privilégient généralement les styles français et anglais au détriment des autres écoles.Les principaux styles et fa- milles de meubles de chaque période sont présentés avec de nombreuses illustrations à l’appui.Du baroque tardif au rococo italien en passant par le néoclassicisme français et les styles géorgiens anglais, c’est tout le Siècle des Lumières qui occupe les trois cents premières pages.Suivent ensuite les principaux styles historiques et novateurs du XIXe siècle, du style Empire cher à Napoléon 1" à l’éclectisme de l’ère victorienne.Les deux cents dernières pages, consacrées à Tavènement de l’Art nouveau à la fin du XlXe siècle ainsi qu’à l’Art déco, sont particulièrement intéressantes.Le texte sur l’univers de Carlo Bugatti, figure emblématique du style Liberty (Art nouveau italien), est non seulement magnifiquement illustré mais très instructif.En plus des écoles et des styles les plus caractéristiques de chaque période, cette encyclopédie propose quelques articles sur les matériaux et les techniques de fabrication du mobilier, les menuisiers et ébénistes de renom qui ont marqué chaque époque.En annexe, un glossaire des principaux termes techniques permet au néophyte de se familiariser avec cet univers riche qu’est celui du mobilier.Un ouvrage indispensable à tous les amateurs, ne serait-ce que parce qu’il fait la part belle au mobilier italien.LITTÉRATURE FRANÇAISE Une mémoire hantée NAÏM KATTAN Catherine Clément est connue comme romancière, philosophe, journaliste, professeure, fonctionnaire et diplomate.Parcours on ne peut plus divers.Dans ce court récit, elle revient à son enfance, retrace rapidement, comme à pas de course, son itinéraire et dévoile les terreurs et les hantises de ses premières années.Bref, voici un livre d’exorcisme sous forme de bilan.Née à Paris, rue du Cherche-Midi, Catherine Clément dresse un portrait émouvant de sa mère Rivka, fille de Juifs russes qui épouse un Français catholique.Pendant la guerre, les grands-parents maternels de l’auteur, fuyant les nazis et leurs collaborateurs, se réfugient dans le midi de la France.Dénoncés, ils sont arrêtés par les Allemands et déportés à Auschwitz.Ixur fille Rivka demeure à Paris et est sauvée par un agent de renseignement allemand qui la prévient chaque fois qu’elle est dénoncée pour qu’elle puisse se cacher.Délateurs et bonnes âmes: Catherine Clément n’oublie ni les uns ni les autres.La guerre terminée, Rivka attend vainement le retour de ses parents.I.a disparition de ses grands-parents obsède Clément et, à maintes occasions, leur mémoire la plonge dans le désarroi.Bapti- Catherine Clément, Mk sée, Catherine Clément est élevée comme catholique et elle demeure longtemps fidèle à sa foi.Les années passent et la petite fille resurgit, et revivant le souvenir de l’appartement de la rue du Cherche-Midi, elle perd l’une après l’autre ses certitudes et ses convictions successives.La philosophie?Face au réel meurtrier, elle apparaît comme un jeu.L-s idées?Elles ne recouvrent que la surface.Clément fait, par ailleurs, la découverte d’autres pays: l’Inde, le Sénégal.Elle aperçoit et ressent le poids d’une misère réelle, palpable.Cependant, une misère peut en mécon- naître une autre.Ainsi, des professeurs de philosophie en Inde ignorent tout du sort des Juifs pendant la guerre.Et quand elle fait allusion à Dakar à la décision du roi de France de débarrasser son pays des Juifs en même temps qu’il instituait l’esclavage, ses interlocuteurs, intellectuels africains, estiment judicieuse la décision du monarque de chasser les Juifs.Pour évoquer les différentes étapes de sa vie, Catherine Clément adopte un style haletant, rapide.Elle venait d’accoucher quand elle fut reçue première à l’agrégation.Elle fait allusion à ses succès, en passant, et l’on se demande s’il s’agit d’une fausse modestie ou bien si elle est réellement revenue de tout.Que valent le savoir, la littérature et les postes diplomatiques alors que le monde va mal et que ses grands-parents furent brûlés à Auschwitz?A ce stade de sa vie, Catherine Clément désire sans doute qu’on la connaisse sous son vrai visage.Profil