Le devoir, 25 février 2006, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET DIMANCHE 26 E E V R I E R 2 0 0 6 LITTÉRATURE pensée d'Aimé Césaire Page F 3 H -, V„.LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Jeanne Corbin, la rouge Page E' 4 ?LE DEVOIR * Itîfï V'^V :*!V W wm I>es fantasmes sexuels liés aux Noirs tirent en fait leurs origines des sociétés coloniales ou esclavagistes Faire sauter k Entrevue avec Serge Bilé les verrous de l’histoire des m SOliRf K NKWSCOM Noirs JACQUES GRENIER EF DEVOIR Serge Bilé JEAN-FRANÇOIS NADEAU Son histoire des Noirs exterminés par les nazis a, d’un coup, beaucoup attiré l’attention sur Serge Bilé.Publié à la suite de >n d’un documentaire consacré au même sujet Noirs dans les camps nazis rappelle que Hitler avait aussi ordonné la mort des gens de couleur en plus, notamment de celle des juifs.L’avait-on oublié?En 1942, rien qu'en France, on dénombre près de 44 000 prisonniers noirs sous le régime d’occupation.Les armées allemandes ne font pas de quartier aux soldats de couleur qu’elles trouvent sur leur passage, dans une tradition raciste qui remonte en fait explique Bilé, à une occupation de la Namibie au début du XXsiecle.Ces rappels historiques, qui.pour plusieurs, prirent l'aspect d'une véritable révélation, ont conduit Serge Büé à s'attaquer aux mythes sexuels qui alimentent la mécanique du racisme à travers les âges.Dans La Légende du sexe surdimensionné des Noirs, l'es- sayiste montre que l’imaginaire construit autour des prouesses animales des hommes de couleur n’est qu'une projection raciste qui conduit à les considérer encore davantage comme des bêtes.Les hommes noirs ont un sexe plus grand que les autres?Un mythe, dit Bilé, au même titre que celui qui affecte défavorablement l’image populaire attachée à la longueur du pénis des Asiatiques.Les rares études scientifiques disponibles sur ces questions démontrent en effet que, sous ce rapport, tout est à peu près semblable chez les humains.Les fantasmes sexuels liés aux Noirs tirent en fait leurs origines des sociétés coloniales ou esclavagistes, montre Serge Bilé.Et ce sont ces imaginaires qui sont reconduits au fil du temps, entre autres par l’univers de la pornographie.Dans la foulée de Guillemin ?Dans le cadre du Mois de l'histoire des Noirs, Serge Bilé était cette semaine de passage a Montréal, ou il s’est rendu aux bureaux du Devoir L’ancien présentateur de nouvelles en France et dans les territoires d’outremer français avoue n’avoir, au fond, qu'un objectif: faire connaître à la population en générai et aux Noirs en particulier un certain nombre de faits occultés par l’histoire officielle.«Ijt métier de journaliste consiste à vulgariser des choses.Et mm, ce qui m 'importe le plus, c'est de vulgariser des faits historiques qui ne sont quelquefois connus que par queL/ues initiés ou qui sont rempli qués a faire comprendre Je souhaite prendre cette matière et la rendre accessible au plus grand nembre Je suis effaré de voir aujourd’hui en Martinique — ou j'habite — a quel point on méconnaît sa propre histoire Donc, la meilleure façon de pouvoir faire tn sorte quelle puisse leur être accessible est d’écrire dans un langage et dans un style qui soient vraiment a la portée du plus grand nombre.» Par son ton libre autant que par la nature parfois polémique de son propos, le journaliste français Serge Bilé peut faire penser à un Henri Guillemin, cet historien d'origine française, célèbre en son temps — surtout en Suisse, en Belgique et au Canada — pour ses prodigieuses entreprises de vulgarisation.La ressemblance s’établit d’ailleurs bien malgré lui, dans la mesure ou Bilé, vulgarisateur hors pair de l'histoire des Noirs, affirme tout bonnement ne pas connaitre cet homme grâce a qui, pourtant, plusieurs générations purent prendre contact avec Victor Hugo, Jean-Jacques Rousseau ou le grand I/on Tolstoï.S'il déplaît à des historiens pour certains des raccourcis qu’il emprunte, Serge Bilé ne risque pas trop d’être victime de l'ostracisme qui Irappa en son temps un Henri Guillemin Le Bilé provocateur, celui qui fait éclater des mythes, n’a en effet, lui, aucune prétention a s'installer, grâce à son œuvre, dans des chapelles universitaires ou des académies.Historien chez les journalistes mais d’abord journaliste chez les historiens, Serge Bilé mesure bien toute la difficulté d’établir des sources fiables en ce qui concerne l'histoire des Noirs.•Hour écrire sur l'histoire des Noirs, on manque forcément de sources, à un moment ou l'autre Tout seul, on n'y arrive pas.J’ai constitué un réseau d’informateurs Ainsi, c'est de Toronto que me vient les informations sur la vie des Noirs durant la Rome impénale' Ij; theme en lui même, souvent occulté, est vraiment difficile.* Peut-on regretter que, dans ses livres, les références ne soient pas aussi nombreuses qu’on pourrait le souhaiter?«CWa tient a la nature même de mon travail Souvent, il n'y a rien ou presque ccmme matière premiere A la fin de mes livret, je donne tout de même des ouvrages à consulter et des références » VOIR PAGE F 2 NOIRS L’esclavage a permis que des hommes puissent se prendre pour des sous-hommes t 9 LE DEV (J IR, LES SAMEDI 4 ET DIMANCHE 5 FÉVRIER 2006 F 2 -Livres ^- EN APARTÉ L’œil noir de l’histoire Jean-François Nadeau Les images de la guerre de Sécession, première guerre documentée par des photographes, nous sont parvenues grâce au travail d’une entreprise dirigée par Mathew Brady.Intime du président Lincoln, dont il réalisa les portraits officiels, cet homme ne mit probablement jamais les pieds sur un champ de bataille.La plupart des photos dont il s'appropria le crédit sont en fait l’œuvre de ses employés, Alexander Gardner et Timothy O’Sullivan.Même si l’horreur de la guerre a pu alors, pour une première fois, être fixée sur la pellicule, on a tout de même oublié bien des aspects de ce conflit majeur du continent américain, un conflit qui lève le voile sur la pratique de l’esclavage tout en fixant les horizons possibles d’un futur empire.Au sujet de cette guerre civile, on ignore encore souvent, entre autres choses, que plusieurs Canadiens français d'origine y prirent les armes.Dans les armées du Nord, on trouve entre autres, a New York, le D' Joseph-François Davignon, un ancien patriote de 1837-38, parti lutter pour l’honneur d’une république libre après avoir été déçu a jamais du système monarchique anglais.Ce Canadien compte au nombre des oubliés de l’histoire de la guerre de Sécession, au même titre que bien des Noirs qui intégrèrent les armées de Lincoln.Toutes ces victimes ordinaires, faut-il le dire, ne furent pas immortalisées par les lourds appareils photographiques de l’entreprise Brady.Est-ce que la caméra est vraiment l'œil de l’histoire, comme l’aurait affirmé Brady pour promouvoir l’édition de ses photographies?Peut-être.Mais, évidemment, l’histoire est toujours myope puisque ceux qui l’écrivent, en définitive, ne peuvent qu’être aveugles sur certains aspects, pour des raisons qui tiennent à leur éducation, à leur milieu social et à leur sensibilité.Félicitations à Dominique Demers Récipiendaire de l'Ordre du Canada pour ses réalisations exceptionnelles Docteure en littérature jeunesse, écrivaine, scénariste et conférencière, Dominique Demers occupe une place de choix dans le cœur des enfants grâce à ses romans jeunesse qui lui ont valu de nombreux prix.Ses romans pour les adultes lui ont aussi permis de conquérir des milliers d'adultes.Les (autres) meilleurs pays du monde Stéphane Batigne Les (autres) meilleurs D3VS du monde Pour 50 sujets sérieux ou amusants, passionnants ou révoltants, cet ouvrage présente le podium des dix meilleurs pays du monde, ainsi que la position du Canada, des États-Unis et de la France dans le classement.Découvrez-y le regard curieux et affûté que Stéphane Batigne jette sur le monde.« Ce petit livre est à la fois instructif et amusant.1/2 » Jocelyne Lepage, La Presse QUEBEC AMERIQUE www.quebec-amerique.com -—-— COLLECTION DE LA NEW YORK HISTORICAL SOCIETY LIBRARY Ceasar, un esclave, 1851.Cette photographie anonyme fait partie de l’exposition L’Esclavage à New York, présentée jusqu’au 26 mars.L’exclusion Qui a observé que, durant la guerre de Sécession, on fabriquait en Amérique des figurines mâles aux traits négroïdes qui présentent des phallus énormes?Ces «jouets» pour adultes, destinés à provoquer la rigolade, un brocanteur de Boston, installé tout près de Salem, en présentait plusieurs exemples l’été dernier.On aurait en fait fabriqué de ces figurines au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.Les plus récentes, plus «modernes», étant affublées d’un sexe articulé.En période de crise sociale surtout il semble qu’on identifiait ainsi le Noir comme un objet de raillerie publique.Ces figurines constituaient un élément parmi d’autres qui encourageaient les populations blanches à repousser les Noirs en marge de toutes les marges.Exclus, les Noirs n’étaient bons, en somme, qu’à se reproduire en faisant valoir un sexe hypertrophié.Le sexe était ici celui d’une bête dénuée du statut d’homme véritable.Ce mythe raciste, absolument douteux en regard des données de la science, remonte à la nuit des temps du racisme.Dans son plus récent livre, La Légende du sexe surdimensionné des Noirs, Serge Bilé le réduit avec raison en miettes.A la fin du XIX1 siècle et encore au début du XX', un peu partout dans le monde, on présentait aux populations blanches des «cirques humains», c’est-à-dire des hommes et des femmes à la peau foncée tenus en cage comme des bêtes et admirés comme tels par des visiteurs.A Montréal, comme ailleurs, des «revues nègres» eurent beaucoup de succès dans les théâtres.Curieusement, tout cela demeure assez peu documenté, voire méconnu.On trouve bien, ici et là dans les archives d’Amérique, des photos d’esclaves.Mais les représentations générales du sort fait à ces hommes de couleur, demeurent marginales.Les Editions Phaidon ont tout de même publié des clichés extraordinaires dans Freedom, une histoire photographique de la lutte des Noirs américains.Tout s'éclaire cependant d’une lumière encore plus dure, comme dans un roman de James Baldwin, lorsqu’on s’attarde devant les cartes postales de pendus noirs produites durant des décennies aux Etats-Unis pour célébrer ces assassinats racistes.Ces cartes montrent des images de cadavres pendus à des cordes, souvent mutilés.Ils sont entourés de Blancs qui semblent heureux et détendus, comme s’ils venaient d'assister à une fête du dimanche comme une autre.A New York, jusqu’au 26 mars, on peut voir à la Historical Society une exposition consacrée à l’esclavage dans cette capitale du commerce.On y apprend que ce sont des esclaves qui ont construit Broadway et les murs de Wall Street Mais l’esclavage est aboli à New York depuis longtemps déjà, répète-t-on.Vraiment?Est-ce bien pour cela que, tout autour de Central Park, on trouve partout des nurses noires qui s’occupent de bébés blancs mais jamais de Blanches qui s’occupent d’enfants noirs?Plusieurs éléments de la vie en Amérique — et pas seulement au cœur des Etats-Unis — continuent de faire voir les suites manifestes de l’esclavage sur notre continent Les voyages de Mme Prince La Vie et les voyages de Mme Nancy Prince, que vient de traduire Karen Ricard, collaboratrice occasionnelle au Devoir, exprime aussi cette réalité.