Le devoir, 12 janvier 2002, Cahier D
L E BIOGRAPHIE Olivar Asselin Page D 4 DEVOIR.LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 .1 A N VIER 2 O O 2 - A* LITTÉRATURE Benoit Duteurtre Page D 6 Le devoir f Devenir écrivain : mode d’emploi^ JOHANNE J A K R Y Apprenez à écrire des scénarios, des scripts pour la télévision, des pièces, des romans.» Woody Allen éteint brutalement la télévision.D s’emporte: «Nom de Dieu, c’est de la frime, tout ça! Mais on n'enseigne pas l’écriture! C’est pas quelque chose qu'on enseigne! On ne peut qu’exposer les étudiants à la bonne littérature et espérer qu’elle les inspirera.Ceux qui savent écrire savent écrire.» Ainsi débute Maris et femmes, film dans lequel Allen s’est attribué le rôle d'un professeur de littérature.Nonobstant l’avis du cinéaste new-yorkais, l’enseignement de la création littéraire n'a jamais été aussi populaire.Au Québec, sa présence est de plus en plus affirmée dans les universités.En 2001, quelques 160 personnes se sont inscrites au certificat en création littéraire à l’UQAM et une cinquantaine le sont à la maîtrise, volet création.Près d’une trentaine préparent un doctorat en création littéraire à l’Université Laval.Alors, qu’enseigne-t-on à l’université?Que va-t-on y chercher?Est-ce que s’asseoir à plusieurs dans une classe pour écrire tient la peur (d'écrire, de ne pas écrire) à distance?A moins que ce soit une façon de retarder le moment où l’on se retrouve sans sujet sur lequel écrire.Car à l’université, inspiration ou non, il faut produire, rendre des textes.Mais de retour chez soi, le certificat, la maîtrise ou le doctorat en main, a-t-on une raison de continuer d’écrire?Une fois sorti de ce milieu privilégié, est-ce qu’on écrit encore?Cer-tams le font On pense à Lise Tremblay et à Louis Hamelin.Mais plusieurs rangent leur stylo.«Sur mille qui ont du talent à vingt ans, dira Jean Larose, écrivain et professeur à l’Université de Montréal, il en reste un à 30 ans, parce que la vie se charge de leur donner d'autres raisons de vivre.» Etudier en création n’offre aucune garantie pour la réalisation d’une œuvre à venir.Du reste, Jean-Noël Pont-briand, directeur du programme de certificat en création à l’Université Laval et lui-même écrivain, ne prétend pas former des écrivains mais espère plutôt les «mettre sur la voie qui va leur permettre, s’ils en ont le courage, la ténacité et la passion suffisante, de devenir écrivain.L’université, ce n’est qu’un début».VOIR PAGED 2: ÉCRIVAIN r Ecrire, c’est être en rupture avec le consensus Mkm La a/î f • mm sr m i DAVID CANTIN Directeur de recherche au CNRS, Alain Médam a surtout écrit à propos des villes.Des livres sur Naples, Jérusalem, Marseille, New York et Montréal, vues en tant qu’ob-jets de création collective.Établi dans la métropole québécoise depuis plusieurs années, l'artiste semblait avoir eu raison de l’écrivain.La parution ces jours-ci de La Tentation de l'œuvre est l’occasion d’avoir, avec cet homme fort généreux de sa personne, une conversation décousue autour de l’art, des lectures qui l'ont marqué, tout en évoquant certaines de ces affinités électives que le lecteur suivra ici à la trace.Première question: comment passe-t-on d’un rapport direct avec l'œuvre à une réflexion autour des diverses formes d’expression artistique?L'auteur tente d’y répondre en parlant d’un livre achevé il y a quelques mois à peine.«Je n’ai pas mis de côté la peinture, mais il faut dire que cet essai a lentement mûri en moi.Je me suis beaucoup méfié de l’écriture pendant un certain temps, fies nombreux débats autour de la chute des idéologies m'exaspéraient, en quelque sorte.Les idées semblaient avoir pris le dessus sur l’œuvre elle-même.» C’est en notant un bon nombre d’extraits de biographies et diverses citations sur l’acte créateur que le projet de La Tentation de l’œuvre a fait son chemin.L’essai prend d’ailleurs la forme d’une mise en situation où les résonances vont de l’écriture à la musique, de la danse à la photographie, sans trop se soucier des époques.Comme le souligne le sociologue, «en accumulant des notes et des dossiers, j’ai fini par comprendre que tout cela me menait vers un livre qui s'organise un peu de la même façon que ceux que j’ai écrits sur les villes.Je dresse un portrait à multiples entrées, une sorte de cubisme.Sauf que, cette fois, je me penchais sur mon propre trajet.Une réconciliation, en un sens, entre l’œuvre et la pensée».Divisé en neuf chapitres, Im Tentation de l'œuvre parle de passions communes.L’essai suit avec attention le passage de la genèse de l'œuvre à sa forme elle-même.Malgré tout, Alain Médam souligne la continuité de sa démarche, bien qu’il change quelque peu de terrain ici.«U s’agit, évidemment, d’une approche anthropologique.Par contre, je ne défends aucune exhaustivité.Je ne parle pas en tant qu 'historien de l’art.Ce texte, il faut le concevoir davantage comme une danse de l’esprit.D’une partie à l'autre, la création VOIR PAGE D 2: L’ART Je dresse un portrait à multiples entrées, une sorte de cubisme Alain Médam De Mahler à Picasso, qu’est-ce qui engendre l’activité créatrice?D’où vient cette pulsion?Comment fonctionne l’œuvre d’art?C’est à ces questions que le peintre et sociologue Alain Médam tente de répondre dans un essai au titre programmatique, La Tentation de l'œuvre (Liber), en librairie au début de la semaine prochaine.Explications.Spirale^ LES AUTEURS DE LA CITÉ Dossier présenté par Marie Cusson * • On ma* JC 1 — LANCEMENT ET TIRAGE AU SORT DE CINQ GRAVURES DE MARC SÉGUIN destiné aux nouveaux abonnés de Spirale Jeudi 17 janvier 2002 à 17 h, salle des Boiseries, UQAM Pavillon Judith-Jasmin, 2' étage, 450, rue Sainte-Catherine Est, Montréal J » r I.K I) K V 0 I K .LE S S A M E D I 12 ET DI M A X C H E I :$ J A X V 1 E K 2 O ü 2 I) 2 ^ Livres ^ ECRIVAIN L’ART SUITE DE LA PAGE D 1 Des cours à l’université Et si on allait a l’université pour réfléchir?«L’université n’est plus ce lieu où on peut penser», constate l’écrivaine Suzanne Jacob.«C’est une université de marché, d'emploi.Ça ne veut pas dire qu’y penser soit impossible, mais apprendre a le faire dans la singularité, c’est une autre histoire.» Ecrire à l’université?Suzanne Jacob n’y croit pas.«Ijes cours, c’est contradictoire avec le métier, parce qu'écrire, c’est être en rupture avec le consensus.Écrire, ce n ’est pas un voyage en groupe.On peut cependant apprendre à voyager en groupe, et puis écrire après., » Marc Fisher, écrivain à succès qui propose sa technique à qui veut écrire, avoue avoir perdu beaucoup de temps à l’université, où on l’obligeait à travailler son style.«L’université déforme les aspirants écrivains en misant uniquement sur le style.C'est nécessaire, mais ce n’est pas tout; ça prend une bonne histoire.Au Québec, dans les universités, on pense que le style suf fit; c’est une attitude Umt simplement suffisante», affirme-t-il.Une opinion que partage sans doute le romancier fictif de son essai (Conseils à un jeune romancier, Québec Amérique): il cite les Grisham, Crichton et Higgins Clark, qui ont en commun (outre un énorme succès) une «absence de formation qui les empêche de se complaire dans les beautés stylistiques».Mais une formation universitaire permet peut-être de percevoir avec plus d’acuité l’époque dans laquelle on écrit.C’est du moins ce qu’espère Louise Dupré, écrivaine et professeure au département d’études littéraires de l’UQAM.«On n’écrit pas de nulle part.On vient d'une histoire et on écrit dans une société, une culture, une littérature données.Il faut que les étudiants soient capables de voir le monde qui les entoure.Ensuite, libre a eux de s’en distancier ou d’y coller de près.» Une chambre à soi On trouve peut-être a l’université ce qui manque le plus: du temps a soi pour écrire.Voilà enfin des semaines, voire des mois d’écriture rendus légitimes parce que l’obtention d’un diplôme est en jeu.«Pouvoir écrire à l'université, je considère que c’est un luxe.On a du temps et on a le droit à l’erreur», dit Annie Dulong, étudiante au doctorat en création littéraire.«Mais certaines personnes seraient incapables d’écrire à l'université, trop pressées par l’institution, les exigences, la nécessité de déposer un projet.Ces exigences-là sont réelles.Je crois qu’elles peuvent stimuler, obliger à faire se confronter l’écriture à quelque chose d’extrêmement tangible qui est le regard d'un autre.S’il n’y a pas ce regard-là, c’est facile de tomber dans quelque chose qui est loin de ce que l’on cherche, qui n’est qu’une imitation de ce qu’m a lu.» Jean I arase donne un cours sur les conditions nécessaires pour devenir écrivain, et ce cours est donné à l’Université de Montréal où, par ailleurs, le certificat en création littéraire est inexistant.«La condition la plus importante, c’est la volonté.Plusieurs étudiants ont du talent mais ne veulent pas devenir écrivain.On pense que c’est très facile, alors que ce ne l'est pas.» Le risque est grand car cette volonté d’écrire peut aussi conduire à l’échec.«Si ça ne se réalise pas, ça peut devenir me blessure très grave.» Celui ou celle qui espérait communiquer devra peut-être affronter le silence qui entoure ce premier livre m Palmarès Le baromètre du livre au Québec f- du 2 au 8 janvier 2002 1 Essai de LE LIVRE NOIR DU CANADA ANGLAIS N.LESTER Intouchables 7 8 2 Roman Qc GABRIELLE - Le goOt du bonheur, T.1 T M LABERGE Boréal 57 3 Roman Qc FLORENT - Le goût du bonheur, T.3 V M.LABERGE Boréal 12 4 Roman Qc PUTAIN r N.ARCAN Seuil 18 5 Roman ROUGE BRÉSIL ¥ - Prix Concourt 2001 - J.-C.RUFIN Gallimard 19 6 Roman Qc ADÉLAÏDE - le goût du bonheur, T.2 ¥ M LABERGE Boréal 41 7 Spiritualité LE GRAND LIVRE DU FENG SHUI ¥ (éd.brochée) G.HALE Manise 142 8 Roman Qc MADAME PERFECTA A, MAILLET Leméac 12 9 Roman OÙ ES-TU M.LÉVY Robert Laffont 8 10 Psychologie CESSEZ D'ÊTRE GENTIL, SOYEZ VRAI ! ¥ T.D'ANSEMBOURG L'Homme 52 11 Spiritualité LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT E TOLLE Ariane 68 12 Cuisine LE VÉGÉTARISME A TEMPS PARTIEL ¥ lAMBERT/DESAlANERS L'Homme 15 13 Biographie M PICASSO Denoél 7 14 Sc.Fiction L'ULTIME SECRET B, WERBER Albin Michel 7 15 Sport GUIDE DES MOUVEMENTS DE MUSCU1ATI0N ¥ F DEIAVIER Vigot 188 16 Roman Qc L'HOMME QUI ENTENDAIT SIFFLER UNE BOUILLOIRE M.TREMBLAY Leméac ü 17 Psychologie LES HASARDS NÉCESSAIRES J.-E VÉZINA L'Homme 15 18 Roman Qc CHERCHER LE VENT ¥ G.VIGNEAULT Boréal 12 19 Roman C.BOBIN Gallimard 6 20 Jeunesse CHANSONS DOUCES, CHANSONS TENDRES (Um 4 DC) ¥ H.MAJOR Fides 16 21 Jeunesse ARTEMIS FOWL E.COLLER Gallimard 15 22 Fantastique HARRY POTTER ET LA CHAMBRE DES SECRETS, T.2 ¥ J.K.ROWLING Gallimard 110 23 - ¦ Ésotérisme LE RÊVE ET SES SYMBOLES ¥ M,COUPAL de Mortagne J35 a BD TH0RGAL N° 26 - Le royaume sous le sable VAN HAMM/ROSNSN Lombard 7 .'5 Fantastique HARRY POTTER ET LE PRISONNIER D'AZKABAN.T.3 ¥ J.K, ROWLING Gallimard 110 26 Roman PUTEF0RME M H0UELLEBECQ Flammarion 15 27 Roman LE DÉMON ET MADEMOISELLE PRYM P C0ELH0 Anne Carrière 37 28 Polar CE SOIR JE VEILLERAI SUR TOI HIGGINS-CLARK Albin Miche! 6 29 Polar Qc INSPECTEUR SPECTEUR ET LE CURE RÉ G.TASCHEREAU Intouchables 11 30 Polar LA CONSTANCE DU JARDINIER ¥ ).LE CARRÉ Seuil 12 31 Cuisine LES DÉLICES DE JEAN CHEN ¥ J.CHEN Ac.culinaire 13 32 Essai HISTOIRE UNIVERSELLE DE LA CHASTETÉ ¥ E.ABBOn Fides 10 33 Informatique B CORBETT L'Homme 7 34 Fantastique HARRY POTTER A L'ÉCOLE DES SORCIERS.T.1 ¥ J.K.ROWLING Gallimard 110 35 Livre d'art HISTOIRE DU QUÉBEC ¥ J, LAC0URSIÈRE Henri Rivard 10 36 Psychologie LES MANIPULATEURS SONT PARMI NOUS ¥ 1.NAZARE-AGA L'Homme 228 37 Psychologie A CHACUN SA MISSION ¥ J M0NB0URQUETTE Novahs 109 38 Roman E ABECASSIS Albin Michel 31 39 Sc.Fiction B SIBLEY Harper Collins 10 40 Roman Qc UN DIMANCHE A LA PISCINE A KIGALI ¥ G, COURTEMANCHE Boréal 63 41 Santé C.GOSSELIN GGC productions 8 42 Psychologie GRANDIR - Aimer, perdre et grandir J M0NB0URQUETTE Novalis 410 43 Gestion L.MASSON Flammarion 8 44 Roman L.E VERISSIM0 Seuil 10 45 8.D.GRAND VOYAGEUR DU SIÈCLE V COLLECTIF Moulmsart 3 V Coup de cœur RB ¦¦¦¦¦ Nouvelle entrée Nbre de semaines depuis parution ^ N.B.Hors prescrits et scolaires.Les annuels sont retirés après huit semaines de parution Consultez les palmarès des livres de poche et de jeunesse dans l’une de nos 24 succursales ou sur notre site Internet.kixd' Pour commander : tr (514) 342-2815 www.renaud-bray.com r "t L - SCABRINI MEDIA Bien au-delà de la simple impression et AGMV Marquis -Jr IMPRIMEUR INC.La passion du livre québécois Longueuil • Montréal • Montmagny • Sherbrooke Pouvoir critiquer Mais la volonté ne suffit pas, on s’en doute; il faut aussi avoir le génie de la conception.«C’est ce qui manque le moins», remarque-t-il.Quant à la troisième condition, il l’appelle la science de la critique.«Il n'y a pas de possibilité d'être écrivain sans une fréquentation de la littérature.Il faut avoir lu, il faut une culture littéraire, une culture de la langue.On devient écrivain en réponse aux grandes œuvres qu’on admire.Pour les égaler, les dépasser, les critiquer.Autant il faut être proche de soi dans l’imagination, dans l'ambition d'écrire, autant il y a une distance avec soi-même qui est prise et qui est salutaire dans la fréquentation des grandes œuvres, qui permet d'inscrire son travail dans quelque chose de beaucoup plus vaste.» Jean Larose explore le terrain de la création à l’université, mais il n’a pas pour autant renoncé aux idées défendues avec tant de fougue dans son essai L’Amour du pauvre (Boréal compact), où il dénonçait, entre autres maux, l’enseignement de l’expression de soi.«Ce qui importe aussi, c’est la force de travailler», rappelle Jean Larose.Et puis, au cœur de tout ça, il y a peut-être la mélancolie qui vous modèle aussi comme écrivain.«Je parle d’une mélancolie qui engendre un renoncement à la vie telle qu’elle est ou telle qu’elle devrait être.Pour écrire, il faut une envie très profonde de déplacer le réel sur le symbole.De déplacer le corps sur le mot.De déplacer la réalisation du plaisir sur une réalisation symbolique.» Et, pour conclure, «il faut être sensible à la bisexualité du langage.Im sensibilité au multiple sens des mots vient d’une sensibilité à la fois au masculin et au féminin qu’on a en soi.La bisexualité, c’est la capacité de s'identifier à l’autre sexe, à l’autre en général».Voilà pour les conditions, mais que transmettent ces professeurs, une fois en classe?«La préparation intellectuelle, celle qui précède ou accompagne l’écriture», répond Annie Dulong.Louise Dupré précise: «La chose à transmettre à l'étudiant ou à l’étudiante, c’est la capacité de lire sa propre écriture, d’exercer un esprit critique par rapport à ce que l’on fait.Une fois seul, l’étudiant doit pouvoir identifier ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas dans son texte.Parce qu’écrire un premier jet, ce n’est pas si difficile; c’est le travail de réécriture qui l’est.» Eloge de la lecture Tous sont unanimes: pour écrire, il faut lire.Pour Suzanne Jacob, «les cours peuvent faire des lecteurs, des lectrices qui vont apprendre à lire les événements, apprendre à ne pas s'engouffrer dans les versions uniques».Zadie Smith, jeune femme de 26 ans, née dans une banlieue de Londres et diplômée du Kings College de Cambridge, sacrée écrivain avec son premier roman Sourires de loup (Gallimard), confiait dans un entretien çécent au quotidien Ubéra-tion: «À Kings, on nous donnait une liste de lectures qui couvrait six siècles de littérature anglaise, et je continue à penser qu’il ny a pas de meilleure formation pour un écrivain que de lire autant que vous le pouvez.C’est en train de disparaître parce que plus personne ne veut payer pour ça.» Elle ajoute, histoire de garder la tête froide peut-être: «Vous savez, à Cambridge, c’est assez commun de vouloir être écrivain.» Comment lit-on et que lit-on?