Le devoir, 2 février 2002, Cahier D
— DE VISU LE DEVOIR.LES SAMEDI 2 ET DIMANCHE 3 E E V R I E R 2 0 O ENTREVUE Margaret Atwood Page D 5 Gigajapon - Big in Japan Page D 8 Le devoir SOURCE: EDITIONS DU SEUIL Pierre Bourdieu 1930-2002 Un sport de haut niveau MARCEL FOURNIER Pierre Bourdieu n’aimait guère les hommages et il détestait toutes les formes mondaines de célébration.Non pas par fausse modestie.Il savait ce que ces rituels cachent d’hypocrisie.Mais la mort impose, dans nos sociétés, ses rituels.Je me limiterai pour ma part à rappeler quelques souvenirs: nos premières rencontres, à l’automne 1970, et la dernière, ¦ en juillet dernier.Parler du professeur, de sa vie et de son travail, c’est évidemment, pour celui qui a été son étudiant, une façon de reconnaître une dette et, pour le milieu universitaire, un moyen de se constituer une mémoire.Le chercheur À l’automne 1970, je m’inscris à l’École pratique des hautes études (qui deviendra l’École des hautes études en sciences sociales) pour poursuivre mes études de doctorat sous la direction de Pierre Bourdieu.Celui-ci vient de publier La Reproduction (1970); il a publié, quelques années auparavant, en collaboration avec Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Pas-seron, Le Métier de sociologue (1968) ; il entreprend un vaste programme de recherches devant conduire à la publication de La Distinction (1979) et à la réalisation de nombreux travaux sur le champ intellectuel et artistique.Ses réflexions théoriques sur la pratique doivent constituer Y Esquisse d’une théorie de la pratique 0972), dont il me fait lire les épreuves.Des premières conversations, je retiens les deux leitmotiv suivants: «Mon ambition, sur le plan universitaire, est de former les trente meilleurs sociologues au monde.» «Mon projet intellectuel est d’élaborer une nouvelle théorie de la pratique.» Voilà de quoi enthousiasmer un jeune chercheur! L’enseignement est, pour Pierre Bourdieu, inséparable de la recherche.Au cours magistral, il préfère la formule du séminaire, et, chaque semaine, rue de Tournon, puis plus tard, boulevard Ras-pail, à la Maison des sciences de l’homme, il réunit, autour d'une grande table, ses étudiants et ses chercheurs pour leur présenter les résultats de ses lectures et de ses travaux en cours.Certes, il a des notes, mais il n’y a rien de linéaire dans ses exposés: il improvise, il ouvre continuellement des parenthèses, s’interrompant souvent, remettant en question ses propres affirmations et les reformulant en d’autres termes.La réflexivité est au cœur même de son travail de recherche et d’écriture.Pierre Bourdieu est déjà un chef d’école et, comme tout chef d’école, il suscite à la fois admiration et critique.Certains, comme Jean-Claude Passeron, prennent déjà leurs distances.Il a ses détracteurs, même dans sa salle de cours.Bourdieu considère la salle de cours non pas comme un lieu de VOIR PAGE D 2: BOURDIEU Identité multiple r Victor Teboul ''Vi- Si / e philosophe, devenu ethnologue, a publié son premier livre sur l’Algérie, Sociologie de l'Algérie.Pierre Bourdieu ne dissocie pas ses réflexions théoriques de ses re-cherches empiriques; ses ouvrages et ses articles, pour la plupart, portent sur des objets concrets: la maison en Kabylie, les travailleurs en Algérie, le mariage dans le Béarn, l’école en France, le musée en Europe, les pratiques culturelles.Il ne cesse pas d’être philosophe, certes, par ses références (Merleau-Ponty, Wittgenstein, etc.) mais aussi par ses préoccupations épistémologiques.Il prône l’éclectisme des références (Marx, Durkheim, Weber, pour les classiques) et surtout le refus des oppositions (subjectivisme-objectivisme; déterminisme-liberté; structure-histoire).Ce qu’il craint le plus, c’est la fermeture, l’enfermement.Tout l’intéresse: l’anthropologie, l’histoire, la linguistique, l’économie, la science politique.Il traduit Panofsky et publie, dans la collection «Lç Sens commun» qu'il dirige aux Editions de Minuit, Goffman, Cassirer, etc.La démarche théorique que suit Bourdieu est à la fois originale et ambitieuse: elle consiste à élaborer à la fois une théorie de la pratique (avec les notions d’habitus, de capital, de stratégie) et une théorie de la société (avec les notions de rapports de force, de champ, de domination, de reproduction, de violence symbolique).Selon Bourdieu, la démarche sociologique peut se résumer en deux propositions toutes simples: «tout est relation structurale'» et «tout est construction sociale".Pour qualifier sa propre perspective, il parle de «structuralisme génétique» ou, tout simplement, d’analyse structurale.Le ton qu’il adopte dans ses textes est volontairement provocateur: il critique Sartre, Lévi-Strauss, etc.La théorie n’est pas pour lui un credo mais un cadre conceptuel permettant l’élaboration d’hypothèses qui doivent par la suite subir l’épreuve de la vérification.Il aime à répéter que «le sociologue marche avec de gros sabots» et que, le plus «souvent, il ne prouve que des évidences.Ce qui est déjà beaucoup».Il veut faire de la sociologie une science, et il cherche à préserver à tout prix l’autonomie qu’a acquise la science dans nos sociétés.L’intellectuel engagé 12-19 juillet 2(X)1.À Cerisy-la-Sal-le, en Normandie, se tient un colloque sur «la réception internationale du travail de Pierre Bourdieu».Une soixantaine de chercheurs, Bourdieu croyait que la meilleure façon d’avoir une influence sur le cours des choses était de faire de la bonne recherche Le baromètre du livre au Quebec r Roman LE TUEUR AVEUGLE V M.ATWOOD Robert Laftont 2 Roman OÙ ES-TU ?M.LÉVY Robert Laffont 3 Roman A.JARDIN Gallimard 2 £ Roman Qc ADÉLAÏDE - Le goût du bonheur.T.2 ?M.LABERGE Boréal J! Essai Qc LE LIVRE NOIR OU CANADA ANGLAIS N LESTER Intouchables u Polar PARS VITE ET REVIENS TARD F.VARGAS Hamy Viviane 9 ] Roman Qc GABRIELLE - Le goût du bonheur, T, 1 T M, LABERGE Boréal 60 Roman Qc FLORENT - Le goût du bonheur, T.3 9é M.LABERGE Boréal 15 Roman ROUGE BRÉSIL V Prix Concourt 2001 J.-C.RUFIN Gallimard 22 10 Biographie Qc MON AFRIQUE L.RAGÉ Libre Expression 15 Roman Qc PUTAIN V N.ARCAN Seuil il 11 Spiritualité LE GRAND LIVRE DU FENG SHUI ¥ G.HALE Mamse J45 13 Spiritualité LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT E.TOLLE Ariane 71 ii Education COLLECTIF Ma Carrière 3 ]5 Sport GUIDE DES MOUVEMENTS DE MUSCULATION ¥ F, DEUVIER Vigot 191 16 Roman T, BENACQUISTA Gallimard 1 £ Roman D, LODGE Rivages 1 i! Psychologie CESSEZ D'ÉTRE GENTIL, SOYEZ VRAI ' ¥ T D'ANSEMBOURG L’Homme 55 Il Biographie GRAND-PÉRE ¥ M.PICASSO Denoêl 10 .’0 Érotisme HISTOIRES DE FILLES J.PELLETIER Québécor 2 IL Roman Qc M LARUE Boréal 2 ,v Cuisine LE VÉGÉTARISME A TEMPS PARTIEL ¥ LAMBERT/DESAUIMERS l'Homme 18 23 Jeunesse CHANSONS DOUCES, CHANSONS TENDRES (Um & DC) ¥ H.mOR Fides 19 24 Roman Qc UN DIMANCHE À LA PISCINE A KIGALI ¥ G.C0URTEMANCHE Boréal 66 25 Sc Sociale RÉFLEXIONS SUR LA GUERRE, LE MAL ET LA FIN B.-H.LÉVY Grasset 11 26 Sc.Fiction LE SEIGNEUR DES ANNEAUX ¥ (éd.de luxe) J, R R, TOLKIEN Bourgois 455 JL Psychologie HOMME ET FIER DE L'ÊTRE Y, D ALLAIRE Option santé 16 28 Psychologie STRATÉGIES DE VIE P.C McGRAW AdA 14 29 Cuisine DÉCOUVRIR LE T0FU SOYEUX Y TREMBLAY Trécarré 35 30 Psychologie LES MANIPULATEURS SONT PARMI NOUS ¥ 1.NAZARE-AGA L'Homme 231 U Jeunesse ARTEMIS FOWL E.COLTER Gallimard 18 32 Roman LE VOYAGE EN FRANCE - Prix Médias 2001 - B DUTEURTRE Gallimard 22 il BD.TINTIN - Le rêve et la réalité ¥ M, FARR Moulmsart 19 14 Roman Qc CHERCHER LE VENT ¥ G.VIGNEAULT Boréal 15 IL Jeunesse CHANSONS DROLES.CHANSONS FOUES (livre * DC) ¥ H, MAI0R Fides 70 36 Psychologie LES HASARDS NÉCESSAIRES J.-F.VÉZINA L'Homme 18 37 Maternité MON BÉBÉ je l'attends je l'élève E.FENWICK Reader's Digest 247 38 Esotérisme LE RÊVE ET SES SYMBOLES ¥ M.C0UPAL de Mortagne 138 39 Roman LE DÉMON ET MADEMOISELLE PRYV P.COELHO Anne Carrière 40 40 Polar K, FOLLEtt Robert Laffont 2 41 fantastique HARRY POTTER ET LE PRISONNIER D'AZKABAN.T 3 ¥ J.K.ROWLING Gallimard 113 42 Sc.Fiction L'ULTIME SECRET B WERBER Albin Michel 10 43 Science S, HAWKING Odile Jacob 12 Li Maternité COMMENT NOURRIR SON ENFANT, 3‘ éditi« L LAMBERT-LAGACÊ L'Homme 129 45 Psychologie A CHACUN SA MISSION ¥ J.MONBOURQUETTE Novalis 112 V Coup de cœur RB ¦¦¦H Nouvelle entrée N.B.: Sont exclus les livres prescrits et scolaire Nbre de semaines depuis parution f Consultez les palmarès des litres de poche et de jeunesse dans l'une de nos 24 librairies.[ - SCABRINI MEDIA Bien au-delà de la simple impression et U AGMV Marquis IMPRIMEUR INC.La passion du livre québécois Longueuil • Montréal • Montmagny • Sherbrooke pour la plupart étrangers, sont cloîtrés dans un vieux château transformé en centre culturel; décontractés mais sérieux, du matin au soir, ils discutent des travaux de Bourdieu et évaluent l’impact de son œuvre dans divers pays:, le Japon, le Brésil, le Canada, les Etats-Unis, l’Allemagne, le Mexique, etc.Un tel événement oblige à l’éloge, la critique est discrète, et la polémique, feutrée.Pierre Bourdieu a informé les organisateurs qu’il viendrait les deux derniers jours.Nous l’attendons tous un peu nerveusement, espérant qu’il ne se désiste pas à la dernière minute, pour une raison de santé ou de fatigue.Il arrive tel que prévu, le vendredi en fui d’apres-midi, après un voyage de deux heures en train.Il salue les uns et les autres, visiblement ému de retrouver d’anciens étudiants et des collaborateurs étrangers.Dans la soirée, après un dîner frugal pris dans le réfectoire, nous nous retrouvons dans un salon à l’étage et formons un grand cercle autour de Bourdieu.Il est manifestement en forme et répond avec humour aux diverses questions.L’atmosphère est détendue.La discussion porte tout naturellement sur le film documentaire La sociologie est un sport extrême, que le cinéaste français Carie a récemment consacré à Pierre Bourdieu.Nous l'avons visionné la soirée précédente et avions en tête les images fortes du film: Bourdieu debout à la gare de Lyon, s’adressant un micro à la main aux cheminots en grève; Bourdieu seul sur une tribune, dans une salle en banlieue parisienne, discutant avec une centaine de loubards.Bourdieu reconnaît qu’il a laissé toute liberté au réalisateur, avec lequel il était, il faut le préciser, devenu complice; il ne cache pas la satisfaction que lui a procurée la réalisation de ce film.Le lendemain matin, j’ai une brève discussion avec Bourdieu.D me demande des renseignements sur les recherches que je mène; il se moque gentiment de l’intérêt que je porte toujours aux durkheimiens et m’encourage à poursuivre ma recherche sur les critères d’évaluation de la recherche universitaire.Je lui soumets le projet d’un numéro spécial de la revue Sociologie et Sociétés entièrement consacré à son œuvre.