«Ce récit, écrit Karen Ricard dans une note de présentation, démontre de façon éloquente que l’esclavage a plusieurs visages et que le mariage de l'exclusion et de l'ignorance enfante toujours les entraves.» Mais qui est cette Mme Prince qui se trouve, avec l’étonnant Frederick Douglass, aux fondements de la littérature afro-américaine?Il s’agit d’une femme libre, employée néanmoins, à ce qu’on comprend, dans des conditions d’esclave, tout près de Salem, non loin de Boston, c'est-à-dire non loin de l’endroit où ce marchand présentait, l’été dernier, sa petite collection d’artefacts racistes.Après sept ans à s’user au bénéfice de son employeur, elle marie un M.Prince et s’embarque avec lui sur un bateau, le Romulus, à destination de l’Europe.De ce mariage inusité qui lui permet d’échapper en partie à sa condition, elle dit vraiment peu de choses: «Le 1” septembre 1823, M.Prince arrivait de Russie.Le 15 février 1824, nous étions mariés.» Et lorsque, après un séjour européen qui aura duré presque dix ans, Mme Prince décide de rentrer seule en Amérique pour des raisons de santé, le mari demeure toujours aussi discret dans son récit Sur ce qu’il advint de lui après son retour en Amérique, efie écrit tout simple ment «fai occupé mon temps avec divers corvées et avec les préparations en prévision du retour de mon mari, mais la mort l’a emporté.» C’est tout! Cette dévote est avare comme pas une de détails sur sa vie intime.Mais elle traduit en un texte, ce qui est déjà beaucoup, la trajectoire exceptionnelle d’une femme de couleur dont la propre histoire met en perspective, notamment par un jeu de reflets avec la société européenne, des pratiques de tolérance differentes et une mise en contexte de l’univers moral d’une femme noire de son époque.Enrichie par une suite de notes très précises et intelligentes dues aux efforts de la traductrice, La Vie et les voyages de Mme Nancy Prince est une lecture appréciable pour qui entend mieux saisir une part de l’existence humaine des laissés-pour-compte de l’Amérique.On ne peut cependant qu’être déçu du pauvre travail de l’éditeur.Mémoire d’encrier, qui ignore visiblement certaines des règles élémentaires de composition graphique d’un livre digne de ce nom jfnadea u(q lede voir, com 20 ans de droits de prêt public Plus d’auteurs inscrits, mais des paiements qui s’effritent FRÉDÉRIQUE DOYON C* est à la fois heureux et malheureux.la Conunission du droit de prêt public (CDPP) fête ses vingt ans en annonçant quelle a rémunéré 4735 auteurs, traducteurs et illustrateurs du Québec cette année, soit 200 de plus que l’an dernier.Le problème, c’est que ces nouveaux élus se partagent à peu près la même enveloppe, une situation que déplore I l Inion des écrivains du Québec.«Le nombre de titres, d’auteurs, augmente chaque année partout au pays, note David Schimpky, secrétaire général de la CDPP C'est une bonne chose, mais le budget reste d peu près le même, ce qui fait diminuer les montants accordés à tous les auteurs.C'est une préoccupation de la CDPP.» En vertu du programme de droit de prêt public (PDPP), la Commission verse aux auteurs un paiement pour leurs œuvres cata-ioguées dans les bibliothèques pu-bliques du pays, une façon de compenser, en quelque sorte, les droits d’auteur non perçus pour le prêt des livres en bibliothèque.La conjoncture n’a donc pas évolué depuis février dernier, époque où l’UNEQ sonnait l’alarme par une campagne de lettres demandant à Patrimoine canadien de rajuster le budget en fonction de la hausse du nombre de titres et d’auteurs inscrits au programme.Le budget total de l’organisme a connu «une très légère augmentation cette année», indique M.Schimpky, soit moins de 50 000 $ pour un total de 14 972 artistes à payer, ce qui est d’autant plus négligeable que l’enveloppe globale de l’organisme a rétréci de dix à neuf millions depuis 2002.L’ex-ministre Liza Frulla a pourtant répondu à l’appel de l’UNEQ en annonçant, en novembre, que l’augmentation du budget du Conseil des arts du Canada (CAC) à 342 millions inclurait un montant pour le PDPP.Le changement de gouvernement a toutefois mis l’initiative libérale en suspens.La pertinence des programmes du CAC doit être évaluée par les conservateurs avant de donner suite à l’annonce libérale.Deux nouveaux auteurs inscrits à la liste de la CDPP sur cinq viennent du Québec.Le montant total accordé au Québec est passé de 3,236 en 2004-05 à 3,287 millions cette année.La CDPP a adopté la «grille de paiement à taux variable» qu’elle avait élaborée l’an dernier afin d’amoindrir l’impact négatif des diminutions avec les années.Mais cette grille ne sera appliquée que si le PDPP connaît une augmentation substantielle de son budget.Le Devoir NOIRS SUITE DE LA PAGE F 2 D’où lui vient cette passion pour l’histoire de la communauté noire?«J’ai quitté l'Afrique à 13 ans.Lorsque vous êtes arraché à votre terre à cet âge relativement jeune, vous vous rattachez à des choses particulières qui relèvent de Ihistoire.Ce déracinement est lié à ©Place des Arts .SîtKbo théâtre Le Studio littéraire I man One antre façon r conférence de Marie-Eva de Villers sur le thème « Profession lexicographe» dans le cadre des Belles S'Ornées, à 19 h 30 à rUmversité de Montréal, Pavillon 3200, rue Jean-Brillant, a Montreal.RESERVATION (SU! 3A3-20J0 Informations ; Natactia Monmer TM [SU] 343-4933 post* 174 • naucha monfM*r9umontr*»l ca A de tous les malheureux, mais plus encore à notre égard pour des maux dont ils sont la cause».Dans les dernières pages des eu tretiens, Césaire, évoquant les graves injustices du monde actuel, notamment envers les Africains, professe ce qu'il appelle un «miuvel humanisme», qui prend appui sur la Déclaration des droits de l’homme, ü invite à un «dialogue entre les civilisations», qu’il faut «établir par la politique et la culture».«H faut que nous apprenions que chaque peuple a une civilisation, une culture, une histoire.Il faut lutter contre un droit qui instaure la sauvagerie, la guerre, l’oppression du plus faible par le plus fort.Ce qui est fondamental, c'est Ihumanisme, l’homme, le respect dû à l'homme, le respect de la dignité humaine, le droit au développement de l'homme.» Comme le montre fort bien la postface de Françoise Vergés, la pensée de Césaire, dont on peul dire qu’elle est indissociablement poétique et politique, garde toute son acuité et sa fécondité aux yeux de quiconque s’efforce d’entrevoir dans la mouvance planétaire des humanités les voies d’une refondation de l’homme.«Le sentiment qu 'a l’homme de sa faiblesse et sa recherche perpétuelle de protection contre des foires qui le dépassent, en premier lieu contre des forces naturelles, c’est cela que l'on doit comprendre.Le principe d’espérance est lié à cette vision du monde.» Collaborateur du Devoir NÈGRE JE SUIS ET NÈGRE JE RESTERAI Entretiens avec Françoise Vergés Aimé Césaire Albin Michel Paris, 2005,151 pages MICHEL LAPIERRE Si le comédien Gérard Depardieu s’est mis à lire saint Augustin à voix haute devant les foules, l’écrivain Alessandro Baricco a adapté la poésie d'Homère à la lecture publique.Doit-on avoir recours à la tradition orale pour que l'Occident redécouvre ses textes fondateurs?Depardieu et Baricco ont la conviction qu'un tel cérémonial est necessaire si Ton veut que des textes poussiéreux retrouvent leur scandaleuse extravagance.En définitive, ne pourrait-on pas considérer Les Confessions de saint Augustin comme la première irruption totale du moi dans l'histoire de la pensée et l’Iliade d’Homère comme la seule épopée guerrière des temps lointains dans laquelle les vaincus comptent autant, sinon plus, quç les vainqueurs?A propos de XIliade, Baricco, né à Turin en 1958, admettrait volontiers qu’on puisse sans vergogne caricaturer Homère à travers le monde, même sous les traits d’une femme troyenne.Aucun ritualisme ne pourrait l'interdire.Ni le chauvinisme ni le sectarisme ne sauraient s’approprier le poète grec mythique dont personne ne connaît le vrai visage.L’écrivain italien a enrichi d'un éclaircissement son livre Homère.Iliade, adaptation destinée à la lecture publique.Cette note nous rappelle que, dans l’œuvre qui évoque la prise de Troie par les Grecs, l’émouvante Andromaque, les inoubliables Priam et Hector sont Troyens.Baricco s'est laissé séduire par le caractère «surprenant» de l'épopée grecque.11 souligne: «L’histoire y est écrite par les vainqueurs, et pourtant, dans la mémoire, restent aussi, et peut-être surtout, les figures humaines des Troyens.» Comme il l’explique si bien, Y Iliade exalte la beauté de l’orgueil masculin, des armes et de la tuerie, mais l’espoir de paix exprimé par des femmes, telles qu'Andromaque, Hélène et la mère d’Hector, donne à l’épopée «une autre beauté», qui: • traverse mieux les âges.Cette beauté féminine et pacifique, Baricco s’en est inspiré pour actualiser l’œuvre.11 s’agissait pour lui .Alessandro de choisir les passages, Baricco de rajeunir le style de la traduction, de donner au récit une forme subjective et de faire quelques adjonctions.Baricco s'est ainsi jx'nnis d’ajouter une très belle phrase à la description qu’Agamemnon, chef des Grecs, fait de son compatriote Achille.’ «Nous combattions, nous, avec à la ' main des armes: cet homme-là allait à la bataille en serrant dans son poing le monde.» Achille pouvait vaincre par la poésie et l’humanité plus que par les armes et le courage.Voilà, dans Ylliade, le sens le plus pro-1 • fond de la guerre de Proie.Grâce ; ¦ au rôle des femmes qui s’affir-; ; initient encore difficilement d.ms: la littérature et la civilisation, un • > monde mieux équilibré et plus; ; subtil arrivait à comprendre que: : les combattants, Grecs et:’.Proyens confondus, étaient, se-j j Ion les mots d’Homère, «morts;j pour pouvoir, ensuite, être chantés ! dans l’éternité».Cela dépassait fie beaucoup la ; ; conquête d’une ville.Collaborateur du Devoir HOMÈRE, ILIADE Alessandro Baricco Albin Michel Paris, 2(X)6.192 pages LesconseilSdevoS libraires indépendants TOUT PRES DE l A NUIT Daphnée Azoulay, lx‘s Herbes Rouges, 12,95$ C’est au chevet de la nuit que ce recueil se déplie.Avec cette voix persistante que seule une faible lumière peut supporter et cette impression de course sur corde raide exécutée avec des mots à vif et des images qui fouettent, il y a de quoi donner l’envie d’aller faire des arabesques sur la pointe d’un précipice.Jean-Philippe Payette librairie Monet (Montréal) COMMENT DEVENIR UN MONSTRE Jean Barbe, Leméac, 29,95$ Encore une fois, Jean Barbe nous offre un excellent roman qui a |xmr thème principal la solidarité humaine.Une preuve de plus que la littérature québécoise se porte très bien.Jean Moreau librairie Clément Morin (Trois-Rivières) ITS HUIT ( AHIERS Heloneida Studart, Les Allusifs, 24,95$ Si vous aimez Garcia Marquez, vous devriez lire la Brésilienne Heloneida Studart: une grande écrivaine, un regard acerbe sur une société où l’amour et la mort se côtoient constamment.Un grand plaisir de lecture ! Yves Guillet librairie ta- Fureteur (Saint lambert) AUX PAYS DES MERVEILLES André Pratte, VLB éditeur, 18,95$ L»essai sur les mythes politiques québécois» d'André Pratte incite à camficr au pal des mon tagnes de fantasmes, Rœheuscs tu autres, qui aveuglent le jugement.Intelligent et accessible.Mathieu Simard librairie Pantoute (Çhiélx-, ) IA MORT, L’AMOUR ET LES TROIS CHEVALIERS Marie Navarre, Stanké, 19,95$ De peütes anecdotes représentant les doux moments d’une première expérience du plaisir de la chair et surtout de l’amour.Un récit du XV’ siècle explorant les désirs du temps jadis emprunt d’humour et de sincérité.Sophie Lapointe libraine les Bouquinistes (Chicoutimi) Aux pays des merveilles le libraire Bimestriel littéraire gratuit www.lelibraire.org www.pum.umontreal.ca Université de Montréal VLiintenant (mponibu Une réalisation des librairies indépendantes : Des mythes et des hommes Libraire d’on jour Gilles Gougeon Poésie Assurer la relève Musique Luc Plarnondon Awk l'aide de 9»»rtmo»n< ütruda CanadSf 1 • «Al • 1 * PANTOUTE MORIN T0*, I UtL Ihqàfjf' iitMAiait “13 URETEUR > LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET DIMANCHE 26 FÉVRIER 2006 F 4 -"•Littérature-»- Jeanne la rouge Suzanne Giguère Abitibi et le Nouvel-Ontario ont compté parmi les noyaux communistes les plus actils du pays durant les années 1930.Se souvient-on du rôle essentiel joué par les femmes dans les luttes du Parti communiste canadien à cette même époque?S’inspirant de la figure réelle de la militante marxiste Jeanne Corbin, Jeanne sur les routes nous plonge en plein cœur de la Babel communiste de Rouyn-Noranda.Un rideau s’ouvre sur un théâtre de chambre politique.La narratrice, en compagnie de ses deux sœurs, s’amuse à reconstituer la soirée du fameux discours de Jeanne la rouge appris sur les genoux de leur père.L’effervescence du combat 1931.Le Parti communiste canadien est déclaré illégal, ses principaux dirigeants sont mis en prison.A vingt-cinq ans, Jeanne Corbin, responsable de la presse communiste francophone, a derrière elle tout un passé de réunions clandestines, de déménagements furtifs, pour échapper aux rafles et aux perquisitions.