Le devoir, 25 novembre 2006, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET DIMANCHE 2 H NOVEMBRE 2 0 0 0 I LITTÉRATURE Antoni ne Maillet, la liberté est bleue ai Page F 3 Eloge de nos historiens Page F 7 universel O' u E Busto de Platon Après tout Platon traduit et publié en 27 livres de poche, Luc Buisson s’attaque à Plotin Plotin (205-270) A: 4* lut 0< FM.ttMtk I* lit Vin mm FRÉDÉRIQUE DOYON Que fait-on quand on a achevé l’immense projet de traduire et publier tout Platon, même certains inédits, en format poche?On s’attelle à traduire l’œuvre du néo-platonicien Plotin.rien de moins.C’est ce qu’a fait Luc Brisson.éminent spécialiste de la philosophie grecque, qu’on retrouve dans les bureaux de Flammarion à Montréal penché quasi religieusement sur les épreuves toutes fraîches.du sixième volume des traités de Plotin.U» aventure éditoriale inédite en appelle une autre, pour cet homme né au Québec et exile en France, qui s’est lancé dans la première de ces aventures en 1984.alors qu'il croyait perdre toute mobilité a la suite d’une opération ai cerveau.Il a finalement réapprivoisé les moindres gestes et surtout grâce à de multiples interventions, recouvré une vision phis perçante que jamais, sens essen- tiel pour un traducteur de grec ancien, platonicien de surcroît.Platon n’a-t-il pas écrit dans son mythe de la caverne, que la connaissance du Bien, qui trône dans le monde des Idées, permettait de voir la vérité, de la même manière que le soleil éclaire le monde sensible des hommes ' Cette théorie des deux mondes, sûrement la plus connue du platonisme, ne suffit bien sûr pas a résumer la pensée du premier des philosophe* dont les écrits nous soient par venus dans leur entente, grâce a la longue vie de son école l’Académie (de 387 av J.-C.jus- æ’en 529 apres J.-C.) et à ses fies eleveâlecteurs.-La transmission du teste dépendait du lecteur dans l'Antiquité, rappelle M.Bris-son A l'époque, lire impliquait de recopier I trucre parce qu ’on ne pouvait pas acheter de livres ou les emprunter à la Mlio-tkeque- C’est d’ailleurs dans un souci éditorial holistique que Garnier Flammarion a proposé le projet au traducteur •Lidér de départ de Louis Audibert [alors directeur des sciences humaines chez GF), c’était de compléter l’édition de Raton qui existait déjà, confie l'helléniste Æ voulait un Platon complet.» Finalement, le projet a dérivé vers une reedi tion complete des œuvres.Ijes fameux dialogues, déjà traduits par Emile Chambry chez GF, allaient être -rafrak his» et des ouvrages moins connus feraient leur entrée chez GF, di rectement en format poche (une audace pour une entrepose aussi coûteuse), comme Les Lettres et Les Lois, dernier texte qu’a écrit le philosophe avant de mourir, dernier aussi que M Brisson a fait paraître l’hiver dernier, au bout de six ans de travail, fl en a signé huit autres; des collègues, dont Monique Canto-Sprrber La double qualité idléraireet philosophique de Platon demeure.et les professeurs québécois George» le-roux et I joui s-André Dorion, ont traduit les 18 titres restant» •GF a pris le nique de publier des inédits directement en poche.En contrepartie, on a décidé d’ementer notre travail vers l'accessi-büité • 1 ne traduction claire et rigoureuse, une introduction fixant les enjeux philos^ phiques et des annotations s'adressant a un public néophyte caractérisent les ou vrages dont on a vanté fa fluidité H la qualité de l'appareil critique.Le suicide éditorial annoncé s'est donc transformé en succès populaire inégalé un million d’exem-piaires ont été vendus Platon réconcilié avec lui-même Le Platon «complet» désiré par GF est devenu universri alors que la petite équipe éditoriale a tenu compte de rensembte de la recherche dans le monde qui fanait coexister ptaseur» Platon •Juiqu 'a la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y avait des traditioni nationales les Allemands Usaient Raton en /di- sant du néohantismr.ce qui a été repris par les Américains, les Anglais étaient plus logmens, analytiques, les haïrais étaient plus rhétoriciens • Ce regard mondialisé modifia fondamentalement la lecture de Platon, longtemps divisée entre les études classiques et htléraires pour les dialogues de jeune» se (Gorgias, Protagorm.etc.) et la philosophie pour les dialogues de la maturité (Banquet, République, etc.) et de la vjriûr» se (Sophiste, lais, etc.), explique M Bris-son •Il ny avait entre les deux aucune communication On a brisé cette distmctum, en montrant notamment comment les premiers dialcjgues ccmstituaient de vrais ouvrages philov/phuiuet, moraux et politiques • la double qualité littéraire et philosophique de Maton demeure.Le traducteur lui même, quand on lui demande quels sont ses ouvrage» favori» du maître grec, répond en deux temps: le Banquet et le Pkedre -pour des raisons littéraires^ et, VOIR PAGE F 2 HRISSON LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET D I M A X C H E 26 NOVEMBRE 2 0 0 6 K.:2 LIVRES ROMAN QUÉBÉCOIS La mort de l’enfance Les Iroquoiens : une histoire à écrire En marge de l’exposition du musée Pointe-à-Callière CAROLINE MONTPETIT YVES RENAUD Qu’ont fait les Iroquoiens de la vallée du Saint-Laurent entre le .moment où ils ont rencontré Jacques Cartier au XVI' siècle et le moment où Samuel de Champlain a trouvé une vallée peuplée cette fois d’Algonquins, un siècle plus tard?C’est entre autres cette question que pose le livre Les Iroquoiens du Saint-Laurent, peuple du maïs, qui complète l’exposition du même nom présentée au musée Pointe-a-Callière.Sans donner les réponses qui élucideraient pour de bon ce mystère de l’histoire, le livre de Roland Tremblay nous apporte de nombreuses précisions sur la nature èt les activités de ces habitants qui ont longuement habité le territoire que nous occupons aujourd'hui, et qu’il désigne, pour les fins de sa démonstration, ITroquanie.Mentionnons d’abord que selon les chercheurs, les Iroquoiens habitaient la vallée du Saint-Laurent depuis au moins 600 ans au moment où Cartier y a fait son apparition.Certains avancent d’ailleurs que leurs ancêtres pourraient avoir habité les lieux jusqu’à 5000 ans avant cette date.En fait, ce groupe a pour particularité d’être passé progressivement du nomadisme au sédentarisme, notamment à travers la culture du maïs.C’est l’époque où on voit apparaître la maison longue, faite d’çcwes de cèdre et qui était habè té>e par plusieurs familles simultanément pour une période alliuit de dix à quinze ans.Quant au mais, il était à cette époque, déjà cultivé jusqu’en Argentine, après avoir vu le jour, sous forme de culture organisée, au Mexique, des millénaires plus tôL A la lumière de l’analyse de leurs ossements, on découvre que les Iro- Calumets iroquoiens quoiens étaient grands et faisaient en moyenne quelques centimètres de plus que les Européens de l’époque.Du mais, on apprendra qu’il faisait partie pour les Iroquoiens des trois Soeurs, en compagnie du haricot et de la courge.