Le devoir, 18 janvier 2003, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 1 S ET D I M A N C H E I 9 J A N V I E R 2 O O S * LE DEVOIR ?DOCUMENT René Fumoleau chez les Dènès Page F 6 ENTRETIENS Alfred Brendel Page F 7 i Le roman- de Pierre-Yves Pierre-Yves Thiran est un érudit.À 31 ans, il a tout lu Joyce, tout lu Céline.C’est un admirateur d’Homère, de Dante, de Rimbaud.Et dans la conversation, il aime bien citer Nietzsche ou Baudelaire.Pour gagner sa vie, il est correcteur d’épreuves, métier qu’il a exercé successivement pour le compte de certains magazines féminins et dans le domaine de l’édition, au Québec.Son premier roman, Bal à l'abattoir, qui paraît ces jours-ci chez Boréal, est un collage éclaté, une ébullition de styles et d’exercices de style, un «roman-laboratoire», comme il le reconnaît lui-même en entrevue.Une explosion de la langue sous toutes ses formes.Lecteurs confor- mistes s’abstenir.CAROLINE MONTPETIT LE DEVOIR I histoire commence pourtant de manière relativement simple.Un jeune homme, Pierre, perd son travail de professeur suppléant et doit se mettre à la recherche d’un emploi.D’abord, c’est l’industrie de la vente de bas et d’épingles à cheveux qui lui ouvre ses portes: l’occasion de rencontrer un patron-motivateur décadent, des acheteurs méfiants ou marchandeurs, la vraie vie, quoi! Après une telle expérience, le boulot de correcteur que l’homme se trouve au magazine Sur Place apparaît presque comme une sinécure.Mais on n’échappe pas si vite à l'empire du marché global.Dans l’univers fréquenté par Pierre (qui est aussi, dans une certaine mesure, le nôtre), tout jusqu’à la poésie, n'est que prétexte à publicité, à vente de produits, à commerce.«Personne ne parlait de magazines dans les couloirs, mais de produits.À l'heure du marché total.Blopal.Universoïdal.Ces produits étaient des démarquages de publications américaines engavées de couleurs, de titres-chocs et de corps sulfureux.De brûlantes importations, du chauvinisme en duplicata d’organes.Hollywood Boulevard, Mann’s Chinese Theater, les huiles, endives et nouvelles, tout le gratin était présent», commente-t-U.Du journalisme, de la société de consommation, Pierre-Yves Thiran dresse donc, non sans justesse, un portrait décapant Ici, il débusque la superficialité, la complaisance, le laisser-faire des médias: «Ils chipotaient autour des saillies, l’actualité —sports, bikinis, justice, les ‘faits de société”, un peu de politique, muffin, pub, les téléromans.Ils produisaient des phrases, de l’assentiment, se fouillaient pas trop.Ils voulaient juste alimenter le bruit de fond, faire tourner les presses psychiques, la dilution exacte du ronron saumâtre.» Là, il se moque de leurs atermoiements, de leur sensationnalisme.L'auteur ne se prive pas non plus de quelques apartés sur les femmes et la littérature dite féminine, avec un brin de misogynie, mise dans la bouche du père de Pierre («devant ce genre de truc à seins, y a qu’une chose à faire tu m'entends?»).Thiran ne manque pas non plus d’écorcher la douce Nancy Huston, qui, lors d’ime entrevue à L’Actualité, aurait été prise «en train de répéter ses fa-deries superfades d’écrivaine mère de famille», c’est-à-dire, explique l’auteur au cours de sa propre entrevue, de se complaire dans une mélancolie qui, pour sa part l'horripile.Mais l’art de Th (ran, c’est surtout celui d'écrire.Ecrire, décrire une langue qu’il s’amuse à mettre en pièces, à reconstruire, à réinventer.C’est ce qui fait son génie, VOIR PAGE F 2: THIRAN «Ce qui me fait le plus tripper, ce sont toutes ces possibilités sonores» î IIIJ «10 JACQUES GRENIER LE DEVOIR laboraîoire Thiran SOCIÉTÉ Décortiquer Tinfâme AGENCE MARTIENNE La lecture de l’avenir dans le marc de café, vers 1850.ihmBt STÉPHANE BAILLARGEON LE DEVOIR Les morts ont parlé pour la première fojs le 31 mars 1948 à Hydesville, dans l’Etat de New York, à moins de 200 km de Montréal.Ce jour-là, Catherine et Marga-retta Fox, âgées de six et huit ans, furent les premières personnes à établir un contact spirite avec l’au-delà «M.Splitfoot [pied fourchu],/aites comme moi», lui demanda Kate, en frappant des mains.Les bruits sourds frappés par l’être du monde infernal lui répondirent en écho.Quelques réunions plus tard, un homme attiré comme tant d’autres par les séances proposa de systématiser les échanges à l’aide d’une sorte de code morse (un coup équivaut à la lettre a; deux, à la lettre b, etc.).Pied Fourchu put expliquer qu’il était l’es- prit de Charles B.Rosma, assassiné dans la demeure des années plus tôt et enterré dans la cave.Des fouilles permirent de retrouver des fragments d'os et quelques cheveux incriminants.La nouvelle se propagea aux États-Unis à la vitesse d’un ovni.La famille Fox entreprit une tournée pour diffuser la doctrine spiritualiste.Dès le milieu de la décennie suivante, le revenu annuel des Fox s’élevait à 12 000 $„ une fortune pour l’époque.En 1855, les Etats-Unis comptaient déjà dix mille médiums au service de trois millions de compatriotes.Et ça continue.Les nouveaux médiums recrutent maintenant leurs clients ;ur les chaînes d’infopub ou par l'entremise d’Internet.Sur son site, le First Spiritual Temple, fondé en 1883 à Boston pour perpétuer l’œuvre des sœurs Fox, annonce des «séances de communication avec les morts» tous les troisièmes mercredis du mois.La belle affaire est racontée par le menu détail dans le Guide crifique de l’extraordinaire, tout frais sorti des Éditions Les Arts libéraux.Racontée et démontée, doit-on ajouter, l’ouvrage dévoilant les trucs et astuces utili sés par les deux petites canailles, des ruses d’une simplicité déconcertante en fait: elles produisaient les bruits de M.Splitfoot et des autres esprits avec leurs genoux et leurs orteils.Ce qu’avaient d'ailleurs découvert trois docteurs en physiologie de Buffàlo dès 1851.Ce qu’avait aussi avoué Margaret à la fin de sa vie, sans pouvoir pour autant arrêter la vague de superstition déclenchée par une mauvaise blague imaginée à l’origine pour faire peur à maman Fox.VOIR PAGE F 2: L’INFÂME 1 F 2 E DEVOIR.LES SAMEDI 18 ET DIMANCHE 19 JANVIER 2003 Livres THIRAN / Ecrire pour lui est «presque une jouissance physique», mais cela demande aussi du temps.Pierre-Yves Thiran a mis cinq ans à écrire ce premier roman.L’INFAME SUITE DE I.A PAGE F 1 et qui le rend parfois difficile à suivre.Car c’est à grands coups de tirades, de déclamations, d’énumérations, d’inventions de mots, de jeux de langue et de langues, de jeux de sons et de lettres, que l’écrivain s’exprime.Parfois, c’est Céline qui miroite dans cette prose, Céline avec sr colère et ses imprécations.A d’autres moments, c’est plutôt Joyce, avec ses collages de langues étrangères, ses expressions empruntées à divers coins du monde.Thiran n’utilise-t-il pas, au fil de sa prose, l’anglais, mais aussi le portugais (qu’il a appris au Brésil), et même l’ancien toscan, langue dans laquelle il affirme avoir lu Le Paradis, de Dante?De tous ses mots, certains sont inventés.Des mots dont Pierre-Yves Thiran a écouté le son, qu’il a décodés jusqu’à la déformation, dont il a mis au point la forme: vanupède, anodineries, businestique, téléflonfonique, ou encore trottade, dont l’auteur m’assure qu’il vient droit d’une fable de I-a Fontaine.Des mots nouveaux, ou anciens, ou tirés d’autres langues.«La déformation du mot a un sens, cela me vient, je vois si ça colle à la situation», dit-il.Mais c’est surtout à l’oreille que Thiran crée ces mots, qu’il les trouve.«Im poésie peut servir de critère pour le roman, non pas parce que le roman serait de la poésie diluée, mais c’est une question d'oreille.[.] Hemingway (quifaisait aussi de la boxe) disait: un écrivain qui n’a pas d’oreille c’est 8*1 À t'ABATTOIR Ms à tior.a comme un boxeur qui n’a pas de main gauche.Donc, il y a toujours ce rapport physique.Une certaine joie de l’effort physique, à travers l’oreille, cela peut mener très loin par rapport à la littérature, et par rapport à la façon dont le roman est écrit», dit-il.Pour un lecteur athlète Car il faut faire un effort pour lire les 300 pages de prose bien denses du Bal à l’abattoir.Thiran lui-même reconnaît qu’il s’adresse à un lecteur athlète.On appréciera le roman comme il est écrit, c’est-à dire par morceaux, plutôt que tout d’une traite, dégustant ici un extrait qui se déroule comme une chanson, là une déclamation mordante, là encore un mot inventé qui sonne juste.Pour une histoire en bonne et due forme, on repassera.«Ce livre a quelque chose d’inactuel, dans la pratique de Palmarès baromètre Quebec 1 Roman A.PEARSON Plon 4 2 Santé ET SI ÇA VENAIT DU VENTRE 7 P PALLAR0Y Robert Laffont 22 3 Psychologie LES VILAINS PETITS CANARDS V B.CYRULNIK Odile Jacob 93 4 Spiritualité LE POUVOIR DU MOMENT PRESENT E.TOLLE Ariane 119 5 Roman Qc CATALINA r G.G0UGE0N Libre Expression 14 6 Biographie ARRÊTE-MOI SI TU PEUX F W.ABAGNALE Stanké 6 7 Roman Qc UN PEU DE FATIGUE S.BOURGUIGNON Qc Amérique 11 8 Actualité APRES L'EMPIRE V E.T0D0 Gallimard 14 9 Psychologie DE L'ESTIME DE SOI A L'ESTIME DU SOI J.MONBOURQUETTE Novalis 13 10 Biograph.Qc ROBERT PICHÉ AUX COMMANDES DU DESTIN P CAY0UETTE Libre Expression 11 11 Homan Qc UN HOMME ET SON PÊCHÉ C.-H.GRIGNON Stanké 11 12 Psychologie QUI A PIQUÉ MON FROMAGE ?J.SPENCER Michel Lafon 107 13 Biograph.Qc TESTAMENT D'UN TUEUR DES HELLS P MARTINEAU les Intouchables 19 14 Essais Qc IE LIVRE NOIR DU CANADA ANGLAIS, t.2 N.LESTER les Intouchables 9 15 Psychologie MÈRES-FILLES, UNE RELATION A TROIS V ELIACHEFF/HEINICH Albin Michel 47 16 Spiritualité METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT.E.TOLLE Ariane 37 17 Roman LE PIANISTE V W.SZPILMAN Robert Laffont 98 18 Roman SANAAQ M.NAPPAALUK Stanké 12 19 Roman Qc A L'HEURE DU LOUP 4P P M0RENCY Boréal 12 20 Cuisine SUSHIS ET COMPAGNIE 4P COLLECTIF Marabout 39 21 Guide Qc LE GUIDE DE LA M0T0 2003 B.GAHEL Les Guides Moto.4 22 Ésotérisme HOROSCOPE 2003 A-M.CHALIF0UX Publistar 22 23 Roman Qc MEILLEURS CONTES FANTASTIQUES QUÉBÉCOIS COLLECTIF Tides 52 24 Roman LA TACHE 4P P ROTH Gallimard 16 25 Essais Qc LE LIVRE NOIR DU CANADA ANGLAIS, 1.1 N.LESTER les Intouchables 59 26 Essais MIKE CONTRE-ATTAQUE ! V M MOORE Boréal 13 27 Psychologie CESSEZ D'ÊTRE GENTIL, SOYEZ VRAI ! 4P T.D'ANSEMBOURG L'Homme 105 28 Polar MYSTIC RIVER 4P 0 LEHANE Rivages 39 29 Sport GUIDE DES MOUVEMENTS DE MUSCULATION 4P E DELAVIER Vigot 239 30 Polar VOYAGE FATAL K.REICHS Robert Laffont 13 31 Roman LA CROIX DE FEU, t.5 - 2* partie 0.GABALDON Libre Expression 10 32 Esotérisme LE RÊVE ET SES SYMBOLES 4P M.C0UPAL de Mortagne 17m 33 Jeunesse Qc CHANSONS ET RONDES POUR S'AMUSER (Uvre&DC)4P H.MAJOR Fides 13 34 Actualité L'ÉTAT DU MONDE 2003 COLLECTIF Boréal 14 35 Jeunesse QUATRE FILLES ET UN JEAN 4P A.BRASHARES Gallimard 30 36 Ésotérisme ASTROLOGIE 2003 A.D'AMOUR L'Homme 18 37 Nutrition QUATRE GROUPES SANGUINS.QUATRE RÉGIMES PJ.D'ADAMO du Roseau 170 38 Essais LES NOUVEAUX MAITRES OU MONDE 4P ).ZIEGLER Fayard 11 39 Essais Qc LE LIVRE NOIR DES ÉTATS-UNIS P SC0WEN les Intouchables 20 40 Essais Qc PAROLES D'HOMMES M.BRUNET Qc Amérique 12 41 Santé CE QUE l£S MAUX DE VENTRE DISENT 0£ NOTRE PASSE G.0EVR0EDE Payot 36 42 Cuisine SUSHIS FACILES 4P COLLECTIF Marabout 135 43 Cuisine RECETTES ET MENUS SANTE, t.2 M MONTIGNAC Publistar 150 44 BD.KID PADOLE.t.8 - Paddle.my name is Kid Paddle MIDAM Dupuis 6 45 Biographie KARLA - Le pacte avec le diable S.WILLIAMS Trait d'Union 9 V Coup de Cœur RB ¦¦¦¦¦ Nouvelle entrée N.B.: Les guides pratiques sont exclus du palmarès huit semaines après parution Mr* * swMftws topwtt panrtlM y Pour commander : S n) ,u*2-28is \v w w.r e il a u d - b r a y.c o m cours a Muer 24 succursales au Québec Venez rencontrer Francis PELLETIER le vendredi 24 janvier m 12 h a ml Complexe Desjardins V (514) 718-4144 Succursale Champigny 4300, m* St-Denis • (314)144-2317 de 17 h à 19 h] lecture, précise Thiran.Là, je pense à la façon dont on lisait les textes avant.C’est-à-dire qu’ils étaient toujours lus à haute voix.Cela fait seulement un siècle qu’on lit dans la tête.C’est-à-dire qu’il y a quelque chose qui se déploie dans la voix.» Ecrire pour lui est «presque une jouissance physique», mais cela demande aussi du temps.Pierre-Yves Thiran a mis cinq ans à écrire ce premier roman.Cinq ans à faire tinter la langue, à la tourner dans tous les sens.«Ce qui me fait le plus tripper, ce sont toutes ces possibilités sonores», admet-il.Cinq ans à mettre en forme un roman dont on finit par perdre l’histoire de vue au fil des chapitres, mais au sujet duquel on conserve, malgré le désordre, l’impression d’un écrivain qui va durer.