Le devoir, 19 janvier 2002, Cahier D
I) K V 0 I K .L £ S S A M E [> I !) E T D I M A N ( Il E L’ Il J A \ V 1 E R L E ESSAIS 0 II Bernard-Henri Lew Page D 5 LITTÉRATURE Marie Rouanet Page 1) 7 LE DEVOIR \ V, 1 • f^JUXlv: t* 8 mî Histoire littéraire Les enfants de Senghor LISE GAUVIN A l’annonce de la mort de Senghor, un collègue d’origine africaine m’a envoyé un message qui se terminait ainsi: «J'ai l’impression d’avoir perdu mon père.» Il n’était sûrement pas le seul à éprouver ce sentiment.A plus d’un titre, l’homme a fait oeuvre de pionnier, incarnant les valeurs et les idées emblématiques de son siècle, le vingtième.Il faut avoir visité, à Joal, sur la «petite côte» du Sénégal, la maison natale de Senghor pour comprendre le fabuleux destin de celui qui était le cinquième et dernier rejeton de la quatrième épouse de son père.Trente-deux enfants sont nés de ces différentes unions car le père, un Sérère dont la famille avait été christianisée au XVT siècle par les Portugais, avait pris quelques accommodements avec les coutumes islamiques.Dans le jardin de la grande maison de Joal, un baobab, placide et silencieux, regarde défiler les gens.Non loin de là, une passerelle mène à un village constitué de deux rues.C’est dimanche, et le marché est installé sur la place.On y vend des pistaches, des fruits et des poissons séchés.Ce monde-là ne semble connaître de la modernité que les hordes de touristes avec qui les jeunes arrivent à échanger de menus objets contre des pièces sonnantes.Univers peuplé de légendes et d’esprits, dont Senghor gardera toute sa vie une nostalgie intacte, le saluant dans Éthiopiques par ces mots: «Je ne sais plus en quels temps c’était, je confonds toujours l’enfance et l’Eden.» C’est de là que le jeune homme devenu étudiant à Paris puisera l’essentiel de sa conception du monde noir.La postérité retiendra surtout de Senghor qu’il fut l’un des instigateurs du mouvement dit de la négritude, comme l’ont signalé avec justesse les articles soulignant son décès.Mais s’il fut à l’origine du concept, le mot lui-même est dû à l’invention lexicale de Césaire, qui l’emploie pour la première fois dans Cahier d’un retour au pays natal.Le mouvement prend son origine à Paris, grâce a la publication, en 1932, du manifeste Légitime défense puis, en 1934.d’un numéro du journal L'Etudiant noir, qui se proposait de travailler à une prise de conscience des intérêts communs VOIR PAGE D 2: SENGHOR Monique LaRue aborde la question cruciale de la transmission du savoir dans son cinquième roman, La Gloire de Cassiodore, qui paraît ces jours-ci aux Éditions du Boréal.Le lieu: un collège.L’époque: maintenant.Le héros: le prof qui enseigne.Les vilains: les pédagogues, les réformateurs, les militants, les administrateurs, les créatrices.La victime: l’intelligence.De l’ironie comme l’un des beaux-arts.HERVÉ GUAY Tout le monde a droit à quinze minutes de gloire.Et le Cassiodore de Monique laRue, même s’il est professeur dans un collège, ne fera pas exception.Comme dans tout roman qui se respecte, cette gloire lui viendra à la fin.Au littéral comme au figuré, car Gustave Garneau — Cassiodore est son nom de plume — jouira des feux des projecteurs tant dans les dernières pages de cette fresque consacrée à l’éducation qu’au terme d’une carrière pédagogique menée à l’ombre d’un département de français.Certes, Monique LaRue n’a pas cherché à épater la galerie avec un tel sujet Par contre, La Gloire de Cassiodore.permet à la romancière de faire entendre des préoccupations qui n’ont pas cessé de l’accompagner.Celle-ci enseigne en effet au cégep Edouard-Montpetit depuis 1974.Bien avant donc que ne paraisse en 1979 la Cohorte fictive, son premier roman, et qu’elle ne se fasse connaître pour des thrillers à saveur intellectuelle tels que Copies conformes en 1989 et, plus récemment, La Démarche du crabe en 1995, où un dentiste enquête sur le passé des siens.VOIR PAGE D 2: HÉRITAGE JACQUES GRENIER LE DEVOIR Cahier .s p é b L 20 ans de rendez- vous avec le cinéma québécois février Tombée publicitaire le 1" février LE DEVOIE L E l> E V 0 I R , L E S S A M EDI 19 ET I) 1 M A \ ( H E 2 0 .1 A \ V I E R 2 0 0 2 D 2 Livres HERITAGE Monique ImRuc rend hommage à tous ces professeurs obscurs qui agissent comme courroies de transmission du savoir SUITE DE LA PAGE D 1 Au reste, Monique LaRue abandonne cette fois les ficelles du polar pour plonger dans le roman de mœurs.Histoire de se frotter au bourdonnement d’un milieu aussi clos que sait l’être un collège.Environnement qu’elle appréhende principalement par le biais de quelques profs choisis ayant la noble tâche d’enseigner la littérature, le plus souvent, à des ignares complets.Spécimens variés au rang desquels figurent notamment des «créatrices», des adeptes de la pédagogie de la réussite, des chasseurs de fautes et des tenants des théories littéraires à la page.«J’ai passé ma vie dans un collège, explique Monique LaRue.En même temps, c'était difficile, à première vue, de faire un roman qui s’y passe.En effet, ce n’est pas un endroit où il y a beaucoup d’intrigues, de meurtres.Je n’avais pas du tout envie de faire une intrigue artificielle à propos d'un sujet qui me tient autant à cœur.D'autre part, il y avait un certain défi à faire un roman sur la vie intellectuelle et sur un milieu professionnel de l’ordre de celui que je décris.» Quand la colère est bonne conseillère Moins que la prouesse technique toutefois, c’est la colère qui a poussé la romancière à écrire et à terminer La Gloire de Cassiodore.L’aveu surprend venant d’une femme à l’attitude posée et au regard calme comme le sien, mais pas de la part d’une romancière qui a écrit un jour qu’il n’y avait de vérité que dans la colère.«Ce roman est né d’un sentiment profond d’indignation face à l’indifférence, voire à l’ignorance de la société relativement au milieu collégial.Et je ne crois pas que ce soit uniquement propre au Québec.Si on lit les journaux français ou si l’on s'intéresse à ce qui se passe ailleurs, lorsqu’on parle d’éducation, on voit bien qu’on s’interroge sur l'école primaire et l’école secondaire, tandis que le collège semble aller de soi.Alors que ce n’est pas vrai du tout.C’est là qu’aboutit le système d’éducation, là qu’arrivent les jeunes adultes qui quittent leur famille.Or personne ne se sent vraiment responsable des collèges.À quoi s’ajoute le sentiment que le métier d’enseignant est passablement méprisé.Pas volontairement.Mais inconsciemment.Tout cela a fait que j’ai poursuivi l'écriture jusqu’au bout.» Monique LaRue rend ainsi hommage à tous ces professeurs obscurs qui agissent comme courroies de transmission du savoir.Selon elle, cet apport dans la vie intellectuelle est dévalorisé, à tort puisqu’il sert à élever le niveau de connaissances de l’ensemble de la société.Elle n’est pas contre la reconnaissance envers ceux qui font avancer le savoir.Pour elle cependant, il ne faut pas augmenter l’excellence en faisant abstraction du niveau général de la population.Dans le cas du Québec, Monique LaRue avance également qu’une société cultivée ne se crée pas en une, fois ni en une seule génération.A son avis, c’est un travail qui doit s’échelonner sur plusieurs générations.baromètre Quebec du 9 au 15 janvier 2002 1 Essai Qc LE LIVRE NOIR DU CANADA ANGLAIS N.LESTER Intouchables P £ 2 Roman Qc GABRIELLE - Le goût du bonheur.T 1 ¥ M.LABERGE Boréal 58 Roman Qc PUTAIN r N.ARCAN Seuil J9 £ Roman Qc TORENT - Le goût du bonheur, T.3 V M.LABERGE Boréal 22 b Roman ROUGE BRÉSIL 4P - Prix Concourt 2001 - J.-C.RUFIN Gallimard IL j Roman Qc ADÉLAÏDE - Le goût du bonheur, T.2 ¥ M.LABERGE Boréal 42 ] Polar F.VARGAS Hamy Viviane 7 £ Roman OÙ ES-TU ?M.LÉVY Robert Laftont 9 £ Psychologie CESSEZ D'ETRE GENTIL, SOYEZ VRAI ! 4P T.D'ANSEMBOURG L'Homme 11 10 Spiritualité LE GRAND LIVRE DU FENG SHUI 4P (éd.brochée) G.HALE Manise 222 U Spiritualité LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT E.TOLLE Ariane il il Sport GUIDE DES MOUVEMENTS DE MUSCULATION 4P F.DELAVIER Vigot |89 U Cuisine LE VÉGÉTARISME A TEMPS PARTIEL 4P IAMBEHT/DESAUWERS L'Homme ü ü Psychologie LES HASARDS NÉCESSAIRES J.-F.VÉZINA L'Homme il ]5 Biographie GRAND-PÊRE 4P M.PICASSO Denoël £ 116 Sc.Fiction L'ULTIME SECRET B.WERBER Albin Michel 8 Roman Qc CHERCHER LE VENT 4P G.VIGNEAULT Boréal il 18 Roman RESSUSCITER C.B0BIN Gallimard 7 19 , Roman B, DUTEURTRE Gallimard il 2a Fantastique HARRY POTTER ET LA CHAMBRE DES SECRETS, T.2 » J.K.ROWLING Gallimard TU 11 Psychologie Y.D ALLAIRE Option santé ü 22 Cuisine Y.TREMBLAY Trécarré il 2} Psychologie À CHACUN SA MISSION 4P J.M0NB0URQUETTE Novalis 112 ?l Roman Qc L'HOMME QUI ENTENDAIT SIFFLER UNE BOUILLOIRE M TREMBLAY Leméac £ 25 Jeunesse ARTEMIS FOWL E.COLFER Gallimard 16 26 Roman LE TRÉSOR DU TEMPLE E.ABECASSIS Albin Michel 32 27 Roman EE DÉMON ET MADEMOISELLE PR YM P.C0ELH0 Anne Carrière 38 28 Jeunesse CHANSONS DOUCES, CHANSONS TENDRES (Livre S DO 4P H.MAJOR Fides 17 29 Essai HISTOIRE UNIVERSELLE DE LA CHASTETÉ .4P E.ABBOn Fides 11 30 Roman Qc MADAME PERFECTA A.MAILLET Leméac 13 21 Livre d'art HISTOIRE DU QUÉBEC 4P J.LAC0URSIÈRE Henri Rivard 11 37 Cuisine COLLECTIF Éd.nouvelles 5 E Ésotérisme LE RÊVE ET SES SYMBOLES 4P M.COUPAI de Mortagne 136 21 Fantastique A LA CROISÉE DES MONDES, T.3 - Le miroir d'ambre 4P P.PULLMAN Gallimard 39 35 Psychologie LES MANIPULATEURS SONT PARMI NOUS 4P 1.NAZARE-AGA l'Homme 229 22.Maternité MON BÉBÉ : ie l'attends, je l'élève E.FENWICK Reader s Digest 245 E Fantastique HARRY POTTER A L'ÉCOLE DES SORCIERS, T.1 4P J.K.ROWLING Gallimard 111 22.Maternité COMMENT NOURRIR SON ENFANT.3e édition L.LAMBERT-LAGACÉ L'Homme 127 E Santé MAIGRIR POUR LA VIE C.GOSSELIN GGC pnxtuctrorrs 9 40 Cuisine LES DÉLICES DE JEAN CHEN ¥ J.CHEN Ac.culinaire 14 E Informatique U PHOTOGRAPHIE NUMÉRIQUE A LA PORTÉE DE TOUS B CORBETT L'Homme 8 E Roman ÉLOGE DES FEMMES MURES V S.VIZINCZEY du Rocher 37 E Fantastique HARRY POTTER ET LE PRISONNIER D AZKABAN, T.3 ¥ J, K.ROWLING Gallimard LU 44 Sc.Sociale N.CHOMSKY des Arènes 1 45 BD COLLECTIF Glénat II V : Coup de coeur RB ¦¦¦¦ Nouvelle entree Nbre de semaines depuis parution f N.B.Sont exclus les livres presents et scolaire.Les annuels sont retirés après huit semaines de parution Consultez les palmarès des litres de poche et de jeunesse dans l une de nos 24 librairies.[ - SCABRINI MEDIA Bien au-delà de la simple impression et [ 1 AGMV Marquis jr IMPRIMEUR INC.La passion du livre québécois Longueuil • Montréal • Montmagny • Sherbrooke Comme chez certains personnage de son roman, n’y a-t-il pas chez elle quelque frustration de n’avoir pas obtenu de poste a | l’université?Monique LaRue prétend que non et affirme avoir eu au collège une vie intellectuelle satisfaisante.Elle ajoute: «Ce n’est jamais facile de mener une vie intellectuelle.Que ce soit au Québec ou ailleurs à l’époque contemporaine.Le monde contemporain ne valorise pas le silence de la vie intellectuelle ni le temps que prend ce type de vie.Pour faire un travail intellectuel, il faut le vouloir profondément.Au demeurant, il y a beaucoup de travailleurs intellectuels comme moi dans les collèges.Des gens qui font du travail intellectuel même si ce ne sont pas forcément des gens qui publient.» Cela étant, La Gloire de Cassiodore ne parle pas que d’éducation.La création se trouve aussi dans la mire de Monique LaRue.Une partie importante de son roman porte sur les femmes qui écrivent et qui enseignent.Elle les appelle ironiquement les «créatrices» et fait de l’une d’elles, Pétula Cabana, la compagne de bureau de son héros, Carneau.Reconnaissons tout de même que cette dernière ajoute un peu de sex-appeal à la grisaille collégiale.Il n’empêche que, ce faisant, Monique LaRue égratigne le narcissisme de certains écrivains.Pour sa part, elle voit surtout le roman comme un instrument de connaissance et de pensée.Analysant son propre travail, elle se considère en outre davantage comme un écrivain du sens que de l’expression.La chose ne veut pas dire pour autant quelle néglige la construction ou le style.D’ailleurs, pour elle, le trait commun unissant l’écrivain et le pédagogue semble être la «manière» grâce à laquelle les deux peuvent susciter l’admiration, voire réussir à éblouir.Monique LaRue ne se fait surtout pas trop d’illusions quant au succès que remportera La Gloire de Cassiodore.A une époque où tout le monde essaie d’exister à une échelle planétaire, elle n’a pas l’intention de cédçr à cette espèce d’obsession.Ecrivain de l’ombre dans un monde d’images, elle croit encore qu’il est possible de vivre sans nécessairement être vu à la télé.Bien que, comme son Cassiodore et comme cette entrevue l’attestent, elle n’entende pas repousser l’attention des médias quand ils la sollicitent et où elle tente, à tout le moins, de faire valoir ses idées.Lire aussi la critique de Robert Chartrand à la page D-3.Extrait Ah! Petula ne voulait surtout pas être obligée d’enseigner les classiques.Elle n’avait jamais étudié ces livres-là.Elle ne les aimait pas et les élèves ne les aimaient pas.Alors! Des livres lourds qui donnent l’impression que lire est difficile, des auteurs morts qui donnent l’impression qu’il faut être mort pour écrire, quand la littérature contemporaine offre tant d'auteurs vivants teusceptibles de créer une véritable communication avec l'ami lecteur.Elle ne comprenait pas ses collègues.» Monique LaRue, Im Gloire de Cds-siodore, page 89.Reproduit avec l’aimable autorisation des Editions du Boréal.SUITE DE LA PAGE D I des Noirs.Dans le prolongement de légitime défense, il s'agissait de prendre des distances avec les valeurs occidentales pour redécouvrir celles de la culture négro-africaine.Sous la signature d’Aimé Césaire, on peut y lire un article intitulé «Nè-greries» dans lequel le poète affirme que «les jeunes nègres d'aujourd’hui ne veulent ni asservissement, ni assimilation, ils veulent émancipation».Quant à Senghor, dans un hommage à René Maran intitulé «L’humanisme et nous», il définit leur regroupement comme «un mouvement culturel qui a l'homme noir comme but, la raison occidentale et l'âme nègre comme instruments de recherches; car il y faut raison et intuition».On retrouve dans ces deux textes les orientations fondamentales de la négritude: affirmation d’une spécificité d’une part et ouverture vers un nouvel humanisme d’autre part Quelques années plus tard, Senghor, à qui on reprochera d’avoir laissé aux Occidentaux le monopole de la raison, répliquera que «la raison européenne est analytique par utilisation, la raison nègre, intuitive par participation» (Diogène, 1956).La publication par Senghor de Y Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, en 1948, consacre le mouvement sur le plan littéraire.En réunissant des poètes des diverses parties du monde noir à l’occasion du centième anniversaire de l’abolition de l’esclavage, Senghor précise que «les Nègres ont pu accéder non seulement à la liberté du citoyen mais encore et surtout à cette vie personnelle que seule donne la culture».Et tout en admettant que «la contribution des Nègres à la poésie est encore modeste», il ajoute que son choix a été guidé par les œuvres de ceux qui, en plus de leur talent affirment leur négritude.Préfacé par Sartre, le livre tait grand bruit «La négritude, écrit Sartre, c’est l’être-dans-le-monde du nègre.» Négritude et francophonie La négritude senghorienne appelle donc la notion de francophonie comme son corollaire obligé.En posant la nécessité pour l’âme nègre de s’exprimer dans une langue universelle, Senghor