«// s’agit pour eux d’une trinité divine qui a poussé sur la tombe de la Mère Terre, morte d'avoir accouché des jumeaux Bien et Mal», écrit Roland Tremblay.On sait aussi que les épis demi-mûrs étaient parfois enfouis dans de la boue stagnante pendant quelques mois, avant d’être cuisinés avec de la viande et du poisson.Il est des expériences culinaires qu’il nous reste à expérimenter.L’ouvrage, orné de reproductions de gravures remarquables et enrichi de plusieurs textes d’experts, se clôt enfin sur l’interrogation qui subsiste quant au pour- quoi de la disparition des Iroquoiens du Saint-Laurent, au XVI' siècle.L’auteur y avance plusieurs hypothèses, celle d’un refroidissement climatique, qui aurait chassé les populations vers le sud, et celle de la propagation de maladies.Mais l’hypothèse retenue plus particulièrement par Roland Tremblay est celle des conflits intertribaux, qui auraient notamment opposé les Iroquoiens aux Iroquois du sud, parmi lesquels se trouvaient les Mohawks.Etant donné le type de guerres que ces groupes se livraient, les Iroquoiens du Saint-Laurent auraient pu être intégrés à d’autres groupes, dont les Mohawks.Il se demande aussi si les Murons-Wendats auraient pu de leur côté disperser les Iroquoiens du Saint-Laurent.Le dossier n’est donc pas clos, no- tamment chez les autochtones, qui étudient avec intérêt leurs filiations possibles avec ce peuple aujourd’hui disparu.A titre d’exemple, mentionnons que le Eastern Door, journal mohawk de Kanhawake, mentionnait dans sa dernière édition l’exposition de Pointe-à-Callière, en écrivant, au sujet des Iroquoiens, «Who are they?», et il évoquait la tradition orale mohawk pour clamer leur lien avec ce peuple.Le Devoir LES IROQUOIENS DU SAINT-LAURENT, PEUPLE DU MAÏS Roland Tremblay Musée d’archéologie et d’histoire Pointe-à-Callière Montréal, 2006,141 pages MICHEL LAPIERRE Une petite fille a la chance d’avoir un grand frère, Dominique, qui connaît Monsieur Toki.un géologue japonais.Ce savant creuse un tunnel pour relier Tokyo au jardin de leur maison d’Ottawa, Tout est si simple sur la Terre! Pourquoi donc, en se compliquant la vie, papa a-t-il décidé de rester en Ontario et maman de s’installer à Montréal avec la petite fille, sa ju-mefle et le cadet de la famille?C’est a cause de Madame K, qui fréquente papa, et de Monsieur Midi qui, avec son chien Le Che, fréquente maman.Grâce à Monsieur Midi, les enfants ont au moins appris des mots nouveaux, comme «dialectique» et «révisionnisme».Voir ainsi la complexité du monde des adultes avec les yeux d’une enfant est un tour de force qu’accomplit Suzanne Aubry, dramaturge et scénariste.Une grande dextérité langagière lui permet de donner à son premier roman, Le Fort intérieur, la vivacité qu’empêche souvent la transcription fidèle des souvenirs d’enfance.Qu’il s’agisse d’un livre autobiographique, cela est un secret de Polichinelle.On reconnaît dans le personnage de la mère de la jeune narratrice la propre mère de Suzanne Aubry: la femme de lettres Paule Saint-Onge.Citadine, le nom fictif de Châtelaine, le magazine auquel a collaboré la regrettée romancière et critique, ne peut tromper ceux qui connaissent notre histoire littéraire et journalistique.Le roman de Suzanne Aubry constitue une chronique intimiste et minutieuse des années soixante.Balayée par des vents contraires, l’époque se caractérisait aussi bien par le bouillonne- ment de la nouveauté que par les sequelles du passé.Ce que le livre traduit avec bonhomie.Par un jeu de mots, le for intérieur de la narratrice devient un «fort».Elle s’explique: «/e me sens parfois enfermée à l'intérieur de moi comme dans un fort.» Pourtant, les circonstances de la vie.comme la séparation de ses parents, ressemblent plus à de simples contrariétés qu’à des épreuves insurmontables.Devant leur mère agnostique, les jumelles sont fières de brandir leur petit catéchisme, encore en usage, et d’annoncer qu’elles ont à l’apprendre par cœur.Une seule chose les déçoit la religieuse n’a pas réussi à satisfaire leur curiosité au sujet du mystère de la Sainte Trinité.Exaspérée, maman soupire: «/aurais dû vous envoyer à une école anglaise.» En 1970, la narratrice apprend que son grand frère ne pourra plus la renseigner sur les travaux souterrains de Monsieur Toki, le géologue japonais.A Vancouver, le bohème Dominique, admirateur de Kerouac, vient de se tuer à l’aide d’une carabine après avoir, dans un texte, souligné au feutre un passage sur les aurores boréales qui, selon la mythologie algonquine, rappellent l’embrasement originel de la Terre.Suzanne Aubry n’avait pas à chercher plus loin pour exprimer avec intensité la fin du rêve des années soixante, l’effacement de l’enfance et la découverte de la tragédie.Collaborateur du Devoir LE FORT INTÉRIEUR Suzanne Aubry Libre Expression Montréal, 2006,240 pages BRISS0N Hors Platon, point de salut ?SUITE DE LA PAGE F 1 «d'un point de vue philosophique», le Tirnce, parce qu’on y trouve «la première explication de l'univers qui nous entoure à l’aide des mathématiques».Né,à Saint-Esprit, élevé dans la boulangerie familiale, Luc Brisson a fait son cours classique au séminaire de Terrebonne et une maîtrise à l'Université de Montréal avant de s’envoler pour la France.Sa thèse de doctorat terminée à Nanterre, il entre au CNRS en 1974 grâce à sa solide formation en grec ancien, qui lui a pennis de gagner la confiance de GF.À l'achat de 3 livres, obtenez .