«Jeanne était fichée à la GRC et au Komintern, ses déplacements suivis, ses écrits décortiqués, il ne lui restait que ses états d’âme.» Deux ans plus tard, au Temple ukrainien du travail a Rouyn, un journaliste du Rouyn-Noranda Press écoute la marxiste convaincue haranguer avec éloquence et conviction les mineurs et les bûcherons, tentant de les entraîner dans un mouvement de grève.Quand, au bout de la nuit il rentre chez lui, le cœur enfiévré, sa femme pressent quelque chose mais ne vacille pas.«Ma mère forte de son amour au point de soutenir celui de mon père pour une autre femme.» Les amours chimériques du militant communiste, qui bouleverseront à jamais sa vie ainsi que celle de sa famille, constituent la trame souterraine du récit.la narratrice ne connaîtra pas la militante de son vivant.Mais dès sa naissance elle se voit investie d’une mission.«Voici celle qui changera le monde», s’écrie son père.Et le voila racontant les événements qui ont suivi le discours de Jeanne Corbin.Arrêtée et accusée d'incitation à un attroupement illégal puis d’incitation à une émeute, reconnue coupable, la militante passe trois mois à la prison de Ville-Marie.L’année 1933 à Rouyn est marquée par des affrontements dans les rues, des éditoriaux hargneux et l’humiliation de centaines d’ouvriers.«l^es grandes espérances se sont tues, la grève des mineurs écrasée encore plus sauvagement que celle des bûcherons [.] et le père de Jeanne, chassé du journal.» Après sa sortie de prison, Jeanne Corbin défend d’autres causes à Timmins et à Hearst, animée d’une conviction profonde («l’espoir au bout de l’espoir») jusqu’à sa mort en 1944.Mise à la dure école de la pensée communiste dès qu’elle est en âge de savoir lire, Jeanne accompagnera son père de village en village, des journaux communistes plein les bras, l’écoutant parler d’abondance et avec passion des révolu- Viuofio I rigcrto Naufrage en terre ferme du Canada français NAUFRAGÉ EN TERRE FERME Vittorio Frigerio Prise de parole Découvrez nos nouveautés ROMANS Un lardln t n Espagne UN JARDIN EN ESPAGNE Katia Canciani David Monique 1 ienuist La petite musique du clown LA PETITE MUSIQUE DU CLOWN Monique Genuist Prise de parole ,Ùit' .jBt'Àfn) WiljriL.la quête M l’impossible " 1 WILFRID.LA QUETE DE L'IMPOSSIBLE Lise Bédard Vermillon La femme homme LA FEMME-HOMME Simone Piuze David fry .LA VIE, SENS UNIQUE jean-François Somain Vermillon LA SANG-MÈLE DU BAYOU Lili Maxime La Grande Marée CARNET DE VOYAGE HONOLULU À SAN FRANCISCO Marie-Pierre Maingon Plaines i S nTrüxl L'AGONIE DES DIEUX Jean Mohsen Fahmy Unterligne Lilts.vtuUs» Likvuuul* ardifee Ramltmm-c P siit fa cote Ouest BRAVADE, BRAVOURE ET BAVARDAGE, RANDONNEE SUR LA CÔTE OUEST Jean Lebatty La nouvelle plume f^RÉCF www.recf.ca 14 éditeurs sous une même bonntête lions russe, chinoise, cubaine, de celle en marche en Amérique, malgré le maccarthysme, malgré la guerre froide.Des moments de belle intimité où elle consigne dans des cahiers les réflexions de son père sur la révolution prolétarienne et des bribes de leur vie quotidienne dans le quartier des immigrants.Attirés par le boom minier des années 1930 et 1940, les Ukrainiens, les Russes, les Finlandais et les Chinois ont apporté avec eux des antécédents de luttes ouvrières.«Ils se sont installés avec leurs icônes, leurs chants, leur nostalgie.» Dans l’après-guerre prospère, des Polonais, des Slovaques, des Russes et des Hongrois arrivent à leur tour sur le territoire boréal.«Il y a eu en cette ville des endroits où on pouvait danser la mazurka comme à Varsovie, boire un slivovitz entre copains, se raconter la dernière blague du petit berger des Carpates.» Ces rescapés de la guerre ont connu Hitler et Staline, le père de Jeanne ne peut compter sur eux.Le journaliste, infatigable militant, reprend la route, poursuit son combat.«Ils nous écouteront, tu vas voir la flamme monter dans leurs yeux, tu vas voir la révolte monter.» Il monte sur un cageot à légumes en bois qui lui sert de tribune et se lance, s’emporte, s’empourpre, s’envole hors du temps, reprend des phrases tirées du célèbre discours de Jeanne Corbin devant une foule d’humeur rieuse.«Les pauvres espèrent la prospérité pas un bougre échevelé qui défile un tas de phrases compliquées.» La désillusion commence à faire son œuvre.Le rêve «qui allait propulser l’humanité dans un état permanent et égalitaire de bonheur» ne lève plus.Les beaux jours communistes s’éloignent, les camarades sont de moins en moins nombreux.La mine de cuivre ferme, une fonderie et une usine se dressent sur le site.«La nuit, quand les installations de la Noranda Mines s’illuminent, on croirait un transatlantique échoué quelque part dans un néant intergalactique.» Justesse et émotion Aujourd’hui journaliste et mère de deux enfants, Jeanne est toujours sur les routes du pays mélancolique et sauvage de son enfance.Les épinettes, les lacs, les rivières défilent.Jeanne songe au destin tragique de son père, aux rêves floués des camarades révolutionnaires.«Rouyn n’a gardé aucun souvenir de cette époque où elle a été rouge.» L’idée d’écrire un roman sur Jeanne Corbin, modeste militante communiste, fait son chemin.COLLECTION FCC Jeanne Corbin, vers 1925.Photo tirée du livre Scènes de la vie en rouge.L’époque de Jeanne Corbjn 1906-1944, d’Andrée Lévesque, publié aux Editions du remue-ménage.La grande histoire servira de toile de fond à de petites histoires qui s’enrouleront sur elles-mêmes, se déplieront entre le présent et le passé.Il n’y aura pas de grandes phrases ni d’effet de style dans ce roman historique largement fictif, mais le souci de faire vivre de l’intérieur une époque mémorable avec des personnages vivants, vibrants.Il lui faudra passer le relais à la romancière Jocelyne Saucier (à moins que ce ne soit l’inverse) pour quelle reconstitue avec justesse et émotion un pan de notre histoire collective égaré dans le labyrinthe du temps.Collaboratrice du Devoir JEANNE SUR LES ROUTES Jocelyne Saucier XYZ éditeur Coll.«Romanichels» Montréal, 2006,152 pages POÉSIE QUÉBÉCOISE Méditations tranquilles HUGUES CORRIVEAU Nous savons tous que Gilles Jobidon est un excellent romancier.Pour s’en convaincre, il suffit de lire sa Route des petits matins, qui lui a permis de remporter le prix Robert-Cliche 2003, le prix Ringuet 2004 de l’Académie des lettres du Québec et le prix Anne-Hébert 2005.Mais Gilles Jobidon n’est pas un grand poète, même s’il aime immensément les mots et la poésie, jusqu’à la naiVeté, pourrait-on croire, tant s’accumulent dans son recueil Morphoses les poncifs et les envolées lyriques.Mais qu’à cela ne tienne.Il est parfois de ces naiVe-tés qui ravivent le plaisir, qui rendent l’âme molle, la lecture un peu paresseuse.Et c’est bien l’effet que produisent ces textes lancinants qui touchent à tout, avec les échos d’un prêche, sans s’interdire des titres comme Epitre pour la fin du siècle ou Prière pour un dieu flou.Comme si l’écho d’un catholicisme rentré ne suffisait pas, Jobidon fait référence à l’alchimie, avec ses étapes bien particulières pour atteindre la perfection, titrant la première partie Nigredo, l’œuvre au noir, la seconde Rubedo, l’œuvre au rouge, et enfin la troisième Albedo, l’œuvre au blanc.Avec leur joyeux mélange d’ésotérisme et de réflexions morales, ces textes se lisent comme s’il s’agissait d’une JACQUES GRENIER LE DEVOIR Gilles Jobidon ¦¦¦¦ longue méditation sur les aléas de la vie, avec ces rencontres inéluctables que sont les heurs et les malheurs, les exaltations et les déceptions amoureuses.Morts et amours Naïvetés, disais-je! Que faire en effet de cet «hiver Iqui] finira par tout couvrir au crayon blanc», du «squelette de son passé», du «singe fou de ses espoirs» ou de «l’odeur âcre du temps», sans compter ces titres navrants: L’Outrâge et Mots à maux?Bref, s’il n’y avait que cela, il n’y aurait pas de quoi pavoiser.Mais il y a surtout ici une fouille du sentiment vrai, d’un «senti profond» (comme diraient les «granolles» encore vivants), avec un tel accent de vérité qu’on ne peut qu’accompagner l’auteur dans son désamour.«La complexité du simple», voilà bien le terrain où vont travailler ces textes réflexifs qui tentent de «recoller les morceaux friables de l’amour» (hum!).S’il faut croire que «les mots sont le sang des livres», comme le dit si bellement Jobidon, c’est que l’auteur veut traduire la perte de l’être aimé, parler d’une femme, Marie, enténébrée un peu par l’âge.Il s'attarde aussi à d’autres individus que la mort travaille au corps, qui suivent son cours inéluctable: «Un autobus comme un mouton dans le trafic.[.] les passagers se lèvent [.] pour regarder dehors.[.] Devant l’une Ides tours de verre], un gisant se vide de son ciel, le crâne ouvert par une chute de trente étages.Celui-là vient de dire de haut en bas qu'il ne pouvait continuer à se tenir plus longtemps en marge du vent.Sur le trottoir, les passants dévient quelque peu de lui, de lui sur leur passage, comme s’il n'était qu’une pelure.» Sans être expressément des poèmes, évidemment, ces textes n'en appellent pas moins le poétique pour cerner au plus près ce que l’œil étonné retient du réel, et c'est parfois, comme dans ce passage, si réussi que nous sommes comme happes par l’énergie insidieuse de ce regard scalpel.«C’est pour ça qu ’on icrit.Parce que rien n’est jamais terminé», c'est pour cela que, malgré toutes ses maladresses, Morphoses reste un livre fort tenu à bout de bras par une lucidité sans faille, un goût d'aimer et de connaitre en profondeur les sentiments qui s'imposent quand c'est la vie qui a le dessus.Rappelons que Morphoses avait déjà été transposé par Gifles Prince à la faveur d’une exposition justement intitulée Morphoses.Les encres parallèles, donnant lieu à un livre d’artiste, publié en dix exemplaires, ainsi qu’à une installation vidéo.Collaborateur du Devoir MORPHOSES Gifles Jobidon LTlepgone, colL «La voie des poètes» Montréal 2006,104 pages LITTÉRATURE Nouveau récit de Sylvie Nicolas Un jour, il y a quarante ans, deux femmes habitant l'appartement numéro huit auraient disparu.Comme c'a.ni vu ni connu.Depuis, les locataires de Tim-meuble se rencontrent le 8 de chaque mois pour tenter de percer le mystère de ces curieuses disparitions.Le Braque, la vieille Mademoiselle Blanche du Deux.l'Anglais du Sept l’Homme du corridor.Et comme «les gens qui s'ennuient bricolent parfois de petites histoires», chacun d'entre eux prendra la parole pour defier le temp et le néant confier rumeurs et stupeurs.Poète, auteure d'une dizaine de livres pour fa jeunesse.Syhie Nicolas brode avec un humour subtil les liens qui unissent tous les personnages de cette petite menagerie de verre à ces deux femmes «disparues sous le signe de l'infini».Elle s etait fait remarquer il y a trois ans avec un magnifique récit intitule Le Sourire de üttie Beaver (Que» bec .Amérique).-CD.Disparues sous le signe de l ’infini, de Sylvie Nicolas, Quebec .Amérique, Montreal 2006.224 pages QUÉBÉCOISE Une écriture de guérison À1 occasion d'une résidence d'écriture dans l'arriè-re-pays niçois, à l'ombre du monastère de Saorge, Danielle Fournier a trouvé plus qu'un lieu: un chant une source où «tout l’habite».