devient également l’inventeur du concept moderne de francophonie culturelle.Au nom du métissage, il revendique une culture africaine dans un français devenu pour lui synonyme de liberté: «Nous, politiques noirs, nous, écrivains noirs, nous nous sentons, pour le moins, aussi libres à l’intérieur du français que dans nos langues maternelles.Plus libres, en vérité, puisque la liberté se mesure à la puissance de l'outil: à la force de création.Il n’est pas question de renier les langues africaines.Pendant des siècles, peut-être des millénaires, elles seront encore-parlées, exprimant les immensités abyssales de la négritude.Nous continuerons d’y pêcher les images archétypes: les pioissons des grandes profondeurs.Il est question d’exprimer notre authenticité de métis culturels, d’hommes du XX' siècle.Au moment que, par totalisation et socialisation, se construit la Civilisation de l’Uni-versel, il est, d’un mot, question de se servir de ce merveilleux outil, trouvé dans les décombres du Régime colonial.De cet outil qu’est la langue française» (Esprit, novembre 1962).Le français est pour Senghor une langue de culture qui permet d’atteindre l'universel et d’être entendu à travers le monde.Dans un texte d’Éthiopiques (1956), l’écrivain va jusqu’à qualifier le français de «langue des dieux».Mais Senghor s’appuie aussi sur une connaissance réelle de l’Afrique et des langues africaines dans lesquelles il baigne depuis sa tendre enfance.Ces langues informent le rythme de ses poèmes en infléchissent les sonorités et font «chanter le T H R I « J’ai fait MARIE CLAUDE MIRANDETTE Les sixties sont à la mode depuis un bon moment déjà, tant en musique qu’en design, en arts visuels, en cinéiqa et en littérature.Surtout aux Etats-Unis, où ont déferlé un lot de films et de publications qui avaient pour toile de fond la fameuse décennie.La guerre du Vietnam, l’assassinat des Kennedy et de Martin Luther King, les excès des rock stars, de Morrison à Joplin (disparue au début des seventies, elle demeure néanmoins un emblème de la Californie de l'âge d’or beatnik) en passant par le sauvage Jimi Hendrix.Les sixties sont in.Même James Ellroy y consacre une série de pavés, tous plus haletants les uns que les autres.Et v’ià-t-y pas que le Stephen King de l’horreur s’y met et utilise ce sublime fleuron de la contre-culture amerloque, devenue si bien officielle que, dans les quatre nouvelles qui forment ce Cœurs nr?Atlantide POiVMA perdus en Atlantide, les présidents jouent du saxophone et écoutent Bob Dylan et Ritchie Havens.Fresque de la fin d’un monde, celui de l’innocence (n’est-ce pas le 11 septembre dernier quelle aurait été perdue?), saupoudrée d'une bonne dose de nostalgie SENGHOR \ / ARCHIVES LE DEVOIR, Le français est pour Senghor une langue de culture qui permet d’atteincire l’universel et d’etre entendu à travers le monde.vers comme un khalam ou une kora».Car «c’est le rythme, précise-t-il, qui caractérise le style de nos poètes, qui est leur commun dénominateur.Je parle du rythme africain, qui n’est pas répétition mais reprise».fl n’y a qu’à relire ses poèmes pour s’en convaincre.C’est pourtant ce même Senghor qui, tout en plaidant pour l’en-richissement de la langue «du point de vue du vocabulaire et du point de vue de la mélodie», mettra en garde contre les dérives toujours possibles: «Disons qu’il y am danger d’enrichissement désordonné et c’est la raison pour laquelle il y a, n ’est-ce pas, une Académie française et les “séances du jeudi" [.].Du point de vue de la syntaxe, il faut combattre les modifications quand ces modifications ne s’harmonisent pas avec les caractères fondamentaux du français.Les négro-afri-cains, par exemple, ont tendance à créer des expressions imagées: mais il faut garder le sens de l’économie et de la mesure du français» (Notre librairie, janvier-mars 1985).Ce purisme peut s’expliquer en partie par les fonctions du poète à l’Académie.Au delà de cette justification biographique, les paroles de Senghor révèlent bien l’attitude de la première génération d’écrivains africains qui, tout en posant le principe d’une singularité du monde noir, considèrent la langue française comme un instrument suffisamment efficace pour rendre compte des diversités culturelles.Ce sentiment de déférence envers la langue n’empêche pas Senghor d’admirer, chez les Québécois par exemple, une certaine forme de liberté créatrice.Miron m’a confié un jour avoir entendu l’écrivain lui avouer «Ce que j’admire, et que nous n’osons pas faire, c’est que vous, les Québécois, vous bousculez la langue, vous fa.» Et Miron, ayant oublié le deuxième verbe utilisé par le poète, d’ajouter «Moi, je dis qu’il faut malmener la langue.» Reconnaissance Si les écrivains africains contemporains ont senti le besoin de nommer plus explicitement le décalage entre leur expression littéraire et leur culture d’origine, ils n’en sont pas moins reconnaissants aux premiers porte-parole du monde noir d'avoir choisi le français.«Je trouve heureux, déclare le romancier Henri Lopès, que Césaire et Senghor se soient exprimés en français.Sinon, je n ’aurais pu les lire et jamais ne se serait déclenchée en moi cette révélation grâce à laquelle s’est produite la découverte de mon identité et de ma vocation d’écrivain.» Mais à la déférence s’est peu à peu substitué le sentiment d’une distance et d’un malaise.«Je n’écris pas français, j’écris en français», déclare le même Henri Lopès.Et le métissage culturel de donner lieu, en Afrique comme aux Antilles, à une nouvelle mixité qui fait intervenir, par exemple chez un Kourouma' ou chez un Chamoiseau, la complexité de l’interaction des langues dans récrit La négritude a été contestée pas ceux qui lui ont reproché de proposer un racisme à rebours, soit la; création d’un monde noir en contrepartie symétrique du monde blanc.«Le fait est pourtant que cette désignation a fonctionné durablement», écrit Pierre Halen dans un numéro récent de la revue Etudes françaises consacré à la nouvelle critique africaine.«Im négritude, ajou-te-t-il, est un bon exemple de stratégie d’émergence réussie et, à divers égards, fructueuse.» Malgré ce succès relatif, plusieurs questions restent en suspens en ce qui concerne la spécificité de la (des) littérature (s) africaine (s), sa reconnaissance, sa diffusion et les horizons d’attente différents selon les lectorats visés.Bref son institutionnalisation et ses pratiques restent toujours, dans une certaine mesure, objets d’interrogation et de perplexité.Selon Ambroise Kom, «si les littératures émergentes des pays du Nord ont presque tiré leur épingle du jeu, du fait sans doute qu’elles ont développé des stratégies institutionnelles d’inspiration européenne, pas mal reste à faire en ce qui concerne les pays du Sud, l’Afrique en particulier, et l’Afrique francophone de manière plus précise encore».L’absence à peu près totale d’une infrastructure éditoriale autonome oblige les écrivains africains à passer par les maisons d’édition parisiennes, ce qui, de manière générale, favorise les auteurs — quelques-uns — plus que les littératures.La création de collections spécifiques, comme celle de «Continents noirs» chez Gallimard, malgré son volontarisme affiché, changera peu de choses à la situation.Le problème est ailleurs.Il s’agit plutôt, selon Josias Se-mujanga, de créer de nouvelles conditions de lecture et de repenser la critique en fonction de paramètres susceptibles de prendre en compte la modernité: «Pour éviter les écueils où le mouvement de la né-, gritude — par sa vision essentialistë et racialiste de la création esthétique — a conduit la pensée africaine moderne et la critique littéraire en pari ticulier, il est impératif de repenser la signification des œuvres africaines dans une perspective polymorphe et transculturelle.De plus, cette perspective correspond aux préoccupations esthétiques de plusieurs écrivains africains.» En d’autres termes, le défi actuel est de lire la littérature africaine contemporaine en dehors de toute grille exotisante ou simplificatrice.Dans ce contexte d’hybridité culturelle et littéraire, l’héritage de Senghor est à chercher davantage dans la force de sa poésie et dans l’implicite de ses textes que dans ses positions manifestaires qui lui assurent une célébrité réelle mais datée.L L E R un rêve » pour un rêve enfui: celui d’un univers meilleur, d'une Terre des hommes, d’un village global fleur bleue, et non de la mondialisation néolibérale sauvage.Dans la nouvelle «Crapules en manteaux jaunes», une bande de mouflets de onze ans se promène d’aventure en aventure, tant et si bien qu’ils en perdent un tantinet de leur innocence.Bobby rencontre un homme étrange, Ted Brautigan.qui lui fait lire le journal et rencontrer le Seigneur des mouches.L’enfance tristounette revue et corrigée par King et vraisemblablement assaisonnée d'anecdotes autobiographiques à l’ère Kennedy-Nixon.Puis, dans «Chasse-cœur», on se trouve à l'heure du collège, de la vie sur le campus et de la guerre du Vietnam alors que Pete et ses copains, plutôt marrants au demeurant, passent plus de temps à jouer aux cartes qu’à étudier.Dans «Willie», on saute dans les eighties, on rencontre Willie qui, manque de pot, a raté ses examens et s’est retrouvé au Vietnam.11 n'en est pas revenu indemne et joue les aveugles pour arrondir les fins de mois.Finalement, dans «Viêt-Nam», les destinées des personnages des trois histoires précédentes croisent le fer dans la jungle, entourés de Viêt-congs.Ici, ce sont les blessures, les peurs et les angoisses qui intéressent l’auteur.Drôle, émouvant, troublant, le dernier King n’est pas du meilleur cru, malgré ce que la presse américaine en dit, mais ça se lit tout seul et c’est sympathique.La fin est rigolote et fait intervenir des forces extraterrestres liées à l'énigmatique Ted du premier récit Les fans de King apprécieront Les autres se divertiront CŒURS PERDUS EN ATLANTIDE Stephen King Traduit de l’américain par William Oliver Desmond Albin Michel Paris, 2001,553 pages 4 1 E DEVOIR.L E S SAMEDI I 9 E 1 D I M A \ ( Il I L> 0 .1 A \ V I E R 1 0 0 > VUES ROMAN QUÉBÉCOIS En classe et ailleurs ^ a été un des nombreux avatars qui se sont produits au cours de notre Revo-lution tranquille, un de ceux dont on n a mesuré l'ampleur qu’après coup: jusque vers 1960, les écrivains-professeurs ne comptaient que pour un petit cinquième de nos auteurs.Romanciers et poètes faisaient plutôt metier dans les médias, journalisme ou audiovisuel.Puis, comme l'a noté Jacques Allard dans Le Roman du Québec, les enseignants des petites et grandes écoles ont connu «une ascension fulgurante [.\ jusqu'à leur domination actuelle comme groupe socio-professionnel dans le champ littéraire, sinon dans la production littéraire elle-même».Cette mutation-invasion, qui en a irrité plusieurs, a-t-elle été un signe des temps?Pour expliquer le phénomène, on a l’embarras du choix.Le cynisme dira qu'écrire exige du temps, ce dont les professeurs — surtout ceux des collèges — ?disposent en surabondance.Ils ont des vacances, comme il est dit dans La Gloire de Cassio-dore, «aberrantes, inouïes, socialement inacceptables, qui valent au corps enseignant sa mauvaise réputation et attisent la jalousie des populations, les sarcasmes des journalistes et la vindicte des fonctionnaires».Vacances pourtant nécessaires, s’empres-se-t-on d’ajouter, car nous sommes plongés dans le monde très particulier du langage, qui engendre la folie et nécessite donc de longues plages de repos.Ecrire et enseigner la littérature: on peut également, pour le comprendre, se rabattre sur le simple bon sens, même s’il peut paraître suspect: l'amour de la littérature donne le goût de l’étudier, et d’en parler ou d’en écrire.Mais la littérature est rarement nourricière, sauf pour l’esprit.On décide donc de l’enseigner, de la commenter — pour en vivre — et d’en faire soi-même, pour le plaisir.Ou de s'adonner à tout cela en proportions variables, comme Robert C h a r t r a n d l'ont fait certaines de nos meilleures plumes, sans avoir le tournis: Gilles Marcotte, Andre Brochu, Gérard Bessette, Anne-Elaine Cliche, Carole David, Yolande Yillemaire.parmi tant d'autres.Ils sont si nombreux dans cet état qu’on est surpris de ne pas trouver plus de personnages de professeurs dans nos romans.S’il avait fallu qu'ils ne pratiquent que l'autofiction ou l’autoréference, où en serait-on?.Monique LaRue enseigne dans un collège depuis plus de vingt ans.Elle écrit ici sur ce milieu, qu’elle connaît bien, mais on voit bien que son roman est une entreprise littéraire, qui ne suggère ni bilan ni règlement de comptes.Im Gloire de Cassiodore soulève des questions, offertes à ceux qui veulent se les poser.Sinon, c’est le portrait d’un collège d'aujourd’hui, transpose et revu avec la distance de l’écriture.?Première source d’étonnement, pour ce livre qui en propose plusieurs: les coordonnées spatio-temporelles, qui sont celles d’un univers à la fois béant et fermé, miné à parts égales par les contraintes et les libertés.Le temps est ici déréglé, délimité par la répartition en deux semestres.L’année n’a que huit mois — on exclut les vacances somptueuses — et est divisée en deux époques: l'avant et l’après-Noël, de la mi-août à la mi-mai.Ce sont des repères temporels que connaissent bien tous les élèves et leurs parents, qu’ils oublient par la suite alors que les professeurs, eux, y restent pendant toute leur carrière, en porte-adaux par rapport au calendrier officiel.Le passage d'une année à l’autre se fait pendant l’été: les profs savent depuis toujours que les saisons ne sont pas ce que l’on pense.L’espace, comme le raconte très bien le roman de LaRue, présente également des particularités typiques.Le collège de La Gloire de Cassiodore, sans nom.est situe dans une grande ville, comme il s'ep trouve plusieurs au Québec.Ce pourrait être Edouard-Montpetit — où LiRue enseigne —, où voisinent le nouveau et l’ancien.Celui-ci, charmant, est souvent l'enjeu de convoi- __________ lises: les bureaux y sont plus .7 .agréables et on se les dispute: les ^ jeunes professeurs, pas bêtes, apprécient les qualités du vieux Le lieu physique, bureau ou maison, révélé ou dissimule les désirs privés, alors que la classe, dont l'aménagement paraît indifférent, est le lieu public, fonctionnel, où se produit pourtant la magie de l'acte pedagogique.ou sa mort lente.lin révélateur Comme on est intelligent dans les romans de LiRue — elle n’aime pas mépriser ses personnages —, on est également confronté au vieux demon du temps.U" Cassiodore du titre fut un homme politique et un écrivain, qui a vécu tout juste après la dislocation de l’Empire romain.Méconnu comme le sont la plupart des professeurs, il aurait voulu assurer, par son œuvre, la continuité entre le monde de l'Antiquité et ce qui s’annonçait comme le Moyen Âge.Cassiodore est ici un prétexte ou un révélateur, qu’un des professeurs du roman de LaRue utilise comme porte-parole, dans des lettres où il livre, à la veille de sa retraite, son testament spirituel, ses réflexions sur son métier.On y lit, dans les brefs extraits qui nous sont offerts, un examen lucide de la relation pédagogique, un mélange de paradoxes féconds et de solide bon sens où on devine la modestie de l’artisan amoureux de son métier qui rend hommage, par personnage interposé, à un collègue estimé.On suit les programmes imposés, chez ces pro- (A OC f A&SIQOOft( tessenrs.Et on triche souvent.On se dispute à propos des œuvres au programme, des méthodes d’enseignement, des