^ 1 % rabais ^ I sur le premier livre * 20% 25% de rabais sur le deuxième livre * de rabais sur le troisième livre * Pensez cadeaux / jr présentation de cette annonce seulement.Offre en vigueur jusqu'au 30 novcmSre 2006.La grande librairie du Quartier Latin DEPUIS 19 6 6 I I le Parchemin I l Sa Métro Berri-UQÀM, 505 rue Sainte-Catherine Est, 4) H45-5243 librairieOparchemin.ca www.parchemin.ca JJ Cnvieri Ni librairie «bistrcfl Olivieri A, cœur de la littérature Lundi 27 novembre à 19 h 30 fi i.rèe libre h.'(9 Côte-des-Nciqes IA tro Côte-des-Neiges HSVP : 514-739-3639 Dans le cadre des Lundis du CRILCQ Causerie avec Marie-Sissi Labrèche FAIRE VIOLENCE Lecture par Marie-Sissi Labrèche d’un extrait de son dernier roman La lune dans un HLM suivie d’une discussion portant sur les thèmes chers à l'auteure : filiation, mémoire, folie, médias, autofiction.Remarquée dès son premier roman Borderline (2000), Marie-Sissi Labrèche a publié trois romans tous traduits en plusieurs langues.Les deux premiers seront portés à l’écran sous peu.ANIMATRICE Sandrina Joseph Av*c « HUMP Al Cotm* oh Am du Canad.Platon aujourd'hui Il profitait de son passage à Montréal pour présenter ses deux projets éditoriaux et discuter de l’actualité de Platon, un thème riche mais qu’il faut explorer avec nuance, selon le chercheur du CNRS, qui déplore l’immédia-teté avec laquelle les gens abordent le philosophe.«On lit Platon comme le New York Times.» «Il ne faut pas chercher chez Platon les ressemblances avec nous, estime-t-il; il faut essayer de tenir compte des différences.Il ne s'agit pas d'annexer Platon à notre façon de penser; il faut comprendre quïl a vécu et écrit dans un contexte radicalement différent du nôtre il y a 2000 ans.En revanche, nous sommes les enfants de cette tradition.Sur beaucoup de points, il a une véritable actualité.» Selon lui, la société contemporaine partage certains problèmes posés par l’Académicien, mais pas les solutions.Il évoque notamment la question de la démocratie.«Dans une société démocratique où on accepte plusieurs finalités [financière, militaire, religieuse], il ne peut y avoir que des conflits; Platon l’avait bien vu.» Dans ce contexte où la politique se définit comme «la gestion des conflits», le débat se réduit à la rhétorique.«On le voit dans les débats télévisés, les politiciens ne cherchent plus qu â avoir une influence sur les émotions des gens et à donner une bonne image d'eux-mêmes.» Platon y a répondu par un «rejet des conflits», dit-il; sa République et ses Lois, récemment publiés en deux volumes, proposent une so- qualité Livres d’occasion de Livres d’art et de collections Canadiana Livres anciens et rares Bibliothèque de la Pléiade Littérature Philosophie Sciences humaines Service de presse 514-522-8848 1-888-522-8848 4487, rue De La Roche (angle Mont-Royal) bonheurdoccasion@beIlnet.ea Achetons à domicile NOUS NOUS DEPLAÇONS PARTOUT AU QUEBEC.POUR L’ACHAT DE BIBLIOTHÈQUES IMPORTANTES.LIBRAIRIE BONHEUR D’OCCASION TRAVAILLEUSES DE LA CONSTRUCTION Geneviève Dugré ISBN 2-89091-234-5 • 19.96 $ ^ O#' Travailleuses Par le biais d’entretiens avec des travailleuses et des travailleurs de la construction du Québec, cet essai vise à cerner les difficultés et les enjeux liés é l’intégration et au maintien des femmes dans les métiers non traditionnels ?s éditions du remue -mén è ciété régie étroitement sur tous les aspects de la vie, des rapports sexuels surveillés aux fonctions sociales minutieusement hiérarchisées en passant par les récoltes agricoles.S’y dessine une insoutenable société totalitaire, mais aussi la première des utopies dont l’humanité tire encore des leçons.De Platon à Florin Hors Platon, point de salut?Un philosophe britannique a même dit que l’histoire philosophique occidentale consistait en une suite d’annotations à Platon.De Platon à Florin, il y a tout de même un pas que Luc Brisson franchit volontiers.11 achève le sixième des neuf volumes qui composeront les œuvres complètes.Mais le contexte historique qui a vu naître les Ennéades de Plotin, telles que rassemblées par son élève Porphyre — selon un principe de numerologie que M.Brisson a abandonné pour renouer avec l’ordre chronologique de composition des traités —, rend la tâche de traduction plus ardue.Les écrits du néoplatonicien sont apparus 30 ans après sa mort, vers 301 de notre ère, dans un grec plus maladroit car ce n’était pas sa langue maternelle.«Les chrétiens étaient déjà majoritaires; ils ont pris le pouvoir au IV siècle et le stoïcisme était alors la philosophie la plus populaire, rapporte l’helléniste.La situation était donc très différente.Pour comprendre Plotin, il faut connaître Platon, le stoïcisme, le christianisme et [ses détracteurs]-les gnostiques.» Le philosophe-traducteur aura beau vanter la médecine pour les progrès de sa vision, la sagesse est certes pour quelque chose dans ce regard vif caché sous d’épais sourcils, qui se pose depuis 30 ans sur les choses de.l’esprit.Le Devoir FELICITATIONS ! Hélène Dorion i Laferrière *ï Lauréats des Prix du Gouverneur général 2006 TYPO# Ylb éditeur / • THEXAGOME Pierre Ouellet * LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET DIMANCHE 2 R NOVEMBRE 2 O O (• LITTERATURE Par delà le bien et le mal Danielle Laurin CM est puissant Terrible.Déroutant Ça vous prend, vous emporte, vous transporte dans un monde noir, dur, bestial, violent.Et pourtant.Ça vous illumine de beauté.Vous en restez bouche bée.C’est La Rivière du loup.Couronne cette semaine par le Prix du gouverneur general après avoir figure comme finaliste au Grand Prix du livre de Montreal et au Prix des cinq continents de la Francophonie.C’est le troisième roman d'Andrée Labeige.Pas du genre écrivaine-vedette, cette native de Québec âgée de 53 ans.Arrivée à la fiction sur le tard, comme on dit.