«C’est un peu comme maintenant, il ne se passe rien, dit-il.C’est-à-dire, si on veut faire une histoire courte, on va en faire une très courte.Il ne se passe rien, il peut très bien se passer quelque chose qui ne fera pas une bonne histoire.» Tout est question de présence et d’intensité.Un écrivain à suivre.Quitte à le faire à bout de souffle.BAL À L’ABATTOIR Pierre-Yves Thiran Boréal Montréal, 2002,314 pages En librairie à compter du 21 janvier.Lire également la chronique de Robert Chartrand en page F 4.SUITE DE LA PAGE F 1 Au bout de la démonstration étoffée sur une quarantaine de pages, bourrée de références et d’anecdotes, on le comprend: il est impossible de communiquer avec les morts.Le livre passe ainsi en revue les principales doctrines en matière de phénomènes para-normaux: la parapsychologie, la divination, l’astrologie, l’occultisme, les grandes prophéties (du genre de celles de Nostradamus), les initiés (à la Madame Bla-vatsky) et même le New Age.Chaque fois, le chapitre présente les bases du mouvement et les confronte à des points de vue scientifiques.Bref, les faits, rien que les faits exacts et concrets, opposés aux extrater-restres en visite près de chez vous ou aux prédictions catastrophiques du couturier Paco Rabanne.L’équipe réunie autour du journaliste Renaud Marine comprend le Québécois Marco Bélanger, enseignant en mathématiques et ancien président des Sceptiques du Québec.Les pourfendeurs de croyances ont mis trois années à accoucher de cette synthèse unique dans le monde francophone.En plus, le résultat se présente dans une langue simple, claire et vivante.Alors on tire son chapeau et on eût bravo.Une approche sociologique D faut aussi savoir que la perspective se veut socio-logique plutôt que strictement scientifique (ou disons scientiste).Les analyses plongent au cœur des controverses et des croyances, expliquent leur contexte d’apparition, suivent leur cheminement à travers l’espace et le temps.Franchement, même pour le sceptique porté vers la raison, le doute et la pensée critique (que j’espère être), l’intérêt principal vient autant de là que des déconstructions techniques des tricheries.Cela dit, on entend déjà les esprits cyniques (dont je suis) formuler la petite question perverse: à quoi bon?Les crédules ne liront pas l’ouvrage, ou si peu.La leçon historique est là: les dénonciations de la supercherie des Fox n’ont pas empêché leur monstre de s’étendre comme une épidémie de gastro.On n’a jamais vu l’ombre d’une preuve de l’existence d’extrater-restres, mais Raël continue d’attirer des fidèles comme les poubelles attirent les mouches.«Ce guide ne traite point des religions et ne lutte en rien contre elles», avertit d’ailleurs l’éditeur en introduction.Mais c’est pour aussitôt ajouter «De la même manière qu’il est de fausses sciences, il est des religions douteuses.» D’où l’idée de dénoncer ces «pseudo-religions» qui utilisent souvent les «pseudo-sciences» décortiquées comme matière première de leur expansion.«L'influence des astres, les ondes psychiques, le dialogue — GUIDE ^ CRITIQUE HF DE L’EXTRAORDINAIRE -A -!fr Vf • avec les morts ou les messagers d’autres galaxies, rejoignent, dans de vastes compilations, les médecines parallèles et les philosophies orientales.Le discours sectaire tisse des liens, des connexions qui soudent les segments épars de l’Extraordinaire.» Le dernier chapitre s’attaque donc aux sectes.C’est de loin le plus faible, au point de gâter un peu la sauce.Renaud Marhic y développe par exemple une charge injustifiée contre l’universitaire italien Massimo Introvigne, spécialiste des «nouveaux mouvements religieux», un terme forgé précisément pour éviter l’amalgame entre les groupes religieux et les véritables sectes dangereuses, néfastes et condamnables.Il y a une difference entre l'Église baptiste (à laquelle appartient le président Clinton) et l’Ordre du Temple solaire.Ou alors on se demande pourquoi les scientifiques et les sceptiques de stricte obédience ont respectueusement arrêté leur Guide critique devant les vieilles religions judéo-chrétiennes.L’«Ex-traordinaire» n’y est pas moins profitablement surexploité.Est-ce plus acceptable de croire à l’Apocalypse qu’aux prédictions de Nostradamus?Et Y «abus de faiblesse» des gourous sectaires pourrait-il être mis en parallèle avec les innombrables affaires de pédophilie mettant encause des prêtres catholiques qui secouent les États-Unis?Est-ce plus ridicule de croire que l’on peut parler aux morts ou que le Christ est ressuscité après trois jours d’entre les morts?GUIDE CRITIQUE DE L’EXTRAORDINAIRE Sous la direction de Renaud Marhic Les Arts libéraux, collection «Faits et illusions» Paris, 2002,348 pages ** Art» lism LOISIR Devenez voyant RENÉE ROWAN Beaucoup de personnes prennent plaisir à lire dans les feuilles de thé, mais elles le font instinctivement, sans trop en connaître la technique.le livre-objet La Tasse de la destinée (livret explicatif et tasse conçue à partir d’un authentique modèle ancien comportant symboles et signes astrologiques) se veut à la fois un jeu et une initiation à l’art de la divination dans les feuilles de thé ou le marc de café.Cette technique tire son origine d’une antique tradition grecque qui se pratiquait avec le vin alors qu’on s’adonnait à l’interprétation des dessins que formait la be sur les parois d’une coupe métallique.Én revanche, la voyance dans les feuilles de thé ou le marc de café ne remonte qu’à quelques siècles et se perpétue toujours.«L’esprit rationnel ne voit pas les images que les nuages forment dans le ciel ni les visages que les rochers dessinent dans des falaises, alors que l'artiste ou l’enfant voient des images partout.Il faut avoir un peu leur regard pour lire dans les feuilles de thé et le marc de café, car on ne se contente pas de regarder, on voit», note Jane Lyle.la Tasse de la destinée permet d’apprendre à lire dans les feuilles de thé ou le marc de café de façon traditionnebe ou en suivant les instructions d’un jeu divinatoire.Un cadeau amusant à offrir, original.LA TASSE DE LA DESTINÉE Jane Lyle Illustrations d’Aziz Khan Editions du Roseau Montréal, 2002,95 pages BEAUX LIVRES De la ride au drapé SOPHIE POULIOT D7 emblée, le sujet de ce livre étonne, semant soit la curiosité, soit la perplexité.Que peut-il y avoir de si intéressant à dire sur les plis?Assez de choses pour que, et cela surprend encore davantage, Nadine Vasseur ne soit pas la première à se pencher sur le sujet En effet, celle-ci citera entre autres l’auteur Henri Michaux (La Vie dans les plis, 1949), sans compter tous les artistes, artisans et spécialistes du pli interviewés aux fins du tivre.L’ouvrage s’intéresse aux différentes circonstances dans lesquelles apparaissent les plis: dans les vêtements, en peinture (de Léonard de Vinci à Nicolas Poussin en passant par Titien), en sculpture (des statues égyptiennes et grecques aux grandes œuvres ita-bennes), sur le corps humain, dans les éventails, en origami et même en danse, avec la danseuse américaine Loïe Fuber.Le livre est donc constitué à la fois d’informations relatives à un aspect très pointu de l’histoire de l’art, la représentation du froissé, et de portraits d’individus passionnés par le pli.Si les premières sont un peu trop détaillées, voire parfois légèrement ennuyeuses, les seconds se révèlent très intéressants.Que ce soit M.Serge, maître pbsseur, qui expbque comment on imprime des pbs dans un tissu, ou encore sa sœur, Lucie Saboudjian, une des rares spécialistes internationales de l’éventail, qui démystifie le langage secret des dames du XVIIIe siècle, qui faisaient bien plus que de s’éventer avec leur accessoire fétiche, ces rencontres avec des experts à qui l’on n’accorde que rarement la parole sont captivantes.Le lecteur apprendra aussi les façons dont on a plié les nappes à travers les siècles et prendra connaissance de l’œuvre d’un artiste contemporain expert en pliage de papier et d’une autre dont le matériau sculptural est le livre.On pourra bien sûr voir en photographie quelques exemples des sculptures de papier de Didier Boursin et des bvres-sculptures de Brig Laugier.Nadine Vasseur s'est aussi entretenue avec le chirurgien esthétique Vladimir Mitz.Il parlera des pbs dont ses clients veulent se départir, de ceux qu’ils veulent ajouter à leur enveloppe corporebe, ainsi que du fait qu'une bonne chirurgie esthétique ne devrait pas effacer toute trace de plis, mais bien les amoin- drir et les rendre gracieux.«Sans plis, pas d’expression du sentiment.Pas de manifestation de la joie, de la colère, de la peur ou de la douleur», affirmera à son tour l’auteure.Les Plis est le type de livre dont il est plaisant de bre quelques pages de temps à autre, car, pris à petites doses, son contenu possède un caractère ludique qui n’empêche certes pas la transmission de renseignements.Cependant, lu de la première page à la dernière de façon continue, Les Plis peut lasser.11 faut dire que le lecteur n’est pas habitué à une dose documentaire aussi massive sur le pb.En fait, il n’aura probablement jamais porté autant d’attention à cette ondulation qui touche presque toutes les matières, du satin des draps des amoureux aux montagnes colossales qui ponctuent les paysages de tous les continents.LES PUS Nadine Vasseur Seuil Paris, 2002,159 pages N A D : N Cesten librairie l’ai pas le temps, je m’en vais lire.qu’on trouve ce QUE L’ON CHERCHE qu’on commande CE QUI NOUS PLAÎT qu’on découvre DES MILLIERS DE LIVRES C’est en librairie qu’on rencontre des libraires.Librairie indépendante 5219, Côle-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges tét.: 739-3639 servicetaMibiairieolivierl.com ESSENTIEL Un hommage à Poe LA VERITE SUR LA RUE MORGUE René Reouven Paris Flammarion, 2002,274 pages René Reouven est l'une de ces grandes vedettes de la bttéra-ture criminebe à succès.Il fut, notamment, le maître du récit apocryphe intitulé Histoires secrètes de Sherlock Homes (Denoël) et, sous le nom de René Sussan, l'inventif auteur de nombreux récits sci-fi et fantasy, dont Les Insolites (Denoël, 1985), ainsi qu'une histoire inspirée d’un roman d’André Gide, Les Nourritures extraterrestres (Denoël 1995), qui lui valut de recevoir le Grand Prix de l’Imaginaire.Tout ceci lui permet de s’en donner à cœur joie en revisitant, çà et là, romans classiques et auteurs fétiches.Ce qu'il fait ici avec un bonheur évident et contagieux alors qu’il part sur les traces du fondateur du genre pqbcier, Edgar Allan Poe lui-même.A travers les trois incontournables que sont Double assassinat dans h rue Morgue, Le Mystère de Marie Roget — suite de Double assassinat dans la rue Morgue — et finalement La Lettre volée, Reouven cherche Poe dans son œuvre même.Mêlant ces trois histoires qui forment bientôt un drame unique éclairant le cas Poe sous un nouveau jour, Reouven visite certains mystères de la vie et de l’œuvre de cet écrivain important doublé d’une figure d’écrivain maudit romantique à souhait Dans un premier temps, il présente un à un les personnages de cette mystérieuse affaire, avant de plonger le lecteur au cœur du drame.Et puisque Reouven n’ignore pas à quel point l’amateur d’histoires sordides est insatiable, il lui sert en guise d’épilogue les célèbres trois histoires extraordinaires, dans la traduction de Charles Baudelaire, il va sans dire.Ainsi la boucle est-ebe bouclée.à moins que le mystère ne soit encore un tantinet plus opaque qull n’y paraît.Un roman habilement construit qui fait honneur à la réputation d'un auteur belge dont on ne peut qu’admirer l'esprit retors.Marie Claude Mirandette v I 1 t LE DEVOIR.LES SAMEDI ET D I M A N l H E I }! .1 A N VIER 2 O O A F -» Livres-»- Une amitié suisse Une très haute et très humble idée de la littérature habite constamment les lettres de Gustave Roud et de Philippe Jaccottet GILLES MARCOTTE CH est un très beau livre, une des correspondances les plus riches, les plus émouvantes que j'aie lues depuis longtemps.Ce n’est pas une correspondance en forme de duel, comme celle de Claudel et Gide, avec des fulgurances, des affrontements redoutables, des quasi-ruptures et celle, majeure, de la fin.On est ici dans le quotidien, l'amitié simple et profonde, une entente fondée sur le paysage, la nature, tout autant que sur la culture.Cela se passe pour l’essentiel en Suisse.Philippe Jaccottet n’y habitera bientôt plus, il s’installe à Paris puis à Grignan, dans le sud de la France, mais il entretient avec son pays natal, et tout particulièrement son ami Gustave Roud, suisse on ne peut plus, un commerce suivi, intense, intime.fl y a beaucoup de montagnes dans ce pays, et des paysages, des paysages en nombre infini, dans lequel il est presque obligatoire de faire de grandes promenades à pied.D y a aussi une vie littéraire, des journaux, des revues littéraires, des écrivains en grand nombre dont certains fort connus, tel Ramuz, et d’autres qui ont de la qualité sans doute mais dont les noms ne suggèrent pas grand-chose à une oreille québécoise, Gabinel, Chappaz, Thévoz, beaucoup d’autres.La Suisse est également un pays neutre.Dans les lettres que s’échangent Roud et Jaccottet entre 1942 et 1946, alors que le second n’a pas encore quitté son pays natal, il n’est presque jamais question de la guerre qui ravage les pays voisins.Philippe Jaccottet est un étudiant qui s’intéresse à la