Le devoir, 30 mars 2002, Cahier D
S V M t I) I L K DEVOIR.LES :i O ET DI M A X C H E A 1 M A R S 2 O O 2 PHILOSOPHIE Gadamer Page D 7 - ^ DE VISU Curnoe - Lemoyne Page I) 8 LE DEVOIR ffi Les aléas du compte d’auteur JOHANNE JARRY Avenue du Mont-Royal, un soir d’automne.Une grande jeune femme gesticule en marchant.«J’ai passé quatre ans de ma vie à écrire ça.Quatre ans!» L’homme qui l’accompagne l’écoute en fixant le sol, attentif à ne pas mettre les pieds dans une flaque d’eau.«En plus, ce n’est pas une si grande maison d’édition que ça.Alors tu parles! je ne me suis pas gênée pour l'engueuler!» Puis, la poète refusée et son compagnon traversent la rue.Quelle suite imaginer?Ce manuscrit trouvera-t-il un jour preneur?Si non, toujours persuadée de la valeur de son recueil, la jeune femme le publiera-t-elle à compte d’auteur?Pour plusieurs, le verbe écrire rime avec publier.Mais que veut dire publier de nos jours?Danielle Malenfant écrit depuis longtemps mais ne soumet ses manuscrits de romans jeunesse à des éditeurs que depuis huit ans.Elle est convaincue que c’est ce qu’elle doit faire dans la vie: écrire.En huit ans, elle a reçu bien des lettres de refus, a traversé des moments de découragement, mais elle n’en démord pas.Elle s’est inscrite à des cours en création littéraire à l’université, assiste à des causeries littéraires, rencontre des éditeurs et tout cela contribue à démystifier le milieu de l’édition qu’elle trouve plutôt fermé.Mais si publier est si important pour elle, pourquoi ne pas le faire à compte d'auteur?«J’ai besoin d’être reconnue comme auteure par un éditeur.De plus, je détesterais avoir à me vendre.» Publier pour la pérennité ?Pour Danielle Malenfant, le jugement d’un éditeur compte; pour d’autres, il ne pèse pas lourd dans la balance.Souvenir d’un étudiant qui affirmait pouvoir se contenter de photocopier ses textes et ses poèmes pour les vendre à qui voulait les lire.Ce qui comptait pour lui?Etre lu.Et pourtant, insiste Yvon Lachance, copropriétaire de la librairie Olivieri, «le travail de l'éditeur est fondamental.Il faut qu'il y ait des intermédiaires, des gens qui jugent ce qui Récrit, sinon c’est de l’auto-évaluation».A la librairie Olivieri, sur 28 000 titres disponibles, 50 relèvent de l’édition à compte d’auteur.Dans les grandes librairies appartenant aux groupes Archambault ou Renaud-Bray, la vente de livres à compte d'auteur est tout aussi marginale.Partout, les ouvrages de cette catégorie sont acceptés en consignation; l’auteur est payé seulement une fois le livre vendu.«Pour nous, c’est une façon d’encourager la créativité.Les gens écrivent de plus en plus, et c’est normal puisque c’est une façon d’assurer sa pérennité», constate Carole Morency, directrice des communications pour le groupe Renaud-Bray.Yvon I^achance ne partage pas ce point de vue.«Aujourd'hui, on écrit d’abord pour assurer sa présence maintenant, et c’est pour ça qu’il faut trouver un éditeur rapidement.On veut laisser une trace dans le présent pour être quelqu’un maintenant.» Si plusieurs personnes publient à compte d’auteur uniquement dans le but de laisser à leurs proches un livre en guise d'héritage familial, d’autres comme Marie Diotte ou Ginette Demers-Dessureault admettent que le temps a compté au moment de décider de publier à compte d’auteur.Marie Diotte, auteure des Faiseuses de vie, un roman qui rend hommage au courage des Gaspésiennes, n'a pas eu la patience d'attendre qu’un éditeur publie son roman.A l'université, combien de fois a-t-elle entendu les professeurs repéter que publier est un long processus.Elle a donc préféré passer à l'action.Aujourd’hui, elle le regrette, même si son livre, imprimé au départ à 150 exemplaires, a maintenant atteint le nombre de 500.