«/e ne viens pas du milieu littéraire, alors c'est très sécurisant, ça me touche beaucoup», a-t-elle déclare en apprenant quelle recevait le GG 2006 du roman.Ex-travailleuse sociale, Andrée Laberge a oeuvré auprès de personnes en difficulté pendant plusieurs années.Elle est aujourd'hui chercheuse en santé publique.Et romancière à ses heures.Reste que c’est frappant.Il y a de la graine de Marie-Claire Blais dans La Rivière du loup.Et du Anne Hébert là-dessous.Du Victor-Lévy Beaulieu, aussi.Même du Gaétan Soucy.Et pourquoi pas du Marie-Sissi Labrèche.Il y a une vraie plume, en tout cas.Une plume qui prête sa voix à une panoplie de personnages tous plus poqués les uns que les autres.Et qui s’adapte au rythme, à la réalité de chacun.Quitte à tomber dans l'excès de mots, d’images Quitte à frôler le déliré.Pour notre plus grand ravissement Un petit village isole, à la campagne.C’est là que ça se passe.Celui qui ouvre le bal, et qui reviendra le plus souvent nous raconter sa vie de misère, a 15 ans.Il vit dans un taudis ouvert aux quatre vents.On finira par apprendre que sa mère, ex-danseuse topless, l'a abandonne six ans auparavant.Que depuis, il est seul avec son père, un homme au ‘cerveau malade de désespoir», autrement dit fou à lien ü ne s’est pas remis du départ de la mère, qu'il adorait, ne s’en remettra jamais.Autour d’eux, ce n'est guère mieux.Une ado démunie, fraîchement debarquee de la ville, se prostitue pour payer les dettes de drogue de sa mère ‘fragile comme du verre», hyper-manipulatrice.De son côte, un jeune gars révolté nourrit des rêves de vengeance contre ses parents indifférents, contre la planète tout entière.Tout ce beau monde finira par frayer ensemble.Feront aussi partie du lot; une voisine frustrée qui camoufle tant bien que mal ses désirs exacerbés, pour ne pas dire son animalité, et une travailleuse sociale en pleine crise de couple, en pleine crise toqt court.Voyez le topo?A tour de rôle, la romancière leur donne la parole.nous livre des bribes de leurs histoires tragiques.Quelques passages superflus, sans plus.Quelques répétitions, à force de multiplier les points de vue sur certaines scènes clés, sans doute.Mais surtout, une mise à nu effrayante de la bestialité humaine.Et de son envers: la grandeur d'âme.Au centre de tous les regards, il y a ce garçon de jAcgurscM sim i k im-voik Andrée Laberge, photographiée cette semaine lors de t’annonce des Prix du gouverneur général 15 ans et son père dément.Entre les deux, un amour inconditionnel, absolu.Même quand le vieux déraillé complètement, hurle à la lune vêtu d'une peau de loup.Ou.pire, copule avec une chienne.Même quand il s'en prend à lui.son fils bieiKÙme.avec une taux Jamais une plainte, jamais de gr os mots, pas une once de malice de la part de l'enfant.Il encaisse en silence, il assume et puis c’est tout Incroyable.11 sourit tout le temps, en plus.Ose s'afficher heureux Du moment qu’il s'eut s’evadet sut sa nurntu re, déguise en preux chevalier, dans son royaume de liberté.Personne autour ne comprend Personne n'ae cepte l'idée que le bonheut soit possible dans ces conditions la.Intolérable, le bonheur des autres, de toute façon.Et inadmissible, cette façon d’af firmer sa différence, son anormalité la rivière du loup secoue Beaucoup Et soulève un foisonnement de questions, qui continuent de vous hanter une lois le livre refermé.Des questions sur la folie, le désir, l’amour, la tamille, le couple, la vie en société, l'assistance aux personne* en danger.Entre autres Mais ce qui vous happe île plein trout, c’est ceci: le droit au bonheur, le droit d'y croire, au moins, le droit de rêver Et d'aimer Malgré l'horreur du quotidien.C'est tout simple au tond, non?Collaboratrice du Devoir * Voir aussi, au sujet du même livre, D'amour et d'ombre, d.uis le / Veoir du 11 lévrier INNàv L\ RIVIÈRE DU MUT Andrée 1 aberge XV/ éditeur Montréal.2006,241 piges LITTÉRATURE FRANCOPHONE La liberté est bleue Avec Pierre Bleu, Antonine Maillet poursuit la grande saga de son Acadie na tale LOUISE MAUDE R1 O U X SOUCY Niché au bord de l’eau, à califourchon sur la ligne d’horizon, le Grand-Petit-Havre s'était dénommé tout seul, lui le plus grand des petits havres de la région.C'est précisément là, dans ce village né ‘grogneux et rechi-gneux», que prend racine Pierre Bleu, le dernier roman d'Antoni-ne Maillet.Un grand cru, aussi bien le préciser d’emblée, qui fait intervenir Dieu, les anges, les hommes, les morts et le Léviathan avec une faconde et un bagout qui n’est pas sans rappeler certains grands romans sud-américains.Impossible en effet de suivre le destin du Grand-Petil-Havre sans penser au mythique Macon-do imaginé par Gabriel Garcia Marquez dans Cent ans de solitude.Comme lui, le petit village prendra un siècle pour s’arracher à la solitude, ici celle d'un peuple isolé et condamné à lutter pour conserver sa langue et sa culture.Comme lui.le Grand-Petit-Havre est largement inspiré d’un lieu réel, Bouctouche, lieu de naissance de la romancière acadienne.Comme lui, U est aussi le théâtre d’une faune bigarrée pétrie de contradictions.Au premier chef, ce fameux Pierre Bleu qui donne son nom au roman.Est-il le fou du village ou le fils improbable ne du conflit entre Dieu et le Diable?Chapeau pointu et culottes remplies de vent, Pierre Bleu apparaîtra un jour au yeux de la peti- te Bibiane qui reconnaîtra en lui un être d’exception.Intrigué par son allure — le géant est bossu et bleu de la tête aux pieds — le village se perd en conjectures.D’autant plus que «cef homme venu de nulle part avait le don.Un septième de septième fils, peut-être bien?Un voyant?Un sorcier!» Figure mythique, Pierre Bleu régnera sur les destinées du village acadien assez longtemps pour le voir grandir et s’enhardir.Son apparition miraculeuse, dans les années 1860, coïncidera avec celle de l’abbé Michel, qui dotera la petite communauté d’une église, d'un presbytère et d’un cimetière qui feront l’orgueil des villageois.Mais l'abbé, qui est allé jusqu’à Rome pour obtenir le droit de fonder une paroisse francophone en terre anglaise, rêve de plus grand pour ses ouailles.C'est ainsi qu'il laissera en héritage les fondements d’un couvent dont Bibiane deviendra la mère supérieure.Non sans peine.Comme tous les peuples opprimés, les Acadiens savent qu’il faut une langue pour prier et une langue pour rêver.Mais leur désir d’émancipation déplaît à l'évêque de la région (un Anglais) tout comme aux religieuses (des Irlandaises) .Il leur faudra gagner le droit de vivre leur vie en français.Pierre Bleu viendra en quelque sorte sublimer leur quête.