Ça, c’est une autre histoire.Dans un essai intitulé Ure et écrire (Le-méac, collection «L'écritoire»), l’écrivain Robertson Davies, curieux d’apprendre pourquoi des étudiants lui remettaient des textes farcis de clichés, a obtenu MARIE CLAUDE MIRANDETTE Train, vitesse, vapeur.Emblème par excellence du passage de la société agraire à l’industrielle au passage du XVIII' vers le XIX' siècle, le train a fasciné de nombreux artistes du XIXe, dont Turner et Monet ne sont pas les moindres.Qui plus est, les locomotives, ces engins qui défiaient tout entendement en matière de vitesse et de puissance.Encore aujourd’hui, à l’heure des TGV, elles intriguent, ces performantes machines, que ce soit par leur aérodynamisme, leur rapidité ou leur profil.Nombre de designers de proue, comme Loewry et Dreyfuss, pour ne nommer qu’eux, y ont YVES MÉDAM la réponse lorsqu’il a découvert «l'épouvantable prose qu'ils lisaient et leur façon de la lire.Ils admiraient de la camelote, ils imitaient de la camelote, et en aucune façon ils ne paraissaient voir à quel point, ce faisant, ils se ratatinaient l'esprit et réduisaient leur capacité d’expression».Mais après avoir demandé aux uns et aux autres comment devenir écrivain, on s’interroge: pourquoi tant de gens veulent le devenir?«Probablement parce que le rapport au texte, le rapport au livre, est beaucoup plus fondamental que nous le croyons.Il se peut que nous soyons, en tant qu’humains, nécessairement liés au mode symbolique et qu’on ressente malgré tout que la meilleure façon de laisser quelque chose qui survive, qui ait une véritable force de transmission, qui transmette vraiment de l’expérience, c'est en écrivant.Chacun veut transmettre son expérience», conclut Jean Larose.«C’est parce qu’il n’y a pas d’interlocuteur qu’on écrit.On veut que ça parle, mais c'est une illusion», constate Suzanne Jacob.Ce besoin de laisser des traces, d’être entendu, est grand et mobilise plusieurs aspirants écrivains.Mais la réalité de qui passe du rêve (écrire) à la réalité (être publié) se voit parfois transformée.Celui ou celle qui espérait communiquer devra peut-être affronter le silence qui entoure ce premier livre.Ou constater, en lisant les critiques (quand il y en a.), qu’il n’est pas compris, qpe son œuvre est mal reçue.A partir de là, certains ne récidivent pas, alors que d’autres comprennent qu’il faut apprendre à écrire sans attendre.Comme le précise René Lapierre, poète et professeur au département d’études littéraires de l’UQAM, «écrire, si ça mène quelque part, ça ne mène pas à l’évasion ou au rêve mais à plus de réel, un réel augmenté, un réel éclairé par une voix qu ’on porte et qu 'il s’agit alors de travailler.C’est le principe du chant, en fin de compte.Un jour, cette voix-là finit par être en mesure de donner quelque chose, on ne sait pas à qui, et ce n’est pas important, ça ne nous appartient plus de toute façon».En conclusion, ceux et celles qui souhaitent creuser un sujet dont nous sommes loin d’avoir fait le tour pourront consulter, entre autres, les deux ouvrages suivants, publiés récemment aux Editions Nota Bene.La Création artistique à l’université, sous la direction de Joël de la Noüe, rejoindra quiconque interroge la place de la création (toutes disciplines confondues) dans l’institution.Lecture et écriture: une dynamique s’attache plus spécifiquement à la création littéraire.Placée sous la direction de Christiane Lahaie et Nathalie Watteyne, pro-fesseures à l’Université de Sherbrooke où on offre depuis le début des années 70 des cours en création littéraire, cette publication témoigne de la multiplicité des points de vue sur la matière.Certains auteurs démontrent comment lecture et écriture sont liées, d’autres tentent de saisir ce qui est propre à la pratique d’un genre (nouvelle, roman, poésie) alors que d’autres encore cherchent à cerner la spécificité de l’enseignement de la création littéraire à l’université.LA CRÉATION .ARTISTIQUE À L’UNIVERSITÉ Sous la direction de Joël de la Noüe Editions Nota Bene Québec, 2000,114 pages LECTURE ET ÉCRITURE: UNE DYNAMIQUE Objets et défis de la recherche EN CRÉATION UTTÉRAIRE Sous la direction de Christiane Lahaie et Nathalie Watteyne Editions Nota Bene Québec, 2001,282 pages .Alain Médam SUITE DE LA PAGE D 1 est abordée sous des angles différents.De la mort au divin en passant par le monde ainsi que l'engagement, je constate désormais que La Tentation de l’œuvre demeure pour moi un parcours réflexif où les éclats de colère, les rires ainsi que les intuitions de certains créateurs m’ont beaucoup guidé.» On constate d’ailleurs, au fil de la lecture, que l’essai n’a rien de l’analyse universitaire.On y relate des épisodes de vie, des réflexions ainsi que des constats qui unissent des figures aussi différentes que Beethoven, Goya, Kundera ou Auster.Mais comment organiser de tels choix?Selon Médam, ses lectures l’ont mené à découvrir un certain nombre de passions communes entre diverses pratiques artistiques.«Il n’existe pas de point de vue objectif.En me rattachant aux mots des créateurs, je constatais que peu à peu une architecture du livre me vernit à l’esprit.Un axe allait donner cours à un bon nombre d’interrogations sur l’œuvre d’art.Toutefois, on est constamment impliqué dans ce qu’on explique.Comme je le mentionne quelque part dans le texte, Klee connaissait Picasso qui connaissait Malraux et Leiris qui lui-même connaissait Bacon et Giacometti qui connaissaient Genet et Beckett, tout comme à leur époque Bruckner était l’aîné de Mahler qui était l’aîné de Schoenberg.Des grappes, en quelque sorte.» Dans le dernier chapitre, l’auteur parle précisément de cette «fraternité intérieure qui lui semblait plus vraie que la vraie vie autour de lui».Comment ne pas être étonné devant des liens qu’il tisse parfois de manière inattendue?Ainsi, de ce passage des plus révélateurs: «Parlé de ces détournements nécessaires.Ces créations dérivant à leur guise.Et ces créateurs se désentravant.Ce peintre retournant ses toiles contre le mur.pour ne plus les voir.Fellini refusant de visionner ses films une fois montés.Passant ailleurs.Passant à autre chose.S’en allant autre part pour se renouveler.» Donner à voir Si Im Tentation de l’œuvre évite la lourdeur ou même les généralités lassantes, c’est beaucoup grâce à un parti pris que revendique Médam: «Je voulais d’un livre qui renvoie davantage à une démarche sensorielle plutôt qu’intellectuelle, l'évocation poétique plutôt que la démonstration rigoureuse.Donner à voir, ressentir, tout en explicitant, trouver des correspondances.L’émotion du beau est cosmique, universelle, dit Médam.Im création est une forme de connaissance de l'absolu.Im joie vient aussi de cette tension extrême.L’art de Bach, de Van Gogh ou celui de Munch exprime cela, tout comme le sculpteur inuk qui choisit sa pierre et entreprend sa sculpture.Puis, au Jbnd, je crois qu’il ne s’agissait pour rfwi que de raconter des histoires.» A l’origine, l’essai ne devait comp- ter que huit chapitres.Le neuvième remet en question le trajet qui a mené à Im Tentation de l’œuvre mais revient aussi sur les événements tragiques du 11 septembre dernier.«En discutant avec mon éditeur, j’ai eu l’impression que je devais ajouter cette longue réflexion-fiction sur l’écriture du livre en soi.C’est une forme de constat qui m’a fait prendre conscience de mon implication personnelle àjra-vers ces notes et ces brèches.À un certain point, je m'aperçois que la création de ce texte traitant de la création ne pourrait échapper à cette problématique de ta création dont ce texte parlait.On n’échappe guère au paradoxe.» Toutefois, comment conclure sur une note aussi sombre et fragile que la catastrophe du World Trade Center?«Parfielà l’horreur, par-delà le deuil, par-delà l’épuisement des secouristes, les nouvelles contradictoires, les rumeurs et les espérances presque désespérées, n’avait-on pas vu se préciser, alors, une autre plaie: cette absence cruelle, judicieuse, insupportable, au lieu et place d’une présence disparue?Ce trou à la place d’une culmination?» L’auteur finira par penser, un peu comme Paul Auster, que plutôt que de reconsfruire des tours, «voudm-t-on bâtir un mémorial sur un terrain laissé nu?Non pas une œuvre qui s’élance, qui reprenne le flambeau, qui se découpe dans le ciel, mais une architecture qui se replie, se penche sur la mémoire, se love sur les meurtrissures de la terre?» Quelle conclusion tirer face à la création lorsqu’un événement aussi tragique surgit de manière aussi imprévisible?D faut revenir à ces mots de Médam: «Créer, ce serait donc pouvoir croire au temps.Croire que la mémoire puisse encore aider à vivre.Que le futur puisse surprendre.Que le présent ne soit pas absence.L’espoir naîtrait de cette croyance et l’œuvre naîtrait de cet espoir.Espérance quand l’œuvre est révolte.» Vers la fin de l’entrevue, l’auteur laisse tomber qu’il prépare la sortie d’un autre livre pour ce printemps.«Cette passion pour les villes m'habite toujours.D'ailleurs, vers la fin mars, m texte intitulé Labyrinthe des rencontres doit paraître dans la collection “Métissages" que dirige Naïm Kattan chez Tides.Il sera question du monde urbain en tant que lieu de rencontres.Du phénomène d'hybridation et de multiplicité de la ville.De ce milieu fécond et imprévisible comme une véritable matrice culturelle.» On attendra donc cet essai qui poursuivra sans doute la quête fascinante d’un artiste qui n’a pas peur de se mesurer au sens même de la création.Car, comme il le précise, «c’est donc au bord d’un achèvement donnant sur Tin-connu — musical, spirituel — que le créateur se tient en équilibre».LA TENTATION DE L’ŒUVRE Alain Médam Éditions Liber Montréal, 2002,246 pages DOCUMENT Belles oubliées consacré de milliers d’heures et toute leur ingéniosité.Ce livre, à la mise en page recherchée et élégante comme un wagon de l’Orient Express, dont on peut pratiquement tourner les pages comme un floppy book pour une rapide vue d’ensemble (me faisait remarquer fort à propos mon voisin autour d’un whisky), propose un panorama des plus célèbres d’entre elles.Que ce soit les tractions vapeur, diesel ou électrique ou encore le patrimoine ferroviaire européen, avec ses innombrables gares inspirées du Crystal Palace et ses chemins de fer aux traverses de bois qui enchantent les enfants, toutes générations confondues, ou encore les verts wagons du futur, il y en a pour tous les amateurs dans ce beau livre qui met en exergue l’importance indéniable de cette magnifique machine aux formes parfois suggestives, contextualisation à l’appui.Plus de deux cents photos noir et blanc ou en couleurs, toutes légendées et accompagnées de fiches techniques des principales caractéristiques de chaque bolide complètent ce tour d’horizon de deux cents ans d’histoire de ces wagons plombés.Un must pour tous les designers industriels et les amateurs de grosses machines rutilantes.LOCOMOTIVES DE LÉGENDE André Papazian Paris Flammarion, 2001,160 pages 1 t * 4 I.E DEVOIR.LES SA M EDI 12 ET D I M A N (' H E I S .1 A N V I E R 2 O O 2 Livres ROMAN QUÉBEC O Politiques privées out le monde va consulter des voyants.C’est qu’il n'y a plus personne pourdéci-der de notre avenir.Or, interroger l'avenir, c 'est un péché.Puisque les péchés se pardonnent, toutes les églises sont pleines à craquer le dimanche.‘J’écoute souvent ce que les gens demandent à Dieu.Les petites filles fluettes allument de petits cierges fluets et souhaitent la mort de l'ennemi.La mort du président.A mort! A mort! Et Dieu, immortel comme Lénine, écoute les prières et se tait.» Ce pays impossible, où la confusion a gagné tous les cerveaux, qui ne semble plus tenir que par la logique de l’absurde, c’est une certaine Géorgie actuelle, subjective, celle où Elena Botchorichvili est née et quelle a apportée dans ses bagages lorsqu’elle est venue s’installer ici en 1992.Elle avait commencé à la raconter par l’entremise d’un jeune écrivain en herbe dans un roman étonnant, à peine plus long que celui-ci, Le Tiroir aux papillons, paru chez Boréal il y a deux ans: c’était une histoire tout à la fois privée et publique, celle d’un clan familial, aussi féconde en tribulations que celle du pays au cours du dernier siècle.* Opéra se situe, lui, dans les années 90, alors que l’ancienne république soviétique, devenue indépendante, est ravagée par une guerre civile qu’il est interdit de nommer on parlera, pudiquement de «conflit armé» ou A «événements du bord de la mer».Le désordre est partout, jusque dans le climat: l’été survient sans qu’il y ait eu de printemps, mars est devenu un «mois imbécile».D n’y a plus d’essence, on manque d’eau et «il est plus facile d’acheter des balles que des fleurs».La politique n’existe plus que dans les caleçons rouges, portés par toute la population, taillés dans la soie des drapeaux, ou dans les boniments d’un tailleur à la retraite qui séduit les femmes en laissant entendre que Gorbatchev était un espion américain.Robert C h artrand Dans un tel climat de deliquescence où on s'amuse à danser pendant les tremblements de terre, les vivants n’ont plus que les morts sur qui compter.Ils sont la dernière richesse du pays, inépuisable, celle-là Le personnage principal du roman va d'ailleurs gagner sa vie grâce à eux — il chante dans des funérailles — et s’en servir comme source d'inspiration: ils seront les personnages de l'opéra qu’il entreprend de composer.Ce sera, imagine-t-il, une œuvre légère, un «genre d'opéra .français qui allie tragédie lyrique et opéra comique», agrémenté de scènes de ballet.Le livret, dont on aura quelques aperçus, est à l’image de la situation tragicomique dans laquelle est plongé le pays.En attendant de paraître devant Dieu, les morts passent devant un Comité dit extraordinaire, qui fait partie de Services dont on se garde bien de dire qu’ils sont secrets ou spéciaux, des services numérotés de un à sept comme les demeures célestes et dont le dernier a pour tâche d’effacer la mémoire des défunts.Mais avant d’y parvenir, ils sont tenus de raconter par le menu le dernier jour de leur vie: les Services veulent par là recueillir le plus d’information possible sur le «conflit armé».C'est du moins la raison officielle qu’ils donnent à ces morts qui n’ont pas le panache qu’on attendait d’eux, qui se retrouvent dans l’autre monde à la suite de circonstances bien peu glorieuses.L’opéra restera un opus inachevé, qui va obséder jusqu’à la fin son auteur comme un projet fou auquel il avoue d’ailleurs ne rien comprendre.Parions qu'il s'agissait de faire parler et chanter les morts pour pré server la mémoire que le régime voulait leur arracher, dans un pays peuplé de morts-vivants qui nie son état de guerre.Et pourtant, elle est là partout comme l’affirme le personnage de l’historien: «Quand les gens ne peuvent plus vivre, c'est ça, la guerre.» Opéra est un petit livre décapant martini: doyon Elena Botchorichvili Il n’y a décidément pas de mauvais titres chez celte toute jeune maison des Allusifs où on se fait une spécialité des romans brefs, le septième est de l’écrivain chilien Jorge Edwards, qui était l’un des invités d’honneur du dernier Salon du livre de Montréal.Ed wards est un romancier, un nouvelliste et un essayiste chevronné, dont