critères de notation.Vaut-il mieux donner aux elèves le goût de la lecture et accepter l'errance, le flou, ou mettre l'accent sur le commentaire et l'analyse?Eaut-il s’en tenir aux chefs-d'œuvre confirmes ou offrir à lire des textes dont la qualité demeure à établir?Pour toutes ces questions, le roman de 1 aRue présente l’opposition de deux camps, enfermés dans les préjugés de leur sexe ou de leur generation.Les Anciens s'opposent aux Modernes comme les créateurs aux pédagogues, ou les syndicalistes aux administrateurs.1 e collège est aussi un milieu.Un vase clos, un aquarium où la liberté de mouvement est réelle mais restreinte, le collège du roman de LiRue est un monde clos, étouffant, et pourtant ouvert.Un lieu obsédant qu'on veut toujours quitter.Lieu de passage pour les elèves — mais parfois déterminant pour leur avenir —, lieu à la fois honni et adoré par les professeurs.Lieu écrit avec un mélange de maîtrise et de chaleur, où on se sent coincé entre le haut et le bas savoir.liiRue n’a |xis voulu régler de comptes ni laisser entendre qu'on était en pleine décadence dans les allèges d’aujourd'hui.Mais raconter qu’il s’y passe des fins et des recommencements, et que la littérature, lieu par excellence de dtvonstruction, y a sa place.robcrt.churtramlôia syiuiiatico.cn U GLOIRE DE CASSIODORE Monique biRue Boréal Montréal, 2(K)U, d()4 pages ROMAN Paradis de pacotille SOPHIE POULIOT Après quelques romans, dont la majorité était destinée au jeune public {Le Fils du soleil, Im Licorne de Pékin, L'anaconda qui dort, etc.), Yves Ârnau, auteur de la série télévisée Les Olden, propose un roman ayant pour décor le Cuba des vingt-cinq dernières années et pour thème la vengeance qu’entraîne un certain crime sexuel.Soledad est une femme, ou plutôt une jeune fille qui, à treize ans, a mis au monde un enfant et qui, maintenant âgée dix-sept ans, est belle comme le jour.Trop, peut-être.Un amant éconduit la vendra à des touristes canadiens, plus précisément montréalais, en quête de chair fraîche pour assouvir leurs fantasmes douteux.Or l’aventure tournera mal et Soledad sera assassinée.sans bien sûr que les coupables soient inquiétés de quelque façon.C’est le fils, Laurencio, qui consacrera sa YVES ARN Al au sud du Paradis V ITît r.vie à venger sa mère.Il sera aidé en cela par le séduisant policier Jesus Griego, qui vouera près de vingt ans de sa vie à traquer les meurtriers, tant il était épris de Soledad.avec laquelle il n’avait passé qu’une soirée! Réaliste?Si on veut.En effet, là où Andrée Laberge avec L’Agayo (La Courte Echelle, 2001; lequel traitait aussi de l’exploitation des femmes dans les pqys défavorisés ainsi que de racisme, et cela en parallèle avec une histoire d’amour plus grande que nature) avait su jouer de subtilité, d’intensité, d’intelligence, d’innovation et de vérité, Soledad au sud du paradis rate son coup et fait piètre figure.Bien sûr, il est d’un intérêt indéniable d’interroger la conscience du lecteur quant à la pertinence de se faire justice soi-même en acceptant de s’en remettre à la loi du talion.On ne réfléchira sans doute jamais assez à la vengeance.Ap-porte-t-elle quoi que ce soit à son auteur?A-t-elle un effet dissuasif sur les criminels en puissance?Devrait-on plutôt refaire sa vie et tenter d'en apprécier la beauté, malgré le préjudice subi à la suite d’un crime?Combattre le mal par le mal est-il la voie à suivre?Quoi qu’il en soit, tout l’intérêt de ces interrogations ne saurait empêcher la mise en place d’une structure dramatique et d’un dénouement surprenants, ingénieux ou à tout le moins intéressants.Il est dommage qu’un sujet aussi important et peu abordé que le tourisme sexuel ou l’exploitation des femmes et des enfants à des fins sexuelles n’ait pas donné lieu à un roman dénonciateur, audacieux, étonnant.Le résultat proposé est un récit convenu qui traite, somme toute, très peu de ce crime gravis- sime et encore trop ignoré et impuni, et on regrette qu’il serve de prétexte à raconter une histoire de coups de foudre à l’eau de rose et de planification d’un triple assassinat vengeur.Bref, ils vécurent heureux, vengés, et eurent beaucoup d’enfants.D’un côté, les bons, de l’autre les méchants; peu importe les gestes des personnages, chacun reste confiné dans sa catégorie.Un peu simple, non, comme tension romanesque?De plus, si le contenu montre de graves lacunes, le contenant ne fait guère meilleure figure.11 suffira de dire que la plume de l’auteur n’a rien d’exceptionnel.lœs métaphores mièvres et banales côtoient les maladresses stylistiques: «Laurencio se laissa emporter par l'impulsion qui s’était emparée de lui et passa sa bouche sur le pubis foisonnant et soyeux de la jeune femme, qui s’ouvrit alors à lui, comme un bouton de rose dans un petit matin.» Est-il besoin d’en rajouter?Rendons toutefois à César ce qui lui appartient.Les descriptions de paysages et, plus généralement, de lieux sont sans reproche.Pour peu, le lecteur croirait les avoir vus de ses propres yeux.Une bien mince compensation, toutefois, pour tant de stéréotypes, de manichéisme et de banalité.SOLEDAD, AU SUD DU PARADIS Yves Arnau Linctôt éditeur Montréal, 2001, 'M2 pages Lisez ce qu’il y a de mieux.i \ n \ i \i in ni i \ lit 246 pages, 23 dollars Alain Meda LA TENTATI DE L’ŒUY Comment les sectes vous manipulent Les stratégies dévoilées Rodrigue Tremblay L’HEURE JUSTE K Im choc entre ht politique, l'économique et la morale Gisèle Lalande Le fourni de YSknnéz Les faits saillants de 2001 vus par : CILLES DUCEPPE leader du Bloc québécoia RENÉ-DANIEL DUBOIS dramaturge RONY BRAUMAN Médecin et ex-président de Médecins Sens Frontières MONIQUE SIMARD ex-syndicaliste et ex-députée KONRAD SIOUI leader autochtone BERNARD LAMARRE ingénieur WAJDI MOUAWAD dramaturge JEAN CHAR EST chef du PLQ et leader de l'opposition GÉRA LD TREMBLAY maire de Montréal Stankç Piene Perrault TYPOtt ntf.ATW' ¦¦ 9,95 S ¦\ AU CŒUR DE LA ROSE Lin classique méconnu de la dramaturgie québécoise.Présentement à l’affiche au Théâtre du Rideau Vert.Stankç T • RAÎ1 M TYPOll www.cdtypo.com I.K I) K V 01 K .L E S A M E U I 10 ET DI M A \ C 11 E 2 0 J A X V 1 E R 2 0 0 2 -^ L I V II E s -»- ESSAIS QUÉBÉCOIS Travail, autonomie et liberté A la faveur du ralentissement économique des années 1980-1990, de la rapacité inédite des entreprises au cours de la même période, d’une augmentation du niveau de scolarité de la société québécoise et de la révolution informatique, le travail autonome a connu une véritable explosion.Encouragé par un discours entrepreneurial rompu à l’idéologie néolibérale, le phénomène est apparu alors comme une avancée sociale, comme un processus de libération des salariés enfin à même d’accéder au statut d’entrepreneurs, de travailleurs indépendants, maîtres de leur horaire et de leurs projets.«Im réalité n’est pas toujours aussi idyllique», réplique pourtant le journaliste Jean-Sébastien Marsan dans Devenir son propre patron?, un essai à saveur sociologique qui démolit le mythe du travailleur autonome libre et heureux.Derrière le discours idéologique de l’entrepreneurship accessible à tous, écrit-il, se cache une triste réalité qui met en péril la dignité humaine et les chances de progrès social.Souvent involontaire, victime du courant 4e «dégraissage» des entreprises ou de l’Etat obsédés par la réduction des coûts récurrents de main-d’œuvre, le travailleur autonome, loin de jouir de son * ' faux statut de patron, dépend de ses clients qui le mettent en concurrence avec ses semblables et «est entièrement mobilisé par les demandes extérieures».Dans ces conditions, on imagine bien que la liberté que ses chantres lui attribuent relève essentiellement d’une vue de l’esprit.Engagé dans une nouvelle dynamique de relations de travail qui l’oblige à supporter seul toutes les responsabilités (n’est-il pas, après tout, travailleur et patron?), le travailleur autonome, souvent confiné à son domicile, doit au surplus accepter de voir son espace domestique envahi par son travail et vivre dans un isolement générateur d’une «dissolution des solidarités sociales».Réduit, par la force des choses, à cultiver une conception individualiste et compétitive du travail, il se place lui-même à la merci de ceux qui l’entretiennent dans la misère: «Volontairement ou non, les autonomes se mettent dans des situations d'une précarité inouïe, à la limite de l’exploitation pure et simple, mais ils affirment malgré tout apprécier leur liberté.Ce sont probablement les seuls travailleurs au monde fiers de se faire exploiter!» Aussi, contre la vulgate d’un capitalisme naïf qui chante les vertus de la flexibilité et de l’adaptation à une évolution économique déterministe, contre la psychologie de bottine entrepreneuriale qui clame que «quand on veut, on peut», qu’il faut foncer et ne jamais se plaindre, Jean-Sébastien Marsan en appelle à une mobilisation collective, politique et syndicale, afin de policer cet univers sauvage qui dépossède les travailleurs de leurs droits à la stabilité, au respect et à la dignité.Devenir le patron, non de son entreprise mais de sa propre vie, cela peut s'accomplir et dans le salariat et dans le travail autonome, mais cela exige /.O II C orne Hier que l’on refuse de devenir la marchandise des donneurs d’ouvrage.Or, parce que l’autonomie individuelle n’a rien a voir avec l’individualisme néolibéral, seule la solidarité peut permettre d’obtenir les moyens de ce refus.Im liberté au bout du fusil Il existe toutes sortes de conceptions de la liberté.Celle défendue par Pierre Lemieux, qui se réclame de la philosophie libertarienne, s’inscrit dans la tradition de l’individualisme forcené, allergique à toutes contraintes.Elle pourrait se résumer à peu près comme suit: faire ce qu’on veut, quand on veut, où on veut, avec ce qu’on a et laisser les autres faire de même.Pour assurer la gestion de ce ballet d’électrons libres, il s’agirait de s’en remettre à des arrangements inter-individuels inspirés par une sorte de main invisible de la civilité.Dans cette optique, des notions comme celles de bien commun et d’étatisme ne peuvent apparaître que comme des impostures visant à déposséder l’individu de ses prérogatives naturelles.Les Confessions d’un coureur des bois hors-la-loi de Pierre Lemieux constituent une illustration virulente de cette posture philosophique dans ce qu’elle a de plus primaire.Diatribe antiétatique menée par une sorte d'Elvis Gratton intellectuel, cet ouvrage agressif ne contient en fait que le cri du cœur d’un pseudo-délinquant privilégié dont la définition de la liberté est si étriquée qu’elle se confond avec le droit de porter des armes.Pierre Lemieux peut bien, par artifice rhétorique racoleur, filer la métaphore du coureur des bois canadien-français, cela ne change rien au fait que la véritable idéologie qu’il défend est celle du cow-boy américain, condamné à la paranoïa qu’engendre la loi de la jungle qu’il chérit par ailleurs.Comme un adolescent immature qui prend ses provocantes pitreries pour de véritables gestes de révolte contre l’injustice, Pierre Lemieux se pose en héraut de la liberté alors qu’il ne fait que caboti-ner.Aux esclaves méprisables du conformisme collectiviste que nous sommes, le monsieur lance qu’il n’a pas peur, lui, de rouler à 140 à l’heure, se permet de nous confier qu’il baiserait bien une «fli-quesse» et raconte en trop long et en trop large son courage d’homme libre bardé d’armes à feu.Contempteur des impôts, de l’assistance sociale et des lois linguistiques qui entravent son idéal individualiste du capitalisme sauvage appliqué à toutes les facettes de la vie humaine, Lemieux ne s'embête pas de considérations philosophiques, politiques et sociales à l’heure d’aborder l'essentielle question de l’égalité des êtres humains.Dans son village western imaginaire, le problème ne se pose même pas, compte tenu de «l’égalité que procurent les armes».Voici le miracle de ce qu’il appelle la «gun culture»: avçc elle, c’est liberté, égalité et propriété assurées.Ému, le justicier cite, en guise de morale à l’histoire, «la fabuleuse inscription gravée sur les premières carabines Winchester» dont je livre IK ^ J REUTERS La liberté dont jouirait le travailleur autonome est le plus souvent une vue de l’esprit.1I1IK mm m Émmmm ?W ici, pour votre édification, la version française: «D’aucun homme tu n’auras peur/ Même plus grand, plus fort que toi./ Dans le danger, fie-toi à moi / Car j’égaliserai les chances.» Rassurant, n’est-ce pas?Et philosophiquement convaincant,, non?Est-ce un homme libre, celui qui refuse de montrer ses papiers d’identité étatiques mais qui accepte fièrement d’exhiber sa «carte American Express»?Est-il porteur de liberté celui qui a choisi d’abandonner la lutte sociopolitique collective pour combattre le «fascisme» individuellement, en sentant l’odeur de la poudre?Sur le fond, le fait de savoir si les lois sur les armes à feu sont efficaces en matière de prévention importe peu.L’essentiel est ailleurs, c’est-à-dire dans un débat philosophique qui oppose la liberté des cow-boys à celle, disons, des sociaux-démocrates.En ce qui rpe concerne, le choix, on l’aura compris, est clair.louiscornellier (fiparroinfo.net DEVENIR SON PROPRE PATRON ?Mythes et réalités DU NOUVEAU TRAVAIL AUTONOME Jean-Sébasfien Marsan Editions Ecosociété Montréal, 2001,152 pages CONFESSIONS D’UN COUREUR DES BOIS HORS-LA-LOI Pierre Lemieux Editions Varia Montréal, 2001,160 pages LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Trieste aux mille frontières POÉSIE Le réel dans la tête N Aï M RATTAN LJ an dernier, j’ai réalisé un ’ rêve suscité par la lecture de James Joyce et d’Italo Svevo: visiter Trieste.Ville imposante, dont le passé s’inscrit dans des édifices commerciaux, des immeubles et des monuments où l’on trouve un mélange d'architecture autrichienne, italienne et slave.La ville a certes perdu sa puissance d'antan même si elle conserve sa situation privilégiée comme point de rencontre entre l’Autriche, l’Italie et la Slovénie.On aperçoit encore son caractère cosmopolite dans les cafés, les églises et les synagogues, un métissage fnagnifiquement évoqué dans les romans d’Italo Svevo.C'est une autre dimension de cette ville que fait vivre pour nous Boris Pahor dans le roman intitulé Jours obscurs.Né en 1913 à Trieste, l’auteur est Slovène, et c’est la cité slovène qu’il nous présente.Les nationalistes Slovènes revendiquent cette ville et la considèrent comme faisant partie de leur territoire.Jusqu'à la Première Guerre mondiale, Trieste était une place forte de l’empire austro-hongrois.Rattachée ensuite à l’Italie, les fascistes ont tout mis en œuvre pour l’italianiser totalement, interdisant l’enseignement de la langue slovène et punissant sévèrement les habitants surpris en train de parler cette langue en public.Aussi les Slovènes antifascistes menaient-ils dans la clandestinité, au risque de leur vie, une lutte acharnée pour la préservation du slovène.Dans Jours obscurs, Boris Pahor rend compte des hésitations, des doutes mais aussi de la résolution de son personnage princi- «Big Brother», uiuons-nous dons le monde d'Orwell?L'État totalitaire décrit dans 1984 est-il définitivement enterré ?Ou, au contraire, vivons-nous dans un monde qui ressemble de plus en plus à celui d'Océania avec des « Big Brother», une Police de la pensée ou des technologies qui menacent nos libertés?Alors qu'en 1984, des milliers d’auteurs ont proclamé qu'Orwell s'était trompé, les attentats du 11 septembre ont ramené à