complexe, souvent contradictoire dont la diversité est également une richesse.CHERCHE-MIDI Catherine Clément Éditions Stock Paris, 2(XX), 111 pages I * L E DEVOIR, L E S S A M E I) 1 6 E T D I M A X C 11 E J A X \' I E R 2 0 0 1 I) r> Livres LE FEUILLETON Le drame de l’exil Jhumpa Lahiri n’exagère jamais le trait, ne force jamais l’interprétation, ne tombe jamais dans la revendication ou la nostalgie pure L’INTERPRÈTE DES MALADIES Jhumpa Lahiri Traduit de l’anglais par Jean-Herre Aoustin Editions Mercure de France, «Bibliothèque étrangère» Paris, 2000,241 pages Commencer la nouvelle année par un livre que j'ai entre les mains depuis plusieurs mois déjà, mais que j’avais mis de côté en me disant: plus tard, plus tard.Voilà ce qui s’appelle commencer l'année à rebours.Prix Pulitzer pourtant! Meilleur premier livre de l’année pour le New Yorker*.Et même le Pen/Hemingway Award! Que d'honneurs pour un livre dont les premières lignes (disons les deux premières pages) étaient loin de m’avoir ébloui au moment où je le consultais brièvement.Plutôt l'impression d’une forme convenue, propre, où tout prend place selon un ordre et des principes narratifs sans grande imagination.En quelques lignes, l’auteure y établit en effet la situation, dit depuis combien de temps les deux personnages habitent cette rue, ce qu’ils portent ce jour-là, et + même, grâce à un artifice, l’àge de la jeune femme (trente-trois ans).Suivent beaucoup de détails sur la vie quotidienne du jeune couple dont l’homme, encore étudiant, est à terminer une thèse sur les révoltes paysannes en Inde.Tout cela accompagné de nombreuses descriptions — du garde-manger, des courses au marché, de la composition des menus, etc.—, toujours détaillées et précises.Tiens, nous sommes le 19 mars, et lui a un rendez-vous chez le dentiste le vendredi.Mais il y a six mois, il s’est rendu à un colloque à Baltimore, alors que sa femme était sur le point d’accoucher.Au retour, drame.L’enfant n’avait pas survécu.C’était à prévoir, le couple commence à se défaire.Il y a des deuils qui portent leur ombre bien au-delà du raisonnable.«Au début il avait cru que cela passerait, que Shoba et lui surmonteraient cette épreuve d’une façon ou d’une autre.Elle n'avait que trente- Jean- Pierre Den is trois ans.Elle était robuste, de nouveau sur pied, et rien n’indiquait qu’elle n'aurait pas un autre enfant plus tard.Mais ce n’était pas une consolation.« Je n'étais pas sûr de vouloir lire ce récit dont la première nouvelle (il y en a neuf) emportait si peu mon adhésion.J'avais tort.Certaines nouvelles sortent en effet du lot et sont d’une grande délicatesse, d’une grande sensibilité, traduisant le drame intime (et universel) de tout immigrant avant que ses enfants ou petits-enfants n’aient été assimilés ou n’aient oublié leur origine.Si l’on ne perçoit pas immédiatement l’intensité de ce drame et ses conséquences, c’est que Jhumpa Lahiri n’exagère jamais le trait, ne force jamais l’interprétation, ne tombe jamais dans la revendication ou la nostalgie pure.Ses personnages restent dignes et intensément humains, c’est-à-dire soumis au destin qui les écrase et, en même temps, les oblige à s’adapter.Compassion et cruauté À l’évidence, l’autçure, d’origine bengalie (mais née aux Etats-Unis en 1968), joue sur le registre de la rencontre des cultures américaine et indienne et sur celui de l’exil.Si Iq majorité des nouvelles se passent aux Etats-Unis, deux d’entre elles ont cependant lieu en Inde: Un vrai durwan et Le Traitement de Bibi Haldar (une troisième, L'Interprète des maladies, a aussi pour théâtre ce pays, mais ce sont des touristes indiens qu’on suit pendant leur visite de sites sacrés).Dans ces deux nouvelles, l’auteure explore le thème de la marginalité, des exclus.Un vrai durwan raconte l’histoire d’une balayeuse dans un édifice à logements qui, à la suite d’un vol, va perdre son emploi et être chassée pour être remplacée par un vrai durwan, c’est-à-dire un vrai gardien.La seconde, celle d’une femme qui souffre d’un mal étrange et honteux qui l’a toujours empêchée de trouver mari et qui manifeste toutes sortes de symptômes hystériques, jusqu’au jour où elle tombe enceinte.Le poids qu’exerce ici la société, l’entourage, est déterminant.Mélange de compassion et de cruauté qui excède la culture indienne à proprement parler, m T X r.