«Ça peut être utile, me répond-t-il.Je ne peux m’engager à écrire un texte, mais je lirai les textes, et je verrai.» L’après-midi, les participants sont entassés dans la bibliothèque, les uns assis dans des fauteuils, les autres sur des chaises de bois.Bourdieu prend la parole.Sa communication s’intitule «Eléments pour une auto-socioanalyse».C’était aussi le thème de son dernier cours, le mois de mars précédent, au Collège de France.Bourdieu adopte le ton de la confidence, il délaisse ses notes et raconte son enfance dans une région rurale de la France, ses études à l’Ecole normale supérieure, ses premières recherches en Algérie, etc.Il réaffirme la nécessité pour tout sociologue d’effectuer une telle auto-socioanalyse.Mais tel n'est pas le seul message qu’il veut nous transmettre.- D y en a deux autres, plus importants.Le premier concerne le métier de sociologue: le sociologue est d’abord un chercheur.«C’est un métier exigeant.Il faut s’y préparer longuement et sérieusement, comme le font les athlètes.La sociologie est un sport de haut niveau.» Le deuxième porte sur l’engagement; «La sociologie est, s’amuse-t-il à répéter, un sport extrême.» Depuis La publication de l’ouvrage collectif La Misère du monde (1993), devenu un best-seller et dont a été tirée une piece de théâtre, Pierre Bourdieu a attaqué les médias, en particulier la télévision; il a créé une petite maison d’édition, Raison d’agir - Liber, et a multiplié les interventions publiques en faveur des marginaux et des dominés (sans-papiers, immigrés), se plaçant à la «gauche de la gauche».En terminant sa conférence, il dénonce de nouveau le néolibéralisme et la mondialisation et réaffirme la nécessité de la critique dans nos sociétés.Comme s’il y avait urgence.?Pierre Bourdieu, toujours, a été un chercheur et un intellectuel engagé, mais un intellectuel engagé à sa manière, c’est-à-dire en dehors de toute partisanerie politique.Bourdieu croyait que la meilleure façon d’avoir une influence sur le cours des choses était de faire de la bonne recherche.Mais les résultats d’une recherche ne parlent pas toujours d’eux-mêmes.D a fallu que l’intellectuel prenne la parole pour que le message rejoigne le grand public.Bourdieu s’est ainsi situé dans la lignée des Jean-Paul Sartre et des Michel Foucault, mais à deux différences près: il a limité ses interventions aux domaines de sa compétence et il a agi au sein de collectifs, créant ce qu’il appelait l’intellectuel collectif.Son œuvre a ainsi acquis, pour les plus jeunes générations et aussi pour la postérité, son véritable sens: la meilleure façon de changer le monde, c'est de le comprendre; la meilleure façon d’accroître sa liberté est de connaître les déterminismes qui la limitent Marcel Fournier est professeur au département de sociologie de l’Université de Montréal et titulaire de la chaire Pathy à l’université Princeton.IDENTITE SUITE DE LA PAGE D 1 Jusque dans les années 70, avait-il constaté, le Juif dans la littérature québécoise était associé a l’argent et à la communauté anglophone.•Même jusqu’à très récemment, a-t-il dit en entrevue au journal Voir en juin dernier, les Juifs imaginaires ici étaient rusés, exploiteurs, et non intégrés.» D y a eu aussi, précise-t-il, à l’époque post-Holocauste, une image idéalisée des Juifs.Depuis, croit-il, citant notamment la dernière trilogie des romans de Marie Laberge, qui se déroulent dans les années 30 et 40 et mettent en scène des personnages juifs, la situation s’est redressée.«Je pense que les élites nationalistes ont fait du chemin depuis, dans l'analyse de l'antisémitisme au Québec», dit-il.A l’époque, se souvient-il, les gens s’étonnaient que l’on s’interroge de cette façon sur un Québec perçu comme pur et innocent Cet antisémitisme n’était pas génétique, avait-il précisé, il n’était même que la norme mondiale d’une certaine époque.«En gros, ajoute-t-il, la situation n’est pas du tout la même qu'il y a 27 ans.Et par conséquent, si le nationalisme québécois est mal perçu, ce n’est certainement pas la faute des nationalistes.» Le Canada, pour cette famille qui qvait vécu successivement en Egypte, en France et au Liban, c’était une terre idéale.«Au moins, là, écrit Teboul, pas de guerre civile, musulmans, juijs et chrétiens s’entendent à merveille.» Teboul ajoute que cette situation est demeurée la même aujourd’hui.Et c’est cette laïcité, cette tolérance, qu’il chérit pardessus tout.Ce sont des valeurs du Québec, qu’il faut nommer, protéger et défendre, à travers les institutions démocratiques.Quant à sa prise de position pour l’indépendance du Québec, il l’explique par les inégalités constatées, à son arrivée, entre francophones et anglophones au Québec.«Je suis arrivé en 1963.Et entre 1963 et 1968, je me suis aperçu de certaines choses qui faisaient qu’au Québec il y avait des anomalies à ncroi moi.corriger, notamment sur le f)lan de la langue.Il faut dire aussi que.dans les années 60, la situation économique des Québécois francophones n’était pas celle ^’aujourd’hui.Je trouvais qu ’il y avait des injustices criantes et que l’indépendance du Québec allait certainement corriger cette situation-là.C’est évident que le monde a changé, la situation n 'est pas exactement la même, mais c’est une option politique personnelle dont je demeure convaincu.L’indépendance du Québec va permettre la survie de la francophonie québécoise», dit-il.Et c’est dans ce Québec, où il demeure depuis 40 ans, où sa mère vit, où son père est mort, et où son fils vit, que Victor Teboul demeure et œuvre.D y a quelques mois, il publiait l’ouvrage René Lévesque et la communauté juive, toujours aux Intouchables, un recueil rassemblant une entrevue effectuée avec René Lévesque sur les relations du Québec avec la communauté juive et un texte de Teboul sur les relations entre la communauté juive anglophone et le gouvernement Lévesque.Les sentiments de la communauté juive envers René Lévesque étaient variés, écrit-il, même si, «en règle générale, le courant majoritaire s’est opposé avec fermeté au projet politique du chef souverainiste».En entrevue, Victor Teboul affirme d’ailleurs qu’il croit que les communautés culturelles ne devraient pas se prononcer en bloc pour une option politique.«Je trouve que les organisations juives ne devraient pas avoir de position officielle.Cela, je le maintiens.Par rapport à la politique et à la situation du Québec, je maintiens très fermement qu’il devrait y avoir une neutralité de la part des organismes officiels.» Rafraîchissante discordance de cette voix, singulière et plurielle à la fois.LA LENTE DÉCOUVERTE DE L’ÉTRANGETÉ Victor Teboul Les Intouchables Montréal, 2002,180 pages BEAUX LIVRES Maroc, Mexique et proverbes arabes CAROLINE MONTPETIT LE DEVOIR Sur la couverture, il y a une porte, une porte bleue, qui dessine dans le mur un arc en fer à cheval, comme on en trouve beaucoup dans l’architecture arabe.Pas étonnant pour un livre qui décrit un pays où les portes ont une telle importance.Portes cloutées des maisons anciennes, portes tracées dans les fortifications des villes.Le livre Médinas du Maroc, paru chez Arthaud, s’ouvre sur l’univers fabuleux des vieilles villes (médinas) marocaines.A travers les photos prises, sou-vent comme furtivement, par Jean-Michel Ruiz et Cécile Tréal, on visite les villes de Tanger, de Casablanca, de Rabat, de Meknès, de Fès, d’Essaouira, de Marrakech.Espaces réduits des kiosques des marchés, symboles récurrents du Maroc, où s’activent les vendeurs d’escargots, les vanniers, les boulangers.Jeux du soleil dans le verre teinté des lampes, usure des céramiques qui couvrent les planchers des patios et des ryads de Marrakech.L'ouvrage offre une foison de couleurs, encore plus vives quand elles se détachent dans l’aridité désertique du paysage, ou sur le profil enneigé des montagnes de l’Atlas.H n’y manque que le bruit de la lente litanie des vendeurs, le goût l’odeur, et la chaleur du pain marocain qui sort des fours, dans les fascinantes, les étourdissantes médinas du Maroc qu’une vie entière ne suffirait pas à arpenter.Pour rester dans le monde ara- REVUE HIVER-PRINTEMPS 2 0 0 2 possibles S VO.UMI >* NUMÉRO ' I WVW- mMIWi JOM COLLOQUE-LANCEMENT Vendredi 15 février.13 M II maison de ta cutture C&e-des-Netps 5290.ch.de la Côto-dts-Neiges Rens.