Le devoir, 6 avril 1998, Cahier B
Agenda Page B 7 Culture Page B 8 Economie Page B 2 Sports Page B 5 ?L ENTREVUE I.K I) K V O I I! .L K L I N 1) I li A V R 11.I !* !» H Nathalie Heinich L’art et ses écarts La sociologue française s’intéresse aux rejets de l’art contemporain, savants ou profanes Sociologue de l’art, chercheure au CNRS, membre du Groupe de sociologie politique et morale de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS), Nathalie Heinich a publié plusieurs articles sur la relation houleuse qu’entretiennent l’art contemporain et ses divers publics.Quelques années après avoir effectué une importante recherche sur le phénomène de l’admiration, où la figure de Van Gogh s’imposait comme cas exemplaire, elle vient de publier ce qui constitue la somme de ses précédents travaux, sur ce qu’elle nomme «les rejets en art contemporain» (L’art contemporain exposé aux rejets, Jacqueline Chambon), qu’ils soient populaires ou savants.BERNARD LAMARCHE Ce sont les critères esthétiques permettant de discriminer ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas qui intéressent Heinich.La dynamique propre aux avant-gardes, qui est d’aller strictement de l’avant dans une irrésistible poussée à transgresser les limites du possible de l’art, n’a plus lieu d’être.Le jeu se serait passablement compliqué.En effet, les instances médiatrices de l’art — musées, critiques, commissaires d’exposition — s’évertuent à avaler dans leurs rangs les limites de l'acceptable, en justifiant les productions qui s’en démarquent.Du coup, les artistes utilisent comme point d’ancrage ces limites réétablies, pour les dépasser à nouveau, s’éloignant davantage du public qui, lui, perd ses repères dans ce système qui s’est développé contre ses attentes, démultipliant ainsi les éventualités de heurts.Heinich considère cette dynamique, qu’elle analyse dans Le Triple jeu de l’art contemporain (également paru cette année, chez Minuit), comme «la partie de main chaude de l’art contemporain».Un mouvement accéléré, paradoxal.«Le paradoxe, c’est quand l’autorité qui autorise la transgression est celle-là même contre laquelle se définit l’acte transgressif», écrit Heinich dans Le Triple Jeu.Alors que le public confirme le caractère transgressif de l’art contemporain, le système de l’art intègre cette transgression.«Un des problèmes de l’art contemporain, c'est qu’il s'est tellement replié sur lui-même, il s’est tellement autonomisé que les artistes et les spécialistes de l'art contemporain ne voient souvent même plus en quoi ces pratiques sont transgressives pour le grand public.» La sociologue était de passage à Montréal à l’occasion d’un colloque sous le thème «L’art inquiet.Motif d’engagement», tenu en février dernier à la galerie de l’Université du Québec à Montréal, dans le cadre de l’exposition du même titre, et dont les actes seront disponibles en août prochain.Placée sous le signe de l’art manifeste, et plus spécifiquement en résonance avec le cinquantenaire du Refus global, la rencontre a permis à Heinich de se pencher à nouveau sur l’épineuse question de l’avant-garde.Selon elle, le texte incendiaire participe d'une logique révolue, impossible à réactualiser de nos jours.«Dès lors que les artistes sont tenus de réinventer, d’innover, et non plus de reproduire des canons, les critères de sens commun ne sont plus pertinents puisque basés sur le passé.Seuls des critères très spécialisés peuvent permettre d’évaluer la qualité artistique.Ilyaàla fois fuite en avant dans la postérité comme seul juge de la qualité de l'art et fermeture du jugement esthétique et du milieu de l'art sur l’avis des spécialistes.D’où une coupure de plus en plus massive entre le grand public et Une sociologie acritique SOOHCE F.DIMÉDIA Nathalie Heinich: «Un des problèmes de l’art contemporain, c’est qu’il s’est tellement replié sur lui-même, il s’est tellement autonomisé que les artistes et les spécialistes de l’art contemporain ne voient souvent même plus en quoi ces pratiques sont transgressives pour le grand public.» le monde de l'art.» Cette dynamique contemporaine expliquerait l’écart grandissant entre l’art de ce jour et les attentes du grand public.Les travaux de la sociologue sur l’art contemporain ne sont pas dus à une réaction circonstancielle à la crise de l’art contemporain qui sévit en France et ailleurs depuis le début des années quatre-vingt.Ses premières publications sur l’art contemporain remontent à 1985, notamment sur l’empaquetage par Christo du Pont-Neuf à Paris, qui lui a donné un terrain d’étude particulièrement faste (reproduit dans l’ouvrage publié chez Chambon).