littérature: il prend contact avec l’aîné, qui a déjà une situation littéraire considérable, il en reçoit des conseils, des encouragements qui lui permettront d’entrer à son tour dans la carrière.Il m’est arrivé de penser qu’une correspondance entre deux écrivains québécois parlant de leurs paysages et de leurs collègues pourrait avoir une tonalité semblable, mais c’était là une idée simpliste.La Suisse est européenne, extrêmement européenne.Elle est pour ainsi dire au centre de l’Europe: la France plus bas, en haut l’Allemagne, à côté l’Italie, cela lui fait des habitudes, une histoire, des obligations radicalement différentes des nôtres.Les effets littéraires — puisque la politique est totalement absente de la correspondance Jaccottet-Roud — de cet environnement sont rendus particulièrement évidents, ici, par la place qu’y occupe la traduction.Jaccottet et Roud sont par nécessité profonde, des traducteurs.Ils traduisent tous deux le poète allemand Hôlderlin, et les discussions qui s'engagent à ce propos sont passionnantes.Jaccottet, plus aventureux que son aîné, traduit le poète Ungaretti et les œuvres de l’Autrichien Robert Musil, notamment cette immense chose qu'est L’Homme sans qualités.La distance, l’âge et le mode de vie vont inverser les rôles.En France, Philippe Jaccottet va devenir le grand poète, le critique subtil que l’on sait, publié chez Gallimard et collaborateur régulier de La Nouvelle Revue française, créant une œuvre dont on oserait dire — si l’expression n’était si galvaudée— quelle est aujourd'hui une œuvre-culte, une œuvre qui tient à cœur à de très nombreux lecteurs.Ayant décidé de vivre de et par la littérature, il s’impose des besognes épuisantes, qui provoquent chez son correspondant l’admiration mais aussi, peut-être, un peu d’intimidation.Peu à peu, Jaccottet devient le protecteur et le conseiller de Roud, qui de son côté, la vieillesse venant, s’enfonce dans une solitude non exempte d'angoisse.Les lettres du premier deviennent de plus en plus fermes, éclatantes de pensée et de générosité, celles du deuxième se font inquiètes, repentantes, pleines d’excuses, de repentirs.Et peu à peu.le lecteur se prend à partager la sollicitude du premier pour le vieil homme de Carrouge.H y a du roman dans cette correspondance, le roman d’une amitié qui se renforce de la distance même et se construit sur la base de quelques idées, de quelques sentiments fondamentaux.J.SASS Philippe Jaccottet Ceux qui ont un peu pratiqué l'œuvre de Philippe Jaccottet savent l’amour qu’il a pour le paysage, l’atten tion infiniment précise qu'il lui voue, le réconfort qu'il en attend.Cette même attention, cette même demande se retrouve chez Gustave Roud.et Ton n'en finirait pas de citer les très bent's descriptions qui surgissent dans les lettres des deux correspondants, non pas comme des ornements, des exercices d’écriture, mais bien comme des recours nécessaires.Je cite Jaccottet «Comment dire à quel extrême de délicatesse vont ces paysages sans perdre leur grandeur?Quelque sortilège secret et sourd doit composer ces lieux, où les bleus, les verts.Us bruns.Us rougi'-sombtr.s 'épousent dans le gris, et toute couUurn'a pas l'air posée, mais rayonne, ou pas même, murmure doucement.» Et Gustave Roud, avec une égale conviction: «Je tous écris d'un Jorut gris-argent et vert, nuis tnmiillé dune brise inhumaine après quelques furs d'un printemps sec et chaud au.\ nuances presque exténuantes de délicatesse.» Aimer ainsi la nature, l’ausculter, la solliciter, cher cher à lui faire dire It'S secrets qu’elle porte, c’est aussi, bien entendu, pratiquer une forme d’écriture qui veut ne rien devoir aux artifices de l’actualité littéraire.Jaccottet, le doux Jaccottet, celui que la nécessité contraint à participer à une telle actualité, est particulièrement ferme à ce propos.11 parle de Roud, mais c’est de lui-même aussi bien qu’il est question lorsqu’il évoqué les «veilleurs, ceux qui pammrent le silence, Us conseülés-par-la-nuit dont vous êtes, dont vous avez été pour moi le premier exemple vivant.Comme j'aimerais croire que la nuit votes dicte encore quelques lignes, de ces lignes absolument inutiles qui sont les seules qui comptent; la nuit, la neige qui eloit s'être maintenant tout à fait retirée des ibréts, l'espèce d’ébullition des oiseaux et des feuillages».On voit à quelle profondeur atteint parfois cette correspondance, et à laquelle elle semble arriver tout naturellement, à partir des considérations les plus simples sur la vie qui va, sur les textes à écrire, parmi ce que Gustave Roud appelle drôlement — il aime fabriquer ce genre de mots — la «quelconcité».Une très haute et très humble idée de la littérature habite constamment les lettres de Roud et de Jaccottet, et leur confère un charme, oui c’est bien le mot.un charme rare.JACCOTTET - GUSTAVE ROUI), CORRESPONDANCE 1942-197 MA Littérature LE FEUILLETON Fiction politique ou roman CB est le deuxieme roman d'Alessandro * Barbero, né à Turin en 1959, publie par Gallimard.Son premier, la Belle Vie ou les aventures de Mr.Pyle, gentilhomme (l’histoire d’un ambassadeur espion en Allemagne et en Pologne au début du XDC siècle) lui avait valu, en Italie, le prix Strega, en 1996.D est à noter que Barbero enseigne les institutions médiévales à l’université de Rome Tor Vergata, qu’il collabore régulièrement aux pages culturelles de La Stampa, au supplément du quotidien Tuttolibn et, bien sûr, à une revue liée à son métier d’enseignant, Medioevo.Pourquoi cela m'intéresse-t-il?Peut-être en raison de cette tendance chez certains universitaires à publier des romans, en plus de textes savants (on pense à Umberto Eco).Quelque chose manque décidément au texte savant que seules l’imagination et la liberté de l'écrivain peuvent venir suppléer.Quand on est un médiéviste sérieux, il y a là bien sûr un défi de taille, mais aussi un supplément de conscience à venir chercher, éprouver, instruire.Une mise à l’épreuve de ses connaissances, de son jugement, de ses capacités d'observation, de contextualisation, de mise en forme esthétique aussi.En somme, une épreuve par où l'on se mesure dans toute son épaisseur et qui est sans doute terrible quand on échoue.On peut être un médiéviste de renom, ou non.On demeure un médiéviste et il en reste toujours quelque chose, ne serait-ce que quelques observations nouvelles éparpillées dans des revues spécialisées.Mais peut-on être un écrivain moyen, ou qui ne compte pas?Là, le prétendant prend immédiatement la mesure de ses insuffisances.Et cette insuffisance est toujours plus profonde, plus dramatique que l’autre.Tout ça pour vous dire que cette question Jean-Pierre Denis ?m'a trotté dans la tête pendant une bonne partie de ma lecture, ce qui, en soi, n'est guère réjouissant Certes.Barbero a le sens de l’intrigue, il sait construire un récit, une histoire, ne pas laisser filer ses personnages vers des incohérences, il sait même mettre du suspense.En plus, il est — il semble — terriblement informé de son sujet En bon médiéviste, il connaît le monde des archives et la complexité des intrigues de cour.Que tout cela se passe vers la fin des années 80 en Russie, au moment de la glas-nost, n’y change rien.Ce royaume se gouverne à la manière des vieilles monarchies, dans les temps troubles où les tensions risquaient de faire éclater l'ordre et l’unité du royaume.Pourtant j’ai eu l’impression d'assister à une mauvaise séance de cinéma, où les personnages seraient insuffisamment rendus, les rôles bâclés, mal mis en scène, sans compter cette pénible impression que l’auteur faisait du journalisme de sensation, hésitant d’ailleurs entre le roman policier et la fiction politique, et que jamais il ne quittât le monde de l’information.En somme, qu’il n’arrivât pas à se risquer à l’écriture.Et cela, me semble-t-il, est impardonnable quand on est romancier.Un bon historien ou un bon politologue, doublé d’un esprit imaginatif, peut âors faire l’â fâre.Même un bon journaliste! En attendant la glasnost.Or donc, je disâs.Oui, oui.En revenir à ce Roman russe, écrit par un Itâien de telle manière qu'on se demande d'abord comment il sait autant de choses sur cette société et son histoire.Gros travail d'archives, certainement, de collectes de données, de jours entiers passés à la bibliothèque, à suivre aussi les actuâites, peut-être aussi quelques séjours en Russie.Et puis la construction de plusieurs personnages (trop peut-être) qui seront liés entre eux par le même secret, ou la même fatalité.Tania Voznesenskâa, une jeune femme au début de la trentaine qui écrit tme thèse sur «les cadres du Parti dans la région de Bakou de 1945 à 1953» et qui a toutes les misères du monde à trouver l’information quelle recherche (les minutes des procès qui, dans ces années, allaient envoyer des centaines de personnes à la mort, dont son grand-père), maigre la nouvelle glasnost décidée par Gorbatchev; son amant.Oleg, un journaliste qui semble plus paresseux qu’autre chose; un juge d’instruction, Nazar Kallistra-tovitch Lappa, chargé de faire la lumière sur le meurtre d’un chef religieux influent en 1988 dans la région de Bakou, en Azerbâdjan, et qui se voit mettre plein de bâtons dans les roues par des forces politiques et militâres plutôt occultes; un certain comptable, du nom de Diakonov, qui tient les registres de toutes ses transactions douteuses faites en faveur d’hommes politiques, de gens de la milice ou de militaires qui détournent les fonds de l’Etat, font le trafic de drogue ou d’armes, bref, un corrompu qui repré- sente, avec ses costumes occidentaux et ses cheveux gominés, la nouvelle élite d’affaires en Russie; et puis une foule d’autres personnages qui tournent autour de cette affaire, notamment le commanditaire de ce meurtre, un membre influent du KGB en Azerbâdjan, le général Zia Youssouf-zadé, un converti à l'islam qui nourrit la haine dos .Azeris (musulmans) contre les Arméniens (catholiques) et leur fournit fit's armes.En somme, la bonne vieille Russie qu’on voit etalée tous It'S jours dans les journaux et qui est toujours sur le point d’exploser, tant son territoire est vaste, ses tensions ethniques et religieuses profondes.Et toujours ce gâchis propre à ce peuple fataliste, mystique et profondément enfâitin.le quatrième de couverture parle de tonâités inspirées fit's gi-uuls Russes, de Gogol à Boulgakov, avec «re souffle à la.fais épique et familier qui rend sa lecture irresistible».Epique?Certainement pits.Il y manque justement le souffle, la profondeur historique, l’âme d’un peuple.Familier?11 faudrait pour cela qu’on puisse s’identifier à un héros qui a une conscience à soi dont nous puissions, nous lecteurs, débattre, dont nous puissions ressentir la tragédie.Au lieu de cela, nous traversons ce roman sans nous attacher à aucun personnage, pressé plutôt d’en arriver à la conclusion, sans nous attarder aux détails.Dommage.Le sujet n’était pas mauvâs.tien isjpdfavideotron.ca ROMAN RUSSE «Pour présager les tourments à venir» Alessandro Barbero Traduit de l’italien par Thierry Laget Editions nrf Gallimard, «Du Monde entier» Paris, 2(X)2,506 liages LITTÉRATURE FRANÇAISE Entre roman et biographie, d’extravagants Mirabeau GUYLAINE MASSOUTRE Michel Chaillou aime la truculence, le lyrisme débordant des mots qui s’envolent, sans retenue, sans embarras de pudeur.Il en fait la preuve, une fois encore, avec Le Matamore ébouriffé, un gros roman de plus de cinq cents pages, consacré à la rocambolesque lignée de Mirabeau — il fàudrât plutôt dire des Mirabeau, tant les portrâts de famille abondent.Entre le père, la mère, les sœurs, les âeux et les serviteurs de la noble mâson, comme monsieur Garçon, on remarquera tout juste celui qui lâsse son nom à la grande histoire, ce Gabriel Honoré Riqueti, comte de Mirabeau, qu’un oncle a surnommé 4e matamore ébouriffé», en râson de sa grosse tête hirsute, de sa lâdeur et de sa difformité.Ce qui fait l’originalité de ce livre, ce n’est ni le sujet, ni la véracité, ni la rigueur.C’est l’oralité.Un étrange pari, assurément, pour un livre d’histoire.Et pourtant, son auteur, grand lecteur de témoignages, a préféré la fiction aux documents, le roman à la biographie classique, assujettissant les seconds aux premiers par quelque tour de force, une poigne solide et une volonté de composer en un tournemain.Le personnage s’y prête.