(5141529-1316 À l’automne 1976.un groupe de poètes, d’intellectuels et de sociologues fondaient la revue possibles.Vingt-cinq ans plus tard, que reste-il de l’émancipation politique, du socialisme autogestionnaire et des pratiques culturelles émancipatoires qu’ils prônaient alors?C’est de ce point de départ que créateurs et analystes tentent dans ce numéro de refonder la société québécoise du xxi* siècle naissant, de la philosophie à l'histoire et à la création culturelle, de l’économie à la politique, de l'éducation à la santé, du syndicalisme à la jeunesse et à l'urbanité, possibles espère ainsi montrer que.malgré les incertitudes du temps, il est encore nécessaire de résister à la globalisation, de construire une société solidaire et de « rêver un impossible rêve » Tenir le fil, malgré l’embrasement, tenir MADELEINE GAGNON Nations et cultures THOMAS DE KONINCK Quel avenir pour notre mémoire?SERGE CANTIN L’esprit marchand et l’esprit du don JACQUES T.GODBOUT Lan qui nous sera contemporain?ROSE-MARIE ARBOUR La roue des ans — Journal 1952-2001 JACQUES BR0SSARD Le virage à droite des élites politiques québécoises JACQUES B.GÉLINAS Le nationalisme québécois : bilan et mutations JULES-PASCAL VENNE Carnets de Florence PAUL CHANEL MALENFANT Santé et services sociaux.Le gouvernement québécois a-t-il démérité de ses alliés ?JACQUES FOURNIER La scène éducative québécoise : les deux révolutions tranquilles PAUL BÉLANGER L’Université du XXT siècle GUY ROCHER À propos de ça LOUIS MARTIN Le syndicalisme : institution ou mouvement social ?MONA-JOSÉE GAGNON Vers une conscience de génération JONATHAN VALOIS Trois poèmes ALAIN RAIMBAULT L’urbanité pour tous BENOÎT COUTURIER Pour une véritable démocratisation de l’art JEAN-FRANÇOIS LEPAGE Le temps d’après (suite et fin) LUC RACINE Nom Ce numéro : 12 $ Adresse Abonnement Individuel : 25 $ Ville Code postal Abonnement de soutien : 40 $ Abonnement institutionnel ; 40 $ Province Telephone Occupation Ci-joint chèque ou mandat-poste de 2S $ pour un abonnement a quatre numéros à compter du numéro Revue Possibles 5070.rue de Lanaudière Montréal.Québec H2J 3R1 be, ajoutons que les Éditions des Presses du Châtelet proposent un Grand Livre des proverbes arabes, qui explore le monde des dictons, tradition intrinsèque au monde arabe, et celui de la calligraphie, qui l’illustre.Les proverbes sont rassemblés par Jean-Jacques Schmidt, qui a entre autres signé un dictionnaire arabe et des traductions de poèmes arabes, et ornés des superbes calligraphies de Ghani Ala-ni.Si certains proverbes tombent à plat hors contexte, d’autres gardent leur saveur et peuvent servir d’introduction à une culture complexe.On y dit que «le chat qui miaule sans cesse n’attrape jamais rien», ou que «lescorpion pique else plaint», par exemple.Chez Arthaud, dans la collection «Couleurs et lumières», c’est le Mexique qui prend forme, à travers des textes de Frédéric Rama-de et des photographies de Marc Deville.Cette fois, c’est par thèmes que les auteurs ont découpé le pays.On y explore le culte de la mort, par exemple, qui met en scène les calaveras, ses squelettes de papier au rictus menaçant qu’on brandit au Mexique lors du Jour des morts.Ce Dia de los muertos, célébré à la fin d’octobre, est une occasion de se réjouir plutôt que de pleurer, parce que, dans la tradition mexicaine, la mort doit s’apprivoiser.Et on y enquête sur le cactus magique, ce peyolt célébré par l’écrivain Carlos Castaneda, qui inspire encore aux Indiens Hui-chols du Nayarit ces décorations aux couleurs psychédéliques.Les chapitres sur l’histoire du pays feront revivre au lecteur les grands soubresauts politiques de ce peuple, la sanglante conquête espagnole, ainsi que l’indépendance et la révolution de 1910 où figuraient, en tête de proue, Pancho Villa et Emilio Zapata.MÉDINAS DU MAROC Texte de Steven Ware; photographies de Jean-Michel Ruiz et de Cécile Tréal Arthaud Paris, 2001,195 pages MEXIQUE Texte de Frédéric Ramade; photographies de Marc Deville Arthaud Paris, 2001,162 pages LE GRAND LIVRE DES PROVERBES ARABES Choisis par Jean-Jacques Schmidt calligraphies de Ghani Alani Presses du Châtelet Paris, 2001,270 pages 1 A t \ L K DEVOIR.LES S A M E l> I ET 1) I M A \ ( Il E E E V R I E R 2 O O 2 l> -«• Livres »- La culture du moindre \1 i c h e l Biron Le long des autoroutes, a la télé et dans les wagons du métro de Montreal, on peut voir ces jours-ci une sérié d'affiches assez troublantes invitant les Québécois à être «confiants dans l avenir».Lune déliés dit ceci: «Agir ensemble pour la culture».On y voit une jeune femme les bras en croix, vêtue de blanc sur fond bleu, une fleur de lys dans le coin inférieur droit.Il y a peu, on invitait les Québécois à brandir un drapeau.A présent, ce n est plus nécessaire: le drapeau, c'est vous et moi.La femme aux bras en croix n’est plus seulement un porte-drapeau: son corps fait désormais partie du drapeau, il en est parfaitement indissociable.La tête légèrement penchée, séduisante mais pas trop, maternelle mais pas trop, cette jeune femme vous accueille les bras ouverts.Vous ne pouvez pas résister.Cette sirène ne veut que votre bien, comme le dit le texte d'accompagnement: «En cette période de l'année, offrons aux nôtres la créativité d’ici.Encourageons maintenant nos créateurs et nos artistes.Laissons-nous toucher par leurs œuvres.Faisons découvrir leurs musiques, offrons leurs livres et leurs spectacles.C’est comme ça qu’on prépare l'avenir» Et c’est signé: «Culture et Communications Québec».«Agir ensemble pour la culture».Mais quelle culture?Toute la culture est-elle soluble dans le nous national?EL surtoufi cette adéquation est-elle vraiment un moyen sûr de préparer l’avenir?Il y a quelque chose de navrant à lire des slogans qui, tout en se voulant tournés vers l’avenir, reprennent un discours qui ressemble aux vieilleries de l’abbé Casgrain ou de monseigneur Camille Roy.La formule paraît d’au- CARREFOURS tant plus anachronique que des voix s’elevenL parmi les écrivains actuels, pour contester les vertus d'un grégarisme double ici de mercantilisme.Même chez ceux qui s’identifient au nous québécois et célèbrent avec ferveur la littérature québécoise, il en est qui éprouvent de plus en plus d'irritation à voir la littérature ainsi réduite, pour la cause nationale, à l'etat de marchandise.C’est le cas de l'écrivain Gilles Pellerin.auteur d'un petit livre intitule La Mèche courte - Le français, la culture et la littérature.Il n'aime pas ce qui se passe en ce moment au Québec et s'en prend, avec sa verve d'éditeur et de conférencier, à ce qu'il appelle «la culture du moindre».Par là.il entend: la culture produite à des fins commerciales, la culture moyenne, confortable, unique.Il en veut à la démagogie de l'élite, coupable d'avoir renoncé, sous prétexte de démocratie.à donner au «grand public» et à la nouvelle génération les moyens dont elle-même a hérité.Pellerin s'insurge lorsque ceux qui occupent des postes, en vue, notamment aux ministères de l'Éducation et de la Culture, prétendent parler au nom du grand public.«Ce qui convient au grand public sera médiocre — étymologiquement: moyen.» Ce public n’aurait pas le sens de l’humour, ne penserait pas, n'aimerait pas les émissions littéraires à la télévision ni les vocables nouveaux, et il aimerait par contre se sentir à l’aise même quand il fait des erreurs de français, etc.«Je ne serais en définitive un vrai Québécois qu'en faisant des erreurs», conclut-il avec une ironie appuyée.Et, la littérature, dans tout ça?, se demande Pellerin.A force de ne faire lire que des œuvres faciles, quand ce ne sont pas de simples extraits ou.pire encore, des articles de journaux, à force d’enseigner 1 art de la dissertation comme un pur exercice de ré- daction et non d'imagination critique, on finit par sus citer toujours le même texte, avec le même nombre de phrases par paragraphe, les mêmes mots, les mêmes idées.La revolution informatique n'arrange rien à l'affaire; elle contribue, au contraire, à nous eloigner un peu plus de ce que Pellerin appelle «l'œuire de pérennité».On aurait aime en savoir plus long sur ce qu'il faut entendre au juste par cette expression, sous laquelle se devine une certaine conception de la littérature et de la culture.Ailleurs, l'auteur n'est guère plus explicite lorsqu'il propose de voir dans l'écrivain celui qui fait «un usage magnifie de la langue» ou lorsqu'il uftir me que «la littérature est un humanisme».Parler d’humanisme, d’œuvre de pérennité ou d’usage «magnifié de la langue», c'est bien sûr une manière de protester contre la soumission de la littérature à la loi du marché.Mais on ne peut pas employer ces expressions à la légère, comme si elles n'avaient pas.elles aussi, un certain poids historique.Maigre les apparences, on entend en sourdine les résonances d'un discours étrangement traditionnel.«Je réclame une minute de silence en mémoire du sens critique», lance Pellerin en boutade.Afin de prouver ici que le sens critique n'est pas entièrement disparu, je marquerai certaines réserves par rapport au propos et surtout à la forme de ce pamphlet qui me parait souvent timide et décousu.C'est que les textes rassemblés dans cet ouvrage ont d'abord fait l’objet de conférences devant des écrivains, des professeurs, des bibliothécaires et même des commissaires lors des Etats généraux sur la situation et l’avenir du français au Québec.Or ces conférences, même transposées à l'écrit, manquent d’unite et de profondeur.Les idées avancées sont moins soutenues par une réflexion personnelle, comme on le souhaiterait, que par des anecdotes ou des apartés.POÉSIE L'auteur dit avoir «la mèche courte» et faire partie de ceux, de plus en plus rares, qui n'ont pas renonce a exercer leur faculté d’indignation.Ses buts sont nobles et son ras-le-bol est plus que légitime.Mais la naïveté critique est dangereuse car elle produit des illusions qui ne sont pas moins dommageables que celles qu'on prétend combattre.C'est une chose que de dénoncer la culture du moindre, mais c’en est une autre que de dire plus précisément contre qui l’on s’élève.S'il s'agit simplement de s'en prendre à l’élite, alors il n’y a pas de combat possible.1 .'elite, c'est du bonbon pour tout polémiste.Au Quebec tout particulièrement, l'élite a le dos large, et il vaut mieux s’en dissocier si l’on souhaite avoir quelque chance d'etre entendu.Cette cible paraît aujourd'hui d'autant plus naturelle que l'écrivain ou l’intellectuel a le sentiment d’être à peu près exclu de l'espace politique, le vrai pouvoir décisionnel se trouvant du côte d’une elite bureaucratique et économique qu'on se contente de mépriser de loin.Mais alors, quel intérêt y a-t-il à mener un combat gagne d'avance (ou perdu d'avance, ça dépend du point de vue)?Où se trouve le lieu de discussion?De quoi et, surtout, à qui parlet-on, au juste?Ce sont ces questions qui mériteraient d'être abordées de front pour donner à des livres d'humeur, comme celui de Pellerin, une portée véritablement critique.Faute de soulever ces questions, on court le risque de prêcher à des convertis.IA MÈCHE COURTE Le français, la culture ft ia uttLrature Gilles Pellerin L'Instant même Québec, 21X12,141 p;tges La vie comme une révélation DAVID CANTIN écriture poétique peut-elle de-i venir une forme d’ascèse, voire une discipline des plus rigoureuses, qui accompagnerait les jours, les mois et les années d’une vie?Face aux œuvres de Michel Beaulieu ainsi qu’à celles de Jean-Marc Fréchette, la question s’impose.Certains feront remarquer que ces auteurs s’opposent radicalement.L'un se concentre sur le déroulement inquiet des épisodes de son existence alors que l’autre s’inspire d’une foi chrétienne lumineuse et révélatrice.Et si l’expérience intime basculait soudain du côté de l’expérience mystique! Trivialités achève, de manière posthume, un dévoilement autobiographique qui fascine encore aujourd’hui.Il faut retourner à l'automne 1984, alors que Michel Beaulieu retrouve le quartier de son enfance, rue Draper, à Montréal.C’est dans ce contexte qu’il écrira son dernier recueil, qui paraît environ 15 ans plus tard au Noroît.Dans une excellente préface qui accompagne ce livre, Guy Cloutier affirme sans hésiter «Il y a dans la poésie de Michel Beaulieu une expérience spirituelle incontestable, une utilisation de l’écriture pour aller de l’autre côté, voir l’envers des choses.» Voilà qui en fera probablement sursauter certains, mais un tel constat est loin d’être bête.D’ailleurs, en lisant Trivialités, on mesure à quel point, chez Beaulieu, l’acte d'écrire participe d’une nécessité intérieure.Plutôt & «N# f-WV .MW MA fV tàééee&t .'Vxif'sN.faf M &: Plllllf 81—111 X **$*** ’ - « TW .xV |v *4 b+g F'MfvVY* ké«f v>-vi - : X - -¦ ' v WlW (vi .