-vT'V .' ttgaggii.« > - ; f Et .ç-.s'frïss.*?.-Vf '¦ * -r ïii.même s’il se manifeste là de manière singulière et en fonction des valeurs et usages de ce pays.Parlant des usages, la nouvelle qui a pour titre Mrs.Sen est tout à fait admirable, exemplaire même.Présenté par l’auteure avec un souci du détail qui le fait littéralement surgir devant nos yeux — «Elle avait environ trente ans.Il y avait une petite brèche entre ses dents du devant et des marques de petite vérole presque effacées sur son menton, mais ses yeux étaient beaux, avec d’épais sourcils évasés et des paupières soulignées de traits fluides qui se prolongeaient un peu vers les tempes.Elle portait un sari blanc chatoyant à motif cachemire orange [.] Elle avait appliqué sur ses lèvres un rouge corail assorti et luisant, et un peu de couleur avait débordé» —, le personnage principal de ce récit est une femme récemment émigrée qui garde un enfant américain de onze ans pendant la journée et qui se trouve constamment prise à rêver de son pays.C’est superbement raconté.Hommage à la différence Vous avez là un des exemples du talent de l’au-teure lorsqu’il s’agit de décrire dans le détail l’apparence de quelqu’un, mais ce talent, elle l’applique partout.Ce peut être au sujet d’un couteau à lame recourbée tel qu’on l’utilise en Inde, à la manière d’éplucher une pomme de terre, de préparer un mets, de se pencher avec un air protecteur sur son travail, ou encore de poser une question: «Eliot, si je me mettais à crier à tue-tête, est-ce que quelqu’un viendrait voir ce qui se passe?[.] Chez nous, tu sais, tout le monde n’a pas de téléphone, mais on n’a qu’à élever un peu la voix, ou exprimer la moindre peine ou la moindre joie, et tout un quartier et la moitié d’un autre viennent s'informer de ce qui se passe et proposer leur aide.» Par petites touches, Jhumpa Lahiri trace ainsi les frontières invisibles qui séparent les habitants des pays, tenant moins des limites territoriales et des distances physiques que de ce qui compose les subjectivités, les goûts, les saveurs («Au supermarché je peux trouver de quoi nourrir un chat trente-six fois avec trente-six boîtes différentes, mais je ne peux jamais trouver un seul poisson que j’aime, jamais un seul»), les paysages et leur ombre, les rapports humains, les bruits, les regard?.Si cette suite de nouvelles a eu tant d’échos aux Etats-Unis, ce n’est pas seulement parce qu’elles traitent d’un thème universel qui rencontre la sensibilité actuelle des Américains à l’égard des différences culturelles (il était temps!), mais parce qu’elles sont écrites avec une sobriété et une justesse qui nous font aimer les autres et vouloir leur rendre hommage.En passant, bonne et heureuse année à toutes et à tous! denisjpfqvideotron.ca De trop près Du poème épique qu’est L’Odyssée d’Homère, Francis Ford Coppola n’a gardé que le ton narratif et les combats SIGNETS Marie-Andrée Lamontag n e Le Devoir Jours fastes.Entre Noël et le jour de l’An, la télévision présentait en deux soirées de deux heures (hélas massacrées par d’incessantes intrusions publicitaires) L’Odyssée, d’Homère.La production promettait.Le réalisateur est Francis Ford Coppola.Irène Papas, qui incarna, dans un autre Ulysse, une Pénélope à la beauté austère, est devenue, les années passant, Anticlée, mère du héros.Isabella Rossellini fait une Athéna complice, à la pupille de chouette.Géraldine Chaplin, au visage de pruneau, est la nourrice Eury-clée, qui reconnaîtra son maître, le moment venu, à certaine cicatrice ancienne sur la jambe.L’Ulysse de Coppola est athlétique et viril, comme il convient à un héros, sans doute plus velu qu’il ne convient à un noble Grec, mais où trouver le temps de sépi-ler quand on doit affronter mille dangers sur les mers?La nymphe Calypso, noire et sculpturale, exerce la séduction des étrangères.Oriental, barbare, le roi Alcinoos est grimé à l’avenant.Plusieurs prétendants affichent le nez