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Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier D
Genre spécifique :
  • Journaux
Fréquence :
quotidien
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Le devoir, 2001-12-29, Collections de BAnQ.

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DEVOIR.1 E S S A M E D I H E T I) I M V N t II E :i O E M li R K 2 0 O I L E LITTÉRATURE Eloge des femmes mûres Page D 5 l> K t l.lL\t\ DE VISU Du cinéma Loews au Club Med Page D 8 ?LE DEVOIR Lakis Proguidis A quoi sert la critique?Le réel est impensable sans son art: le roman.Cette conviction, c'est un critique qui l’énonce: Irakis Proguidis.Il exerce le métier depuis 30 ans.Directeur, à Paris, de L'Atelier du roman, une revue qui réfléchit sur la création, il publie ces jours-ci, à Québec, De l'autre côté du brouillard, un essai sur les meilleurs romans actuels.GUYLAINE MASS O LITRE Que disent ces phrases, où niche le regard d’un écrivain, sur un monde contemporain qui échappe à cnacun?«Au romancier de dévoiler son visage, de comprendre son mystère et de nous le faire connaître», écrit Proguidis, laissant les pages lues refaire surface en lui.L’art du roman, indispensable aujourd’hui?Le plaidoyer pique la curiosité tant il est rare.Sept romanciers, qu’il oppose à la littérature française décorative — dominante —, en font foi: Philippe Muray, Michel Houellebecq, Benoît Duteurtre, Richard Millet, Claude Lucas, Lydie Salvay-re et François Taillandier sont passés au crible.Qu'ont-ils donc tant à dire?Sa réponse est claire: il n’y a rien de romanesque, de divertissant, chez eux, mais le constat selon lequel les sciences de l’homme et la philosophie sont incapables de regarder le monde d’un point de vue détaché.Sortir du brouillard Chez les éditeurs parisiens, on a estimé l’essai prématuré — on rabâche l’argument du manque de recul —, et ce silence étouffe la littérature qui pense.A Québec, chez Nota Bene, on risque l’épreuve critique.Elle pense donc, cette littérature, prétendument si aveuglante dans sa contemporanéité?Y frotterons-nous nos préjugés et nos credo?Paris, et nous, qui osera tenir ce miroir?Proguidis se tient loin des tapages commercialo-médiatiques.Il prend le temps de lire.Pour interroger le roman.En repoussant la paresse ambiante, qui profite à d’aucuns, il livre un exercice de haut vol.H fait passer aux romans la grande épreuve critique, celle de soutenir son questionnement.Or, en poussant ses intuitions de lecteur entre les lignes, il trouve la pensée.C’est elle qui meut la création, cette conscience qui se prononce sur le monde actuel.De son domicile parisien, il explique: «Il n'y a que le roman qui sorte du monde, le transforme en brouillard et y rentre ensuite clairement.Nous faisons tous partie de ce brouillard.Dans le roman, il n’y a pas de clairière, comme un poète peut le revendiquer.» Le critique doit demeurer humble, traverser le brouillard en lisant; il n’a pas de recette pour sortir de l’opacité.Il doit chercher et reconnaître ce qui VOIR PAGE D 2: PROGUIDIS * H ‘’•¦•àf Sarcophage du chancelier Imeneminet.XXV' XXVI' dynastie, vers 700-600 avant Jésus-Christ ¦m t S «àt ^ •***' HHS-.mot I P i j Si Noël, dans l’esprit de la plupart des gens, rime avec le mot «joie», «humanité» pourrait bien renvoyer au mot «bonheur» tant la poursuite de ce but fut, de tout temps, au centre de nombreuses explorations humaines.Or la sagesse n’est-elle pas la voie royale du bonheur?Depuis 30 ans, le philosophe Jacques Marchand s’est donné pour tâche d’étudier les multiples visages qu’a pris la sagesse à travers l’histoire et les cultures.Une vaste entreprise, dont le premier tome vient de paraître.Qui a dit que le monde était fou?SOPHIE IM) U MOT Du patriarche à la barbe blanche au vieil Indien fumant le calumet, enroulé dans une couverture, la figure du sage trouve à s’illustrer de façon presque toujours caricaturale dans l’imaginaire collectif.Ce n’est pas du tout à ce type de sage que s'intéresse le philosophe Jacques Marchand.«J’ai une formation de philosophe mais, au fond, j’ai toujours été un moraliste.Je ne suis que ça.» C’est à la morale, aux principes selon lesquels les individus orientent leur vie que s’intéresse l’auteur de l’entreprise en cinq tomes intitulée Sagesses - Enquête historique sur la recherche de l’autonomie et du bonheur, dont vient de paraître, aux Éditions liber, le premier tome comportant l’introduction générale et les chapitres; consacrés aux Indo-Européens et aux Egyptiens.«L'ensemble de ma recherche passée m’a mené à penser que l’être humain fonctionne selon ce que j’appelle des schèmes éthiques, des attitudes de base.Et je crois qu'elles se sont construites historiquement.» Selon Marchand, il existe trois principales stratégies de vie: le gradualisme, l’absolutisme et le minimalisme, toutes orientées autour de ce qu’il nomme le jeu de la reconnaissance.Un livre entier (Autonomie personnelle et stratégie de vie, paru en 2(XX) chez Liber) a été consacré à expliciter ces trois éthiques.Pour les besoins de cet article, résumons-les à très (très) grands traits.L’individu gradualiste, tout au long de sa vie, troque chacune de ses actions contre une certaine reconnaissance, contre son acceptation au sein des pairs.Ses actions doivent donc, les unes après les autres (du comportement au travail à sa façon d’élever les enfants), susciter la reconnaissance du milieu, le bonheur étant associé à cette reconnaissance.Pour l’absolutiste, il n’y a pas de demi-mesure.La simple reconnaissance du milieu est insuffisante, il lui faut se distinguer.Pour se faire, il entretiendra souvent une relation passionnelle avec une discipline VOIR PAGE D 2: SAGESSE Rentrée littéraire ¦¦¦ mm janvier LE DEVOIR Tombée publicitaire le 18 janvier ¦ gæ ¦ «va! samedi t t LE DEVOIR.LES SAMEDI 2 U ET DI M ANCHE 30 DÉCEMBRE 2 0 01 I) 2 ^ Livres ** JACQUES GRENIER LE DEVOIR «J’écris des exercices d’admiration.Tout mon travail consiste à expliciter l’éblouissement que je ressens à la lecture de certains romans», explique l’essayiste Lakis Proguidis.PROGUIDIS SUITE DE LA PAGE D 1 fait un grand roman: «Il nous introduit dans ce que nous pressentons, tandis que nous n’avons ni concept ni formule ni image pour lui donner corps.» À quoi sert un personnage?Le médiateur de cette lecture active, c’est le personnage romanesque: «C’est un être fictif, créé pour éprouver ce que nous ne ferions jamais, explique l’essayiste.Le romancier a le talent de promener ces êtres victimes dans le brouillard et de construire à partir d’eux ce qui éclaire les bouillonnements permanents de nos âmes.» Avec son vécu fictif, le personnage teste ce qui nous entoure.L’essai de Proguidis défend un roman qui n’est ni réaliste ni une lamentation sur ce qui nous arrive.«Ce monde, précis, concret, le nôtre, nous ne le connaissons pas, écrit-il.Tous les accès en sont barrés.Il n’émerge, ne se dévoile, ne devient visible et palpable, ne se constitue dans tous ses détails que lorsque de grands romans nous font découvrir le personnage romanesque qui l'habite.» Proguidis récuse aussi l'écriture ludique, «graphomanie postmoderne qui vante l’expression à tout prix», dit-il au téléphone.Mais il affirme qu’il existe un espace artistique où le romancier crée à partir d’êtres à l’épaisseur existentielle, formés dans son imaginaire.Il a entrepris d'édifier son «introduction au romanesque» comme un chercheur.«Je considère le romanesque comme une esthétique à part dans l’évolution de la critique littéraire.Je tente d’autonomiser la catégorie du romanesque, de la placer en dehors de l’éthique du tragique et du lyrique qui partage Ihérita-ge romantique allemand dans le roman», dit-il encore, conquis par ces personnages si concrètement appliqués à l’épreuve de l’existence.Cet essai ne provient pas d’un jugement sur ce qui est bon ou mauvais en littérature mais d’une réflexion intérieure.«Le roman n’est pas le romancier.Il me sert à évoquer le monde où je vis.» Au critique de savoir quoi interroger pour trouver le roman qui y réponde.Un critique doit s’impliquer dans la compréhension du monde.Cela change tout.Une telle critique demeurera toujours secondaire par rapport à l’oeuvre d’art: «J’écris des exercices d’admiration.Tout mon travail consiste à expliciter l’éblouissement que je ressens à la lecture de certains romans.» Sous l'autorité de René Girard et de Bakhtine, théoriciens qui, selon lui, sont entrés à l’intérieur de la force romanesque, sans a priori théorique, il bouscule ainsi toute une tradition de lecture.Où en est le roman français?Prenons le cas de Michel Houellebecq.De l’extension du domaine de la lutte, portant sur l’injustice sociale, Proguidis écrit: «On n'a peut-être jamais connu une parodie si virulente des apôtres de la jouissance illimitée et de l’éros démocratisé.» Ce roman nous oblige à relire, à réévaluer nos hypothèses et nos clichés.Il pose la question: l’homme est-il un «animal forcément social»?La réponse est bouleversante: peut-on imaginer un homme «désocialisé», «pas loin, ni hors de la société; mais comme si la société humaine ne faisait plus partie intégrante et consubstantielle de l’homme même»?Houellebecq réfléchit donc sur la «monadisation, à savoir l’état d’une humanité dont les membres n ’ont en commun que le vide».Le roman français comporte d’autres propositions aussi décapantes.Notre monde se vide du concret, transforme «Ihomme en substance indiscernable, aérienne, fuyante, et le fait sauter en dehors de l’expérience», écrit le lecteur de Philippe Muray et de Richard Millet Le monde ne va plus de soi, comme au temps du nouveau roman.Pour aller au réel, il faut la médiation des mots qui le pensent «L’imagination créatrice présuppose le réel.Elle ne peut produire des oeuvres de valeur que si elle s’exerce par rapport au réel.» Le langage, ailleurs que dans le roman, est vide de sens.Voyez la publicité.L’inflation des mots y a éliminé la demande de sens: «On ne me parle plus.On m’enveloppe de mots.Et j’y glisse comme dans un univers onirique.» Et c’est partout pareil.Les grands débats, maintenant clos, doivent redémarrer: «U est difficile de se trouver des adversaires ou de lancer même l’idée d’un dialogue.On ne comprend pas pourquoi je renvoie dos à dos Barthes et Debord.Même eux, à leur époque, campaient sur leurs goûts littéraires et n’abordaient guère les auteurs contemporains.Je vois une sorte de connivence entre eux sur la certitude que le roman vivait ses derniers jours.Je montre, au contraire, que le roman est bien vivant.» Ces penseurs n’ont pas vu que le roman éclairait l’obscurité du monde dans lequel ils vivaient Proguidis, lui, lit ceux qui observent jusqu’à s’épuiser et refuse qu’on les range parmi les somnambules de l’antimonde virtuel.DE L’AUTRE COTE DU BROUILLARD Essai sur le roman français contemporain , Lakis Proguidis Editions Nota Bene Québec, 2001,250 pages ESSAI Haine et passion de la poésie SUITE DE LA PAGE D 1 qui lui assurera la supra-reconnaissance qu’il recherche.Ce peut être la religion, les arts, etc.\v minimaliste, quant a lui, nie la nécessité de la reconnaissance, soit par déception, soit par conviction.H tente de trouver ailleurs le bonheur.Nos ancêtres les Indo-Européens De toutes ces stratégies de vie, Jacques Marchand désire retracer les origines.Pour ce faire, il remonte au début de la civilisation occidentale, le premier tome de l’enquête porte sur les Indo-Européens (peuple reconstitué par les travaux de Georges Dumézil, no tamment, et dont Père géographique, comme son nom l’indique, qst très étendue) ainsi que sur les Egyptiens.Or ces derniers s’avèrent, malgré un régime pharaonique absolutiste, de parfaits adeptes du gradualisme.Les sages de l’époque, essentiellement des scribes, tous gens instruits, tentent, sur une période de 2000 ans, d’établir une série de règles de vie censées apporter à celui qui les met en pratique non seulement la reconnaissance mais aussi l’espoir d’une élévation sociale.Pour ceux qui imaginaient le sage comme un individu détaché de semblables considérations pro saïques, il faudra repasser.