seuls quelques livr es ont été traduits jusqu’ici en français, chez Albin Michel et chez Plon.Edwards est également un homme engage: il a été dans la diplomatie chilienne sous Salvador Allen-de et a vécu quelque temps en exil au début du régi me l'inochet.On ne sera donc pas surpris de trouver des reflexions d’ordre politique dans L'Origine du monde même si les trois personnages principaux du roman ont d’autres preoccupations, plus immédiates, de l’ordre du privé et de l’intime, t'es lutine-Américains qui se trouvent à Paris forment en effet un triangle amoureux complexe, lancinant.Ce sont des intellectuels, des gens cultivés rattrapes en quelque sorte par la passion et fascines par le corps.1 e titre du ro man reprend d’ailleurs celui de la toile célèbre de Courbet, dont Bernard Teyssèdre avait raconté l’histoire roeambolesque dans Le Roman de l'origine (Gallimard, IfWL la' désir, la jalousie sont ici racontés avec une finesse remarquable, lit quelle écriture! Les phrases d'Edwards, musicales, souvent somptueuses, sont ici superbement traduites par Emile et Nicole Martel.OPÉRA Elena Botchorichvili Traduit du russe ixu Carole Noël la's Allusifs Montréal, 21X)1, t>9 pages L’ORIGINE DU MONDE Jorge Edwards Eraduit de l’espagnol (Chili) par Nicole et Emile Martel Ijes Allusifs Montréal, 2(X)1,122 pages robert.chartrandS (q'sympntico.ca Des lettres et des ombres D> abord paru en 1990, Un visage appuyé contre le monde, cinquième recueil d’Hélène Dorion, allait marquer une étape transitoire importante dans son œuvre.Ainsi, le recueil entre dans la collection «Ovale» du Noroît et demeure une référence de la poésie québécoise contemporaine.Ayant connu de nombreuses rééditions, ce livre traverse encore l’épreuve amoureq-se de la présence au monde.A travers une série de lettres, une voix se fait entendre qui trace un chemin d’espoir jusqu’à sa vérité la plus lointaine.Un lieu de passion apparaît dans le regard, le visage, ainsi que l’absence de l’autre.Du coup, le questionnement philosophique se fait plus juste.L’écriture se resserre au fil d’une écoute sensible, de même que ce cycle d’interrogations qui multiplie ses échos: «Je cesse de marcher, de toucher / ce qui me retient / de me perdre, je commence / par une phrase / qui va jusqu’à toi./Jamais le désert ne trahit notre silence./ La faille continue à remuer / sous nos pas / en même temps que tremble ma voix / accordée d la tienne.» Un titre qui n’a rien perdu de sa force évocatrice.UN VISAGE APPUYÉ CONTRE LE MONDE Hélène Dorion Le Noroît, coll.«Ovale» Montréal, 2001,100 pages Il est dommage de constater à quel point l’œuvre de Jean-Aubert Loranger n’a jamais reçu l’accueil critique qu’elle méritait.Heureusement, la collection «Five o’clock» des Herbes rouges rend de nouveau disponible ce corpus aussi marquant que celui de Nelligan ou de Saint-Denys Garneau.Apparaissant dans les années 1920, l’écriture dépouillée et elliptique de Loranger se distingue d’une littérature québécoise beaucoup trop prudente.C’est l’époque des disputes entre le clan des régiona-listes et celui des exotiques.Peu importe les querelles, la poésie de Loranger demeure toujours aussi frappante: «La poussière est sur la route / Une cendre chaude / Où ma marche s’enregistre./ — Au pied des grands arbres, / L’ombre est endormie en rond./ Le soleil chauffe la plaine, / L’air chante, là-haut, / Dans les fils télégraphiques./ — Comme une eau qui bout, / L’air chante sous le soleil.» On a souvent réduit ces textes à une école unanimiste un peu oubliée.Dommage, puisqu’on sent toujours une influence immédiate de Loranger chez plusieurs poètes contemporains.La nouvelle présentation de Dominique Robert offre aussi une lecture fort intéressante de ce parcours qui devrait trouver sa place dans l’histoire de la poésie québécoise.L’œuvre de Jean-Aubert Loranger n’a jamais reçu l’accueil critique qu’elle méritait SIGNETS ET AUTRES POÈMES Jean-Aubert Loranger Choix et présentation de Dominique Robert Les Herbes rouges, coll.«Five o’clock» Montréal, 2001,115 pages Irving Layton n’est pas un poète parmi tant d’autres.Son œuvre et sa personne ont suscité la controverse, les débats, ainsi qu’une gloire, parfois imposante, à certains moments de sa carrière.Admiré par des poètes aussi marquants que Charles Oison ou William Carlos Williams, Layton reçoit en 1958 le prix du Gouverneur général pour A Red Carpet for the Sun.La consécration suivra un peu plus tard.Au Québec, plusieurs ignorent même le nom de cet immense provocateur.Tâche des plus difficiles, Michel Albert traduit en français un choix dans l’œuvre de Layton chez Triptyque.Lay-ton, l’essentiel demeure une sorte d’introduction pour le grand public.On ne trouve pas que des poèmes connus, mais aussi des extraits d’une autobiographie volumineuse.Le poète s’attarde aux moindres détails du moi avec une abondance et une exubérance qui effraie par endroits.On passe aussi de la dénonciation de la cruauté humaine au rire le pus cinglant: «Les anges noirs de Dieu / ne peuvent s’empêcher de se poser / sur mes bras et mes épaules / de m’enrager de me mettre / hors de moi / alors que je m'applique à piquer / Un petit roupillon /Je ne puis m’empêcher / de les écrabouiller de les mettre / à mort / et d’Étaler leurs tripes pâteuses / sur les murs.» Une œuvre à découvrir pour ses qualités comme ses défauts.LAYTON, L’ESSENTIEL Irving Layton Choix de textes et traduction de Michel Albert Triptyque Montréal, 2001,195 pages liriiM HOKII.V IN YlSAr.t.YPmr (OMRI II MUNIK Intellectuels du Québec ancien LOUIS CORNELLIER Ly histoire intellectuelle du Qué-’ bec (ou du Canada français) fourmille de personnalités fortes que nous avons la faiblesse de méconnaître pour toutes sortes de mauvaises raisons, dont la moindre n’est pas le peu d’égard que l’on réserve, en ce pays, à notre tradition, pour mieux s’intéresser à celle des autres.Mens, l’excellente petite «revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française», joue donc un rôle irremplaçable en nous permettant d’atténuer cette ignorance débilitante qui fait croire à plusieurs Québécois que le pays de leurs ancêtres n’était peuplé que d’habitants bourrus.Après deux numéros solides consacrés, entre autres, aux figures de l’économiste Esdras Minville, du médecin évolutionniste Albert Laurendeau et du jésuite Joseph-Papin Archambault, les collaborateurs de Mens s’emploient, cette fois-ci, à faire sortir des limbes de Thistoire l’écrivain régionaliste Harry Bernard et le journaliste Jules Helbronner.Comme plusieurs de ses semblables, écrivains catholiques et nationalistes à l’ancienne, Harry Bernard (1898-1979) a été gommé de la mémoire québécoise au moment de la Révolution tranquille.L’homme, pourtant, aurait mérité un meilleur sort, expliquent Guy Gaudreau et Micheline Tremblay, de l’Université Laurentienne.Docteur en littérature, romancier célébré dans les années 1930, increvable critique littéraire dévoué au rehaussement de la culture de son peuple, rédacteur en chef, pendant 47 ans (1923-1970), du Courrier de Saint-Hyacinthe, homme d’affaires qui a contribué à la fondation de l’Association des hebdomadaires de langue françai- se, naturaliste auteur de deux œuvres majeures dans ce domaine, Bernard a animé avec un zèle remarquable la vie intellectuelle québécoise d’avant 1960.Sa pensée, caractérisée par une «ambivalence entre une idéologie conservatrice aux valeurs morales strictes et austères et un net besoin de s’en démarquer», le mènera, à partir de 1935, à appuyer une Union nationale qui Ten remerciera, à son habitude, par certaines faveurs.En lui consacrant cette notice biographique assez détaillée qui s’inscrit dans le cadre d’un projet plus vaste, Gaudreau et Tremblay apportent, en effet, «une contribution originale à l’étude des idées au Canada français d’avant les années 1960».Quant à Jules Helbronner (1844-1921), ce grand journaliste engagé qui a fait les beaux jours de La Presse naissante, il mérite certainement d’être rappelé à notre mémoire collective défaillante.Sous le nom de plume évocateur de Jean-Baptiste Gagnepetit, ce Français d’origine, débarqué au Canada en 1874, a signé plusieurs centaines d’éditoriaux consacrés «à la cause des ouvriers montréalais».De façon très claire et précise, Mélanie Méthot, de TAugustana University College en Alberta, trace un portrait stimulant de ce penseur réformiste, adepte d’un capitalisme à visage humain respectueux de l’autonomie des travailleurs.Courageux dénonciateur de l’esclavage des ouvriers et de la corruption des élites politiques, Helbronner fut aussi un esprit pragmatique, soucieux de solutions concrètes.Ses origines juives lui ont parfois valu quelques rebuffades disgracieuses, mais elles n’ont pas empêché les plus modestes de ses contemporains de reconnaître en lui un allié inestimable.En rendant justice à son œuvre et à sa mémoire, Mélanie Méthot fait œuvre salutaire.Enfin, dans le même numéro, en guise de hors-d'œuvre, on pourra aussi lire une intéressante réflexion de l’écrivain Paul-Emile Roy sur les difficiles rapports que les Québécois entretiennent avec leur héritage religieux.Au mépris que trop de ses compatriotes réservent au catholicisme québécois du passé, Roy oppose une attitude plus objective et plus serei- ne à même de briser cette honte ou cette indifférence envers ce eue nous avons été qui, sous des dehors libérateurs (à la trappe, le [tassé gênant !), nous aliène.MENS Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française Automne 2(X)1, volume 2, numéro 1,148 pages rnmoNstM nokwi 0ÊËÊtë.M Wmm mKm’' mÊikèm®: MARC BRIERE liberté revue littérair danses N'importe quel objet - une louche, des baguettes, des bon bons, une cuvette, des allumettes, des insectes - fait partie de ce petit corps étendu dans l'immensité et pour lequel tout est égale distance, proche.Kuniichi Uno I il floriU'gc île textes i/ue T(iitteiir juge luirlii nlière-iiient propres a nous aider a faire le point sur l'impasse dans lai/nelle le pays se trouve, un ensenihle de morceaux choisis r/n il commente chemin Jaisani.le pins sauvent posément, parfais avec longue.Jacques Y van Morin Marc Brière Le Québec, QUEL QUÉBEC?Dialogues avec Charles Taylor, Claude Ryan et quelques autres sur le libéralisme et le nationalisme québécois ¦ 328 pages • 24,95 S Le Québec, quel Québec?Dialogues avec Charles Taylor, Claude Ryan et quelques autres sur le libéralisme et le nationalisme québécois fanAgJ^ www.stanke.com / I I I L E I) E V 0 I K .I.E S S A M E I) I 12 ET I) I M A X < Il E I 3 J A X V I E K 2 0 0 2 I) I -LIVRES " ESSAIS QUÉBÉCOIS Portrait du pamphlétaire 'i en guerrier sir (¦ JACyiESGRENIKR LE DEVOIR Hélène Pelletier-Baillargeon, à l’aide, principalement, de la correspondance privée et publique d’Asselin, raconte avec une verve soutenue et en détail les suites de ce coup de théâtre.Deuxième tome de l’imposante biographie d'Olivar Asselin lancée par la journaliste Hélène Pel letier-Baillargeon en 1996, U' Volontaire couvre la période qui va de janvier 1916 à juin 1919, A la fois rigoureuse et captivante, cette suite que plusieurs attendaient ne décevra personne tant sa vivacité stylistique et la somme d'information qu’elle contient — sur Asselin et sur la guerre — impressionnent.C’est tout le Québec intellectuel et politique qui, en janvier 1916, se retrouve en état de choc: Olivar Asselin, le grand nationaliste canadien-français, le partisan de 1 ’ i n d é p e n -dance du Canada face à la Grande-Bretagne et l’opposant à toute participation du Canada aux guerres impériales en dehors du territoire canadien, est devenu officier recruteur! Pour défendre sa chère France en péril, le pamphlétaire de 42 ans, prêt au sacrifice ultime, a résolu de former un bataillon canadien-français: «Son enrôlement personnel — puis la levée du 163’ bataillon dont il évoque les avatars — n’est que la continuation logique de son engagement au service de cette langue et de cette pensée française dont il voit la patrie menacée par un envahisseur brutal.» Hélène Pelletier-Baillargeon, à l’aide, principalement, de la correspondance privée et publique d'Asselin, raconte avec une ver- ve soutenue et en détail les suites de ce coup de théâtre.Impatients d’aller rejoindre le front et d'y briller, Asselin et ses hommes devront d’abord subir une série d’épreuves imprévues qui prendront diverses formes: mépris des autorités militaires fédérales envers les Canadiens français et leur langue, cantonnement de plusieurs mois sur une base d’entraînement dans les Bermudes et, finalement, a leur arrivée en Angleterre, absorption de leur bataillon dans un bataillon de réserve.Peut-être le plus obsédé de tous par l’idée d’en découdre avec les ennemis de la France, le major Asselin obtiendra quant à lui de parfaire sa préparation au combat dans une école d’officiers avant de se retrouver, enfin, au cœur de l’action, pendant l’historique bataille de la prise de Vimy, en avril 1917.les pages qu’Hélène Pelletier-Baillargeon consacre à ce carnage sur fond de feu (l’expression «feu roulant» «aurait été créée à l’occasion de la prise de Vimy pour caractériser le type particulier d’intervention préparatoire qu’y ont menée les artilleurs britanniques») et de boue {«elle se déverse massivement dans les trous et les cratères creusés par l’artillerie et de nombreux blessés s’y noient») appartiennent à la grande tradition de la littérature militaire et, menées de main de maître, sont parmi les plus fortes de ce livre.Asselin, à son grand désarroi, devra toutefois se contenter d’un rôle de réserve dans cette bataille qui marque, selon certains commentateurs dont Pierre C.Berton, «le moment historique où le Canada anglais prend conscience pour la première fois de son identité comme nation distincte de l’Angleterre».Victime de problèmes de santé peu de temps après, le major quittera la ligne de feu dans les semaines suivantes pour ne plus y retourner.Son rôle, des lors, consistera, par exemple a titre de conférencier, a mieux faire connaître, en France, «l’importance de la participation du Canada dans le conflit» et a contrer les campagnes de dénigrement dirigées contre le Canada français par certains médias britanniques.A la fin de la guerre, il se fera confier un poste, plutôt bidon, de conseiller du délégué du Canada a la conférence de Versailles.Le polémiste A travers tous ces événements qui relèvent du domaine militaire, Hélene Pelletier-Baillargeon ne perd jamais de vue l'évolution de la pensée personnelle de son personnage.Grand lecteur, de Péguy au début mais de Nietzsche de plus en plus, Olivar Asselin, même en habit de soldat, demeure toujours un polémiste indépendant que rien ne saurait faire taire et un homme d’idées sensible aux réalités très concrètes du monde.Passionnante, sa correspondance, abondamment citée par la biographe, contient des réflexions sur le malaise d’un intellectuel face à l’expérience de la guerre {«je sens que ma combativité est tout intellectuelle et que je n ’aurai jamais la force d’embrocher un être humain, même si l’occasion m’en est offerte et si cela est nécessaire pour sauver ma vie»), sur sa conversion religieuse qu’il tient à préserver de tout relent de cléricalisme (à l'heure du sacrifice ultime, qui ne viendra pas, c’est Jeanne d’Arc qui l’inspire) et sur son attachement à la pensée française qu’il idéalise.Ses missives les plus nombreuses, toutefois, sont celles qu’il réserve à sa femme, mère de ses trois enfants, envers laquelle il entretient un lancinant et obscur sentiment de culpabilité.la