«J'aurais aimé revoir le texte en profondeur avec une personne dont c’est le métier.Je crois que j'aurais eu plus de satisfaction si j'avais été acceptée VOIR PAGE D 2: AUTEUR Liberté couleur Paul-Marie Lapointe «aller au bout de ce que l’on pense» Liberté.C’est le mot qui justifie toute la poésie de Paul-Marie Lapointe.1j» liberté, rare, précieuse, qui a permis à l’adolescent révolté, originaire de Saint-Félicien, d’écrire Le Vierge incendié en 1948, en pleine noirceur duplessiste.Qui lui a permis de le publier au moment même où paraissait le manifeste Refus global.Cinquante-quatre ans plus tard, c’est encore elle qui dicte ù Paul-Marie Lapointe les mots d’Espèces fragiles, son dernier recueil de poésie qui vient de paraître à L’Hexagone.CAROLINE MONTPET1T LE DEVOIR Car la poésie est un cri, explique le poète, rencontré au cœur des collines enneigées de Saint-Sauveur, où il vil avec son épouse peintre, Gisèle Verreault.Serein, à 72 ans, il compare sa condition à celle des mandarins chinois, qui, après avoir vécu de longues années dans l’action, se retirent pour peindre et écrire, et pour dire tout ce qu’ils n’auraient pas osé dire lorsqu’ils étaient au jxiuvoir.la poésie, dit celui qui a beaucoup lu Rimbaud et Mallarmé, est une littérature qui se situe hors du commerce des livres, puisque auteurs et éditeurs n’en attendent à peu près pas de profits.C’est le seul espace où l’on est vraiment libre, le seul où l'on puisse dire vraiment ce que l’on veut, «aller au bout de ce que l’on pense».C’est une littérature à la fois inutile et essentielle, essentielle peut-être justement parce qu’elle est inutile.«Une façon de traduire ma vision du monde», dit-il.Pour Paul-Marie lapointe, écrire est aussi un jeu, celui de faire sonner les mots, les uns après les autres, comme un enfant qui apprend à nommer le monde et qui, par le fait même, tente de comprendre ce monde.N’a-t-il pas dédié l’un de ses poèmes a George Perec, l’écrivain-fondateur de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), le maître illusionniste de la langue, qui a signé un roman entier (I/i Disparition) sans faire usage de la lettre «e»?Stèles, la deuxième partie du recueil de Inpointe, débute ainsi: «pour PEREC/ et le PERE C/leste».«Par jeu, je veux dire une espèce de quête avec des règles [.] Et pour moi, c’est important que, même dans le jeu, il y ait quelque chose à dire, qui ne peut pas se dire autrement», explique-t-il.Espèces fragiles, c’est aussi une réflexion sur la condition de l'homme, cette espèce menacée, fragile.la première partie, intitulée Terres brûlées, tourne autour du thème des figurines, ces petits vases d’argile modelés par les Indiens du Mexique depuis des millénaires, et dont lapointe conserve justement quelques exemplaires, dans une armoire de son bureau baigné de soleil.Ici, dans la vitrine, un vase qui prend l’apparence du dieu jaguar, là, un corps offert.Cette figurine anonyme, c’est aussi le prototype de l’homme de peine, l’homme universel, celui qui se tait, qui courbe le dos sous un soleil de plus en plus lourd, celui qui est précisément décrit en ces termes dans le poème intitulé Homme de peine.