«Ce n’est pas un hasard si j’ai commencé par là.Pour moi, c’est le modèle du sage de sens commun.Ce n’est pas le cynique grec, le prophète ou encore un marginal.C’est quelqu'un qui est confortablement installé et qui sait où est son intérêt.Im plupart des gens en Occident naissent dans une sorte de gradualisme.Pour ma part, j’essaie d’en démontrer le caractère problématique.Le sage égyptien a tout misé sur le bonheur et rien sur l'autono- SAGESSE mie, et il paie comptant pour cela», explique Jacques Marchand.Car la sagesse, telle que définie par l’auteur, est un savant mélange de bonheur et d’autonomie.D'ou vient cette prémisse?«Lorsque quelqu’un prétend se donner une stratégie de vie, ce qui est une forme de sagesse, il y a postulat d’autonomie, à tout le moins relatif.Et cette stratégie de vie vise à avoir une vie satisfaisante, ce qui revient au bonheur.» Si le philosophe constate que la stratégie de vie du sage égyptien ne compte pas assez d’autonomie par rapport a son milieu, ce qui pourrait bien être le cas de plusieurs contemporains («On pratique actuellement le gradualisme égyptien.C’est même surprenant à quel point on le fait», précise Marchand), il veille toutefois à ne pas s’ériger en juge suprême de tous les sages qui ont fait notre histoire.«Je ne veux pas être dans la position du super-sage qui juge les sages.Je ne veux pas être ce petit prétentieux.Ce que je veux faire, essentiellement, c’est une grille analytique.» A partir JACQUES GRENIER LE DEVOIR Jacques Marchand de cela, il revient a chacun d’orienter sa vie comme il l’entend, mais surtout, on comprendra comment se sont construits de tels réflexes, de telles attitudes.«L’histoire est un détour nécessaire.Moi, je ne suis pas un antiquaire ou un conservateur de musée.Je fais de l'histoire parce que je crois que c’est la seule façon d’avoir une vraie perspective pour observer ce qui se passe autour», explique le philosophe.«C’est ce qui manque beaucoup, aujourd’hui, à la recherche.On ne voit plus la ligne, la tradition.Tout est cas par cas.Pourtant, on appartient à une tradition.On est déshabitués à penser sur un mode historique.» Le chercheur se garde toutefois d’accuser qui que ce soit car la recherche historique est extrêmement exigeante, trop, peut-être, pour qu’il en soit fait un usage généralisé au sein de la communauté des chercheurs, quelle que soit leur discipline par ailleurs.Le meilleur exemple en est cette enquête sur la recherche de la sagesse depuis le début de l’histoire humaine.Combien d’années a-t-elle demandé au philosophe?Au bas mot, 35.En fait, dès qu’il commence à enseigner l’histoire de la pensée occidentale (l'auteur a enseigné pendant 30 ans la philosophie au collège de Saint-Laurent), il se rend compte de l’impossibilité de mener à bien cette mission sans remettre les Nietzsche, Kant et Sartre en perspective, sans parler de la tradition dans laquelle s’inscrivent leurs théories.En tout, 35 ans de recherches; toutefois, ce n’est que depuis les 15 dernières années que Marchand possède «l’armature de réflexion» nécessaire à cette enquête.«On ne fait pas de l’histoire en touriste, en tout cas pas moi.Il faut poser des questions.» Et surtout savoir exactement lesquelles poser.Résultat: une étude en cinq volumes qui retrace les sagesses indo-européenne et égyptienne (tome 1), mésopotamienne et syrienne (tome 2), biblique (tome 3), grecque (tome 4) et chrétienne (tome 5).Un ouvrage que l’auteur dit destiné au grand public, celui qui est curieux d’histoire et de pensées.Si le lecteur du premier volume s’avérera sans doute impatient de lire les suivants, l’auteur lui-même est curieux de découvrir de quoi ils seront faits.Car il insiste sur le terme «enquête», présent dans le sous-titre: «Ce que je fais, disons-le bien humblement, a rarement été fait.» Alors, où le mèneront exactement ses recherches, quelles conclusions sera-t-il approprié de tirer de la documentation?Le chercheur le découvre en se posant et en se reposant des questions.Or le ton enthousiaste que prend l'auteur pour faire part au lecteur de ses découvertes traduit bien le plaisir qu’il prend à mener cette analyse.SAGESSES Enquête historique sur la RECHERCHE DE L’AITONOMIE ET DU BONHEUR Tome 1: introduction générale, les Indo-Européens, les Egyptiens Jacques Marchand Uber Montréal, 2002,327 pages Olivieri librairie » bistro UN BISTRO DES DIZAINES D’ÉVÉNEMENTS DES MILLIERS DE LIVRES 5?i9, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges Têt.: 5iA*739-3639 Fax : 519.739.3630 service^librairieolivieri.corn DAVID CANTIN Même si elle n'arrive pas à atteindre un très vaste public, la poésie contemporaine est loin de faire runanimité.Alors que certains n'osent jamais en dire le moindre mal, d’autres s’en moquent sans trop la connaître ni sans même vouloir la fréquenter.Il arrive aussi que certains poètes se lancent, d'une époque à l’autre, dans un discours critique essentiel.Qu’on soit d’accord ou non avec ce questionnement radical, le plus récent ouvrage du poète et théoricien Henri Meschonnic mérite une lecture des plus attentives.Il y a longtemps qu'une prise de position aussi extrême n’avait trouvé sa place dans le paysage français.Parallèlement, Meschonnic participe à un ouvrage collectif, paru chez Vermillon, autour du thème du vide au silence en poésie.Deux lectures qu'il serait regrettable d’ignorer.En France, Célébration de la poésie arrive sans trop prévenir.Un véritable brûlot qui dénonce la plupart des courants actuels.Meschonnic ne se gêne surtout pas pour défendre son point de vue.Tel un pari auquel il faudrait nécessairement adhérer, le traducteur des Psaumes de la Bible insiste «contre toutes les poétisations» et affirme «qu’ily a un poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie».Du haut de son point de vue critique, le célèbre théoricien s’attaque sans relâche à toutes les pratiques actuelles.Il dénonce le lyrisme d’un Jean-Michel Maulpoix ou d’un André Velter, la contamination philosophique d’un Jean-Claude Pinson ou encore le «faire joujou, faire foufou» d'un Olivier Cadiot pour ainsi aboutir à ce malentendu qui remonte jusqu’à Mallarmé.En somme, il s’attaque à tout sauf à Henri Meschonnic.Titre des plus ironiques, Célébration de la poésie se termine sur un manifeste pour un parti du rythme qui renvoie aux grandes obsessions du traducteur français.Parfois injuste, cet essai a néanmoins le courage de s’opposer à un «moi» ou un «je» des plus complaisants.Un texte qui marque une date et fera s’élever sans doute bien des opinions.À lire sans la moindre hésitation.Contrairement à Célébration de la poésie, l’ouvrage intitulé Du vide au silence: la poésie malmène très peu son sujet.Ce collectif, sous la direction de Jacques Flamand, rassemble une vingtaine de collaborateurs issus de cinq pays et trois continents.Une partie du livre se concentre sur la ré flexion, alors que l’autre adopte le point de vue de la création.Comme beaucoup d'ouvrages écrits à plusieurs mains, on va du meilleur au pire.On a ainsi droit à des essais pertinents comme L’Interception de Jacques Ancet ou encore cette Poétique du vide et du silence de Michel Camus.Il y a aussi des extraits plus faibles comme ceux de Cécile Cloutier ou Andrée Christensen.Le principe consiste à opposer le trop-plein de bruit du monde actuel à la fécondité du vide et de la méditation intérieure.Dans certains cas, la réflexion se tourne rapidement vers une certaine complaisance d’ordre psychologique.La deuxième partie apparaît comme étant beaucoup plus forte grâce à l’apport d’Alain Suied, Hélène Dorion et Christine Palmiéri.D’une très belle facture graphique, les essais sont entrecoupés d'œuvres visuelles particulièrement évocatrices.Loin de l’analyse universitaire, des ouvrages collectifs de cet ordre sur un sujet aussi intemporel sont toujours bienvenus, et on souhaite en dé couvrir davantage.Comme le soulève Meschonnic, «pour un poème, il faut apprendre à refuser, à travailler à toute une liste de refus.La poésie ne change que si on la refuse.Comme le monde ne change que par ceux qui le refusent».Une leçon à retenir.CÉLÉBRATION DE LA POÉSIE Henri Meschonnic Verdier Paris, 2001,266 pages DU VIDE AU SILENCE: LA POÉSIE Sous la direction de Jacques Flamand Vermillon Ottawa.2001,262 pages Palmarès TT»P»)*U Le baromètre du livre au Québec Essais Oc LE LIVRE NOIR DU CANADA ANGLAIS N LESTER Intouchables 7 j 2 Roman Qc GABRIELLE - Le goût du bonheur, T.1 V M LABERGE Boréal J>5 Roman Qc FLORENT - Le goût du bonheur, T.3 V M.LABERGE Boréal Ji 4 Roman ROUGE BRÉSIL V - Prix Concourt 2001 J.-C.RUFIN Gallimard £ b Roman Qc ADÉLAÏDE - Le goût du bonheur, î.2 V M.LABERGE Boréal Ji 6 Cuisine LE GUIDE DU VIN 2002 M.PHANEUF L'Homme 6 1 Humour Qc LES PERR0NISMES LANDRY / MORIN Intouchables Ji £ Humour Qc LES CHRÉTIENNERIES, T.2 P.BEAUSOLEIL Intouchables Ji Essai Qc L'ANNÉE CHAPLEAU 2001 S.CHAPLEAU Boréal 7 h) Roman Qc PUTAIN y N.ARCAN Seuil Ji IÇ Pratique LE GUIDE DE L'AUTO 2002 J.DUVAL/D.DUQUET L'Homme 10 Humour Qc LES CHRÉTIENNERIES, T.1 P BEAUSOLEIL Intouchables 65 11 Roman OÙ ES-TU ?M.LÉVY Robert Lattont 6 Ji Polar LA CONSTANCE DU JARDINIER y J.LE CARRÉ Seuil 10 JL Sport COMMENT JE JOUE AU GOLF y T.WOOD L'Homme 8 16 Spiritualité LE GRAND LIVRE DU FENG SHUI y (éd.broché) G.HAIE Manise 140 D Roman Qc L'HOMME QUI ENTENDAIT SIFFLER UNE BOUILLOIRE M TREMBLAY Leméac 8 US Cuisine SUSHIS FACILES y COLLECTIF Marabout 82 ]9 Roman MAMIE DAN D.STEEL Pr.de la Cité B 20 Fantastique HARRY POTTER A L'ÉCOLE DES SORCIERS.T 1 y J.K.ROWLING Gallimard 108 21 Sc.Fiction L'ULTIME SECRET B.WERBER Albin Michel 5 22 BD.LE LIVRE D'ASTERIX LE GAULOIS G0SCINNY/UDER20 Albert René 8 2,1 ( 0.ASTÉRIX ET LATRAVIATA A, UDERZ0 Albert René 40 Pour CE SOIR JE VEILLERAI SUR TOI M.SC.HBGIC-OARK Albin Michel 4 25 Polar Qc INSPECTEUR SPECTEUR ET LE CURÉ RÉ G.TASCHEREAU Intouchables 9 26^ BD.COLLECTIF Moulinsart 1 2J Cuisine TRUCS DE CUISINIERS y L0ISEAU / GILBERT Marabout 71 U.Livre d'art HISTOIRE DU QUEBEC y J.LAC0URSIÉRE Henri Rivard 8 n Sc.Fiction LE SEIGNEUR DES ANNEAUX y (ed de luxe) J.R.R.TOLKIEN C Bourgois 478 .1°.Jeunesse CHANSONS DOUCES CHANSONS TENDRES (Uvre & DC) y H MAJOR Fides 14 31 B.D.LE PETIT SPIR0U N" 10 - Tu comprendras quand tu seras grand ! TOME / JANRY Dupuis 6 32 Biographie Qc RENE LÉVESQUE, T.3 L'espoir et le chagrin ?P.G0DIN Boréal 11 E Roman LE DEMON ET MADEMOISELLE PR YM P.C0EIH0 Anne Carrière 35 Ji Humour Qc JOURNAL D'UN TI-ME C.MEUNIER Leméac 59 35 Cuisine LES SÉLECTIONS DU SOMMELIER 2002 F.CHARTIER Stankè 9 36 Biographie Qc AUTOUR DE DÉDÉ FORTIN J.BARBE Leméac 9 £ Biographie Qc L'IMPATIENT y P.NADEAU Flammarion Qc 10 38 Cuisine ENCORE DES PINARDISES y D.PINARD Boréal 62 39 BD.IH0RGAL N° 26 le royaume sous le sable VANHAMME.ROSWSKI Lombard 5 1°.Santé DROGUES SAVOIR PLUS.RISQUER MOINS COLLECTIF Stanké 5 J! Biographie Qc LANDRY • Le grand dérangeant M.VASTEL L'Homme 8 v Biographie IL ÉTAIT MINUIT CINQ A BHOPAL y LAPIERRE / M0R0 Robert Laffont 37 il Essai L'ÉTAT OU MONDE 2002 COLLECTIF Oecouvwt»'Boréal 11 £ transport GUIDE DE LA M0T0 2002 B.GAHER Les gurdes Moto.2 45 Roman L’ALCHIMISTE y P.COELHO Anne Carrière 323 V Coup de coeur RB mmm N.B.: Hors prescrits et scolaires ; l*1 semaine sur notre liste Nombre de semaines depuis parution 24 librairies au Quebec l SCABRINI MEDIA Bien au-delà de la simple impression et AGMV Marquis IMPRIMEUR INC.r L ^ La passion du livre québécois Longueuil • Montréal • Montmagny • Sherbrooke 1 i I- F.I) K V 0 I R .LES S A M F I) I 9 F I 1) I M A \ l H F S 0 l> F l i \l R R F L» 0 0 I i) ;v m Livres littérature québécoise Sinistre 'Ni ROMAN QUEBECOIS Un fort petit livre SOPHIE POULIOT T a femme a les deux pieds '' L-jdans la vase rouge du sang de la bête, qui tache déjà ses souliers.Elle détourne la tête.Elle dit: “Je n 'en peux plus de cette scène." Il l’a amenée à l’abattoir en espérant qu’elle soit fascinée.L’odeur.Un écœurement sans nom.