nouvelle mystique guerrière d’Asseljn pourrait faire croire à un changement d’attitude de sa part dans le débat sur la conscription qui fait rage au Canada et au Québec en 1917-18.Pourtant, il n’en est rien.Bien sûr, le courageux volontaire mé-prise souverainement les pleutres qui sont prêts à tout pour se soustraire à un combat qu’il perçoit comme une lutte pour la liberté, mais il connaît trop le mépris de l’élite militaire fédérale envers les siens pour ne pas comprendre leurs réserves et, surtout, il s’oppose viscéralement à toute mesure qui aurait pour effet de relativiser la noblesse de son volontariat: «Asselin combattra la conscription et le Parti conservateur d’abord parce que cette loi contraignante enlève à son engagement et à celui de ses collègues volontaires la dimension de liberté qui leur conférait tout leur prix.» Son point de vue, on le sait, ne pèsera pas lourd dans la balance politique cana- dienne et cette première crise de la conscription connaîtra son épisode le plus noir lors des émeutes de Québec en mars-avril 1918.Biographie d’une qualité exceptionnelle rédigée dans une langue admirablement maîtrisée, Olivar Asselin et son temps - Le Volontaire d’Hélène Pelletier-Baillargeon est aussi un grand livre d'histoire militaire comme il y en a trop peu au Québec.Au moment de l’humiliation de l’Allemagne à Versailles, en juin 1919, Asselin est de retour à Montréal.Il ne verra pas l’autre conflit majeur que contient en germe ce maladroit traité, mais le journaliste de combat en lui, toutefois, ne désarmera pas avant sa mort, en 1937.Comptons sur Hélène Pelletier-Baillargeon pour transformer en une autre fresque magistrale les dernières années de cette grande figure de notre histoire.r%s%' * OLIVAR ASSELIN ET SON TEMPS - LE VOLONTAIRE Hélène Pelletier-Baillargeon Editions Fides Montréal, 2001, 328 pages / o u isco rnellie r&pa rroinfo.net I- o u i s Cornell ier ?Grand lecteur, de Péguy au début mais de Nietzsche de plus en plus, Olivar Asselin demeure toujours un polémiste indépendant PHILOSOPHIE Un maître français JL y SOURCE DIMEDIA Comte-Sponville valorise cette tension particulière du style qui lui vient de l'expression d'une analyse ou l'élégance, allant parfois jusqu’aux limites de la langue, semble la valeur suprême.GEORGES LEROUX Des modèles dont il revendique l'héritage, et au premier rang desquels il place Voltaire et Alain — le premier pour son Dictionnaire philosophique, le second pour son recueil de Définitions —, André Comte-Sponville possède les qualités les plus importantes pour la tradition qui l’accueille: d'abord la clarté et la grâce du style, qui font de lui un des meilleurs prosateurs contemporains, mais surtout la maîtrise quasi parfaite du domaine de la langue philosophique qu'il arpente ici ayec une précision exemplaire.A en juger par le succès qui, depuis ses premiers livres, a accompagné tous ses efforts, ces qualités touchent de vastes couches d’un lectorat qui autrement ne s’aventurerait pas sur le terrain de la philosophie.Ce succès, comme toute forme de popularité dans les ma- tières abstraites, lui fait dans l’académie une réputation d'auteur facile, mais ce serait se priver d'une pensée subtile que de le juger du seul point de vue de l’écriture savante.Car tel n’est justement pas le propos de Comte-Sponville: philosophe du soir, pourrait-on dire, il écrit derrière tolls les autres, il recueille le fruit de leurs .labeurs et, fin connaisseur de l’histoire de la pensée classique, il sait éclairer les chemins les plus difficiles.Pas savant pour deux sous, il se rapproche d’une écriture de sagesse dont la philosophie du XX° siècle a donné déjà de beaux exemples.Louis Lavelle, Vladimir Jankelevitch, Gabriel Marcel, les a-t-on déjà oubliés?Au milieu d’une abondance de livres et d’entretiens, tous plus populaires les uns que les autres, voici qu’il propose un volumineux dictionnaire.Le projet trouve ses sources dans le Dictionnaire de Voltaire, mais la recherche de définitions le rapproche aussi bien de Descartes que de Valéry et d’Alain.Il faut presque remonter, toutes proportions gardées, au Diderot de l’Encyclopédie pour trouver une inspiration semblable: traverser sa pensée en la découpant selon le lexique de sa propre langue.Ce dictionnaire n’a rien de commun avec un vocabulaire technique, c’est plutôt une forme de bréviaire personnel, mais un bréviaire qui s’écarte souvent de la brièveté.Les entrées ne montrent à cet égard aucune systéma-ticité: des termes qui appelleraient un développement plus long sont présentés de manière très synthétique, alors que d’autres provoquent des exposés inattendus.Dans toutes cependant, on notera la même tendance à cerner les paradoxes et à bien exposer les exigences de la raison sur tous les sujets de son enquête: disciple fidèle d'un rationalisme austère, Comte-Sponville, comme tant de penseurs français avant lui, valorise cette tension particulière du style qui lui vient de l'expression d’une analyse où l'élégance, allant parfois jusqu’aux limites de la langue, semble la valeur suprême.Mais elle ne l’est qu'en apparence, car ce n’est pas tant la grâce qui est recherchée que le déploiement le plus équilibré possible de toutes les facettes d’une question.Voyez l'article «Amour», qui expose les formes et la progression d’un sentiment qui est aussi une vertu, qui discute son lien avec l’amitié et avec la charité: vous comprendrez que Pascal n’est pas loin, mais Levinas non plus.Pas de bas de page cependant, pas de fichiers: seulement la richesse et la générosité d’une synthèse personnelle, qui prend à chaque détour le risque de la simplicité.On n'en peut dire rien de plus?Passons à autre chose.I>es maîtres grecs André Comte-Sponville s’est fait connaître comme moraliste et il a raconté dans un essai autobiographique (Une éducation philosophique.PUF, 1989), très instructif sur la formation philosophique en France, et notamment sur l'importance des textes, comment son apprentissage avait d'abord été une quête personnelle de sagesse: d’abord auprès des penseurs grecs, où il a développé de solides connivences stoïciennes et épicuriennes, se fondant sur un matérialisme rigoureux, mais aussi sur une éthique du renoncement, et ensuite auprès de maîtres comme Descartes et Spinoza.Les thèmes principaux de cette quête ne pouvaient être que ceux du bonheur et de la vertu, et quand on lit son livre principal, le Traité du désespoir et de la béatitude (PUF, 2 volumes, 1984), on comprend que tant de clarté et de finesse résulte d’avoir fréquenté de près un abîme pendant longtemps.Comme chez tous les moralistes, la définition du bonheur se fonde d’abord sur la prescription de la vertu.Suivant la maxime stoïcienne, déjà présente chez Platon, la vertu est à elle-même sa propre récompense.Reprenant plusieurs réflexions déjà bien engagées dans son Petit traité des grandes vertus (Seuil, coll.«Points»), Comte-Sponville semble à son meilleur dans la définition des sentiments, des émotions, des habitudes et de tout ce qui, dans la vie morale, est la condition du bien vivre.Son stoïcisme le guide naturellement vers les positions les plus exigeantes.Il faut lire pour s’en convaincre des articles comme «Acceptation» (où il cite le sage indien Prajnânpad), «Angoisse» (où il se rattache à Kierkegaard), ou encore «Déception», «Joie» et «Temps» (où il renvoie à Chrysippe).Cela n'exclut pas qu’il soit également excellent en métaphysique, et pour connaître ses principes de base, il faut lire non seulement sa définition de la vie ou de la morale, mais encore son analyse du primat de la matière.Toute sagesse se révèle en son point ultime tributaire d’une physique, et en cela, Comte-Sponville demeure ici encore proche de la conception stoïcienne et de son cher Spinoza.La place des contemporains est moins perceptible, mais ce n’est pas faute de les avoir médités.Tout ici est une question de perspective, Heidegger et Derrida intervenant souvent de façon oblique pour filtrer de manière différente des Modernes la lumière qui provient des Anciens.Dans la mesure cependant où la langue est dans un dictionnaire l’enjeu le plus déterminant (.nul ne pense que dans une langue, que grâce à elle, que contre elle parfois), le privilège des classiques demeure celui de la première invention.Les grands modèles que sont dans celui-ci Voltaire et Spinoza invitent néanmoins à ne pas faire du classicisme un motif d'être simplement conservateur: Comte-Sponville montre à cet égard beaucoup de liberté, chacun demeurant en philosophie «maître de ses définitions».Cette liberté est offerte au lecteur, qui est appelé à se déplacer à travers les articles sans se trouver contraint par ce qui serait leur système: ce dictionnaire en est dépourvu, les rubriques ne dépendant pas les unes des autres, chacune répondant plutôt d'un monde de pensée fait de solidarités furtives et inquiètes, de références personnelles, d'engagements toujours contingents.Si on devait caractériser cette entreprise autrement que par la grâce de son style, il faudrait le faire en recourant à cette légèreté dont Comte-Sponville emprunte la définition à Nietzsche: «Tout ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur des pieds délicats.» Car la légèreté n’est pas le contraire de la gravité, mais de la lourdeur, et on retrouve ici ce désir, quasi bouddhique, d’une maîtrise de la pensée qui la fait pénétrer dans l’amour des choses comme dans cet amour du destin où Nietzsche entre en communion avec les stoïciens.Tout est grave dans ce dictionnaire, car tout met en jeu le regard que chacun porte sur son existence, sur son désir du bien, sur ses positions fondamentales, et personne ne s’étonnera qu’un philosophe qui réussit cela, et le propose généreusement à des lecteurs novices en philosophie, trouve auprès d’eux une écoute réservée aux maîtres, et presque une attente.DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE André Comte-Sponville Presses universitaires de France, «Perspectives critiques» Paris.2001,647 pages A regarder: André Comte-Sponville est l’invité de l’émission Si j’ose écrire, sur les ondes de TV5, jeudi 24 janvier, à llh.la nouuelle ignorance?Rencontre avec Thomas De Koninck ll.y a, a notre epoque.une nouvelle ignorance affirme le philosophe et écrivain Thomas De Koninck de l'Université Laval.À quoi est-elle due ?À l'école, aux médias: au surcroît d'information qui tue la culture ?À certains effets pervers de la méthode scientifique 4ur nous amènent à nous comptâïre dans les abstractions et à nous faire oublier le concret, c’est-à-dire I humain et sa dignité ?Une rencontre stimulante avec un eloquent défenseur de la culture.Chasseurs ttOiiDscitfon Simon Girard d'idées Dimanche 14 h et 23 h 07 mardi 15 h Cotte emission est enregistrée Olivieri librairie ?bistro Tel : S14 739-3639 Télé-Ouébec telequebec.tv I I i LE DEVOIR.L E > S A M EDI I ET DI M A N l II E I A .1 A \ V I E R > O O 2 I) Louis H u m e l i n 1 850.Dans cet immense territoire dont l'expansion vers l'Ouest vient à peine de commencer et qui.n'ayant pas encore usurpe le nom des Amériques, se laisse appeler Etats-Unis même par ses poètes, Herman Melville s'apprête à publier son chef-d’œuvre: Poe, souffrant d'une carence de cet enzyme qui permet d'assimiler l'alcool, est mort un an plus tôt dans les rues de Baltimore: et Henry David Tho-reau, ayant quitté sa cabane au fond des bois, récrit Walden, son journal de bord, encore et encore.Au même moment, Walt Whitman, âgé de 31 ans, s'installe chez » » « ses parents, à Brooklyn, où, entre divers travaux de charpenterie, il entreprend la redaction de ses Feuilles d’herbe, le recueil qui, tout en choquant la puritaine Amérique, lui assurera la postérité.1850.Une nation va prendre son essor, en même temps qu’un poète.Un continent inconnu de la sensibilité va s’ouvrir, loin des pudeurs misogynes et effarouchées d’un Thoreau, des allusions symboliques ambiguës d’un Melville, pour faire apparaître l’homme neuf que réclame cet espace nouveau, capable de célébrer à la fois la mer et le soleil, le moindre insecte et le chemin, le cri de l’oiseau moqueur et sa propre semence, la beauté des corps et l'élan du départ, et d’écrire: «Une femme m’attend, elle contient / tout, rien n'y manque / Mais tout manquerait, si le sexe /n’y était pas.» Et d'ajouter peu plus ^ LIVRES ROMAN D E L ' A M É R 1 Q 11 E Un chant païen * .i# ARCHIVES LE DEVOIR L’égotisme, chez Whitman, est la vertu poétique cardinale, en même temps que le filtre placé au centre de l’univers, la lentille grossissante, point de départ de toute vision.loin: «Sans doute, l’homme, tel que je l’aime, / sait et avoue les délices de son sexe.» Whitman s'aimait beaucoup.Legotisme, chez lui, est la vertu poétique cardinale, en même temps que le filtre placé au centre de l’univers, la lentille grossissante, point de départ de toute vision.«Je répandrai l'égotisme et montrerai qu’il est à la base de tout.» Whitman s'aime parce que Whitman contient tout l'univers: «Naissances, climats, l’herbe des grandes plaines pastorales / Cités, travaux, mort, animaux, produits, guerre, bien et mal — tout cela moi.- On a sans doute tout dit ou presque sur l’optimisme beat, à l’occasion didactique, de cette poesie.Whitman chante la perfection du présent au moment où son pays, battant le Canada de vitesse en direction de l'Oregon, va s'emparer de tout un continent.«Il n y a jamais eu plus de commencement / qu'il n’y en a maintenant.- Il arrive que les mots d’un seul coïncident avec le destin plus large des siens.Mais aupara vaut.Whitman se sera retourne une dernière fois sur le monde natif et fécond des vieilles cultures déjà foulées par les roues des chariots: «Les aborigènes rouges / (.] Ils laissent ces mots aux Etats-Unis / puis s'évanouissent, disparaissent après avoir couvert de noms l’eau et la terre.-Et il aura retenu la leçon des Amérindiens: le monde se mire dans le moindre brin d’herbe, est présent dans chacune de ses parties.Whitman a saisi d'instinct cette loi fondamentale qui préside au foisonnement des êtres, images et choses, et à leur incessant recommencement: «Toujours la synthèse d'une identité, toujours / la différenciation, toujours la création de la vie.» Il croit qu'une souris est «un miracle capable de confondre des sextillions d’incroyants».D'un couple de canards sauvages prenant son vol, il dira: «Je crois en ces fins en soi munies d’ailes.» Célébrer la vie, donc.D’un même mouvement, mépriser la mort, et non pas la nier.On peut supposer que Whitman aurait été affligé de voir la manière dont allait se dissiper, un siècle et demi plus tard, l’énergie pri- mordiale dont il fut le chantre serein: la surconsommation comme seule manière de fuir la realite du trépas.«Tout progresse et se développé, rien ne disparait-.ecrit-il.l’horeau venait à peine d'en découdre avec son éditeur pour avoir osé écrire qu’il était immortel «comme un pin - que Whitman pouvait clamer: «Je sais que je suis immortel.- Mais aussi, se défiant des soutanes, prêchant l’égalité de l’homme et de la femme et professant une sensualité perçue comme indécente à l'epoque, et dont la verdeur, la chaleur anima le, restent intactes.Son chant extatique et païen pourrait servir à pourfendre nombre de fondamentalismes contemporains: l’israe-lien, le musulman, l’américain.