«D'accord, il naît avec deux dents et de la tignasse.Et alors?Louis XIV aussi, ce qui ne l’empêcha pas de devenir le grand roi qu'on sait.» Telle est la première phrase.Et le ton se mântient, arrogant et primesau-tier, bourré de détails pittoresques et de traits d’esprit.Un récit torrentiel C’est qu’à l’instar de son modèle, Chaillou possède une verve particulière, toute d’audace dans son penchant érotique et toute trempée d’érudition.Il a imaginé un narrateur qui mène prestement l’enquête, peu après la Révolution, auprès de ses contemporains, proches témoins de Mirabeau enfant Sur les terres natâes du châtelain, alors que les biens des aristos ont été saisis, les portes battent grandes ouvertes.Fiables ou non, les données du récit?Qu’importe, puisque une vaste fresque d’époque villageoise en ressort, dont le cœur se présente un 9 mars 1749, extirpé aux fers d’entre les jambes grasses de Marie-Geneviève, quelque peu agitées, à répétition et convulsivement, par les œuvres de Victor, son marquis d’époux.Le marmot a l’air d’un monstre, «résultat mal fagoté de l’accouplement d’une femme et d’un bois taillis».Mais il ne dépare pas, dans les branches lourdes et les feuillages frémissants de sa grandissime généâogie.Ne compte-t-il pas pour ancêtres des chevaliers féroces, des ogres turbulents?Les deux lignées ont la force et la touffeur des forêts.Le marquis fleure la Provence; la vigoureuse marquise respire les gras pâturages du Limousin.Une forte sensuâi-té, sinon l’entente, les unit Quant à ce Bignon, bourg où il naît, il se situe dans l’ardente Beauce, entre les étangs et les terres riches du Gâtinâs.Il n’y aurait rien de remarquable, sans ce château où cafouillent, plus que les ombres, les naissances multiples des onze Marivaux réputés vivants.Sans les allures et le verbe impénitent de Victor, sans la frin-gâe sexuelle de Marie-Geneviève, Gabriel Honoré ne serait pas né flamme, surgie dans un incendie.Et voilà bien ce qui intéresse le récit.«Je traduis toute cette folie avec mes mots d’aujourd’hui, car ces villageois parlaient arbre avec les arbres, buisson avec les buissons, même Betz avec le Betz, “rivière que les mal vivants passent”, prévenaient-ils en se signant.Hors du parc qui les civilise (aucun d’eux ne longea jamais une allée sans politesse), ils redeviennent farouches, pleins de bois serrés, de mares qui arrondissent leurs yeux, bleus ou marron, marron d'Inde.» C’est bien là qu’est le sel, dans cette enquête gouailleuse, innocente et rêveuse, inventive et moqueuse.Dans l’humour, l’humeur, la verte impulsion qui pousse à hue et à dia ce que la grande histoire ne dit pas.La rhapsodie Alors, il fout se lâsser porter au cœur de cette France terrienne, farouche et mal embouchée, qui LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Dans la tête des gens LOUISE-MAUDE RIOUX SOU CY LE DEVOIR Délâssant la philosophie qui a fât son succès et sa fortune, le Norvégien Jostein Gaarder, à qui l’on doit cette incontournable somme des savoirs philosophiques qu’est Le Monde de Sophie, plonge sans filet dans l’univers mouvant de la psychologie.Son sixième et plus récent opus, La Fille du directeur de cirque, décortique la vie de Petter, surnommé l’Arâgnée, un être unique à l’imagination si débordante qu’il porte en lui des «centaines d’idées nouvelles, en constant jaillissement».Un peu comme l’a foit Spike Jon-ze dans son film Being John Malko-vich, Jostein Gaarder se livre ici à l’exploration des moindres recoins de la tète de son héros et narrateur, un jeune Norvégien prodige.Il en résulte une histoire qui s’apparente à une étude clinique, pointue à l’excès, livrée sous forme d’auto-anây-se fantasque et échevelée.Réalité et fantâsie s’y entrelacent sans cesse, au gré des humeurs d’un Petter, qui roi et maitre de son univers, en tire les ficelles avec une satisfaction non dissimulée.Jouissant dès l’enfance d une imagination en constante ébullition.Petter étât naturellement destiné à être écrivân.Mâs écrire était bien trop commun pour lui.«Écrire des romans est le lot des monotones.Un jour, il sera aussi banal d’écrire des romans qu’il l’était autrefois de les lire.» Incapable de trouver une occupation qui lui convienne en raison d’un déficit d’attention né de FILLE d « DIRECTEUR de C I R a U E Josfeiix (j ‘) l’irréfrénable foisonnement d’idées qui l’assâlle sans relâche, Petter trouvera sa voie par le biâs d’une «méta-idée» qui, un jour, s’imposera brièvement à son espriL L'idée étât simple: il lui suffisât de détourner les précieux soubresauts de son imaginâre au profit de tous ceux qui étâent prêts à en payer le prix.Pompeusement, il nommera son entreprise l’Aideécrivain.Grisé par son idée, Petter commencera âors à patiemment tisser sa toile, d’abord en Norvège, puis dans toute l’Europe, gagnanL un à un, la confiance d’écrivains désespérés.Mâs, au fil des ans, la colère se met à gronder au sein des vassaux de l’Araignée qui aime un peu trop à jouer les empereurs bienveillants.Certains se plaignent d’être mal conseillés, d’autres sont poursuivis par la peur d’ètie découverts.Les rumeurs les plus folles s'emballent C’est âors qu’une plume s’élève.celle de Whihelmine Wittmann, qâ reprend en écho les meilleures histoires de Petter.Piqué au vif, celukn entre dans son jeu, mâs, bientôt, c’est elle qm le précède, abattant ses cartes avec fougue et conviction.S’ensât âors un duel fasdnant sous les yeux impassibles du Mètre, un petit bonhomme d'un mètre de long, coiffé d’un chapeau vert.D’abord apparu en rêve à Petter, il en est sorti un matin pour ne plus ja-mâs qâtter la réalité de son étrange compagnon.Gemini criquet ou pure fabulation, c’est entre ses mains que reposera l’issue de ce duel.Ije livre est écrit dans une langue fkiide et vivante, et Jostein Gaarder a su fâre la part belle à l’ironie si chère à Petter, qui considère «la méta-ironie comme la condition de la communication authentique».Et si les diâogues imaginés par l’auteur norvégien souffrent parfois d’une certaine rigidité, ses monologues sont tout simplement savoureux.Mélangeant journâ intime, historiettes abracadabrantes aux allures de paraboles et biofiction enlevée, La Fille du directeur de cirque est certes une créature bien étrange.Mâs, si inconstante qu’elle puisse être, elle demeure néanmoins une charmante fabulation, offrant au lecteur le souvenir d'un gentil, mais bien inoffensif, delirium tremens.LA FILLE DU DIRECTEUR DE CIRQUE Jostein Gaarder Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier Le Seuil Paris, 2002,267 pages vous regarde encore, malgré le temps passé et sa civilité, avec un âr goguenard.Elle est heureuse de ses facéties, de sa luxure, fière de l’enfant au pied tordu, moins torve qu’une réponse cinglante à qui osera la contredire.Est-ce l’œuvre du diable ou quelque miracle?se demande le narrateur, à les sentir si débridés, ces témoins à leur place, une fois la confiance gagnée, la confidence sâsie, l’âlusion entendue comme une vérité jetée en pleine face.L’isolement les a préservés de la corruption et des belles façades.Ils sont encore cerises aigres et vigne vierge, effleurés par le grand vent de la Révolution.Chaillou essouffle le lecteur et pulvérise, il faut le dire, les lois du genre véridique.Qu’importe, car le brouhaha qu’il régénère fât entendre un romantisme tout proche, et surtouL cet âlant du roman populaire, paru en feuilleton, qui fât la gloire des grands réâistes.On y entend aussi un peu de cette ébullition propre à Dumas, l’éruption de la langue frénétique et de la réalité concrète, dès qu’il est question de chair, de fonctions digestives ou reproductrices, de corps en action.Dans le gâimatias des voix mêlées — la grave, la trop aiguë, l’opératique qui se gargarise et vocalise —, le texte gicle et exâte le passage de la matière inerte à la vie.Livre fertile, bouillant, il fât davantage penser au coup de tonnerre qu’à la lumière claire de la Râson.À moins qu’il ne prépare, parions-le, une suite romanesque.Point de vue citoyen Pourtant, ceux à qui le babil vertigineux et l’avâanche verbâe donneraient quelque tournis pourront s’accrocher à un fil, durant tout le réciL Ce n’est pas le moindre intérêt, d’âlleurs: le personnage narrateur se révèle peu à peu, tirant l'intérêt, çà et là, vers lui.Personnage secondâre et anonyme, ce Parisien n’est pas le moins intrigant.On croirait qu’il veut être de la famille, géniteur occulte du «matamore ébouriffé».Attaché à explorer tout ce qui fer- mente dans l’esprit, dans les cris, comme dans les feuilles pourries de la généalogie, il joue plutôt le rôle d'un malfaiteur, dérobant aux secrets de l’enfance l’unique Gabriel, pour y substituer ses ancêtres, celle dont ce livre l’honoré.Ne dit-on pas que Chaillou lui-même lui ressemble, avec sa tignasse bouclée et sa faconde écu-mante?Qu’il se livre en égal à la péroraison, jubilant devant la Bastille, forteresse prison qui s’effondre, pierre à pierre arrachée, comme il sâl en restituer le conte, plus savant que sanglant, pour lecteurs attardés?Pas de doute.Il a fouillé les moindres recoins de l’histoire, arpenté un dédâe de livres obscurs.Lu et relu Barbey d’Aurevilly, pour lier la sauce riche.Traçant en oblique, jamais il ne se perd., les yeux sur le but; «s'effacer de maintenir présent à l'esprit que sous le tumulte des passions, du débraillé éloquent de sa vie, subsiste, comme sous la vague, un sable des profondeurs».11 en est ressorti ravi, équipé de pied en cap pour restituer l'aventure tumultueuse et caractérielle de ces Riqueti, au destin plus tracé d’apparat et de brillance que les vulgâres vâets et chambrières sous les yeux desquels il fât sauter ces aristocrates aujourd’hui.LE MATAMORE ÉBOURIFFÉ Michel Chaillou Fayard Paris, 2002,508 i>ages P O L A R Le chandelier secret LE SECRET DES PAPES André Soussan Paris Ramsay, 2002,361 pages \ A la source de cette histoire rocambolesque, la mission d’un homme, David Ben Zion, légendaire chef du Mossad, qui se lança corps et âme dans la plus grande quête de sa vaste et fructueuse carrière: recouvrer le Menorah dérobé en 70 par Titus, lors de la destruction du Temple de Jérusalem.Le Menorah est ce chandelier à sept branches en or massif, fondu d'une seule pièce, que Moïse fabriqua suivant les directives de Yavhé lui-même.C’est le symbole suprême du sacerdoce biblique, et on dit qu’il est caché dans une obscure cave du Vatican, à plusieurs mètres sous terre.Seuls les papes connaîtraient son emplacement, transmis de bouche à oreille depuis des siècles.Si ce genre d’histoire vous intéresse, ce «thriller spirituel» habillement concocté par un spécialiste du genre, qui ne compte plus les best-sellers, vous transportera de joie.Car force est de constater que c’est bien fait, que l’intrigue est bien ficelée et que, de rebondissement en rebondissement, le lecteur y trouve largement son compte, malgré les nombreux lieux communs, les détours qui sentent la recette et les surprises qui n’en sont pas.De Rome à Jérusalem en passant par New York et le mont Si-naï, on suit donc la quête d’un homme investi d'une mission divine, du genre à venir vous tenter dans le désert.Bref, entre Dieu, le diable et les hommes, une vaste fresque religio-politique marquée par l’envie, la vanité, le mensonge et le repentir.Non-croyants s'abstenir.Marie Claude Mirandette Documents Premier texte mis à l'index au Canada.LOUUHkNTOINf *• DISCOURS SUR CA TOCtRANCf Louis-Antoine Dessaulles Discours sur la tolérance suivi du Mémoire de Vévêque Bourget Présentation et notes d’Adrien Thérlo xn 10A p.*20$ I.E DEVOIR, LES SAMEDI IR ET DIMA N CHE I 9 J A X V I E R 2003 F (i tSSAIS Une messf^ère pour le prince des Patriotes Véritable trésor littéraire ificonnu, le Papineau de la journaliste Eve Circé-Côté (1871-1949) est peut-être, dans toute notre littérature, le plus bel et le plus fort hommage consacré au grand Patriote.Drôle, inspirée, gaillarde, lyrique et pamphlétaire, cette libre penseuse déploie sa plume avec une réjouissante énergie afin d’élever un monument de choc à celui qu’elle considère comme «notre meilleure valeur», «l’alchimiste qui a transmuté la matière grossière de nos origines en un métal qu’il ne tient qu’à nous d’épurer sans cesse».Pourquoi publier cet éloge à Papineau en 1924?Pour offrir aux «flancs mous», écrivait-elle, la plus convaincante leçon de courage politique de toute notre histoire.Réponse,on en conviendra, qui reste tout aussi valable aujourd’hui.Sous-titré Essai de psychologie historique, ce brûlant portrait procède d’un regard large qui embrasse toute une époque avec l’intention de «mettre en valeur la pléiade libérale qui a contribué aux pages les plus glorieuses de notre histoire depuis la conquête».C’est néanmoins Papineau qui y reçoit l’essentiel de la lumière à titre de figure christique de notre histoire.Devant le parcours du grand homme, Circé-Côté s’extasie sans mesure: «Papineau fut l’écho retentissant de tous les appels à la liberté.Toutes les hontes, toutes les misères, les angoisses de nos pères, il les avait prises à son compte, sur ses robustes épaules, non pour les expier mais pour les venger.» Mais comment a-t-il fait pour rallier presque tout un peuple derrière lui, que lui disait-il donc?