camus des vases grecs.Télémaque, ruminant sa colère, wild, imberbe, demeure un adolescent, jusqu’au jour où il embroche enfin, sur un signe de son père, son premier homme, lequel avait eu l’audace de prétendre, avec quelques autres, succéder à Ulysse dans le lit de sa mère et sur le trône d’Ithaque.Jours sombres.Tant de choses ont été sacrifiées à la simplicité dévorante de l’image.La télévision aime les lignes nettes, et ce qu’ailleurs ils appellent méandres de la pensée ou mise en abîme, elle les fédère sous la forme rassurante du flash-back.Or le périple d’Ulysse est tout en sinuosités temporelles, géographiques, narratives, ontologiques, le héros pénétrant différents mondes, comme dirait un joueur de Nintendo, qui tout à la fois l’éloignent de et le ramènent à ce qui fait sa spécificité d’être humain: le respect des lois de l’hospitalité, le pain comme base de la nourriture, l’amour du foyer, la soumission au temps, les lois de la Cité.De nombreuses péripéties La télévision aime les images.Elles sont si nombreuses dans L’Odyssée qu’il a bien fallu choisir.Mais comme il s’est produit avec la chatoyante adaptation théâtrale qu’en a faite Dominic Champagne au TNM la saison dernière, Coppola n’a retenu pour ce faire que les péripéties, comme dirait Aristote, réduites à quelques scènes fortes, qui frappent les esprits, en effet: l’œil crevé du Cyclqpe, les porcs de Circé, l’outre d’Éole, la descente aux Enfers.Le résultat n’est pas désagréable à regarder, loin de là.C’est le propre des géants que, même mutilés par la traduction, et qui plus est en langage télévisuel, il reste des traces de leur puissance et de leur originalité.Mais si c’est encore L’Odyssée, ce n’est pas tout L'Odyssée.Où est Laërte, père d’Ulysse, maillon indispensable dans la chaîne des pères et des fils qui traverse le poème de ses interrogations inquiètes?Où sont les nombreux avatars — chouette, corbeau, mendiant, pâtre — d’une Athéna agissante, aussi rusée que le mortel qu’elle a choisi de protéger, sans doute pour s’être un peu reconnue en lui?Les douze servantes infidèles, pendues à une poutre comme des grives graciles, leurs pieds battant l’air un instant, lors du grand nettoyage de la maison d’Ulysse, n’en sont plus qu’une.Celle-ci meurt transpercée par la lance qui, d’un seul élan, transperce aussi son amant, mort sanglante, encore trop glorieuse pour une femme de l’Antiquité, mais spectaculaire comme on les aime à la télévision.Surtout, où est la langue d’Homère?L'Odyssée est un poème épique.Il n’en reste plus aucune trace à l’écran qui, de l’épopée, n’a gardé que le ton narratif et les combats.Quant au mètre privilé- gié par l’épopée antique, qui donne au poème son rythme par une alternance des syllabes longues et brèves, jusqu’à lui être constitutif, il y a déjà un bon moment qu’il a été sacrifié sur l’autel du génie de la langue française.En 1931, la traduction de Victor Bérard (celle retenue dans Folio) lui préfère la prose rythmée.Cinquante ans plus tard, le poète Philippe Jaccot-tet fait une sérieuse concurrence à son savant prédécesseur sur le plan esthétique et l’emporte aux yeux des connaisseurs pour avoir choisi de couler ses mots dans le moule du vers blanc (qui supprime la rime), tantôt alexandrin, tantôt de 11,10, 9 ou 8 pieds, selon les besoins du vers et des célèbres formules homériques, qui soulagent la mémoire du récitant tout en berçant l’imagination du public.On ne peut,reprocher à une série télévisée de ne pas être ce quelle n’est pas: de la littérature.Mais la télévision et le cinéma, qui empruntent sans compter à la littérature ses histoires, ce qui est bien une forme d’hommage, doivent savoir que le lecteur n’est pas dupe.Mesurer l’étendue de la perte au cours du processus d’adaptation permet moins, alors, d’affirmer la suprématie de la littérature, ce qui relève de l’évidence s’agissant d’œuvres d'abord conçues comme des œuvres littéraires, que de comprendre un peu mieux ce qui fait la spécificité de la littérature et se laisse le moins saisir en elle.Dans L’Odyssée, ce serait l’épaisseur du temps, comme vou- draient maintenant le montrer ces deux exemples.Chez