«Jm sen leur de mes aisselles est arôme plus exquis que la prière / Ma tête vaut plus que les églises et les bibles / et que tous les credo du monde.» Et encore: «Aucune politique, aucun chant, aucune religion / aucune manière d'être, ou quoi que ce soit, n a / de valeur à moins de rivaliser avec l'immensité / de la terre.» L’édition offerte par Albin Michel, préfacée par Philippe De lerm et richement illustrée par Michele Ferri, ne contient hélas qu'une sélection des «plus beaux moments de Feuilles d’herbe», ce qui nous vaut des textes amputés, entrelardés de parenthèses et de petits points.Beau livre oblige, sans doute.Et puis, comme voie d'accès privilégiée à l’édition complète dos Feuilles., on aurait pu imaginer pire.Puisse donc cet ouvrage donner envie de se retremper à la sour ce de l’œuvre, dans la forte parole d'un homme libre, l it dans ce Whitman chante la perfection du présent au moment où son pays va s’emparer de tout un continent qui, surtout, des lois universelles du cœur et de l’esprit, refuse de mourir, puisque chez Whitman, grand celebrant de l'amour cosmique et charnel, l'abandon ultime du corps n’est que l’occasion de retourner aux «usages éternels de la terre-.Le sexe est tout, qui contient le ciel, les corps et les âmes, le souffle do la matière et l'eternite du monde.«Je suis comme désincarné.triomphant, mort.» Ajoutons que, dix ans après Li Désobéissance civile, de H.D.l’horeau, Whitman semble lui faire echo lorsqu’il écrit, peut-être un sage conseil par les temps qui courent: «Désista beaucoup, obéissez peu.» FKUILI.FS D’HKRBK Walt Whitman Traduit de l'anglais par Roger Asselineau Preface de Philippe Delerm Illustrations de Michele Ferri Albin Michel Paris, 2001, 141 pages LITTÉRATURE ANGLAISE L I T T É R A T U R E F R A N Ç A I S E Vie et mort mêlées MARIE-ANDRÉE LAMONTAGNE LE DEVOIR »»««*•** ’fmwd Le roman rose excepté, nulle autre forme romanesque n’est sans doute aussi convenue que le roman à énigme classique.Pour se déployer dans toute son inquiétante étrangeté, l’action de ces romans a ainsi besoin d’un milieu clos, capable du moins de se suffire à lui-même, jusqu'à ce que la découverte d’un cadavre vienne en bousculer l’ordre et forcer l’irruption du monde extérieur.Entre la banque, l’édition, le cinéma, la société offre plusieurs principautés de cette sorte, dont les auteurs de detective novels ne se sont pas privés d’exploiter les richesses, mais il en est un par excellence que l’Anglaise P.D.James, maître du genre, a élu pour son plus récent roman, et c’est le monastère.L’action de Meurtres en soutane se déroule en effet dans un collège de théologie anglican, St.Anselm, fondé au XIX1 siècle, en vertu des dispositions testamentaires d’une vieille fille excentrique, à Ballard’s Mere, dans le Suffolk, sur un promontoire isolé, fouetté par les vents d’une mer froide, en contre-bas.Cet internat est une anomalie dans le siècle.Avec sa vingtaine d’étudiants destinés à la prêtrise anglicane, la rigoureuse formation dans les humanités gréco-latines qu'il leur dispense, sa nourriture excellente, son vin de choix, l'inestimable Jugement dernier de Van der Weyden exposé dans l’église, alors qu'un tel trésor devrait être au musée, St.Anselm prête le flanc aux reproches d’élitisme, à une époque qui n'en tolère guère les manifestations, et sa ferpietu-re, du reste annoncée par l'Eglise d'Angleterre, au motif de rationalisation, est imminente, dès le début du roman.La découverte du cadavre d’un jeune séminariste.Ronald Treeves, enfoui sous le sable de la plage, sa soutane et sa pèlerine soigneusement rangées non loin, ne va-t-elle pas précipiter cette fermeture?Le coroner aura beau conclure à un suicide, et l'hypothèse être vraisemblable, à en juger par la personnalité du jeune homme, l'explication ne satisfait guère son père adoptif, Sir Aired Treeves, richissime homme d’affaires qui a le pouvoir d’en saisir Scotland Yard.L’inspecteur chéri de P.D.James, Adam Dalgliesh, est donc appelé sur les lieux.Il va de soi que le cadavre de Ronald Treeves n’est que la pre- P.D.James Meurtres ~i]! i T soutane mière d'une série de découvertes macabres qui viendront chaque fois relancer le récit et, par mimétisme, obliger le lecteur à se confronter aux interrogations métaphysiques sourdement à l’œuvre dans le roman, notamment à travers celles que formule son enquêteur, chargé d’une mission de vérité: «L'illusion que le mystère de la mort pouvait être vaincu et que tous les désordres de la vie, tous les doutes et toutes les peines pouvaient être éliminés, comptait-elle parmi les attraits de son métier», se demande Dalgliesh, tandis que l'énigme s’épaissit et qu’il est renvoyé aux méandres de sa propre existence.De son temps P.D.James a su éviter l’écueil de l'uniformité.Aussi à part qu’il soit, le collège St.Anselm est régulièrement exposé aux réalités du siècle à travers une série de personnages qui en sont les vecteurs.Margaret Munroe, ex-infirmière devenue lingère au collège dans les dernières années de sa vie, porte le deuil d'un fils unique, pris et torturé par l'Armée républicaine irlandaise.L’homme à tout faire du collège, Eric Surtees, a su s’y ménager une existence protégée entre ses cochons, son jardin et les visites de sa demi-sœur journaliste, qui vit de piges à Londres.Le père John Betterton, aujourd'hui vieil homme, est venu à St.Anselm après avoir purgé deux ans de prison pour attouchements sexuels sur des servants de messe.Le chef de la police locale, Roger Yarwood, vient y soigner à intervalles une dépression, et Emma Lavenham, jeune et brillante spécialiste de la littérature anglaise, donne une fois par tri- Que pese la fermeture ou la survie d’un obscur collège anglais dans le dessein de Dieu ?mestre, aux futurs prêtres, un séminaire sur l’héritage littéraire de l’anglicanisme.Sans en être toujours conscients, ces gens, aux horizons divers, profanes ou religieux, ont trouvé à St.Anselm un havre où jeter l’ancre quand les agitations du monde menacent de les emporter.Mais qu’adviendra-t-il d’eux si même ce havre disparaît?la réponse se trouve peut-être dans l’attitude des prêtres, dont P D.James, sans rien cacher de leur nature par trop humaine, montre bien, aussi, qu’ils évoluent, en raison de leur foi, dans un autre monde, ni étanche par rapport à celui d'ici-bas ni en guerre contre ce dernier, mais autre néanmoins, et inintelligible pour qui n’a pas la curiosité d’en chercher les clés.Certes, tous ces cadavres troublent les vieux prêtres, qui collaborent avec la police, répondent à ses questions.Mais plus d’une fois, Dalgliesh, pourtant lui-même fils de pasteur et qui n’est, par conséquent, pas tout à fait étranger à ce monde, se heurtera, et plus encore son équipe, à des tournures d’esprit, à des raisonnements déconcertants, en ce qu’ils font appel à l’idée de transcendance.Que pèse la fermeture ou la survie d’un obscur collège anglais dans le dessein de Dieu ?Et les désirs des hommes?Et leur soif de richesses?Et leurs pouvoirs de fourmi?Mais tout aussi bien leurs souffrances et leurs désarrois?Rien, sans,l’amour, disait déjà saint Paul.A sa manière divertissante et grave, Meurtres en soutane en reprend la leçon.MEURTRES EN SOUTANE R D.James Traduit de l’anglais par Eric Diacon Fayard, «Policiers» Paris, 2001,464 pages On lira aussi avec profit II serait temps d’être sérieuse (Fayard, 2001, traduit de l’anglais par Denise Meunier).Avec ce «fragment d'autobiographie», F D.James s’efforce de retenir, à travers le journal d une année (1997-98), diverses occupations, pensées et réflexions sur l’art d’écrire des romans policiers.Le résultat parait cependant plus artificiel que la plus simple des intrigues concoctées par la grand-mère indigne, reconnaissante au ministère de l’Intérieur, où elle travailla plusieurs années comme fonctionnaire, de lui avoir fourni bien des sujets de roman et, pour un peu, au sort qui, l’ayant nantie d’un mari atteint de maladie mentale et de deux filles à nourrir, l’obligea à gagner sa vie.L’abandon dans l’abîme Loin de tout réalisme primaire, le récit de Chloé Delaume naît sous le signe de la détresse DAVI D CANTIN Comment dire la violence familiale imprévisible?Remonter vers les souvenirs douloureux de l’enfance sans craindre les obstacles d’une langue trop sage?Pour Chloé Delaume, lauréate du prix Décembre (i'anti-Goncourt) tout récemment, les mots s’entassent à l’intérieur d’une phrase brutale, aussi baroque que lapidaire, tout au long d’un livre étonnant qui a pour titre Le Cri du sablier.lœ deuxième ouvrage de cette jeune Française surprend et vise juste.Une auteure à surveiller.Loin de tout réalisme primaire, le récit de Chloé Delaume naît sous le signe de la détresse.Une détresse humaine, mais aussi celle de la langue sur les lieux du crime.Le Cri du sablier revient sur un épisode tragique et meurtrier.Un père décide d’en finir avec sa vie et celle de son épouse.La fillette constate l’horreur, s’enfonce alors dans un profond mutisme qui finira par déborder dans un face-à-face psychanalytique.Dès les premières pages, le lecteur se trouve dans une zone irréelle.Un chantier où la mort se mêle au dégoût On mesure les dégâts, l’avenir qui ne sera jamais entièrement accessible.Avec une ironie mordante et une démesure tenace, Delaume dispose ces épisodes douloureux autour de la métaphore du sablier.I-e temps passe, bien sûr, mais le moindre grain peut entièrement dérégler le processus.Dans un pareil combat c’est la cellule familiale qui éclate en morceaux.Pas question d’auréoler le passé, il s’agit plutôt de défendre un chaos de sensations et d’indices.«Im mère fut malheureuse dès le jour du mariage.Elle attendit dix ans histoire de vérifier on ne saura jamais quoi puis alla au tribunal y quémander divorce.Les rouages étaient en cours quand la salve perturba le sens du mécanisme.Le grain de sable qui s’immisce et détraque la machine.» Pas toujours facile à suivre, l’histoire de Chloé Delaume se détourne du misérabilisme ou de la morale.D’un passage à l'autre, la langue innove et invente pour mieux vaincre les blessures encore brûlantes.On s’arrête à chaque paragraphe, afin de saisir ce que cache une imagination aussi vertigineuse que fertile.Si le cri a des accents de révolte, il ne se laisse surtout pas prendre au jeu de l’artifice purement littéraire.Iz; poids ainsi que le sens des mots ne le cèdent guère au drame vécu dans l’intimité du cadre narratif.La haine de l'au-teure imprègne le rythme, les sonorités, de même que les images de ce récit décousu.Pas toujours cynique, Le Cri du sablier ne s’égare pas non plus dans un nihilisme gratuit.On lui reprochera à l’occasion certains excès, mais c’est aussi ce qui fait la beauté de ce livre d’une grande densité.«Remontez me dit-il.Re- montez au plus haut.Il est des souvenirs qui savent vous tromper.Il est des sons des formes des couleur^ anémiés.Creusez encore dit-il.A pleines mains je vous dis.Le tunnel est profond les cristaux engourdissent mais serrez fort vos doigts le sable ne peut glisser.» Un plainte qui fait frémir.LE CRI DU SABLIER Chjoé Delaume Farrago/Editions Léo Scheer Tours, 2(X)1,133 pages Le «Jasmin nouveau» est arrivé chez Stanké 9 «SACRÉ JASMIN! (.) Jamais il n'ennuie.On entre dans ses livres comme chez un vieil ami qui.« sans nous surprendre parce qu'il ne change pas.nous enchante toujours.» , Louis CorncUicr 38 portraits et 50 photos d’un boulimique de la vie.www.stanke.com Le Devoir Stanké n I I » » L K I) K V 0 I H .L E S S A M E I) I 12 ET D I M ANCHE I A .1 A V V I E H 2 0 0 2 I) 0 «' Livres *» Entrevue avec Benoît Duteurtre Amérique Benoît en JACQUES GRENIER LE DEVOIR V « I-égèrcté et futilité se veulent, chez Duteurtre, une réplique à une sorte d’impasse du roman français contemporain.ANTOINE ROBFTAILLE \ Apropos de Benoît Duteurtre et de quelques autres écrivains français tel Philippe Muray, François Ricard pouvait écrire, il y a trois ans, qu’ils «ne font pas souvent les manchettes de la presse littéraire».Ce n’est certainement plus le cas en 2002, pour ce qui est de Duteurtre du moins, puisque le romancier dans la jeune quarantaine, de passage cette semaine à Montréal, a remporté cet automne le prix Médicis pour Le Voyage en France.Plusieurs y ont vu, en partie, le résultat d’une sorte d’effet Houel-lebecq: écriture volontairement simple, combinée à un regard cynique et cruel, mais d'une drôlerie inouïe, sur notre époque.Evidemment, Duteurtre n'a pas attendu />s Particules élémentaires pour écrire.Dès le début des années 80, Samuel Beckett l’avait encouragé à prendre la plume.Un peu plus tard, Milan Kundera vantait son travail.Ce que Duteurtre dit de Houellebecq, du reste, peut en grande partie s’appliquer à lui-même car il s’est attiré le même type de reproches que ceux qu’on a adressés à l’auteur de Plateforme, principalement celui de ne pas avoir de style.«Houellebecq a beaucoup de style, proteste Duteurtre.Simplement, c’est un style qui ne cherche pas à s’exhiber, à se mettre en avant, comme dans une grande partie de la littérature française actuelle.Houellebecq n'est pas uniquement centré sur l’écriture.Mais quand on regarde bien, il a vraiment une phrase et un ton très personnels.Et il nous parle vraiment de quelque chose.» Léger, léger Par rapport à Houellebecq, Duteurtre lui-même se dit plus «léger» et habité de constats moins noirs.Léger: le qualificatif revient presque systématiquement lorsqu'on décrit ses livres.C’est toujours mieux que celui de «lourd», on en conviendra, surtout que, comme l’affirmait récemment un critique, «léger», dans son cas, ne veut assurément pas dire «insignifiant»: «Benoît Duteurtre, qui s'est [.] imposé comme l’un des très grands connaisseurs de l’opérette, retrouve ici la leçon d’Offenbach: apparence de futilité et exactitude absolue du regard.» Légèreté et futilité se veulent en fait ici une réplique à une sorte d’impasse du roman français contemporain, lequel est toujours pris, selon Duteurtre, «dans les mêmes jeux littéraires».C’est une littérature qui «reprend constamment sa propre histoire, revisite ses décors, ses intrigues, inlassablement», dit-il.Il parle d’une pluie d’œuvres se voulant «extrêmement sophistiquées» de la part d’écrivains rivalisant d’introspection mais n’aboutissant souvent qu’à un néant convenu, arrivant même à «rendre le sexe conceptuel».On l’aura compris, Duteurtre aime l’humour.Et croit fermement qu’en faisant rire, on peut dire le vrai souvent mieux qu'en alignant savamment quelques concepts.