«est-il aveugle est-il muet / cet homme de peine / dont les yeux grand ouverts / sont figés / et la bouche silencieuse / béante encore d'avoir osé peut-être / le blasphème: cri ou plainte / simple parole égarée devant le maître?» C’est au Mexique, où il a passé quelques hivers, que Paul-Marie Inpointe a puisé une bonne partie de l’inspiration de ce dernier recueil.Déjà, le précédent, Le Sacre, paru en 1998, jonglait allègrement avec le thème des Tabarnacos, espèce de touristes québécois qui sévit, on le sait, sur les plages bondées d'Acapulco.En jouant avec les noms exotiques des villes mexicaines, de Taxco à Oaxaca en passant par VOIR PAGE D 4: LIBERTÉ I V I) 2 E DEVOIR, LES SAMEDI 30 ET DI M A X (HE 31 MARS 2 0 0 2 Livres AUTEUR Se publier n’est pas tout, il faut ensuite vendre son livre SUITE DE LA PAGE D 1 par une maison d’édition.» Pourtant, malgré le poids que représente la vente de son roman, elle ajoute que ce travail est gratifiant.Plusieurs lecteurs lui ont écrit pour lui dire tout le bien qu'ils pensent de son livre.Elle travaille à un second roman et entend présenter celui-ci à un éditeur.Quel sort lui réservera-t-on?Réalité d’éditeur Car si un auteur attend beaucoup d’un éditeur, la réalité veut que ce dernier ait de moins en moins de temps à consacrer à un manuscrit.Une maison d’édition comme Québec Amérique reçoit en moyenne mille manuscrits (tous genres confondus) par année, tous parcourus par Normand de Bellefeuille, le directeur littéraire de la maison.Sur le lot, de deux a trois cents sont soumis au comité de lecture formé de trois personnes.Aussi bien dire que c’est beaucoup de papier sur la planche pour une poignée de gens.«S'il fallait que j’écrive une lettre personnelle accompagnée de commentaires pmr chaque manuscrit reçu, je ne ferais que ça.N ou 3**c SQNSt H Canada Abdelwahab Meddeb LA MALADIE DE I.TSLAM lamistes proviennent en effet de milieux américanisés et technicisés, au sein desquels la nostalgie d’une communauté originaire mythifiée a stimulé la résurgence d’une idéologie violente, fortement inspirée par le rigorisme wahhabite.Rappelant la genèse de ce mouvement devenu avec le temps le canon de l’Islam mec-quois et saoudien, il en montre les dangers.Il expose aussi, brillamment, comment ce rigorisme se place en position de rupture avec la plupart des maîtres de la tradition, qu’il s'agisse des grandes figures du rationalisme médiéval ou encore desj poètes et des soufis.A chaque détour de ce livre, et souvent dans des bas de page d’une grande richesse littéraire, on rencontre le monde pour ainsi VOIR PAGE D 7: ISLAM KANDAHAR de Mohsen Makhmalbaf CE SOIR 20 H Jelé-Québe horreur au cœur ae la Dec «Surtout, n'oubliez l'Afghanistan r À telequebec. L K DEVOIR.LES SAMEDI 30 ET DI M V \ ( Il E 3 I M A R S l> 0 0 > ISLAM Tout le champ idéologique est m envahi par des penseurs intégristes Essais SUITE DE LA PAGE D 6 dire refoulé de l'Islam.Ce refoulé, Meddeb insiste là-dessus, c’est la liberté de créer, c'est l'Islam créateur contraint historiquement à une forme de stérilité et devenu un «inconsolé de sa destitution».Il faut du courage pour dénoncer de front le wahhabisme, il en faut encore plus sans doute pour rappeler les splendeurs du passé et persuader l'Islam universel de la nécessité de s’y raccorder pour les réactiver.Lu comme un réquisitoire amer, cet essai est en fait un appel à une Renaissance: la grandeur de l’héritage, la force de la langue arabe, la mémoire des poètes, des philosophes et des savants, tout invite à croire cette renaissance possible.Cet espoir se pose contre le ressentiment qui alimente l’intégrisme, qui n’est toujours que l’exercice d’une violence de réaction dans une situation d'impuissance.Le contraste, chaque fois plus vif, entre les exemples repris de la culture de Damas, de Bagdad, du Caire et les figures sinistres qui mènent tout droit à Oussama ben Laden (dont la genèse morale et politique est