l'avant-scène Içs débats sur les prophéties de 1984.Invités : iilius Grey Aiocat et professeur de droit.Université McGill Apdre Rocque Professeur de philosophie.Collège Montmorency Jacques Ruelland Professeur d'histoire, Université de Montreal Realisation : Simon Girard Chasseurs d'idées Dimânche14het 23 h 05 mardi 15 h pal Radko Suban.Nous sommes au début de la Deuxième Guerre mondiale.Radko est un jeune étudiant qui s’intéresse à la théologie.Il a comme amie Miya, dont le frère et le mari sont engagés dans deux camps opposés de la lutte nationaliste slovène: les chrétiens et les communistes.Après la chute de Mussolini en 1943, les Allemands envahissent la Slovénie et promettent l’indépendance à ceux des nationalistes qui se rallieraient au nazisme.L’amitié entre Radko et Miya se transforme en amour que le jeune homme n’osait pas espérer et que la jeune femme met du temps à s'avouer.Pahor décrit les péripéties de cette passion qui traverse les contraintes sociales et les circonstances politiques.En même temps, il met en lumière les pièges de la lutte politique.Les communistes sont inféodés aux Russes et ceux qui rejoignent les nazis croient obtenir ainsi la souveraineté de leur langue et la liberté de leur culture.Radko, qui fut longtemps attiré par le camp des chrétiens, perd confiance en l’efficacité de leur démarche et se rallie aux communistes.Il est arrêté par les nazis, et la deuxième partie du roman est consacrée à son interrogatoire et à sa lutte contre la torture et la trahison.La pensée de Miya le soutient et, dans les moments les plus difficiles, elle lui apparaît comme une lumière qui lui indique le chemin.A la libération, son mari quitte la clandestinité et Radko ne la reverra plus.Aujourd’hui la Slovénie est un pays indépendant et, même si Trieste demeure une ville italienne, sa population slovène jouit des libertés démocratiques d’expression.En plus de révéler un visage peu connu de Trieste, ce roman rend compte des ambiguïtés d'une lutte nationaliste qui cherche des appuis chez les communistes et les nazis, deux régimes totalitaires qui l’auront exploitée et utilisée à leurs propres fins tout en opprimant ses défenseurs.Otte émission est enregistrée Olivieri librairie > bistro Tel SI4 739 3639 Télé-Québec .telequebectv JOURS OBSCURS Boris Pahor Traduit du slovène par Antonia Bernard Editions Phébus Paris, 2001,369 pages Lieu où se côtoient des auteurs aussi différents qu’Em-manuel Moses et Mathieu Béné-zet, la collection «Poésie» que dirige Yves di Manno chez Flammarion ne cherche à exclure aucune tendance.On passe de l’expérimentation langagière chez Philippe Beck au dépouillement discret chez Jean-Luc Sarré, de même qu’à la traduction de poètes étrangers comme Vélimir Khlebnikov.Depuis un an environ, on trouve plus fréquemment ces recueils au Québec.C’est donc l’occasion de revenir sur quelques titres parus au cours des derniers mois.La poésie de Jean-Paul Michel peut sembler rebutante au départ.Un premier volume regroupant des textes écrits entre 1976 et 1996, intitulé Le plus réel est ce hasard, et ce feu (Flammarion, 1997), n’était guère facile d'approche.Dense, parfois hermétique et surtout vertigineux.Toutefois, un deuxième tome qui rassemble des poèmes de 1985 à 2000 montre la profonde originalité de cette démarche.Défends-toi, Beauté violente! cherche à faire table rase tout en se réclamant de Shakespeare, Blake, Hopkins et Hôlderlin.On va de l'expérimentation littéraire au souffle métaphysique le plus troublant.En s'adressant à la beauté comme à la démesure du monde, ce chant naît au fil d'une construction mentale sévère.Du recul philosophique à la rupture constante, on avance avec cette voix vers des zones inconnues: «La vie est une brûlure, pas un calcul - Le grand Réel un feu, le Désir un feu./ Écrirç est une poursuite une chasse l’Être / son gibier fuyant - sa capture métaphore / cette lampe de signes qui.Parfois, saisit.Un feu / allumé sur la colline d’en face, salut, répons, voilà / ce qui brille la torche du Poème ce qui, pour lui, fait devoir/ - de hauteur, de portée, / d'éclat.» Une œuvre singulière et complexe dans l'horizon des lettres françaises.Traducteur d'Olson, de Williams, de Pound et de Rezni-koff, Jean-Paul Auxeméry revient, avec Codex, sur les traces mythologiques du moi comme reflet de la préhistoire fondatrice.Empruntant le désordre et la grandeur d’un lyrisme narratif, ce poète avance vers les pay- Jean-Paui Michel « 0èfends-ï0'( Bàeuté violentai» c m- m t* « îr & Flammarion sages d’une naissance perdue qui renvoie à cette nature rudimentaire.Parfois même en écho à la sagesse des Indiens d’Amérique, ce monde bascule de la perception la plus instinctive aux signes d’une origine sauvage.Avec ce recueil qui fait près de 200 pages, Auxeméry entreprend un immense voyage intérieur où les rythmes du jazz, les civilisations anciennes, tout comme le sens inavouable des choses, ne font qu’un: «Nous sommes tout en bas, à la porte du gîte, / regardant courir la lune dans le gris - lavis, / large tache de ciel humide sur la feuille / pendant que déjà la main s’apprête pour signer, / sceller, clore -fermer le paysage; voir.» Devant une inspiration aussi forte, le deux livres d'Ariane Dreyfus semblent plutôt faibles et anecdotiques.Quelques branches vivantes regroupe des textes qui vont de 1974 à 1994 alors que Les Compagnies silencieuses se présente comme son nouveau recueil.Dans ces pages, il aVrive qu’une tension surgisse pour aussitôt se perdre dans des détails inutiles.Certaines images demeurent fortes mais se glissent entre des impressions un peu vagues sur la banalité du quotidien: «Je voulais te dire merci pour tout à l’heure.Je me suis mouillée, je frissonne, j'aime cette pensée.Il y a eu mon pull, son rouge tendre, embrassé après comme avant.(Pourquoi d’ailleurs?) La table basculant, mais au moins / Celle qui se retourne gagne un sourire à coup sûr.» On reviendra davantage aux Poèmes d'été de Marti- ne Broda, qui poursuit un diai logue fertile avec les œuvre?majeures de Celan ou de Rilke: «Obscur comme le cristal / d’une explosante - claire / les caillots de ton souffle / coagulé / témoin de tout martyr / à peine le sens a-t-il fui / que les hommes le trouvent / réchauffé dans leur main / évident comme la lettre / qui m a été volée / insolvable la dette / cruel le prix / de la beauté.» Une collection qui ne laisse» ra jamais indifférent.DÉFENDS-TOI, BEAUTÉ VIOLENTE! Jean-Paul Michel Flammarion, collection «Poésie» Paris, 2001,200 pages CODEX Jean-Paul Auxeméry Flammarion, collection «Poésie» Paris, 2001,201 pages LES COMPAGNIES SILENCIEUSES Ariane Dreyfus Flammarion, collection «Poésie» Paris, 2001,113 pages QUELQUES BRANCHES VIVANTES Ariane Dreyfus Flammarion, collection «Poésie» Paris, 2001,80 pages POÉSIE - POÈMES D’ÉTÉ Martine Broda Flammarion, collection «Poésie» Paris, 2000,152 pages Auxsméry Codex Mimmarion LE DEVOIR.LES SAMEDI 1 D ET I) I M A N ( H E 1 O .1 A \ V 1 E K 2 O O 2 I) .» -«• Livres - ESSAIS ÉTRANGERS BHL, nouveau journaliste foucaldien Bernard-Henri Levy est une cible de raillerie assez facile.Le personnage en irrite plusieurs.Outre ses positions qui ne peuvent plaire à tout le monde, il y a sa superbe, son aisance, son talent.Ça n’explique pas tout, bien sûr, mais sans doute que la haine qu'on lui voue parfois prend en partie sa source dans la jalousie, dans le ressentiment envers celui qui a tout pour lui.Or, ici comme toujours, il est préférable d’éviter la rumeur, d'échapper à la facilité Su ricanement collectif et de se concentrer Sur les écrits, d’aller y voir par soi-même, fle lire honnêtement, avec attention.Résultat somme toute, le périple en vaut la peine, malgré plusieurs motifs légitimes d’agacement, qui ne vont cependant pas Jusqu’à disqualifier totalement le propos, comme ce fut clairement le cas pour certains de ses derniers livres, tel Comédie.Partout répète-t-on constamment l’atten-tiondes médias est trop éphémère.A l’ère de linfo jetable, quand CNN quitte un endroit il n'y a pratiquement plus là d’«actualité».Une foule de conflits atroces se déroulent donc dans l’indifférence générale (pensons seulement aujourd’hui, à la Tchétchénie, qu’on dit torturée par les Russes).Pour parler de ces lieux négligés, où les guerres se poursuivent sans aucun sens apparent Lévy emploie l'expression de «trous noirs».Il a voulu — et osé — se rendre dans cinq d’entre eux: Burundi, Angola, Sri Lanka, Soudan du Sud, Colombie.Il le pouvait En avait les moyens.Mais r’en avait pas vraiment besoin.Mérite, donc, de celui qui a quitté le confort de Saint-Gennain-des-Prés pour passer quelques mois dans certains des vrais enfers tjue compte la planète.Les Damnés de la guerre et les réflexions qui l’accompagnent procèdent d’une volonté, qu’on peut croire authentique, de témoigner, de braquer les projecteurs sur des lieux oubliés.Et parallèle ment de penser les questions que ceux-ci recèlent.Questions essentielles auxquelles levy n'apporte pas vraiment de réponses toutes faites, optant pour la posture du doute.Nombre de passages se ponctuent d’ailleurs d'un «je ne sais pas» incongru chez celui qui nous a habitues à plus d’assurance.(Est-ce là une comédie du doute?) Le doute semble même avoir impose une fonne à ce livre, lequel est d'abord composé de cinq reportages sur les «trous noirs» cités.Textes déjà publiés dans D Monde à l’hiver et au printemps derniers, dans des versions plus courtes.Récits assez touchants.bouleversants, parfois trop rapides, rappelant d’anciennes formes de grand journalisme littéraire (Albert Londres, Joseph Kessel) mais adapté à la sauce BHL tablant sur le rythme, la cadence, faisant habilement alterner l’ellipse et la phrase longue.Textes prolongés et complétés par de longues notes regroupées dans la seconde partie du livre, d’ailleurs deux fois plus longue que la première.C’est, dit son auteur, «un texte d’après le texte, issu du premier, proliférant à partir de son noyau ou dans ses marges», des «notes, appelées comme telles dans le récit et soumises à sa seule logique».Voilà donc un «album épars mais non privé d'architecture».Deux livres en un, totalement enchevêtrés.Un réel en colère Plusieurs verront dans ce quintuple periple un de ces «shoots de réalité» (l’expression est de Lévy) que l’on se donne à la fin de l’adolescence en allant voir ailleurs si nous y sommes.Confrontation avec un «réel en colère»-, intranquillité et déstabilisation volontaires qui ouvrent les yeux.Il y a de cela ici, et BHL le sou-ligne en multipliant les rapprochements avec son premier voyage comme journaliste philosophique, au Bangladesh, dans les années 70, en réponse à un appel de Malraux.Mais certaines choses ont change depuis.Certes, il reste des traces de romantisme et de lyrisme, dit-il.Mais le journalisme qu'il taisait à l'époque jxmr la revue Combat méprisait Ks.obsédés des faits, li-s existences infimes» de tous les sans-nom qui participent de la vraie histoire.Journalisme idéologique qui se cen trait surtout sur It's héros, sur It's faits concordant avec la bonne vision de l’histoire, et non ces autres faits, réels, têtus, imprévisibles fon pourrait utiliser le concept d’«événement”), complexes et souvent caches.qui font véritablement l’histoire.Son journalisme, aujourd’hui, s’emploie-t-il sans cesse à tenter de nous en convaincre, ressemble davantage à celui que pratiquaient à l’époque les scribes objectifs, ceux qui comptaient les fusils, les cadavres, qui rapportaient avec le plus d’exactitude possible les mouvements de troupe.Car la tradition de journalisme dans laquelle BHL veut s’inscrire, c’est surtout celle de Michel Foucault qui.au moment de la révolution islamiste en Iran à la tin des années 70, posa la plume du philosophe pour rendre compte de l’événement, dans le Carrière della serra (ces textes sont repris dans Dits et Ecrits II.Galli mard, «Quarto», 2001).Ce qui nous donne sans doute les plus belles pages de ce livre.Lévy, défendant Foucault contre l’accusation rituelle qui lui est faite d’avoir pris parti pour Khomeiny et donc de s’être trompé — les «erreurs» des intellectuels, thème chéri de l’anti-intellectualisme, dit BHL avec raison —, aborde plusieurs réflexions autour de questions es sentielles à l’après-11 septembre.Far exemple, quelle différence entre être prêt à mourir pour une cause et la philosophie du kamikaze?Foucault, rapporte Lévy, avait décelé, dans l’islamisme iranien de 1079, un désir de mort s’apparentant à celui des kamikazes.Ne pas confondre, dit-il, avec le fait de mettre sa vie en danger pour lutter contre, par exemple, des occupants nazis.D’un côté, on veut la mort, on veut quelle soit mortifère; de l’autre, on veut la victoire et on aime la vie.on préférerait ne pas la perdre.Reste que.selon BHL le journalisme de Foucault ne consistait |xis «à dire ce qu 'ü f sutfitirr, ni (à) énoncer, à la façon de Sortir, dis grands principis auxquels devrait se confirmer la parole réelle dis hommes», mais à «produire de l’infirrmatiori.[à] Ui diffuser.|à| susciter de nou-veaux ''circuits tie sawir et de poutxnr"».levy , humble médiateur îles faits?Faisant fonds sur une impressionnante connaissance des iruvres et de l’histoire, il ex|\>se certes plusieurs excellentes intui lions sur une foule de sujets cruciaux de notre è[x>que, ;il!ant de la guerre — qu’il faut «élire sans lai mer» — à la thèse de la «tin de l’histoire», à laquelle il ne croit pis mais qu'il réinterprète de façon prometteuse.Intui lions, du reste, qu’il ne développe pis assez.Non, coin me toujours, Bill est trop oecupe à analyser son œuvre, à prévenir et à dejouer les objections, trop interesse à scenariser si propre inscription dans 1 "histoire littéraire et intellectuelle, se cherchant une grande li gnee prestigieuse dont il pourrait nous convaincre qu’il est le dernier représentant: Sartre?Malraux?Foucault?Grande immodestie qui détourne vers lui les projecteurs avec lesquels il disiit pourhint vouloir édai ter It's fameux «trous noirs».«Si Ihistoire ist la t'érigean ce dis nations, le journalisme ist la revanche dis visages», écrit Ievy joliment.«Et je n'ai, je m'en aperçois, pas raconté assez de visages.» On est tente de conclure: peut-être parce qu’il était un peu trop obnubilé par le sien.RÉF1JEX10NS SUR LA GUERRE, I.E MAL ET IA FIN DE L’HISTOIRE Précédé de ITS DAMNÉS DE IA GUERRE Bernard-Henri 1 evy Grasset Finis, 2002,408 pages Antoine Robitaille DOCUMENT t Eloge du vrai journalisme LOUIS CORNELLIER LJ aube d’une nouvelle année 1 étant considérée comme un moment propice pour réitérer des valeurs fondamentales que nous avons la faiblesse d’oublier dans le tourbillon des événements, je me permettrai de citer, un peu longuement, cette leçon de journalisme que nous donnait Walter lippmann en 1920: «Le pouvoir de déterminer chaque jour ce qui semble important et ce qui doit être négligé est un pouvoir inégalé depuis que le pape a perdu son contrôle sur l’esprit séculier; [.] la tâche de choisir et d'ordonner les nouvelles est une fonction sacrée en démocratie.Parce que le journal est littéralement la bible de la démocratie, le livre par lequel le peuple oriente sa conduite.C’est le seul livre sérieux que lisent la plupart des gens.C’est le seul livre qu’ils lisent tous les jours.» Au lendemain du 11 septembre, cet avertissement s’est imposé avec plus de forcç que jamais depuis des années.Eberlués, les lecteurs se sont emparés des journaux pour se faire dire l’essentiel, pour essayer de comprendre un monde qui leur échappait.L’idée même de produire des gazettes divertissantes, en cette heure grave, leur aurait paru scandaleuse.Pourtant, n’est-ce pas cela, du divertissement, qu’ils recherchent trop souvent et qu’on leur offre par esprit mercantile?Pour rappeler l’importance d’un journalisme sérieux en démocratie, pour souligner la nécessité d’une presse libre dans un monde devenu de plus en plus complexe, le Poynter Institute, une école de journalisme située à Saint-Peters-bourg en Floride, a lancé en novembre dernier un magnifique album de collection qui contient près de 150 unes {«front pages») d’un peu partout à travers le monde (surtout américaines, mais celle du Devoir y figure) publiées le 12 septembre 2001.Véritable «mémorial» journalistique élevé en mémoire de ce drame innommable, ce September 11, 2001 se veut aussi une éclatante démonstration du fait que, sans médias aux aguets, c’est la réalité même du monde qui nous échapperait «Terror», «Horror», «Nightmare», «Frappés au cœur» (Le Devoir), ont titré, ce matin-là, des journaux ornés de photos apocalyptiques.Leur réunion, ici, en un seul album, offre probablement le plus puissant résumé qui se puisse faire d’un événement qui a changé le cours du monde.En introduction à ce projet original et solennel, l’ex-éditeur en chef du New York Times, Max Frankel, signe un bref mais très fort plaidoyer en faveur d’un journalisme sérieux qui reste «the oxygen of our liberty».