[.] Il est fier de son coup.Elle se décompose.Elle essaie d'être ailleurs.Lui, obstiné plus encore, insiste.» Cet extrait de la nouvelle intitulée Le baiser est tout à fait représentatif du ton du dernier recueil du poète, nouvelliste, essayiste et romancier Hugues Corriveau (Parc Univers, Le Ramasseur de souffle, etc.).Cent très courtes nouvelles s’inscrivant presque toutes dans un univers sombre, hostile, voire parfois sordide.Pour amateurs avertis exclusivement Le recueil est divisé en cinq chapitres: Entre eux, Une petite fille de rien, Cruautés, Angoisses et enfin Pensée du voyage.Le premier chapitre, très impressionniste, traite de conflits, soit larvés ou ou-verts, au sein de couples.Toujours, hommes et femmes sont dressés l’un contre l’autre, tentant la plupart du temps de se dominer l’un l’autre; c’est à se demander la raison pour laquelle ils restent ensemble.La seconde partie traite de l’enfance, mais d’une façon tout Papa GISÈLE DESROCHES Marius est un album audacieux, mais n’en laisse rien paraître à première vue.Ou bien peu.Les illustrations douceur et finesse de Stéphane Poulin, malgré quelques cadrages inusités et intéressants, ne cassent rien, ne risquent pas de choquer: pas de gros contrastes saisissants, pas de crocs menaçants, pas de scènes juteuses.Juste un petit garçon, Marius, ses parents, sa maîtresse, sa mamie, sa délicieuse amoureuse: la femme pirate.Des illustrations attrayantes, aux éclairages soignés, aux teintes chaudes, porteuses de multiples significations, et généreuses comme toujours.La narration?Simple et sans coup d’éclat.Tout charme.Marius a cinq ans, il raconte sa vie un peu au hasard semble-t-il, une petite touche ici, une autre là, ce qui l’entoure, le touche de près et on s'aperçoit finalement qu’un thème jamais abordé vient d'ètre traité avec toute la simplicité du monde et un naturel inouï.Et on se rendra compte aussi que rien, absolument rien n'est de trop dans cet album grand art.Les parents de Marius se sont séparés et ça leur a donné beaucoup de chagrin.«Maintenant maman a un nouvel amoureux et mon papa aussi», dit Marius.On n’y fait pas trop attention à la première lecture ou n'est pas sûr d’avoir bien lu.L’image confirme.Mais ce n’est que lorsque mamie réagit en disant: «Deux hommes ensemble c’est pas bien», qu'on entre mine de rien dans le vif du sujet et que l’auteure donne à Marius les mots pour expliquer à sa mamie.Mine de rien parce que l’auteure ménage tout le monde, aborde les choses à la façon des enfants, en les présentant simplement comme elles arrivent, en les acceptant d’emblée.A la lecture, on découvre un thème de moins en moins tabou pour les plus grands mais encore extrêmement délicat pour les petits, traité ici avec un rare doigté, avec la sagesse et le naturel de l’enfance même.Merveilleusement réussi et indispensable.Dans la meilleure tradition du genre Sans doute le décès récent de Mordecai Richler, ce romancier canadien-anglais célèbre, entre autres raisons, pour les virulentes polémiques qu’il a entretenues au Québec, a-t-il provoqué la réédition de ce petit roman, Jacob-Deux-Deux et le vampire masqué, paru à l’origine en, 1975 au Canada anglais et aux États-Unis sous le titre de Jacob-Two-Two Meets the Hooded Fang.Publié en français deux ans plus tard dans la collection des «Deux solitudes Juvénile» chez Pierre Tisseyre, ce texte plein d'humour et de fantaisie est de la lignée des grands récits anglais tels Mathilda de Roald Dahl ou Oliver Twist de Dickens, dans lesquels des enfants victimes de sinistres adultes sont méconnus et maltraités avant de triompher en finale pour la plus grande jubilation des lecteurs.L’auteur situe d’ailleurs en Angleterre le cadre de son récit appartenant cependant à une société plus moderne.Le héros de 2*2+2 ans.habitué à tout répéter deux fois, faute d’être écouté du premier coup, est en butte à l'in-compréhenàion et à la cruauté aussi pessimiste.Inceste, suicide infantile et sevices de tous ordres sont au menu.Quant aux deux chapitres suivants, Cruautés et Angoisses, disons simplement que le contenu est à l’image des sous-titres.Or, une bonne partie de ces horreurs et de ces affrontements apparaissent gramits et sans autre finalité que de choquer.Ironiquement.cette provocation effrénee finit par lasser.En ce qui concerne la dernière section du livre.Pensées du voyage, l’atmosphère générale s’allege enfin, mais le contenu s’avère plutôt insignifiant.On y découvrira, par exemple, quelques impressions sur Berlin, Florence, Pise, toutes intégrées à des récits sans grande portée.Rien de bien enlevant Pour peu, d’aucuns seraient tentés de rebaptiser le recueil Déprimant plutôt que Troublant.Néanmoins, dans toute cette noirceur, il y a bien quelques réflexions intéressantes.Dans la nouvelle Le Gros, l’auteur décrit avec une justesse déroutante la relation qu’entretient une personne obèse avec la nourriture, cette dernière étant appelée, bien que cela soit évidemment illusoire, à pallier la stérilité de l’existence de l’antihéros.De la même façon, dans Le Concours, Corriveau s’attaque à l’acharnement de certains parents qui projettent sur leurs re- Mordecai Richler des adultes qui en prennent pour leur rhume dans cette histoire.Loin d’ètre amicaux et coopératifs, ils accablent sans scrupule les enfants en les envoyant à l’horrible et mystérieuse «Prison des enfants» au premier soupçon d’impertinence.Jacob-Deux-Deux connaîtra une sentence injuste, le cachot glacial, le travail obligatoire, la privation de nourriture et de soleil, les sarcasmes des gardiens, tout ça pour avoir répété deux fois selon son habitude la commission dont il était chargé: deux belles livres de tomates bien mûres.Les jeunes lecteurs ne sauront sans doute pas à quel courant littéraire relier l’intrépide Shapiro et le valeureux OToole, non plus comment comprendre la tâche de compter le linge sale qui revient à plusieurs reprises dans le récit, peut-être quelques concepts ou mots de ce vocabulaire riche leur échapperont-ils au passage, mais les enfants victimes attirent toujours la sympathie.Surtout s’ils triomphent de leurs épreuves.Et puis, ce texte est nettement moins difficile, moins étoffé que les deux cités précédemment; on y trouve suffisamment de remue-ménage, de scènes cocasses, de personnages loufoques, de rebondissements surprises pour tenir en haleine lecteurs et lectrices de 8 à 11 ans.Peut-être Jacob Deux-Deux et le dinosaure (Québec/Amérique 1987) connaîtra-t-il lui aussi le même sort et sera-t-il réédité à son tour prochainement?Soulignons enfin le texte de Michèle luffamboise Les Nuages de Phoenix qui a valu à son auteure le prix Cécile Gagnon décerné annuellement a un auteur québécois pour son premier roman jeunesse.En dehors des prix réservés aux oeuvres de science-fiction, il est rare de trouver des romans appartenant à ce genre s’étant mérité des distinctions.Préjugés, méconnaissance, malaise?Peu importent les raisons, leurs auteurs ne montent que rarement sur les podiums.Les Nuages de Phoenix nous ouvre l’univers d’une jeune fille handicapée, Blanche, 10 ans, rêveuse et amoureuse des nuages, et de Lupianne, 16 ans, chargée jetons leurs propres aspirations deçues.Le tils échoué à l'épreuve finale tant attendue par ses géniteurs et récolté de sa mère ce commentaire: «J’aurai tout raté, même lui.» Aussi cinglant que réaliste.Les nouvelles Le Manuscrit.Dans le formol et Dans la bouche sont aussi d'autres exemples de récits nourris d’une réflexion riche.Plusieurs des courts textes traitent de la fragilité de l’enfance, de la douleur des enfants et de la stérilité.En outre, l'affrontement, la rivalité, l’agressivité et la cruauté sont autant d'éléments omniprésents dans le recueil.Corriveau sait créer des atmosphères et jouer habilement avec les mots.«La femme dit: “À qui vont aller les tombeaux maintenant?” C’est prononcé avec lenteur, d’une voix si basse, d'une voix si lasse qu’elle aurait pu être inaudible.L’homme la sait blanche, presque livide dans cette odeur de bouche.» Est-ce que cela suffit à rendre Troublant intéressant?Disons que tous les goûts sont dans | la nature.TROUBLANT -CENT RÉCITS Hugues Corriveau Québec Amérique, collection «Mains fibres» Montréal, 2001,224 pages de sa jeune sœur depuis la mort de leur mère, affairée à aider leur père préoccupé par un travail vital pour la colonie et stressant.Les colons de Phoenix sont à mettre en place les infrastructures nécessaires à l'implantation dd’une colonie fixe sur Phoenix.Blanche, dotée par son père d’un exosquelette lui permettant de se déplacer à sa guise, est la première à remarquer des signes dans le ciel d’un changement.Sabian, le peintre, l’exclus, sera longtemps le seul adulte à lui prêter oreille.Comment convaincre le maire de l’urgence d’évacuer?Pour avoir séduit le jury, l’œuvre de Michèle Laframboise mérite déjà le détour.A la lecture, on ne peut qu’être fasciné par les images fortes qui naissent des scènes décrites, par l’originalité et la cohérence de l’univers conçu, par l’habileté de la romancière qui ne néglige pas l'aspect psychologique de ses personnages et qui maintient une tension dramatique certaine jusqu'à la fin.Michèle Laframboise est aussi ingénieure et géographe et elle s’est d’abord fait connaître par ses illustrations de bandes dessinées.Si vous n’aimiez pas trop la science-fiction jusqu’ici, méfiez-vous.Entamer la lecture des Nuages de Phoenix, c’est risquer de glisser dans ce genre maudit et d’aimer ça.MARIUS Texte de Latifa Alaoui M.111.par Stéphane Poulin Les 400 coups, collection «Carré blanc» Montréal, 2001,32 pages JACOB DEUX-DEUX ET LE VAMPIRE MASQUÉ Texte de Mordecai Richler Trad, par Jean Simard 111.par Fritz Wegner Pierre Tisseyre, collection «Papillon» Montréal, 2001,138 pages LES NUAGES DE PHOENIX Texte de Michèle Laframboise Médiaspaul, coll.«Jeunesse-pop» Montréal, 2001,180 pages Qui est Guy Van Walle-ghem?Le communique laconique qui ac-J compagne son livre indique qu'il j est né en Belgique il y a une soixantaine d’annees, qu'il a vécu quelque temps en Suisse et en France avant de s’installer à Montreal, qu'il nourrit une passion durable pour les lettres et la philoso-I phie et que voici son premier recueil de nouvelles, lin inconnu, donc, qui n’a publié rien d’autre, pour autant que je sache.Neuf silences dans le bruissement des feuilles: le titre est beau, plein | de promesses, qu’il tient pour la plupart.C’est un recueil rempli de séductions, un des meilleurs parmi ceux qui ont paru ici cette année et qui mériterait plus de lecteurs qu'il n’en aura.On ne le trouvera malheureusement pas dans toutes les librairies: lœ Ixmp de Gouttière est une petite maison d'édition qui n'a pas les moyens de distribuer ses titres avec la même efficacité que les grandes.Il y a dans ce petit livre un travail d’écriture evident, un souci du détail qui ne sent cependant pas l'application ou l'effort.On est plutôt ici dans l'aisance: Van Walle-ghem a une plume chatoyante qui sait raconter habilement en jouant de tous les tons, qui cède même parfois à la tentation de la virtuosité: voici un échantillon de ce dont je suis capable, suggère l’auteur, et je pourrais en remettre si je le voulais.Rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans la plume.Cette écriture habile, caméléo-nesque, fera penser, quoiqu’en moins spectaculaire, à un autre premier recueil de nouvelles, celui de’Jean Pierre Girard, Silences (L’Instant même, 1990), où se déployait, à partir du même thème, un éventail tout aussi remarquable de tons, de registres.Les silences annoncés dans le titre du livre de Van Walleghem se trouvent bien dans chacune des nouvelles, contenus dans le contenant, parties d’un tout, objets ou enjeux d’une vaste synecdoque.Le titre même du livre s’applique moins à l’ensemble du recueil qu’à la première nouvelle: les silences qui vont suivre, d’importance variable, intimes ou