«.agrandis la terre, donne-nous un pays, un vrai, avec tous les droits d'y vivre, d’y parler la langue que j'ons dans la gou- éditions Liber Philosophk • Sciences humaines • I itièr.uure Éric Volant Culture et mort volontaire Le suicide à travers les pays et les âges le», lui lancera Exelda, la servante du curé.Un livre important Mêlant réel et fantastique, Pierre Bleu apparaît comme un livre important dans la longue série de romans publiés par Antonine Maillet, Prix Concourt en 1979 pour Pélagie-la-Charette.Dès les premières lignes, on tombe sous le charme de ce petit hameau qui offre une belle leçon de survivance.Grand-Petit-Havre n 'a jamais été si grand et si petit, si rond comme un cosmos, ou comme un nid.Bibiane sait que ce four-là elle a les pieds au centre du monde.• Ce centre du monde, que la romancière a élevé pierre par pierre, est servi par une langue proprement jouissive, celle des Acadiens qui, comme Bibiane ou Exelda, coule de source.Cette voix forte est de surcroît portée par un accent rude et chantant, une ‘grammaire clopeuse» et des •mots cobis» qui déboulent de leur bouche comme une come d’abondance.Dommage qu’on en sache si peu sur ceux qui l'incarnent et la défendent, en particulier sur Bibiane, dont la vie s'écoule sans que l'on puisse vraiment prendre la pleine mesure de son âme.En un siècle, le Grand Petit Havre apprendra à ‘pousser sur le Temps», riche du plus beau ca deau donné par Dieu, la liberté.«La liberté est bleue, une loue taillée dans le firmament, la part des créatures que le Créateur leur a offerte en témoignage suprême de sa Bonté», écrit l'écrivaine dans ce roman qui se lit comme une allégorie de l'enracinement des Acadiens dans la baie de Kouchibougouac.Du coup, l’exercice lui permet de se délester un peu du poids du mythe de la déportation afin que la vie puisse enfin se ‘mettre à ressembler à ses rêves».Le Devoir PIERRE BLEU Antonine Maillet Leméac/Actes Sud Montréal.2006,282 pages L’équipe de* Edition* Eide* rend hommage à Henriette Major sot nu i amm'imai.i' menu Antonine Maillet N0 211 maintenant en kiosque A* (MOT Vendredi 1er décembre à 19 h Remite du Prix Spirale Eva-Le-Grand 2006 LIf FINALISTES .• Martin* Detvau*.Histoires de Isntôme*.Spèctraliti et témoignage dans tes récits de femmes contemporains 1PUMI • Simon Haret, Braconnages identitaires.Un Québec palimpseste (VLB éditeur) • Thierry Henttch, Le temps aboli.L'Occident et ses grands récits (Éditions Bréat/PUM) • Catherine Mavrikakit, Condamner a mort Les meurtres et la loi J T écran IPUMI Précédé du lancement du numéro de novembre-décembre 2006 • Arendt au-delà d'un centenaire Ivmm U M*rt««i PrqmpMc tt#* ) U CENTRALE Pour mtormeu Q*trtab PnmThnnt m 4294, bouL*v*f d S*tnt'L«urtnt *u"v^ Montréal lOaébacl •4M.I VS1 LE DEVOIR.LES SAMEDI 25 ET DIMANCHE 26 NOVEMBRE 2 0 0 6 F 4 LITTÉRATURE POÉSIE QUÉBÉCOISE Vivre l’essentiel HUGUES CORRIVEAU V ictor-Lévy Beaulieu vient de faire un cadeau somptueux à son ami Michel Carneau qui, en Van ,2000, lui avait fait le cadeau d’un manuscrit intitulé Le Dessin des mots, dont l’éditeur pouvait faire ce qu’il voulait.Cela aura pris plqs de six ans avant que ne nous parvienne un album d’une beauté stupéfiante, publié sur papier gla-cé< dans un format inhabituelle-mçnt grand de 35 sur 25 centimètres, calligraphié et dessiné par Carneau lui-même.Un texte que Léyy-Beaulieu considère comme une espèce de testament poétique de Vauteur.Aimer la vie C’est un livre dont on aimerait ne dire qu’une seule chose, à savoir qu’il est émouvant.Tout Carneau s’y trouve.Tout l’art de la vie simple, tout l'appel au calme et à la réflexion au milieu des arbres si chers au poète s’y déploient en un long texte en vers libres qui chante et désenchante, qui se fait tan- tôt mélancolique et quelque peu désespéré mais qui, a contrario, réclame la vie à tout crin, s’oppose au désespoir historique: «moi c'est ma folie /que de rêver d’arriver / à dessiner quelque chose de fraternel / qui n’ajoute pas a la confusion /fébrile où nous pataugeons».On aurait le goût de l’y encourager tant font du bien ces images lentes et accomplies qui disent, au jour le jour, les aurores et les nuits, les goûts de bourbon et l’ébriété salutaire des lents levers du jour dans les érablières.Bucolique et paisible, voilà bien une rareté d’objet! Malgré ce qui pourrait apparaître comme un certain parti pris contre-culturel suranné, la qualité même de cette écriture qui va son chemin de pensées et qui admirablement accueille le possible nous force de célébrer ce vibrant appel devant ce qu’il y a de plus naturel et de plus difficile dans notre dérisoire entreprise de vivre.Vivre à la lettre Un alphabet se répartit avec soin à travers les pages de gauche, qui sont manuscrites, mêlé a des dessins d'animaux et des gribouillis rêveurs entre les lignes.En vis-à-vis, en page de droite, l’éditeur a pris soin de donner la version imprimée, question de ne pas perdre le fil de l’écriture pour qui aurait de la difficulté à déchiffrer le manuscrit de Gar-neau, pourtant d’une rare clarté.•Moi je suis un désir/qui invente ses formes», nous dit l’auteur, et le livre en est la plus grande preuve.Ultime aveu: «rien ne mène à rien / ni l’être ni l'Histoire / tout est consumation/alors/ je ne travaille pas pour l'Histoire / parce que / l’Histoire ne travaille pas pour moi/ je travaille pour chaque moment / sa saveur».On aimerait bien nous-même atteindre ce détachement.Mais quelque improbable retenue nous en empêche! Doux chien pas méchant Le museau de la lune, paru récemment à L’Oie de Cravan, me semble moins achevé.Tous «les bons amis/ avec leur phénoménale indifférence» y ont l’œil sec, mais attentif.En une façon orientale, le poète, qui se réfère a «nos amis les nuages» (en une formule assez quétaine), est dans la tranquillité saisonnière, alors que «les jardins sont fleuris du regret de la fleur».Ce qui dans Le Dessin des mots tient de la confidence d’un poète attendri est ici exprimé partout comme une petite morale, de ce genre de morale qui tombe un peu dans la béatitude.Ne dérangez pas les arbres et restez humbles devant eux, nous dit-on: «qu’à chaque vous-même / vous joigniez un arbre en fleurs /pour en être l’apprenti oui l’apprenti / jamais le maître / on ne peut jamais être le maître d'un arbre».Soit, mais encore ?Sans cela, gare à nous, car nous allons nous jeter dans l’infâme boisson! Alors que l’eau claire des matins clairs est si bonne.sans doute.mais encore ?