«L'humour a souvent été au second plan dans les dernières décennies littéraires en France, af-firme-il.Moi, je suis toujours attiré par Alphonse Allais, Marcel Aymé, Gombrowicz, tous capables d’être infiniment drôles.» Modernité oppressante Benoît Duteurtre, dirait-on à Paris, n’aime pas se prendre la tête.Apparence de futilité, ici en- core, qui recèle une interprétation critique de l’évolution de la modernité artistique.En entrevue, lorsqu’on aborde ce thème, celui qui est aussi musicologue — il anime sur France-Musiques une émission hebdomadaire de musique dite.légère — reprend ce qu’il écrivait dans Requiem pour une avant-garde, un pamphlet dévastateur sur l’art contemporain: «Dans la seconde moitié du siècle, le vaste élan moderne de découverte et d’affranchissement [.] s’est souvent vu réduit à un ordre conventionnel.L’esprit d’aventure de la "première modernité” — celle des artistes du début du XX' siècle — a fait place chez un certain nombre d’artistes-théoriciens, tels Boulez ou Robbe-Grillet, à un langage dogmatique souvent stérile qui réduit la modernité à une série de procédés conventionnels, au lieu de ranimer l’esprit d’aventure.Ce que j’appelle: académisme d'avant-garde.» En lisant le roman très autobiographique Tout doit disparaître, j’avais noté une phrase de Debussy, que citait notre écrivain.Je la lui rappelle: «La musique doit humblement chercher à faire plaisir [.].L’extrême complication est le contraire de Tart.Il faut que la beauté soit sensible, qu’elle nous procure une jouissance immédiate, qu’elle s’impose ou s’insinue en nous sans que nous ayons aucun effort à faire pour la saisir.» Je ne suis pas arrivé à la fin de la citation que Benoît Duteurtre enchaîne aussitôt: «Ah oui, évidemment! J’en dirais autant du roman.Et de l'art en général, d’ailleurs.Les avant-gardes rendent le lecteur coupable de ne pas comprendre.Moi, je veux qu’il trouve tout de suite, dès les premières lignes, de quoi s'intéresser.» Europe-Amérique Sa méfiance à l’endroit des avant-gardes qui intellectualisent tout n’est pas sans lien avec l’aversion que Duteurtre entretient pour une certaine «préciosité française», toujours en train de se piquer de culture: «Comme je le montre dans mes livres, on donne en France le nom d’un grand IUM I peintre ou d’un grand poète à des banlieues absolument sinistres pour apporter une espèce de vernis culturel.» Pointe ici un complexe (qui surprend souvent les Québécois) assez courant chez les Européens, accablés par le «poids de Ihistoire».Duteurtre parle en effet volontiers d’une France aux «références omniprésentes mais ne correspondant plus vraiment à la réalité de ce que vivent les gens aujourd’hui».D’ailleurs, dans Le Voyage en France, le personnage de David, Américain européanophile, celui-là même qui déchantera au terme de son voyage en France, griffonne ce qui suit: «L’Européen d’aujourd’hui vit dans cette espèce de schizophrénie.Il grandit dans un décor chargé de souvenirs.Il rêve d’être à la fois d’hier et d’aujourd’hui.Il piétine sous les ombres de son passé tout en cherchant ses modèles dans un nouveau style mondial, très banal, qui se répand comme un champignon sur les ruines.» Tout comme les avant-gardes qui figent tout, l’Europe, aux yeux de Duteurtre, semble brider l’imagination, freiner le créativité, le goût de la découverte, l’inventivité: «L’obsession de la culture, dit-il, est moins présente en Amérique du Nord.Or j’ai l’impression que la vraie culture, celle qui s’invente au jour le jour, sans prendre des postures de culture, y est plus vivante.» Nulle surprise, donc, de voir son Voyage en France se terminer sur un.voyage a New York où ses deux personnages principaux, l’Américain David et un Français quadragénaire en pâmoison pour la Grosse Pomme (qui ressemble à Duteurtre), prennent conscience de la vitalité culturelle et sociale new-yorkaise.Ville où œuvres anciennes, étrangères et nouvelles, se mêlent dans un «foutoir créatif».«À Paris, la civilisation ré: sistait comme un vieil hôpital.A Manhattan, tout se mêlait dans un tumulte urgent», écrit le narrateur Duteurtre au détour d'une de ces descriptions urbaines dont il a le secret, et la passion.Alors que le romancier cherche habituellement — un peu comme Sempé (qui a dessiné la couverture de ses livres en édition de poche) — à «trouver une espèce de comique involontaire des lieux», dans Le Voyage en France, lorsqu’il est question de New York, tout semble parfait.Idéalisation française de l’Amérique, entendue d’ailleurs chez des écrivains français très différents, établis ici.Que l’on pense au philosophe Pierre Lévy, qui écrivait: «Saviez-vous que l’Europe n’a pas inventé une seule nouvelle danse depuis un siècle?» Et ensuite au romancier Maurice Dantec, qui a rencontré Duteurtre lors du présent passage à Montréal et l’a même incité à faire comme lui, à s’établir dans la métropole québécoise.Pour eux, la possibilité de créer, d’inventer, est plus grande sur ce continent qu’en Europe.Bien qu’amant de Montréal, c’est New York, bien entendu, qui attire Duteurtre, lequel songe à s’y établir.Même si Manhattan semble en voie de «touristisa-tion».D’autant plus que maintenant, c’est une «ville blessée» qui recevra des tonnes de pèlerins.Faudra-t-il chanter: «Start spreading the news, he’s leaving today»?Site Internet de Benoît Duteurtre: http://duteurtre.free.fr.LE VOYAGE EN FRANCE Benoît Duteurtre Gallimard Paris, 2001,298 pages LITTÉRATURE FRANÇAISE Les vieilles dames sans morale GUYLAINE MASSOUTRE Est-il vrai qu’à la fin d’une vie, on peut tout dire?Si la mort délivre des obligations, les audaces d’une existence ne jaillissent-elles pas plus librement lorsque tout se délie?La mort qui délivre, la mort espérée pourrait-elle être aimée, sanctifiée, cyniquement enjolivée?Amateurs de fétiches précieux ou de plus inquiétantes concrétions fantasmatiques, vous pouvez explorer ces énigmes dans un affreux joli livre.Le Nécrophile, de la sulfureuse Ga-brielle Wittkop, l’octogénaire la plus anticonformiste des surréalistes encore en vie, est un brûlot d'une rare teneur.On réédite, chez Verticales, ce récit sadien d’un genre inouï, court livre noir, gothique, capable d'aviver des flammes infernales entre vos mains.Cet objet, unique en son genre, édité par Régine Deforges en 1972, n’a rien perdu de son pouvoir d'horreur.Sa beauté hallucinante relève d’une entreprise aussi grotesque que choquante, à vous couper le souffle.Le Nécrophile met en scène un homme qui s’adonne à l’étrange, irreprésentable perversion de la nécrophilie: il aime des cadavres, avec sensualité, gourmandise et joie macabres, jusqu'à ce que leur putréfaction avancée l’empêche de les manipuler.Mis à part Sade, qui reste un maître ès saisissement de l’irreprésen-table, les terribles penchants du Maldoror de Lautréamont et les fantasmes cauchemar-desques de Mandiargues, comparés au inonde de Wittkop, appartiennent à une littérature presque sage.Toujours à contre-courant Gabrielle Wittkop, née à Nantes en 1920, a épousé après la guerre un essayiste allemand, Justus Franz Wittkop, homosexuel, dont la rencontre lui valut d'être internée au camp de Dran-cy.Journaliste en Allemagne, voyageuse aux Indes, elle a écrit une dizaine de livres noirs, tous autant chargés de mort que Le Nécrophile, son premier-né, au point de créer une surprise scandaleuse: est-il encore possible d’innover, en littérature, dans le domaine des interdits et de soulever un esprit de révolte?«Je suis tenté de croire qu Hécate a jeté sur moi quelque bienveillant regard.La mort me comble, inlassable pourvoyeuse de mes plaisirs, et s’ils sont parfois incomplets, c’est seulement le fait de ma propre débilité.» Le nécrophile se repose, mélancolique, avant de se précipiter de nouveau sur quelque trépassé juste refroidi.Ce simili-vampire ne manque pas d’humour: «Je ne sais pourquoi, ce matin en nouant ma cravate, j’ai brièvement évoqué la très vieille image de ma voisine d'adolescence, de cette Gabrielle que je me plaisais tant à me représenter pendue, les yeux révulsés par une dernière extase.» Comment la veine surréaliste a-t-elle pu tracer de si profonds sillons?Wittkop possède un sens sûr de la beauté noire, de la phrase éclatante.Ses collages, qui font penser à certains Max Ernst, adoucissent le texte.C’est dire.Ce récit est un hommage, dédarait-elle en entretien, à un ami bisexuel assassiné dans un lieu louche.Pourtant, rien de tel dans le livre, sinon le ressassement ad nauseam d’un état morbide avancé: «Seule la mort, la mienne, me délivrera de la défaite, de la blessure que nous inflige le temps», affirme le nécrophile.Seul un grand éclat de rire peut-il répondre à ces mots doucereux mais aux lourdes consé- quences?Wittkop a la plume sûre, mâle, trempée dans un poison qu’elle situe hors d’elle.Savante autodidacte, Wittkop fait acte de libre-pensée radicale.Avec un humour féroce, elle montre une étonnante force du verbe et de la pensée.On ne peut s’empêcher de s’arrêter à la lire, pour son caractère, sa pensée sulfureuse, sa plume dangereuse, ses multiples références littéraires.Asocial, anormal, son personnage se détache des repères et jalons de la pensée «grégaire» — entendez collective et normée.Mais la littérature est plus vaste.Sous l’égide d’Hérodote, l’auteure relève le défi de présenter son nécrophile dans «la chronique humaine de cette inoffensive passion que d’aucuns nomment perversité».On n’atteint presque jamais une telle marginalité, que le culte de la beauté apaise et cristallise en une étrange monstruosité.La préciosité de Bona Autre style de préciosité littéraire, Vivre en herbe, de Bona de Mandiargues, est le récit d'enfance de l'artiste peintre Bona Tibertelli de Pisis, née en 1926, près de Modè-ne, en Italie.En 1950, elle épousait André Pieyre de Mandiargues, poète et romancier de l’inconscient, versé dans les bizarreries mor- gabrielle wittkop le nécrophile telles du désir et d’Eros.Elle a été l'inspiratrice muette de maints de ses textes et il lui a consacré un essai sur ses collages d’artiste.Dans ce quatrième récit autobiographique, achevé peu avant sa mort, en l'an 2000, elle fait revivre les joies libres d’une enfant de classe aisée dont la beauté, livrée à la concupiscence, éveilla chez elle, dès l'àge tendre, des désirs pervers.Qui s’intéresse aux contes noirs d’André Pieyre de Mandiargues reconnaîtra, dans la sensualité de Bona, les mystères du papillon émergeant de sa chry- salide.L’innocence enfantine est ici gravement compromise.On y frôle la déréliction des plaisirs interdits dans une ambiance de masques vénitiens, assombrissant les fausses clartés de la campagne grillée d’Italie.Les miroirs offerts à l’impudeur offrent, dans ce livre, des perspectives que l’on perçoit aussi sincères qu’un journal dédié à la jouissance de soi.L’éveil de la sexualité y sonne juste.Le beau portrait que Man Ray tira d’elle accompagne le texte en concordance.Aucun doute, qu’on pense à Wittkop ou au couple dissocié des deux artistes Mandiargues, U est une littérature qui compromet ses lecteurs.En elle, les énigmes de l’esprit humain trouvent l’accueil permissif qui colore la subversion la plus brutale d’une douce acceptation.Encre pestilentielle et sacrées vieilles dentelles.Bonne année.LE NÉCROPHILE Gabrielle Wittkop Verticales Paris, 2001,96 pages VIVRE EN HERBE Bona de Mandiargues Gallimard, collection «Haute Enfance» Paris, 2001,126 pages Gabrielle Wittkop possède un sens sûr de la beauté noire, de la phrase éclatante Lecture, rêverie, larmes et volupté MARIE CLAIRE LANCTÔT BÉLANGER On pourrait souhaiter qu’il fasse très froid, à l’extérieur.Et s’assurer qu’il fera très chaud, à l’intérieur.Trouver le lieu psychique ou physique, la pièce sacrée qui servira aux «occupations cachottières qui réclament une solitude imnolable».Surveiller le frère qui pourrait venir troubler ou anéantir la fragile intimité.Prendre le livre blanc: le titre en rouge évoque le dire et la littérature.La quatrième de couverture parle, en noir, de voyage.Sans table de matières, on ne saura pas d’avance le trajet, les trajets.Il suffira de s'abandonner.Et de se laisser lire.De suivre le rythme haletant des phrases.De ne pas craindre les drames, les cris, les mots qui s’agglutinent, les langues qui se mêlent, le verbe qui, parfois, se fait chair.11 sera question de disparition, de conservation, d'apparition.Et de famille: secrets, rejets, abrasivité des liens.Hélène Cixous dirige un mouvement virevoltant et est aussi emportée par lui.Elle écrit tout en étant traversée par la langue, par les mots.Elle écrit là où d'autres crient, sur des blocs, des bouts de papier.«Qui écrit est à la fois lapins et chiens.Ou alors on n ’écrit pas et on en meurt.» Elle ramasse, recueille, enregistre, collectionne tout, autour de sa mère.Jusqu’au «stade du miroir de mort» qui constituera sa «débâcle».Elle se livre au «suicide vital».Elle obéit à «la loi du livre».La lecture sera ordonnée au même frémissement, à la même intensité.Les voyages La petite histoire, olfactive, nourricière, visuelle, se tresse à l’Histoire.là où conduit le voyage de la mère et dç la tante.Selma et Jennie Jonas.A Osnabrück sont invités les six ou sept juifs survivants qui avaient quitté la ville à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.Les deux vieilles femmes y retournent, après cinquante-cinq ans d’absence, pour y constater la disparition, l’abolition de ce qui fut.Et y jouer un rôle de fantômes, de doublures, de morts-vivants.de «vrais faux juifs allemands».«On nous a invitées à une cérémonie de ruines (.] à notre absence [.] à notre remplacement.» Participant à la maladie des Allemands comme à leur regret, le voyage de mémoire devient un récit outragé qui se mêle à un autre voyage, en Amérique celui-là.Le voyage de Benjamin.Histoire de famille, de celle que l'on ne dit pas.Autre disparition, autre tache, autre crime qu’une photo, gardée par la grand-mère, rappelle en silence.Pas de retour possible de ce côté.Pas même une ombre.Puis, ce sera un autre voyage que Cixous écrira: celui de sa mère en vieille mariée.Encore un frère qui se mêle au récit Non pas celui qui fut banni et effacé par la génération précédente.Presque le même que celui qui risquait et risque encore l'effraction dans le secret des «occupations».Celui que la mère aime et rejette à la fois.Quelle réparation s’accomplit pour la sœur dans ce geste de pousser la mère vers le frère?Pourquoi cet apaisement dans ce «mariage» en robe blanche dont Hélène Cixous se fait témoin?«Du voyage à Osnabrück totalement tortueux et indicible est sorti le voyage de noces le plus extraordinaire.» Tout cela avant que le dernier voyage de la mère ne soit accompli, maintenant qu’il est planifié.La lecture, voisine de la rêverie.de la volupté et des larmes, voisine de l’écriture, voisine aussi de «la Bêtise» (celle qui conduit à la folie, au suicide et empêche même une fille de se marier, dira la mère) en reviendra ébouriffée.La vélocité des phrases, des personnages, des situations lui coupera souvent le souffle.Le tocsin parfois sonnera bruyamment.Montaigne, Proust, Stendhal, Derrida, son ami le poète seront, au hasard, évoqués.Le théâtre, à peine.Si ce n'est pour noter comment les acteurs sont aussi des actants.Et partout la mort, celle dont on ne parle jamais: «Le corps étranger qu'on ne peut pas expulser, la pierre dont on souffre atrocement, c’est la pensée de la mort [.].» Figure même de l'asyndète (absence de liaison par une conjonction entre deux termes ou groupes de termes en rapport étroit, dit le Robert), le roman rassemble ses éléments, mêle la pensée et l'écriture, la réalité et la fiction, avec une voix très forte, une couleur d’oralité qui, parfois, suspend la phrase et la ponctuation et qui, toujours, ravit.Un grand excès de vie: «Nous n’existons que par un joint inexact entre l’âme et la réalité par où soufflent les vents.» BENJAMIN À MONTAIGNE IL NE FAUT PAS LE DIRE Hélène Cixous Galilée 2001,250 pages Hélène Cixous écrit là où d’autres crient, sur des blocs, des bouts de papier \ I I L K D E VOIR.L E S S A M EDI I 2 E T l> I M A \ ( Il E I A J A N \ I E R 2 0 0 I) 7 Livres LE FEUILLETON xVi Paysages du temps Le titre a quelque chose d’ancien, presque des années 40, au moment où Hollywood avait l’art de produire des films mythiques où les personnages étaient plus grands que nature Autant j’ai admiré le precede n t roman de Munoz Molina, Carlota Fainberg, autant celui-ci me laisse dubitatif.Certes, l’écriture y est toujours aussi précise, fine, intelligente, pleine de remarques subtiles, mais le récit, quant à lui, m’a paru fabriqué.Je n’en ai pas compris ni la nécessité ni l’usage.Une histoire d’amour — plutôt compliquée — où tout le monde se rate, se fuit, se retrouve, se reperd de nouveau, mêlée à une sombre histoire de ta-bleau volé et de meurtre, tout cela se passant entre Madrid, Berlin, Copenhague et Lisbonne.Aux limites du roman policier et du roman psychologique (avec une tonalité quelque peu existentialiste), ce roman se rapproche en plus du cinéma en noir et blanc, à la manié re du Casablanca de Bogart et Bergman.On se serait contenté de moins.Je ne sais pas si cela peut être imputé à l’influence du post-modernisme qui règne un peu partout dans le champ de l’art (cette manie de réactualiser des mythes ou des icônes qui flottent quelque part dans nos imaginaires mais dé lestés de leur vigueur initiale), ou encore à la tout^puissante indus- trie cinématographique qui définit jusqu'à nos manières de sentir et de narrer, mais on voit de plus en plus souvent aujourd'hui des romans qui ressemblent à des films.Celui-ci a quelque chose d'ancien, presque des années 40, au moment où Hollywood avait l'art de produire des films mythiques où les personnages étaient plus grands que nature (*// disait [.] qu il aspirait à être semblable à ces héros de films dont la biographie commence en même temps que l’action et qui n’ont pas de passé, mais plutôt des attributs évidents») et où la réalité des relations hommes-femmes versait souvent dans le tragique.Vous me direz: voila donc là un roman fascinant, qui nous change des relations mièvres d’aujourd'hui, qui remet du drame humain et de la passion là où nous nous contentons de changer de partenaire parce que nous avons éprouvé une «difficulté»! Certes, encore faudrait-il que nous y croyions.Et, décidément, quelque chose ne va pas.On sent bien ici une sorte d’hommage à un temps révolu, mais les codes nous paraissent hors de propos, déplacés, détachés de leur source.Les personnages fi- nissent ainsi par avoir l’air de pantins manipules par des conventions qui leur sont extérieures.Du moins est-ce l'impression qui a dominé toute ma lecture.Alors, de quoi s’agit-il et que m’en est-il reste?.Amour et fuite Je l’ai dit plus tôt, Munoz Molina a une belle plume.Il sait souvent saisir l’essence des êtres en quelques lignes, et non sans style.