publics, honteux, fiers ou'triomphants, naissent du désir, de la folie, de la jalousie ou du scepticisme.Silences anciens, butés ou tardifs, qui surgissent parfois à la toute fin d’une nouvelle alors qu’on ne les attendait plus.On les remarquera si on veut, ou on n'en tiendra pas compte.On peut lire le recueil de Van Walleghem simplement pour les histoires qu’il raconte et ne pas s’en trouver plus mal.Neuf silences, donc, comme autant de lieux d’écriture distincts, dont le nombre même, dans la symbolique universelle que Van Walleghem connaît à coup sûr, pointe vers une forme ou l’autre d’achèvement.Or il se trouve — c'est un des charmes de ce recueil — que la nouvelle centrale, la cinquième — elle s’intitule Les Pénitents des Mées —, est à la fois la plus longue et la plus étrange du recueil.Tout le livre semble converger vers elle alors qu’elle paraît, pour le contenu, étrangère à ce qui la précède et la suit.Nouvelle étrange, par ailleurs^ puisqu’on se trouve ici au Moyen Age, alors qu’on peut situer l’action de toutes les autres à l’époque actuelle.Ce lointain passé informe-t-il, soutient-il de quelque façon l'édifice contemporain?Dans ce centre inattendu, voici donc le monde médiéval, remarquablement vivant, rendu quasi familier, parmi les serfs et les vilains, où se joue une querelle de pouvoir tout à tait profane entre un petit seigneur farouche, belliqueux, et un prieur avide de préséances, même si l’enjeu en est une relique.Nous sommes dans la Provence de l'époque.Les mœurs sont frustes; les moines, qu'on ne cherche pas à caricaturer, peuvent céder à la paillardise.Mais quel est l’enjeu véritable?La relique, ou bien, plutôt, une captive sarrasine, troublant butin de guerre, dont la beauté ensorcelle tous les hommes qui ont le malheur de poser leur regard sur elle?Cette femme — silencieuse victime — bouleverse la contrée.Et, à cause d’elle, le§ hommçs, fous de désir, font silence.L’Église, brusquement, ne répand plus la bonne parole.Cette histoire est si réussie, on croit y être tout à fait qu’on est déçu à la fin de devoir croire — autre croyance! — qu'il ne s’agissait là que d’une légende.Et dire — c’est la belle séduction de départ — que ce livre, que ces histoires ont failli ne pas avoir lieu! La première nouvelle, aussi la plus brève, est une invitation au voyage improbable, qui se présente timidement, mine de rien, et joue déjà des ressorts d’une séduction à laquelle il sera bien difficile de ne pas se laisser prendre.«C’est une histoire qui commence — enfin, si Ton peut dire — de façon tout à fait banale.» fi n'y aurait donc rien eu à raconter, à moins qu’un promeneur se présente, qull tombe sur une auberge tenue par une femme, et que.Cela, qui devient une histoire en quelques pages, aurait pu ne pas se produire.Or elle s’y glisse, ryth- SFÜF sILFMT' ! IMNs A miSSEVESt l't> Ht !!t> mée aux pas d’un homme, grâce au vent qui agite les feuilles des arbres.Tout ne tient qu’à de simples mouvements, à des agita lions de molécules, à des déplacements intimes qui suffisent pour tant pour qu’un monde naisse.C’est court, pratique.Mais on sait que c’est lancé.Ailleurs, on se trouvera dans une Nuit de Noël bien parigote, qui sïui nonce assommante à souhait, où l’ennui guette, avec la platitude des conversations qui se noient dans les brouillards de l'alcool.Mais on a bien fait d’y consentir puisque surgit le démon du désir, inattendu, inespéré, qui va tout transfigurer.Il y aura, dans d'autres nouvelles, des silences plus amples, trop appuyés: celui, orwellien, de la terreur, imposé par un tyran fou, ou cet autre, instillé par le doute, qui se répand comme un gaz pernicieux.Mais dans la plupart des nouvelles de ce recueil, on emprunte de beaux détours pour aboutir, sans pousser l’effet de surprise, là où on ne s’y serait [vis attendu.Kl cela se termine par un double clin d'œil au Quebec.D;ms l’un d’eux, un drôle de couple bat de l'aile quelque ixirt sur le Plateau Mont-Royal.On debarre des portes, on trouve ceci ou cela correct, un soutien-gorge est une brassière et on s'accorde «un répit de ivurte duree, comme ils disent à la météo de Ra-dù+Canada».Van Walleghem.caméléon et narquois, montre là qu'il a entendu parler québécois, de même qu'il s.iit écrire medieval.Ft diuis la dernière nouvelle, il est démontré, expérience à l'appui, que l’âme d'un sceptique européen n’a pas de [xmls et que le pi radis, virtuel, s’il si1 trouve sur Terre, pourrait se trouver du côté de Montréal, où des femmes écrivent de si jolis vers.Les citations en épigraphe de chaque nouvelle — de Cioran, de Dante, de Montaigne, d’Anne Hébert pour la superbe nouvelle centrale —, plus que des indices de l’éclectisme des lectures de l'auteur, sont des annonces choisies avec à-propos.On a intérêt à les lire attentivement, de même que celles qui figurent en tète du livre, tirées de Platon, de Rabelais et du Gaétan Soucy de Im petite fille qui aimait trop les allumettes — riche trio! Files suggèrent les séductions, le caractère subversif et rinip'rieuse nécessité de l’imaginaire qui s’écrit.robert.chartrandS (ffsympatico.ca NEUF SILENCES DANS LH BRUISSEMENT DES FEUILLES Guy Van Walleghem Le Loup de Gouttière Québec, 2(X)1,157 pages V LISE BISSONNETTE « Des réflexions brillantes, un ton un peu ironique, une plume ouvragée et superbement précise.» Marie Labrci cjuc Voir Un lieu pproprié UN LIEU APPROPRIE Roman 2oo pages • 19,95 $ Boréal www.editionsboreal.qc.ca a un amoureux JACQUES NADEAU LE DEVOIR I I f LE DEVOIR, LE S A M E D I 2 9 ET DI M ANCHE 30 DÉCEMBRE 2 0 01 I) 4 ETHNOLOGIE Des peuples enfouis INDIENS DES PLAINES -LES PEUPLES DU BISON Abbaye de Daoulas Hoëbeke Paris, 2000,190 pages En mai 2000, le Centre culturel Abbaye de Daoulas, à Brest, inaugurait une grande exposition sur les Indiens d’Amérique.On conviendra que le lien entre les Indiens et les Bretons n’est pas évident.Et on admettra qu’on pouvait craindre au plus haut point le débordement de clichés, nos amis français ayant quelquefois tendance à mythifier et à folkloriser l’Ouest américain.Surprise: cet ouvrage, qui est en fait le catalogue de l’exposition, est tout à fait remarquable et nous fait regretter que cette exposition ne soit pas passée par chez nous.Pour ne pas s'éparpiller dans l’ensemble des tribus indiennes du continent, l’exposition avait resserré son propos autour des Indiens des grandes plaines du centre, qui ont développé une culture très forte de 1750 à 1890, une culture de cavaliers nomades, chasseurs de bison et guerriers, utilisant pour leurs propres intérêts le cheval, qui avait été introduit par les Espagnols lors de leur conquête de l’Amérique du Sud.Ces différentes tribus (Black-feets, Cheyennes, Sioux, Comanches.) avaient instauré un système complexe d'alliances et d’échanges malgré leurs différences.Leurs pratiques religieuses étaient variées mais elles étaient très bien organisées et culminaient toutes autour du rituql complexe de la danse du Soleil.A cause de leur maîtrise exceptionnelle de l’équitation, de leur occupation d’un territoire grandiose et de la richesse de leur culture, ce sont ces tribus qui ont le plus inspiré par la suite l’image traditionnelle de l’Indien au cinéma.L’iconographie de l’ouvrage est magnifique et un chapitre complet est consacré, à juste titre, à deux peintres blancs célèbres, Cabin et Bodmer, qui ont réalisé au XIX1' siècle un travail ethnographique très fouillé en effectuant des portraits d’individus, de campements, d’objets et de paysages.Ces œuvres picturales sont d’une richesse historique sans pareille pour les générations tutures.L’ouvrage fait également une large place aux photographies anciennes, autres documents historiques exceptionnels, puisque le développement de l’industrie de la photographie s’est amorcé en même temps que la conquête des plaines par les Blancs.Dès 1847 des photographes commençaient à réaliser des daguerréotypes avec des Indiens dont la culture commençait à subir de violents coups de boutoir de la part des Blancs.Indiens des plaines raconte également la lente agonie de ces communautés tout au long du XX' siècle jusqu'au réveil des années 70, alors qu’une renaissance indienne commença à s’exprimer contre la culture dominante.Bref avec un texte clair et varié et une iconographie riche et abondante, il s’agit d’un très beau travail.Paul Cauchon PORTUGAL .Frédéric Girard Editions du Trécarré Outremont 2000,126 pages Dans la collection «Saveur et parfums des quatre coins du monde», ce jeune chef au service du Château Montebello propose 68 recettes portugaises accompagnées d'une centaine de photographies en couleur.Des recettes qui sortent de l’ordinaire: le pot-au-feu à la portugaise où poissons et fruits de mer remplacent volaille et viande; les calmars farcis à la semoule de mais et au riz parfumés à la coriandre; le confit de lapin en mille-feuilles; fa duo de maquereau et de lotte en nage; le gratin de patates douces; le pain aux tomates confites et au pignon; 1e flan de fromage de brebis à la cannelle; la pomme glacée et son sabayon au madère, autant de bonnes choses qui mettent l'eau à la bouche.Les photos donnent envie de mettre la main à la pâte.Un livre à couverture cartonnée de belle présentation.Renée Rowan -•- Livres '»- ESSAIS QUÉBÉCOIS Le tour du monde en 400 pages REUTERS Deux passantes font du lèche-vitrines à Buenos Aires.Je ne voyage jamais.J’aime trop mes livres, ma chaise berçante, ma famille, mes amis, mon travail et ma ville pour les quitter, même temporairement Plus grave encore, contre les touristes paradeurs, je conteste même la valeur culturelle de la plupart des voyages.L’idéologie touristique, qui confond loisir et culture, qui appelle «connaissance de terrain» sa consommation d'ersatz exotiques sans histoire et sans profondeur, m’apparaît plus souvent comme une nuisance à la découverte véritable et à l’ouverture d’esprit que comme une chance.Cela dit, comme dirait mon père, je ne suis pas fou.Je sais que le monde est vaste, souvent beau, peuplé d’êtres irremplaçables et que partir à sa rencontre en souhaitant faire sa connaissance face à face peut s’avérer une expérience existentielle de la plus haute valeur.Aussi, que certains de mes compatriotes s’adonnent à ce défi, que je refuse par tempérament, n’a rien pour me déplaire.Au contraire.Le fonds culturel qu’ils partagent avec moi fait d’eux les sources les plus fiables sur lesquelles je puis compter pour me dire tous cés bouts du monde que je ne connaîtrai jamais de visu.En Jacques Noël, j’ai trouvé un ambassadeur taillé sur mesure pour nourrir d’univers l’indécrottable sédentaire que je suis.Sociologue, journaliste et globe-trotter compulsif, l’homme est rigolo, passionnément curieux, vif d’esprit et il aime la bière («Sans la bière, la vie serait une erreur.Les vacances surtout.A 36 degrés.») et les femmes.Des 102 pays qu'il a parcourus (et non 104, comme l’indique la quatrième de couverture) , il a tiré une cinquantaine de récits de voyage (surtout publiés dans La Presse depuis dix ans) qu’il regroupe enfin dans ce vigoureux De l’Argentine ou Zimbabwe.Ne comptez pas sur Jacques Noël pour vous servir des descriptifs aseptisés tout juste bons à remplir des dépliants attrape-touristes.Très personnels, farcis d’anecdotes révélatrices d’atmosphères déroutantes pour un Occidental, ses récits-reportages quittent les sentiers battus du tourisme institutionnel et s’apparentent plutôt aux aventures d’un Québécois amusé en pays surprenants.Entre un moine orthodoxe qui tente de lui «poigner le moine» sur le mont Athos, en Macédoine, et un voyage en train en Inde ou il expérimente «la vieille loi indienne de la compression illimitée des individus», Noël nous fait découvrir un monde captivant sur le ton de celui qui en a vu bien d’autres sans jamais pour autant devenir blasé.En Argentine, ce sont les femmes qui ont droit à ses plus beaux emportements d’explorateur: «Non seulement courageuses, mais femmes jusqu’au bout des ongles et