«Puisque, écrit-il (en anglais, je traduis donc), une société libre est, par définition, un organisme autocorrecteur, elle se doit d’être constamment nourrie par une information qui expose ses défauts et ses échecs et qui, ainsi, stimule le débat sur la manière de les surmonter.L’information est l’ennemi de la certitude et, donc, de la tyrannie.» Cela, ajoute-t-il toutefois, n’est juste que dans la mesure où cette information ne dérape pas, sous la pression de managers obsédés par le profit sur la pente de l’info-divertissement.Or, depuis la fin de la guerre froide surtout, les médias américains ont donné à fond dans ce travers du «facile en-tertainment»ei trahi leur mission de rendre le monde intelligible, ce qui expliquerait peut-être en partie l’ébahissement absolu ressenti par les Américains en ce 11 septembre où un monde qu’ils ignoraient leur est tombé sur la tête (plus exactement Frankel écrit: «Here, then, lies above all the ultimate demonstration of the danger that Americans invited when they lost their interest in the world beyond the self and in serious news coverage of those other realms»).A la suite, par exemple, d’un André Pratte dans son excellent Les Oiseaux de malheur qu’il faudrait relire, Frankel invite les médias, à la faveur du réveil dull septembre, à cesser de blâmer la faiblesse du public et les rappelle à leur devoir de rendre intéressant ce qui est important.«Après avoir chanté, conclut-il, des hymnes aux héros qui ont fouillé les décombres et fait la guerre, où donc allons-nous trouver les héros médiatiques qui sacrifieront quelque profit pour nous nourrir d’information ?» (ma traduction).Souhaitons que son appel soit entendu.Luxueusement imprimé sur du papier offert à bas prix entre autres par les Industries Domtar, composé des unes de journaux qui ont tous gracieusement accepté d’être reproduits, September 11,2001 n’a rien du produit commercial imaginé par un éditeur en manque de fonds.Tous les profits de sa vente seront remis, nous assure-t-on, à la Fondation du 11 septembre, qui vise à venir en aide aux victimes américaines de la catastrophe.SEPTEMBER 11, 2001 A collection of newspaper front pages selected by the Poynter Institute Andrews McNeel Publishing Kansas City, 2001,148 pages louiscornellier @,parroinfo.net Le SERGE TRUFFAUT LE DEVOIR Il y a une décennie de cela, les autorités russes décidèrent l’ouverture des archives accumulées entre 1917 et la chute du mur de Berlin.Dans la foulée, des historiens se sont évidemment engouffrés dans cette brèche pour revoir ou mieux cerner les épisodes marquants des soixante-dix ans au cours desquels la Russie avait laissé place, si l’on peut dire, à l’Union soviétique.Eminent spécialiste de l’histoire russe, plus exactement du communisme, Jean-Jacques Marie s’est plongé dans la masse des documents désormais publics pour composer cette énorme biographie — près de 1000 pages — consacrée à Joseph Staline.Dans son avant-propos, l’auteur précise: «.voir en elle [l’idéologie] le mobile de décisions qui obéissent en fait à des motifs économiques, sociaux et politiques quelle camoufle, c’est prendre la paille de la propagande pour la réalité des choses [.] Staline n’a longtemps cessé de démasquer des individus à double face, accusés de passer leur temps à dissimuler leur vrai visage.Cette imputation à l’autre, opposant réel ou imaginaire, de ses propres manœuvres, souligne que la nature de son pouvoir différait radicalement de l’image qu’il en donnait.Cela est aussi vrai de sa vie.Et c’est cette vie-là que j’ai choisi de raconter.» L’objectif de cette biographie précisé, Marie s’est donc attaché, entre autres choses, à mettre en lumière la forte inclination que Staline avait pour le camouflage, le gommage de la réalité, le détournement des faits.L’historien nous fait réaliser plus qu’on ne pouvait le penser, à moins bien évidemment d’être expert en matière soviétique, que le tsar du communisme était passé maître Librairie Renaud-Brav JB» Livres • Musique • Films «Cadeaux «Jeux mm _ Venn rencontrer Margaret ATWOOD Margaret Atwood fait preuve d’un talent exceptionnel.Le tueur aveugle s’est mérité le prestigieux Booker Prize.Vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, il a été traduit en trente-trois langues.Manuiret \twood li tueur .ivtniglfc le mercredi 23 janvier de 18 h 30 à 20 h Robert Laffont Renaud-Brav, 4380, rue St-Oenis * : (514) 844-2587 succursale Clmmpigny v - .www.renaud-bray.com h i s T o I K E petit père des peuples en désinformation pour mieux imposer et consolider le culte de la personnalité, sa personnalité.Le souci qu’il accordait à la confection de sa légende, Staline le modela au point d’interdire à des personnalités pourtant toutes dévouées à grossir les sin gularités de sa légende tout travail qui consistait à raconter sa jeunesse.Jean-Jacques Marie: «Boulgakov, en août 1939, achève la rédaction de Batoun, pièce de théâtre sur la jeunesse du Guide.Voulant consulter des archives, il prend, le 14, le train pour Tiflis.A la première gare un télégramme urgent le rappelle à Moscou: “Revenez immédiatement; la pièce est interdite.” Sa curiosité est sacrilège.L’évocation, même mythologique, de ces années paraissait donc incongrue à Staline.» Sa vie durant, il fit tout ce qui était possible pour soustraire les années de jeunesse aux regards de tous.Sa fille Svetlana ne «tirera qu une demi-page de ses récits».Des années plus tard, Staline usera de cette facilité qu’il a en matière de manipulation pour mieux «bluffer» Roosevelt, Truman et autres leaders.Comment cela?En faisant croire à tous et chacun que les actes répréhensibles qu’on lui reproche sont en réalité ceux d’opposants à sa personne et qui dominent le comité central du Parti communiste.Jean-Jacques Marie: «Véritable spécialiste de la désinformation, il STALINE lean-Jacques Marie avait réussi à convaincre Roosevelt qu’il était soumis à la pression d’une aile dure du Bureau politique avec laquelle il devait composer [.] Truman disait encore au début de 1948, reprenant les fantaisies de Roosevelt: “Joe est un bon type, mais il est le prisonnier du Bureau politique.Il conclut certains accords, mais il ne peut les respecter, on ne le lui permet pas.» Il va de soi que la confrontation avec Trotski, le pacte germano-soviétique, le goulag, bref tout ce qui a fait l’horreur stalinienne est longuement décliné.Cela rapiielé, mentionnons tout simplement que ce livre a ceci de remarquable qu’il faut le qualifier de livre de référence.Dans les Balkans Professeur de langue et littérature slaves à l’Université de Provence et aux universités de Yale et Columbia, Paul Garde a consacré un essai à la récente tragédie yougoslave.Dans Fin de siècle dans les Balkans, l’auteur décline les raisons qui l’ont amené à faire le constat suivant: si la situation qui prévaut actuellement dans cette région du monde est moins sanglante qu’il y a une dizaine d’années, il n’en demeure pas moins qu’aucun problème n’a été véritablement réglé.En fait, cet ouvrage rassemble certains articles que celui que l’on considère en France comme le meilleur spécialiste des Balkans a signés pour la revue Eolitique internationale.L’ensemble que proposent les Editions Odile Jacob a ceci de très recommandable qu’il favorise la précision du regard que l’on porte sur un dossier extrêmement complexe.STALINE Jean-Jacques Marie Editions Fayard Paris, 2(X)1,992 pages FIN DE SIÈCLE POUR LES BALKANS Paul Garde Editions Odile Jacob Paris, 2(X)1,264 pages A ÜLOREZI Femmes.com Corinne DeVailly 2-89381 818-8 124 p.-14,95$ Les 1000 meilleurs sites en français de la planète Bruno Guglielminetti >89381-837-4 240 p.-21,95$ /» Cf Guide de la photographie numérique Guy Samson 2-89381-824-2 152 p-18,95$ Almanach du jeu vidéo Jean François William 2-89381 839-0 300 p-18,95$ Se*0* î.dhtmin Bates Les Editions Oulremo,1||OCiH2V 1A -—- DISTRIBUTION fcXC IUSIVE: OUf Bf f 1 IVRES LOGIQUES L K I) E V 0 I K .I.E S S A M EDI 19 ET D I M A .V C H E 20 .1 A X V I E R 2 0 0 2 1) () Livres» L’odalisque Avoir douze ans et être et le petit garçon confronté au monde des grands GUY LAI NE MASSOUTRE En lice pour le prix Femina et le Concourt, Un été autour du cou, premier roman du poète chevronné Guy Goffette, offre une plage chatoyante de lecture.Le sujet est à la fois classique et toujours osé: il s’agit de l’éducation sexuelle d’un garçon d’à peine douze ans par une odalisque de trente ans son aînée.Le roman ne passe pas inaperçu: le ton du récit captive.On entre dans un «bar-tabac-alimenta-tion» de village, en Ardenne, où Simon, le fils du patron, fait la livraison.Le roman brosse, avec humour, les manœuvres maladroites de Simon, entre l’autorité du «roi-tabac», père brutal, et les injonctions aigres d’une mère obtuse.Or le tableau qui s’en dégage grince de batailles livrées sans merci et sans cadavre, mais avec de la casse.L’intronisation Simon «a grandi trop seul pour pouvoir distinguer la mauvaise herbe de la bonne».Quand 4’ani-mal bien sage sous la table du salon» sort de son refuge, il se retrouve littéralement happé par la Monette, «la créature».L’étrange initiatrice, qui lui fait reluire une délicieuse aventure, transforme soudain sa jeune vie en odieux cauchemar.L’éveil des sens rend l’expérience irrésistible.Hélas, tous les adultes autour de Simon ne sont que des minables.Avant l'âge d’aimer, le garçon va apprendre le pire, l'humiliation, sous une main J.SASSIER/GALUMARD (iuy Goffette gantée de velours.Le roman soulève cette question: tous ces personnages ne sont-ils que mûs par des rapports sociaux violents?Avant qu’il n’ait appris à se défendre, la perverse Monette abuse d’un innocent Ce délicat corps au développement précoce vieillira d’un coup, sans préavis.Face à lui, la pulpeuse déité, domiciliée au lieu dit «le Haut-Mal», endosse allègrement un rôle impuni.Le sadomasochisme se drape dans un peignoir rose électrique.Calvaire! Ce qui aurait dû être une tendre et émouvante initiation à l’amour se révèle un apprentissage brutal, physiquement et moralement.Le monde des grands est détraqué.La sexua lité, très noire sous ses appâts de chair tendre, s’y révèle un rite cruel et douloureux.Quelque chose meurt.Ce n’est pas seulement l'enfance qui bascule, mais l’avenir même du garçonnet L’enfant et la nymphomane Sous l’angle psychologique et historique, l’anecdote est cohérente.Sous l’angle romanesque, la rencontre de l’enfant et de la nymphomane semble un peu moins convaincante.En effet, le sujet, bien centré mais assez mince, trouve son dénouement dans un drame pervers qui, s’il clôt l’ouvrage avec vraisemblance, tombe rapidement.On y sent l’ellipse d’un développement moral, esquissé en quelques lignes de clôture.Que le reproche soit mineur, car le roman soutient la comparaison.Contrairement à Daniel Pen-nac, qui décortique la complexité des relations contemporaines entre les ados, Guy Goffette montre un enfant solitaire, coupé de ceux de son âge.On pense à une époque antérieure à la nôtre, celle des années 50, où la violence privée s'exerçait de pair avec l’ignorance, en opérant ses ravages, en catimini.Les attitudes prudes couvraient alors un irrémédiable gâchis.Le monde de Goffette clapote au bord des larmes.On pensera à l’écriture émotive de Yann Queffé-lec, excellant à camper la violence subie par certains adolescents.Goffette maîtrise, lui aussi, une écriture intense, souvent drôle, qui bascule soudain dans une réalité qui donne la nausée.Gaétan Soucy, dans un registre similaire, est, quant à lui, allé plus loin encore dans la juxtaposition de l’horreur et de l’enfance.Chez lui comme chez Goffette, la dégénérescence des adultes se laisse librement aller devant les seuls qui ne puissent la juger.Ceux-ci, dépendants et vite démunis, encaissent leur pouvoir et en subissent une emprise nocive durable.Chez Soucy, une anarchie radicale leur permet de survivre, en inven- tant un monde aux rêves forts.Chez Goffette, tout est abîmé, cassé, détruit Un roman qui a du panache Avec ces auteurs qui s’attachent à l’adolescence, période sensible et vulnérable, vient un monde cru.Certains personnages s’y montrent plus forts que d’autres, et leurs auteurs, souvent audacieux, ont porté d’étranges situations sur leurs limites explosives.Occasion de nostalgie ou prétexte à règlement de comptes, force est de constater que le roman d’apprentissage, qui a une histoire chargée, s’enrichit d’histoires qui la renouvellent Ces romans suivent l’évolution de la société et, à l'occasion, reviennent au temps jadis pour couper court à la nostalgie.Dans Un été autour du cou, l’auteur met à nu le mélange de crédulité et de certitude absolue, qui forme les ingrédients de base de toute personnalité; adulte.On y lit ce qui a changé, et ce qui demeure.Goffette possède un style bravache, montre un vrai panache,-Son rythme vivant, ses phrases ir: régulières, ses ruptures de ton et ses trouvailles forcent à admirer la qualité de son regard.Avec une ingéniosité de bricoleur, il triture la langue et trouve, sans cérébrali-té forcée, une force de protestation gonflée d’émotion.La tendresse déborde au fond.Il fallait! être poète pour s’autoriser une teL, le liberté.Signalons que Guy Goffette, vient de recevoir le Grand Prix dé poésie, décerné par l’Académie, française en 2001 pour l’ensemblè.de son œuvre.Ses qualités sont toutes là, cette fois en prose.UN ÉTÉ AUTOUR DU COU, Guy Goffette NRF Gallimard Paris, 2001,202 pages CANCELOT/STOCK IMAGÉ; L’été d’une initiation.'’Av'JÏ littérature: américaine Dans la débâcle JOHANNE JARRY I l y a deux ans paraissait, traduit çn français, un récit intense de Jamaica Kincaid où s’entremêlent la mort, la famille, et l’écriture.Dans Mon frère, l’écrivaine américaine raconte comment elle va retrouver son frère atteint du sida.Elle le revoit à Antigua, une île des Antilles où elle a grandi sans que rien ne soit facile.Installée entre-temps au Vermont, écrivaine, profes-seure et mère, Jamaica Kincaid vit désormais les visites à son frère comme des déplacements intérieurs; elle retraverse sa vie, heurte de nouveau le noyau dur de la famille.Il en résulte