«Je suis partit.ecnt-elle.Et m en irai encore, fidèle en cela aux traditions nomades, afin de me défaire des pensées confortables.» Poète et professeure de littérature, elle s intéresse à la question du féminin dans son rapport au langage et à la différence sexuelle comme moteur de l'écriture.Ce petit livre porté par une écriture de guérison cherche surtout à nommer et à conjurer les blessures, les souvenirs, les pertes.A dire l'autre et à s'approprier sa vie au moyen de quelques inévitables lieux communs et d une obscurité librement entretenue.Mais entre ailleurs et -kis- (fusion de tous les Keux que l'on porte en soi en même temps), nous dit-elle, «je cherche l Ulumination».- C.D.Le Chant unifie, de Danielle Fournier, Leméac, col «Ici laifleurs-, Montreal 2005,152 pages t LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET DIMANCHE 26 E E V R I E R 2 O O 6 HA' LlTTÉRAiniE- F 5 ROMAN QUÉBÉCOIS Tourisme amoureux vers le sud Dany Laferrière livre une version revue de La Chair du maître LA PETITE CHRONIQUE Lenfer à domicile CHRISTIAN DESMEULES Jeux de pouvoir.Moiteur, animalité, sexualité.Injustices sociales et résidus de colonialisme.Revanches intimes et rencontres explosives.Touristes blancs, femmes libérées, épouses ou filles de diplomates en poste à Port-au-Prince.En cette fin des années 70, sous la dictature de Duvalier fils, en Haiti, à l’époque où une vague idée du tourisme existait encore dans ce pays des Caraïbes et s’il faut en croire le dernier titre de Dany Laferrière.le désir semblait converger vers le sud.Même si cette publication s’accompagne d’une inflation de la notoriété internationale de l’écrivain — par ailleurs parfaitement justifiée —, ce «nouveau» roman prendra des airs de déjà-vu pour certains lecteurs.Estimant qu’il y avait deux livres dans La Chair du maître (Lanctôt, 1997), Dany Laferrière en profite pour faire le tri, resserrer son propos, rappeler — pourquoi pas?— que les livres sont là, qu’ils s’écrivent toujours et qu’ils réclament sans cesse leur part de nouveaux lecteurs.Constitué d’une vingtaine de récits de qualité inégale, plus ou moins brefs, dont la plupart nous étaient connus, Vers le Sud se propose d’illustrer combien 4e désira toujours été le vrai moteur de l’Histoire».Après un certain nombre de chambardements éditoriaux (en France comme au Québec), l’œuvre de l’écrivain d’origine haïtienne atterrit chez Grasset pour le marché francophone hors Québec.Trois nouvelles de La Chair du maître (reprises dans Vers le sud).mixées et gonflées, ont ainsi récemment été adaptées au cinéma par le Français Laurent Cantet, mettant en vedette Charlotte Rampling, Karen Young et Louise Portai.Dany Laferrière On pouvait aussi lire, il y a quelques semaines, un entretien qu’accordait l’auteur de Fays sans chapeau au journal Le Monde.En prestigieuse position, sur une pleine page, il y rappelait sa conception de l’exercice littéraire, son refus obstiné des étiquettes — hormis celle d’écrivain —, son parti pris pour le cinéma et deux ou trois choses sur l’amour et le désir au sud du Nord.«Dans une société où les rapports de classes sont si terrifiants, confiait-il à Jean-Luc Douin, JACQUES GRENIER LE DEVOIR où l’écart entre les riches et les pauvres est si grand, où l'humiliation, le dédain, le mépris de l'autre sont si importants, b seule chose qui peut rapprocher un homme et une femme, c’est le désir» La sexualité et le désir, donc, comme métaphore politique.Le terrain choisi par Dany laferrière, parfaitement claironné et assumé, s’y prête à merveille.Ainsi, puisque «l’Amérique d’aujourd’hui ressemble à un fast-food du désespoir», ses personnages de femmes du froid viennent en Haiti se réchauffer au contact des «garçons magiques» — petits gigolos attentifs, jouisseurs détaches et astucieux, prédateurs de rêve pour la petite bourgeoise intellectuelle de New York ou la fille d’un diplomate américain.Ce sont d’ailleurs toutes des histoires de survie, d’un côté comme de l’autre du miroir.D'un côté, de petits marchands d’illusions amoureuses (mais de vrai savoir-faire érotique) qui se débrouillent comme ils le peuvent dans une société gangrenée par les inégalités sociales — une violence millénaire qui ne dit pas toujours son nom.De l’autre, une misère différente, mieux nourrie, mais toujours lourde de solitude et avide de fascination pour le mystère et une vie plus «vraie».Et dans les deux cas; «Nous sommes toujours en train de mentir, de cacher nos souffrances, nos désirs, nos peurs.» Loin de l’urgence vitale du Cri des oiseaux fines, du regard acéré et ironique d’observateur continental qui était à l’œuvre dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, loin de l’émotion plus sentie de L’Odeur du café, Vers le sud n’est certes pas lf meilleur livre de Dany Laferrière.A charge, notamment, les nombreux personnages caricaturaux ou mal esquissés qui traversent l'œuvre.Vers le sud, mais peut-être loin de ce «je» qui fait toute la force de certains livres de L'Autobiographie américaine.L’égotisme, en somme, lui convient mieux Collaborateur du Devoir VERS LE SUD Dany Laferrière Montréal Boréal, 2006,256 pages LETTRES FRANCOPHONES Une image renversée de l’Afrique Gill v s A r c h a rn b a u 11 Il me serait impossible de ne pas aimer les romans et les nouvelles de Jean-Paul Dubois.Les ayant tous lus, j’ai été à même de goûter comme il se doit ses bonheurs d’expression, sa façon d’envisager la vie.sa pudeur, sa franchise, sa façon d’être, sa délicatesse, son ton.Je ne suis pas le seul à estimer j qu'LW Française est son livre le plus abouti.Ce roman comporte des pages magistrales.Disons-le tout net lews plai-\ santez.monsieur Tanner n’est pas de la même eau.Dubois y j raconte, sans tellement les modifier à ce qu’il semble, les dé-j boires que lui ont occasionnés I des travaux de rénovation apportés à une maison acquise j en héritage.Je parlais d’entrée du ton Jean-Paul Dubois.Dès les pre mières pages, on sait que le narrateur commet une bêtise.Pourquoi quitter une maison qui lui convient pour une demeure qui n’est pas en état?Surtout que le narrateur affirme: «On ne possède jamais une maison.On l’occupe.Au mieux, on l’habite.En de très rares occasions, on parvient à se faire adopter par elle.» Il ajoute: «Et jour après jour, année après année, la confiance, lentement, s’établit, une sorte de couple indicible et invisible se forme.pour le temps de votre courte vie.* Ce serait donc pour «une courte vie» que l’être humain s'engage dans des opérations qui ris queront de l'anéantir, qui réussiront presque à le terrasser?Jean-Paul Dubois s’amuse, et réussit à nous amuser, avec le récit de ses tribulations.Dans sa maison, devenue un chantier innommable, défileront tous les corps de métier.L’incompéten ce est la plupart du temps de rigueur.La palme dans le domaine revenant au duo Pierre et Pedro.Vous dévoiler l’étendue de leur maladresse et de leur insolence serait gâcher votre plaisir de lecture.«Je ne voulais rien entendre, LISE GAUVIN Déjà, le titre du dernier roman de l’écrivain originaire de Djibouti A.Waberi, Aux États-Unis d'Afrique, annonce une fable à dimension parodique, projection dans un monde imaginaire de paramètres connus.Plus exactement le récit se passe en Erythrée et raconte le destin d'une jeune fille, Maya, peintre et sculptrice de son métier.Née en Normandie et recueillie par un médecin noir alors en mission humanitaire, elle est élevée dans une Afrique dont elle adopte la mentalité et les valeurs, tout en sachant qu’elle est différente de ses concitoyens.Dès l’école primaire, en effet elle est victime d'un certain ostracisme.On la traite de «Face exotique», de «Face de lait», ou encore de «Lait caillé».On aura compris qu'il s'agit là d'une repré sentation symétrique, connue une image renversée, de la discrimination subie par les Noirs dans les pays occidentaux Les «Etats-Unis d’Afrique» sont ainsi devenus la première puissance de la terre.C’est là que se retrouvent les exilés de toutes prove nances, fuyant la misère et les luttes qui opposent entre elles les nations d'Europe et d’Amérique.La situation qui prévaut en Amérique, notamment est alarmante.Le por- te-parole des États-Unis d’Afrique s’est pourtant «montré rebtivement optimiste à propos de la signature d’un cessez-le-feu dans la région du Midwest et au Québec, où les chefs de guerre francophones ont réitéré leur volonté d’en découdre avec les incon-trôbbles milices anglophones dans b région de Hull, toute proche de l'ancienne capitale Ottawa pbcée, elle, sous couvre-feu, et protégée par des Casques bleus nigérians, chypriotes, zimbabwéens, malawites et bangla-deshis».On apprend encore que «ce qui reste du Canada» est désormais gouverné par un aborigène du nom de William Neville Attagag.Ce dernier «a violemment rejeté le terme d”‘apartheid" utilisé par une certaine presse ignorant tout des conditions de vie des Bbncs dans le Canada de ses ancêtres».Ces quelques extraits donnent une idée du ton du livre, à la fois ironique et accusateur.Les Belges et les Helvètes ne sont pas mieux nantis, soumis à des guerres ethniques et linguistiques.Parmi ceux qui ont choisi de quitter ces terres inhospitalières se trouve un Helvète au bonnet sale, un mendiant dont on dit qu’il est un «homme sans ombre», qui «vit dans cette absence qui est aussi son lieu, sa carte d'identité, son acte de naissance».Un jour.Maya décide de retrouver le lieu de sa naissance ainsi que celle qu’elle appelle «sa première mère».En route vers la Normandie, elle s’arrête d’abord à Paris, dans un hôtel minable où «un bvabo antique crachote une eau terreuse».Elle aperçoit ensuite «de grosses pinasses de fabrication locale [qui] glissent lentement sur la Seine, contant aux canards leur histoire brisée, émiettée».Et le narrateur de poursuivre; «A cette heure, le.quartier grouille d’activités comme dans le ventre du souk de Montréal, le marché à bestiaux de Vancouver célèbre pour ses maquignons baroques ou le quartier de ma-querelles à Waikiki, banlieue indigente et rococo d’Honoluli.» Plus sérieusement Maya constate que les Européens, désignés sous le nom d’autochtones, consomment des surdoses d'identité: «Fierté d’être français; fierté d'être normand ou breton; fierté d'être catiuAique; fierté d’être orthodoxe; fierté d’être protestant.» Son désir le plus profond est de remplacer ce «nous» «gonflant les pectoraux» par un autre «nous» «en diffraction, en interaction, en traduction, un “nous”, en attente, en écoute» qui permettra d'établir la paix.Projet irréalisable?se demande le narrateur.Après d’émouvantes retrouvailles avec sa mère, Céles-tine, Maya décide de retourner en Afrique, où elle continuera, avec les moyens artistiques qui sont les siens, à dire le monde et sa souffrance.Iœ roman est construit comme une suite de chapitres dont l'articulation n’est pas toujours réussie et dont le sujet est annoncé par une phrase donnée en épigraphe, à la manière du style épique.A côté des impertinences et drôleries qui émaillent le texte, on perçoit surtout dans ce livre des éléments d’un conte philosophique visant à produire, par le biais d’un miroir déformant une critique acerbe de la civilisation contemporaine.Collaboratrice du Devoir AUX ÉTATS-UNIS D’AFRIQUE Abdourahman A Waberi JC Lattes Paris, 2006,233 pages éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Aline Giroux Le pacte faustien de Vuniversité L* •ag«tiii« avf U pUitir é« (Ira Le plaisir de lire à pleines pages n Abonnez-vous dès maintenant et ne manquez rien de la RENTRÉE LITTÉRAIRE DU PRINTEMPS 2006 IMWUTKm U 3 MAKS ?006l Bulletin d'abonnement Remplir et retourner a : Les edrttom im les lignes 2177,r\K Masson.411.MoiWreaMQi>t6«)H2H lit J Oui je m abonne mi maçuinefnPF les lignes _IOul j'abonne unie) de mes amileis au ma^aone&we te Hjnes.Cadeau de ________________________________ ÎH ____________________ ?4 numéros/I an 20,00 $ +tï = 23.00 S (institutions 22,00 $ + a = 25.