Le devoir, 24 mars 2007, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2007 LITTERATURE Suzanne Myre persiste et signe Page F 3 ROMAN AMÉRICAIN Un Paul Auster décevant Page F 5 JOHN SCHULTS REUTERS Philippe Noiret Dernier coup de chapeau du prince des saltimbanques ODILE TREMBLAY Les acteurs au long cours sont de vieux compagnons de route, dont les incarnations multiformes croisent nos propres souvenirs de vie.Philippe Noiret, l’homme aux 120 films, Ait une voix, une stature, une courtoisie et un miroir tendu.Depuis sa sortie de piste en novembre dernier, les cinéphiles gardent au cœur, agrippée, vivace, sa silhouette un peu bonhomme.Et ce quelque chose au coin des yeux: «Un appétit doublé d’une mélancolie, une nostalgie de je ne sais quoi et de je ne sais qui.» Mort?Allons donc?Le comédien de toutes les élégances se définissait comme un saltimbanque, un type poussé par la chance qui avança à son rythme, rattrapé un jour par la célébrité sans l’avoir vue venir, ni même appelée.Mais l’étiquette de monstre sacré lui semblait absurde, apparemment issue d’un rêve.Ecrire son autobiographie, il en a repous- sé longtemps l'idée.La maladie se chargea de lui fournir d’ultimes échéances.Noiret y consacra les derniers mois de son existence sur son lit de souftrance.Mémoire cavalière, publié chez Robert Laffont, écrit en collaboration avec Antoine de Meaux, n’est pas une œuvre de style littéraire, mais un testament d’humaniste, le survol d’un demi-siècle artistique aussi.L’ouvrage ne se contente pas de remonter le cours d’une immense carrière d’acteur, parfois avec le souci excessif de n’oublier aucun film, aucune pièce, dont le foisonnement donne le vertige.Il témoigne d’un art de vivre, loin des excès, avec une éthique du travail quasi artisanale.Peu marqué par les idéaux de Mai 68, faute d’avoir voulu tordre le cou à ses aînés, à la fois anarchiste et conservateur, séducteur à l’écran, homme d’une seule femme dans la vie: son épouse Monique Chaumette.Son extravagance, il la vivait au cinéma, sous la couronne ou le bonnet, devenant le vengeur du Vieux Fusil, le doux nonchalant $ Alexandre le Bienheureux, l’oncle loufoque de Zazie dans le métro, le ripoux sans foi ni loi, un des goinfres kamikazes de La Grande Bouffe de Marco Ferreri, film qui décoiffa à Cannes en 1973, le bouleversant projectionniste de Cinema Paradiso.Sans compter tous les autres rôles.Un père employé de commerce à l’allure aristocratique, épris de poésie, une naissance sans histoire à Lille, une partie de l’enfance au Maroc, un statut de cancre dans toutes les écoles: ainsi naissent parfois les étoiles.Noiret vous dira qu’il a pris du temps à mûrir, comme un vin.Dans les périodes de gestation silencieuse d’un personnage, il constata que ce caractère rêveur, qui jeune faisait son tourment, aura été son plus grand atout «Par inclination naturelle, j’ai tçujours rêvé à partir des objets, des matières.A partir du toucher.Le point de départ du travail intérieur se trouve là.D’où l’importance des costumes et des accessoires de jeu.» Le grand comédien français a ancré tous ses personnages dans le réel: une veste ou- verte, une paire de souliers, une barbe de trois jours.Telles sont les portes d’entrée vers la psyché de ses héros.Et Dieu sait à quel point cet homme élégant, qui frisait fabriquer souliers et complets sur mesure, aura dans son quotidien aussi, avec chapeau et cigare, apprécié le tour de main des artisans, ses frères.La trajectoire de Noiret a croisé celle de tant d’interprètes et de créateurs illustres: d’Hitchcock à Fred Astaire, de Jean War à Gérard Philippe, de Jean Gabin à Peter OToole, de Michel Simon à Françoise Sagan, en passant par Raymond Queneau, la chanteuse Barbara, Abel Gance et le peintre Balthus, que les récits de ses rencontres fascinent.On regrette seulement qu’il saute parfois trop vite d’un artiste à l’autre.L’étendue