«MMNr - ! il que de proposer un collage douteux d’inédits, le recueil, par sa cohérence, étonne à bien des égards.De l’enjambement du vers à la page elle-même, le poème devient le lieu où il est encore possible de démêler les événements disparates d’une vie.Moins étourdissant que l'extraordinaire Kaléidoscope, Trivialités penche davantage du côté d’une introspection métaphysique.Le désir, l’amour, le doute et la surprise deviennent des moyens de connaître un peu plus ce qui se cache derrière les apparences.D y a toujours autant d’anecdotes réelles chez Beaulieu.Toutefois, ce dernier ne tombe jamais dans le narcissisme dérisoire: «Mais voilà que déjà je me réveille / poè- DTonino.^ Benacquista Ql llifi i \ »>'U T in.Quelqu'un d'autre mnacquista Deux hommes, la quarantaine désabusée, font le pari de devenir ceux qu'ils ont toujours secrètement rêvé d'être.Qui va gagner?Qui va perdre?Une réflexion joyeuse sur la condition humaine! Gallimard me en souhaitant m’être égaré / ce matin tombait la première neige / et si tu n 'offres de toi qu un passé / poème il me faut vivre au temps présent / déposer les sacs verts près du trottoir/épousseter le système de son / laver la vaisselle qui traîne bien / depuis trois jours passer l’aspirateur/ du moins sur le tapis près de l’entrée / courir avant qu'il ne ferme au marché / penser à elle comme chaque jour.» Bien que le ton et l’approche de Beaulieu se retrouvent aussi dans des livres comme L’Oubli du monde (Le Noroît - La Feugraie, 1993), de Paul Bélanger, ou Romans-fleuves (Le NoroîL 1997), de Pierre Nepveu, son influence reste beaucoup moins grande que celle d’autres poètes de sa génération.MalheureusemenL plusieurs ont peut-être tendance à oublier la place qu’il occupe dans l’histoire de la poésie québécoise.Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile au lecteur de s’y retrouver d’un livre à l’autre.Par ailleurs, récemment, la revue Liberté lui consacrait un numéro-hommage.Du coup, Trivialités étonne et demeure un jalon éditorial important.La précision du vitrail Dans un tout autre registre, Im.Porte dorée, de Jean-Marc Fréchette, se place sous le signe des références et des symboles bibliques.L’inspiration renvoie à la naissance, de même qu’à l’enfance de la Vierge.On connaît l’exigence spirituelle derrière un trajet de cette nature.Le poème atteint la trans- parence et la précision du vitrail.Chaque mot renvoie au monde byzantin.La trame du recueil s’organise ainsi autour de sources légendaires.Anne et Joachim, les parents de Marie, doivent faire face à l’affliction de la stérilité.Le désespoir entraîne Joachim dans le désert, où un ange lui apparaît pour lui dire de se rendre avec son épouse sous les murs de Jérusalem, à la porte Dorée.L'heureuse nouvelle de la naissance y sera annoncée, et le couple décidera d’offrir l’enfant au Temple, C’est à cet endroit que Marie recevra son éducation jusqu’à l’adolescence.Par un habile jeu de miroirs, Fréchette passe d’une voix à l’autre pour raconter cette histoire mythique.Comme toujours, le 4 La Femme de la fontaine Elizabeth Filion nous offre un roman où le rythme enlevant des plus belles histoires d’amour s’allie au sérieux documentaire des grandes sagas historiques.Fruit de dix années de recherches et d’écriture, cette imposante fresque européenne dépeint un début de XX' siècle tumultueux et passionnant.La Femme fontaine QUÉBEC AMÉRIQUE ^ www.quebec-amerique.com poème reste dense, ciselé, et les images ne manquent guère d’éblouir: «Im lampe palpite au coin de la table./ Anne est penchée sur son ouvrage de lin / Elle est penchée en Dieu.Le visage / De son enfant brille comme une pomme pure./ Les étoiles sont des brins de neige suspendus / Au-dessus des troupeaux qui remuent un peu / Et de loin en loin éclairent la nuit / D'un son de clarine.» On pourrait conclure sur ces mots du poète français Robert Marteau, qui écriL dans la postface, que «c’est [la] douceur qui humblement scintille et palpite, et bat doucement comme un cœur qui prie, étant venu à bout d'éteindre l’angoisse et d'atteindre la quiétude».Il faut prendre le temps nécessaire d’entendre cette parole généreuse et bucolique.TRIVIALITÉS Michel Beaulieu Editions du Noroît Montréal, 2001, n.p.LA PORTE DORÉE Je,an-Marc Fréchette Editions du Noroît Montréal, 2001,71 pages M II II I I H IV I I IM T RI VIA LIT K S liillüÉMnHffii Lancers légers VI NT 1)1 VA M Michel Beaulieu Ttivi alités 144 pages 18,95 $ et je préfère aller à ta rencontre poème qui distilles tes surprises en les égrenant sous le tracé noir de la plume grise Normand de Bellefeuille Lancers légers Collection Chemins de traverse 71 pages - 17,95 $ Car une seule chose absolument importe : ne dire à jamais qu’une seule chose, à jamais la même chose.Marc André Brouillette Vent devant 84 pages - 16,95 $ la distance fond dans l’œil impatient d’embrasser le dehors du dedans Jean-Marc Fréchette La porte dorée 74 pages - 16,95 $ Mon cœur me dit que Marie est une rose Endormie au jardin du roi David.La mémoire est une très douce pluie.x -v ÉDITIONS DU NOROÎT 30 ans de poésie lenoroit.multimania.com LE D E V 0 I K .LES SAMEDI 2 ET DIMANCHE FEVRIER 2 0 0 2 IITTERATURE ROMAN QUÉBÉCOIS Le prétoire et l’autel Ce roman s’adresse à un public lecteur qui, comme les amateurs de voyages organisés, s’attend à être distrait, voire intrigué, mais n’aime pas qu'on le bouscule dans ses habitudes, La Fille du cardinal est ainsi un récit balisé, dont certaines des surprises mêmes se laissent deviner d’avance.Un roman de facture sage, qui fait un usage modéré de l’histoire récente du Québec, celui du milieu des années 1940 jusque vers 1968, où les mentalités paraissent plus importantes que les grands événements.Le passé historique, ici, est une simple toile de fond destinée a rendre crédible la fiction.Mélange d’observations justes et de stéréotypes, il est tout a fait conforme à la perception généralement admise qu’on peut avoir du Québec d’avant et d’après la Révolution tranquille.Sous le régime Dyplessis, où se déroule une bonne moitié du roman, l’Église catholique apparaîtra donc-encore toute-puissante.C’est une société fortement hiérarchisée qui a son prolétariat, représenté ici par une armée de religieuses qui servent inlassablement le clergé.Au sommet trône le personnage du cardinal de Montréal, à qui on pourra trouver quelque ressemblance avec le cardinal I éger.C’est un homme d’origine modeste qui a su se faire valoir et s’élever dans la hiérarchie ecclésiastique en usant de son charme.Poseur, vaniteux, orateur captivant, il est imbu du prestige de sa fonction.H sait tirer pqrti de sa prestance avantageuse.Et s’il est prince de l’Eglise, il n’en est pas moins homme.Taraudé depuis sa jeunesse par le démon de la chair qu’il a longuement combattu, il finit par se rendre.le résultat, qui lui vaut un moment de mauvai- R o be ft Churtrand se conscience et surtout la perspective de sanctions, est indiqué on ne peut plus explicitement dans le titre même du roman.le roman de Grelet présente en concentré ce qu’on a appelé autrefois un pacte aristocratique, et qui devient ici une alliance entre le prétoire et l’autel.Le cardinal est en effet très lié à une famille de bourgeois argentés, les Pellerin, où on est avocat de pere en fils.Les hommes travaillent et brassent des affaires alors que leurs femmes s'offrent le luxe de futilités diverses: hypocondrie, magasinage ou bonnes œuvres.la fille du cardinal — elle se prénomme Myriam — naît au bout d’une longue gestation romanesque de quelque 140 pages.Elle est le fruit d’un métissage socioculturel pour le moins inattendu, en qui sa grand-mère maternelle, sur son lit de mort, devine un destin d’exception: «[.] elle est un lien entre nos deux civilisations et elle appartient aux peuples de demain.» Cette jeune fille, plus remarquable par ses coordonnées que par son tempérament, a été une enfant coupée de ses origines, orpheline de naissance, puis d'adoption.Elle grandit bien malgré cela, dans un Québec dont on note au passage les changements: le climat d’optimisme et l’ouverture au monde autour de l’Exposition universelle de 1967; les réticences des médecins a propos de l’instauration du regime de l’as-surance-maladie.On y souligne également les rapports conflictuels entre Blancs et Amérindiens, en laissant entendre que la crise d’Oka s’était préparée de longue main.Mais on insiste surtout sur la condition des femmes, religieuses ou laïques, domestiques ou grandes bourgeoises qui n’avaient autrefois le choix qu’entre la futilité et la servilité, dont le statut et la dignité étaient déterminés par leur père ou leur mari.Ainsi des religieuses: «Elles avaient pour fierté d’obéir à une règle qui faisait d’elles des êtres asexués et qui les châtrait intellectuellement, les dépouillait de toute individualité et les faisait vivre comme des ombres, puisant leur bonheur dans l'esprit de sacrifice que les institutions religieuses, imposent pour asseoir leur emprise.» Myriam est née dans le monde ancien — celui d’avant 1960 — dont elle subit une partie des avatars.C’était l’époque où la façade était très importante, un monde bien-pensant où les réputations comptaient autant que les compétences.Où on savait étouffer les scandales.Les bourgeois étaient