*[.] j'avais toujimrs remarqué chez lui cette qualité immuable de ceux qui vivent, même sans le savoir, en accord avec le destin qui probablement leur a çté assigné dans leur adolescence.A partir de trente ans, alors que tout le monde avance en boitant vers une décadence plus ignoble que la vieillesse, ceux-là s’affermissent dans une jeunesse étrange, à la fois coléreuse et sereine, dans une espèce d’irritation méfiante et tranquille».Celui dont le narrateur parle a environ 30 ans et est le personnage principal du roman, un pianiste plutôt dais la dèche mais qui fréquente quelques-uns des meilleurs musiciens du monde, dont un saxophoniste du nom de Billy Swann.à>n nom: Biralbo, qui portera aussi le pseudonyme de Giacomo Dolphin.Un soir, pendant l’un de ses spectacles, une certaine Lucrecia en tombe anou-reuse, et lui de même.Mais elle n'est pas seule.11 y a aussi un certain Bruce Malcolm, un trafiquant de tableaux auquel se joindront un peu plus tard dans le récit deux autres dangereux personnages, Toussaints Morton et Daphné (une blonde platine tout droit sortie d'un film des années 40).1 es deux amoureux se verront plusieurs fois en cachette, quelques minutes seulement, osait à peine se toucher.En somme, ils seront, pendant une bonne partie du roman, des amoureux platoniques.Car aussitôt les fuites commencent, et puis les lettres qui sont reçues et celles qui ne sont pas reçues, le temps passe.Biralbo aussi bien que Lucrecia s'aiment toujours.D’ailleurs, on ne sait trop pourquoi tait ils semblent faits pour se rater, ces deux-là.leur destin est étrange, c'est peut-être ce qui les lie («[.] ils étaient nés pour être des fugitifs, ils avaient toujours aimé les films, la musique, les villes étrangères»).Ils sont entiers, passionnés et en même temps abîmés par la vie, ou par le manque.Un manque qui semble intrinsèque à leur personnalité.Et c’est d’ailleurs peut-être ce qu'arrive le mieux à traduire l’auteur, surtout lorsqu’il décrit l’acte musical, ce moment où le pianiste devient la musique qu’il joue et na't à lui-même.«En un instant, il a compris que c’était comme cela qu ’il devait jouer du piano, de la même manière que Jean- Pierre Denis Antonio Muftoz Molin A L 1 S B g N W6.cet homme lCézanne] avait peint: avec reconnaissance et avec pudeur, avec expérience et naïveté, comme s’il savait toutes choses et ignorait tout, avec la délicatesse ri la crainte qu 'on a en se risquant pour la première/bis à une caresse’, ti un mot necessaire.» Munoz Molina excelle aussi dans les descriptions amoureuses qui demandent de la finesse.«Le visage de quelqu'un est une prédiction qui finit toujours parse réaliser.Celui de Lucrecia lui a semblé plus inconnu et plus beau que jamais parce qu’il portait les signes d'une plénitude qui trois ans plus tôt n était qu 'annoncée et qui.de s'être accomplie, taisait se dilater sur elle l’amour de Ihmlbo.» Mais il y a l'écriture.En somme, un roman qui, de par la grâce de récriture, finit par transcender la médiocrité du récit.Et puis, il y a quelques clins d'a-il qui nous font croire qu’il n’en est pas tout à fait dupe, comme s’il nous disait que tout cela n’est que du cinema.«Maintenant, il tv; me frapper, a pense Biralbo, incurablement intoxique de cinéma, Il va mettre la musique à fond pour que personne n’entende mes cris.» j | ta porte a fini par s’ouvrir et Biralbo est sorti à muions, se rappelant que c'était comme ça que sortaient les héros des films.» Et enfin, ceci, de Lisbonne: «[.] vers ce theatre un peu sordide où avaient rayonne les lumières et les ombres syncopées des premiers films, et la fin d’un autre siècle demi on ne pouvait retrouver les traces qu'à Lisbonne.» Voilà un cinema qui s'avoue.ele’tr isjpa videotron.ca UN HIVER À LISBONNE Antonio Munoz Molina Traduction de l’espagnol j>ar l’hilipix' Bataillon Editions du Seuil, 2(X)1, 25(i pages PÉDAGOGIE / Ecoliers, à vos marques ?LOUISE JULIEN ouvrage Pratique de la littéra- ' ture contient les «clés pour réussir les exercices de rédaction littéraire, les cours de littérature et l’épreuve uniforme de français du collégial».C’est ainsi qu’il est présenté, déjà sur la première de couverture.Il ne faudra pas s’étonner que le chapitre 10, qui porte justement sur l’épreuve uniforme de français (EUE), soit éventuellement le plus lu et le plus souvent donné en référence.Ne serait-ce que pour démythifier cet examen qui fait pâtir la majorité des cégé-piens du Québec, il fallait ainsi rendre ce manuel public: cela en réjouira plusieurs et en décevra, malgré tout, quelques-uns.En effet, moult étudiants auront la conviction qu’ils pourront enfin percer les secrets qui entourent la conception et les modalités de l’EUF et éviter de se perdre dans ses méandres et ses pièges.D’autres, surtout des professeurs, seront déçus de constater que la préparation acharnée des cégé-piens à l’EUF demeure davantage axée sur la réussite à tout prix de l'examen que sur la pratique et la passion de la littérature.Certes, il fallait imposer un examen ministériel de français à la fin des études collégiales pour hausser le niveau — déplorablement bas — de la maîtrise de la langue: personne ne contestera cela.Toutefois, l’obsession de la réussite à cet examen a envahi presque toute la place qui devait être dévolue à la prise de conscience de l’importance de la lecture et de l'écriture.Et, à ce propos, Vital Gad-bois a tout fait raison, dans l’introduction de cet ouvrage, d’affirmer que «l’approche par compétence et l’instauration d’un examen ministériel ont fait en sorte que la littérature a été progressivement, imperceptiblement, inexorablement subordonnée à des critères de performance identifiables, mesurables, comptables, au total bien peu en rapport avec la fréquentation profonde de la littérature».Cette constatation étant faite, il n’en demeure pas moins que l'ouvrage de Normand Saint-Gelais est remarquable et qu’il couvre beaucoup plus que la matière d’un examen.On sent tout au long de la découverte de cette publication un amour de la langue et de la littérature.C'est pourquoi tout lecteur et tout scripteur devrait le consulter régulièrement pour une révision rafraîchissante des notions de base.La première partie de l'ouvrage concerne la lecture: le phénomène littéraire, l'analyse du style, des propos et des thèmes, le décodage du genre littéraire et la connaissance des principaux courants de la littérature française et québécoise.La seconde partie est dédiée à la rédaction: les types d'exposés et leurs plans, les éléments de l’analyse littéraire, de la dissertation explicative et de la dissertation critique, et l'EUF.Les éditions I>e Griffon d'argile ont l’habitude de présenter des ouvrages de qualité et, dans celui-ci, une attention toute particulière est apportée à la présentation du texte, des chapitres, des éléments importants à mémoriser (en fond bleu), des 18 tableaux (en fond bleu, surlignés en couleur pêche) et des 16 textes sources (en fond pêche) de dix auteurs français et de six auteurs québécois.Normand Saint-Gelais est sémiologue, et tant le contenu pédagogique que la mise en page concourent à démontrer à l’étudiant (ou au lecteur) l’importance de ce souci de la découverte du sens: «Si l’on commence par étudier la forme, c’est parce que c’est par elle que l’on arrive à saisir le déploiement du sens dans le texte.L'art est formes.Le sens, sa résultante» (page 17)- De petites attentions d’édition méritent aussi d’être soulignées: la plume d’oie sur la première de couverture se retrouve dans le manuel pour rappeler que «la lecture littéraire est un art qui s’acquiert» et que «l'écriture est un art qui s’acquiert avec patience».La main d’un scripteur (gaucher) indique les exercices d’application rédigés par un étudiant pour illustrer une analyse littéraire, une dissertation explicative et une dissertation critique.Tous les tableaux du manuel sont clairs et facilitent la compréhension de la matière.Trois méritent d’être soulignés: celui «des principaux courants de la littérature française et québécoise» (page 116), très pratique pour la révision, celui «du schéma de l’organisation textuelle» (page 133), commun à toute rédaction littéraire, et celui «des principaux marqueurs de relation» (page 155), souvent difficile à trouver dans les autres grammaires.Parce que l’auteur nous livre ici sa vaste expérience d’enseignement et sa passion de la langue, Pratique de la littérature déborde de son cadre pédagogique et devrait connaître une vocation plus large auprès de lecteurs attentifs et curieux qui aiment lire et qui ont le souci de bien communiquer.littérature t i 1 PRATIQUE DE LA LITTÉRATURE Normand Saint-Gelais Le Griffon d’argile, collection «Griffon - La lignée» Sainte-Foy, 2001,252 pages ESSAI Les chiens de Malouf LOUIS CORNE LUI EK Les chiens du titre, ce sont les ex-gauchistes québécois des années 1960 et 1970, recyclés au jourd'hui dans l’antiaméricanis-me primaire.S’ils sont édentés, selon Malouf, c’est qu’ils sont maintenant privés de modèle concret de rechange à ce qu’ils vomissent: «J’appelle chiens édentés les vendeurs ruinés et déconsidérés d’un appétit totalitaire, c’est-à-dire d’une Utopie, qui n'a plus d’Etat puissant pour appliquer ses recettes, vendre ses poisons aux gogos de la démocratie, financer ses commis voyageurs et ses ambassadeurs.» Ne leur reste plus, dès lors, qu’à agiter misérablement la queue lorsque l’objet de leur ressentiment est ébranlé.Les chiots du titre, quant à eux, sont la pâle copie des premiers, leurs descendants, les jeunes agitateurs de pacotille qui dénoncent, du haut de leur ignorance, la mondialisation à l’américaine et qui, pathétiques, «mordillent» les barreaux du «mur de la honte» au Sommet de Québec.Pierre K.Malouf, on le voit, n’est pas tendre envers ce que d’aucuns qualifient de «nouvelle gauche» depuis la chute du mur de Berlin.Sa crise de nerfs, on la doit aux réactions engendrées par les attentats du 11 septembre.Que des intellectuels se permettent d’«expliquer» cette tragédie «par les erreurs de ceux qui en sont les victimes» lui a fait monter la moutarde au nez.Pierre K.Malouf ouverte aux chiens édentés Qh1 açjitent in à leurs .chiots qui mordillnnt^ Aussi, reprenant les thèses de Jean-François Revel et de Mario Roy (éditorialiste à La Presse et auteur d’un Pour en finir avec l’antiaméricanisme) selon lesquelles l’idéologie antiaméricaine ne serait en fait qu’une version remaniée de l’ancienne tentation totalitaire marxisante et recèlerait une haine de «l’argent, (de] la technologie et [du] néoti-béralisme, certes!.mais d'abord et avant tout [de] la liberté, [de] la curiosité et [de] la connaissance», Malouf dénonce quelques journalistes et auteurs québécois (Gil Courtemanche, Nicolas Titt-ley, Paul Ghamberland, Jean La-rose et quelques autres) qui s’adonneraient, selon lui, à ce «degré zéro de la pensée, [à] la négation de l’intelligence».C’est de bonne guerre, pour- rait-on dire, puisque le pamphlétaire lui-même avoue ne pas avoir toujours été étranger à cette tentation antidémocratique.11 revient, par exemple, sur les événements d’Octobre 1970 pour évoquer la furtive jouissance qu’il a ressentie à l’annonce de la mort de Pierre 1-aporie.Aujourd’hui, toutefois, il se prétend guéri de cette lare et, pour le prouver, il fait son mea-culpa au sujet de la porte («J’ose même affirmer, quitte à passer pour un hostie de fasciste, que cet homme-là ne méritait ni d'être enlevé, ni d’être séquestré même deux secondes, ni surtout d’être exécuté [.]») et pratique le révisionnisme de droite au sujet de la guerre civile espagnole: «Il faut hélas! l’admettre: les Espagnols l’ont échappé belle! Si le Front populaire avait gagné la guerre, ils auraient connu un régime dix fois, cent fois plus meurtrier que celui de Franco.» Si l'esprit démocratique et humaniste exige qu’on appuie Malouf dans sa réévaluation du cas laporte, il me semble toutefois qu’en ce qui concerne l’Espagne, le pamphlétaire pousse le bouchon spéculatif un peu loin vers la droite, dans le seul but de provoquer.On ne saurait nier qu’un certain antiaméricanisme primaire et de gauche existe au Québec et que ses partisans ne brillent pas toujours par la pertinence de leurs propos, souvent plus instinctifs que réfléchis.On peut comprendre, en ce sens, la colère d’un Malouf, outré devant la bêtise de ceux qui «renvoient dos à dos ben l/itlcn et W.Bush, les talibans et les courtiers en valeurs».Cela dit, les excès antiaméricains ne devraient pas nous entraîner sur la pente contraire qui consiste, à la Revel ou à la Mario Roy justement, à exonérer l'oncle Sam et le libéralisme économique de tout blâme.Malouf, évidemment, se défend bien de sombrer dans cet aveuglement, niais on cherche en vain, dans sa lettre brouillonne rédigée à la va-vite, l’illustration concrète de cette lucidité critique.La position d’antiantiaméricain dont il se contente s’apparente trop souvent elle-même à un discours du ressentiment strictement négatif de çriliqueur frustré.A cet égard, la vulgarité gratuite à laquelle il se laisse aller en certaines occasions («tout en lançant comme si de nen n’était mon hostie de boule sur ma crisse d’allée vers mes tabarnak de quilles, en bon citoyen assis sur son gros cul qui regarde les choses arriver») m’apparaît comme un symptôme de cette immaturité intellectuelle.LETTRE OUVERTE AUX CHIENS ÉDENTÉS QUI AGITENT IA QUEUE ET À LEURS CHIOTS QUI MORDILLENT Pierre K.Malouf Éditions Varia Montréal, 