«Un travail sur la résistance des humains, un objet passionnant pour la sociologie.C’est d'ailleurs à partir de là que j’ai conçu le petit modèle que j’ai développé dans Le Triple Jeu, à savoir ce modèle d’interaction à trois partenaires entre les propositions transgressives des artistes, les réactions négatives du grand public et les médiateurs.» Un schéma général étayé en côtoyant les œuvres et les réactions du public, enquêtes que l’on retrouve dans l’ouvrage sur les rejets de l’art contemporain, un ouvrage passablement «objectif >.Une position ferme, dans les travaux de la sociologue, semble se dessiner quant à l’utilisation des termes «rejets de l'art contemporain», préférablement à celui d’«iconoclasme».«Le terme d’“iconoclas-me” est difficile à utiliser pour moi, d’abord parce qu’il est péjoratif, et j’ai au contraire tenté tout au long du livre, avant les dix dernières pages, de tenir une position de neutralité.“Iconoclasme" implique que l’on se place d’un point de vue très particulier qui est de dire que les objets en question sont des œuvres d’art, ce qui est justement contesté par les iconoclastes, et que le fait de les vandaliser ou de les rejeter est mal.Or, j’essaie de mettre en suspens la question de l’évaluation de ces gestes.En outre, dans “iconoclaste” il y a le mot “icône", alors que beaucoup d’artistes en art contemporain n'utilisent pas d'images.» Peu importe les qualificatifs qu’il est possible de leur accoler, les attaques contre l’art contemporain fusent de toutes parts: très certainement de la part du public, dont la version la moins acerbe s’incarne en un désintérêt désolant, et plus récemment par des spécialistes, par exemple l’historien de l’art Jean Clair, actuel directeur du Musée Picasso à Paris, qui prend ses distances à l’égard des avant-gardes.«Les rejets savants ne sont que l’expression exacerbée de réactions de rejets que l'on retrouve dans le grand public.Or, ils ont une spécificité par rapport à l’action de ce dernier.Ils émanent d'intellectuels qui, souvent, se positionnent à gauche, et je crois que leur grand problème est que la situation a radicalement changé depuis la génération précédente.Jusqu'à une quinzaine d’années, être un intellectuel de gauche impliquait qu’on se tienne du côté de l’avantgarde parce qu’elle signifiait la marginalité, le refus de /’establishment et l’opposition au pouvoir.«Dès que cette homologie s’est défaite, parce que les institutions en France ont énormément soutenu l’art contemporain, dès qu’il y a eu une sorte de collusion, d’affinité entre l’avant-garde artistique et les pouvoirs, il n’était plus possible, lorsqu’on soutenait l’avant-garde artistique, de se situer soi-même comme un intellectuel en marge des institutions.«Ce qui explique je crois très largement toutes ces palinodies, tous ces retournements d’opinions que l’on a vus se faire à partir des années 90.Et je précise, pour beaucoup, à la suite de l’ouvrage de Jean Clair en 1983, Considérations sur l’état des beaux-arts, dans lequel on retrouve pratiquement tous les arguments repris dix ans plus tard.» Ces rejets savants, très médiatisés, se rabattent souvent sur des considérations politiques.On y parle finalement peu d’art.principalement dans les polémiques de la dernière année en France, entre autres dans les revues Artpress et Krisis, où la question politique a pris une ampleur énorme.L’art contemporain n’est souvent qu’un prétexte au débat.