Homère, le récit des aventures d’Ulysse à proprement parler ne commence qu’au chant VIII d’un poème qui en compte XXIV.Il est fait rétrospectivement par Ulysse lui-même, à la cour d’Alcinoos, roi des Phéa-ciens, dernière étape de ses errances.Contrairement aux Grecs, les Phéaciens étaient de solides marins et ce sont eux, une fois neutralisée la colère de Poséidon, qui ramèneront Ulysse sur le rivage d’Ithaque, payant ainsi de retour le don qu’il leur avait fait de son récit Mais le rusé Ulysse, qui en tout lieu inconnu redoute quelque piège, ne révèle pas d’emblée son identité à son hôte.Affable, ce dernier tient alors pour l’étranger un grand banquet avec jeux, musique et récits d’un aède qui, comme le veut l’usage, s’accompagnera à la lyre.Ce soir-là, l’aède choisit précisément de raconter les aventures d’Ulysse, devenu, dix ans après la chute de Troie, une figure .légendaire dans le monde grec.A deux reprises au cours du récit, les larmes d’Ulysse le trahiront.Il se fait bientôt connaître.Le récit est relancé.Mise en abîme du héros, mais aussi du poète qu’était Homère ou, plus exactement des divers poètes que l’histoire oublieuse a regroupés sous ce nom.Dans l’adaptation linéaire de Coppola, cette architecture narrative, sans doute trop complexe, n’existe plus.Pourtant, c’est elle qui fonde la légitimité du récit par rapport à la réalité qu’il est censé décrire et, du coup, celle de l’écrivain comme nouvel ordonnateur, une fois les dieux retirés sur l’Olympe, du monde des mortels.Tout ceci, il va sans dire, menacé par le temps, nourri par lui.Et puis le héros rentre à la maison.Il s’est fait reconnaître de son fils, du fidèle porcher Eumée et de sa femme, non sans mal auprès de cette dernière, car la reine est aussi rusée que lui.Cet amour conjugal est d’abord, en effet, le reflet d’une parfaite entente entre partenaires assortis.Les prétendants ont été massacrés, le plancher lavé à grande eau.C’est la nuit des époux.Fatalement, elle sera trop courte.Que fait alors Athéna?Elle demande à l’Aurore de retenir ses chevaux, et le dieu, qui s’apprêtait à lancer son char dans sa course quotidienne dans le ciel, reste couché, les chevaux à l’écurie, piaffant, empêchés.Est-il meilleure façon de traduire la maîtrise du temps qu’autorise la plus haute littérature?Et que demande alors Pénélope à Ulysse, sinon qu’il lui fasse à elle, et à elle seule, le récit de ses aventures, sans omettre rien, pas même les passages où les plus belles déesses ont voulu l’enfermer dans leurs rets.Chez Coppola, tout ceci est réduit à l’habituel échange de salives qui marque souvent la fin d’une histoire au petit comme au grand écran.Loin de le regretter, il faut s’en réjouir.Comment s’étonner après cela qu’on veuille relire Homère?Comment craindre après cela pour l’avenir de la littérature?LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Artiste manqué et riche héritière Une histoire racontée avec distance mais avec maîtrise NAÏM RATTAN Un enfant mal né raconte son histoire.Ses parents s’entre-déchirent, ressentent une haine implacable l’un pour l’autre et ne veulent pas se séparer.Ils ont be soin l’un de l’autre pour mener une guerre sourde et assouvir une hostilité qu’ils s’adressent d’abord à eux-mêmes.Le père est le fils d’un colon français, qui mène à Paris une vie de misère et qui finit comme balayeur de rue, et d’une mère vietnamienne fragile, effacée, qui oppose à la rigueur du monde une indomptable douceur.D1 fils grandit et veut devenir peintre afin de recréer le monde mais n’a ni le tempérament ni la force d’accepter l’austérité.Ses tableaux, ne répondant pas aux exigences du marché, ne se vendent pas.la jeune héritière d’un grande entreprise le choisit comme partenaire de vie.Il la divertit et ils connaissent quelques années de sensualité et de plaisir.Le peintre abandonne les tableaux et l’angoisse qu’ils entraînent.Il jouit de tous les avantages d’une existence de luxe.Maisons de ville et de campagne, limousine, un grand bureau où il n’a rien à faire.Sa femme règne sur un empire dont il n’est qu’un ingrédient.Vies ratées Période de transition, forcément