belles à faire fondre les glaciers de l’Antarctique.Chaque mètre est un plaisir offert à l’œil viril qui ne sait plus où donner de la tête devant autant de déesses électrisantes qui défoncent tous les créneaux moyens et normaux de la beauté.» Si l’Italie reste son pays préféré et le Maroc, son plus mauvais souvenir, compte tenu des «taches à touristes» qui y pullulent, Noël semble particulièrement fasciné par la Chine à laquelle il consacre plusieurs pages.Haro sur Mao Féroce critique de Mao Zedong, qualifié ici de «plies grand meurtrier du siècle» et présenté comme un pervers sexuel malpropre («Mao, écrit Noël, ne prenait jamais de bain ni de douche, ne se brossait jamais les dents et baisait les p’titsgars et les p’tites filles par milliers.Un cochon.»), le journaliste prend un malin plaisir à évoquer l’éveil économique de la Chine afin de se moquer des ex-gauchistes (en fut-il?) qui ont cru, naguère, trouver là un paradis communiste.La description de cette scène, captée à la sortie d’un McDo chinois, donne la mesure de son ton populiste et goguenard: «Après le repas, les petits et moins petits font la queue pour se faire photographier à la porte de l’établissement, sur le banc avec Ronald.Les vieux maoïstes de la CSN et de la CEQ vont tomber sur le cul, mais c'est le dernier chic à Beijing.La Mac Photo! On ne rit plus.Mao bouffé par McDo.» Au sujet de Cuba, dont il souligne pourtant certaines réussites, il nous sert une rengaine du même acabit, plutôt décevante: «Un musée du marxisme-léninisme qu’on se dépêche de visiter avant que les masses faméliques n’en changent l’exposition.» La misère, bien sûr, attend le globe-trotteur au détour.Dans ces pages, on la rencontre à Calcutta, «le cancer urbain du Tiers-Monde», où la pauvreté la plus extrême n’a heureusement pas encore éteint la miraculeuse énergie de cette ville qui semble maudite; à Moscou qui, à l’ombre de sa splendide place Rouge, voit fleurir la violence et chuter l’espérance de vie de ses habitants; en Asie, où la prostitution confine à l’esclavage les oubliés du «miracle économique»; en Afrique, enfin, «qui ne va nulle part».Désespérant tableau?Le voyageur, pourtant, refuse de s’abandonner au découragement: «Oui, mais contrairement au pessimisme ambiant, le Tiers-Monde change partout, généralement pour le mieux.» On voudrait bien y croire, mais il ne suffit pas, pour confondre les sceptiques, de porter, comme notre guide, le même patronyme que le capitaine Bonhomme.Ramène-t-on de ce voyage mené à fond de train plus que l’habituelle camelote culturelle du touriste critiqué en début de parcours?Que reste-t-il du monde ainsi parcouru en bout de piste?Un réel plaisir de lecture, d’abord, grâce au style plein de vivacité d’un reporter jovial au regard sensible.Quelques réflexions, ensuite, au sujet, par exemple, de (’«occidentalisation fulgurante de la planète» qui ne s’accompagnerait pas, toutefois, selon l’auteur, d’une anglicisation généralisée; au sujet d’un Tiers-Monde qui «offre aujourd’hui des contrastes saisissants où la modernité côtoie l’archaïsme, le dernier gadget, la charrue»; au sujet, enfin, de «l’hospitalité et la générosité arabes».Faut-il retenir des mises en garde plus terre à terre?Attention, alors, aux toilettes du Moyen-Orient et aux chauffeurs de taxi du monde entier.La vie, parfois, fait bien les choses.Au casanier que je suis.De l’Argentine au Zimbabwe offre sur un plateau d'argent les saveurs du monde livrées à domicile.Au globe-trotter qu’est Jacques Noël, l’expérience du voyage a redonné le goût du Québec retrouvé: «Pour cette larme au coin de l’œil, ce pincement au cœur qui ne trahit pas, lorsque l’avion descend sur la piste à Mirabel, et que Georgette et Gérard, sur le siège arrière, se mettent à applaudir à tout rompre l’atterrissage, pas toujours en douceur, du “Captain Morgan, vot’ commandant à bord”.Quétaine parfois ma tribu.Jamais bouffonne.» Je l'ai toujours cru: on ne voyage jamais vraiment qu’au cœur de soi-même, grâce aux autres.Bon voyage à tous! Ailleurs ou chez vous.louiscornellier @parroinfo.net DE L’ARGENTINE AU ZIMBABWE Jacques Noël Editions JCL Louis Cornellier ESTHÉTIQUE Transcendance de l’art GEORGES LEROUX Dans l’esthétique contemporai-ne, la notion même de l’avant-garde semble en voie de dissolution.Tout ce qui est proposé comme création ne saurait s’avancer comme art qui convient au temps présent que sous la figure de ce qui le dépasse et le propulse en avant.Le concept de l’avant-garde est devenu synonyme de l’art en tant que tel.Personne ne s’étonne de cette impossibilité d’un art qui ne serait que l’art de l’époque, et tout concourt à soutenir l’avènement du futur.Dans ce phénomène, on oublie souvent que l’avant-garde, quand elle se constitue comme mouvement radical au début du XX' siècle, n’a pas été seulement, ou même d’abord, ce mouvement de l’art vers un futur proclamé et désiré, mais qu’elle représentait aussi une position de confrontation avec les attitudes autoritaires de régimes politiques qui se faisaient les promoteurs d’une esthétique de domination.C’est ainsi que l’avant-garde se constitue de son opposition au totalitarisme, et inversement que les régimes totalitaires.qui se croient les plus artistiques de tous, construisent contre les avant-gardes un art destiné à les supprimer.Philippe Sers a brillamment écrit sur Kandinsky (Kandinsky, philosophie de l'abstraction, Skira.1995), il a préfacé ses écrits sur l’art (Du spirituel dans l’art, Gallimard, Folio), et c’est à partir de cette réflexion sur un artiste de la première avant-garde qu’il propose ici une étude passionnante sur les conflits les plus fondamentaux qui ont structuré l’évolution de l’art du XX' siècle.Comme Régine Robin avant lui, et comme Philippe La-coue-Labarthe, il s’intéresse aux programmes esthétiques totalitaires, d’abord celui d’Hitler, ensuite celui de Staline.Ces programmes, qui se caractérisent par une monumentalité figée et quasi fùnèbre, ne possèdent aucune autonomie esthétique: ils se raccordent certes à un désir de revivifier l’Antique pour purifier la société, mais leur projet est d’abord une réaction de refus de l’art vivant, de l’art d’avant-garde, qu’ils perçoivent comme corrompu et déca- ARCHIVES LE DEVOIR Le Mausolée de Lénine, à Moscou.» H 1 n u »i “ » U », M uni M.5 *«* IÈIïSsI dent Réciproquement, l’art d’avant-garde ne se projette pas de lui-même vers les idéaux spirituels de liberté qu’il promeut, il le fait en grande partie pour briser le socle du monument totalitaire, sur lequel il vient souvent s’échouer sans l’ébranler.Ainsi se met en place une dialectique puissante, que cet ouvrage éclaire de manié re absolument inédite.Les principes de l’avant-garde L’essence de l’avant-garde est-elle d’abord politique?Ce serait en dénaturer fa projet que de la replier sur 1e conflit qui la met en branle.Elle est en effet d’abord une décision de privilégier l’abstraction contre la figuration dans la peinture, la poésie contre la prose en littérature, l’intériorité contre le style grandiose en architecture et la pensée contre la psychologie dans le domaine du théâtre.Ces quatre principes sont constitutifs, et on peut les rassembler comme choix philosophique et moral de la priorité du contenu et du sujet, contre l’apparence et fa beau monumental.Notons qu’il y a déjà là un combat contre un style dont l’essence serait d’être en position de prestance et d’autorité.Le projet politique est immanent au ressort d’un art qui tout en s’avançant sur fa registre du spirituel et de la résonance intérieure (un terme essentiel pour Kandinsky) est par là même refus de la scène grandiose et de tout pouvoir cherchant à capter à son profit le sublime pour se renforcer.Les visages du mépris A ces finalités de la création, le pouvoir totalitaire oppose en un premier temps un mépris condescendant A ses yeux, la création qui suit ces décisions est d’abord un art dégénéré, titre de la célèbre exposition de 1937 où Hitler a laissé exposer ce qu’il voulait détruire.Mais ce mépris se transforme rapidement en un projet esthétique qui cherehe à renverser le pouvoir spirituel du sujet créateur c’est l’avènement de l’esthétique grotesque du monument nazi ou stalinien.Selon Philippe Sers, la préséance de l’architecture dans cet art totalitaire provient surtout de sa théâtralité: Richard Wagner joue ici le rôle d’un médiateur mythologique.Non seulement par son recours au mythe germanique, mais surtout par son projet de régénération magique du peuple.L’essence de l’art totalitaire est donc à la fois négative et affirmative: son projet de fai- re disparaître 1e sujet spirituel, perçu comme individu (et souvent dé signé comme juif pour mieux le condamner) débouche inévitablement sur l’imposition de modèles purifiés et officiels.Ces modèles sont dégagés de la souffrance de l’expérience, ils sont hors du devenir et placés dans une sorte d’éternité fondatrice qui n’a pas le choix que d’être fùnèbre.Quand Philippe Sers écrit «La question de l’art révèle la nature du totalitarisme, et la perversion totalitaire éclaire la fonction de l’art», il montre en fait la nécessité de ce regard croisé du politique et de l’esthétique et ses analyses mettent en relief l’affrontement permanent entre la revendication de l’intériorité, le projet spirituel et l’effort de domination.L’exemple de Kurt Schwitters, qu’il présente avec beaucoup de sensibilité, illustre ce conflit entre 1e chemin de l’individu el les mythes de la vérité unique de l'Etat.Il montre aussi, par contraste, le destin de tout art qui accepte l'asservissement pour un rebelle comme Schwitters, combien de propagandistes empressés de devenir les messagers de l'Unique.De beaux chapitres sur Hans Richter, sur Eisenstein, sur Marcel Dû-champ, de grandes figures de liber- té, complètent ce livre, où Philippe Sers a aussi laissé filtrer ses inté rêts pour l’icône, à laquelle il a consacré de nombreux travaux.Dans ce livre très riche, il faut retenir l’importance d’analyser l’art totalitaire: fermer les yeux sur lui, en le banalisant comme un déchet historique, est le pire des réflexes, car dans cet art se montre, comme dans l’exemple hitlérien, le principe de tout pouvoir de falsification.Ici se joue en effet le conflit le plus fondamental: au désir de transcendance du créateur, qui s’exprime le plus souvent comme valorisation de l’altérité, de la pluralité et de la différence (ce qui se marque notamment par son accueil des autres cultures), l’art totalitaire oppose la négation de toute altérité.Peut-on dire que cet enjeu est entièrement disparu dans le débat contemporain?On peut bien sûr constater que l’art contemporain ne possède pas d’autre vis-à-vis que la bourgeoisie internationale qui le consomme et qu’il n’affronte aucun totalitarisme, mais cela ne doit pas effacer la domination insidieuse de l’art immanent de l’image de masse et du pouvoir qu'elle véhicule.Qui niera qu’on puisse repérer dans cet art diffus la même idolâtrie que dans l'art officiel de régimes d’autorité?La voix de tout ce qui dans l’art qui se crée est projet de liberté et résistance aux crispations des pouvoirs est-elle encore audible?La réponse à cette question se trouve encore chez Kandinsky, dans cette notion d’une résonance intérieure, seule capable de résistance à la tyrannie de l'image.Contre l'asservissement à l'esthétique totalitaire ou à l’oppression technicienne, l'art authentique est dévoilement et consolation dans l'expérience intérieure et la volonté de transcendance de l’artiste.Cette leçon de l'avant-garde doit encore être méditée et ce livre fin et décapant y contribue avec une grande lucidité.TOTALITARISME ET AVANT-GARDES Al! SEUIL DE U TRANSCENDANCE Philippe Sers les Belles-Lettres.Collection «L'âne d’or» Paris, 2001.365 pages ».I 1 * LE D E V 0 1 K .LES SAMEDI 2D ET D I M A \ ( Il E A i» I) K ( E M B R E 2 » 0 I LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Jeu de vie, jeu de mort NAÏM KATTAN En 1931, l'armée