«Un peu de ce que le Christ laissait entendre dans ses paraboles à ceux qui se ARCHIVES LE DEVOIR Louis-Joseph Papineau Louis Cornellier ?pressaient sur la montagne pour boire ses paroles généreuses comme un vin d’Orient.H prédisait à ces malheureux opprimés la fin de leurs souffrances; il parlait de liberté, d’espoir, d’avenir.» Être parfait, fidèle «au deuil éternel» de «ses compagnons martyrs» jusqu’à s'interdire toutes fêtes et réjouissances publiques après leur mort, le Papineau de Circé-Côté n’a pas eu une mort éclatante, mais en ce jour de deuil, «les pharisiens qui l’avaient trahi se disaient en eux-mêmes: “En vérité, en vérité, cet homme était un juste!”».Comme était juste, d’ailleurs, «la révolution canadienne», c'est-à-dire la .rébellion des Patriotes, à laquelle il avait présidé.A ce sujet, Circé-Côté est claire: contre une certaine école historique qui remet en cause la pertinence de la lutte des Patriotes en relativisant la persécution dont étaient victimes les Canadiens français, elle affirme que la bureaucratie anglaise est entièrement responsable de la colère qui a mené aux troubles de 1837 et elle ajoute que «quand on va à la mort si allègrement et sans y être contraint, c’est que l’existence est insupportable».La «révolution», sur le fait, a échoué, et les causes de cet échec, selon elle, sont multiples: manque d'organisation, stratégie douteuse, «voltefacç du clergé à la dernière heure» et indifférence des États-Unis à l’endroit des Patriotes.Mais, au total, s’agit-il vraiment là d’un échec?«Nous étions au tournant de notre histoire.Si nous avions tremblé devant le bouledogue anglais, il nous dévorait.Mais de l’avoir regardé en face et bravé, il a rentré ses crocs et s'en est allé la queue entre les jambes.[.] En voyant l’attitude agressive des hommes de [ 18]37 et de la presse cana-dienne-française, les Anglais se mirent à trembler dans leurs bottes de soudards ivres.Comme les Saxons deviennent intelligents quand ils ont peur!» Papineau, bien sûr, n’était pas seul, et Ève Circé-Côté n’oublie pas, aussi, de rendre hommage à ceux qui l’ont accompagné sur les chemins de la liberté.Ce fut, d’abord, le clergé catholique qui, jusqu’à sa honteuse retraite de dernière minute — imposée, insiste la journaliste, par l’instinct de conservation — «adhéra au parti de Papineau».Ce furent, aussi, une foule de protestants, surtout huguenots, qui ont fait leur le libéralisme du chef et n’ont pas peu contribué, jusqu’à l’époque de l’Institut canadien à la fin du XDC siècle, à l’instauration en terre canadienne-française du principe de tolérance.Circé-Côté les salue avec enthousiasme: «Si nous savions ce que, dans l’ordre social, politique et moral, nous devons aux protestants, les libertés qu’ils nous ont données, parfois à notre corps défendant, nous n 'aurions pas pour eux ce sentiment de défiance et d’hostilité qui paralyse leur bon vouloir et nous prive de leur appui moral.» C’est à l’indispensable Pierre du Calvet, au premier chef, qu’elle songe ici.Ce furent, encore, tous ces penseurs et intellectuels qui ont mis leurs plumes au service de poire libération: Calvet, encore, Jautard et Mesplet, Étienne Parent, Carneau et, plus tard, Doutre et Dessaulles.Ce fûrent, enfin, ces «fils de paysan», convertis en parlementaires honnêtes et redoutables, et ces journalistes, oubliés depuis, qui les ont appuyés en cône pensant par Iç cœur et la fougue leurs maladresses stylistiques.Émue, l’essayiste leur redonne leurs lettres de noblesse: «Il y a quelque chose de plus émouvant qu’une belle phrase, c’est le rythme large de l'émotion qui fait battre les cœurs.Quand votes lisez leur prose dure, rocailleuse, vous avez l’impression d’être ravi non pas au troisième ciel mais dans un monde inculte, où chaque trait de plume semble un coup de pioche, où chaque mot tombe comme un quartier de roche qui se détache d’un mont.» Portraitiste attendrie et amusée des mœurs des Canadiens du temps, Circé-Côté nous offre aussi, dans cet essai tonique par moments un peu décousu, des descriptions très évocatrices de nos ancêtres qui vont du campagnard jaloux aux médecins incompétents en passant par nos Canadiennes françaises qui, «quand elles furent frottées de lettres, devinrent des bouchées de prince».Non, écrit-elle, Papineau n’a pas fui le champ de bataille, comme d’aucuns voudraient le laisser croire.C’est Nelson qui l'a contraint à s’exiler.A son retour, il n’a pas supporté de retrouver ses anciens compagnons d’armes transformés en «bourgeois ARCHIVES LE DEVOIR Illustration d’un «vieux» de 1837 par Henri Julien.compassés».Saurons-nous, écrit-elle, nous qui sommes les débiteurs de ces héros que furent Papineau et ses Patriotes, en finir avec notre veulerie et notre indifférence et renouer avec l’esprit de «ces hommes granitiques»?C’était en 1924.Réjouissons-nous que cette voix admirable, dont le souffle libérateur n’a rien perdu de sa verve et de son actualité, soit enfin parvenue jusqu'à nous.louiscornellier(à.parroinfo.net PAPINEAU Son influence sur la pensée canadienne Èye Circé-Côté Éditions Lux Montréal, 2002,272 pages HISTOIRE ANTHROPOLOGIE Le rêve d’un Canada L’art d’être ULYSSE BERGERON Les voyages au long cours des grands explorateurs, d’Ame-rigo Vespucci, de Christophe Colomb et de Vasco de Gama, inspirent à l’hommç agonisant de la fin du Moyen Age [.] un espoir de Renaissance», explique André Bertrand, l’un des auteurs i\'Utopies en Canada.Voilà pour l’utopie.Celle qui réside dans la construction imaginaire d'une société idéale.En 1516, Thomas More, homme politique et humaniste anglais, rédigeait son désormais célèbre roman Utopia, concept qui désignait alors un non-lieu imaginaire.Toutefois, l'utopie a évolué au cours des siècles et des décennies.Elle est passée de fantaisie imaginaire à un idéal réalisable, moteur de révolutions.Maintenant, une question se pose: le Canada a-t-il été, comme l’Europe et les États-Unis, influencé par une vague d’utopies et d’utopistes?Professeur de lettres à l’Université du Québec à Montréal et chercheur à l’Institut interuniversitaire de recherches sur les populations, Bernard Andrés assume ici, avec Nancy Desjardins, la direction d'un ouvrage collectif.Six universitaires analysent avec efficacité les systèmes utopiques ayant eu cours de 1545 à 1845.On y traverse les écrits ayant engendré divers rêves utopiques: «du Brief çécit, de Jacques Cartier (1545), à Etats et Émpires de la Lune, de Cyrano de Bergerac (1657), en passant par L'Heptarné-ron de Marguerite de Navarre (1559), les écrits de religieuses en Nouvelle-France, ou les Dialogues de I/ihontan (1704)», comme l’explique Bernard Andrès.Les premiers utopistes canadiens, ceux qui osèrent formuler leurs projets de société, en subirent régulièrement les conséquences.Ce sont les Bailly de Messein, Pierre du Calvet, Henri Mézière, ainsi que les Patriotes qui ont provoqué les événements de 1837 et 18138.De l'utopie féministe à l’utopie conquérante, en passant par l’utopie républicaine, des rêves de sociétés nouvelles ont traversé la Nouvelle-France, la Province of Quebec et le Bas-Canada.les voilà maintenant formulés par écrit Pour sa part, Portrait des arts, des lettres et de l'éloquence au Québec —- sous la direction du professeur Andrès et de Marc-André Bernier, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières — brosse le portrait d'un peuple qui se construit.Les artistes, écrivains et orateurs prennent la parole et la plume au nom de leurs convictions.Ainsi, on retrouve à travers différents textes les Jautard.Calvet, Mesplet, Krieghoff, laterrière et de lx)rimier.«De fait, avant que ne triomphent cléricalisme et ultra-memtanisme dans la senmde moitié du XIX' siècle et au début du XX' siècle, une pluralité de voix et d'inflexions dissonantes se faisait encore entendre», comme l'écrivent les deux directeurs de l’ouvrage.Et ce sont différentes analyses portant Socs M UimtAVlN t» Brnuunl \méeH Kart lairéthtmkr PORTRAIT DES ARTS.DES LETTRES ET DE L’ÉLOQUENCE Al! QUÉBEC (I"60 1840) U» & U wvffitfé UmI sur ces voix qu’Andrès et Bernier nous proposent Les événements mis en avant, qui se déroulèrent entre les dates butoirs de la capitulation de la Nouvelle-France (1760) et la répression des rébellions (1840), sont nombreux et d’une importance cruciale pour la société canadienne-française.«Durant ces huit décennies, ajoutent Andrès et Bernier, de nouveaux espaces culturels et urbains se construisent, l’imprimerie s'implante, alors que les gazettes, puis la gravure apparaissent, permettant au Canadien de s’illustrer dans l’espace public.la Chambre d’assemblée s’organise et l'éloquence parlementaire fleurit; ion assiste à la fondation de bibliothèques publiques et l’enseignement se développe en même temps que de nouveaux réseaux de solidarité s'établissent» En résumé, l'identité québécoise prend forme.Ces ouvrages de nature universitaire découlent tous deux de colloques.Ils sont empreints d'un esprit d’analyse rigoureux et s'adressent à un public possédant déjà certaines connaissances historiques et artistiques.Ces ouvrages se révèlent nécessaires, car ils couvrent une période peu étudiée par les historiens de l’art.Comme le souligne l’historien Robert Derome dans le mot d’introduction qu’il signe dans Portrait des arts., la période en cause pose plusieurs problèmes aux spécialistes, car «il est très difficile d'identifier les auteurs des nombreuses œuvres non signées».UTOPIES EN CANADA (1545-1845) Bernard Andrès et Nancy Desjardins Figura Montréal, 2001,193 pages PORTRAIT DES ARTS, DES LETTRES ET DE L’ÉLOQUENCE AU QUÉBEC (1760-1840) Bernard Andrès et Marc André Bemier les Presses de l'Université laval Québec, 2002,509 pages SOLANGE LÉVESQUE Le témoignage d’un père oblat de Marie-Immaculée en mission chez les Indiens des Territoires du Nord-Ouest depuis 1953 n’est peut-être pas précisément le volume que l’on placerait au sommet de la pile des ouvrages à lire.La lecture de ce livre étonnant a de quoi secouer les préjugés.René Fumoleau est né en Vendée, pays riche en conteurs, en 1926.Pendant 50 ans, il a donc séjourné au Denendeh (dans les Territoires du Nord-Ouest) en tant que missionnaire.Et il y a trouvé un pays.Au lieu d'essayer de changer ses habitants, selon l'habitude des colonisateurs de tout acabit, il se laisse pénétrer par l’esprit et par la philosophie des Dènès, il plonge au cœur de leur culture.Chez lui: pas de jugements de valeur, aucune attitude prosélyte.Le livre est composé de 173 courts textes qui adoptent diverses formes: contes (dont certains font penser aux contes zen), brèves nouvelles, poèmes, récits, notes personnelles, dialogues, etc.Quelques histoires ont été rapportées de voyages que René Fumoleau a effectués aux Philippines et en France, au cours de son ministère.Une vingtaine de photos prises par l'auteur l’illustrenl Que ceux qui seraient allergiques au mot Dieu se rassurent, si Jésus et ses parents apparaissent quelque fois, c’est le plus souvent entre les lignes ou comme des personnages, sourire en coin.Le père Fumoleau n'a rien d'un saint ermite confit de vertu et drapé dans ses certitudes.Il a la lucidité bien ancrée dans le froid vif du Grand Nord et on le sent très conscient des réalités contemporaines avec lesquelles il compose sans nostalgie.Ce qui ne l’empêche pas de constater et de mesurer l’étendue des ravages causés par l’invasion des Blancs et leur pillage des Territoires du Nord-Ouest René Fumoleau était parti pour répandre «la bonne nouvelle»; il a reçu des Dènès un enseignement inestimable, parce qu’il a compris son ministère d’abord comme un travail d’écoute.Témoin attentif, extrêmement respectueux de l’Autre et de la différence, l'homme démontre une extraordinaire faculté d’adaptation.Autant que de la vie et de la sagesse des Dènès, l’auteur rend compte de sa propre transformation intérieure à leur contact.L’intérêt de son témoignage vient en grande partie du fait qu’il a conservé intact son pouvoir d’émerveillement, ce qui fait de lui un observateur ouvert, disposé à faire l’effort de comprendre, ou mieux encore, à accepter sans comprendre et sans juger.René Fumoleau possède également un indéniable talent littéraire.Écrits dans un style pri-mesautier, ses textes, souvent teintés d’une ironie joyeuse, savent émouvoir.Ce patient écrivain du quotidien possède un sens de l’invention, du récit et de la chute.Ses ressources littéraires lui permettent de transmettre l’amour qu’il porte aux Dènès autant que l’indignation qui l’habite quant au sort misérable que les Blancs leur ont réservé depuis qu’ils exploitent les ressources naturelles de leurs territoires.Ses prises de position sont claires: René Fumoleau se montre impitoyable envers les exploiteurs.Et s’i( ne critique pas directement son Église, à travers ses histoires, on finit par déduire la pensée de l’auteur sur le rôle différent qu’elle aurait pu jouer.René Fumoleau est également l’auteur d’une publication majeure sur l'histoire des traités des Amérindiens intitulée Aussi longtemps que le fleuve coulera (1975).Il a aussi réalisé trois films sur les Dènès.CINQUANTE ANS CHEZ LES DÈNÈS René Fumoleau Geste éditions, «Témoignage» F’aris, 2001,235 pages ARCHIVES LE DEVOIR Au pays des Dènès.DOCUMENT Ode à un fleuve SOPHIE POULIOT Pierre Métivier, comme bien d’autres Québécois, est amoureux du fleuve Saint-Laurent.Non seulement faut-il l’être pour se livrer à des recherches de l’ampleur de celles qui furent nécessaires à la rédaction de cet ouvrage, mais le ton qu’adopte l’auteur ainsi que les images et objets anciens qu’il a réunis afin d’illustrer le livre — la majorité des photographies du paysage actuel sont, pour leur part, signées Francesco Bellomo — témoignent de ce mélange d’emportement, de fierté et d'attendrissement.