ici implacablement déconstruite), est certes un outil rhétorique d’une grande puissance, mais dans une situation de misère matérielle, dont la situation palestinienne n'est que le cas le plus dramatique, cette approche peut-elle convaincre?La voix de A.Meddeb est celle d'un homme de culture, pénétré des ressources de la tradition et confiant dans sa capacité de se régénérer malgré les échecs de la modernisation.Fidèle aux figures de liberté et d’ouverture, A.Meddeb ne cherche pas par ailleurs à occulter les ferments de littéralisme (comme Ibn Taymiyya, disciple radical d’Ibn Hanbal et ancêtre d’Abd al-Wahhâb), toujours à l’œuvre dans une culture de l’écriture.C’est en effet ce littéralisme qui va dénaturer l’idéal spirituel du jihad pour en faire un instrument de conquête et de soumission.Les sectateurs wah-habites se relient à ces lectures littérales des sources coraniques.Quand il écrit que l'Islam a manqué d'un Dante pour faire contrepoids à ce littéralisme désastreux, A.Meddeb déplore surtout que l’intégrisme occupe désormais tout le terrain dégagé par les réformes saoudiennes et que les éléments qui voudraient retrouver une source de liberté doivent remontrer très loin pour la cjécouvrir.A la place, tout le champ idéologique est envahi par des penseurs intégristes comme le Pakistanais Mawdûdi, créant ainsi le milieu de diffusion de la pensée des talibans et stimulant l’organisation d’al-Qaïda.\jh maladie de l’Islam?C’est le ressentiment pathologique de tous ces semi-lettrés qui se croient dépositaires du legs de Médine, alors même qu’ils ont rompu avec l’essentiel de leur héritage.Cette amnésie n’est pas le symptôme, elle est la cause principale, et une fois quelle s’associe à la technique, elle transforme la haine atavique de soi en haine de l’ennemi exemplaire.Ce livre donne accès à une culture écrite d'une exceptionnelle richesse et il est animé d’une recherche philosophique faite d’espoir et de confiance dans le travail de la raison.Par beaucoup de côtés, il se montre aussi le digne héritier des maîtres soufis auxquels il consacre des pages magnifiques (l’évocation de la pensée d’Ibn ‘Arabi ou de Rûmî, le maître de Konya, en sont des exemples inspirés).Les propositions de dialogue concret sur lesquelles il se clôt, en résonance avec la pensée de l’accueil de Jacques Derrida, montrent aussi que l’horizon politique ne se dessine jamais aussi bien que s’il est relié à son histoire et à sa culture de fondation.Placé sous le signe de l’hospitalité sacrée d’un Louis Massignon, ce dialogue se hisse de toutes ses forces vers la vie.LA MALADIE DE L’ISLAM Abdelwahab Meddeb Éditions du Seuil, «La couleur des idées» Paris, 2002,222 pages LTslam à travers quelques titres récents L> intérêt actuel pour l’Islam r est l’occasion de publications et de rééditions nombreuses dont il faut se réjouir.Les traductions françaises de textes classiques se multiplient et de grandes synthèses, devenues introuvables, sont rééditées.C’est le cas de l’ouvrage Le Mon- de de l'Islam (Thames & Hudson.2002), publié sous la direction de Bernard Lewis, traduit de l’original anglais paru en 1976.Ce collectif regroupe des introductions a tous les aspects de la culture islamique, rédiges par les meilleurs spécialistes.Les domaines littéraire et philosophique y sont présentés avec autant d’importance que l'histoire ou la vie civique.Ce livre est magnifiquement illustré, et son prix très bas défie toute concurrence.C'est la meilleure introduction disponible dans le moment.Du même Bernard Lewis, il faut signaler sa grande étude sur le terrorisme politique (Les Assassins.Terrorisme