Ça suppure de partout «la brise mélancolique».Il y a même du Jacques liinguirand qui s’immisce parfois: •l’instinct est spiritualité / ça nous enrage mais l'instinct est spirituali- Michel Gamcau Lt H^iü dfj iùhm té/et ne cherche que le miracle de la naissance».Et la lune, dans tout cela ?• La lune est un clin d’œil d’éros» ! Et le museau, alors ?«Prenez le museau de votre chien / regardez bien la beauté va vous saisir dans toute sa fragilité// vous serez en plein mystère car pas un instant/ vous ne saurez ce qu’un museau de chien veut dire»'.Sauf que le poete parle de sa mort phis ou moins prochaine avec une envie de ne pas connaître «les pièges de l’hôpital / [les] cruautés médicales et pharmaceutiques».Et là, il nous atteint parce que l’homme fragile confie sa peur et son anxiété.En fait, sous la lune, quand on y pense sérieusement, on s'aperçoit qu’on achève bien les chiens, mais pas les humains.Restent sans doute le doux chant d’une relative solitude, un bon coup de rouge et quelques fantaisies fugitives! Collaborateur du Devoir LE DESSIN DES MOTS Michel Gameau Éditions Trois-Pistoles Trois-Pistoles, 2006, n.p.LE MUSEAU DE LA LUNE Michel Garneau Dessin de Geneviève Castrée, photo d’Isabelle Gauchy L'Oie de Cravan Montréal, 2006,52 p.ROMAN ÉTRANGER Le temps file • 'JOHANNE J A R R V Ly énigme que propose les i autres m’a occupé toute ma vie.Je sais qu'il y a là une histoire, et je sais que je ne la connaîtrai pa$.» Au moment où il émet ce constat, l’écrivain qu’invente Cees Nooleboom dans Perdu le paradis regarde une jeune femme.Ils sont dans un petit avion, un Dash-8300 qui les conduit à Tempelhof.Il feuillette distraitement le magazine de la compagnie aérienne où des reportages illustrés font la promotion de l’Australie et des aborigènes, des gratte-ciel et des bidonvilles de Sâo Paulo.La jeune femme lit un livre, et l’écrivain imagine que c'est celui qu’il a écrit, qu’il va écrire, peut-être pour répondre à cette énigme qu’est la présence de l’autre.Ainsi donc commence l’histoire d’Alma (brune et sombre) et d'Al-mut (blonde et pragmatique), jeunes femmes brésiliennes (ce n’est pas un hasard) amies depuis l’enfance qui, en plus de partager une ascendance allemande, ont étudié l’histoire de l'art et s’apprêtent à partir pour l’Australie (ainsi s'embraie l’imagination de l'écrivain), réaliser leur rêve et sortir Alma d’une dangereuse noirceur.Ce déplacement prend rapidement tout son sens, pour Alma, grâce à une rencontre.Pendant dix jours, elle partage l’intimité d’un peintre aborigène qui l’initie silencieusement à la vie du désert, lui permet de «rattraper son ombre» et, surtout, d’entrer de plain-pied dans la vie.«Je voudrais parler de mon corps, dire comment j'ai compris mieux que jamais qu 'il ne m’est donné qu’une seule fois, qu ’il coïncide avec ce que je nomme “moi-même", mais je me cogne à l’arête des mots, il est impossible de dire ce qu’est l’extase.Et pourtant c’est quelque chose d’approchant, jamais encore je n’avais autant existé.» Alma accepte totalement que cette rencontre ne connaisse pas de suite.Elle l’a transformée; cela lui suffit.C’est ainsi qu’Al-ma et Almut poursuivent leur voyage.A Perth, pour gagner leur vie, elles deviennent des anges.Dans plusieurs recoins de la ville, on dispose des figu- rants ailés qui ne doivent pas être vus de ceux qui s’engagent dans une étrange visite théâtralisée de la ville.Erik Zondag, critique littéraire néerlandais pas très heureux en ménage et de plus en plus déçu de ce qu’il lit, y croise l’ange Alma.De retour en Hollande, il reste habité par sa présence silencieuse.Trois ans plus tard, en Autriche, dans une clinique où les clients paient cher pour jeûner, on lui rappelle que «les anges ne vont pas avec les hommes».Cees Nooteboom est cet écrivain néerlandais dont l’œuvre est traversée par le voyage et ses hasards, par la création et les rencontres, et à qui on doit plusieurs livres marquants par la profonde ouverture du regard dont sont dotés leurs narrateurs (retenons les plus récents Hôtel Nomade et Le Jour des morts).Perdu le j)aradis, écho au poème Le Paradis perdu où Milton imagine la chute des anges sur Terre, défie quelques habitudes de lecture (temps et narration) et fait entendre une voix de jeune femme (Alma) avec laquelle les lecteurs de Nooteboom ne sont pas familiers.Cela crée une tension peutêtre nécessaire; elle permet à l’écrivain de résister à la répétition et nous empêche, nous lecteurs, de confiner notre lecture à ce que l’on connaît et attend de cette écriture.Nous sommes entraînés par le Temps.Alors comment vivre?Ici, on a l’impression qu'Alma ac- cepte l’intensité et ses échéances, alors qu’Erik Zondag résiste et reste seul.Il y a dans Perdu le paradis, et c’est étrange ment triste dans un livre de Cees Nooteboom, ce qui ressemble à de la résignation chez les hommes mûrs et à de la détermination tranquille chez les jeunes femmes qui prennent le chemin.Et entre eux, le temps file.Collaboratrice du Devoir PERDU LE PARADIS Cees Nooteboom Traduit du néerlandais par Philippe Noble Editions Actes Sud Arles, 2006,182 pages A: y/z/mm.littéraire Titres des œuvres en lice pour le PRIX LITTÉRAIRE DES COLLÉGIENS 2007 : Mmkah Abdelmoumen - Marchand de feuilles HADASSA Myriam Beaudoin - Leméac VOTRE APPEL EST IMPORTANT Normand de Bellefeuille - Québec/Amérique PARENTS ET AMIS SONT INVITÉS À Y ASSISTER Hervé Bouchard - Le Quartanier LA TRADUCTION EST UNE HISTOIRE D’AMOUR Jacques Poulin - Leméac wwvj.prixh tterairedescollegiens.ca NATIONALE Ch^llXQ * * 0 « P A T I 0 * c Bouroie RADIO LE DEVOIR •jjV" 1 Cuttvr»B 9i Commun À j fxvt* Québec n n Des contes sous toutes les formes Les Editions Planète rebelle, qui se spécialisent depuis plusieurs années dans l’édition de contes, viennent de lancer Dans le creux de l’oreille.Cent et un contes pour Unis, de Robert Payant L’ouvrage regroupe des contes facétieux, des contes merveilleux, des légendes fantastiques, des contes de Noël, des légendes toponymiques et historiques, des contes et légendes amérindiens, des récits anecdotiques et des historiettes, des contes énumératifs.des contes philosophiques ou de sagesse universelle et des contes mutagènes, soit des contes qui évpquent la transformation d’un être en un autre.Ouf! À vous de choisir