travailleurs, compétents, mais devenaient volontiers cyniques et calculateurs lorsque leurs intérêts étaient en jeu.Myriam grandit cependant dans un monde nouveau, bien dé- cidée a vivre par elle-même, à faire carrière en toute autonomie: le récit se termine d'ailleurs au seuil de cette avancée.L’héroïne du roman de Grelet est une métisse hors de l’ordinaire, le fruit d’une rencontre des extrêmes culturels, sociaux et idéologiques, une médiatrice inconsciente de sa mission, le fruit naïf des aléas de l’histoire.La Fille du cardinal, qui avait paru en 1997 aux Éditions Mille Pages, dans une edition confidentielle, est un bon gros roman, vivement mené en dépit de quelques temps morts, de répétitions destinées aux lecteurs inattentifs.Les ficelles de l’intrigue sont parfois un peu grosses, elles aussi, et le lecteur se trouvera a quelques reprises dans le même état d’esprit que l’héroïne: «Les péripéties avaient été si nombreuses depuis le choc reçu la veille du mariage que la jeune femme n’avait pas eu le temps de reprendre son souffle et se demandait encore si tout cela était vrai.» Mais l’écriture est sûre, solide et nous vaut des passages très réussis, comme celui-ci: «Le silence avait de nouveau enveloppé le parc, le bruit de la ville était assourdi par la nuit tombée, et tout le couvent se taisait.On n’entendait plus dans les corridors que le froissement des lourdes robes de drap, c’étaient les Sœurs de la Sainte-Famille qui s’en allaient dormir» LA FILLE DU CARDINAL Nadine Grelet VLB Éditeur Montréal, 2001,657 pages ROMAN AVENTURES P O E S Une épopée terre-neuvienne Rêvant dans l’espace SOPHIE: POULIOT Non contente du succès obtenu avec Cap Random, pour lequel elle a reçu le prix de la meilleure œuvre de fiction décerné par l’Association des auteurs canadiens, la Terre-Neuvienne Bernice Morgan récidive avec la suite, Cap Random II.Ce second ouvrage a d’ailleurs lui aussi remporté ce prix.A quoi peut-on s’attendre, cette fois-ci?A une histoire de femmes fortes qui ont vaincu de difficiles conditions climatiques, géographiques et sociales pour fonder un peuple ou, du moins, une communauté.Banal?Le roman le serait bien davantage si la conclusion de cette épopée n’était pas si pessimiste.Tous ces efforts déployés pour s’implanter en terre inconnue, ces famines, ces jours et ces nuits de pêche, de construction et d’agriculture, auront-ils été vains?Car Terre-Neuve, du moins au dire de l’auteure, se vide de ses insulaires.En ayant épuisé stupidement les réserves marines — les quotas ne font pas réélire les politiciens —, on aurait sonné le glas d’un peuplement provincial.Plus de poisson, plus de gens; plus de gens, plus de villages côtiers; ne resteraient que les quelques villes qui, dans une très large mesure, survivent VIENNENT DE PARAÎTRE «\ ®her Lé roman de Jeanne d'Arc Biographie romanesque, inspirée, remplie de fées et de batailles, d'imagination et d'histoire.Mark Itaain a consacré douze ans à la recherche et deux autres à l'écriture, s'appuyant sur plusieurs ouvrages de référence dont les minutes des Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc pour la véracité historique.Mark TWahi (1835-1910) est une des plus grandes figures de la littérature américaine moderne.Le roman de Jeanne d’Arc est un livre sérieux, la dernière grande oeuvre de Mark TVvain, celle qu'il considérait lui-même comme son chef-d'œuvre.Collection Grands romans grâce à l’intervention étatique.Én entendant ce cri d’alarme, faut-il parler de roman à l’eau de rose?Difficilement.Pourtant, on trouvera évoqué, au fil du récit, dans ce que fut, du XIX' au XXI1, siècle, la vie des huit générations de la famille Andrews, originaire d’Angleterre, nombre d’images, de situations et de figures convenues.L’orpheline recueillie comme servante par une marâtre, le commérage rural, les riches égoïstes et véreux ainsi que la quête d’identité d’une jeune femme actuelle, jouissant d’une vie professionnelle active, en sont quelques exemples.Malgré cela, force est d’avouer que les péripéties des fondateurs de Cap Random, racontées par l’un d’entre eux, savent captiver le lecteur.Elles le captivent si bien, à vrai dire, que celui-ci sera contrarié chaque fois que l’héroïne refermera le livre où est consignée toute l’histoire.Cette héroïne, c’est Lavinia Andrews, docteure en biologie marine au ministère des Pêches et Océans à Ottawa.La quadragénaire mène une vie rangée, bien qu’elle n’ait jamais connu son père, Terre-Neuvien mort à la guerre avant sa naissance, et que sa mère soit un modèle de génitrice irresponsable.Cependant, à la suite du départ en Australie de son «conjoint» — terme insipide qui décrit parfaitement ces couples convenus et sans ardeur qui sont légion et dont fait partie celui de Lavinia —, la jeune femme aura envie de donner un nouveau souffle à sa vie en acceptant un poste de recherche vi en librairie »bistr en fonds marins à Saint John’s, à Terre-Neuve.Aux archives natio- } nales de la ville, elle découvrira le journal d’une de ses ancêtres j et sera obsédée par le récit.Si les personnages secondaires ne sont pour la plupart qu’esquissés, les principaux protagonistes ne sont quant à eux ni sanguinaires ni angéliques, ni géniaux ni imbéciles, ni superbes ni horribles.Ce sont là des personnages nuancés et crédibles.Ensuite, la façon dont ils ont dû, d’une part, trimer chaque jour jusqu’à leurs dernières forces et, d’autre part, se serrer les coudes pour survivre sur une terre hostile oblige à relativiser certains impératifs comme le succès, la gloire et le confort qui, s’ils ont de tout temps existé — cela, Cap Random II ne l’oublie pas —, ont particulièrement la cote depuis la révolution industrielle.Par ailleurs, ce qui fascine le plus dans le roman de Bernice Morgan, c’est le génie quelle déploie à élaborer une épopée historique qui saura plaire au grand public — Cap Random II fait d’ailleurs l’objet d’une adaptation télévisée qui sera diffusée en plusieurs épisodes dès mai 2002, sur la chaîne Série Plus — tout en évitant que l’ouvrage soit insignifiant.Elle y a semé des pistes de réflexion intéressantes mais aussi absolument nécessaires en ce qui a trait à la gestion des ressources naturelles, plus précisément celles de la faune marine.L’habile mélange de divertissement grand public et de contenu social est un art: voilà un exemple dont on serait fort avisé de s’inspirer.CAP RANDOM II Bernice Morgan Traduit de l’anglais par Hélène Rioux XYZ éditeur Montréal, 2001,299 pages PAULINE GRAVEL LE DEVOIR Quoi de plus mystérieux, de plus envoûtant, de plus poétique que le gouffre scintillant de la voûte céleste?Un gouffre qui, à travers ses ténèbres, laisse percer les profondeurs incommensurables de l’univers.Les astrophysiciens Marc Séguin et Benoît Villeneuve ainsi que le poète Jean-François Poupart convient les lecteurs à un voyage féerique, haut en couleur et en mots, jusqu’aux confins de l’univers visible à des milliards d’années-lumière de notre planète.L’ouvrage qu’ils nous offrent est un véritable bijou qui ravira autant les esprits curieux à l’âme lyrique que les amants de belle prose s’interrogeant sur la démesure des dimensions spatiales et temporelles de l’univers.Dialogues dans l’espace-temps unit en effet les voix de la science, de la photographie et de la poésie en une composition harmonieuse et soignée, digne des beaux livres d’art.Le fabuleux voyage intersidéral que nous proposent les auteurs débute par des coups d’œil jetés vers notre planète, sa lune et son soleil.Après un atterrissage sur Mars et des rencontres avec des astéroïdes aux formes les plus insolites, nous admirons les visages bigarrés, véritables beautés picturales, des dernières planètes du système solaire et de leurs satellites.Puis, nous quittons l’espace interplanétaire pour plonger dans l’immensité du monde interstellaire où nous croisons comètes, nébuleuses, naines blanches et supernovas.Nous sommes finalement propulsés hors de la galaxie de la Voie lactée et nous découvrons ses multiples jumelles gravitant autour de leur axe, telles de vio-lentes spirales.A chaque étape de ce périple est présentée une spectaculaire En 1357, une jeune abbesse est arrêtée pour sorcellerie par son ennemi, le cardinal Chrétien, chef de l'Inquisition.On prépare les bûchers avant même le procès.Prêtresse d’un culte à la déesse Diane, Marie-Sybille révèle son incroyable histoire, ses pouvoirs et cette mission qu'elle ne pourra réaliser qu'en s'unissant à son bien-aimé, Luc.U temps des bûchers est une S-K* grande fresque moyenâgeuse qui met en scène les heures noires de la sorcellerie et * (Inquisition et fait revivre les grands mythes hérétiques, avec en toile de fond, la guerre de Cent Ans et la peste noire.HAft MM ij, -lt^- m iln n ri H it sur cette période fesrinoitte.BISTRO DES DIZAINES D’ÉVÉNEMENTS DES MILLIERS DE LIVRES Dédin des utopies ?Nos sociétés peuvent-elles vivre sans l'espoir d'un monde meilleur ?Quelles formes l'utopie peut-elle prendre aujourd'hui ?Doit-elle être nécessairement modeste et moins.utopique ?Les points de vue de militants, d’artistes et d'intellectuels sur cette question.Francois Blais Professeur au departement,de Sc politiques.Université Laval Marc Angenot Professeui James-McGill de français Élisabeth Vonarburg Écrivaine Chasseurs Realisation Simon Girard d’idées Dimanche 14 h et 23 h 34 mardi 15 h y Communications Jo Ann Champagne 5219, Côte-des-Neig^s Métro Côte-des-Neiges Tél.: 51W39-3639 Fax : 514-739.3630 service(n>librairieolivieri.com Cette emission est enregistrée Olivieri libnirie • bistro Tel.: 514 739-3639 Télé-Québec telequebec.tv photographie croquée par l’un des plus puissants télescopes de l’heure ou par une des sondes lancées dans l’espace il y a parfois plusieurs années.La faible luminosité de certains corps éloignés a nécessité l’exposition prolongée des pellicules photographiques ou des détecteurs électroniques.Les auteurs nous rappellent qu’avant de nous atteindre, cette lumière a souvent franchi une distance gigantesque.