Î0 S) JI numéros '2 ans 35,00 S ?a = 40,25 $ (institutions 40,00 5 * 0 = 46.00 5) Adresse Vie TR lés (Mite Mode de paiement ?0*9* ou mandai a tonte de LesrtttnsfrOf te*R*s JKsa JMasterCan) te cane de a**! ____________________________________ ûatrfeupranor ______________________ ÎMepbone 5t4 526.2620 Tétécopeui 514 526 4111 Prounce ____ Télbw Code postal One Abonnement en ligne : www.entreleslignes.ca rien savoir du naufrage qui m attendait et des flibustiers qui déjà me guettaient.» Après le départ des couvreurs, arrivent plombiers et électriciens.Les coûts sont astronomiques.jamais justifiés pleinement, les promesses jamais tenues.Si j’ai lu ce roman d’une traite, c’esl justement à cause de ce microcosme que devient la maison.Devant l’incarnation de la pire des utopies, comment ne pas voir le côte ridicule de la plupart de nos entreprises humaines?Les ouvriers que décrit Dubois ne sont pas tous des frimeurs.Certains sont des fous qui croient en leurs talents, qui s’imaginent capables de tout rénover.Et sûrs d’eux avec ça, le narrateur se voyant rapidement accusé des pires desseins.Parmi ces gens, une seule figure sympathique, celle de ce monsieur Harang, sosie de Ixiins de Funès qui.pour se punir d’avoir commis une bourde, refuse d’encaisser le chèque qu’on lui verse.Les autres, à fuir, religieux et fanatiques ou pratiquant les jeux de l’amour sur les toits pendant les heures de travail taeturées ou bien encore racontant inlassablement leurs infortunes conjugales.S’il s'agit d’un récit véridique, Jean-Paul Dubois, n’en doutez lias, est le plus patient, le plus tolérant des hommes.Et il aime la vie.Car autrement, il aurait tout balancé dès le début.Nous n’aurions pas eu ce roman allègre, chaleureux et un peu léger.J’oubliais île dire que notre auteur connaît le vocabulaire technique de la construction.L’inspiration manquant, il pourrait sans doute se recycler dans l'immobilier.Sans doute plaisantez-vous, monsieur Archambault! Collaborateur du Devoir VOUS PLAISANTEZ, MONSIEUR TANNER Jean-Paul Dubois Editions de l’Olivier Paris, 2005,199 pages PALMARÈS LIVRES ARCHAMBAULT?» QUEBECOR MEDIA Résultats des ventes : Ou 14 au 20 février 2006 DECEPTION POWT Dan Brown (X Lattès) LES CHEVALIERS D'ÉMERAUDE TJ Anne RoWllard (Mortagne) COMME UNE ODEUR DE MUSCLES Fred Pellerin (Ptanete rebelle) DANS MON VILLAGE, IL Y A SELLE Fred Pellerin (Planète rebelle) I COUTS DE COEUR A FAME ROUGIR Wane Gray (Guy Samt-Jean) LA FEMME DE MA VIE Francine Noel (Leméac) MA VIE AVEC MOZART Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel) A FAUT PRENDRE LE TAUREAU PAR.Fred Pellerin (Planète rebelle) ÉTAT D'URGENCE Michael Crtchton (Laffont) Arthur GoWen (JC Lattes» LIVRE DE POCHE EMEMttl CTST TOUT Arma GavaMa (J'ai lui i MMMCOM Dar Brown (Poauîti M érm MS POUR l'HOMMC Stéphane Oompnne (Ouétec AmériotXi L'OMMf BU ran une* UtK Ziton (Lwre 0e pix.hei Mar* Va» 'Guy Sun jean.ET » CttMT «RM Ma».ié*y (Podwf) OUVRAGE GÉNÉRAL i.0.1.BEAUTE MENUE PROGRAMME Chantal Lacroix (la semaine) MAURER SANTÉ POUR U PLAISIR Minçavi (Mmçavi) ! SUDOKU VOL 1 Collectif (Pearson) I MEILLEURES RECETTES.Donna-Marie Pye (Guy Saint-Jean) | PfTTT LIVRE DU SUDOKU VOL.2 Peler Smden (Hors collection) | ALIMENTS CONTRE UE CANCER Richard Béliveau (Trécarré) MON MEU.POURQUOI?Abbe Pierre (Plon) ILE SUDOKU POUR US NUIS Collectif (First) DEMANDEZ ET VOUS RECEVREZ Pierre Morency (Transcontinental) A IA M STASR) José* O Stas» iriammanon Québec] NOUVEAUTÉ ANGLOPHONE THE CLOSERS Mcheal CtoneUg Warner Buokai PRINCE OE F4RE Daniel $Ava INai) CRAZY M LOW l «âme R«e (Bantam BrwMi TME MOSCOW VECTOR Hciben LuAum IS) Marlm t RreMI | TME PRINCES OE IRELAND lOararO HutheljnS (Anchor Canada) Arme Prouta fCraaeeL U Orn/lemanO* (Ber 6*] (PI (XY7I Marc Ory (Pbdtej eAkkau Dar iet* Steel lüe* CEU Step'ier* Kjng tStfrton SSchuMeO BAM TWIW IP «BUTES BP TNE Stephen Kmg 'PocAeTi HNNT Eté Armel (Ear* Sbaua S Gdouc] TUESRRYS Mfm MORRN MachAAnm (DoutAedayi LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET DIMANCHE 26 FÉVRIER 2 0 0 6 F 6 •'ESSAIS** ESSAIS QUÉBÉCOIS Les révoltés d’Anne Hébert MARIE-ANDRÉE LAMONTAGNE La violence à l’œuvre chez la romancière Anne Hébert, sous la douceur apparente de sa personne, a toujours fasciné ses contemporains.Car enfin, regardez ce trousseau de clés qu’une mère jette à la tête d’un fils qui en devient sourd, cette femme qui fait tuer son mari par son amant, ce fils qui tue sa mère, ces deux très jeunes filles qui disparaissent sur une lande tourmentée, cette bonne sœur qui fornique avec le diable, cette mercière qu’on assassine.Ce pourrait être grand-gui-gnolesque.C’est tragique, et c’est parfois très beau.La violence n’est pas le moteur de l’œuvre romanesque d’Anne Hébert, mais la manifestation d’une douleur plus ancienne qui mine les personnages, comme une eau mauvaise infiltre le sol et le fait un jour s’affaisser — et leur entourage a raison alors d’avoir peur, car l’ordre du monde est ébranlé.C’est ce «mal d’origine» que tente doctement, brillamment, de cerner l’universitaire Daniel Marcheix dans l’essai du même nom, en s’inspirant des travaux de Paul Ricœur sur les rapports entre le temps et le récit et de ceux de Julia Kristeva sur la violence féminine, poqr ne citer que ces deux théoriciens.A quoi tient ce mal d’origine?A la douleur d’être né, d’être jeté dans le temps et de lui être soumis, d’avoir dû, un jour, rompre avec l’état indifférencié de l’enfance qui nimbe d’un même ravissement une brindille, le vol d’un oiseau, le doigt qui le montre, les secrets d’une fratrie.Tout cela appartient au temps d’avant.Vient ensuite l’impossible séparation, qui pourtant doit avoir lieu, et dès lors vous confronte à l’autre, menaçant — mère, ville, soldat, torrent, incendie, langage, mariage.lu démonstration de Daniel Marcheix est minutieuse et convaincante.On la suit dans ses multiples ramifications qui éclairent chaque fois, depuis la cabane comme espace originel jusqu’à la couleur de cheveux des personnages féminins, la cohérence d’une œuvre qui offre */e spectacle fascinant et cruel de personnages contraints à la dissidence identitaire».Deux modes narratifs sont privilégiés par la romancière: la remémoration et le retour en arrière.La première renvoie au personnage, le second au récit lui-même.Tous deux disent la douleur de l’instant présent, la frustration qu'il fait naitre, et font entendre le cri étouffé — mais cri tout de même — de l’œuvre de fiction qui s’en nourrit Autre qualité de l’essai de Daniel Marcheix: plutôt que de s’en remettre a une quelconque réception figée de l’œuvre d’Anne Hébert il n’a de cesse d’interroger les textes avec finesse et intelligence, pour mieux les faire parler.La sociologie et l’histoire culturelle du Québec ne sont pas ignorées pour autant pas plus que la psychanalyse.Elles sont remises à leur juste place d’adjuvants, au profit de la littérature et de sa part impondérable.Faut-il regretter que le choix, justifié d’un point de vue méthodologique, de s’en tenir à l’œuvre romanesque d’Anne Hébert empêche d’entendre l’écho des poèmes que rendent parfois, à la lettre, les romans?Ainsi, «la voix narrative d’Héloïse» ne fait pas qu’évoquer «d’une manière lapidaire: Le monde est en ordre.Les morts dessous, les vivants dessus», comme l’écrit Daniel Marcheix.Ce disant elle se souvient aussi, jadis, d’avoir été poème.Collaboration spéciale LE MAL D’ORIGINE Temps et identité dans l’œuvre ROMANESQUE D’ANNE HÉBERT Daniel Marcheix L’Instant même Québec, 2005,546 pages mWL JACQUES GRENIER LE DEVOIR Anne Hébert photographiée en avril 1997 .v#* Dieu, le pape et les droits d’auteur la parole de Dieu est-elle monnayable?Le pape peut-il exiger qu’on lui verse des droits d’auteur (Miur ses écrits?Le débat est lancé en Italie, alors que le Vatican a demandé qu’on verse au pape des redevances pour l'utilisation de son œuvre écrite.Certains auteurs jugent ce geste inadéquat.le Vatican répond: pourquoi ne pas rendre à Benoît ce qui appartient à Benoît et rémunérer les efforts de ÉCHOS l’auteur?Chose certaine, si le monde éditorial entend la parole du Vatican, ce dernier roulera sur l’or puisque, dès le lendemain de l’élection du cardinal Ratzinger, le cardinal Angelo, numéro deux du Saint-Siège, a signé un décret livrant les droits d’auteur de tous les écrits papaux à la maison d’édition du Vatican, Libreria Editrice Vati-cana.Une maison d'édition italienne a reçu une facture salée de près de 2t 000 $ pour la publication d’un petit ouvrage intitulé Le Dictionnaire du pape Ratzinger, qui rassemblait ses réflexions sur l’avortement et la liberté.Et c’est sans compter les 15 % de revenus ALESSANDRO BIANCH1 REUTERS Le pape Benoît XVI de vente exigés et les 4800 $ en frais d’avocat — Le Devoir Découvrez nos nouveautés du Canada français Dictionnaire -., OMwnnaw 4*a «itoytion* érn I Ontario front'*»** DICTIONNAIRE DES CITATIONS DE L'ONTARIO FRANÇAIS DEPUIS 1960 (DICLOF) Mariel O'Neill Karch et Pierre Karch l Interligne Poesie Ra\ moud Guy I cBlauc Archives de ia présence ARCHIVES DE LA PRÉSENCE Raymond Guy LeBlanc Perce-Neige POSTE RESTANTE lise Gaboury-Diallo Ble Poste restante V—; Brigitte Harrison L'écran du monde E : v ,* /•*> iw* %, ¦ gj v.;C L'ECRAN DU MONDE Brigitte Harrison Perce-Neige GuvUinc Toust£n«fit Carnets de déraison CARNETS DE DERAISON Guylaine Tousignant Prise de pârole lURÉCF www.recf.ca 14 éditeurs sous une même bannière Les certitudes sensibles GUYLAINE MASSOUTRE Dans une conférence qu’il a tenue à la Grande Bibliothèque du Québec en novembre dernier, le professeur et philosophe Jean-Luc Nancy expliquait à son auditoire que le jugement artistique se regarde dans le geste même qui le pose.Juger une œuvre d’art, aujourd'hui, dépendrait de notre habileté à y appliquer une exquise finesse.Dans cet exercice subtil du voir, revoir et se montrer, l’essayiste continue son cheminement d'invention.Après le cinéma de l’Iranien Abbas Kiarostami, c’est avec la chorégraphe Mathilde Monnier qu’il a observé le corps autre du danseur.Irréductible étrangeté, la mobilité corporelle se compare à celle de la pensée.De là est né Corpus, un essai dont les prémisses sont parues en 1992, que Nancy a repris en 2000, puis augmenté de «58 indices sur le corps», paru l’an dernier chez Nota Bene, alors accompagné d’un appendice de Ginette Michaud.Tout flotte, dans Corpus.La pensée et, force est de le constater.sa forme dansante cherchent «ça», «l’incorporel du sens», qui arrive dans l'écriture relative au corps.Nancy n’épuise pas cet exercice paradoxal, comme s'il n’en revenait pas de l’évidence avec laquelle le monde exposé de l'intériorité physique se fond dans «l'identité du dehors et du dedans».Parler du corps, c’est ressentir combien le langage est «de trop».Mais le corps peut-il dire plus que la pensée?Ce «trop», Nancy le voit justement à l'œuvre dans le jugement esthétique.Exposer l’émotion, n'est-ce pas toucher au bout du monde?C'est plus qu'une métaphore, ce territoire métaphorique de la psyché.Moi et mon corps, quel alter ego! Je révèle mon corps en touchant ma pensée, et inversement.Nancy ravive le «pèse-nerfs» d’Antonin Artaud, une image qui évoqué bien la fragile certitude d'une sensibilité de peau entre un corps et un esprit.Le poids plume de cette parole sensible décline alors que le corps rivant fait psyché.Corpus tient grand ouvert le champ du regard aux mots.Le corps est l'une des extensions de l’ego.La philosophie se tourne donc vers cet «être là», joie ou douleur, unique et insondable.D’où l’idée de «corpus», une myriade de sensations, d’expériences et d’images, qui cherchent dans ce «trop» entrevu bien davantage qu’un jugement Déflagration du vivant Un pas à peine sépare les deux ouvrages suivants.Anthropologie de la douleur, de David Le Breton, reparaît lui aussi, revu et augmenté dans la même collection.Qu’y a-t-il de neuf, depuis dix ans, dans la relation du médecin au patient?Le traitement de la souffrance a changé.Plus la médecine se spécialise, plus la plainte douloureuse se fait pressante.Trois cas sur dix résistent aux techniques de soins raffinés.On les entend davantage.Entre la douleur et la souffrance, les liens sont aussi étroits que lâches, explique Le Breton.Si la souffrance détruit l’humain, la douleur révèle au contraire une panoplie d'expériences aux marges de la condition humaine.