2001,144 pages Objets de désir Heureuse conciliation entre émotion et pertinence fonctionnelle FRANÇOIS CARDINAL LE DEVOIR r Emotivité.Fonctionnalité.Deux termes à première vue opposés, surtout dans le monde du design, où les artistes choisissent très tôt leur camp.Mais à mesure que le temps file, que l’on prend pied dans le XXI' siècle, la distance entre ces deux caractéristiques s’amenuise, comme en témoignent les centaines de photos contenues dans le livre Designing the 21st Century (Le Design du XXI' siècle).La dernjère publication des Éditions Ta-schen témoigne en effet de cette conciliation de plus en plus manifeste entre émotion et pertinence fonctionnelle.C’est d’ailleurs une partie de la réponse apportée à la question qui sous-tend cet ouvrage quasi encyclopédique: «Comment les créateurs les plus talentueux et avisés envisagent-ils l’avenir du design?» Les réponses sont bien évidemment multiples.Presque autant, en fait, qu’il y a de designers interviewés et, surtout, de photos de leurs œuvres.Alors que tous s’entendent sur le but premier de leur travail — améliorer la vie des gens —, aucun ne semble emprunter le même chemin pour y arriver.au grand plaisir du lecteur, qui se régale avec les quelque 500 photos d’objets de désir que contient l'ouvrage.Certains prendront plaisir à admirer le travail des plus pragmatiques, ces artistes qui, liés ou non à une firme, imaginent des objets à l’utilité manifeste.Tellement manifeste, en fait, qu'ils composent notre vie au quotidien sans même qu’on s’en aperçoive, telle la brosses à dents Crossac-tion, d’Oral B, telle que pensée par lumar Design.'frzriçnikiil D’autres objets, bien qu’inaccessibles au commun des contribuables, réveilleront le consommateur qui ne sommeille jamais bien loin en nous.Que l’on pense à Jonathan Ive et sa nouvelle série d’ordinateurs Apple translucides, à James Dyson et ses appareils électroménagers au mécanisme aussi apparent que coloré, ou encore a Keith Helfet et sa Jaguar Type F aux courbes gracieuses.Enfin, il y a ces rares objets dont on ne saurait que faire dans une maison mais qui sont de véritables œuvres d'art.Des œuvres d’art qui ont le mérite de faire évoluer le monde du design, par exemple ces tapis tridimensionnels imaginés par Michael Sodeau.En parcourant ce livre, tant le lecteur aguerri au monde du design que le néophyte pourront se faire une idée de ce que seront faites les prochaines années dans ce domaine.Une tendance d’autant plus intéressante à cerner qu'elle aura un impact certain sur notre quotidien à tous.Certains seront ainsi heureux d’apprendre que l’on prévoit que la simplification des designs ira s’accentuant.a l’instar de la complexité technologique des objets, d’ailleurs.DESIGNING THE 21ST CENTURY lœ Design du 21' siècle Charlotte et Peter Fiell Taschen Cologne, 2001,576 pages Il y a ces rares objets dont on ne saurait que faire dans une maison mais qui sont de véritables œuvres d’art i l I) 8 LL DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 JANVIER 2 0 0 2 LE DEVOIR De Visu ARTS VISUELS Cinéorama en continu «JÉj Wj T l 6f" 1 o ! \\ Au centre de ce qui ressemble à une coupole renversée et dans laquelle nous devons entrer, une fiction cinématographique se déroule et nous englobe BERNARD LAMARCHE LE DEVOIR a Société des arts technologiques (SAT) inaugurait plus tôt cette semaine une ' installation de haute technologie réalisée par Luc Cour-chesne, duquel on connaît déjà quelques dispositifs interactifs de vision.The Visitor: Living by Number est une véritable machine à cet égard, de ces machines qui ouvrent de nouvelles avenues pour le regard.Dérivée des machines de vision issues de siècles précédents (la perspective, retrouvée au XV" siècle, et ses caprices comme l’anamorphose, le panorama et le cinématographe du XIX' siècle, tout comme le cinéma tel qu’il s’est constitué au XXe siècle), celle de Courchesne donne lieu à ce que l'artiste nomme le Panoscope.L’expérience est vertigineuse.Au centre de ce qui ressemble à une coupole renversée et dans laqueUe nous devons entrer, une fiction cinématographique se déroule et nous englobe.L’écran se déploie sur 360 degrés, presque jusqu’au sol.L’image est diffusée sur toute sa surface, diffusée par un seul et unique projecteur.Puisant sa matière dans les fictions du type de celles où vous êtes le héros, lhe Visitor: Living by Number (l’anglais vient de ce que l’œuvre et son dispositif ont été développés au Japon) exige que le spectateur dicte les opérations qui lui permettront d’avancer dans l’image, d’entrer en interaction avec des personnages, de saisir (virtuellement) des objets.La fiction de ce film à plusieurs branches est inspirée du film Theorema, de Pier Paolo Pasolini, et d’un rêve que la fille de Courchesne a fait à l’àge de dix ans.Du film, Courchesne a retenu la structure.Un personnage vient bousculer les habitudes de vie et le confort Le dispositif imaginé par Courchesne n’est pas sans rappeler un épisode méconnu de l’histoire du premier cinéma d’une famille.Du rêve de l’enfant a été tiré cet élément singulier les habitants d’une maison de campagne fuient en apportant chacun une bouteille, sorte de symbole de vie, avant de trouver une autre maison, identique, et d'y ranger de nouveau les bouteilles.Le film commence sur le vide d’un paysage plat on est au beau milieu d’une route.Puis, parti de nulle part on parvient à un intérieur pour y rencontrer les personnages.Ôn entre ensuite dans leur l’intimité.Une foule de possibilités s’offrent au visiteur, la durée de l’expérience pouvant durer jusqu’à une heure 35 minutes.Déroute Un sentiment d’étrangeté palpable surgit des deux récits condensés.Or cette déroute est amplifiée par deux facteurs.D’une part la langue qu’il nous est possible de parler à titre d’étranger à cet environnement est réduite à douze chiffres (en anglais, toutefois, en raison du système de reconnaissance de la voix qu’on y utilise).Difficile alors de s’y faire comprendre.Ce n’est pas que le système tolère mal cette langue; cependant nos interlocuteurs s’exprimant en japonais, les échanges sont réduits à des tentatives, dont il est même difficile d’attester du succès, de faire tomber la barrière des langues.Or le visiteur est tout de même invité à se mêler à une collectivité.L’autre effet d’étrangeté provient du fait que le regard est en quelque sorte pris en charge par le dispositif, la route se déroule devant, derrière et tout autour de nous.Les pièces défilent de la même manière.Or, en plein centre de cet appareil (qui correspond à l’emplacement de la caméra panoramique), nous n’avons pas bougé le pied (sinon pour nous retourner, pour contempler le panorama offert).Une brèche dans la perception se produit; alors que l’environnement simule un déplacement, notre corps reste immobile.On peut éprouver cette scission lors de toute expérience de réalité virtuelle, direz-vous?la différence tient au fait qu'aucune fatigue ne découle de l’usage d’une quelconque prothèse de vision (lunettes, etc.) et que, de façon plus décisive, le cadrage serré, typique au cinéma et à la télévision conventionnelle, en est évincé.Bien que la résolution de l’image projetée ne soit pas entièrement satisfaisante (l'artiste en convient la technologie est a développer), le regard porte entièrement sur un environnement fictif, narratif, grâce à cette image ana-morphique rétablie par l’écran bombé.Cinéorama Le dispositif imaginé par Courchesne n’est pas sans rappeler un épisode méconnu de l’histoire du premier cinéma.En 1900, à Paris, Raoul Grimoin-Sanson a donné ce qui serait l’une des rares séances de l’histoire du Cinéorama.L’appareil permettait ce que le panorama, à écran peint, donc statique, de 360 degrés, ne pouvait faire, c’est-à-dire offrir une vue entière de l’horizon qui soit animée.Dix appareils projetaient, en 70 mm (soit, d’ailleurs, le même format que le cinéma Imax), un film coloré à la main montrant la ville de Paris, film tourné à partir d’une montgolfière s’élevant dans le ciel.De la même manière qu'avec le Panoscope de Courchesne, le public était placé au centre du théâtre, entouré d’un écran de 330 mètres (le Cinéorama a dû fermer ses portes après quelques projections en raison du haut degré d’inflammabilité de la pellicule utilisée à l’intérieur de la boîte de projection, sur laquelle les spectateurs devaient se tenir).Ce qui différencie le dispositif de Courchesne de celui de Grimoin-Sanson tient à ce qu’une seule caméra panoramique a été nécessaire à la prise de vue (le procédé est en instance de brevet, soit dit en passant).Cet élément rend l’expérience encore plus marquante.D’une certaine manière, en raison de parentés avec d’autres machines de vision, avec ces anciennes façons de regarder, l’œuvre surprend tout autant, sans doute, que le premier cinéma et chacun de ses hybrides surprirent les spectateurs à l'époque.En cela, elle nous place dans un instant symétrique à chacune des avancées de l’histoire du cinéma.Pour l’instant, une seule œuvre existe pour ce support.D’autres suivront, plus abstraites peut-être, moins narratives.C’est ce que souhaite Courchesne: que d’autres, ensuite, s’approprient sa machine de vision.THE VISITOR: LIVING BY NUMBER Luc Courchesne Société des arts technologiques 305, rue Sainte-Catherine Ouest Jusqu’au 20 janvier Les lieux de l’art Les premiers solos de la galerie Zeke’s À moins d’être un habitué de l’endroit, vous ne pouvez soupçonner qu’au 3955, boulevard Saint-I^urent se trouve une galerie dont le fonctionnement ressemble à celui d’autres galeries, à un détail près cependant, et d’importance.Si vous êtes un artiste et que vous exposez là un jour, en aucune façon vous n’y présenterez de nouveau des œuvres par la suite.On n’y donne que des premiers solos.Rien d’autre.Mais avec toute l’attention et le risque que ce choix suppose.Bienvenue à la galerie Zeke’s.BERNARD LAMARCHE LE DEVOIR Ly endroit est singulier.Son te-r nancier, Chris Hand, aussi.Ce New-Yorkais débarqué ici avec ses parents à l’âge de dix ans, il y a presque trente ans, a clairement défini le mandat de sa galerie, qui fêtera bientôt ses quatre ans d’existence.«C’est de ne donner que des premières expositions solos.Im raison est que j'avais un très bon ami, Bertrand Lavoie, qui faisait de l'art.Ç’a pris cinq ans pour le convaincre d’exposer.Un jour, U est venu me voir, me disant qu'il était prêt.Je lui ai demandé où il voulait exposer.Tl a regardé mon bureau [Hand a dirigé une entreprise de distribution de CD, ayant depuis fermé ses portes] et a dit: ici.Pourquoi pas ?Ç’al-lait être très simple.» Celui qui s’exprime dans un français plus qu’honorable déclare qu’il ne changera pas de vocation, se tenant délibérément à l’écart des réseaux établis.«L’idée est d’avoir la reconnaissance des galeristes.Si je représente un jour des artistes, j’ouvrirai un autre espace.Mais pas question d’avoir un cube blanc.» Hand répète qu'il n’a aucune formation en histoire de l’art.Au départ, il s’est entouré de commissaires, mais il choisit dorénavant lui-même les artistes avec qui il veut travailler.11 s’agit de donner un coup de pouce.«C'est difficile Pendant la durée des expositions, histoire de faire se mêler les publics, des concerts sont également donnés de percer le réseau des galeries.Sans CV, c’est presque impossible.Je leur donne une première exposition.Peut-être que ça va les aider.» Mais il y a des artistes qui décident de ne pas récidiver.«Certains se rendent compte que ce qu'ils font est davantage un hobby pour eux.» Hand permet à ces artistes de mesurer tout ce qu’implique le processus d’exposer, bref, d’acquérir une expérience professionnelle.Qu’on y pense un peu.Chaque exposition a ou aura sous peu son propre petit catalogue.Et Hand finance lui-même toutes ces activités, tâche qui l’occupe à temps plein.Trop peu de sa trempe gardent le cap.«Chacune des expositions coûte environ 2000 ou 3000 $.Le but est de récupérer l'investissement de départ [breakeven], Tous les artistes savent qu'il n’y a pas d’argent à faire.» S’il y a des profits, le galeriste n’en conserve que 25 %.Les pertes sont assumées à parts égales.Voilà la règle.En avant la musique ! Le nom d’emprunt de Hand, Zeke Zzyzus, lui a permis pendant douze ans d’être la dernière entree de l’annuaire téléphonique.Hand a perdu son titre, mais a conservé le nom, qui se retrouve le plus souvent bon dernier dans tous les répertoires de galeries, histoire d’attirer l’attention.Il ne s'agit pas là de la seule particularité du personnage.Hand est un fan enragé de baseball — sa ville préférée est Paris, tout juste avant Montréal, «mais Paris ne possède pas d’équipe de baseball»; il a déjà envoyé à Lucien Bouchard et à Jean Chrétien une lettre disant qu’il quitterait la ville si les Expos s’en allaient et tous les communiqués de la galerie Zeke’s se terminent sur l’expression consacrée «Play bail!» — et il a aussi lancé un album que le réputé critique de The Gazette, TCha Dunlevy, a décrit comme «le pire disque jamais produit».Nous avons écouté cet album, et il faut reconnaître que Dunlevy a vraisemblablement raison.Cependant, la chose est produite avec un tel soin qu’il faut la prendre au sérieux.Zeke’s Wedding All-Stars Do Carmen & Martial a nécessité sept ans de travail.«C’est un cadeau de noces pour mes amis Carmen et Martial», dit-il.La galerie Zeke’s monte huit expositions par année.Pendant la du- rée des expositions, histoire de faire se mêler les publics, des concerts sont également donnés, «trois ou quatre par mois», là aussi par des musiciens peu connus.Seulement une cinquantaine de personnes peuvent être admises chaque soir, selon une formule, explique celui dont la connaissance de la musique populaire américaine est poussée, proche de la tradition .des Living Room Concerts aux États-Unis.«C’est bien différent que d'aller dans un bar ou au Spectrum.C’est très silencieux, pendant les chansons», souligne Hand.On le croit sur parole.De plus, «les gens qui vont entendre de la musique ne vont pas nécessairement dans les galeries.«Touché.Si elle arrive à faire taire les gens qui écoutent la musique en concert, la galerie Zeke’s parviendra peut-être à boucler son budget.En plus d’initier les artistes débutants aux exigences de l’ex- JEAN McEWEN Comme une aquarelle Oeuvres sur papier 1952-1998 Dernière journée GALERIE SIMON B L A IS ¦*521 rueCbrk Montieal H?T 2T5 5l4 849Hf>s Ouvert du mardi au vendredi 9h 30 a I?h30et le samedi ifib r+Th ciko^n GALERIE 1 GALERIE II DOUG ALFREDO SCHOLES ABEIJON Du 12 janvier au 9 février 2002 Vernissage le samedi 12 janvier de 15hà 18h 372, rue Sainte-Catherine Ouest # 444 Tél.: 393-8248 du mercredi au samedi de 12 h 00 * 17 h 30 Le Centre d exposition Circa remercie le Conseil des Arts et des lettres du Québec et le Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal.position, elle s’efforce, petit à petit, de se constituer une clientèle et de l’amener à apprécier l’art contemporain, «moins cher et bien meilleur qu’un film à 12 $ au Paramount».On ne protestera pas.L’exposition actuelle, Cycle de vie, présente des œuvres de Sylvain Lavallée.Située au 3955 du boulevard Saint-Laurent, la galerie est ouverte de 9h à 14h, tous les jours, mais sur rendez-vous.« mies en amenque du 17 octobre 2001 au 20 janvier 2002 CCA Centre Canadien d'Architecture 1020, rue Baile, Montréal, Québec 514 939 7026 www.cco.qc.ca Heures d'ouverture du musée : mardi au dimanche, 11h à Ith; jeudi, ïlh à 20h Vivendi univers/vl Ogonil** BO>
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.