«En filant à 300 000 km à la seconde, la lumière de la galaxie d’Andromède prend deux millions d’années à nous parvenir.Quant à celle de NGC 4414, elle y met plus de 60 millions d’années.Ainsi, nous ne voyons pas ces galaxies comme elles sont aujourd’hui, mais bien telles qu’elles étaient au moment où la lumière que nous captons les a quittées.Les galaxies les plus lointaines que Von peut observer sont si éloignées que la lumière que nous en recevons aujourd'hui a été émise avant la formation de la Terre et du système solaire, ily a 4 ou 5 milliards d’années!» La description scientifique du phénomène céleste exposé dans la photographie intéressera autant les profanes que les lecteurs avertis.De plus, il faut souligner que la langue employée pour traduire la science est vraiment magnifique, subtile et juste, empruntant quelques figures de style à la poésie, qui investit pour sa part l’autre versant de l’ouvrage.Le poète Jean-François Poupart a en effet demandé à plus de trente écrivains, poètes, artistes, peintres et philosophes contemporains d’engager un dialogue avec une figure mythiqqe du passé.Ainsi, les paroles d’Élise Turcotte, Fernand Leduc, Geneviève Letarte et Pierre Nepveu entre autres font écho à celles de Hil-degarde de Bingen, Paul Émile Borduas, D.H.Lawrence et Lucrèce notamment.Parfois, le pari est gagné et il en résulte un tête-à-tête très émouvant entre les deux auteurs.En juxtaposant ainsi au discours scientifique les paroles immortelles de certains philosophes, poètes, peintres ou musiciens de jadis, les auteurs voulaient, bien sûr, faire un rapprochement avec les étoiles.Telles les étoiles qui laissent en mourant, pendant des centaines de milliers d’années, une vaste traînée lumineuse avant de se disperser et de reprendre vie sous une autre forme, «les grandes voix éteintes que furent les grands philosophes de TÂntiquité, les peintres de la Renaissance, les poètes des siècles passés, les musiciens et artistes de jadis ont laissé des lumières qui ne cessent de se répandre et qui illumineront les temps futurs», soulignent-ils.Un seul bémol, mais ô combien subjectif, peut être apporté quant à la formule de cet ouvrage.Le lien entre l’image et le phénomène décrit, d’une part, et les poésies proposées d’autre part est parfois trop ténu, trop vague, voire à peine perceptible.Mais la poésie n’est-elle pas aussi impénétrable, par moments, que certains méandres de l’univers.DIALOGUES DANS L’ESPACE-TEMPS Marc Séguin, Benoît Villeneuve et textes littéraires sous la direction de Jean-François Poupart Editions du Renouveau pédagogique inc.Montréal, 2001,137 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI ET DI M V N ( Il E E E V R 1 E R 2 O O 2 I) .1 Secrets et mensonges IT T E R A T E R E Entrevue avec Margaret Atwood HERVÉ GLAY Ce n'est pas parce qu'il donne des entrevues par dizaine qu'un écrivain ne garde pas sa part de mystère.Prenez Margaret Atwood.Je finirai par en savoir plus long sur Le Tueur aveugle, son roman le plus récent Mais à peu près rien ne filtrera des expériences qui l’ont menée à écrire le ténébreux ouvrage, maintenant traduit qui a reçu l’an dernier le Booker Prize.Récompense équivalente pour les écrivains du Commonwealth à ce que représente le Concourt pour ceux de la Francophonie.Au demeurant, le prix semble avoir fait saliver davantage ses éditeurs que la romancière elle-même.Pas quelle ne s'en soit pas réjouie.Mais elle se rappelle que, dans son cas, cela avait été bien plus significatif une quinzaine d’années auparavant, lors de la parution de La Servante écarlate.Moins connue, elle avait fait partie ,des favoris à la course au Booker.A cette époque, elle ne l'avait pas obtenu, mais les ventes du livre en avaient été passa-blepient multipliées.A son avis, pour un écrivain, l’important, c’est de continuer à écrire.Peu importent les honneurs qui viennent avec l'âge et les appellations dont les autres vous affublent.Cela la fait bien rire que certains parlent désormais d’elle comme de la «grande dame de la littérature canadienne».Même si elle aime mieux qu’on la considère comme une grande dame, quoique vieille, que tout simplement comme une vieille.Elle reconnaît par ailleurs qu’à l’exception d’un personnage de nouvelle dans les années 1970, c’est la première fois qu’elle a pour héroïne une dame âgée, qui dispose dès lors d’une perspective étendue.Lorsqu’on demande à Margaret Atwood ce qui la pousse encore à écrire, elle répond que ce sont les mêmes obsessions qu’autrefois, sans se donner la peine de les nommer.Elle renvoie plutôt à un ouvrage a paraitre en mars, qui reunit six conferences quelle a prononcées il y a deux ans à Cambridge.Le sujet’ L'ecriture.Pas la sienne en particulier.precise-t-eDe.Elle tente plutôt de définir ce qu'est l'ecriture.ce qu'est un personnage, qui sont ces obsédés qui écrivent.Le titre est éclairant: Negociating with the Deads.A Writer on Writing.De même refuse-t-elle de dire quels sentiments elle nourrit à l'egard d'iris, la narratrice de son roman.Elle pretexte que ce qu'elle pense n'a pas d’importance et que seuls comptent les sentiments de son héroïne.Elle me confie pourtant que c'est la première fois qu'el-le ose faire mourir sa protagoniste à la fin d'un roman.Retour à la science-fiction Pour ce qui est de la fonne, Margaret Atwood renoue avec la science-fiction, qui joue un rôle important dans Le Tueur aveugle, aussi bien à cause de l'époque où se situe l’action que par le goût de l’auteure pour le genre.«Plusieurs magazines de science-fiction étaient à la mode- dans les années 1930.J’en lisais beaucoup quand j’étais petite, f ai grandi dans une famille de scientifiques.Je m'intéressais aux voyages dans le temps ou sur les autres planètes, aux mondes imaginaires.Contrairement à ce que beaucoup croient, la science-fiction a une longue et vénérable histoire, qui remonte jusqu’à Platon [In République].D’une certaine façon, un monde imaginaire se révèle toujours une critique de notre propre monde.Us font les choses différemment là-bas.C’est mieux ou c’est pire.Même si ces histoires se passent sur une autre planète, elles ne cessent de nous renvoyer à nous-mêmes, quelles que soient les distorsions qui s’y trouvent.La science-fiction est un catalogue de nos désirs et de nos peurs ainsi que d’une Margaret Atwood imaginatiem humaine sans entraves Celle dont je fais usage dans mon Hire agit comme un commentaire social sur cette époque, fidèle en cela à la tmditiim de la scimcefictiim.•> Loquace, Margaret Atwood sait l'être quand vient le temps d'expliquer la cécité et le mutisme, les deux grands symboles qui organisent Le Tueur assassin.Elle commence par poser que la vue de chacun est limitée.Personne n’est omniscient.Nous sommes donc tous aveugles dans une certaine mesure.La plupart du temps, ce trajt n'est pas fatal et ne tue personne.A d'autres moments, c’est différent Elle fait un lien avec les événements du 11 septembre.Selon elle, nous disposions d’indices.Mais personne n’a fait la connexion.Alors, comme dans son roman, nous avons été aveugles.Pour elle, le mutisme est d’une autre nature.L’impossibilité de par- ler est souvent imposée par les cir constances, indépendamment de la volonté.Quand vous êtes muet, poursuit-elle, vous n’avez pas le choix.In dif férence est grande avec celui qui décide de rester silen deux Placé dans une telle situation, l’individu ne peut pas parler.L’auteure de 1m Voleuse dhommes rappelle qu’il s’agit d’un motif recurrent dans la littérature et dans les arts.De plus, Dieu se fait très present dans le Tueur aveugle.11 n’est nullement question pour Margaret Atwood d’établir un lien avec ses propres croyances.Pour elle.Dieu s’y manifeste parce qu’il fait partir' de la vie des gens.Selon elle, nous tendons à sous-estimer l’influence de la religion de nos jours.Elle constate, de son côté, que les vues sur le sujet conduisent certains à commettre des choses horribles ou fantastiques.A cet égard, le problème de Luira dans son ro- man est singulier, du fait qu’elle prend les Ecritures au pied do la lettre.Son incapacité à comprendre une langue métaphorique ajoute à sa vulnérabilité.Mais Unira est surtout victime d’amours secrètes — Margaret Atwood avoue que c'est un sujet en or pour un romancier, le sujet lui parait d’ailleurs tout aussi justifié aujourd'hui qu’hier.Nul doute pour Atwood que les gens ont encore des idées très arrêtées sur qui doit faire l’amour avec qui.Quant au secret, elle ne croit pas qu’il y en ;üt moins à present quo i>ar le pas se.Lorsqu'un secret est gardé, croit-elle, c’est que quelqu'un a une bonne raison pour qu’il le soit, le stvret [xnit être lie à l’argent ou au pouvoir.Plusieurs mènent encore des doubles vies.Généralement, croit-elle, plus une société est '•morale".plus elle suscite des doubles vies.Il en sera de même, pour elle, tant qu’absolument tout ne sera pas pennis.Je lui confie que, s’il y a quelque chose dont font état ses romans, c'est bien l’impossibilité d’accorder sa confiance à quiconque.Elle réagit: «Vous ne devriez jamais faire entièrement amfiance à quelqu'un.» I\iis elle nuance: «Il ne faut accorder notre confiance aux gens que dans Us domaines où ils sont compétents.Confier votre comptabilité à votre comptable, vos affaires bancaires à un banquier, vos dents à votre dentiste, en espérant qu'ils soient à la hauteur» Et d'où lui vient cette méf iance?«A mon âge, dit-elle, si Ton n ’a pas appris cela, on a un gros problème.C'est ce qu'on appelle l’expérience.Dans mon livre, j'ai écrit: “Ij’ bon jugement vient de l’expérience.L'expérience vient du mauvais jugement.’’ Je voulais dire que Ton finit par apprendre de ses erreurs.» L’autre thème qui se retrouve de nouveau sous sa plume, c’est celui des apparences trompeuses.Elle attribue ce trait à ce que notre époque n’a jamais été autant marquée.définie, saturée par les images.Ce qu’a accentue l'invention de multiples moyens de duplication et de transmission.En second lieu, ajoute telle, il y a la part machiavélique en chacun de nous.C’est-à-dire que nous nous efforçons de présenter une allure respectable alors que.dans notre for intérieur, nous pensons ce qui nous plait ou nous pouvons être en train d’ourdir dt1* projets malveillants.