un livre percutant d’où le regard de l’au-teure, confronté à la mort, a éliminé toute complaisance.La singularité de cette voix n’a pas échappé à ceux qui la traduisent.Pour définir le style de Jamaica Kincaid, Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso évoquent plutôt «un refus du style».Ils constatent aussi que «l'extrême violence, l'intensité de ce texte calciné naissent curieusement d’un refus systématique des “grands mots”, de la répétition lancinante des expressions les plus simples, voire banales, de la langue anglaise».Saluons leur minutieux travail, qui n’a pas éteint le feu qui couve dans ce texte implacable, magnifique, auquel la France a remis le prix Femina étranger 2(XX), maintenant disponible en poche dans la collection «Points».b Au fond de la rivière Jamaica Kincaid Intensité On retrouvera l'intensité de cette langue surtout dans la deuxième partie de Au fond de la, rivière, qui vient de paraître aux Editions de l’Olivier.Il faut dire que ce titre cache deux livres.At the Bottom of the River, paru en anglais en 1992, réunit dix textes écrits entre les années 1978 et 1983.Quant à A Small Place, devenu en français Petite Ile, il a paru en anglais en 1997.On suppose que l’éditeur français, voulant faire connaître l’œuvre de Kincaid aux lecteurs francophones, a préféré traduire d'abord Mon frère, dont la forme et le propos semblent plus accessibles.Cependant, on peut lui reprocher cette stratégie, qui prive le lecteur de la possibilité de suivre une œuvre dans son déroulement naturel.Les textes qui composent Au fond de la rivière permettront surtout de voir comment lç style de Kincaid s'est défini au fil des années.Ils présentent un univers onirique qui contraste avec le style plus direct des livres récents.On découvre ici un monde flottant, qui constitue sans doute une part essentielle de l’imaginaire de Jamaica Kincaid et qui évoque, en partie, le pays de l’enfance.Cette enfance, on réussit à la percevoir dans la langue de Kincaid grâce au décousu, à la façon aérienne de rendre compte de ce qui est vu, senti et entendu.On y retrouve la mère, figure centrale et obsédante chez Kincaid, jamais traitée avec mièvrerie.Celle-ci lui a d’ailleurs consacré un livre sobrement intitulé Autobiographie de ma mère (Livre de poche, 1996).Monde flottant Ces textes oniriques nous donnent parfois l’impression d’entendre un être sur le seuil d’un monde, et qui nomme ce qu'il voit pour s’assurer de la matérialité de ce qui l’entoure.«Ce que j’ai fait ces derniers temps: j'étais au lit et on a sonné à la porte.J'ai couru au rez-de-chaussée.Vite.J’ai ouvert la porte.Il n’y avait personne.Je suis sortie.Ou il bruinait ou bien il y avait beaucoup de poussière dans Pair et la poussière était humide.J’ai tiré la langue et la bruine ou la poussière humide avait le goût de l'encre de l’école publique.» Ces énumérations d'objets ou d'actions di- sent à leur façon: voilà comment se passe la vie, ici.Mais là, c’était avant, et tout cejaappartient maintenant au passé.Jamaica, Kincaid a-t-elle écrit pour retrouver ce qui fut jadis si présent?Ces textes, parce qu’ils n’ont rien de linéaire, exigent l’abandon.Il faut accepter de les suivre, de se laisser descendre au fond de la rivière, non pour s’y noyer, mais pour tenter de voir le monde tel qu’un enfant peut le percevoir.Impossible ignorance La deuxième partie renoue avec le côté tranchant du style de Kincaid.Le lecteur qui pensait se la couler douce sous le soleil des Antilles cet hiver devrait, pour préserver la quiétude de sa bonne conscience, s’abstçnir de lire ce texte.Dans Petite Ile, Jamaica Kincaid se souvient des colonisateurs anglais et de l’obligation d’apprendre à parler leur langue, elle rappelle à notre mémoire les bateaux chargés d’esclaves et d’humiliation, elle s’indigne de voir que l’unique bibliothèque de l’île, refuge tant aimé de son enfance, n’a pas été reconstruite depuis le tremblement de terre de 1974.Elle qui, petite fille, ne pouvait se résigner à se séparer du livre lu et oubliait de rendre ceux qu’elle y avait empruntés.L’indignation secoue tout le récit.«Je ne peux vous dire la colère que j’éprouve à entendre des gens d’Amérique du Nord me dire combien ils aiment l’Angleterre, comme l’Angleterre est belle avec ses traditions.Tout ce qu’ils voient, c’est une personne toute ridée, mal fagotée, qui passe dans un carrosse en saluant une foule.Mais ce que je vois, çe sont les millions de gens, dont je ne suis qu’une, rendus orphelins: sans mère patrie, sans dieux, sans monticule de terre pour tumulus sacré, sans cet excès d'amour qui risque de conduire aux choses que l’excès d’amour apporte parfois et, pire et plus douloureux que tout, sans langue.(Car n’est-il pas étrange que le seul langage que je possède pourparler de ce crime est le langage du criminel qui a commis le crime?» Kincaid décrit des paysages paradisiaques pour ceux qui y passent en touristes, mais dont peuvent rarement s’évader ceux qui tentent d’y construire une vie.Signalons enfin deux autres titres de Kincaid disponibles en français: Annie John (Pçtite Bibliothèque américaine, Éditions de l’Olivier) et Lucy (Albin Michel).Et ceux qui voudraient découvrir un autre aspect de cette écrivaine inclassable pourront lire My Garden (Book), (Farar, Strauss and Giroux, 1999), non encore traduit en français.S’agissant de Jamaica Kincaid, on peut s’attendre à ce que le jardinage y soit abordé de façon différente.AU FOND DE LA RIVIÈRE Jamaica Kincaid Traduit de l’anglais par Jacquelhie Huet etJean-Pierre Carasso Éditions de l’Olivier Paris, 2001,176 pages ROMAN FRANÇAIS La tentation de disparaître MARIE CLAIRE LANCTÔT BÉLANGER Commencer à lire Éric Paye par ce dernier roman, c’est aussitôt avoir le goût de connaître ce qu'il a écrit auparavant.Romans, récits, nouvelles, tous les titres possèdent une force d’attraction à laquelle il faudra bien, un jour ou l’autre, céder: Le Général Solitude {1995), Je suis le gardien du phare (1997), Croisière en mer des pluies (1999), Les Lumières fossiles (2000), ou encore, du côté des essais.Le Sanatorium des malades du temps (1996).Depuis 1995, on pourrait voir en Éric Paye un de ces malades du temps.Cela fait de lui cet auteur intense, avec cette fenêtre légèrement oblique vers le fantastique, pour mieux naviguer à travers les teiyips.Cette fois.Éric Paye met en scène une jeune fille comme les autres, modeste, sans histoire particulière, Solange Brillât, lé-murienne parmi les lémuriens.Elle a la texture floue, lisse et touchante des héroïnes de Modiano.Ou encore de certains personnages doubles de Paul Auster.Elle use de la mélancolie comme d'un élixir particulier: «Us altitudes auxquelles me porte l’alcool ne sont rien en regard de celles où me hisse la mélancolie.» Ainsi commence, avec elle, cette poursuite, cette déambulation dans Paris.Moins à travers les souvenirs qu’à travers cette recherche et cette rencontre avec elle-même qui la feront choisir de disparaître.Moins dans le retour sur le passé que dans l’effroi que peut représenter l’avenir.Avec des petites phrases courtes, des mots précis d'où surgit l’image, cette façon de regarder les ciels, de noter la dépréciation rapide des relations d’amitié ou d’amour, les blessures d’abandons répétitifs qui marquent sa vie, Solange Brillât, dont on ne sait plus si elle est l’auteur ou l’héroïne du roman, Les cendres de mon avenir diffuse une série d’émotions dont elle voudrait — et le lecteur aussi — comprendre la chimie.La mi-temps du roman, par exemple, dans l’attente devant la cabine téléphonique, crée un réel suspense, une angoisse «existentielle» qui pourrait être plus fortement ressentie chez le lecteur que chez le personnage lui-même.Un peu comme au cinéma, où le spectateur appréhende un danger alors que le héros, sans trop se protéger, évolue dans une quasi-naïveté.S'égraine, en sourdine, une petite musique de Satie.A un certain détachement qui empêche l’âme de trop se froisser au contact des choses et des êtres s’ajoute la poussière des jours et des nuits toutes semblables côtoyant le rêve de l'achat de la perfection par catalogue.Et le fantasme d’immortalité qui flotte mollement au seuil du siècle.Mais l’inquiétude subtile d’être «épiés par l’inconnu que nous serons au seuil de l’au-delà» s'insinue dans l’ombre siamoise construite à partir de celle qui est et de celle qui sera.«Qui imaginerait avoir soudain devant lui celui qu 'il sera à un âge auquel il ne songe jamais?» Reste la tentation de dispa- raître.Celle que tous connaissent.Celle qui prend différentes formes, celle qui tire son origine de différents fantasmes.Pour prendre congé du passé et surtout du futur.Effectuer «le, départ intérieur».Vraiment, Éric Paye pousse Solange Brillât à bout.Pour se défaire de l’ombre de l'avenir, il ne lui reste qu’à suivre, non sans angoisse, le précepte du grand-père: «atteler sa charrue à une étoile».Et briser le verre qui la sépare de la vie.La promesse sera-t-elle tenue?Fuyant l'avenir, lui faudra-t-il répéter le voyage de l'arrière-grand-père?«Une vie ne suffit pas à découvrir la vie.» Surtout quand, dans cette vie, s'infiltrent les temps croisés du passé et de l’avenir.LES CENDRES DE MON AVENIR Éric Paye Stock Paris, 2001,181 pages ART DE VIVRE < L’instrument des lettres Ü MARIE CLAUDE î* MIRANDETTE *4 Pour le collectionneur qui soms meille en chacun, il existe miK le et un ouvrages consacrés k toutes les lubies, tous plus fasefc nants les uns que les autres.CeluL ci, célébrant les stylos à plume, r®2 groupe en cinq sections quelques-! uns parmi les beaux exemples dé: cet outil.Non pas celui, prolétaire; qu'on utilise pour payer ses; comptes, mais cet autre, raffinéÿ’ qui servira à écrire des lettres! d’amour, des salutations distinguées, des promesses, des confidences, des poèmes, les envolées de l’âme ou encore de ces autographes mythiques qui vaudront un jour, qui sait?leur pesant d’or.Aux grandes marques originales traditionnelles succèdent les stylos à plume modernes, les précieux, les thématiques et les insolites.Que ce soit un Montblanc, un Conway Stewart, un Waterman, un Sheaffer ou un Parker, les vrais stylo-plumes, pas leurs pâles copies brocantées sur Canal Street qui rendent l’âme à la première utilisation, ont l’art de rendre magnifique un mot banal.Ils glissent sur le papier filigrané comme une patineuse sur la glace, en laissant un trait élégant et sonore qui titille l’écrivain romantique tapi en chacun.Les plus élégants et les plus cé: lèbres, les plus étranges et les plus tarabiscotés se côtoient ici; on les aime revêtus de fourrure ou de poils, recouverts de soie tissée, de nacre, de peau de crapaud, de serpent ou de lézard, incrustés de coquille d’œuf, de verre ou de lapis lazuli.Ils se font porte-mine, plume-fontaine mais aussi pistolet lacrymogène et distributeur d’eau bénite! Ils sont charnus ou filiformes, longs ou minuscules (certains font à peine 4 cm!), ornés d’une montre, d’un calendrier et même d’un téléviseur.Finement ciselés, plaqués or 14 kt ou en pur vermeil, ils évoquent le charme et le luxe d’une autre époque, celle d’avant les machines à écrire et les ordinateurs.Car à l’ère des ibook, imac et autres bijoux qui sont autant de chefs-d’œuvre d’électronique, rien n'est comparable à la lettre manuscrite griffonnée avec art LAFOUE DES STYLOS À PLUME Juan Manuel Clark Flammarion Paris, 2001,377 pages La folia Jet STYLOS A PLUMK J.LUittAKlU> 1 I LE DEVOIR.LES SAMEDI 19 ET D I M A N ( Il E 20 JANVIER 2 0 0 2 I) 7 L v s POÉSIE T T É R A T II K E FRANÇAISE Une solitude peuplée MARIE ANDREE LAMONTAGNE LE DEVOIR Il est naturel, pour le lecteur moderne, de ranger côte à côte cette recente édition en français des lettres d'Emily Dickinson (Avec amour, Emily, José Corti, 2001) adressées à quelques amies et celle qui rassemblait il y a deux ans, chez le même éditeur, d’autres lettres, cette fois adressées à quatre hommes ayant compté dans sa vie (Lettres au maître, à l'ami, au précepteur, à l'amant, 1999).Du reste, leur traductrice, Claire Malroux, n’a pas voulu procéder autrement au moment de préparer ces deux éditions, comme elle s’en explique dans la présentation de la plus récente.Qui ne s’en tiendrait qu’aux lettres aux femmes, cependant, croirait à tort avoir un peu fréquenté une Dickinson foute de fleurs et d'oiseaux, de pain à cuire, de lectures partagées, de promenades au jardin, de frémissantes amitiés féminines, où se mêlent l’admiration et le plaisir tout à la fois physique, intellectuel et moral ressenti en présence de celle (en l’occurrence Susan Gilbert Dickinson, amie et bientôt belle-sœur) qui aura fait naître ce sentiment Mais ce ne serait là qu’une Dickinson parmi d’autres, et surtout une très jeune fille, puisque la première lettre retenue par Claire Malroux est datée du 31 janvier 1846.Emily Dickinson a 16 ans.La destinataire de la lettre est Abiah Root, condisciple et amie à Amherst Academy, tout comme Jane Humphrey, avec laquelle aussi une correspondance s’engagea, dont les reliefs retiendront la traductrice, à la différence des lettres échangées avec une troisième amie de jeunesse, Emily Fowler, jugées sans intérêt et qui, pour cette raison, ne font pas partie de cette édition.Auprès de ses interlocuteurs, Emily Dickinson cherche conseils, encouragements, critiques, passion — et les trouve Emily DICKINSON Avec amour, traduit et présenté par C4al#e^Malr«w* tMMUW ROAJAMLQl / mu Des jeunes filles, donc, et d'un collège puritain de la Nouvelle-Angleterre.Mais l’une d'elles est dotée d’un génie poétique dont elle entend bien l’appel impérieux et ressent les effets, sans avoir encore pris la mesure de la voie dans laquelle il la fera s’engager.Les lettres aideront à voir plus clair en soi, peut-être, et jusque dans le style.C’est donc ce quelles révèlent de cette évolution poétique qui leur donne d'abord de l'intérêt.Ainsi, les lettres à Abiah Root et à Jane Humphrey sont primesautières, prolixes, et si elles usent déjà de comparaisons étonnantes et des majuscules (quoique avec parcimonie), elles montrent aussi les signes (la remarque vaut pour les lettres adressées à chacune des correspondantes de Dickinson réunies dans ce volume) d’un anthropomorphisme dont les poèmes sauront tirer parti.«Il faut maintenant que j’aille dans le jardin fouetter une Couronne-impériale qui a la prétention de dresser la tête avant ton retour*, écrit ainsi Emily Dickinson à Susan Gilbert Dickinson.Aussi agréables à lire qu'elles soient, les lettres de jeunesse n’ont pas encore trouvé, comme disaient les poètes médiévaux, le rythme heurté, le ton lapidaire et brûlant, les bonds et les tirets qui deviendront la signature d’Emily Dickinson à mesure qu’elle gagnera en maturité.Et le patient travail du temps, qui affine le style et la vision poétique, est bien ce qui fait le plus plaisir à lire ici, dans ce choix de lettres à des femmes.Car voici les poèmes.Susan Gilbert Dickinson en sera l’une des lectrices privilégiées, avec Elizabeth Holland qui fait un peu, comme le souligne Malroux, figure de sœur aînée, en même temps que de confidente domestique mais aussi, en sa qualité d'épouse du directeur de la revue Scribner’s Monthly, littéraire.La légende a fait d’Emily Dickinson une recluse.Elle ne le fut pas toujours, mais il est vrai que, l’âge aidant, celle-ci est de moins en moins disposée à monter à bord de ces trains qui l'emmèneraient, comme jadis (1855), à Philadelphie, voir des gens, ou à Mount Vernon, se recueillir sur la tombe du général George Washington, ainsi qu’el-le le raconte à Elizabeth Holland.Mais comme cette solitude est peuplée! La lecture des lettres au maître [au nom inconnu], à l’ami [Samuel Bowles], au précepteur [Thomas W.Higginson], à l’amant [Otis P.Lord] ne laisse subsister à cet égard aucun doute.Auprès de ses interlocuteurs, Emily Dickinson cherche conseils, encouragements, critiques, passion — et les trouve.Certains seront déconcertés; tous, à des titres divers, seront séduits, et de même leurs épouses, qui participent elles aussi, à intervalles, à ces correspondances intenses, animées par la poésie et le mystère de l’être.Il fallait sans doute la distance qu’installent les lettres pour que se déploient l’une et l’autre.Même l'amant désiré ne fait pas exception.Veuf, Otis P.Lord comptait bien se changer en mari, et Dickinson avait dit oui, mais la mort sera plus rapide.Elle lui avait écrit, cependant, sans illusions; «mais vous demandez la Croûte divine et ce serait fatal pour le Pain».AVEC AMOUR, EMILY Emily Dickinson Lettres traduites, présentées et annotées par Claire Malroux José Corti, coll.