«Il y a un réel brouillage des frontières politiques.Les partisans de l’art contemporain tendent à rabattre les positions des adversaires sur une position de droite, tandis que les adversaires disent nous sommes de gauche, pas de droite.La politisation du débat est un symptôme de l’incapacité à le poser sur le plan proprement esthétique.Plan qui est extrêmement difficile à tenir, parce qu ’on voit s’affronter non pas des goûts mais des définitions du sens de la normalité pour ce qui est de la valeur de l'art.Du coup, les gens ne parlent pas des mêmes choses, ne peuvent plus s'entendre et les débats, au lieu de créer des consensus, ne cessent de créer ce que Jean-François Lyotard appelle des “différends”, qu’il définit comme des désaccords portant non plus sur des valeurs mais sur les critères mêmes au nom desquels ces valeurs doivent être jugées.» On se demande si une porosité entre les rejets profanes et les rejets savants ne pourrait pas ouvrir sur un nouvel espace public, sur de nouvelles conceptions de la citoyenneté, pour reprendre des termes proposés par le politologue Jean-Jacques Gleizal (L'Art et le politique: essai sur la médiation, 1994, PUF).Or, pour Heinich, les rejets profanes sont au moins aussi importants à considérer que ceux qui ressortissent des milieux savants.«D’un point de vue politique, il faut prendre les rejets profanes au sérieux.Ils posent de vrais problèmes de civisme, de consensus, de rapport à l’expertise, de contrôle du politique sur les experts, de respect d’un minimum de consensus sur des valeurs générales.» 11 reste alors moins à renier l’autonomie du système de l’art contemporain qu’à en expliciter les critères spécifiques.«Les gens qui ont à charge de choisir, de sélectionner et d’évaluer le font avec des critères, mais ces critères sont rarement mis sur la place publique et discutés publiquement.Ça, c’est tout à fait dommage.» Née à Marseille en 1955, Nathalie Heinich a d’abord étudié la philosophie pour ensuite suivre des études avec le sociologue Pierre Bourdieu, connu dans le domaine de l’art pour ses travaux sur les habitudes des visiteurs de musées européens.«J’avais fait une maîtrise de philosophie sur la critique socio-logique de la linguistique, en grande partie basée sur un célèbre article qu’avait fait Bourdieu sur ce sujet.J'ai été amenée à la sociologie à travers mon intérêt pour la dimension pragmatique de la linguistique.C’est ce qui m’a fait abandonner la philosophie pour la sociologie et démarrer un doctorat avec Bourdieu sur des questions liées à l’histoire de la peinture.» Titulaire d’un doctorat à l’EHESS de Paris, sa thèse a débouché sur un ouvrage publié en 1993, Du peintre à l’artiste.Artisans et académiciens à l’âge classique (Minuit).«Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre comment les peintres et les sculpteurs sont passés du statut d’artisan au statut actuel d’artiste au sens romantique du terme, en passant par celui tout à fait particulier et moins bien connu qui est le statut d’académicien, dont j’ai essayé de montrer qu’il était analogue à ce qu’on appelle les professions libérales aujourd’hui.» Comme il était extrêmement difficile de se trouver un poste dans la recherche comme dans l’université, au début des années quatre-vingt en France, Heinich a été amenée à travailler sur contrats, à faire des enquêtes: «J’ai fait essentiellement des enquêtes dans des musées, notamment au Centre Pompidou.» Parallèlement à la dimension statistique des repérages des caractéristiques sociodémographiques des publics de la culture, Heinich s’est intéressée à des problèmes «plus qualitatifs», de l’ordre de la perception esthétique, qui introduisent «les conditions à partir desquelles un objet quelconque est perçu comme un objet d’art et évalué en fonction de valeurs non pas morales ni fonctionnelles ou juridiques, mais esthétiques.» «Mon travail évidemment doit beaucoup à celui de Bourdieu.J’ai, depuis, pris un certain nombre de distances avec sa façon de concevoir la sociologie.Disons que je ne conçois pas la sociologie comme ayant a priori un projet critique, un projet de dénonciation des illusions, de dévoilement.Autre distinction, je tiens à faire une sociologie de la singularité, et pas seulement de la collectivité, en mettant ces deux niveaux sur le même plan.» En s’attachant à décrire et à observer la façon dont les acteurs se représentent le monde, une méthode proche de l’anthropologie, la question de la nature même du monde est pour Heinich une problématique secondaire.L’enjeu consiste à évaluer la manière dont les gens se représentent le monde.Ce passage d’une sociologie critique à une sociologie de la critique, une sociologie acritique en quelque sorte, n’est pas un mouvement isolé, du moins en France.