«les êtres humains, indique-t-elle, ont probablement toujours agi de la sorte.Comme animaux, nous sommes trompeurs.On Ta aussi observe chez les primates.Certains croient que les animaux ne mentent pas.C'est jura.Ceux qui connaissent bien les chiens savent qu’ils lefont Vous découvrez qu'ils ont abime vos pantoufles ils font mine de rien Même lis oiseaux se trompent lis uns Us autres ht tromperie ist ancrée en nous très profondément.Dès que vous écrivez à propos de groupes sociaux, comme je le fais, vous êtes confronte au mensonge.Essayez sirn-plcment de dire Unit le temps la vérité, l'eus ne tarderez pas à vous mettre dans le pétrin.» En ce domaine, Margaret Atwood croit qu'il faut essayer de demeurer honnête avec soi-même.En revanche, servir la même me dedjie aux autres lui paraît suicidai re.A son avis, c’est probablement ce qui puisse huit d’écrivains à ecri re.Ils peuvent ainsi publier la vérité en toutes lettres, changer les noms et s'assurer d’être très loin quand le livre est publié.L'histoire ne dit pas si c’est arrivé à une certaine grande dame de la littérature canadienne.LE TUEUR AVEUGIE Margaret Atwood Traduit de l’anglais pu' Michèle Albaret Maalsch Robert Laffont l’ans, 2(X)1,584 piges I.ITTÉRATURE FRANÇAISE Uannée américaine du roman français GUYLAINE MASSOUTRE Dans la course au Concourt, il est arrivé second.Il publie peu, mais des ouvrages épais, très documentés et soigneusement composés.Marc Lambron ne s’adonne pas à la fiction débridée.D puise largement dans THistoire, écrit sous la dictée des archives.Etrangers dans la nuit, clin d'œil à la célèbre chanson de Franck Sinatra, raconte les sixties.Sur un fond pittoresque, une époque haute en péripéties revit.Trois figures charismatiques, libres d’aller où bon il semble au romancier, guident le fil conducteur romanesque.Elle est journaliste au New York Times.Lui, correspondant de l’Agence France-Presse, grand-duc du reportage.Leur trait d’union est d’abord leur passion commune pour une diva junkie.Le roman se présente comme un dossier: propos rapportés, interviews imaginaires, récits classiques, journaux intimes, correspondance.Plusieurs narrateurs se succèdent.Le procédé littéraire, plus journalistique que romanesque, soutient un rythme rapide et multiplie les angles.L’impression de frénésie et de tumulte domine l’ouvrage: c’est un jugement porté sur l’époque qui aurait gagné à être explicite.Flottements de la dérive, ivresses multiformes, scintillements métalliques, explosions de feu, de sang et de sexe, le spectacle des sixties tache la rétine, blesse la mémoire, imprime le papier.Tel est l’impact de ces «étrangers dans la nuit».Dérapages non contrôlés Aucun paradis, sinon artificiels, dans cette Amérique éclatée.Paris, Rome, New York livrent leurs bas-fonds de drogue, derrière d’éblouissantes images.Ira beauté des sixties tue, se tue, hantée par son aventure de mort Le désir de défonce se poursuit jusqu’au Vietnam.Sur un vaste échiquier nocturne, les reines, les fous, les soldats livrent leurs jeux de massacre.Jusqu’à ce qu’une rafale de mitraillette les renverse.Lambron brosse, entre autres, le portrait sulfureux d’Andy Warhol.Sa Factory rassemble une faune de dévots qui vénèrent l’icône, en sacrifiant au culte de la pharmacopée.Ces fantômes n’évoquent guère de sympathie, et on pourrait discuter de la séduction froide qu’ils opérèrent, par-delà leur mort, sur Iram-bron: Warhol devin, génie de la pro phétie?Et si le Pop Art avait été plus qu’une mise en scène tapageuse, un ersatz clinquant de la culture d’Hollywood?Et si l’ironie de Wa- LIBER CHIcs Lipoveisky Metamorphoses tic lu culture liberale hthrrfHf.médias, entreprise «en Gilles Lipovetsky Métamo phases de In culture libérale Éthique, médias, entreprise rhol avait été plus que le ricanement d’un détraqué?Le narrateur laisse des doutes.Pourtant, Étrangers dans la nuit est un montage cohérent et crédible.Ira fiction y rejoint la réalité sans tracer de frontière.Lambron signale les documents qu’il a utilisés en fin d’ouvrage.Dans 1941 (publié en 1997), il montrait déjà son goût du détail vrai dans la fresque collective, son intérêt pour le contact entre les personnalités louches de l’Histoire et les gens ordinaires.Dans ce roman-ci, l’après-guerre hyper cherche la sensation de l’extrême.L’Amérique sous adrénaline Impossible de ne pas penser à l’excellent prix Concourt de Tan dernier, Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl (Gallimard), qui couvrait lui aussi ce milieu d’art, de fric et de drogue dans une partie de son livre.Schuhl écrivait en témoin, joignant sa compassion humaine à la finesse de son analyse, lambron, pour sa part, compile des données exactes, sans percer les apparences.Mais il réussit souvent à donner aux faits une authenticité qui le dispute, en intensité, aux affects de la mémoire.Ces romans ont du cœur, quoi qu’il en soit des coups de fouet et des photos d’agonie.Les accents de vérité, chez Schuhl, touchaient à un amour sublime.Ceux de Irambron demeurent d’un romanesque plus anecdotique.Comme un documentaire vivant, un peu en retard sur les best-sellers de Bernard-Henry lévy.Un autre roman français, primé cette année, croisait lui aussi dans les eaux new-yorkaises.Dans Le Voyage en France, Benoît Duteurtre ramenait le sujet sur le terrain critique parisien.Irambron, quant à lui, ne pratique pas la dérision.On le sent fasciné par cette Amérique, où les héros évitent les balles mais tombent sous l’acide, brûlures d’une génération perdue.Ses personnages féminins, moins loufoques que chez Duteurtre, sont plus intelligentes: cela ne nuit pas.Enfin, mentionnons Agenda littéraire février 2002 LJNEQ Union des écrivaines el écrivains québécois ^/\ MARDI 5 FEVRIER, 19 h 30 Mardis Fugère Confidences littéraires de JEAN-JACQUES PELLETIER Auteur de L'Argent du monde avec Jean Fugère Maison de la culture Frontenac 2550.Ontario Est, Montréal Entrée libre JEUDI 7 FÉVRIER.19 h 30 Des mots et des sons Lecture-concert inspirée par le Cambodge Terrasses divines par l'écrivain JEAN-PIERRE PETITS Maison des écrivains 3492, avenue Laval, Montréal Entrée gratuite.Réservation obligatoire JEUDI 21 FÉVRIER, 19 h 30 L'amour des mots Lecture en musique par l'écrivain belge ANDRÉ ROMUS et l'écrivaine québécoise HÉLÈNE DORION Maison des écrivains 3492, avenue Laval, Montréal Entrée gratuite.Réservation obligatoire Renseignements et réservations au (514) 849-8540 www.uneq.qc.ca I A que Apocalypse Now, le célèbre film de Coppola, jette son ombre sur la partie consacrée à la guerre du Vietnam.On n’entrera jamais dans l’esprit du tueur, comme dans les récits de guerre de Paul M.Marchand, mais on frôle le feu de l’action dont l’événement, à l’extrême limite de la vie, glorifie, sous ces plumes, notre monde en charpie.Concourt 2000,2001, Renaudot 2001: les jurés littéraires français aiment l'Histoire.Femina 2001: les Antilles.Entre l’Amérique de Rti- lin et celle de Lambron, ils ont préféré Rouge llrésil.On imagine mal un succès de librairie équivalent pour Etrangers dans la nuit, en raison de sa contemporanéité, de sa composition fragmentée et de son écriture nerveuse, chargée d'al fects, volontiers pathétique.ÉTRANGERS DANS IA NUIT Marc Lambron Grasset Paris, 2001,359 pages JEAN-PIERRE GUAY Le Cœur tremblant Le Coeur tremblant tC8 ROuttes « Je n’écris pour personne, et je n’écris pas pour moi non plus.LES HERBES ROUGES / JOURNAL PRIX DE L’ACADÉMIE 2002 DOMINIQUE ROBERT Caillou, calcul opMtwouf floeeur CAILLOU, CALCUL "•"M* nouo** / pot** LES HERBES ROUGES / POESIE i LE DEVOIR.LES SAMEDI 2 ET DIM A \ ( U E E E V R I E K 2 O O 2 U « Littérature ROMAN DE L’AMÉRIQUE Macroescroquerie Joyce Carol Oates semble interroger les ressorts mêmes de la conscience protestante Y a-t-il une institution plus américaine que le Reader Digest?Ces gens sont parvenus à me débusquer au fond des bois et ils m’expédient, par la poste, une clef (une vraie clef!) collée a un petit carton où il est écrit «FRIVIIÆGED TREATMENT».Ce n’est pas tout! On m’assure que je suis désormais en possession d’informations confidentielles pouvant faire de moi un "gagnant garanti» (admirez la formulation.), c’est-àdire quelqu’un dont les chances de devenir un «gagnant de prix qualifié» sont «100 % confirmées»'.Je ne résiste pas à l’envie de citer la suite, c’est trop douce musique à mes oreilles: «After a detailed nationwide (!) screening and selecting process, we determined that the Hamelin name merited special prize opportunities.» A qui le dis-tu, l’ami! «Baiser son prochain» est l’injonction occulte qui repose à la base de toute entreprise profitable.Cette frontière floue qui sert à démarquer l’opération légale de la magouille éhontée constitue le domaine d’expansion idéal de tout commerce qui se respecte.Bronfmann chez nous, Joe Kennedy aux USA ont mis sur pied des fortunes colossales en exploitant les faiblesses humaines et celle de la Loi sur la prohibition, et qui sait si nos Hells Angels et nos trafiquants de cigarettes ne sont pas les hommes d’affaires modèles de demain, vertueux citoyens du Québec inc.de l’avenir?Cette rouerie foncière qui donne à l’impulsion marchande son allure de constante oscillation entre deux désirs (désir de conquérir un avantage matériel, désir de respectabilité sociale) me paraît être le sujet central du pouveau livre de Joyce Carol Oates.A un collègue qui lui demandait comment elle arrivait à «publier autant», Oates répondit un jour c’est peut-être parce que je vais à moins de cocktails que vous.L’œuvre de la dame est colossale, d’une ampleur qui la place au premier rang des lettres américaines contemporaines.Amateurs de micro-récits intimistes, prière de s’abstenir.Carol Oates embrasse large.Elle survole les destins, les histoires de famille et Lo u is Huni elin ?les siècles, et les sujets les plus brûlants ne semblent point la rebuter, tel ce Marilyn Monroe intitulé Blonde (Stock, 2000), dans lequel elle reprenait la thèse d’une exécution secrète de la star visant à mettre fin à certains chassés-croisés compromettants (entre la mafia et les frères Kennedy, par exemple).Dans Mon cœur mis à nu, elle s’attache à suivre, sur deux générations, les péripéties d’une famille américaine que l’on voudrait croire typique (dominée à la fois par l’appât du gain et le goût du Jeu, le désir d’intégration et la différence).11 y a de l’élan fondateur dans le destin du dan Licht, une conscience d’appartenir aux élus, derrière les rodomontades de son patriarche, prénommé Abraham pour dissiper à l’avance toute possibilité de malentendu.Mais