éphémère.L’ennui s’installe au sein du couple et le vide suscite l’antagonisme.L’enfant naît, mais ni l’homme ni la femme n’en ont besoin et c’est comme victime qu’il entre en scène.Tout jeune, il veut s’enlever une vie qu’il n’a pas demandée.A la suite d’une première tentative de suicide, son père le confie à Forever, une femme qu’il a aimée et qui mène, dans une maison au bord de l’eau, une vie quotidien- ne imprégnée par l’art et réduite à des nécessités matérielles minimes.Le jeune garçon découvre un bonheur qui ne dure pas longtemps car Forever se suicide.Le voilà à nouveau victime du destin.Il se dévoue à la mémoire de la défunte pendant quelques années et décide, finalement, de la rejoindre.Suicide raté dont il ne sort pas indemne.Il perd la vue.Son père engage une jeune femme, Vega, pour lui faire la lecture et l’un et l’autre découvrent l’amour total.Le narrateur confie à Vega son histoire.Né dans le luxe, il n’a connu que la misère intérieure et c’est en s’absentant aux apparences du monde qu’il découvre la plénitude de la vie.• Linda Lè raconte cette histoire avec maîtrise.Elle se place à distance pour nous communiquer le drame d’une femme riche et la misère d’un artiste.Même s’il ne s’identifie pas aux personnages, le lecteur est touché par leurs vies ratées et par leur incapacité de lutter contre la vacuité et l’inutilité.LES AUBES Linda Lê Christian Bourgois Editeur Paiis, 2000,192 pages • ' * L E I) E V 0 I K .I.E S S .\ M E I) I 0 E T i) I M A N C 11 E .1 A IV V I E K 2 0 0 1 I) () -«* Livres - ESSAIS Obsession de l’être, dignité du paraître ÉLOGE DU PARAÎTRE Renaud Camus PO.L Paris, 2000,108 pages Pourquoi tenter de redorer le blason du «paraître» aujourd’hui?Ne vivons-nous pas à Père des images, de l’apparence reine?Ne faut-il pas plutôt déplorer l’hypocrisie des masques, des mises en scène, de tous ces voiles qui occultent l’être?Comment peut-on, aujourd’hui, tel Renaud Camus, faire «l’éloge du paraître»?Ne faudrait-il pas plutôt dénoncer celui-ci, plaider pour la transparence, pour l’authenticité, pour ce qu’il y a sous le paraître?Programmés que nous sommes par notre époque, c’est avec ce type de questions que nous abordons ce joli opuscule (côté apparence, les éditions P.O.L.ont du talent) d’un des écrivains les plus honnis de France.(Il y eut ce printemps en France une «affaire Camus» qui n’est pas sans résonances avec notre «affaire Michaud».Mais passons.) Oui, Renaud Camus a quelque chose de réactionnaire et d’enra-ciné.11 se montre attentif, jusqu’à l’obsession, aux appartenances et aux souches.Pas grand-chose de moderne chez lui.Sauf peut-être sa passion pour le Web (voir son site Internet http://perso.wa-nadoo.fr/renaud.camus) et cette liberté qu’il prend, dans ses écrits, à parler ouvertement de sa vie homosexuelle.Il refuse pourtant l’étiquette d’écrivain homo.Ce qui est déjà moins moderne.Comme son entêtement à habiter dans un château dans le Gers même s’il n’en a pas les moyens.Sa sensibilité?Aristocratique assurément.Et c’est tant mieux, non?Non pas que nous voulions faire nôtres, en bloc, ses analyses, théories et positions, mais plutôt pour bénéficier du regard d’un Autre.Plusieurs rejetteront d’emblée Camus pour cause de réactionnisme en refusant d’avouer que son point de vue est aujourd’hui extrêmement marginal.Parce que c’est là la sensibilité d’anciens dominants, nous autres démocrates avons le réflexe de combattre cette minorité.Réflexe, justement.N’y cédons pas et «ouvrons-nous» un peu au lieu de tout jeter sans nuances dans le grand sac du scandaleux.Tous n’ont pas, en démocratie, à être démocrates.D’ailleurs, comme le rappelait Claude Lefort à la une de ce journal, mercredi, ce type de régime qui est le nôtre est celui du doute et non des certitudes.Evidemment, je ne parle pas ici de la démocratie comme régime, comme système politique.Je parle de cette culture de l’égalité, au sens où Tocqueville et ses contemporains l’entendaient.