«Effraction au cœur de l’identité», la douleur résonne au centre de nos valeurs.Appel à l’aide et retour sur soi, lorsqu'elle devient chronique, elle n’est plus qu'un fait de la rie ellemême.Cette Anthropologie de la douleur débute sur une citation de Montaigne pour se clore sur une pensée de Michaux.Dans ses formes éthique, sociale ou littéraire, ce corps qui réclame de l’attention se pÛe aux sinuosités et aux ambivalences qui font de cet individu un être dans le monde.Dans le sport ou dans l’éducation — il faut la débusquer là —, la douleur est présente, entretenue, culturelle autant que médicale.Bien des écrivains l’ont montré, il n’existe pas de limite à la souffrance.Martyr ou mélancolique, celui qui souffre mobilise la fragilité de notre condition.Le Breton, comme Nancy, est de ces essayistes qui accroissent la sphère de l’humain.Malgré les ravages de la douleur, le corps mortifié par la souffrance se laisse entraîner par les symbolismes inconscients, culturels et sociaux qui le traversent La «culture intériorisée» qui se plaint permet à l'ètre souffrant de se fabriquer un «bricolage d'attitudes», grâce auquel il signe sa plus ou moins grande liberté.Immersion sensitive Il fallait compenser la chute originelle.La rie n'est sans doute pas un paradis, mais son bien-être gît dans l’aventure de s’y perdre, comme Poucet dans la forêt.Dans La Saveur du monde, Le Breton met en lumière l’importance de la culture dans l’acuité des sens.Il relie la diversité du milieu et la liberté que chacun développe en en faisant l’expérience.Il faut s’abandonner à cet essai qui vante sans sourciller le toucher, le palper, le contact, l’étreinte et toutes les constellations de sensations gourmandes, soyeuses, odorantes ou repues.Proust avait-il épuisé le sujet?En son temps sans doute, mais on n’épuise pas le vertige.Y revenir, c’est penser le corps en redoublant d’attention pour l’imagination.Faut-il réhabiliter les sens parce que le temps est enclin à les amputer?Ou bien la sensoria-lité est-elle une réserve d’insoumission aux croyances et aux idées?L’auteur a pris quinze ans pour y répondre.Le Breton raconte, rapporte et décrit un sujet infini sans s’y perdre.S’il éprouve ainsi le monde, c’est qu’il cherche en son corps civilisé le centre de toute jubilation.«Que serait l’existence sans ce goût de l’inutile?», deman-de-t-il, car à la fin, dans cette jouissance, il y a loin jusqu’à la langue d’un Pierre Claver, dit l'Apôtre des Ethiopiens, fouillant pour les soigner des plaies grouillantes, des pourritures immondes de malades nauséabonds.la saveur du monde a différents goûts, mais nos sens ont un sens, qui dit tout de nous, jusque par où se dérobe l'intrus.Collaboratrice du Devoir CORPUS Jean-Luc Nancy Métailié Paris, 2006,164 pages ANTHROPOLOGIE DE LA DOULEUR La Saveur du monde.Une ANTHROPOLOGIE DES SENS David Le Breton Métailié Paris.2006,241 pages et 452 pages LIVRES PRATIQUES La photo noir et blanc JEAN-FRANÇOIS NADEAU Dans la sérié des guides pratiques de National Geographic consacres à la photo, on trouve des ouvrages de valeurs inégales.Celui qui vient de paraître.consacré à la pratique de la photo noir et blanc, en est un très bon et mérité qu'on s'y attarde vraiment.A l'heure du numérique, grâce à la collaboration de quelques excellents photographes, on présente ici.de façon intelligente et assez succincte, le matériel, les techniques et les approches informatiques qui permettent d’envisager le noir et blanc, un type de photo aux possibilités considerables.L’essentiel du travail est l'œuvre du photographe Richard Olsenius, digne de la meilleure considération.Bien entendu, «la photographie en noir et blanc est une manière particulière de voir».Classique ou numérique, de moyen ou de grand format, l’appareil n'est ici.d'abord et avant tout, qu'une occasion d’apprendre à voir différemment, même sans lui.L’approche proposée est celle de l’immersion totale: pour réussir ses photos en noir et blanc, explique le photographe Richard Olsenius, U faut savoir y consacrer du temps, de l’argent et des efforts.Notons qu’on doit entre autres au travail d’Olse-nius des photos exceptionnelles de l’univers de Garison Keillor, cet animateur de radio mythique qui vient de se faire mieux connaître à l’étranger grâce à sa critique musclée d’un livre de Bernard-Henri Lévy.Le livre est imprimé par Québécor en Espagne et la qualité des reproductions est irréprochable.Le Devoir LA PHOTOGRAPHIE NOIR ET BLANC Guide pratique de la photo National Geographic Cayfosa.2005,160 pages \ LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET DIMANCHE 26 FEVRIER 2 0 0 6 ¦ 1 ^ Y i i Essais xvi ESSAIS QUÉBÉCOIS L’anglicisme, voilà l’ennemi ! T Louis Cornellier CH est lultramontain * Jules-Paul Tardivel qui lançait déjà cet avertissement en 1880.Depuis, évidemment, plusieurs intellectuels québécois ont pousse à leur tour ce cri d'alarme.Ce ne fut pas toujours sans effet.Plusieurs linguistes affirment que le français québécois d’aujourd'hui est meilleur, à cet égard, que celui de nos ancêtres.La lutte, cela étant, n'est pas gagnée pour autant, et c'est ce que le professeur Jean Forest tente d’illustrer dans un essai intitulé Les Anglicismes de la vie quotidienne des Québécois.Il ne s’agit pas de condamner les emprunts linguistiques dans les cas où «la réalité que désigne un terme anglais [ou autre] se trouve inconnue dans le domaine français».Ce phénomène, présent dans toutes les langues, témoigne d'échanges linguistiques qui n’ont rien de malsain.Le problème surgit quand, pour des raisons d’igno-rance ou d'aliénation, nous substituons des termes étrangers, presque toujours anglais dans notre cas, à des termes français.Et, comme le montre Forest, le français québécois actuel, héritier de l’histoire, n’est pas avare de ce type d’emprunts douteux.Dans de courts chapitres, le professeur multiplie les exemples afin de nous faire «prendre conscience des ravages opérés par l’anglais, qui rompt les maillons de notre vocabulaire en y intégrant de dangereux virus».On rencontre donc, au passage, des faux amis (agenda, département).des anglicismes sémantiques (casser le français), des anglicismes syntag-matiques (à l'année longue, à son meilleur) et des attractions (manger des cachous).Jusque-là, on en conviendra, rien de bien nouveau, cette démonstration ayant été faite des centaines de fois.Là où Forest se fait plus original, toutefois, c’est quand il s’en prend aussi aux prononciations à l'anglaise, un phénomène rarement dénoncé, et aux graphies anglicisées (Shawinigan au lieu de Chaouinigane) qui, écrit-il, tracent «le contour de notre aliénation».Original et rafraîchissant, aussi, est le ton de cet ouvrage capable d’en appeler à un redressement de la situation sans sombrer dans la rhétorique chagrine qui caractérisé habituellement ce type de discours.Pêle-mêle et allusive, l’argumentation de Forest ne brille pas par sa clarté théorique, mais elle compense cette faiblesse par un humour en clin d’oeil qui lui donne une sympathique vigueur.En conclusion, le professeur combine enfin l’audace et la clarté afin de formuler un plan d’action pour corriger la situation.«Par quelle aberration, écrit-il, a-t-on renoncé à amender le vocabulaire des Québécois en classe, à le corriger, à en montrer du doigt les anglicismes afin de mettre nos enfants en garde contre la pollution qui perturbe le fonctionnement de leur esprit?» Nos futurs médecins, par exemple, planchent interminable ment sur des problèmes de calcul différentiel et intégral, mais on ne leur enseigne pas à maîtriser «les mots de la souffrance si difficile à mettre en équation».Mais conunent procéder, juste ment, pour rectifier le tir?Dans H S T O I R E Mécanique du nazisme LAURENT DOUZOU Comment se peut-il que les Aile mands aient, à différents niveaux, ignoré, voire commis des crimes de masse sans précédent, en particulier le génocide des juifs d’Europe?La question, âprement débattue, sous-tend deux ouvrages qui paraissent coup sur coup en traduction française.Comment Hitler a acheté les Allemands, publié en Allemagne en 2005, a pour auteur l’historien allemand Gbtz Aly, qui est, à 59 ans, l'un de ceux qui contribuent le plus à renouveler les études sim la Shoah Au centre de son analyse, il y a l’idée que l'appareil d'Etat nazi s'employa à «acheter chaque jour l’approbation de l’opinion, ou, à tout le moins, son indifférence».Pour atteindre cet objectif, on fit supporter l'essentiel de la charge de l’impôt aux couches aisées de la population: les ouvriers, la plupart des employés et fonctionnaires allemands ne payèrent pas un sou d’impôt de guerre direct jusqu'au 8 mai 1945.Le régime nazi ne put alléger les charges des plus démunis qu’en imposant des frais d’oc-cupation croissants aux populations des pays envahis.La plus notable des stratégies élaborées à cette fin fut la spoliation des juifs.Les recettes supplémentaires qui en découlèrent — près de 10 % des recettes courantes du dernier budget d’avant-guerre — représentèrent une bouffée d’oxygène pour le Reich, qui put ainsi amadouer ses administrés.En somme, «une politique de corruption sociale permanente constitua le ciment de la cohésùm interne de I Etat populaire hitlérien».La contrepartie du bienétre de la population allemande fut donc un gigantesque transfert de richesses à sens unique opéré par une guerre prédatrice et raciale.L’Europe devint le terrain de razzias ouvertement encouragées par Hitler et Goring.Les soldats de la Wehrmacht dévalisèrent littéralement les pays dans lesquels ils tenaient garnison.Si l’Ouest subit un pillage en regie, l'Est fut soumis à une exploitation féroce.Les difficultés rencontrées Iiour bien nourrir les Allemands accélérèrent la spoliation, puis le meurtre des juifs.La spoliation fonctionna comme une technique de blanchiment d’argent avec un but identique partout le financement allemand de la guerre.Gotz Aly estime que -ta Shoah restera incomprise tant qu elle ne sera pas analysée comme le plus terrible meurtre prédateur de masse de Ihistoire moderne».« Existence-fardeau » Les Architectes de l'extermination.que Gi»z Aly a cosigné avec sa compatriote la joumafiste Suzanne Heim en 2002, développait déjà, sous un angle différent cette thématique D > fabft que les naàs bénéficièrent du concours d’universitaires et tf administrateurs professionnels dont beaucoup poursuivirent apres 1945 de brillantes carrières.Statisticiens, agronomes, démographes ces «je- une proposition qui suscitera assurément une polémiqué, Forest rejette un enseignement du français qui se préoccuperait essentiellement de règles orthographiques et grammaticales selon lui dépassées et inutiles dans plusieurs cas.Partisan d’une modernisation du finançais qu’il croit de toute façon inévitable, il plaide pour un enseignement centre sur la lutte contre les anglicismes, seul à même de nous faire renouer avec le génie de la langue française: «Les mots qui nous manquent.soit parce que l'anglais les a délogés ou empêchés de naître, soit parce que nous n’avons jamais entendu personne les prononcer, ne sont-ils pas infiniment plus importants que ces niaiseries aberrantes qui dévorent les leçons de français, surtout quand on sait que les enseigner est peine perdue, ce que toutes les enquêtes ont prouvé tant en Europe qu'au Québec?Iss règles farfelues font haïr le français.et nous laisserions faire?» De plus, l’apprentissage d'une langue française vraiment française étant une entreprise de longue haleine, Forest s'élève contre le fait que les jeunes Québécois francophones aient l'auto- risation de frequenter les cégeps anglophones où ils «apprennent à balbutier l’anglais et désapprennent le français au moment d’aborder les études qui les formeront intellectuellement et les conduiront sur le marche du travail.un apprentissage à l'étranger sur leur propre sol qui au bas mot compliquera leur capacité à soutenir un discours intellectuellement défendable en les handicapant durablement».Il revient à chacun