du terrain à couvrir nuit aux récits de détail.En 1955, dans La Pointe courte d’Agnès Varda, film inaugural de la Nouvelle Vague, VOIR PAGE F 2: NOIRET Denise Boucher: mémoires d’une ^ femme CAROLINE MONTPETIT Au bout du fil, la voix est un peu éraillée.Elle porte les 70 ans de vie et d’expérience de Denise Boucher, qui parle en direct de Lodève, en France, où elle travaille au Festival des voix de la Méditerranée, un festival de poésie pour lequel elle produit une anthologie.Ces 70 ans de vie, c’est ce que la poétesse, ancienne présidente de l’Union des écrivains du Québec, raconte dans l’autobiographie Une voyelle, qui paraît ces jours-ci chez Leméac.Voyelle, dit cdle qui signait , dans les années 70 la féministe et controversée pièce de théâtre Les fées ont soif, parce qu’il n’y a pas de féminin à voyou.C’est pourtant une autobiographie passablement sensible, nimbée d’espoir et de rêves, que livre Denise Boucher dans Une voyelle.«La chose la plus extraordinaire que j’ai découverte et) «J’ai été faite par la poésie, par la musique, parla peinture» écrivant est que mes parents ont été jeunes et fous», dit-elle au téléphone.C’est une autobiographie qui couvre aussi une période particulièrement fertile de l’histoire du Québec, des noirceurs duplessistes à la Crise d’octobre jusqu’à aujourd’hui.«C’est une tentation simple, au début [que d’écrire ses mémoires], une façon de regarder dans le rétroviseur et de voir l’infime poussière qu’on est dans le monde, et de voir comment elle est dans le monde», dit-elle.Déjà, enfant, la petite Denise note certaines différences entre le traitement réservé aux hompies et celui réservé aux femmes.A table, par exemple, les garçons ont deux fois plus de viande que les filles.Et pourtant l’auteure a choisi de conserver le ton de l’enfance pour raconter cette période privilégiée de sa vie.«Je n’ai pas voulu regarder cet enfant de haut.Lenfant ne porte pas de jugement sur la justice», confiet-eDe.Reste que c’est l’oppression, sous toutes ces formes, qui n’a pas cessé d’irriter l’écrivaine.Et au premier chef elle place la religion comme étant le grand oppresseur des femmes dans le monde.A preuve, ces «hirondelles bleues» de l’Afghanistan, qui rôdent encore, entièrepient voilées, sur nos écrans de télé.A travers l’histoire récente, ce sont les collectifs, les alliances, qui ont frit avancer la cause des femmes.«Une approche individuelle n’est jamais suffisante pour changer le monde», dit-elle.Malgré les avancées des femmes dans divers domaines, malgré l’acquisition du droit de vote, l’invention de la pilule contraceptive, Denise Boucher considère d’ailleurs qu'on tente encore aujourd’hui de tenir les femmes à l’écart du pouvoir.À titre d’exemple, elle cite l’échec de la course au leadership du Parti québécois de Pauline Marois, ou VOIR PAGE F 2: BOUCHER f LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2007 LIVRES NOIRET SUITE DE LA PAGE F 1 son visage de jeunesse, pour la première fois devant la caméra, se découpe au premier plan.Il trouva horrible de s’apercevoir de dos à , l’écran, ne fut guère conquis par le septième art, lui qui n’avait juré jusque-là que par le théâtre.Ses premiers pas avaient eu lieu sur les planches du TNP de Jean Vilar, aux ' Côtés de Gérard Philippe, icône de falent et de beauté, qui fut son ange gardien en lui offrant son plus beau rôle, celui du duc Alexandre dans Loremado à la fin des années 50.Aux côtés de Vilar, Philippe Noiret avait appris une vérité appelée à le suivre tout au long de sa carrière: «A chaque nouveau rôle, il faut retrouver la virginité, l’innocence, l’invention et le jaillissement.C’est cela ' l’honnêteté.Aller au bout de tout ce qu’il y a, au fond d’un personnage.» Noiret se disait fier d’avoir évité le piège du rôle type, qui vous colle ' à la peau et chasse tous les autres.’ Content, aussi, d’avoir pris le parti du cinéma de qualité populaire, s'éloignant presque par instinct des œuvres trop hermétiques.Vraiment lancé au grand écran èn 1960 par Zazie dans le métro, de Louis Malle adaptant Queneau, mais catapulté par La Vie de châ-' teau de Rappeneau six ans plus tard, il a récolté le triomphe grâce k Alexandre le Bienheureux d’Yves Robert (1967), œuvre qui préfigurait le printemps de 1968.En 1975, son personnage de veuf justicier dans Le Vieux Fusil, de Robert Enrico, aux côtés de l’inoubliable Romy Schneider, en fit une icône.Sa collaboration avec Bertrand Tavernier allait lui valoir des rôles majeurs, sur plusieurs décennies, de L’Horloger de Saint-Paul (1973) à La Vie et rien d’autre (1988).«Chez Tavernier, j’ai tout de suite aimé cette capacité à relever l’héritage des grands des générations d’autrefois, tout en faisant un cinéma de son époque», dira-t-il.Mais certains préféraient le Noiret de comédie de Tendre poulet ou des Ripoux.Il offrit des parcelles de lui à tous les publics, agacé qu’on lui reproche en fin de parcours de «faire du Noiret», comme s’il pouvait tenter autre chose.A ses amis Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle, comme lui acteurs et cavaliers émérites, il enviait le grain de folie.«Je n’ai pas ces coups de grisou qu’ils ont, ces décrochements complètement abstraits, où tout à coup cela fuse vers une autre dimension», soupirait-il.Lisant ses mémoires, on est frappé par l’humilité du grand comédien.Noiret, qui n’avait jamais apprécié son physique trop enveloppé, loue souvent la beauté des autres interprètes masculins, comme d’ailleurs le talent de bien des acteurs qui ont croisé sa vie.Très rafement se permet-il quelques coups de griffe au passage.Sa simplicité se confond avec sa grandeur, jusqu’au fond de ces élégantes mémoires d’outre-tom-be, qui ne recèlent jamais le goût âcre des règlements de comptes.Le Devoir MÉMOIRE CAVALIÈRE Philippe Noiret Editions Laffont Paris, 2007,447 pages BOUCHER SUITE DE LA PAGE F 1 encore le traitement réservé présentement à la candidate socialiste à la présidence Ségolène Royal, en France.«Les “boys" ne nous laissent passer nulle part.Ils parlent des robes de Ségolène Royal, dit-elle, alors qu’on ne parle jamais de leurs cravates ou des costumes qu’ils se font foire à Londres.Tant qu’ils te mettent dans des robes, ils ne s’attardent pas aux idées, à l’esprit.» Selon Denise Boucher, toutes les religions ont été créées par des hommes à cause de la peur des femmes.«Les femmes n’ont d’ailleurs pas éprouvé le besoin : d’en inventer», constate-t-elle.- Loin des grandes réflexions théoriques, Une voyelle retrace cependant le parcours d’une femme écrivain, qui fut d’abord professeu-re et qui s’est abreuvée à l’école des Gaston Miron, Claude Gauvreau et Jean-Paul Mousseau.De ce dernier, elle dit qu’il l’initia à la fierté, à la colère, à l’entêtement et à la quête de matériaux nouveaux.La rebelle en elle y prend une bouffée d’air frais.Déjà, alors qu’elle était enseignante, une directrice avait dit d’elle: «Très bonne pédagogue, mais aucun sens moral», parce que la jeune Boucher faisait répéter une chanson à boire aux enfants pour les familiariser avec le conditionnel.Toute jeune, elle lit les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir et apprécie Christiane Rochefort.La Crise d’octobre, qui la confine momenta- nément à la prison de Tanguay, elle qui a été très proche de Pauline Julien et de Gérald Godin, l’éprouve considérablement.«Cela a été la confrontation au mensonge total», se souvient-elle aujourd’hui.Après cette crise, sa vocation d’écrivain s’affirme.Én 1978, elle signe la pièce de théâtre Les fées ont soif, qui s’attaque notamment au mythe de la Vierge Marie, rien de moins.