et politique dçns TIslam médiéval.Bruxelles, Editions Complexe, 2001), enfin traduite en français.Dans le petit livre de Martine Gozlan, paru d’abord en 1995 (Pour comprendre l’intégrisme islamiste, Paris, Albin Michel, 2002), on trouvera un rappel historique et de solides analyses sociologiques.La réédition en «Quadrige» de l’ouvrage devenu classique de Malek Chebel (L'Imaginaire ara-bo-musulman, Paris, PUF, 2002) intéressera tous ceux qui veulent pénétrer dans la symbolique islamique: à travers le répertoire des symboles, c’est l’ensemble des conceptions du monde et de la vie qui est présenté, sources à l’appui.Un livre indispensable.Deux colloques importants ont aussi donné lieu à la publication d’actes très riches.D'abord, le colloque Pour un Islam de paix, organisé à Paris par l’association Terres d’Europe en janvier 2001 (Pour un Islam de paix, Paris, Albin Michel, 2002, «Question de», n° 126).fl faut saluer ici le travail admirable de Marc de Smedt et de toute l'équipe de Jean Moutta-pa, artisans français du dialogue islamo-chrétien.De belles contributions sur les trois monothéismes (Daniel Sibony), sur la théologie politique (Mezri Haddad), donnent à ce dialogue de solides assises.On en dira autant du recueil très substantiel des contributions du colloque organisé à l’Université Laval par Marie-Hélène Parizeau et Soheil Kash (Pluralisme, modernité et monde arabe.Politique, droits de l’homme et bioéthique, Québec, Presses de l’Université Laval, s.d.).Résultant d’un dialogue d’intellectuels québécois, tunisiens, libanais et syriens, ce livre offre une quinzaine d’études qui balisent le champ, notamment un propos d’ouverture de Thierry Hentsch sur TIslam imaginaire, une étude très fouillée de Michaël La Chance sur Michel Foucault et l’Iran, une riche analyse de Soheil Kash sur la question de la modernité et une réflexion de Burhan Gha-lioun sur les enjeux de la démocratisation.Deux sections sont consacrées aux droits de l’homme et à la bioéthique, et le livre offre en plus la transcription de tables rondes sur des sujets connexes ainsi que des entretiens avec François Châtelet G.L.Gadamer : une vie pour comprendre Le 13 mars dernier s'éteignait, à 102 ans, Hans-Georg Gadamer, un des grands philosophes du XX' siècle, père de l’herméneutique.Jean Grondin, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, a publié une biographie de Gadamer qui a fait autorité en Allemagne ainsi qu’une introduction à son œuvre.Le Devoir l’a contacté à son retour des obsèques du maître.ANTOINE ROBITAILLE Le Devoir Certains prétendent que Gadamer est l'homme d’un seul livre.Vérité et méthode.Jean Grondin: Sans doute, mais c'est aussi le cas de la plupart des grands penseurs.Vous dites «Platon» et La République vous vient à l’esprit.Heidegger a écrit Être et temps.Gadamer, c'est Vérité et méthode, bien que ses autres écrits, i i » sur l'art, sur Platon, “ Aristote, Hegel, Heidegger, méritent aussi d’être fréquentés.C’est aussi le cas de ses importants débats avec Habermas ou Derrida, qui ont été très mar- n r c quants dans les der- D t o nières décennies.Le Devoir: Ce chef-d’œuvre, Vérité et méthode, comporte une remise en question de l'hégémonie de la méthode scientifique.Jean Grondin: Pour lui, la méthode n’est pas la seule condition de la vérité.Le Devoir: .vérité que Ton peut découvrir grâce à Tart.Jean Grondin: Absolument.Il y a pour lui une vérité, une justesse dans Tart, lequel nous ouvre un monde et nous fait découvrir des choses que nous ne saurions pas sans lui: c’est King Lear qui nous apprend ce qu’est l’ingratitude et Kafka ce qu’est