(Tocqueville, cet aristocrate qui a vu si clair dans nos démocraties naissantes.) Authenticité Que nous révèle donc cet Autre, cet «étranger»?Que notre époque n’en a que pour l’être.Cela, bien sûr, on le savait.Charles Taylor a bien montré comment l’idéal d’authenticité, c’est-à-dire l’injonction à «être soi-même» partout et toujours, est au cœur de notre modernité tardive et de la conception de l’être humain qui en est le corollaire.Le philosophe Daniel Jacques parlait récemment sur un mode plus critique d'une tendance contemporaine à voir «l’autoproclamation de soi comme norme absolue de toute chose».Renaud Camus écrit avec raison: «[.:.] les champions de l’être sont rousseauistes par essence».Bien sûr — et Taylor, encore, l’a souligné — être vrai avec soi-même n'était certainement pas un projet entièrement condamnable.Pendant des siècles, les formes et les normes corsetèrent et opprimèrent les individus.Des talents, des vies entières ont ainsi été brisés.Di modernité visait à abaisser les barrières et à laisser respirer les êtres, les laisser choisir.Nous voici aujourd’hui plus de deux siècles après l’en-clenchement.de ce processus.Ce dernier semble suivre son cours, inéluctablement, comme n’importe quel processus.Nous avons sans doute comme jamais auparavant le choix.Notre liberté est grande.Mais des malaises, pour parler comme Taylor, se font tout de même persistants, et mê,me croissants.A partir de la notion en apparence anodine du paraître, Camus s’attarde à décrire et à relier plusieurs de ces malaises.De prime abord, on pourrait croire à une série de caprices.Quand Camus, par exemple, parle de ceux qui, à l’opéra ou au théâtre, viennent «comme ils sont», c’est-à-dire avec leurs «chaussures de jogging à bandes latérales obliques» ou habillés de «gros pull-overs boudi-nants».Quand il critique ceux ARCHIVES LE DEVOIR Renaud Camus k.qui «jugent que leur T-shirt Silence = mort est un must absolu au repas de fiançailles de leur cousine».Parfois aussi, on croirait être plongé dans un manuel de bonnes manières lorsqu’on lit Camus critiquer des façons contemporaines de se comporter ou de desservir à table.On rit, parce que le type avec son T-shirt, on l’a tous vu récemment à un mariage; et il semble de plus en plus impénitent et de moins en moins seul! On rigole aussi parce que l’autre type dont parle Camus, celui qui a refusé de porter une cravate lors d’une occasion où il aurait fallu, c’était nous, récemment.On participe donc à l’époque.Et on se dit qu’au fond, il n’y a pas de quoi fouetter un chat.Camus, ironique, le dit lui-même: le paraître, on croit que c’est des «manières», du «chichi», des «histoires pour rien».Pour rien vraiment?L’auteur nous fait comprendre que non.En démystifiant, en désenchantant, en dé-formalisant, nous croyions libérer l’être, le laisser s’épanouir.Or, nous le découvrons souvent désemparé.Enfermé dans ce qu'il est puisque tout ne le contraint désormais, justement, qu’à être ce qu’il est.Pour Camus, poussée à son extrême limite, cette logique d’individualisme radical débouche sur une idéologie du «rien à fout’».«Rien à fout’»des circonstances dans lesquelles je me retrouve, «je suis comme je suis».«Rien à fout’»: je parle comme je parle, je n’ajuste pas mon discours en fonction des gens à qui je m’adresse.«Rien à fout’», je ne cherche qu’à être compris.«Rien à fout’»: je viens comme je suis.Autrement dit, tout ce qui importe, c’est moi.«L’être est littéral, militant, péremptoire», écrit Camus.Ou encore: «L’être est naturellement [.] bruyant, odorant, et naïvement persuadé, toujours, que son prétendu “naturel’’— qui n’est jamais qu’un code parmi d’autres, mais ignorant, faute de culture, de sa nature de code — est universel comme la nature.» Par contraste, écrit-il, «le paraître est littéraire, ironique, détaché.» A force de nous libérer des barrières formelles, nous aurions oublié, plaide Camus, que le «paraître» ou les «formes» nous poussaient souvent à aller au-delà de nous-mêmes.Permettaient de nous transformer.On acceptait dans un premier temps «d’être un peu moins», mais avec la possibilité «d’être plus» en bout de parcours.