«Domaine romantique» Paris, 2001,256 pages Les frères farouches de Marie Rouanet S «Là ‘ \ A JACinn-S CKKNIKK US DEVOIR Gl YLAI N E MASSOl’TRE Il y a prés de douze ans.l'Occita-ne Marie Rouanet publiait Nous les tilles, où elle évoquait son enfance à Beziers et la douceur enveloppante des femmes de son pays.Ce fut plus long à venir, mais il le fallait: Du côté des hommes, que se passait-il donc?Dans un récit savoureux, si précis qu'on plonge dans un monde qu’on croirait retrouver, plutôt que de le découvrir, elle campe, à l’imparfait, un portrait de son père, émergeant d’un demi-sommeil qui dit la distance, le rêve et la langueur du souvenir.A peine quelques pages de bonheur sont-elles passées que le verdict tombe: «.il y eut entre nous ce grand froid qui précéda un ratage définitif.» Marie Rouanet évoque la disjonction entre le père et l’enfant, habituel dans les familles traditionnelles de jadis.Loin, décidément L’homme est mécanicien.Ce sont donc les odeurs qui nimbent la mémoire de l’écrivaine.«Ces volumes des corps masculins qui rapetissaient l’espace, les voix, les odeurs fortes, je m’en abreuvais.Tout ce que je savais de ces hommes sous-tendait la rapide visite.» les impressions demeurées de l’enfance ont la couleur des sens, données indirectes de la mémoire, attachées à préserver l’aura d’un mystère amoureux, opaque et fort.L’homme est chasseur.11 vit près d’un monde sanglant, carnassier, figure mythique tantôt de l’ogre dévoreur, tantôt du paillard glouton à l’instinct grivois.Les hommes du Sud boivent et mangent ardemment, le caractère bourru, souvent poussés par les femmes hors des territoires qu’elles contrôlent.L’homme vit en bande, à l'armée, au bistrot, à la chasse, à la pétanque, à la mine ou chez les pompiers, «loin des femmes qui veillent à tout, surveillent, loin de leur terrible clairvoyance».Marie Rouanet, avec sa patience et ce regard aigu des femmes dont, par ailleurs, elle se moque gentiment, fait sentir avec finesse l'inquiétude des hommes, conscients, souvent de leur rugosité et de leur maladresse: «Au fond de lui, l’homme n’est pas loin de la panique à la pensée d'un pareil regard implacable porté sur lui.» Elle reprend alors son portrait de l’homme frustre du Rouergue et, après l’avoir tranché à coup de stylet, elle revient sur l’implacable destin qui Marie Rouanet séparait, dans les années quarante dont il est question, le côté des hommes et celui des femmes.Carnavals On déborde alors du portrait paternel pour rejoindre l'hétérogénéité des garçons et des hommes, le plus pittoresque se révèle, dans les fêtes traditionnelles — carnaval de Limoux, fête votive de Saint-Sever-du-Moustier —, au moment où les hommes se déguisent: les say nètes de rue dévoilent l’envers des rôles obligatoires, défoulent les in terdits.Témoignage précieux pour un ethnologue, ses pages font revivre le charme du grotesque, la joie du rire, la griserie des farandoles, la folie des simulacres.Dans le carnaval, les danseurs éméchés et les chanteurs ma quillés font vivre une communauté symbolique qui, d’ordinaire, se défait en individus sages, subjugués par de plus austères rites quotidiens.lœs pierrots tournent de pathétiques visages au ciel.Les sexes lèvent le voile de la pudeur.Le sperme, farine légère, s’envole porté par un souffle invisible.lœs travestis sortent d'on ne sait où, débridés sous leurs artifices et colifichets.A Mèze, à Bézeqas, à Gignac ou à Bessan, on fête l’Ane, le Bœuf, en une fête à majuscule, variante lointaine du spectacle des toréadors, les paillasses défilent en cortège, costumés au comble de l'excès.L'exploit physique y complète un spectacle haut en couleur.Partie d'un sujet austère, sur la condition masculine, qui ne l’inspirait guère, Marie Rouanet trouve le moyen de brosser de grands moments de félicité.Elle montre le charme des transformations qui la mène, sans l’avoir prémédité, semble-t-il à la lire, à évoquer l’homme avec qui elle vit.Ce que le carnaval libérait a profité à tous: des espaces communs, entre les hommes et les femmes, sont aujourd'hui possibles.Il a fallu crêuf ser l’inversion des rôles à même les traditions pour que les secrets innocents des deux sexes frayent un passage ténu vers la maison commune, oit les deux sexes |x>ur-ront se découvrir, moins farouches et désarmés.DU CÔTÉ DES HOMMES Marie Rouanet Albin Michel Paris, 2(X)1,227 pages HISTOIRE Uenfer de Stalingrad SPIRITUALITÉ En quête de Dieu Cet ouvrage se lit comme une confidence livrée à bâtons rompus NAÏM KATTAN T a Révélation est d’abord la ''1~j Révélation d’un texte, voilà la grande révolution que nous rapporte le récit biblique.Et le premier et essentiel rapport à Dieu est un rapport à ce texte de la Loi.» Voilà la réponse à la question «Qui donc est Dieu?» que donne à fauteur son maître.Et le disciple de demander: «N’y a-t-il pas un risque de textolataire?» Le maître précise: «Dieu est le texte!» Cela signifie que tout se passe comme si l’Infini (Dieu) passait dans le fini et devenait ainsi lui-même quelque chose de fini.Marc-Alain Ouaknin est philosophe, professeur de littérature comparée et directeur d’un centre d’études juives.Dans cet ouvrage, il tente de répondre lui-même à la question qu’il pose à son maître, question que les Editions Bayard ont posé à des écrivains, des philosophes, des journalistes, en leur demandant de formuler leur réponse dans un texte d'une centaine de pages.On connaît déjà celle de Jean Grosjean par un texte magnifique, Si peu, dont j’ai déjà rendu compte dans ce journal (Le Devoir, 12 mai 2001).Avant d’y répondre à son tour, Marc-Alain Ouaknin cherche d'abord à analyser la question et évoque sa manière d’écrire.Son texte abonde en citations qui vont de Christian Bobin à Levinas et de Sylvie Germain au Talmud.C’est dire que le champ qu’il tente de couvrir est vaste.Il fait l’éloge de la patience, de la recherche, du questionnement.Pour Ouaknin, tout commence par la lecture, qui est interrogation.Celui-ci recule devant les affirmations qui conduisent au dogmatisme et condamnent ainsi le texte à la mort.Ouaknin raconte des histoires, rapporte des anecdotes.Il puise dans les sources juives mais s’ouvre également au christianisme, à toute spiritualité.Il note que tout effort de prouver l'existence de Dieu tout autant que son inexistence est inutile.La parole est là et, citant Emmanuel Levinas, il dit: «La dimension du divin s’ouvre à partir du visage humain.Une relation avec le Transcendant — cependant libre de toute emprise du Transcendant — est une relation sociale.C’est là que le Transcendant, infiniment autre, nous sollicite et en appelle à nous.» Cet ouvrage se lit comme une confidence livrée à bâtons rompus par un homme qui a beaucoup lu, beaucoup vécu à travers ses lectures et qui sait que la question est plus importante que la réponse.DIEU ET L’ART DE LA PÊCHE À LA LIGNE Marc-Alain Ouaknin Éditions Bayard Paris, 2001,123 pages LOUIS CORNELLIKR Considérée par la plupart des historiens comme le tournant capital de la Seconde Guerre mondiale, la bataille de Stalingrad fut un monstrueux carnage qui a balafré à tout jamais le visage de l’humanité.Environ 1 100 000 soldats soviétiques et 500 000 combattants des puissances de l’Axe y ont laissé leur jeune vie afin de satisfaire les délires de grandeur des deux principaux assassins du XXe siècle.Aussi, entretenir le douloureux souvenir de ce sanglant épisode de l’histoire mondiale relève d’un incontournable devoir d’humanité, et le travail en ce sens d’un Antony Beevor mérite donc toute notre attention.Ex-officier de carrière devenu historien et romancier, ce Britannique nous livre, avec ce monumental Stalingrad, l’un des meilleurs résumés de cette innommable bataille.Basé sur des sources multiples et souvent originales, son ouvrage, admirable à tous points de vue, reconstitue avec clarté et maestria les événements qui ont brûlé la terre soviétique de juin 1941 à février 1943.Stupéfait devant l'attaque-sur-prise de ses «alliés» allemands, Staline mettra du temps à réagir en chef de guerre compétent Les troupes nazies, gonflées à bloc par un sentiment de supériorité et «en état d’anesthésie morale» grâce à une propagande efficace visant à déshumaniser l’ennemi, ravageront tout sur leur passage jusqu’à l’été 1942.Le 23 août, Stalingrad commence à crouler sous leurs bombardements et l’hystérique engeance hitlérienne entrevoit déjà une reddition soviétique rapide.L’enfer, pourtant, ne fait que commencer.Staline, prêt à un des plus gigantesques gaspillages de vies de toute l’histoire de l’humanité, ne pliera pas.Dans Stalingrad ravagée, chaque mètre de rue se gagne au prix des plus féroces combats.Les Allemands y poursui- REUTERS Hitler vent leur avancée, mais la hargne et le courage des soldats soviétiques, au nombre desquels figurent les tireurs d’élite dont le plus célèbre, «un taciturne berger de l’Oural nommé Zaïtsev», était récemment évoqué dans la production hollywoodienne L’Ennemi aux portes, les déstabilisent de plus en plus à l’approche d'un hiver qui s’annonce cruel.Après des mois d’improvisation pendant lesquels l’incompétence militaire de Staline s’est traduite par un nombre incalculable de victimes soviétiques, les troupes du petit père des peuples, en novembre 1942, lancent une opération d’encerclement des Allemands qui connaîtra un heureux dénouement en février 1943 avec la libération de Stalingrad.Abandonnées par un Hitler furieux devant la débâcle, les troupe de l'Axe se feront dépecer sans merci par leurs ennemis assoiffés de vengeance.Ces faits sont connus et Beevor les reprend ici dans un récit d’une très grande efficacité.Ce qui rend toutefois son ouvrage si remarquable, c’est l'humanité avec laquelle il raconte tout le reste, c'est-à-dire la folie et la grandeur d’hommes et de femmes plongés au cœur du désastre et traités en vulgaire chair à canon par leurs dirigeants.Il faudrait presque imposer la lecture de ce livre aux indifférents pour leur faire voir de quoi l’humain est capable lorsqu’il se retrouve dans ses derniers retranchements.Soumis au récit du courage extrême (celui d’une multitude de combattants oubliés, celui, entre autres, des femmes-soldats soviétiques) et de la cruauté sans limites (pillages de civils, massacres gratuits de prisonniers de guerre, exécutions sauvages, par leurs propres troupes, de jeunes soldats rendus fous par les circonstances, lâches abandons des blessés), ils découvriraient peut-être enfin, éberlués, la profondeur de l’énigme humaine.In bataille de Stalingrad, ce fut la faim qui mène à la mort et au cannibalisme, le froid qui ravage le corps et qui tue, la vermine qui rend malade, la Faucheuse qui bourdonne aux oreilles à chaque instant.Quand Beevor, par exemple, évoque avec respect le mal du pays ressenti par les jeunes soldats allemands, transformés en loques humaines, à Noël 1942, la folie d’Hitler, responsable de tout ce gâchis, apparaît dans toute sa méchanceté.lœs lettres du front, soviétiques et allemandes, abondamment citées par l’auteur, recèlent elles aussi des mots d'une infinie tristesse qui incitent a la méditation.Généreux en détails sur l'ensemble des faits entourant la bataille, sensible au sort inhumain réservé à ceux et celles qui ont dû la subir dans leur chair, ce Stalingrad d’Antony Beevor est un très grand livre d’histoire militaire.Avec le puissant film du même nom de Joseph Vilsmaier, qui met en scène, à partir d'un angle allemand, les mêmes événements et dont la finale marque pour toujours, il s’impose comme une des œuvres récentes les plus fortes à ce sujet louiscornellier (aparroinfo.net Olivieri librairie «bistro UN BISTRO DES DIZAINES D’ÉVÉNEMENTS DES MILLIERS DE LIVRES \ 5219, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges Tel.: 51W39-3Ô39 Fax : 51W39-3630 service@librairieolivieri.com > I L K I) K V 0 I H .L E S S A M EDI I !* ET I) I M A \ ( H E 2 0 I A X V I E R 2 0 0 2 I) « -«* Livres *»- LITTÉRATURE JEUNESSE Les 75 numéros de Lurelu Une longévité remarquable pour un périodique culturel québécois La parution d’un 75' numéro (en kiosque depuis le 10 janvier) aura été pour la revue Lurelu l’occasion de souligner une longévité remarquable en tant que périodique culturel québécois, de même qu’un tremplin pour préparer les activités du 25' anniversaire qui se dérouleront jusqu’en mars 2003.Fondée en 1978 par Communication-Jeunesse, la revue, offerte gratuitement jusqu’en 1979, a pour mandat de faire connaître les ouvrages pour la jeunesse publiés au Québec, ainsi que leurs créateurs.Notre critique Gisèle Desroches a feuilleté quelques numéros anciens et récents, histoire de mesurer le chemin parcouru dans ce domaine.GISÈLE DESROCHES Quand on connaît les difficultés que connaissent de tels périodiques, souvent tenus à bout de bras par une poignée de bénévoles entêtés, et qu’on fait le compte des «cadavres» laissés le long des routes (des 42 périodiques actuels reliés à la littérature, seuls sept sont plus anciens que Lurelu), 75 numéros voués à la promotion de la littérature québécoise pour la jeunesse et du théâtre québécois pour jeune public forment un joli portfolio.Si, de nos jours, une vingtaine de maisons d’édition sont actives dans le secteur jeunesse, à la fin des années 70, la situation de la littérature québécoise pour la jeunesse était encore fragile, professionnels et public ayant tendance à bouder ou à méconnaître les œuvres du «terroir» et a fortiori les ouvrages pour la jeunesse tenus pour une littérature secondaire et de peu d’importance.Sur les étagères des librairies d’alors régnent en maître les publications françaises et européennes, parmi lesquelles ont du mal à se tailler une place les ouvrages de Gabrielle Roy (Ma vache Bossie), Yves Thériault (Le Ru d’Ikoué), Bertrand Gauthier (Hou Ilva et Dou llvien), André Cailloux (Je te laisse une caresse, Mon petit lutin s'endort), les petits ropians de Bernadette Renaud (Emilie la baignoire à pattes) ou d'Ambroise lafortune (Le pays d’où je viens), qui font tous, cependant, l’objet d’une critique dans la chronique «M'as-tu vu, m’as-tu lu?» figurant déjà au sommaire du tout premier numéro.Lurelu réagit à la situation précaire de la littérature québécoise pour la jeunesse par la plume de Marie-Jeanne Robin qui, dans son article «Du côté des librairies», fait état du peu de visibilité des ouvrages québécois pour enfants au profit de la promotion quasi exclusive des classiques européens *.Pas étonnant non plus que, dans le premier numéro de Lurelu, au printemps 1978, figurent deux plaidoyers: l’un signé Henriette Major intitulé «Pourquoi écrire des livres d’ici», l’autre d’Hélène Pelletier Baillargeon intitulé «Des auteurs d’ici».On y trouve des arguments très convaincants à propos de la nécessité de proposer aux enfants des récits ou ils peuvent reconnaître leur réalité.