japonaise occupe la Mandchourie et, pour pouvoir s’y implanter, Tokyo reconnaît ses différences par rapport à la Chine et lui concède une souveraineté apparente.Une lycéenne de 16 ans est une narratrice de ce bouleversant roman: occupation, violence, persécution mais aussi résistance, combat clandestin et amour.Tel un alter ego, un narrateur, officier japonais à peine plus âgé qu’el-le, représente l’autre camp.Dans une alternance de chapitres courts, dans une écriture minimaliste, avec des phrases qui sonnent comme des sentences, nous assistons à la rencontre des deux orotago-nistes: un choc de civilisations.L’adolescente chinoise est en mal d’émancipation.Deux garçons en sont amoureux: Min, qui lui fait découvrir le plaisir du corps, et son ami, Jing, qui lui voue une passion longtemps secrète.Elle est enceinte, se fait avorter, et Min, combattant clandestin, est arrêté et exécuté par les Japonais.Jing, lui aussi membre du réseau clandestin, trahit et est relâché.Il la rejoint; elle accepte de l’épouser et de l’accompagner à Pékin, c'est-à-dire en Chine.Pendant ce temps, tout en vouant une passion secrète à l’étudiante, l’officier japonais connaît le plaisir dans les bras d’une geisha La place des Mille Vents est un espace public ouvert où des joueurs de go, célèbre jeu chinois, mènent leurs affrontements, jour après jour.Pour approcher la lycéenne sans quelle le repousse, le militaire japonais se déguise en Chinois et s’assoit en face d’elle à une table de jeu.Adepte des samouraïs, celui-ci est fidèle à l’empereur et aux règles d’honneur.Le go prend la forme d’un encerclement et, tout en obéissant aux règles de ce jeu, les deux joueurs tentent d’atteindre le bonheur personnel.Ils ne notent pas leurs noms et ne s’adressent la parole que pour fixer le rendez-vous du lendemain.Cependant l’amour qui les lie est puissant, même s’il est marqué par le mutisme.Tout en respectant le silence et la rigueur de ses personnages, Shan Sa nous livre leur histoire d'une manière saisissante.Le lecteur peut parfois se demander de quel amour il est question.L’un et l’autre, chacun de son côte, connaissent le plaisir sexuel et s'y adonnent alors que, secrètement ils attendent l’un de l'autre l’atteinte d’un absolu.Leur neutralité stoïque prend la forme d’une promesse de pureté.Aussi, le jeu de go est pour eux, davantage qu'un masque.Sans qu’ils aient à l’exprimer, ils vivent ses conventions comme une éthique.Le respect de l'autre est si total qu'il dispense même de la connaissance de son nom.Plus tard, l’occupation de Pékin par les Japonais donne lieu à une rencontre décisive entre les amoureux discrets.La jeune fille est arrêtée, soumise aux exactions des militaires japonais et bientôt à un futur viol collectif.La priorité est donnée à l’officier qui fait partie des envahisseurs; ayant enlevé son déguisement, il se présente à elle, pour la première fois à visage découvert.Fidèle à son code d’honneur, il la tue pour mieux la sauver, avant de se donner lui-même la mort.Voyant approcher la mort, elle lui sourit et lui donne finalement son nom: Chant de nuit Est-ce cela, l’amour, ce face-à-face de la victime et de son bourreau transformés par la mort en martyre et en homme d’honneur?Cela n’est-il que romantisme de la nuit nostalgie d’une pureté à jamais perdue, ensevelie dans la cruauté, la violence et la déchéance?I-a Joueuse de go est une fable qui, au cœur du tragique, rappelle que l’amour peut aussi être un jeu de go qui engage la vie et la mort et se situe aux antipodes des jeux sexuels mécaniques que proposent tant de romans'actuels qui prétendent répondre au goût du jour.LA JOUEUSE DE GO Shan Sa Editions Grasset Paris, 2001,342 pages Shan Sa l à joueuse etc ço I) 5 ^ Livres •»- LE FEUILLETON Un grand roman d’apprentissage Pour les Fêtes, je vous recommande chaudement ce roman-recit de l'écrivain d’origine hongroise Stephen Vizinczey.Éloge des femmes mûres est, dans le registre des romans d'apprentissage (érotique et amoureux), un véritable petit chef-d’œuvre.Pas de scènes scabreuses ou exhibitionnistes ici, plutôt le constant souci d’approcher la vérité de l'autre, du sexe et de l'amour.Pas surprenant que la critique ait été unanime à son propos, et toujours éblouie, parlant d’un «bain de bonheur», «d’un style gracieux et évocateur [c\\i\} nous libère de l’angoisse qui accompagne si souvent l’amour», et même du «plaisir hormonal» que procure sa lecture.Et c'est vrai.Paru d’abord en anglais en 1965, il aura malheureusement fallu attendre 2001 pour y avoir enfin accès en français.Ce qui est un scandale que je ne m'explique pas.A défaut d’attendre que la France nous en fasse cadeau, nous aurions pu, ici même au Québec, le traduire, puisque Vizinczey a travaillé plusieurs années à l’ONF (côté anglais) et collaboré en tant qu’écrivain et producteur à CBS-Radio-Cana-da.Il est vrai qu’à cette époque, nous étions encore en pleine Révolution tranquille et que la légèreté même de ce roman érotique, si peu orienté vers les causes collectives et politiques, pouvait paraître saugrenue (sans compter le cloisonnement anglais-français de ces institutions), et son apologie de la femme mûre (alors qu’on n’en avait que pour la jeunesse), plus que suspecte.Pourtant, il fascine à plus d’un titre, notamment pour avoir accompagné la révolution sexuelle des années 60 (et même 50), mais sans exagérations, sans tout le décorum idéologique ou spiritualiste dont beaucoup se sont affublés à l’époque pour justifier leur quête de plaisir et de li- berie.Vizinczey entre là-dedans comme un homme, avec toute sa naivete et tout son bon vouloir, toute son ignorance aussi, simplement amoureux de la vie et de ce qu'elle offre, avide d’expe-riences et de sensations nouvelles, arme aussi d'une bonne dose d'humour et d’au-toderision qui le sauve de toutes les lourdeurs et de toutes les poses devant l’histoire.Car c'est cela aussi.Eloge des femmes mûres: une leçon d'écriture et d'exactitude.amusée.Un ravissement qui dure parce qu'il est tissé par une honnêteté intégrale, un sens inouï de l'ignorance où nous sommes en ce qui a trait aux choses de l’amour et aux pièges du désir.«Il me semble à présent, dira-t il à la fin du roman, que chaque fois que j'ai cru apprendre quelque chose sur les gens ou sur la vie en général, je n’ai fait que donner une forme différente à mon immense ignorance.» L’enfance de Part d’aimer Hongrie, 1935.Le narrateur, Andrâs Vajda, n'a alors que deux ans.Son père, directeur d'une école catholique, est poignardé par un adolescent nazi qui n'a pas encore 18 ans (ce qui le dispense d’être exécuté pour meurtre).Sa mère décide alors de partir pour la grande ville la plus proche, Budapest.Loin de nous offrir une histoire pitoyable, le narrateur insiste beaucoup sur le bonheur de cette enfance où, aimé par sa mère, adulé par la famille élargie, protégé par les pères (des moines), il a très tôt eu le sentiment que le monde lui était ouvert.Les femmes ne tarderont pas non plus à s'ouvrir à lui, car il a le don de l’amour et est possédé par un appétit sans bornes de la «femme».Sans doute même de toutes les femmes.Un don Juan?Peut-être, mais un don Juan ébloui, amoureux dès qu’on le regarde, souvent maladroit, pas Jean-Pierre Den is VI El* Il EN VIZINC/EV htu if e des femmes mures ANATOLIA » till IONS »M R»>t m R du tout dans la maîtrise.En ce sens, il serait plutôt dans sa nature d’être donjuanisé que donjua irisant.Et quand il choisit des femmes mûres plutôt que des adolescentes de son âge, c’est qu'il ne peut supporter les simagrées de ces dernières, leur tribalisme, leurs moqueries gênées, leur incapacité à faire face.Andràs est amoureux de la femme, pas des filles.Ce qui nous donne un tout autre tableau que ce qu’un Houelle-becq, par exemple, propose de cette même génération (ou à peu près) dans Les Particules élémentaires.Et cela est immensément rafraîchissant, bien qu’il s’agisse toujours de constater les ratés et les désillusions de l’amour ou du sexe.«Jamais femme n’avait eu autant de déceptions ni autant manqué d’affection dans sa vie.Mais ce n'étaient pas la culpabilité ni le sens du devoir qui pouvaient me faire bander.[.] Un jour, j’avouai mon problème à ma nouvelle maîtresse, me lamentant de ne pas savoir ce qui serait pire pour Nusi — rompre ou continuer à se voir.“Mon cher, soupira-t-elle, ce n 'est pas un problème moral que vous avez là — c'est un cas d'extrême vanité.”» Quand, après avoir fui sa Hongrie natale, occupée et terrassée par les Russes, et être passé par Rome, le narrateur se retrouve à Toronto, il arrive au tout début de la révolution sexuelle en Amérique.11 aurait pu mieux tomber.La description qu’il donne du Canadien est assez épouvantable.«Je mis du temps à comprendre que je ne devais pas approcher des femmes qui baissent les yeux et rougissent respectueusement dès qu’on mentionne la Compagnie de telephone Hell, qui regardent la télévision tous les jours pendant des heures, .fredonnent des airs sur des marques de détergents, qui embrassent les yeux ouverts et se vantent d'avoir l’esprit pratique.» Il regrettera aussi bien vite de ne trouver comme noms de rues que ceux de promoteurs, de maires ou d’arbres, et non ceux de grands hommes, comme si on avait peur de célébrer le génie.C’est un livre à savourer, d’une couverture à l’autre, sans s’arrêter — sauf pour respirer un peu.En cette veille du Nouvel An, je vous laisse méditer sur ce dernier passage: «Nous avons rejeté leur morale religieuse (celle de nos aînés) parce qu elle opposait l’homme à ses instincts, qu elle l’écrasait de culpabilité pour des péchés qui étaient en fait des mécanismes naturels.Pourtant, nous continuons à expier la création (.|, nous nous accrochons à l’espoir de l’amour éternel en niant sa validité éphémère.C’est moins douloureux de dire “je suis superficiel'’, “elle est égocentrique", “nous n’arrivons plus à communiquer", “c'était purement physique", que d'accepter le simple fait que l’amour est une sensation passagère, pour des rai sons qui échappent à notre contrôle et à notre personnalité.» tien isjp(à>videotron.ca ÉLOGE DES FEMMES MÛRES Stephen Vizinczey Traduit de 1’anglais par Marie-Claude Peugeot Editions Du Rocher, collection «Anatolia» Monaco, 2001,241 pages ESSAIS Dans le regard de l’amour MARIE CLAIRE LANCTÔT BÉLANGER Au doux plaisir d’être amoureux, d’en parler, d’en lire les histoires, de raconter, de rêver, d’inventer, Patrick Drevet ajoute celui de regarder l’amour.L’être humain est curieux de la façon dont les autres s’aiment; de là, il n’y a pas plus vif plaisir que celui d’assister au spectacle de l’amour.Tout lecteur en sait quelque chose.Tout enfant qui a mis son œil dans le trou de la serrure, tout amateur de cinéma aussi: l’image ou la représentation de l’amour est plus forte que l’amour même.On pourrait se défendre, hésiter et traiter Drevet de voyeur, ne pas vouloir le suivre dans les lieux de mémoire où mène son écriture.Tôt ou tard, le lecteur se fera prendre à suivre son regard et q regarder avec lui.Ecrivant au «je» avec un possessif bien inscrit dans le titre, Drevet veut ouvrir les yeux et les âmes non pas tant aux jeux érotiques ou aux rapports amoureux mais aux «sensations visuelles que donne le peau à peau, [aux] suggestions que délivre le jeu des plis, [au] bruissement des chairs, [aux] surfaces si promptement et pathétiquement réactives».Aussi, tel l’individu qui recherche et mendie même le spectacle de l'amour, l’auteur se lance, après les fréquentations de Sade, du Grand Meaulnes ou encore des films pornographiques, dans le monde des lutteurs.Il raconte sa fascination pour cet univers où les corps, porteurs d’une réalité brutale, inspirent ardeur et ferveur, mêlent le désir d’étreinte au désir d’éternité.Les mots de Drevet, ici, se décuplent: les emmêlées, les embrassements, les chairs, les volumes, les pétrissages tentent de saisir autant l’audace que la beauté de cet art de collision.On en oublierait presque la