dans le lot.Robert Payant dirige, depuis 2004, l'organisme Passementerie, qui développe le patrimoine vivant par la voie du conte.Les Editions Planète rebelle publient aussi Sur le chemin des contes, un recueil de contes du Liban, de l'Espagne, de l'Irlande et il’Haïti, dans leurs versions originales et traduits en français.Enfin, paraissent aussi chez Planète rebeUe un conte de Georges Raby, Arthur la Carotte et le Rêve magique, et Ti hnge, de Joujou Tu-renne, en édition bilingue (finançais et anglais).Le Devoir DANS LE CREUX DE L’OREILLE Cent et un contes pour tous Robert Payant Éditions Planète rebelle Montréal.2006,264 pages SUR LE CHEMIN DES CONTES Éditions Planète rebelle Montréal, 2006,88 pages .ARTHUR LA CAROTTE ET LE RÊVE MAGIQUE Georges Raby Éditions Planète rebelle Montréal.2006,40 pages Tl PINGE Joujou Turenne Traduit en anglais Editions Planète rebelle Montréal, 2006,88 pages Contre la montre Combattre le sida en Afrique DEVOIR.SAMEDI D 1 M A .S f H E NOVEMBRE LITTERATURE L’ailleurs et le proche LA PKTITK CHRONIQUE Toute honte bue GUY LAI NE MASSOUTRE Au Musée du Louvre, à Paris, h romancière Toni Morrison a mis au point un evenemenL en ce mois de novembre — une sérié de conférences, une exposition, des lectures, un colloque, des films, des concerts.Elle en a choisi le thème: "Étranger chez soi».Un petit ouvrage, Toni Morrison, invitée au Louvre, rend compte de ce programme passionnant Entre curiosité et mémoire, elle défend l’idée que "le destin du XXL siècle sera modelé par la possibilité d'existence, ou par l'effondrement, d’un monde pue l’on peut partager».Entre utopisme et déracinement, l'anxiété, la rage, la solitude infiltrent les cultures, écrit-elle, tandis que la communauté artistique demeure unique, unie par le projet humain.Depossession et reconquête ont fondé la littérature américaine.Or ces mots clés travaillent de phis en plus les cultures et les pouvoirs officiels, car les exodes contraints ou désirés bousculent les quatre continents."Nous confronter au fait d’être l’étranger, de craindre ou d’accepter l’étranger», telle est la nouvelle citoyenneté "à couches multiples» qui redéfinit le «chez soi».«L’idée de chez soi ne se limite pas à l’abri ou à la mère patrie, fantasmes de pureté ou de contamination, annihilations délibérées en quête des illusions de la stabilité.* Ainsi, entre tous les trésors du Louvre, elle a choisi de commenter en ce sens Le Radeau de la Méduse, de Géricault.Chez soi, au milieu des catastrophes humaines ou naturelles, le corps, dit-elle, est Y «ultime territoire de l’identité».Appartenances Exemple de ces nouvelles trans-versalités, Vénus Khoury-Ghata, installée en France depuis trente ans, défend elle aussi un «chez soi» dans la langue: «On voyage avec les lignes mais on se marie avec les mots de sa langue maternelle», écrit-elle dans La Maison aux orties, où elle fait de sa vie le tour du propriétaire.Auteure d’une quinzaine d’ouvrages de fiction et d’autant de poésie, qui franchissent allègrement plusieurs frontières, elle a livré mille facettes de son existence.Depuis le village montagnard FRANÇOIS GUllXOT AF F La romancière américaine Toni Morrison de sa naissance jusqu'aux villes américaines, où les universités l’accueillent régulièrement, son œuvre parle du Mexique ou de Beyrouth, où Khoury-Ghata a débuté en tant que journaliste.Conteuse, la voyageuse aime la traversée des identités.Tel est l'esprit dansant de La Maison aux orties.Plus que son compatriote Amin Malouf, amateur d'histoire, elle préfère les feux follets sentimentaux à la marmite idéologique, trop bouillante.Son multi-communautarisme libanais touche, émeut, ravit ses lecteurs.Est-ce parce que l’autre langue, l’arabe, glisse une oralité invisible, animant ses dialogues d’une qualité supérieure en français?Dans Une maison au bord des larmes, en 1998, elle a raconté l’internement psychiatrique de son frère.La Maison aux orties est la suite de cette friche autobiographique.aussi douloureuse, contrariée et hirsute que lumineuse.Elle a voulu cesser d'écrire.En vain.Il lui fallait La transe des retours en arrière, aux origines d'une œuvre consacrée à l’exil, aux odeurs, aux couleurs et aux sensations.Une réalité enrobée de Action Des rires font irruption.«R y a des mote à plumes et à cornes, disait M, et des mots correctement vêtus», exhibe-t-elle de ses notes, esquisse de bons mots instinctifs.Puis elle livre des pensées silencieuses, les non-dits d'une mère soumise à un mari psychorigide.Le récit se plie alors à la conscience retrouvée d’une enfant qui chemine en secret.•Pourquoi n’avions-nous pas de livres à la maison?» «Pourquoi n ’allions-nous jamais à la mer?» «Pour quelle raison notre enfance était-elle si noire?» Les questions fusent, retrouvées.Dans »la maison aux orties».l’enfance est dite «pierreuse» par la mère, honteuse1 d’avoir laissé ligoter le fils fou.La honte.Elle est omniprésente, au pays des proverbes, des femmes trop fertiles, des bottes militaires, des deuils •qui sentent le sang», des hôpitaux mal équipés, des métaphores aux sentiments excessifa.•Il suffit d'un rien pour que je sois happée de l'intérieur, enterrée vivante comme dans une trappe», murmure la narratrice, fragile, à son premier mari, défunt depuis longtemps.Il est beau, ce dialogue avec l'absent, ramené victorieux dans un souffle illusoire.On y bascule dans un autre temps, où les heures ne seraient pas abîmées par la guerre, à chercher les repères, Khalil Gibran enterré là.les oliveraies perdues, les pota gers effaces de Bechare Sans documentation, sans notes, sans plan.Khoury-Ghata af fronte seule ce qu elle appelle «une réalité enrober de fiction ».Aujourd’hui, l’ecrivame vit entre son jardin et ses chattes persanes.Le fantôme d'Alain Bosquet son premier éditeur.visite ses songes en familier Ce n'est donc pas un defaut de vision si le châtaignier qui gesticule au vent devient soudain un cèdre du Liban Vérité et susceptibilité Au jeu de la vérité, le présent peut devenir phis douloureux que le passé.Dans Les Autres, .Alice Ferney démonte les apparences policées de la socialité.Le roman se lit par plusieurs entrees: ses trois parties se complementent Construit comme une comédie de RrandeDo, les personnages d'une famille — dix en