«C’est l’écrivain national, et lui seul, je crois, qui peut profondément réconcilier la littérature et la Vie dans la sensibilité de l’enfant», plaide Hélène Pelletier-Baillargeon * ”, «Je crois que le plus important don que l’écrivain national puisse faire à son enfant-lecteur, c’est d’abolir la détestable distance livresque qui existe trop souvent entre la création culturelle et la Vie.Et en cette matière, même un écrivain dit “secondaire” peut réussir là où un étranger de génie risque d’achopper», ajoute-t-elle ***.Même André Cailloux, le célèbre Grand-père Cailloux des émissions pour enfants, pourtant d’origine française, y va de ses convictions nationalistes: «J’écris avec des mots d’ici.Et mes claques font clic! clac! dans les flaques.Des claques en France, ce sont des gifles; ici ce sont des pardessus.Il faut que l’enfant reconnaisse son vocabulaire à lui, sinon, il ne prend pas conscience de ses racines.» **** Un nombre de pages accru Des modestes seize pages qu’il contenait à son départ (sans même un sommaire), Lurelu a acquis de la maturité en 24 ans, pris des couleurs et du volume, le 74' numéro comportant un sommet inégalé de 104 pages, la chronique «M’as-tu vu?M’as-tu lu?» occupant à elle seule 51 pages traitant de pas moins de 183 titres comparativement à neuf dans le premier numéro.C’est qu’il n’est plus besoin de vendre désormais la «salade» québécoise, les livres jeunesse représentant aujourd’hui au Québec entre 30 et 35 % du total des livres publiés, soit près de 400 titres en 2001.Le premier numéro de Lurelu affichait en sous-titre: «Bulletin d’information sur la littérature de jeunesse», alors que factuelle page couverture, nouvelle maquette au look nette- ment plus adulte, en place depuis l’hiver 1998, fait de la publication «La seule revue québécoise exclusivement consacrée à la littérature pour la jeunesse».Les «festivités» du 75' numéro marquent le début d’un retour en arrière de seize mois (jusqu'au 25' anniversaire), au cours duquel Lurelu dressera dans ses pages un bilan de son évolution en retraçant des auteurs ou personnalités présents dans les premiers numéros (rubrique «Que sont-elles devenues?»), en revenant sur les problématiques soulevées dans les premiers numéros afin de voir comment celles-ci ont évolué.«Dans cet ordre d’idées, écrit Daniel Sernine en éditorial *****, U est ironique de constater que, dès son deuxième numéro, Lurelu consacrait un “dossier noir” à la situation des bibliothèques scolaires [le sujet du plus récent dossier du numéro d’automne 2001].» Une chronique intitulée «Lurecherche» vient d’être ajoutée depuis peu.à l’initiative de Ginette Landreville, afin d’informer les lecteurs des nouvelles études et de la recherche en littérature jeunesse, diverses «antennes» ayant été mises en place sur les campus universitaires.Cette innovation, à elle seule, témoigne de l’immense évolution du secteur depuis les débuts de la revue.Avec un tirage de 2400 à chaque parution (trois numéros par année), près de mille abonnés, des ventes en kiosque (depuis 1990), une distribution d’office aux membres de Communication-Jeunesse, un site Internet depuis cinq ans (www.imagene.net/lurelu), la revue utilise les services de 25 collaborateurs pour la seule chronique «M'as-tu vu?M’as-tu lu?», de six membres du comité de rédaction et de quatre autres collaborateurs réguliers.Daniel Sernine fête cette armée son dixième anniversaire en tant que directeur de la revue, battant des records de durée tous azimuts à ce poste.Maintenant flanqué d’une directrice adjointe, Ginette Landreville, depuis l’an dernier, Sernine se souvient en riant de la succession dont il a hérité en 1992, constituée d’un chéquier et de divers papiers rangés dans un modeste carton à chaussures.La tâche s’est considérablement alourdie depuis, nécessitant maintenant au bas mot une trentaine d’heures par semaine, en dépit des multiples tâches déléguées aux metteur en pages, correctrice, comptable, claviste.Le premier directeur à relever le défi de Lurelu, Serge Wilson, peut être fier du chemin parcouru sur sa lancée.* Dans le 76e numéro, le libraire Michel Lévesque dressera le portrait de la situation actuelle à cet égard.** Hélène Pelletier-Baillargeon, «Des auteurs d’ici pour nos enfants», Lurelu, vol.1, no 1.*** Ibid.**** propos recueillis par Danièle Simpson, «Grand-père Cailloux se raconte», Lurelu, vol.1, no 1.***** Lurelu, vol.24, no 2.Délicieusement dégoûtant ! SOURCE SEUIL JEUNESSE Illustration tirée de l’album C’est dégoûtant! du duo Pittau et Gervais.balai bes toilettes.SE PEIGNER AVEC LE Ne cherchez pas le classique album sur le gentil ourson qui n’arrive pas à dormir dans le catalogue de Seuil jeunesse.Il semble que la direction laisse à ses concurrents le soin de piétiner les sentiers battus et rebattus de la littérature destinée à l’enfance.On préfère, semble-t-il, s’aventurer sur des pistes, des voies et des ruelles moins fréquentées, quitte à égarer quelques enfants en chemin.Parmi les auteurs qui sévissent régulièrement dans la grande maison parisienne, on retrouve l’impayable duo Pittau et Gervais.Les titres de leurs albums suffisent à résumer leur philosophie de la vie: Prout! Crotte! Snif! Pipi! Atchoum! Miam-miam! Pour l’élévation spirituelle de l’enfance et la jeunesse, veuillez vous adresser à un autre rayon.Leur dernier album, C'est dégoûtant!, s’inscrit tout à fait dans ce sillage.Il s’agit d’un espèce de catalogue, non exhaustif mais tout de même bien fourni, de pratiques répugnantes.Sur la page de gauche, une fillette, descendante directe du bonhomme allumette, illustre un acte non recommandé par les manuels de bienséance tandis que la page de droite clame haut et fort: «C’est dégoûtant!» Ça commence doucement par «plonger ses mains dans la confiture.» et ça s’aggrave en cours de route jusqu’à «vomir à table».En chemin, c’est passé par «jouer dans la litière du chat» et «se peigner avec le balai des toilettes».Le tout se conclue par un lucide «lire ce livre, c’est dégoûtant».On peut discuter des vertus éducatives d’un album aussi explicite (j’ai vu des mamans horrifiées au dernier Salon du livre), mais force est de reconnaître que son aspect ludico-pipi-caca enchante le public des trois à sept ans auquel ce livre s'adresse.C’EST DÉGOÛTANT! Pittau et Gervais Seuil jeunesse Paris, 2001,73 pages Après le catalogue des trucs dégoûtants, voici l’abécédaire des bêtises, L’alphabêtisier.A chaque lettre de l’alphabet, on découvre un court texte utilisant à outrance la lettre en question tout en décrivant une bêtise possible: C comme dans «confectionner en cachette une belle crotte.en chocolat.Et puis, chiche, la coller sur le carrelage du couloir et attendant la catastrophe».la psychologue Elisabeth Brami et le délicieux illustrateur Lionel la Néouanic n’en sont pas à leur première publication chez Seuil, ni même à leur première collaboration.Un de leurs ouvrages, Moi j’adore, Maman déteste, a été primé à quelques reprises.Moins ouvertement provocateurs que Pittau et Gervais, ils compensent le petit côté délinquant de leur abécédaire par une véritable teneur pédagogique.Chaque illustration contient des mots commençant par la lettre choisie, mots qu’on doit chercher et qu’on peut retrouver sur une liste à la fin du livre.L’ALPHABÊTISIER Texte d'Élisabeth Brami Illustrations de Lionel Le Néouanic Seuil jeunesse Paris, 2001,59 pages A première vue,/e vais te manger! se présente comme la millième variation de l’histoire de la poule et du renard.De page en page, on attend avec le rouquin prédateur que la poule engraisse jusqu’à devenir délicieusement comestible.Les charmantes mais sages illustrations, aux couleurs sobres, ne laissent pas présager une finale vraiment renversante.Mais on est agréablement surpris.Quand le renard, amaigri par l’attente, se présente enfin au poulailler en se pourléchant les babines, la poulette, devenue énorme, lui saute dessus et n’en fait qu’une bouchée.Exit le renard.Sourire ravi de la poide et, bien entendu, des petits lecteurs.JE VAIS TE MANGER! Texte de Richard Waring Illustrations de Caroline Jayne Church Milan Paris, 2001,27 pages Avec Papa raconte, voilà une bédé tout à fait inusitée et particulièrement distrayante.De toutes petites cases contenant de tout petits bonshommes à la South Park nous mènent dans une abracadabrante histoire de princesse et de sorcière.Pierre et Jeanne réclament une histoire à leur papa qui s’apprête à les mettre au lit Papa, qui a une partie de foot à regarder à la télé, refuse d’abord, mais les mouflets se font si insistants qu’il finit par accepter.Commence alors la délirante histoire de la princesse Kipu et de son crapaud Bruno, avec lequel elle partage mouches, jeux et expériences de la vie.Chaque fois que le père tente d’achever l’histoire pour aller voir sa partie de foot — la plupart du temps en faisant mourir la princesse —, les enfants refusent et relancent l’aventure dans une nouvelle direction.Le scénario, de plus en plus échevelé, intègre tous les ingrédients des contes classiques mais les roule dans une farine moderne et iconoclaste tout à fait rafraîchissante.Ça plaît aux petits dès quatre ans.PAPA RACONTE Scénario de Lewis Trondheim Dessins de José Parrondo Delcourt jeunesse Paris, 2001,30 pages VIDÉO Le monde de Cornemuse Cornemuse fait la joie des petits téléspectateurs de Télé-Québec depuis déjà quatre saisons.Mais comme l’amour des enfants n’a pas de limites, et que rediffuser leur émission favorite n’est décidément pas assez pour eux, Télé-Québec a mis sur le marché des vidéocassettes rassemblant chacun des deux épisodes de la série.Les volumes 5 et 6 de ces cassettes sont sortjs juste à temps pour les Fêtes.Evidemment, les enfants adorent: Cornemuse est toujours aussi tendre et tolérante, Tibor et Bagou aussi fous-fous, Rafi généreuse et Kounga espiègle.La qualité de l’émission, déjà saluée de nombreux prix et d’excellentes critiques, fait d’ailleurs en sorte que son auditoire déborde du public des 3 à 5 ans auquel elle est a priori destinée.Les costumes et les couleurs accrochent l’œil des bambins de deux ans.Et les six ans, eux, se reconnaissent encore dans les petits scénarios, inspirés du quotidien.Autant dire que les cassettes seront vues et revues, et qu’elles serviront longtemps.Au grand plaisir des parents, séduits eux aussi par l’ensemble de la production.Josée Boileau BANDES DESSINÉES BédéOuest terne DENIS LORD Sans totalement éviter les clichés et l’inflation feuilletonesque, Giraud a su donner, avec Mister Blueberry et ses épisodes subséquents, un nouveau souffle à la série Blueberry, créée il y a près de 40 ans avec le défunt Jean-MichH Chartier.Mais les auteurs de ce cycle parallèle, «1m jeunesse de.», Corteggiani et Blant-Dumont, s’appesantissent quant à eux sur un chemin trop visité, tellement plein de balises quelles en bouchent la route plutôt que de l’éclairer: poursuites, traquenards, doubles coups fourrés, victimisation absolue du antihéros, etc.Du déjà trop revu.L’épisode présent se situe vers la fin de la guerre de Sécession, en 1864.Blueberry et ses acolytes.Homer et Grayson, s'évadent d’une prison confédérée et s’emploient, contre vents et marées, à faire avorter un complot d'assassinat contre le président lincoln.Ix‘ scénariste Corteggiani s’est manifestement documenté sur son sujet mais en traite avec légèreté, présentant Pinkerton comme le chef des services secrets de l’Union et John W.Booth comme un pantin timoré.Relisez les vieux albums en attendant le film.LA JEUNESSE DE BLUEBERRY - DERNIER TRAIN POUR WASHINGTON Corteggiani et Blant-Dumont Dargaud Paris, 2001,48 pages source soi.EU ‘T * T,- 's*.• LpII/mA, Une case extraite de Colt Walker - Gil 2.Pour un résultat hélas décevant, il a fallu attendre trois années et un changement d’éditeur pour qu’enfin paraisse le deuxième et dernier tome de Colt Walker, féroce western à la Sergio Leone, coloré de fantastique.Dans le premier tome, Colt, clone absolu de Clint Eastwood, condensé de testostérone et de cynisme, s'employait à tirer des griffes d’une secte mormone Sâ-lomé Blackstone, quinzième épouse du tyrannique prophète Gila.Dans ce second tome, Colt tente de rejoindre son employeur, un riche homme d'affaires apparenté à la jeune femme, en passant par des grottes sanctifiées par une tribu locale.C'est pas nul, soyons clair: Lamy dessine superbement les espaces inquiétants, les cactus et les cervelles éclatées, Yann se révèle un scénariste accompli et un dialoguiste mordant avec de fortes dispositions pour la cruauté spectaculaire.Mais la qualité de l’épisode précédent avait suscité des attentes inassouvies.Ce second tome semble hélas un peu bâclé, évacuant un minimum de plausibilité, des rencontres attendues entre Colt, son employeur et le prophète.COLT WALKER - GILA 2 Yann et Lamy Couleurs de Topaze Soleil Toulon, 2001, 45 pages Sur un campus américain, Shirin étudie la médecine pendant que son amant Morgan s’initie aux mystères de la langue française.Ce dernier est tombé dans l'œil de l^nce, romancier affligé d'une crampe de l’écrivain nouveau genre, à mi-chemin entre sida et virus informatique.Symptômes: perte de vocabulaire, sensation de brûlure pendant la conjugaison, etc.Dans ce microcosme où prédominent les problèmes de communication et les rendez-vous manqués, le langage, la maladie et l’amour forment une étrange équation dont Madden esquisse les paramètres d’un pinceau intimiste.Les légères maladresses graphiques de ce récit par ailleurs touchant et intrigant sont en grande partie compensées par la maîtrise du médium dont fait preuve Madden.La conception des pages repose sur un eu de rimes visuelles esthétique et intelligent.Initiateur d’un groupe américain d'Oulipo version bédé.Madden avait publié, il y a quelques années.Black Candy chez le défunt éditeur montréalais Black Eye.ODDS OFF OU L’AMOUR FOUTU Matt Madden Highwater Books Massachusetts, 2001,137 pages Dans sa série des «Carnets de voyage», après l’Afrique et Paris, c’est aujourd'hui de Rio que le bé-déiste punk Jano (Gazoline, Kébrd) ramène ses souvenirs.Si la pauvreté — favelas, gangs de rue — n’est pas évacuée du décor, c’est de toute évidence le caractère dionysiaque de la ville et de ses environs qui inspire l’artiste.À Copacabana, Ipanema ou Corvocado, au stade de football et même dans les favelas, mi-hommes, mi-bêtes, les personnages de Jano sont tout à la fête, à l’amour et au soleil.Même la nuit! Paname avait bénéficié d’une couverture matte et d’un intérieur en papier glacé.Ici, c’est le contraire.La formule précédente mettait davantage en valeur la jolie palette de couleurs de l’auteur.Pour le reste, le trait est toujours impeccable et l’utilisation de personnages animaliers n’exclut pas le réalisme.Sans tomber pour autant dans le tourisme de pacotille, Jano me semble rapporter de Rio des images moins convaincantes, plus superficielles et uniformes que celles suscitées par Paris, sa propre ville.Peut-être avait-il le soleil dans les yeux.RIO DE JANEIRO Jano Albin Michel Paris, 2001,72 pages denislord(ietidirect.qc.ca ( I t
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