«Tout enseignement vrai obéit au principe fondamental de “l’être moins pour être plus”.L’imposition de la forme [.] consiste toujours en une façon d’émondage, de taille, de contrainte ou de renversement du mouvement naturel.» Citant un auteur qui emprunte le vocabulaire de la psychanalyse, Camus ajoute que le «sur-moi libère de la tyrannie du ça, des pulsions imbéciles».Bref, parfois, en un sens, l’habit permet Refaire le moine.Et ce n’est pas que pour les autres qu’on paraît.«Et si nous sommes seuls, c’est à nous-mêmes qu’il faut paraître: “Credo que bisogna essere molto formali nel mangiare da soli.” Ainsi parle-t-on à Triestre, dans Lo Stadio di Wimbledon: je crois qu'il faut être très formaliste, quand on prend seul ses repas.» Attention, il y a bien sûr «paraître et paraître»; et nulle place dans cet éloge pour une défense — qui serait du reste absurde — de l’hypocrisie des apparences, des images, des faux-semblants.Simplement Camus insiste: ce danger, ce risque et cet écueil ne résument pas toute la question du paraître, bien que nous, modernes, ayons le réflexe de le croire.Tel est le propos de cette voix rare, particulièrement convaincante quand elle élargit son analyse à l’architecture et l’urbanisme contemporains, où la disparition du souci du paraître, pour faire place à l’obsession des fonctions, a résulté en un appauvrissement sans nom.«Il n’y a que le style qui rende heureux: c’est-à-dire le paraître; ou ce qui rend le malheur habitable, au moins, en lui dispensant, à défaut d’apaisement, la dignité de la forme.» Antoine Robitaille SPIRITUALITÉ Sagesses immortelles Des textes inédits d’auteurs contemporains qui demeurent accessibles aux non-initiés SOLANGE LÉVESQUE \ A l’automne 1999, Actes Sud lançait la collection «Le Souffle de l’esprit» dirigée par Christian Dumais-Lvowski.Ce Québécois installé en France se passionne pour les religions comparées depuis 30 ans.En complément de ses nombreuses lectures sur le sujet, il a abondamment sillonné la planète et visité les grands sites sacrés.En 1981, il vivait à Calcutta et travaillait au mouroir fondé par mère Teresa.Ces périples lui ont permis d’acquérir des connaissances concrètes sur les différents visages des religions et de la spiritualité.L’idée de cette collection lui était venue il y a plusieurs années.Lorsque le temps et la réflexion eurent mûri son projet, Christian Dumais l’a soumis chez Actes Sud.Un an plus tard, onze titres ont déjà paru.En dépit de leur format réduit (10 cm sur 14 cm, pas plus d'une quarantaine de pages), ces petits livres ne passent pas inaperçus aux étalages des librairies: leur couverture bleu lavande et noir tranche sur le reste de la production.La photo contrastée du visage de l’auteur qui apparaît en couverture informe immédiatement le lecteur quant à la teneur des ouvrages: ce sont avant tout des re- gards en gros plans qui lui sont offerts: visions de la vie et du monde sous forme de contes, de paraboles ou de poèmes; observations sur l’être humain qui tente de réaliser l’unité de ses mondes.Christian Dumais-Lvowski souhaitait que chaque ouvrage soit «un acte littéraire autant que spirituel».Le titre «Le souffle de l’esprit», avec sa double connotation profane et sacrée, rend justice à la substance des ouvrages et au souhait de l’instigateur de la collection.«J’avais envie de textes spécifiques, contemporains et inédits qui couvriraient un large spectre, parlant davantage de spiritualité que de religion», précise-t-il.Quelle que soit la forme sous laquelle la spiritualité allait être invoquée, il tenait à ce que les textes demeurent accessibles aux non-initiés.«Pour y arriver, il fallait faire appel à des auteurs capables de traduire leur pensée de manière limpide.Je voulais que ces textes jouent un rôle de viatique au sens propre de “soutien" et de “provisions pour le voyageur”.» Le rêve de Christian Dumais-Lvowski ne se limitait pas au contenu: il désirait que les livres soient peu chers tout en demeurant beaux et attirants: «Nous avons beaucoup travaillé sur la maquette, choisi soigneusement les couleurs et les illustrations», sou- RAB8IN PHILIPPE HADDAD éprouvés d'espérance v n s si /> MICHAEL LONSDALE oraisons ^ « us sr/» ÉRIC GEOFFRO’ l'instant souti MTI hSSOI) , 'i» jw«Mr
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