violence tant l’émotion esthétique, celle qui surgit parfois de l’effroi et du ravissement se veut séductrice.On pourrait y reconnaître des accents de Roland Barthes dans Mythologies et surtout dans L’Empire des signes.Au couple des lutteurs succède le couple des acrobates.Ceux-ci, avec des connivences et des ajustements corporels assimilables à l’amour, inspirent la transparence et la fluidité du bonheur amoureux.Drevet s’attarde sur un film de Tarkovski, Le Miroir, où le couple parental, soustrait aux lois de la pesanteur, représente selon lui une conception mystique du plaisir.Avec les acrobates, comme dans un miroir, le regard se multiplie, l’amour se dissémine: il y a le regard, lien nécessaire entre les acrobates, auquel s’ajoute celui du voyeur.Et si la fidélité partagée est ce qui garde les acrobates dans la vie, «les danseurs et les acrobates sont des adultes restés fidèles aux promesses de l'enfance».Avec parfois une pointe de complaisance ou un peu trop d'insistance, dans une singularité qui vient chercher l’acquiescement du nous, voire sa complicité, le livre de Drevet met en mots et en images les questions du désir, de l’orgasme et du drame de l’amour.Puisqu'il y a toujours drame, même si on n’en meurt pas toujours.Le couple amoureux Pour continuer cette exploration et cette gravitation autour du couple, quel qu’il soit, et du couple qui baise, en particulier, il n’y a qu’à suivre Jean-Luc Nancy dans ces quelques pages écrites à la croisée de la philosophie et de la psychanalyse, là où, parfois, surgit la poésie.Reprenant une phrase provocatrice de Lacan, «il n’y a pas de rapport sexuel», Nancy met en question la logique de la relation.Amoureuse, sexuelle, intime, jouissante.Références obligées à Heidegger et à Kant pour parler du couple, le voilà qui utilise abondamment l’opposition et fait pivoter les mots et leur réalité.Pour leur faire rendre leur sève.La différence des sexes, par exemple, est traversée de fa sorte: «[.] il n’y a pas la différence des sexes mais il y a d’abord, et toujours, le sexe se différant [.].[.] le sexe se différant est l’espacement de l’intimité.» Et d’autres questions suivent faut-fl opposer amour et désir?fidélité et coup de foudre?Ce texte se fait particulièrement évocateur sur l’intimité, sur la finitude et sur la jouissance.L'intimité est l’intériorité, dans son superlatif même, et «l'intime est toujours le lieu d’un partage — de soi et de l’autre».L’impossibilité de la jouissance, en ce qu’eUe ne se laisse jamais assigner dans un état «et que son aboutissement est son acte même», reprend la question posée au début devant l’image du couple enlacé, le baiser fie donner et le recevoir) a-t-il du sens, une relation, un rapport, ou imprime-t-il, comme chez Celan, «la brûlure du sens dans une langue»?ON VOUDRAIT ÊTRE AMOUREUX Mes IMAGES DE l’amour Patrick Drevet Gallimard, NRF Paris, 2001,174 pages À L’ESSENTIEL ww Nelly An an Putain 192 pages 24,95 $ PUTAIN |.j la révélation de la rentrée ici comme en France.Pascale Navarro, Voir Une sorte de diamant noir qui étonne par sa profondeur.Louis-Bernard Robitaille, La Presse Il y a là une véritable voix d’écrivain, une vision implacable du monde, une justesse de l’émotion.Danielle Laurin - Elle Québec Putain: le titre résonne comme une insulte et un défi.Là non plus, pas de complaisance, mais la tourmente d’une condition paradoxalement assumée.Patrick Kékichian, Le Monde Tant d’absence Un terrible récit au titre sans appel.Ce livre est vrai, authentique.Alain Schmidt, Le Nouvel Observateur QUELQUE CHOSE NOIR Jacques Roubaud Gallimard, collection «Poésie» Paris, 2001,156 pages D> abord paru en 1986 dans la collection «Blanche» chez Gallimard, Quelque chose noir marque un temps d'arrêt dans l’œuvre poétique de Jacques Roubaud.Ce recueil sur l’absence tragique de l’être aimé n'a rien perdu de sa force, de sa pertinence, tout comme son état propice à l’ouverture face au deuil.Désormais dans la collection «Poésie», ce livre est devenu un texte charnière de la poésie française contemporaine.Loin d’un quelconque ludisme cérébral, la tâche de Roubaud consiste à rendre cette expérience de la mort sans toutefois donner dans le ronron sentimental.Il faut ainsi découvrir ce ton lapidaire qui évoque à la fois la disparition, le drame, de même que la solitude insurmontable.On passe de la prose au vers libre afin de mieux saisir ce parcours intérieur fait d'anecdotes, d’émotions, de craintes et d’incertitudes: «Monde naif, montagnes d'or, chevaux ailés / Battement du sens à la vérité, / Suspension du refus incrédule, / Volontaire, / Que tu sois là, que tu sois cela! / Je ne peux pas parler de rien, / Sans que ce rien, / Fasse effet d’un retour, / Et ne cesse qu’avec moi de m’occuper».Un recueil de poèmes comme il en existe trop peu.Essentiel.David Cantin On a tant écrit là-dessus, il est vrai.Mais jamais sans doute, comme ici, sans céder à aucune tentation d'embellir, de transcender ou d'édulcorer les choses.Pierre Mertens, Soir ' C'est un texte réellement cruel, fracassant et sans complaisance.Le Courrier, Genève l‘Al i t i ( ) n s cl u Seuil -*• Livres ¦»- ROMAN DE L'AMÉRIQUE Le fonds de commerce Pendant que les autorités israéliennes, en un geste dune abominable mesquinerie, empêchent Yasser Arafat d’aller célébrer Noël sur les lieux historiques de la Nativité, le vieux fonds de commerce de l’Holocauste et de la déportation des juifs continue d’alimenter la littérature, reflet des obsessions d’une humanité condamnée au souvenir, apparemment vouée a emporter cette tache indélébile dans un millénaire où s’annoncent pourtant des guerres plus propres, des guerres Ajax lavant la conscience plus blanc.Sauf que tous n’ont pas le talent d’un William Styron (Le Choix de Sophie) pour décrire la coupure morale qui s’est alors produite dans l’histoire du monde, relativisant à jamais le message d’amour révolutionnaire prôné par le Christ et symbolisé par la crèche de Bethléem occupée.Ainsi l’amour que décrit Thomas Sanchez dans son dernier roman, Le Jour des abeilles.Ix)in de l’amour désintéressé, donc utopique, du semblable, on se trouve là en pleine passion, c’est-àdire confronté à la forme la plus pure de l’égoïsme, celle pour laquelle — dans l’aveuglement d’une dévotion confite en sentiments, dans la pathétique auto-exaltation de ceux-ci, à grands coups de métaphores complaisantes, alambiquées, et dans la brutalité d'un désir maquillé en élévation du corps de l’autre sur le ronflant autel d’un romantisme qui s’écoute page après page déclamer — les déchirements de l’histoire eux-mêmes, tels ces trains de marchandises remplis de déportés aiguillés vers l’Est, semblent de simples accidents semés sur le parcours des amants.Le but de Sanchez était, je crois, de montrer que l’histoire était écrite autant «par ceux qui s’aiment que par ceux qui se battent».Entreprise louable, même si le genre choisi pour y parvenir convainc beaucoup moins.La plus grande partie du Jfjur des abeilles se présente en effet sous la forme d’un roman épistolaire, genre forcément un peu éculé, dont les contraintes paraissent un rien restrictives et désaccordées, s’agissant d’un récit moderne, donc ouvert, en principe, a toutes formes de liberté.La vraisemblance de l'histoire, au lieu de sortir renforcée de cet échange de lettres dénichées par un narrateur historien d’art, s’en trouve au contraire handicapée: des amoureux censés se connaître jusqu’au fond de l’âme ont-ils vraiment besoin de se raconter ainsi, avec un luxe de détails de toute évidence destinés a un troisième lecteur «extérieur» au récit, des épisodes qu’ils ont pourtant vécus ensemble?La notion de littérature intime prend d’emblée, dans ce livre, une allure maladroite, sinon boiteuse.À la recherche d’une femme Francisco Zermano est un peintre d’origine espagnole qui a marqué le siècle de son art et qui a aimé, en France, pendant l’Occupation, une femme appelée Louise.Pourquoi l’a-t-ü ensuite abandonnée?Et pourquoi a-t-il disparu, peu apres, laissant sa muse cloîtrée dans un minuscule village fortifié de Provence?Voilà l’énigme que le narrateur, entré en possession desdites lettres à l’occasion d’un encan, s’est donné pour mission de résoudre.Eh bien, bonne chance, vieux! Les lettres que Francisco destine à sa muse sont bien vite délaissées par l’auteur, qui va ensuite se concentrer, pendant 230 pages, sur le total pathos qui constitue la vie intérieure de Louise.Passe encore qu’elle use de formules convenues, peut-être indémodables, comme: «Im vie de l’art, ç’est la création; la créa-tion d’une femme, c’est la vie», «À un certain point de sa vie, une femme renonce à l’idée de passion et accepte le Louis Hamelin ?« POÉSIE Le monde de Bonnefoy DAVID CANTIN Depuis plus de 50 ans, la quête poétique d'Yves Bonnefoy s efforce de rendre une image subjective du monde dans sa plénitude la plus cohérente.D’un recueil à l’autre, chaque poème avance lentement vers cet espace du visible où la mémoire, le langage et l’intuition s'unissent.Loin d’être terminé, voilà qu’un nouveau livre de poésie, un essai, de même qu'une réédition soulignent l’exigence de ce parcours qui compte parmi les plus importants de la littérature française du XX' siècle.À mi-chemin entre l’instabilité et le paradoxe, l’œuvre de Bonne foy ne cesse de suivre les marques de ce réel toujours en fuite vers son propre secret.Elle se rapproche du temps, des lieux, ainsi que des souvenirs qui donnent un sens immédiat à pareille aventure.Avec Les Planches courbes, on découvre encore une fois cette parole en accord avec une certaine dispersion.Comme toujours, la poésie de Bonnefoy questionne la présence sans que le moi ne dicte de céder à un quelconque narcissisme inutile.Le destin croise donc la profondeur d’un regard qui témoigne de la substance même du visible.Loin de la rêverie, ces strophes incarnent une vérité aussi palpable qu’immédiate.Les métaphores, les détails, ainsi que les structures rythmiques appartiennent à ce re» flet des apparences originelles.D’une section à l’autre, cette voix n’oublie jamais l’horizon qui existe entre l’attente et le devenir.Ainsi, le poème s’ouvre à l’ampleur d’une finitude, à la beauté possible, de même qu’à ce tremblement existentiel fondamental: «Ils ont vécu au temps où les mots furent pauvres, / Le sens ne vibrait plus dans les rythmes défaits, / La fumée foisonnait, enveloppant la flamme, / Ils craignaient que la joie ne les surprendrait plus./ Ils ont dormi.Ce fut par détresse du monde./ Passaient dans leur sommeil des souvenirs / Comme des barques dans la brume, qui accroissent / Leurs feux, avant de prendre le haut du fleuve./ Ils se sont éveillés.Mais l’herbe est déjà noire./ Les ombres soient leur pain et le vent leur eau./ Le silence, l’inconnaissance leur anneau, / Une brasspe de nuit tout leur feu sur terre».A la hauteur des attentes, l’art minutieux dYves Bonnefoy trouve ici son évocation la plus juste.Au moment où paraît Les Planches courbes, farrago éditeur décide de publier deux autres titres de Bonnefoy qui viennent éclaircir un rapport parfois ambigu face au surréalisme.On se souviendra qu’au milieu des années quarante, le jeune poète se laisse ra convertir peu à peu par les grandes idées révolutionnaires d’André Breton.Ainsi, en 1945 plus précisément, paraîtra une version inaugurale d’une suite intitulée Le Cœur-espace.Cependant, cet exemple d’une «parole de l’inconscient» ne figure toujours pas dans la rétrospective des Poèmes que l’on retrouve dans la collection «Poésie» chez Gallimard.L’auteur s’explique sur cette œuvre en fin de volume, mais précise surtout les enjeux de sa rupture décisive avec le célèbre mouvement, en 1947.En contrepoint, un essai récent sur Breton par Bonnefoy ne cède à aucune mélancolie.On découvre plutôt une fascination qui opère depuis toujours envers ce personnage: «Une écriture, une liberté dont il ne me reste plus maintenant qu'à reconnaître qu'elles ne sont que la reprise du