tout — se présentent autour d’une table de jeu, où la règle veut qu'on se dise ce qu’on pense les uns des autres La comédie tourne mal.En deux cents pages de breves pensées intimes, on rencontre les caractères.l\iis vient La subversion, intitulée •Choses dites» — vingt tableaux dialogues, le jeu —.enfin •Choses rapportées», trame des drames conséquents.Au lecteur de voir croiser la vérité, habilement composée dans ce kaléidoscope astucieux et profond Hésitants, vuU ne râbles ou discrètement rebelles, les personnages, sourds, aveugles ou légers, ajustait la vérité nm*.Ce jeu de société est un cadeau empoisonné: rien de soi ni d'autrui n'est jamais acquis.Collaboratrice du Devoir INVITÉE AU LOUVRE Toni Morrison, collectif Christian Bourgois-Ie Lmvre Paris, 2006,155 pages LA MAISON AUX ORTIES V.Khoury-Ghata Actes Sud Le Méjan, 2006,118 pages LES AUTRES Alice Ferney Actes Sud Le Méjan, 2006,533 pages Le roman du n’importe quoi CHRISTIAN DESMEULES Son avant-dernier roman, La Fascination du pire, un exercice de style vaguement houelle-becquien dans lequel un avatar de l'auteur des Particules élémentaires traînait sa dépouille au Caire sur fond de misère sexuelle, lui avait valu en 2004 un étonnant prix Interallié.Cette fois, avec Julien Parme, dans la catégorie des livres qui sont issus d'autres livres, Florian Zeller, 27 ans, beau gosse de la littérature française et fragrance du jour, consacre une petite apothéose de l'ennui et du manque d'originalité.Narrateur et protagoniste de son quatrième roman, Julien Parme (bonjour Stendhal) est un adolescent de quatorze ans qui vit à Paris.Orphelin de père.il se sent coincé entre une mère qui le trahit, un beau-père •à particule» et une demi-sœur avec laquelle il ne s’entend pas (•elle était vraiment conne»).Il se sait poète, se rêve écrivain, fantasme d’obtenir le prix Nobel à vingt ans.Mais en attendant, parce qu’on lui interdit d’aller à une soirée d’anniversaire chez des amis, il décide de piquer la carte bancaire de ses parents et de s’offrir une petite fugue.C’est la mince trame de ce roman d’apprentissage comprimé sur vingt-quatre heures, allongé de nombreuses digressions.Un peu mythomane, beaucoup menteur, son «héros» est un curieux amalgame composé d’un soupçon de colere adolescente et de cynisme à la Holden Caulfield (UAttrape-Cœurs), de l’Antoine Doisnel des Quatre Cents Coups, tout en empruntant au ton gouailleur du Momo de La Vie devant soi.Stendhal, Salinger, Ajar.11 faut le reconnaître, Florian Zeller a des lettres.Au moins vingt-six, c’est l’évidence, lorsqu'on se rend au bout de son dernier roman.Et la critique française n'a cette fois pas été tendre à l’endroit de l’auteur des Amants du n 'importe quoi.Le Nouvel Observateur y allait d'un •trou-du-cultissi-me roman».Ubération lui consa- crait un portrait au vitriol, tandis que Télérama évoquait plus mollement une •platitude désolante».Léger, consensuel, racoleur.Sans conséquences.Collaborateur du Devoir JULIEN PARME Florian Zeller Flammarion Paris, 2006,301 pages éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • I iucratun Fernand Morin Les présupposés de la règle de droit Essai sur le non-dit du droit Les petits comme les grands regretteront Henriette Major (1933-2006) •mr m a m " ' """ ""-'WT ‘ïC " ËÊL Nous saluons l’œuvre et la de cette femme remarquable.?1b éditeur • l’HEXAGONE GiIle s .-t r c h a m b nuit Honte, honte, honte — erst là l’histoire Je l’homme».écrit Nietzsche Cette citation sert d’exergue à un essai de Jean Pierre Martin intitulé Le Livre des hontes.Si l’on en croit l'auteur, la honte est un senti ment que nous avons ressenti plusieurs lois dans notre vie lue pression d'être trop grand, trop petit, d'avoir au dedans de soi une gêne par rapport à ses parents.à son milieu Bret.ressen tir le besoin d'être autre.Si cet essai parait si passion nant — et l'est —.c'est que son auteur, qui a beaucoup lu.retrace cet embarras existentiel dans un grand nombre d'œuvres de la lit terature universelle.On passe ainsi du Lord Jim de Joseph Conrad au K de Franz K.itka.On en retire l'impression que.sans cet empêchement de vivre, il n'y aurait pas de littérature va labié.Gombrowici.dans Ferdy du rie.prétend même que «Iforn me depend de son rrfiet tlans lame dàutrui.cette àmedà lut-elle celle J un crétin!».De Là à conclure que l'être humain qui si1 mêle d'écrire recherche au fond une raison d'exister chez le lecteur éventuel, il n'y a qu'un pas.que franchit sans hésiter Jean-Pierre Martin Pour réussir un projet de cet te ambition, il taut une érudition solide Jean Pierre Martin la possède sans aucun doute.Ce biographe d’Henri Michaux semble avoir tout lu.L'index des noms d’auteurs cites est exhaus tit.L'inventaire est tellement convaincant qu'on est déçu loi s qu'un auteur aimé, Calet, Cala (erte ou Vialatte, par exemple, n'est pas retenu.Mais ne boudons pas notre plaisir.Dostoïevski.Coet/ce, Du ras, Genet, Jouhandeau, Sartre, Mishima sont abondamment mentionnés.Les journaux in times, les romans, les confessions sont évidemment des sources pri vilegièes.Serge Doubrovsky, l'auteur de l’intrigant Un amour de soi, park1 de la gêne qu'il ressent d'être attablé seul au restaurant •Je ne posrrms wiw.ro sortir le St»r en mon unique ampagnie Je lots fa d’ici: nn ÇNiMÇNUAVsiJirr en quarantaine Sonffirteux.egrot tant, qui smite so* Noxss’oo dans a* (Vi*, pas même tuhu de se tnm ver une gontelle! Pas même ea pable de se Jegoter ** ami lorsque j’en aperfots un au restau runt, f» me find le cane • Le point de départ, k1 contenu d'une œuvre trouve souvent — si non toujours l'explication de son existence dans un inaLu*1 (k-cette sorte le héros du N»;«g noir de Louis Guiulloux.Cripure.•at - - -J «->- — rr m _.- f j 1 J.r^mj IrWlüWl nflDVMM) ! b&nwü itartip (ARAn Mtohsfi mi i —a lu rraait ! Dornuqw Daman (CkiMiac (Vnarsiun Diana GataMon «An F*naaun) hic fmmanu* Scttran (Man Ma**, LIVRÉ DÉ ROCHE It IfcN ! Sryar Nnv MoucMM OUVRAGL GENERAL Menai Ittanaul (fd Da t Mnmmai | r* m* mi—ti « Dnmiwjua Menai (la Manama) 1 ' rwtntu mm l«r-#n Htt«* timmmtin t*n*èa« I II M*nau 10 Oingra (IttcanR ' 1 MmnMcacM* Mrtnltoan! MMNUI M UMI MmAÉMMI G Dutwamcnl / H Lan* An FraaM) •mr m i'M»n »î {/•met rtr
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