si avatar biblique il y a, il est le fait d’une tribu athée et maudite.Abraham, cet escroc patenté à l’intelligence redoutable, est le plus beau personnage de fripouille à avoir été inventé par la littérature récente.D appartient à ces individus louches et parfois sophistiqués qui vivent de la jobardise de leurs semblables.La devise paternelle, proposée comme credo à une progéniture issue de trois épouses qui vit dans une église désaffectée, exposée aux miasmes délétères d’un marécage du nord de l’État de New York, est: «Les autres sont nos ennemis.» Une variation du «Chacun pour soi» qui préside aux destinées de la forme de capitalisme sauvage et primitif dont l’histoire des Licht est la contemporaine, eux pour qui l’entraide n’est possible qu’à l’intérieur de l’étroit réseau tissé par les liens du sang.Quant à Abraham, il croit fermement que «le scintillant globe terrestre n'est véritablement pas plus gros qu’une pomme, qu’il peut cueillir, et dévorer!».Le thème de la famille parvenue se double ici d’une grande richesse métaphorique (notamment dans l’utilisation des symboles religieux) et d’une habile réflexion sur les aléas de l’identité.En effet, dans ce monde «criblé d'énigmes» qui nous entoure, l’escroc, capable de troquer son nom à loisir et de changer d’apparence selon ses besoins, possède un avantage certain.L’univers est une scène de théâtre sur laquelle les lucratives entourloupettes de la tribu Licht adoptent la figure ambiguë du Jeu.Leurs coups fourrés se teintent d’un esprit ludique pleinement assumé, et une partie de l’intérêt du livre repose sur la vérité suivante: la franche canaille qui sait jouer selon des règles, se plier à une éthique qui lui est propre, et faire montre, à l’occasion, d’une superbe digne des meilleurs coups d'Arsène Lupin, offre un spectacle plus sympathique que les agissements hypocrites des praticiens de la crapulerie ordinaire.Cette évidence sautera aux yeux d’Abraham lorsque, ayant parfaitement négocié le parcours d’une énième ascension sociale (bientôt suivie, n’en doutons pas, d’une chute tout aussi spectaculaire), frayant maintenant avec les milieux corrompus du pouvoir, il verra les proches du président Harding se remplir les poches avec une absence de subtilité qui irritera en lui l'artiste accompli.En conjuguant ainsi, dans une fresque d'une virtuosité éblouissante, foisonnante de détails historiques et d'érudition, les deux grands thèmes que sont la religion et l’escroquerie, Joyce Carol Oates semble interroger les ressorts même de la conscience protestante, laquelle, on le sait, fait de l’acquisition des biens matériels et de la richesse la récompense temporelle d’une vie spirituelle épanouie.Abraham n’a nul besoin de dialoguer avec Dieu: il est Dieu, sa succursale terrestre, Père bienveillant et sévère d’une tribu errante et prédestinée.Reste à voir si sa nombreuse progéniture, aux talents diversifiés mais pas toujours exploitables, hélas, à des fins d’escroquerie, saura suivre sans déchoir les traces paternelles.Tout ça est écrit dans un style touffu, parfois complaisant, truffé, entre autres, de phrases interrogatives destinées à relancer la narration, mais qui deviennent vite un simple truc.Agacé par tant d’abondance, saisi d’un doute, le lecteur se demandera même si l’auteure ne s’amuse pas à pasticher certaines formes naïves ou anciennes de la littérature populaire.Pour l’embobiner à son tour.MON CŒUR MIS À NU Joyce Carol Oates Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban Stock Paris, 2001,626 pages MARION ETTLINGER Joyce Carol Oates LE FEUILLETON Cinema inferno Un très beau roman d’Antonio Soler, à la fois lumineux et sombre, plein d’intimité et d’explosions Comment dit-on «polio» dans le langage solérien?«[.] une chose molle, un lait qui pénètre dans les os et les rend friables comme des biscuits qui tombent en miettes sur la table avant d’arriver à votre bouche, une chose flasque et silencieuse, un sommeil dans la moelle des jambes.» Une jeune adolescente inaccessible et désirée?«[.] doux Vésuve d’où s’échappait des cendres sucrées et une lave de miel.» La mort, avec dans la tête le souvenir brûlant de celle que l’on vient d’assassiner?«[.] un éblouissement [.] qui gagna tout son corps, lequel cessa d’être un corps pour devenir pendant quelques instants lumière, locomotive, grillon, campagne, ferraille et ciel, le tout mélangé, le tout virevoltant jusqu'à ne plus être qu'obscurité.» Voilà quelques exemples de ce langage imagé, délicieusement enfantin, exagérément concret pratiqué par cet écrivain qui nous donne ici un très beau roman, à la fois lumineux et sombre, plein d’intimité et d'explosions, tissé d’un trait dans le fil du temps et les tiraillements du désir, mêlant le grotesque et le sublime, chargé de fusées à vous donner le vertige, mais aussi de compassion et d’humanité.Pour ce roman (Las Bailarinas Muer-tas) paru en Espagne en 1996, Soler a d’ailleurs reçu le prestigieux prix Herralde.Il le méritait.Iji vie est ailleurs Le récit se déroule en deux lieux, qui représentent aussi deux temps de l'Histoire, à mille kilomètres de distance.D’un côté, un quartier populaire de Malaga, la patrie du narrateur, de l’autre Barcelone, celle qu'a choisie son frère aîné Ramon, attiré par la grande ville et ses feux.Nous sommes aux environs de 1960, parmi une bande de jeunes à peine pubères jouant au foot dans des terrains vagues, avec comme gardien de but un jeune garçon que la polio a rendu infirme.Nous les suivons dans la boîte d’un camion où l’on consume son ennui à pomper sans répit des cigarettes qui vous donnent le tour- Jea n- P ie rre Denis ?nis; dans les rues, observant les jeunes filles en fleurs qui vous regardent d'un air dédaigneux, sûres déjà de leur pouvoir; pour une partie de bran-lette dans une vieille Renault 8 peinte en rose au beau milieu d’un cimetière de voitures; mais surtout nous nous rassemblons autour de ce vaisselier où les parents du narrateur enferment les photos et les lettres envoyées par Ramon du club de Barcelone où il a décidé de réussir dans le showbiz.Là, c’est l’autre monde, celui des danseuses à strass et à paillettes, celui où l'on voit défiler des personnages de cinéma qui font rêver et vous donnent le sentiment que la vie est ailleurs, que les danseuses ont beau tomber raides mortes au milieu de la scène avec ce bruit de ferraille que fait Tatino (le gardien de but) quand il se jette par terre avec tout son attirail pour contrer un lancer, là se trouve la seule vie possible et souhaitable pour un jeune provincial, quitte à n’y connaître que des drames.Soler saisit ici toute l’importance qu’ont prise le cinéma et la photo au sortir de la guerre quand, au moment de rebâtir une civilisation, l'image cinématographique s’est faite le principal vecteur de nos espoirs, le catalyseur de nos récits, individuels comme collectifs.Et son choix de faire vivre par «procu- ration» au narrateur et à toute sa famille les aventures de Ramon (bientôt chanteur-vedette sous le nom de Carlos del Rio), du photographe Rovira, du boxeur Kid Padilla («un combat-une défaite»), du serveur Alvarez (secrètement amoureux de Gregory Peck), de Bonilla, dit Chin Lu, de Cosme Cosme, l’éternel suicidaire, de Machuca, le flic pourri, des danseuses Manolita, Hortensia Ruiz üa première à tomber morte sur scène), de la belle et mystérieuse Soledad Rubi et de quelques autres, montre encore la magie de l’écran et la puissance des personnages qui y évoluent — personnages d’autant plus prégnants qu'ils ne semblent jamais atteints par la vie.«[.] c’est comme si je marchais dans une autre vie, dans un film [.] n 'est-ce pas ainsi que nous voudrions tous vivre?Comme vivent les gens dans les films, sans autres rêves, autres angoisses ou autres peurs que celles qui apparaissent sur l’écran, sans toute cette vermine qui nous ronge de l’intérieur comme si nous étions déjà morts et dont personne ne parle.» Cinema inferno que reproduit clichés après clichés le photographe Rovira.Cinéma que Rovira, amoureux fou d’une danseuse (Soledad Rubi) qui se refuse à lui, va se mettre à défigurer, à transformer en univers baroque, surréaliste, fondant tout jusqu’au monstrueux.«Et ainsi mêlés les uns aux autres, la tête d’Almuneda Fernandez sur le corps d’un vieux fakir, le visage de don Mauricio Céspedes riant parmi les flammes d’un incendie, des corps de nains sur des jambes de danseuses [.]» Cinéma qui peut aussi devenir infernal pour d’autres raisons, quand par exemple Ramon aperçoit l’actrice qui s’est entichée de lui se curer les ongles du bout d’un doigt.«un geste bref, à peine entrevu mais qui rappela à mon frère la façon dont tante Manolica se curait les dents et ce fut soudain comme si le monstre Valli [c’est le nom de l’actrice] cessait d’être un monstre».Le cinéma ne tolère pas la vulgarité du quotidien, pas plus que la sortie du cadre.Et quand Soler plonge dans l’érotisme trouble de jeunes adolescents, là aussi il réussit à nous convaincre que tout est affaire de poésie — de poésie de l’image, de cinéma intérieur.«Cet éclat sombre, quand les yeux de Quini s’étaient posés sur moi, m’avait fait penser aux braises d’un feu dans le halo de sa chaleur brûlante.Au fond de ses yeux j’avais perçu aussi, outre les lèvres et le corps entier de Quini, le susurrement du réservoir des Sourds-Muets et le frémissement des couleuvres glissant dans la noirceur des eaux, le chant des grillons, le fracas des décombres et des crissements de lune que Tatino prétendait avoir entendus tandis que Valeria s’agenouillait devant lui et de ses lèvres obscures et chaudes absorbait sa vie.» denisjp@videotron.ca LES DANSEUSES MORTES Antonio Soler Traduit de,l'espagnol par Françoise Rosset Éditions Albin Michel, collection «Les Grandes Traductions» Paris, 2001,337 pages Antonio Soler Les Danseuses mortes roman t.F.s (irandat TradHcfiona Albin Michel LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Mémoire et légende de Macédoine 89,3 FM HIP HOP FUNK DUB ELECTRO R&B Pour SI LA VIE vous intéresse.SI LE LIVRE vous intéresse.SI LA LIBRAIRIE vous intéresse.Elisabeth Marchaudon libraire LIBRAIRIE HERMÈS I 120, av.laurier ouest outremont, montréaI toi.: 2^-^-.'t(>,) téléc.: 27-l-.">
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