le labyrinthe moderne, etc.In vérité artistique a d’ailleurs souvent la vie plus longue que la vérité scientifique.Il suffit de consulter un manuel de physique ou de médecine du XUC siècle pour constater que tout cela a passablement vieilli.Ce n’est pas le cas des vérités artistiques.Les pièces de Shakespeare n’ont pas pris une ride, pas plus que les dialogues de Platon, comme les grandes sculptures de l’Antiquité.Tout cela nous parle encore et nous dit ce qui est.En quoi consiste donc cette vérité artistique qui nous interpelle par-delà les âges?Le Devoir: Gadamer semble admettre une certaine relativité des perspectives sans abandonner la notion de vérité, contrairement à Nietzsche qui affirme que tout n’est que perspective.Êst-ce juste?Jean Grondin: Il dit en fait que l’engagement de celui qui comprend est essentiel à la vérité.La vérité qui nous interpelle en est toujours une qui s'adresse à nous.Mais il est clair que, dans Tordre de l’interprétation, on ne peut pas dire n’importe quoi.Le modèle de Tart est ici aussi très éclairant.Pensez par exemple à l’interprétation d’une pièce musi- w cale ou.en sciences humaines, au travail de traduction.L’interprète se trouve lié par la partition, par le sens qu'il doit transmettre, même s’il jouit d’un certain espace de jeu.Il ne peut donc pas jouer — ou traduire — n'importe comment.Mais s'il ne s’implique pas, ce sens ne sera pas communiqué.C’est là, au fond, le modèle de Gadamer.Il y a une traduction du sens par l’interprète qui est essentielle à la vérité, mais ce qui doit être traduit, compris, interprété, c’est toujours un sens contraignant et qui nous en traîne.11 ne s’agit pas _______ d'un relativisme.n r r c Le Devoir: Peut-on u c t ^ alors faire un lien entre l’herméneutique et la démocratie?Jean Grondin: Oui, je crois.L’herméneutique se comprend comme un art du dialogue.L’idée de Gadamer est qu'on ne peut apprendre que par le dialogue.L’âme de l’herméneutique, disait-il, c'est de reconnaître que l’autre peut avoir raison.Ce n'est qu’en prenant conscience de sa finitude que Ton peut s’ouvrir à d’autres horizons.Toute compréhension est le résultat d'une «fusion d’horizons», dit-il.C’est là une de ses métaphores célèbres.Quand je comprends, je comprends toujours une certaine altérité.Mais je ne peux le faire qu’à partir de mon horizon.Par cette confrontation, mon horizon se trouve élargi, métamorphosé par la rencontre de l’autre.On pourrait dire que cette idée est la condition d’exercice de la démocratie.Ira vie publique, la discussion démocratique ne peut que profiter de la rencontre des idées et des interlocuteurs.Ira Devoir: Peut-on y voir les sources de la pensée de Habermas, de ce qu’il appelle «l'agir communicationnel»?Jean Grondin: L’influence est très directe.C’est de Gadamer que Habermas a appris que le langage devait être compris à partir du dialogue et de l’entente.Le Devoir: Une question au biographe: y a-t-il un lien entre la critique du positivisme de Gadamer et les difficiles rapports qu’il avait avec son père chimiste?Jean Grondin: Certes, mais il faut se méfier du psychologisme à bon marché! Reste que Gadamer a lui-même souvent parlé de cette relation.Célèbre scientifique, son père était l'auteur d'un manuel constamment remis a jour et encore utilisé aujourd'hui.Les étudiants de médecine et de pharmacie en Allemagne connais- I ~À mmtm CoMMtNT ViVRf [ AVEC SES Ados La crise dM'^iolrscf k.N’tVI PAS ÎNr'vil aWi ! Les Etfjfcons LOGiQÜES > • ï % •- Î/T , J* de vie, recettes ( r\ÙQ'-'iR Co^T(NW Les Éditions /«tagrr.n BattS Outr
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