conte comme l’enfance l’avait vécu: le conte, puisque ce poète nouveau, désormais pleinement à l’écoute de sa parole intérieure — Breton va le baptiser “surréaliste"— imagine qu’il va aller dans les entraves de l’existence ordinaire, aussi mystérieusement guidé sur sa voie, que le héros dans l’histoire de la fée.» Dans le dernière partie de cet essai intitulé Breton à l’avant de soi, Bonnefoy s’explique aussi sur l’importance de l’œuvre philosophique inclassable de Léon Ches-tov.On pourrait d’ailleurs appliquer cette dernière réflexion au chemin parcouru par Bonnefoy lui-même: «La pensée de Chestov, cette énigme, s'explique, et par ce retour à l’origine: il est, simplement, le témoin de l’espérance qu’il y ait sens et valeur à être.» LES PLANCHES COURBES Yves Bonnefoy Mercure de France Paris, 2001,136 pages LE CŒUR-ESPACE (1945-1961) Yves Bonnefoy Editions Farrago-Léo Scheer Tours, 2001,60 pages BRETON À L’AVANT DE SOI Yves Bonnefoy Editions Farrago-Léo Scheer Tours, 2001,120 pages réconfort de la compassion», ou encore: *[.] entre le rire et les larmes, il y a juste de la vie».Ses aperçus de l’amour, «cette délicate menace, cette obsession», ne sont de même, pas toujours sans intérêt «Nous savions tous les deux que l’amour est un domaine que l’on n ’explore qu’avec crainte, où n’existe plus aucune articulation du moi [.]» «En ces matins sacrés où j’apportais du café et des toasts à notre lit, où tes yeux fondaient sur moi, le beurre glissait sur tes doigts, aspiration de baisers qui réveillent, des baisers qui font vivre, des baisers qui font mourir.Voilà ce dont se souvient une femme.De ces matins sacrés.» Entretemps, bien sûr, il aura fallu endurer pas mal de galimatias poétique d’une grandiloquence souvent à la limite du supportable.Mais là où ça se gâte vraiment c’est quand Louise entreprend de nous raconter (de raconter à Francisco, pardon.) ses activités dans la Résistance, activités entreprises dans le seul but de mettre la main sur les lettres de son amant alors retenues par un maître de poste libidineux que paraît racheter son appartenance à l’armée des ombres.Louise s’engage donc dans la Résistance pour pouvoir lire les lettres de son homme, privilège qui sera, étrangement refusé au lecteur.La Résistance ici mise en scène est une Résistance d’opérette dont les invraisemblances arracheront maints sourires à un lecteur informé, fût-ce minimalement des aléas de cette sombre période.La Résistance façon Sanchez ressemble à un mauvais film de Zorro.«La Mouche, rends-toi! Tu ne peux pas t’échapper!», lan- ce l’officier allemand juché sur sa voiture blindée.Et tout le reste est de la même eau.A de nombreuses occasions, on aura été tenté de mettre en question la documentation de l’auteur.Je sais que ça n’allait pas trop, dans le Paris occupé des années 40, mais est-ce que vraiment des rats s’y vendaient 15 $ {sic) piece, et leur queue, 4 $, pour taire de la soupe?Pas que je veuille faire mon Thomas, M.Sanchez.Mais, d’autre part, dans la région de Reims, aussi tard qu’à la fin des années 90, est-ü possible qu’en une seule année, 30 (!) fermiers soient tués «à cause des vieilles mines et des pièces d’artillerie», au point que personne n’ose plus y travailler la terre?Allons, allona.Restent les réflexions de Louise, à l’occasion pertinentes: «Peut-être que nous ne sommes réellement éveillés qu’en temps de guerre.» A la fin de l’histoire, le spécialiste de l’histoire de l’art retrouve le peintre, qui se lance dans une longue tirade: «La vie est une chose intelligente et sauvage, aussi vierge qu’m désert où il ne pleut jamais, mais où le mirage au loin est comblé par l’océan.» Il y en a pour des pages comme ça.Des plans pour qu’on s’ennuie de sa muse.LE JOLîR DES ABEILLES Thomas Sanchez Traduit de l’américain par Laetitia Devaux Gallimard Paris, 2001,381 pages LITTÉRATURE FRANÇAISE Mon fils d’Amérique JOHANNE JARRY Autour des années 1770, un soir d’hiver plein de neige, une vieille femme regarde un enfant quitter le chemin de sa maison.On la nomme Gertie.Elle habite le hameau des Lutz, près d’une rivière, quelque part en France.Elle lisse des lettres, les glisse dans son tablier.Elle ne sait pas lire, c’est pourquoi elle attend beaucoup.La plupart du temps, c’est le petit des Vignelles qui lui lit ce qu’elle reçoit du plus jeune fils, des lettres malmenées par les pluies en mer, pleines de coulées d’encre.Le fils est parti, on ne compte plus depuis combien de temps, trouver une meilleure vie en Amérique.Le bateau l’a laissé sur une île des Caraïbes.Il lui écrit de là et lui dit qu’il marche sans cesse en quête du lieu qu’il pourrait posséder, une terre où installer sa vie, d’où lui écrire qu’il a trouvé.Il traverse Pile pendant des mois sous le soleil trop chaud, malgré les orages et le sol qui tremble et s’ouvre parfois.Dans la montagne, il trouve enfin une caféière d’où on voit la mer.Mais le trop peu de pluie complique la tâche.Ce qui devrait pousser ne pousse pas, si bien qu’il finit par céder son bien pour presque rien.Et le voilà reparti à marcher, qui traverse mornes et savanes, on ignore combien de temps, et, ne trouvant pas, retrouve la caféière cédée à d’autres.La plantation est magnifiquement prospère.Il y demande de l’ouvrage.On lui confie les livres où il consigne les biens, les pertes, tant du côté des récoltes que de celui des Africains qui travaillent pour les patrons.Consigner les chiffres, les vies, les morts et les disparitions, il y passe maintenant toute sa vie, ce qu’on finit par lui reprocher.On le prive de chandelles pour mettre fin à ses écritures nocturnes, on rationne l’encre.En vain, le jeune fils continue d’emplir les cahiers, jour et nuit, et d’écrire à la mère.Peut-être qu’on le pense fou.Il redescend la montagne et s’embarque sur un bateau.Un chien et un jeune mulâtre l’accompagnent.De retour chez lui, il cherche encore où s'établir.Et quand il trouve, il met beaucoup de temps à construire sa maison.On ne le reconnaît pas.Sa maison finie, la grande allée tracée, il s’installe sur le porche, satisfait.Peu de temps après, pris par les fièvres, il meurt.Le petit le veille dans le froid de l’hiver, puis se résigne à aller leur dire qu'il est là, mort, en tendant toutes les lettres et les cahiers du fils à la mère, qui les prend et les lisse avant de les glisser dans son tablier.Impression d’infini Cëtte histoire racontée par un «nous», on imagine que ce sont ceux du village qui, parce qu’ils ont écouté le petit des Vignelles lire les lettres et qu’ils connaissent la Gertie, en rassemblent les morceaux.Le lecteur leur ressemble; il voyage dans les mots du fils, il entend l’obstination silencieuse de la mère, son attente du fils.Ce silence qui a peut-être intimé au fils de partir et, de là, jusqu’à sa mort, lui écrire.«Ma bien chère mère, à l'heure où je vous écris il pleut par orages et c’est, hormis les ouragans, le pires vilain temps qu’il nous ait été donné de voir.Si je m’efforce de vous représenter la situation où je suis, c’est afin que vous ne trouviez pas mauvais que j’aie une fois encore à tout quitter.Soyez assurée que je mets tout ce qui dépend de moi pour conclure cette affaire comme il convient.Aussi dois-je à l’instant prendre congé de vous et faire l’eau au puj s, et voir si les chevaux qui hier se sont sauvés sur le morne ont été retrouvés.» Il signe «votre très dévoué fils».«Il y avait des histoires qui ne finissaient pas.Un jour elles commençaient, et ensuite personne, non, plus personne n’en voyait la fin.» Cette impression d’infini est sans doute accentuée par l’écriture en boucle du récit, inscrit dans le mouvement du fils qui part, marche pendant des années et revient.Tout comme dans La Demande (Folio), son roman précédent, Michèle Desbordes prête vie à des paysages habités par de pudiques personnages.Son style utilise la lumière pour dire l’obscurité, que ce soit celle d'un paysage d'hiver ou celle d’un cœur silencieusement tourmenté.On lira son livre de préférence lentement, en cherchant peut-être à peindre ses paysages contrastés en nous.LE COMMANDEMENT Michèle Desbordes Gallimard Paris, 2001,143 pages VOYAGES BEAUX LIVRES Uépouse du doge MARIE CLAUDE MIRANDETTE Venise.Cité des doges, des petits ponts enjambant les canaux parsemés de gondoles.Venise, ville des carnavals, des Casanova et de tous les amoureux.Destination privilégiée de Woody Allen et de tous les romantiques dans ï’àme, cette ville qui peu à peu s'engouffre dans la mer à raison de quelques centimètres chaque année est une pure merveille pour l’œil.Un peu moins pour l'odorat, diront certains: on ne peut pas tout avoir.Qu’importe, puisqu’il s’agit d’un livre! Car des centaines de magnifiques photographies couleurs ornent ce cojfeetable book, on ne se lasse pas.Venise au fil du temps y défile comme un conte de fées: avant le Moyen Age, au cœur du gothique et, ensuite, tout au long de la Renaissance, du baroque, du XVIII' siècle qui célébra l’âge d’or triomphal de la ville, des périodes néoclassique, romantique et finalement moderniste, c’est la ville racontée par ses pierres et ses chaudes couleurs qui s’exhibe ici sur phis de 300 pages.les loggie du palais des Doges sur la Hazzetta s’étalent dans toute leur splendeur gothique, la Fondaco dei Tedeschi témoigne de la vision toute mathématique de l’architecture de la Renaissance tandis que la Chiesa San Moisè évoque la magnificence baroque dans tous ses excès.Le Palazzo Labia met en lumière l’élégance raffinée du rococo, avec les fresques vaporeuses de Tiepolo, le Coffee House sur la Piazza San Marco s’avère un témoignage éloquent du néoclassicisme, si propre à Venise, alors que le cimetière San Michele in Insola, telle une incarnation romantique de L’/fe des morts de Bôcklin, sert de dernière gondole à de nombreuses figures légendaires.Ici reposent Diaghilev et Stravinski, pour ne nommer qu’eux.Et même si les incarnations modernistes ne font pas légion à Venise, les pavillons d’exposition de la Biennale regroupent quelques beaux fleurons réalisés par une poignée de grands maîtres du XX' siècle, dont Rietveld, Aalto et Carpa.Mais ce livre montre aussi en filigrane le cauchemar de la conservation de cette ville légendaire, ses transformations heureuses et moins heureuses, son art témoin d’un passé glorieux parfois lourd à porter, d’un présent chaotique et d’un avenir incertain qui se dévoile à chaque page.Voir Venise et mourir?Pourquoi pas! Ce livre donnerait envie même à Scrooge de faire le voyage d’Italie.Comme au bon vieux temps.VENISE AU FIL DES PIERRES Giandomenico Romanelli Traduit de l’italien par Claude Bonnafot et Alina Weil Liana Levi Paris, 2001,323 pages m fil des pierres i________ La révolution naïve Un premier contact avec l'œuvre étonnante de plusieurs artistes méconnus ici MICHEL B É LAI R LE DEVOIR Tout le monde connaît le Douanier Rousseau.Qui n’a pas été séduit par Nègre attaqué par un léopard.Dans la forêt tropicale, Le Jardin du Luxembourg, La Carriole du pèrejuniet ou Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin, des œuvres qui ont forcé les experts à inventer une niche de l’histoire de l’art pouvant contenir l’expression du génie du candide Henri.Mais on n’a qu’une très vague idée de la constellation de «peintres du dimanche» de toutes nationalités qui composent la gigantesque toile de ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’art naïf.Dès le départ, le terme même est ambigu, il faut bien le reconnaître.Est-ce que l’art naïf et l’art primitif sont synonymes?Est-ce que tout commence avec le Douanier Rousseau?Comment classer certaines œuvres de Gauguin, de Chagall ou certains tableaux de Matisse, de Miro, même de Picasso qui s’inspirent de traditions populaires ou «primitives»?C’est à cette tâche complexe que s’applique ici Nathalia Brodskaia, conservateur du département de peinture française au Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbouig.U Art Naïf «tl
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