«Il s’agit d’une nouvelle tendance des sciences sociales, dont je suis énormément redevable d’une part à Bruno Latour, sociologue des sciences, et d’autre part à Luc Boltanski et Laurent Thévenot, sociologues des valeurs morales.Ce sont des mouvements que j’ai essayé de mon côté d’appliquer à la question des valeurs artistiques.On a vraiment là, je crois, une nouvelle génération de la sociologie française.» B.L.«Les gens qui ont à charge de choisir, de sélectionner et d’évaluer le font avec des critères rarement discutés publiquement.» lA/e m Tombée publicitaire: le vendredi 17 avril 1998 puLTiè le 25 avril 1998 ilîlu MSYMBOLE sectfur: Industrielles Financiers Industrielles Aurifères Pas Dlaponlble SOIRÉE D’INFORMATION Cette semaine à la Bourse Semaine du 5 au 11 avril 1998 Calendrier économique Canadien Statistique économique publiée Permis de construction - février Demandes d'emploi-mars Taux de chômage (statisques de l’emploi) ¦ mars Américain Statistique économique publiée Inventaires - février LJR Redbook.ventes totales en magasin - 3 avril Crédit à la consommation - février Indice des prix (Prod.-énergie et nourriture) - mars Réclamations pertes d’emploi - 3 avril Jour 6 avril 8 avril 9 avril Jour 7 avril 7 avril 7 avril 9 avril 9 avril Heure 8h30 8h30 7h00 Heure 10hOO 14h40 15h00 8h30 8h30 Assemblées des actionnaires Compagnie Date Heure Lieu Type Amisco Ltée (Les Industries) 6 avril 16h30 Sainte-Foy AGS SAMSys Technologies Inc.6 avril 11 hOO Toronto AS South American Gold & Copper Co.Ltd 6 avril 16h15 Toronto AGS Canhorm Chemical Corporation 7 avril 11 hOO Toronto AS Iriana Resources Corporation 7 avril 14h00 Vancouver AS Royal Lepage Limitée 7 avril 9h30 Toronto AS Alberta Energy Company Ltd 8 avril 15h00 Calgary A BMTC Inc.9 avril 14h00 Montréal AG Strategic Value Corporation 9 avril 10hOO Toronto AS A: annuelle; E: extraordinaire; G; générale; S: spéciale Emission de bons et droits de souscription Compagnie Regal Goldfields Ltd Valeur Modalités 1 droit contre chaque action ordinaire 4 droits + 0,14 $ souscription 1 action ordinaire de Regai Expiration 8 avril Divisions d’actions, regroupements Compagnie Royal Lepage Ltd Ratio 1 nouvelle pour 3 anciennes Clôture des registres assemblée le 7 avril Fusions et acquisitions Acquéreur Compagnie cible Offre (ou choix) Expiration Metals Internat.Canada Inc.Idéal Métal Inc.5,25 S par action ordinaire 18 avril Trump Oil Corp.Fenway Resources OPA refusée par la CVM-BC - Claude Resources Madsen Gold 1 Claude pour 3,5 Madsen 6 avril Vergene Capital Cogent Capital 1,25 Vergene pour 1 Cogent 7 avril WAI Acquisition 3-D Geophysical 9,65 $ US par action ordinaire 9 avril ASK ASA Proxima Corp.11 $ US par action ordinaire 9 avril AMX Acquisition Alumax Inc.50 $ US par action ordinaire 9 avril The Laser Center Beaconeye Inc.1,50$ par action ordinaire 9 avril Dominion Energy Archer Resources 7,60 $ par action ordinaire 9 avril Expiration de bons ou droits de souscription et SPEC Compagnie Arauco Resources Corp.Pour obtenir une action Expiration 1 bon + 0,30 $ pour souscrire 1 action 8 avril Ces renseignements proviennent de sources que nous croyons dignes de toi.Toutefois, nous ne pouvons en garantir l'exactitude.Ce bulletin d'information pourrait aussi être incomplet.Tasse Tassé & Associés, Limitée ruce Mather.Lundi 6 avril 20 h Les Radio-Concerts du Centre Pierre-Péladeau Billets : 987-6919 - Réseau Admission : 790-1245 i«2ii Radio-Canada Chaîne culturelle FM IjK DKV0IK @ Desjardins Centre Pierre-Péladeau Salir l'ierrc-Mcrturc 300, boul.de Maisonneuve.Est P rue Sanguine! / *5(Berri UQAM
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