«Pour les âmes sensibles et les poètes, les misères de la traversée sont vite oubliées devant la grandeur et la magnifi- cence verdoyante du paysage, ses couchers de soleil à couper le souffle impressionnent.» Le Fleuve aux grandes eaux est essentiellement un livre d'histoire.C’est le destin de ce fleuve, depuis sa découverte par Jacques Cartier jusqu a nos jours, que retrace ce livre, et ce, avec force précision.Vikings, pêcheurs basques, premiers peuplements en provenance d’Europe, commerce des fourrures, chantiers navals, batailles navales, canalisation, trafic maritime, tourisme: rien n’échappe à ce compte rendu détaillé.Bien que l’amateur d'histoire soit déjà au fait de plusieurs des renseignements fournis par Le Fleuve aux grandes eaux, quelques-uns s'avèrent tout de même sur- prenants, tel celui-ci: «En 1635, les jésuites introduisent l'enseignement de l’hydrographie dans leur collège de Québec.Il fout se rappeler qu 'à cette époque cette science s'entend non seulement de l’étude des cours d'eau, de la profondeur des fonds marins ou de la configuration des côtes, mais s'applique tout aussi bien à Part de naviguer.» Intéressant Le livre, présenté dans un joli boîtier recouvert de tissu, s’achève sur un bref épilogue où l’auteur avance timidement que la division des champs de compétences fédérales et provinciales empêche peut-être le fleuve de jouir de la protection optimale dont il a besoin.Toutefois, il ne sera pratiquement pas question des problèmes écologiques qui affectent le cours d’eau.Certes, ce ne sont pas là des choses bien plaisantes à lire, mais ce livre n'était-il pas l’occasion de les amener avec tact quoique sans complaisance?Même les lecteurs les plus réfractaires à ce type de réflexion — pourtant essentielle — auraient volontiers compris ce sursaut d’inquiétude de la part d’un amoureux du Saint-Laurent tel que l’est indéniablement Pierre Métivier.SAINT-LAURENT, LE FLEUVE AUX GRANDES EAUX Pierre Métivier Stromboli Saint-Lambert 2002.224 pages » \ LE DEVOIR.LES SAMEDI 18 ET DIMANCHE 1 H JANVIER 2 O O A F 7 Essais-» Entretiens avec Alfred Brendel Le transmetteur GEORGES LEROUX Ly énigme du titre est vite réso-i lue; ce dernier provient d’une phrase de Novalis: •Dans l'œuvre d’art, le chaos doit scintiller à travers le voile de l'ordre.» Pianiste immense, Alfred Brendel sait de quoi il parle, lui qui, en quarante ans de carrière, a non seulement imposé des interprétations devenues classiques (ses Impromptus de Schubert, pour ne citer qu'un exemple parmi les plus déterminants) mais a aussi ramené dans le répertoire des œuvres qui avaient injustement glissé dans la pénombre.Les sonates de Haydn, les sonates de Schubert Dans les entretiens qu'il a accordés à Martin Meyer (Le Voile de l’ordre, Christian Bourgois), il ne cesse de revenir sur les fondements de son esthétique.On y sent une tension constante entre cette recherche de la clarté et de la structure qui est à la source de l'ordre et l’émotion musicale qui est l’origine même de la beauté, mais qui doit se contenter de scintiller de manière souterraine derrière les formes qui la recouvrent On ne trouvera chez lui aucun excès, mais une connaissance lucide des extrêmes et un désir d’éprouver, au cœur même de son art, la fécondité d’un équilibre toujours en péril, et chaque fois reconquis.Né à Wiesenberg en Autriche, dans une famille très cosmopolite, Alfred Brendel a grandi en Dalmatie.Il ne se reconnaît pas de maître particulier pour sa formation musicale et se voit plutôt comme un artiste qui a entrepris très tôt, en travaillant sans relâche, de se former lui-même.Les notations ne manquent pas, au cours de ces entretiens, sur nrpnnw & poèmes l’importance du travail, une conviction qui va de pair avec une sorte d’éthique réaliste et sceptique qui a fait de Brendel un esprit mal accordé avec le flou associé au génie.Rien chez lui d’échevelé, de farfelu, tout se tient plutôt dans un désir de maîtrise qu'illustre sa vénération pour trois pianistes qui représentent pour lui cet idéal de la recherche pure: Edwin Fischer, Alfred Cortot et Wilhelm Kempff.Il ne fut l’élève d’aucun, mais il sait citer toutes les mesures de leurs interprétations où il reconnaît une approche juste, et dans certains cas, comme pour les Préludes de Chopin joués en 1933 par Cortot, une perfection indépassable.Schnabel, Horowitz, Gould, Pogorelich?Des fantasques, le monde d’en face, le monde de ceux qui ne sont pas centrés sur l’œuvre.Littérature et philosophie Pour plusieurs critiques, Brendel est l’interprète le plus intellectuel de sa génération.On peut le comparer à Rudolf Buchbinder.à qui il a transmis sa passion pour Haydn.Mais on doit surtout entendre.à travers ce jugement, ce que Brendel nous dit de l’importance pour lui de la littérature et de la phüosophie.Grand lecteur de Robert Musil, ami personnel de Isaiah Berlin, il entretient avec les écrivains et les penseurs une conversation toujours inachevée dans laquelle la musique est d’abord un objet de pensée.Ces entretiens en donnent un exemple magnifique.Divisés en trois parties principales, ils nous présentent d'abord l’itinéraire biographique du pianiste.Rien de particulier, sinon un chemin dans le répertoire, qui est d’abord la recherche d'une voie personnelle, un approfondissement incessant.Ensuite, une deuxième partie, d’une grande richesse, qui passe en revue l’histoire de la musique de piano, en s’attardant aux compositeurs qui ont sa faveur: Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Liszt, Schoenberg.Pour chacun, Brendel considère d’abord l’évolution dans la forme.Sa connaissance de leur écriture est rien moins que profonde, et quand on fait l’effort de reconstituer son répertoire idéal, on voit apparaître une constellation d’œuvres qui appartiennent au même monde: YOpus 106 de Beethoven (Hammerkla-vier), la Wanderer-Fantasie de Schubert, les Davidsbündler de Schumann, la Sonate en si mineur de Liszt.Ce monde, si on devait le caractériser, est celui d’un équilibre sublime entre la perfection formelle et un chaos Alfred Brendel inconscient voilé par la forme.La troisième partie, qui exige du lecteur de solides connaissances, discute de problèmes d’interprétation, et on y trouvera une contribution importante à l’esthétique musicale contemporaine.•Je suis le transmetteur», répond Brendel à une question sur son art de l’équilibre.Citant le philosophe Thomas Nagel, il insiste sur l'enjeu d’une recherche où l'engagement et le détachement, le contrôle et la libération de soi-même, la souveraineté et le don sans calcul apparaissent comme les termes d'une vie authentique.C’est en fait une éthique qui se dessine derrière la recherche de l’artiste, dans la mesure où il s’agit d’emblée de créer, dans chaque geste, dans chaque interprétation.ARCH1VFS 1>: HKVOIR l'espace intérieur qui rendra possible l’accès au sublime.Dans ses propos sur les œuvres, Brendel montre que cette éthique est le plus souvent le langage le mieux adapté pour les comprendre: au-delà des considérations d'écriture, quand il est question de nommer ce qui réside au fond de l’œuvre, et alors qu’on croit que les mots manqueront toujours, lui fait la preuve qu'on peut persévérer.Quand il écrit de Beethoven «qu 'il maçonne même quand il rêve», ou que, dans les Variations Diabelli, •quand la perception est passée par l'infini, la grâce réapparaît», ou encore que Wald-stein est «la quintessence de l’expérience de la nature», ou de Schubert qu’il est «le compositeur de la mort qui se prépare», ou des Scènes denfiint de Schumann que «l'ironie est mise en st'ène comme indulgence attentionnée», on comprend que sa confiance dans le langage se fonde sur un accès souterrain à cet espace intérieur de l'œuvre.Brendel interprète cette maxime: saisir ce qui nous saisit.Pour celui qui depuis sa jeunesse n'a cessé de parfaire sa discipline, à l'image du chirurgien reprenant infiniment ses procédures et son doigté pour accomplir dans un corps chaque fois différent la même œuvre de vie.cette maxime est d’abord une consigne de discipline.Intense, fervente, quotidienne: refriser la spécialisation repetitive.mais répéter en vue de l’intensité et de hi perfection.C'est ensuite une responsabilité envers l’œuvre, aussi forte qu’envers la vie.C’est enfin un accueil, car l’appel de ce chaos scintillant, d’où qu’il provienne, n'a pas sa source dans l'interprète, ni même dans le compositeur, qui doivent d'abord en être également saisis et atteints.Ce livre se termine par un bref entretien sur l’écriture, Alfred Brendel étant aussi l’auteur de trois recueils de poèmes, caustiques et étonnants.LE VOILE DE L’ORDRE Alfred Brendel Entretiens avec Martin Meyer Traduit de l'allemand p;u- Olivier Mannoni Christian Bourgois Paris, 2(X)2,336 pages POÈMES Alfred Brendel Traduits de l’allemand par Olivier Mannoni Christian Bourgois Paris, 2001,299 pages PSYCHANALYSE Penser la douleur MARIE CLAIRE LANCTÔT BÉLANGER Que la psychanalyse se mêle de la douleur, de la douleur physique et de la douleur psychique, voilà ce à quoi on doit s’attendre.Qu’elle le fasse alors que la pharmacie déborde de médicaments, des plus anciens aux plus nouveaux, pour contrer les algies de toutes sortes et stopper le ressentir, voilà qui demande un certain courage.Dans un très beau dossier, le numéro deux de Penser/Rêver propose «douze remèdes à la douleur».Douze auteurs venus d’horizons différents — du médiéviste au journaliste en passant par le critique d’art et le psychanalyste — livrent leurs réflexions autour de ce phénomène particulier et difficile à penser qu’est la douleur.La douleur, cette présence étrangère en soi, dépossède et porte jusqu’à l’exil de soi.Intraitable, l’être souvent s’y accroche: •Oh! comme on tient à ses douleurs! Avouez-le.» Ces mots de Flaubert, placés d’entrée de jeu, ouvrent à la complexité de la question: souffrir, avoir mal, ressentir, guérir, voir la douleur, l’écrire, en être paralysé, s’anesthésier, s’y définir, la rechercher.Déjà, Zorn écrivait dans Mars: •Partout où ça fait mal, c’est moi.» La douleur, c’est aussi le noyau autour duquel se construit une histoire.Son histoire.Laurence Khan («L'enfant endeuillé»), à partir de la clinique d’un enfant adopté, retrace la perte, la rencontre et l’approche du deuil chez l’enfant.Sur l’horizon de la distinction entre story et history, elle revient sur les conduites dangereuses, sur la violence comme aspect vif de la douleur et remède à la fois.Manifestation et traitement que l’enfant inflige tout autant à lui-même qu’à son environnement: •H me semble que, dans la symptomatologie enfantine, l’échec scolaire massif, avec sa cohorte fantasmatique d’humiliations et de dommages, remplit souvent le rôle d’un tel agent douloureux, entretenu par l'enfant, contre l’anesthésie du “simplement exister”.» Tel un implant sous la peau se loge «la douleur de la mémoire», écrit Pierre Fédida («Une douleur de l’apparence»).Il évoque, avec des images saisissantes, la nym-pholeptie de Lolita ou la sexualité nymphette: «L'étrangement» de la rencontre avec le sexe de Lolita mène à «la douleur fétichique [.] remède à une douleur dont l’origine resterait à elle-même cachée».La journaliste de Libération Florence Aubenas («Un titre à venir») rappelle comment les lieux de guerre, de désastre et de massacre sont de façon extrême, ceux de la douleur.Le récit est étoilé en diverses scènes (Kpso-vo, un village de France, l’Erythrée, le Burundi, la Tunisie, Bruxelles).Tantôt la douleur est insupportablement décrite, tantôt Paris appelle son reporter pour lui dire d’abandonner le travail et «d’aller se ressaisir» avant de continuer, tantôt enfin, un «survivant» note l’envie pure et brutale qu’il lit dans les yeux des individus devant qui il se raconte: il incarne, par sa douleur, l’image même de la vie.D’autres remèdes sont proposés: celui de Jean Clair («La déclaration») dessine l’énigme d'une relation amoureuse jusque dans son étranglement dans la parole, dans la voix et dans le corps.Celui de Jean Imbeault («Définition d’une ligne») poursuit avec minutie sa lecture de Freud.Les notions de conscience, d’angoisse, d’affect et de douleur sont reprises jusqu’à y retrouver la trace des vers de Ponge qui, lui aussi, «cherchait au fond à définir une ligne, un agencement de successions et de fuites, comme les tronçons de rail sous la locomotive, les barres de l’alphabet morse télégraphique, les mille tirets en creux de la partition de l’orgue mécanique».Outre cet intéressant dossier, ce numéro comprend un «Glossaire» Ooseph Ludin) évoquant les blessures en 24 mots où calme, jalousie, nuit, perte, tabac, zen occupent une place privilégiée; puis, quelques «Pollens» qui sont de courts textes portés par le souffle et dont la dissémination est souhaitée; s’ajoute la section «Controverse» où Paul-Laurent Assoun aborde la question importante du style des communications psychanalytiques.La littérature pourrait-elle corrompre ou compromettre la scientificité et la fonction de vérité de la pratique psychanalytique?Ce numéro, gros comme un livre que l’on porte avec soi partout où l’on va, partout où l’on lit, partout où l’on aime penser, se clôt sur un texte de J.