d’entre nous, bien sûr, de veiller à l’intégrité du français, mais sans un courage collectif, qui s'incarne dans la mobilisation en faveur du statut du français au Quebec, ce combat serait perdu d’avance.Rectifier l'orthographe Les rectifications orthographiques récemment proposées par le Conseil supérieur de la langue française et appuyées par l’Académie française, bien reçues par les instances linguistiques belges et québécoises, satisferont-elles Jean Forest?On peut en douter.Présentées chins une brochure intitulée Le millepatte sur un ne-nufar.ces rectifications touchent, dit-on, «un peu plus de deux-mille mots» (sic), c'est-à-dire «en moyenne moins d'un mot par page d'un livre ordinaire».Elles concernent, notamment, l'usage du trait d'union (souvent remplace par la soudure), le pluriel des noms composés, les accents, la simplification des consonnes doubles, l'accord du participe passé de «laisser* suivi d'un infinitif et quelques anomalies (d'où «ognon» et «nénufar»).Si certaines d’entre elles sont bienvenues (la disparition de l'accent circonflexe sur les lettres i et u et la généralisation du trait d’union dans les nombres composés), d'autres, en revanche, ne font que semer la confusion en ajoutait une nouvelle graphie, pas nécessairement plus simple, à l'ancienne.Forest irait encore plus loin en s'attaquant à l’accord du participe passé avec les auxiliaires avoir et être.Mais pourquoi, au juste, tout ce branle-bas?Pour contrer l’analphabétisme et améliorer la qualité de la langue?Cette lutte passe bien plus par une amélioration des conditions sociales et scolaires que par de semblables expedients.Et que dire, de plus, de la rupture avec la tradition qu’en- traîne toute réforme du genre?Rabelais, dans le texte original, est déjà illisible.Veut-on faire subir le même sort aux auteurs qui sont venus après Richelieu?Maîtriser une langue, peu importe laquelle, est difficile.On peut, prudemment, rectifier les franches aberrations qui ne font que nuire à cette entreprise.Pour le reste, il y a le travail et l'engagement louiscomt’llieràjHirroinfo.net LES ANGLICISMES DE LA VIE QUOTIDIENNE DES QUÉBÉCOIS Jean Forest Triptyque Montréal, 2006,188 pages LE MILLEPATTE SUR UN NÉNUFAR Vapfméh m de l’orthouraphe RECOMMANDÉE Réseau pour la nouvelle orthographe du français 1 )e Champlain Saint-Leonard, 2005,28 ixiges chitectes de l'extermination», qui n'étaient pas nécessairement des ta nants de l’idéologie national-socialiste, profitèrent de la liberté d’action maximale qu’elle leur offrait La politique de modernisation qu'ils appelaient de leurs vœux s’accommoda et dans une large mesure, fit le lit de la politique d'externtination.Au lendemain de la Nuit de cristal du 9 novembre 1938 où pogroms et pillages se multiplièrent sur le territoire du Reich, l'État allemand tourna le dos à l’antisémitisme de rue et de foule pour déléguer sa «politique juive» aux institutions étatiques, la plaçant entre les mains d’experts de toutes sortes.En développant la notion à'«existence-fardeau» ou de «bouches improductives» «à propos de millions d'êtres, en les rayant de leurs plans d’avenir, en suggérant qu’ils soient ’transférés”», ces technocrates préparèrent la voie à la création d'une table rase par la force militaire et la violence policière.Cette pente criminelle s’accusa avec la guerre contre la Pologne, où les experts en planification trouvèrent un terrain d'essai pour leurs idées.Il devint clair que l'on ne résoudrait pas la «question juive» par les mesures de terreur utilisées jusqu’alors, l'expropriation et l'émigration forcée: les camps d’extermination parachevèrent l’évolution en cours depuis 1938.On pourra difficilement ignorer dorénavant les dimensions économique et sociale mises au jour par Gotz Aly et Susanne Helm.Reste une question que Georges Bensoussan soulève dans son avant-propos: les démonstrations des architectes de l’extermination invalident-eDes le fait que la logique antisémite ait été la racine profonde du meurtre des juifs d'Europe?En d’autres termes, les données économiques et sociales changent-elles quoi que ce soit à la nature idéologique de la persécution des juife?Le Monde COMMENT HITLER A ACHETÉ LES ALLEMANDS Le III Reich, une dictature Al SERVICE Dl PEI TLE Gotz Aly Traduit de l'aDemand par Marie Gravey Flammarion Paris, 2005,374 pages LES ARCHITECTES DE L'EXTERMINATION Austwrrz et ia logiqie DE L’ANEAVnSSEMEVT (Archtiecis of Annihilation) GdtzAly et Suzanne Heim Traduit de Fanglais par Qære Darmon Avant-propos de Georges Bensoussan Calmann-Ijevy/ Memorial de la Shoah Paris.20(6.432 pages Salut, Raymond Plante Franchement, c’était pas un coup à nous faire, l’ami, le complice.Mais comme toi, je crois au pouvoir de l'imaginaire.Cela nous permettra sûrement de nous revoir dix mille fois et de rêver ensemble à vingt mille nouveaux projets.Vive le Style libre ! Amitiés Serge Théroux N.B.Tu seras toujours un 400 coups, mais notre attaque à cinq ne sera plus la même! Raymond, tu écrivais comme un dieu et tes lecteurs étaient aux anges.Robert Soulières Raymond Plante était mon professeur, mon premier éditeur, mon ami québécois.Les 400 coups sans lui, c’est Truffaut sans Antoine Ooinei.La vie est dégueulasse, voilà tout ce qui reste à dire.Lolita Séchan Très cher Raymond, Tu m’as demandé de t’envoyer la page manquante d'un manuscrit la veille, je l'ai fait mais tu es parti dans la nuit.Alors nous te lirons le livre et j'espère que tu en seras fier.Patrick Leimgruber Les écrits restent.Les souvenirs aussi.J'entends un rire, je revois un sourire.Merci pour tout.Sylvain Ménard Raymond, ton départ si rapide m'a rappelé que je suis mortel.Et que certains, comme toi, sont immortels.Yves Radon Raymond avait ceci de rare et de précieux : il mettait le même soin, le même enthousiasme et la même générosité à vous écouter qu’à raconter.Marc Robitaille Tu étais un complice merveilleux, une source inépuisable d’idées.Tu savais tirer le meilleur de nous, travailler avec toi a été un honneur.Bruno Ricca J'ai rencontré Raymond Plante et son univers merveilleux bien avant de le croiser aux 400 coups J'ai eu la chance de le remercier l’année dernière pour tous ces retours d'école heureux grâce à ses histoires et à ses chansons de Pop Citrouille, Minute Moumoute, Mini-Bus et bien d'autres Au nom de l'Enfant que j'ai été Et pour tous ceux qui ont eu plein de moments magiques de jeunesse grâce à sa plume : Merci ! Et Longue Vie à ses Belles Histoires qu'il a semées dans nos têtes, nos coeurs Il était vraiment un Humain Exceptionnel, parce que moi, jeune de 33 ans qui «haïquis!» les C.A.J'avais hâte au prochain pour qu’il me parle encore de ses projets, passés, futurs et de ses enfants Sa joie de Vivre, sa Fierté, faisaient que j'aurais voulu être de sa famille et jouer au Monopoly et au billard avec lui ! Comme l'écrivait Gilbert Langevin, Si c’est un peu de nous tous en celui qui s'en va Reste qu'ici, il y aura un peu de Raymond Plante, qui restera en nous tous.Patrice Duchesne et Philippe, Michel, Julie, Marc, Nadia, Dominic, Pierrot, Pascal.Des milliers d'enfants te chantent : La la la la la, la la la la.Ceux qui ont notre âge se souviendront de l'air qui accompagne ces paroles ! Patrice Duchesne PS Même parti, ça reste un beau projet, ton livre-disque avec des histoires, je te l’envoie sous peu.Raymond tu savais surtout partager.Avec toi, on se sentait à l'abri.Maintenant, c’est «La fin du monde», H -Paul Chevrier Les 4oo coups Cher Raymond, J'aime imaginer un Au-delà accueillant, avec ses salles de billard et ses petits bars enfumés où on joue aux cartes.Je me pfais à voir ton grand copain Robert Gravel tout heureux de faire une partie de poker avec toi, et je souris à mon tour lorsque mon pote Jean-Marie Poupart se tire une chaise pour se joindre à vous.Je vous observe, tous les trois autour de la table, une chaise vide à vos côtés.Il vous manque un joueur! Ne soyez pas modestes, ne soyez pas timides! Passez un coup de fil à Dostoïevski, il n'a jamais su refuser une partie.Marcel Jean I LE DEVOIR.LES SAMEDI F 8 2 5 ET DIMANCHE 26 FÉVRIER 2 0 0 6 «•Livres-*- BEAUX LIVRES Le Jardin des délices ou l’utopie selon Jérôme Bosch SOURCE GALLIMARD / MUSÉE DU PRADO, MADRID Détail du panneau central du triptyque Le Jardin des délices, de Jérôme Bosch Ti.lÆ • K Éfd&jfe *" , y™ ¦ W: • 'ii1* * % ^ w* ¦ PAUL BENNETT Le triptyque du Jardin des délices de Jérôme Bosch (vers 1450-1516), une des œuvres les plus énigmatiques de l’histoire de la peinture, est aussi une de celles qui ont suscité le plus de commentaires passionnés et contradictoires.Encore aujourd’hui, personne ne s’entend sur le sens de cette œuvre touffue, conçue comme un retable (tableau d’autel) mais destinée à orner la galerie d’un collectionneur.Le triptyque, un des joyaux du musée du Prado, à Madrid, représente sur le panneau de gauche le paradis avant la chute, Adam et Eve n’ayant pas encore mordu dans le fruit défendu; sur le volet de droite, l’enfer, ses diables et ses damnés.Le panneau central, le plus grand et le plus mystérieux, regroupe une foule de personnages nus qui semblent jouir de la vie en toute innocence au milieu de fruits énormes et d’animaux exotiques ou fantastiques.Enfin, sur les panneaux extérieurs est peint en grisaille le monde d’avant la création du paradis, sans aucune vie animale ou végétale.De la Renaissance à aujourd’hui, ce labyrinthe qu’est Le Jardin des délices a donné lieu à une profusion d’interprétations les plus sérieuses comme les plus fantaisistes, chaque époque apportant son grain de seL certains y ont vu un chef-d’œuvre hérétique, d’autre^ un règlement de comptes avec les dogmes de l’Eglise, d’autres encore un tableau consacré a l’alchimie ou simplement une illustration allégorique du récit biblique de la création et de la perdition.Ainsi le panneau central peut-il être relié en toute orthodoxie à un épisode précis de la Genèse, juste avant le Déluge, où l’humanité vivait dans la luxure et se multipliait sans craindre Dieu.Mais, pour l’historien d’art Hans Belting, toutes ces interprétations passent à côté d’un fait essentiel: malgré sa thématique biblique, le tableau de Bosch n’est pas d’abord un tableau religieux, mais une représentation poétique du paradis et de l’enfer, ce n’est pas non plus une œuvre édifiante destinée aux fidèles, mais une œuvre pour initiés et connaisseurs de l’époque, commandée par un prince catholique, En-gelbrecht II de Nassau, pour sa collection particulière et passée ensuite dans les mains de son neveu Henri III.Ce tableau annonçait en fait les cabinets de curiosités et d’objets d’art si prisés à la Renaissance.Une fiction Belting interprète donc ce triptyque, qui précède de peu les ouvrages humanistes de Thoiqas More {L’Utopie) et d’Erasme de Rotterdam {L’Elo- ge de la folie), comme la description imaginaire d’un monde utopique, «ce qu’aurait été la vie au paradis dans l’hypothèse où le péché originel n’aurait pas eu lieu», ce que la Genèse appelle «le paradis de la jouissance».«Nous contemplons une humanité que nous ne connaissons pas, écrit Belting: non pas l'humanité ré- dimée, arrachée à la mort, mais une humanité utopique qui n’a jamais existé.» Dans le panneau central, le spectateur se retrouve bel et bien devant une fiction puisque «la beauté d’une vie libre et pure» telle qu’elle y est dépeinte n’a pu exister, l’homme ayant péché et vivant depuis comme en enfer.Pour Bosch, •l’homme n’a plus à craindre l’enfer: entre ses mains, le monde est déjà devenu un enfer».Avec la découverte du Nouveau Mondç disparaît la possibilité de l’existence d’un jardin d’Eden situé géographiquement, auquel croyaient encore les hommes du Moyen Age; le paradis a été transformé en colonies.