-B.Pontalis dont la «Libre chronique», ici, traverse une exposition de Mondrian au musée d’Orsay.«La peinture est sensuelle ou elle n’est pas», écrit-il.Propos magnifiques sur ce que la peinture et les peintres révèlent et donnent à voir: «nous n ’aimons les corps sublimes que pour nous masquer l’horreur que nous inspirent les corps défigurés».Passant avec Mondrian de l’abstraction des derniers tableaux aux paysages d’avant 1914, Pontalis s’arrête sur la rupture dans «le voir» qui a dû saisir le peintre.Et comme il arrive souvent, c’est sur la femme que se termine cette chronique: la femme que Mondrian a évitée toute sa vie, celle qui est captive de l'image de la fauteuse de désordre, celle de la Genèse ou encore Pandore, dont le ventre retient tous les maux.Mais aussi l'espoir.PENSER / RÊVER Le fait de l’analyse «Douze remèdes à la douleur» Mercure de France Paris, numéro 2, automne 2002, 232 pages BIOGRAPHIE Gibran l’écrivain NAÏM KATTAN Le Prophète est un livre-culte, une lecture obligée pour des centaines de milliers d’adolescents et de jeunes de tous les âges, d’Europe et d’Amérique.Des lecteurs qui connaissent peu et mal l’auteur, Khalil Gibran, mort en 1931 à l’âge de 48 ans.Gibran est né à Bé-charré, village libanais qui, aujourd’hui encore, perpétue sa mémoire.Elevant seule ses quatre enfants, sa mère suivit la vague des immigrants libanais qui, au début du siècle, cherchaient fortune dans le Nouveau Monde ou tentaient tout simplement de fuir la misère qui sévissait dans lepr pays.A Boston, Gibran s’initia à la peinture, exposa des dessins qui rappelaient ceux de William Blake, avant de rentrer seul au Liban, retrouver un père récalcitrant et, surtout, poursuivre ses études et reprendre possession de sa langue maternelle, l’arabe.Il regagna ensuite Boston, passa deux ans à Paris, puis s’installa définitivement à New York.Ses pérégrinations imprègnent l’œuvre de Gibran même Gibran écrit en anglais son livre le plus connu, Le Prophète si, dpis ses écrits, il parle peu des Etats-Unis.Il rédige en arabe ses premiers textes: poèmes, romans et nouvelles.Son retour au Liban lui avait permis d’apprivoiser cette langue avant d’en renouveler la prosodie.Révolté par les conditions sociales au Liban, surtout celles des femmes, il fustige les autorités civiles et religieuses.Il lit le Coran, qui demeure le fondement de sa langue, mais, chrétien maronite, c'est la figure du Christ qui l’accompagne tout au long de sa vie.Il s’affranchit d’une tradition arabe séculaire et est le premier à introduire en arabe le poème en prose, obéissant au rythme de la Bible.En Amérique, Gibran vit son Orient dans la nostalgie d’un universalisme qu’il rêve et tente d’inscrire.Pour lui, le Christ est d’abord un homme, qui vit dans le cœur des hommes en leur transmettant un message d’amour, de joie, de paix et de fraternité.Il répète que Dieu est le même, l’unique, quelle que soit la route qui conduit jusqu’à Lui.Il ne cherche pas dans un syncrétisme fabriqué à nier les différences religieuses mais tente de ft ¦ rfT> ARCHIVES LE DEVOIR Khalil Gibran dire la rencontre, la conjonction des modalités qui mènent vers la lumière.Puis Gibran change de langue et écrit en anglais son livre le plus connu, Le Prophète.Dans sa langue d’adoption aussi, il réussit à retrouver le rythme biblique dans lequel baignent ses textes arabes.Son prophète appartient à toutes les religions.Le livre est tissé de paroles simples où priment l’amour et la fraternité, ce qui explique sa constante actualité.Dans sa biographie, Alexandre Najjar met heureusement l’accent sur le Gibran peintre et écrivain.Il fait aussi le récit de sa vie complexe, de ses amours multiples et souvent singulières, avec Mary Haskell, par exemple, une Américaine, son aînée de dix ans qui l’a soutenu financièrement pendant des années.Il l’aimait, lui a même proposé de l’épouser, cependant leur relation est demeurée platonique.Il y eut d’autres femmes dans sa vie mais, sur le plan littéraire, l'amour épistolaire avec l’écrivaine libanaise May Ziyada mérite d’être mentionné.Ils ne se sont jamais vus, mais leur correspondance est riche, pleine d’un amour rêvé où l’élévation mystique et spirituelle n’empêche pas la sensualité.May ne s’est jamais mariée, l’a attendu et est morte quelques années après le décès de Gibran.Sans s’attarder sur ce qui, dans la vie de Gibran, demeure mystérieux encore aujourd’hui, Alexandre Najjar fait usage d’une vaste documentation, dont certains éléments sont inédits.Sans nier ce qui, dans sa vie privée, pouvait aller à l’encontre de ses écrits, Najjar, lui-même romancier, réussit à mettre en lumière l’originalité de Gibran et la puissance de son message qui est percutant et toujours nécessaire.KHALIL GIBRAN Alexandre Najjar Editions I Pygmalion Paris, 2002,235 pages BEAUX LIVRES Sensations indiennes JOHANNE JARRY Sur le quai n° 8, dans une gare de Delhi, un homme et une femme attendent le Coromandel Express, train de nuit en direction de Madras.Ils n’en sont pas à leur premier séjour indien, ont l’habitude des retards.La femme écrit dans un carnet l’homme concentre son attention sur ce qu’il sent auteur de lui: beedie (cigarette indienne) qui grille, vapeur du thé masala, odeur de métal sur ses mains.Elle et lui s’apprêtent à vivre un safari olfactif en Inde.Véronique Durruty et Patrick Guedj sont photographes et travaillent ensemble depuis plusieurs années.Reporters attachés à l’agence Hoa Qui, ils fréquentent aussi l’univers de la mode et du parfum, ayant travaillé entre autres pour Lancôme, Armani, Lanvin.Dans Parfums de l’Inde, ils conjuguent leur talent photographique à leur fascination pour les odeurs.Ils sont secondés, dans cette expérience, par trois parfumeurs créateurs de Firmenich, présentée comme l’une des «plus grandes sociétés mondiales de création en parfumerie fine».Ainsi, photographes et parfumeurs ont tenté de saisir l’essence de six odeurs indiennes: «L'odeur ~ ‘T#* > parfums de TI fêC de l’eau», «Parfum de femme», •Des notes vertes», «Volutes de Chaya», •Marché aux odeurs», •L’odeur du sacré».Chacune est présentée de façon très évocatrice sous forme de chapitre.On admire la présence sacrée de l’eau et celle, plus discrète, des femmes au corps voilé.On est impressionné par la luxuriance de la végétation, les marchés où fleurs, épices et légumes se mélangent.On a l’impression de franchir le seuil de lieux sacrés où brûlent les chandelles et flottent des volutes d’en- cens.Les photos ne prétendent pas rendre compte de toute la réalité indienne, dont plusieurs aspects s’accordent moins bien aux bonnes odeurs recherchées.Mais cette perception de l’Inde ne tombe pas dans le superficiel, révèle une beauté à laquelle on fait trop rarement allusion — on pense à cette brume qui enveloppe Calcutta à 6h le matin.Les parfumeurs ont confectionné une fragrance pour chacune des odeurs; le lecteur peut les humer sur de petites bandelettes qui accompagnent le livre.On a plaisir à découvrir la prose des créateurs qui expriment ce qui entre dans la composition de leur parfum.Parlant de «l’odeur de l’eau», Alberto Morillas explique: «L’odeur indienne de l’eau, c’est celle du fleuve animé jour et nuit.Mon eau a pris la mémoire delà vie autour d’elle: celle des femmes qui ont fait leurs ablutions rituelles dans le Gange, l’odeur du linge lavé dans le fleuve et qui sèche sur les “ghâts”, et les feuilles, les fleurs des offrandes bien sûr J'ai aussi mis en odeur la couleur des bougies qui dérivent sur le fleuve la nuit.J’ai voulu inventer le parfum du reflet de la vie dans l’eau.» Malgré ce qu'on sait du Gange, on rêverait presque d'y plonger après avoir lu pareille description.Il est rare qu’on puisse dire d’un livre qu’il enivre: celui-là le faiL Un seul regret ces fragrances savamment concoctées ne sont pas disponibles en flacons.Safari photographique On peut poursuivre ce périple en feuilletant le livre de photographies de Kevin Kelly.Asia Grace rassemble plus de 300 photos prises un peu partout en Asie.Où?On l’ignore puisqu’il n’y a ni texte ni légende pour accompagner les images.lœs photos, dont plusieurs sont inspirantes, sont groupées deux par page; cette superposition étourdit le regard.Quel est l’effet recherché?L’ensemble donne l'impression d’une publication précipitée, ce qui étonne chez Taschen, un éditeur d’habitude méticuleux.PARFUMS DE L’INDE Véronique Durruty et Patrick Guedj Éditions Flammarion Paris, 2002,162 pages ASIA GRACE Kevin Kelly Éditions Taschen Cologne, 2002,323 pages I LE DEVOIR.LES S A M E I) I 18 K H ET DIMANCHE 19 J A N V I E R 2 O O 3 Livres LITTÉRATURE JEUNESSE Lectures viriles pour garçons sensibles CAROLE TREMBLAY Les garçons lisent moins?Peut-être le fait qu’on retrouve un nombre plus important d’ouvrages mettant en scène des filles y est-il pour quelque chose.Heureusement, certains auteurs, et pas les moindres, continuent de penser aux hommes en herbe.Voici donc trois excellents romans qui présentent des héros et des thèmes masculins.Mais attention, le monde a changé depuis Bob Morane, et ces trois ouvrages ne sont pas exempts d’émotions, loin de là.Les garçons aiment le sport?Voici un roman où le football est pratiquement le personnage principal.Philippe Delerm est connu pour sa Première gorgée de bière et autres plaisirs.Parmi ses autres petits plaisirs favoris se retrouve fort probablement le soccer, tant sa passion pour ce sport transparaît à travers les longues et nombreuses descriptions de parties qui traversent le livre.Malgré la douloureuse impression, pour une analphabète du football comme moi, d’être en train de lire un long article des pages sportives d’un journal, l’histoire d’amitié masculine mal- menée qui sous-tend le roman parvient à émouvoir véritablement.Rivalité, solidarité et tolérance sont au cœur de l’action et l’auteur réussit à en faire un cocktail tout en finesse, sans qu’on entende la cavalerie de rectitude politique courir entre les lignes.EN PLEINE LUCARNE Philippe Delerm Gallimard jeunesse, «Folio Junior» Paris, 130 pages, 2002 (A partir de 10 ans) Torn est un garçon sauvage et renfermé depuis que son petit frère a été happé par une voiture alors qu’ils roulaient tous les deux à vélo sur une route de campagne.Victime du syndrome du survivant, il porte depuis l’événement la culpabilité d’une mort dont le véritable responsable n’a jamais été retrouvé.Quand Antoine, un nouvel élève, arrive dans sa classe, Torn s’abandonne pour la première fois depuis longtemps au plaisir de l’amitié.Une amitié qui s’ancre davantage pendant les vacances puisque les deux garçons ont une passion commune pour le surf.L’histoire bascule quand Pkilttifie Mer Torn se rend compte que son nouvel ami possède, lui aussi, un lourd secret en rapport avec la mort d’un jeune garçon.Troublé et furieux.Torn croit d’abord que le père d’Antoine est le responsable du délit de fuite qui a été fatal à son frère.H comprend finalement que c’est le cœur de son petit frère qui bat dans la poitrine de son nouvel ami à la suite d’une transplantation.Ce qui aurait pu être une histoire à mi-chemin entre le sordide et le sensationnel s’avère un ouvrage touchant, au ton juste et sans complaisan- ce.Une histoire forte, racontée simplement, mais efficacement DÉLIT DE FUITE Caroline Terrée Nathan Paris, 2002,78 pages (Dés 11-12 ans) Grégoire déteste l’école.D préfère, et de loin, bricoler, dans le cabanon du jardin, avec son grand-père Léon.Quand Grégoire se fait renvoyer du collège après avoir redoublé deux fois, Léon, pourtant son allié de toujours, se fâche et refuse de continuer à bricoler avec lui.Grégoire doit donc apprendre à sortir de l’enfance et à se prendre en main.Sous l’apparence banale, voire ennuyeuse, de son résumé, se cache un roman tout simplement bouleversant Anna Gavalda s’est fait connaître grâce à un petit recueil de nouvelles,/e voudrais que quelqu’un m'attende quelque part, paru aux Editions du Dilettante, dont on a vendu 300 000 exemplaires.Elle y faisait preuve d’une habileté rare pour rendre palpables les sentiments de ses personnages, même dans les situations les plus quotidiennes.Cette faculté de traduire de façon sensible et simple SOURCE NATHAN Illustration de Thomas Ehretsman pour Délit de fuite.1 JtlIIH les émotions n’est en rien altérée par l’écriture jeunesse.Elle semble, au contraire, y avoir gagné en force.35 kilos d’espoir est la version augmentée d’un texte paru précédemment dans la revue Je bouquine qui a valu, semble-t-il, un courrier record à son éditeur.35 KILOS D’ESPOIR Anna Gavalda Bayard jeunesse Paris, 2002,111 pages (Dès 10 ans) NATURE Fabuleuse diversité animale HISTOIRE Un Ramsès iconoclaste PAULINE GRAVEL LE DEVOIR Phénoménale et fabuleuse, la diversité des formes de vie animale.L'encyclopédie Le Règne animal, dont la version française pour le Canada est publiée aux Editions du renouveau pédagogique (ERPI), le rappelle superbement.Tant les clichés saisissants et les descriptions justes et concises que le graphisme efficace et audacieux contribueront à susciter l'émerveillement des publics de tout âge devant l’extraordinaire luxuriance du monde animal.Universelle, cette encyclopédie décrit plus de 2000 espèces du monde entier, dont près de 600 habitent en Amérique du Nord.Soulignons que les ERPI ont eu l’heureuse initiative d’adapter les appellations européennes de ces espèces — la première édition de l’ouvrage ayant été préparée par une équipe européenne — à la nomenclature québécoise.Cette tâche a été confiée à Richard Mathieu, professeur de biologie au cégep de Drummondville, qui a relevé que le bighorn est notre mou- flon d’Amérique.Le serpent du lait, notre couleuvre tachetée.Le plongeon imbrin, notre huard.Le poisson-chat brun, notre barbotte brune.Le cabillaud, notre morue franche.Et la grenouille taureau, rien de moins que notre ouaouaron.L’ouvrage a également le mérite d'embrasser l’ensemble du règne animal sans négliger les invertébrés, ces éternels oubliés qui comprennent pourtant près de 97 % des espèces animales qui vivent sur la planète.Eponges, coraux, vers, mollusques, crustacés, insectes, araignées et autres petites bêtes aux couleurs chatoyantes, aux formes excentriques et aux comportements les plus curieux ébahiront tout autant que les grandes classes de vertébrés que sont les poissons, les amphi-biens, les reptiles, les oiseaux et les,mammifères.Elaboré par une équipe internationale de plus de 70 zoologistes, biologistes et naturalistes, le contenu scientifique de l'ouvrage est irréprochable et intègre les dernières découvertes de la recherche, notamment des espèces récemment identifiées, comme une troisième espèce d’éléphant et quelques baleines rares.Les portraits des espèces présentées sont succincts mais néanmoins complets.Ils soulignent les spécificités anatomiques, les cycles de vie, l’habitat, les particularités comportementales et les bizarreries de certains modes de vie qui caractérisent l'espèce.On y apprend ainsi que «/e prélude de l’accouplement chez la tortue géante des Galàpagos est sans ménagement puisque le mâle contraint la femelle à la soumission en lui mordant les pattes».«À chaque expiration de sa victime, le python d’Afrique resserre son étreinte jusqu’à l’arrêt de la respiration.» Tantôt terrifiants, parfois attendrissants, les clichés montrent les animaux dans leurs élans les plus primaires.Pour le plus grand plaisir des lecteurs, les photographes ont saisi le loup gris qui déchiquette sa proie aussi bien que deux chimpanzés amis qui s'épouillent avec amour.Tant de beauté et de richesse inspirent le respect.Les auteurs jouent de ce sentiment pour sensibiliser le public à l’inéluctable extinction de maintes espèces.«Dans le même temps qu’il a fallu pour mettre au point cet ouvrage, des milliers d’espèces se sont éteintes, tel l’ara de Spix sauvage, dont le dernier représentant a disparu en décembre 2000», souligne le zoologiste britannique David Burnie, éditeur en chef de l'encyclopédie.On trouve ainsi, à la fin de chaque section, la liste rouge des espèces menacées qui ont été répertoriées par l’Union internationale pour la conservation de la nature.Une liste qui, ces dernières années, s'est dramatiquement allongée en raison des activités dévastatrices d’une seule espèce, l’humain, qui domine aujourd’hui la planète mais qui pourrait bien être emporté lui aussi dans la tourmente.LE RÈGNE ANIMAL Sous la direction de David Burnie Traduction française: ML Editions - Paris Adaptation de la taxinomie au Can,ada: Richard Mathieu ERPI (Editions du Renouveau pédagogique) Montréal, 2002,624 pages MICHEL BÉLAIR LE DEVOIR v A la seule exception de Tou-tankhamon, dont le trésor somptueux a fait le tour de toutes les grandes capitales du monde, Ramsès est probablement le plus connu de tous les pharaons égyptiens.Il est du moins celui qui a régné le plus longtemps, et c’est ce qui fait qu’il a eu le temps d’entreprendre des travaux et d’édifier des monuments un peu partout à travers l’Egypte en y gravant chaque fois son nom.On retrouve le cartouche de Ramsès — le deuxième des quelque 20 pharaons qui portèrent ce nom au cours de la XK' dynastie — sur des restes de monuments jusqu’au Liban et à la frontière sud de ce qui est aujourd’hui la Turquie et même, en Afrique, jusqu'à ce qui est devenu le Soudan.Fils de Séthi I", Ramsès II monta sur le trône en 1279 avant Jésus-Christ.Il avait 20 ans.Au cqurs des 67 ans de son règne, l’Egypte connut une période de grande prospérité.C’est lui qui enrichit le temple de Karnak de nombreux monuments et portiques et qui agrandit considérablement celui de Louxor; Ramsès est également l’«architecte» du Ramesseum (situé dans l’ancienne Nubie) et d’une multitude de temples, dont ceux d’Abydos et d’Abou Simbel (que l’UNESCO a déplacés pour éviter la crue du lac Nasser dans les années 60).Partout où on se déplace en Egypte, Ramsès est présent même si sa somptueuse capitale Pi Ramsès est enfouie sous le silence des dunes de sable, quelque part près de l’embouchure du delta du Nil.En fait, Ramsès est tellement partout que la seule chose que Ton connusse RAMSES de l’Égypte et qu'il n’ait pas construite, ce sont les pyramides.De façon étonnante, c’est précisément sur le ton de cette dernière phrase que T.G.H.James a écrit ce beau gros livre, farci d’éblouissantes photos polychromes en doubles pages, de graphiques et de notes en bas de page particulièrement claires et bien identifiées.Ramsès II n’est visiblement pas l’idole de T.G.H.James, bien au contraire.A plusieurs reprises, chose rarissime dans ces cathédrales de papier glacé qu’on consacre aux grands personnages de l’histoire, le ton de James frôle le persiflage.Tout au long de son texte, il ne cesse de souligner la vanité du plus grand des pharaons.La plupart du temps, cela donne à l’ouvrage une certaine «fraîcheur» iconoclaste, mais à d’autres moments, cela frise Tin-justice, par exemple lorsque l'auteur parle du temple d’Abou Simbel comme si c’était presque une quantité négligeable alors que cet inestimable trésor creusé dans la pierre est un incontestable chef-d’œuvre.Tout cela pour souligner que ceux qui cherchent un ouvrage vantant les mérites et le caractère du grand Ramsès devront plutôt se reporter à la suite romanesque de Christian Jacq (cinq romans en deux volumes, chez Laffont) dont nous avons déjà parlé dans ces pages.Par contre, T.G.H.James remet les pendules à l’heure à plusieurs reprises sur certaines pratiques à la mode dans TÉgypte pharaonique, comme celle de s’approprier des statues ou même des monuments complets en en changeant le cartouche ou les inscriptions gravées en relief sur les murs.Ramsès Ta fait, comme plusieurs autres avant et après, lui qui a rasé la moindre trace de ce qui pouvait rester d’Akhenaton, le pharaon hérétique.Et Ramsès en a lui aussi subi l’affront lorsque les derniers Ptolémée (à l’époque romaine) se sont attribué certaines de ses réalisations.On s’attardera particulièrement à deux chapitres: «Le roi et son royaume», dans lequel James nous fait saisir l’administration concrète et quotidienne du territoire, et «Le roi et son peuple», qui donne un aperçu de la vie des ouvriers et du petit peuple ordinaire à l’époque de Ramsès.Évidemment, le livre de James est passionnant, une fois que Ton a accepté son point de vue sur Ramsès.En prime, on trouvera à la toute fin un glossaire fort utile pour saisir les subtilités de la vie en ancienne Égypte.RAMSÈS II T.G.H.James Adaptation française par Emmanuel Pailler Éditions Gründ Paris 2002,320 pages VOYAGES CULTURE Images de Toscane DIANE PRÉCOURT LE DEVOIR Toscane étemelle: ce livre porte bien son nom.Tout de photographies vêtu, ces images en constituant la majeure partie, il relate la beauté tranquille de cette région d’Italie, avec Florence conune centre de gravité.On y trouve très peu de textes, si ce n'est une présentation de chacune des parties de ce document: Florence, Arezzo, Sienne, Pise, Grossetto et leurs environs.Il faut dire que les photos de Bruno Morandi parlent d'elles-mèmes et ce n'est pas un hasard si Toscane étemelle fait partie de la collection «Panoramique».Toutes les teintes du bleu s'y retrouvent dans ses ciels, les ocres dans son architecture et la terre de Sienne dans ses paysages, cette couleur ainsi bellement baptisée par les peintres.Les Toscans ont le ciel dans les yeux, selon le dicton.En tout cas, ils ont certainement les yeux au ciel quand celui-ci se teinte de la palette des couleurs.Les photos, donc, sont saisissantes d’éclat, montrant parfois le même paysage à chacune des quatre saisons, dans ce pays à la nature particulièrement généreuse et farci de villages médiévaux.«fl existe pourtant beaucoup de choses miraculeuses que ni les hommes, ni les saints ne sont capables défaire s’ils ne se donnent pas la main: ce sont la gentillesse, la simplicité, je dirais presque la virginité du pays toscan, œuvre des hommes et des saints plutôt que de la nature», écrit l’auteur.Ville d’art, d'histoire, patrie des maitres de la Renaissance, «éphémère capitale de l’Italie», Florence est le centre névralgique de la Toscane, aux portes de la région du Chianti connue dans le monde entier pour ses vins réputés.TOSCANE Eternelle Cifnào Maliijvirtv Unino Morand» Dans son mot d'introduction, le photographe Morandi écrit: «Je retrouve la Toscane de mon enfance, intemporelle et somptueuse, dans le texte de Curzio Malaparte, lui-même Toscan, qui a si bien compris et restitué la fierté ombrageuse de ses compatriotes.» S'il ne vous a jamais pris Tenvie d’aller faire un tour du côté de la Toscane, parions que ce livre ne vous en laissera même pas le choix.TOSCANE ÉTERNELLE Texte: Curzio Malaparte Photos: Bruno Morandi Arthaud Paris.2002,156 pages Le tour du monde en 150 peuples et plus PAUL CAUCHON LE DEVOIR Ce volume aux allures d’encyclopédie pourrait aussi s'intituler «Hymne aux différences culturelles».De parution récente (il s'agit de la traduction française d’un ouvrage paru Tannée dernière en anglais), cette production fort bien faite de National Geographic veut souligner la richesse et la diversité des divers peuples de la planète.Environ 150 groupes ethniques différents y sont présentés plus longuement, mais en fin de volume, un index recense plus de 5000 groupes ethnoculturels existants.A ces présentations écrites par un groupe de 15 auteurs sont jointes des photographies magnifiques qui sont vraiment la marque de National Geographic Feuilleter un tel volume est une véritable source d’étonnement.Vous y apprendrez ainsi l’existence du peuple des Cornouailles, qui sont environ 500 000 mais qui ne sont pas officiellement reconnus par le gouvernement britannique.Ou encore celle des Féringiens, qui sont environ 45 000 dispersés dans l'archipel des Féroé, dans l’Atlantique.Peut-être les Chamorros des îles Mariannes vous sont-ils plus familiers?Chacun de ces groupes possède le statut de peuple clairement identifié par les anthropologues.Réglons tout de suite une question: non, les Québécois n’y apparaissent pas comme peuple en soi (ni les Canadiens, d’ailleurs).Pour nos contrées, on trouvera plutôt une notice sur les peuples iroquois et une photo grand format (au demeurant fort belle) de jeunes filles d’origine crie.Le texte de cette encyclopédie n’est pas tourné vers le passé.On y explique par exemple qu’une culture traditionnelle réussit à survivre non pas en se figeant dans le passé mais bien grâce à sa capacité de faire face au changement.En postface, l’auteur Wade Davis soutient également que ce n’est pas le changement qui menace l’intégrité des cultures mais plutôt «le pouvoir et la domination brutale».En fait, cette encyclopédie veut jouer auprès des groupes culturels le même rôle que jouent les encyclopédies consacrées aux espèces menacées.On y rappelle, par exemple, qu'environ 10 000 langues se sont développées tout au long de l'histoire humaine et qu'environ 6000 sont encore parlées aujourd'hui.Cependant seulement 3000 d’entre elles sont enseignées aux enfants, et seulement 600 langues semblent assez stables pour avoir un avenir.Certains experts pensent même que dans un siècle, seulement 200 langues survivront PEUPLES DU MONDE National Geographic sous la direction de David May-bury-Lewis et Wade Davis Paris, 2002,304 pages i t
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