«Avec Bosch, conclut Belting, la représentation du paradis passe du savoir collectif de la foi à l’imaginaire collectif des rêves.» Son interprétation est fondée sur des documents récents, une lecture rigoureuse et cohérente du tableau et de son contexte historique ainsi que sur une vision contemporaine de la création artistique.Elle a surtout l’avantage de la simplicité par opposition à la recherche acharnée, et souvent forcée, d’un sens caché.Pour Belting, Le Jardin des délices est l’œuvre d’un artiste ayant choisi la liberté d’imagination pour atteindre à un art à la fois hautement personnel et apprécié par l’élite intellectuelle de son temps.L’ambivalence des images peintes par Bosch «ne servait pas seulement à le prémunir contre les soupçons religieux, elle lui assurait aussi, explique-t-il, une liberté artistique entièrement engagée dans l’exploration de son propre imaginaire».L’œuvre de Bosch n’est pas hermétique, elle est seulement ouverte à l’imaginaire de chacun.Le Devoir LE JARDIN DES DÉUCES Hieronymus Bosch Traduit de l’allemand par Pierre Rusch Gallimard Paris, 2005,128 pages Les deux enfers FRANCIS BOUCHER La capture de Saddam Hussein valait-elle 80 (XX) civils irakiens morts et plus de 20(X) militaires américains tués?Apparemment oui, pour les auteurs du Livre noir de Saddam Hussein.Et non pour Jimmy Massey, un marine atteint de l’euphémique symptôme post-traumatique et auteur du récit autobiographique Kill! Kill! Kill!.Ces deux ouvrages offrent une vision de l’intérieur de deux enfers: celui de l’Imk de Saddam Hussein et celui de l’armée américaine.Les crimes de Saddam Hussein, passablement nombreux, sont trop souvent occultés au goût du collectif à l’origine de ce Livre noir.C’est pourquoi les 23 auteurs décortiquent, avec un souci du détail qui ne peut qu’impressionner, les multiples guerres, conflits et alliances douteuses qui n’ont pas manqué de jalonner les 35 années qu’aura duré le règne de Saddam Hussein.Parmi les auteurs, notons Chris Kutschera, collaborateur au Monde diplomatique, et Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient.Di préface est signée Bernard Kouchner.Le «French doctor», on s’en souvient, avait été un des intellectuels à se prononcer publiquement en faveur de l’invasion américaine, qu’il n’hésite pourtant pas aujourd’hui à qualifier de «guerre tardive menée pour de fausses raisons».Bien que plus nuancé aujourd’hui, Kouchner persiste: il fallait déloger Saddam Hussein, au nom du peuple irakien.Celui-ci, il est vrai, aura connu plus que son lot de souffrances, avec, en tète, sa composante kurde.Ic bombardement chimique du village de Halabja en 1088, cité abondamment par George W.Bush et Tony Blair dans leur rhétorique martiale, est l’événement qui frappe le plus ptu son horreur.5(XX) morts en l’espace de quelques minutes.«Saddam Hussein.écrivent les auteurs, n’a peut-être pas assassiné autant de gens que Hitler, Fol Fat ou Staline, mais l’état dans lequel il a réduit son pays [,.j justifie sa place parmi cette sinistre galerie de portraits.» Cette vision, qui fait placer la responsabilité de ces atrocités uniquement sur la personne du dictateur, est trop réductrice pour que le lecteur n’y voie autre chose qu’une démonisation excessive d’un personnage autour duquel il n’est pas nécessaire d’en remettre.11 est maintenant de notoriété publique que l’Irak était à ce moment un précieux allié de l’Occident en général et des Etats-Unis en particulier, qui ne s’émeuvent guère de ce crime commis en toute illégalité, «pleinement conscients qu 'une condamnation publique nuirait à la bonne marche de leurs affaires».Quelles étaient donc ces «affaires»! La guerre avec l’Iran en était une de première importance.Déclenchée par l’ex-raïs en 1980, prenant prétexte d’un litige frontalier, ce conflit fait des centaines de milliers de victimes des deux côtés et s’étire pendant huit longues années.C’est dans ce contexte que Donald Rumsfeld, à l’époque émissaire personnel du président Reagan, se rend à Bagdad en 1983 serrer la main de Saddam Hussein, les auteurs nous révèlent le contenu de leur discussion: l’arrêt des ventes d’armes à l’Iran et la construction d’un oléoduc qui transporterait le brut irakien à travers la Jordanie.Pas un mot sur les droits de l’homme ou sur les annes de destruction massive ne fut prononce.Même si l’Irak en sort plus ou moins vainqueur, cette guerre annonce la chute de Saddam Hussein, acculé à une fuite en avant désespérée — l’invasion du Koweït —, et ses suites, jusqu’au «mission accomplie» du président Bush.Un Américain à Bagdad «Je veux être Marine parce que, honnêtement, je n’ai aucun avenir.[.17?suis ce qu’on pourrait appeler un accident scolaire.Quand je suis né, ma mère était encore au lycée, et je ne sais toujours pas qui est mon père.Je viens d’une famille très pauvre qui a beaucoup de problèmgs.» Combien de soldats correspondent à ce profil?A la lecture du récit de Jimmy Massey, on ne doute pas qu’ils soient très nombreux.C’est beaucoup plus pour échapper à leur condition sociale que pour les proverbiales sensations fortes que bon nombre de jeunes issus de milieux défavorisés font le choix de l’Armée américaine.Tabler sur l’indigence peut cependant être une arme à double tranchant car, écrit Massey, elle «favorise souvent le développement de la criminalité et des problèmes de santé».L’auteur en sait quelque chose puisque, avant de finir sa carrière dans le bourbier irakien, il a été recruteur de choc pour les marines.Tout bon recruteur se doit de posséder un certain nombre de «qualités» indispensables pour remplir les quotas exigés par ses supérieurs: la fourberie, l’intimidation et le mensonge pur et simple sont obligatoires.Accessoirement, il pourra aussi user de duplicité et d’arrogance: «J’étais prêt à faire n’importe quoi pour envoyer mes trois recrues au camp d’entraînement tous les mois.Si le gars me disait qu ’il voulait participer aux Jeux olympiques, je lui racontais que le médaillé d’or des derniers Jeux d’été était membre du Corps des Marines.1.1 J’allais quelquefois à leur rencontre en uniforme [.], pour leur donner une image de ma puissance.» Incapable de remplir ses quotas, Massey, en guise de punition, est envoyé illico en Irak.C’est là que son calvaire — et celui de l’Irak — commence.Maintenant sergent-chef, le marine est en charge d’un check-point où défilent des voitures qui pourraient très bien lui exploser à la figure.Mal organisés, pris de panique, abreuvés de discours machistes et de bière, ses soldats tirent sur tout ce qui bouge, civils compris.Massey est témoin et le plus souvent participant d’horreurs indicibles: celle d'un père qui perd son fils faute de médicaments et d’un paysan jugé suspect criblé de balles.Jimmy se rend bien compte que cette guerre, censée apporter la civilisation et la démocratie, ressemble de plus en plus à un leurre.11 s’exprime ouvertement à ses supérieurs, ce qui lui vaut d’être «honorablement rendu à la vie cimle».Le récit de Massey a eu du mal à trouver un écho dans les grands médias américains, les responsables du corps des marines ont tenté de discréditer leur ancien membre en attaquant sa compétence et sa santé mentale.C'est en France que son histoire a connu le plus de retentissement, d’où cette traduction souvent improbable remplie d’argot.Tout de même, une lecture fascinante qui nous donne à réfléchir sur Tarn-pleur de la déconfiture américaine en Irak.Collaborateur du Devoir LE LIVRE NOIR DE SADDAM HUSSEIN Sous la direction de Chris Kutschera Oh! éditions l’aids, 2005.700 pages KILL! KILL! KILL! Jimmy Massey Editions du Panama Paris.2005,389 pages BÉDÉ La fille à son papa FABIEN DEGLISE Morceaux de vie.Avec Béatrice, le bédéiste Philippe Girard — PhlppGrrd pour les intimes — fait en 80 pages ce qu'il multiplie jour après jour dans les pages du quotidien montréalais La Presse: il rend hommage à la naïveté attachante de sa fille, en trois cases résumant une blague légère.Véritable ode d’un père à sa progéniture, voyage dans l’univers parfois délirant des enfants, ce recueil tranche certainement dans le monde de la bande dessinée d’ici en remettant au goût du jour l'art un peu vieillot du comic strip à l’américaine.Mais cette structure narrative consensuelle et anodine tournée, depuis le début du siècle dernier, vers la banalité du quotidien semble idéale pur permettre à Girard de mener à bien son projet Débat sur la soupe du soir, la sexualité des lettres (pourquoi pas!), la perte des dents, les frites de chez McDo, le pâté chinois et le brocoli — le légume, pas la chanteuse pour enfants —, tout ce qui rythme la vie du jeune père de famifie se distille dans ce recueil d’histoires très courtes, sans vagues, sans trop de profondeur, mais avec couleurs pour rendre la cliQse sympathique.A des années lumière des romans graphiques ou du récit d’aventure qui rythment le développement de la bédé par les temps qui courent, cette suite de saynètes devrait tout de même séduire ceux et celles qui commencent leur journée en lisant les comics.Quant aux autres, ils risquent de rester un peu sur leur faim.Le Devoir BÉATRICE Phlppgrrd Mécanique générale/Les 400 Coups Montréal, 2006,80 pages LITTÉRATURE JEUNESSE Les délirantes mémoires d’un ours allemand CAROLE TREMBLAY Si le Capitaine Ours Bleu est un pur inconnu au pays de la poutine, ce n’est vraiment pas le cas dans celui de la choucroute.Héros-culte d'une série de dessins animés à la télévision allemande, le Capitaine a aussi connu la gloire par le biais du cinéma puisque ses aventures rocambolesques ont ensuite été portées au grand écran.Là ne s'arrêtent pas ses faits d'armes.Toujours dans la langue de Goethe, il déploie ses talents de conteur et de chanteur sur une dizaine de CD et deux grosses briques de la couleur de son pelage rassemblent ses mémoires.Les deux tomes viennent de paraître en français.Chacun d'eux relate 13 vies et demie du célèbre capitaine car, pour ceux qui l'ignorent, un ours bleu possède 27 vies, et pas des plus reposantes, vous pouvez m’en croire.L'ours marin dont il est question ici est originaire de la Zamo-nie.un continent aux paysages multiples et surprenants, situé entre l'Amérique et l'Afrique, juste un peu audessus du Nafklathou.Eh oui.Ecrit à la manière d’un roman d’apprentissage du XVHT siècle, le récit complètement loufoque cite régulièrement des extraits du Dictionnaire des merveilles, créatures et autres phénomènes inexpliqués de la Zamonie et de ses environs, rédigé par l’éminent professeur Abdul Rossignol, qui possède à lui seul pas moins de sept cerveaux.On trouve aussi des notes dans les marges pour aider le lecteur à se repérer dans l’action.Trouvé dans une coquille de noix par des mini-pirates de 10 centimètres.Ours Bleu est abandonné sur llle des ectospectres — des créatures qui se nourrissent de larmes et de peur — quand il devient trop gros pour leur petit navire.11 apprend à parler avec les commères des mers, de méchantes vagues étourdissantes de volubilité.Au cours de ses vies successives, il fait la rencontre de géants sans tête et de tètes sans géant il côtoie des Yétis somnambules et se lie d’amitie avec un dinosaure volant.Il visite un désert de sucre, une ile carnivore et la 2364' dimension.Bref, Ours Bleu n’a pas le temps de s’ennuyer.Même si le récit ne manque pas d’action, il s'agit moins d’un véritable roman d’aventures que d’un époustouflant exercice d’imagination.Les multiples vies du Capitaine Ours Bleu raviront les bons lecteurs qui ne sont pas rebutés par les longues descriptions.Ceux-là jubileront devant cet inépuisable catalogue de créatures étranges et de lieux étonnants.Les expressives illustrations à la plume de l'auteur, illustrateur de formation, donnent le ton.absurde et original, de ce périple littéraire.On n'a plus qu’à se laisser porter pour voguer avec bonheur sur les fort rigolos flots bleus de cette poly-biographie délirante.Collaboratrice du Devoir LES TREIZE VIES ET DEMIE DU CAPITAINE OURS BLEU Waher Moers Albin Michel, colL «Wiz» Paris, 2006 Tome 1:432 pages Tome 2:350 pages (A partir de 10 ans) ”1 CAHIER SPÉCIAL [ ^— mc MANQUEZ pas le K»"?™* ¦ ¦ttFRAIRE OElftSMSON SAMEDI 4 MARS SALON DU LIVRE DE L'OUTAOUAIS l • On i
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