«Je n’avais pas voulu le scandale, mais je pouvais y foire face», écrit-elle au sujet de cette pièce, qui met en scène des femmes à la recherche de leur corps, de leur cœur, de leur tête, qui fut l’objet d’une controverse considérable.Attaquée de toutes parts, la dramaturge finira par gagner en cour aux côtés du TNM, qui la produit Encore aujourd’hui, Denise Boucher considère que l’institution littéraire québécoise est coupée du corps.Et l’une de ses grandes peines est de ne pas avoir eu d’enfants, elle qui a longtemps cru ne pas en vouloir.«R n’y a rien qui remplace cela», dit-elle.L’art sous toutes ses formes, cependant l’a touchée très tôt «f ai été foite par la poésie, par la musique, par la peinture», dit-elle.Dans l’hôtel de ville d’Arthabaska où elle vivait enfant parce que son père était chef de police, les chants de la chorale montaient jusqu’à elle.«Je trouvais cela utile», se souvient-elle.Le Devoir UNE VOYELLE Denise Boucher Lcniéac Montréal, 2007,321 pages vérité comme problème Séminaire conjoint de philosophie et de théologie L'exigence de vérité sillonne toute l'histoire de la pensée occidentale.Liée à l'exercice de la raison et aux requêtes de la morale, elle traverse le champ des autorités, des traditions et des religions.Très tôt.elle fait problème; aujourd'hui encore, elle pose question.Ce séminaire de six crédits aura lieu le jeudi, aux deux semaines, de septembre 2007 à avril 2008.Professeurs collaborateurs: Maxime Allard Sophie-Jan Arrien Guy Bonneau Yves Bouchard Benoît Castelnôrac Sebastien Charles Marc Dumas Anne Fortin Guy Jobin Bernard Keating Luc Langlois Alain Letourneau Robert Mager Jean-Marc-Narbonne François Nault Pierre Noël Pierre François Noppen Paul-Hubert Poirier Gilles Routhier www.ftsr.ulaval.ca/verite UNIVERSITÉ LAVAL UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE Pour une « littérature-monde » en français Manifeste publié à Paris la semaine dernière par 44 écrivains, dont Jacques Godbout, Wajdi Mouhawad et Nancy Huston, en faveur d'une langue française qui serait «libérée de son pacte exclusif avec la nation» Muriel Barbery, Tahar Ben Jelloun, Alain Borer, Roland Brival, Maryse Condé, Didier [Jaeninckx, Ananda Devi, Alain Dugrand, Edouard Glissant, Jacques Godbout, Nancy Huston, Koffi Kwahulé, Dany Laferrière, Gilles Lapouge, Jean-Marie Laclavetine, Michel Layaz, Michel Le Bris, JMG Le Clézio, Yvon Le Men, Amin Maalouf, Alain Mabanckou, Anna Moi, Wajdi Mouawad, Nimrod, Wilfried N’Sondé, Esther Orner, Erik Orsenna, Benoît Peeters, Patrick Rambaud, Gisèle Pineau, Jean-Claude Pirotte, Grégoire Polet, Patrick Raynal, Jean-Luc V.Raharimanana, Jean Rouaud, Boualem Sansal, Dai Sitje, Brina Soit, Lyonel Trouillot, Anne Vallaeys, Jean Vautrin, André Velter, Gary Victor, Abdourahman A.WaberL Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique: le Concourt, le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Renaudot, le Femina, le Concourt des lycéens, décernés le même automne à des écrivains d’outre-France.Simple hasard d’une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la «périphérie», simple détour vagabond avant que le fleuve ne revienne dans son lit?Nous pensons, au contraire: révolution co-pernicienne.Copernicienne parce qu’elle révèle ce que le milieu littéraire savait déjà sans l’admettre: le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n’est plus le centre.Le centre jusqu’ici, même si de moins en moins, avait eu cette capacité d’absorption qui contraignait les auteurs venus d’ailleurs à se dépouiller de leurs bagages avant de se fondre dans le creuset de la langue et de son histoire nationale: le centre, nous disent les prix d’automne, est désormais partout, aux quatre coins du monde.Fin de la francophonie.Et naissance d'une littérature-monde en français.Le monde revient.Et c’est la meilleure des nouvelles.N’aura-t-il pas été longtemps le grand absent de la littérature française?Le monde, le sujet, le sens, l’histoire, le «référent»: pendant des décennies, ils auront été mis «entre parenthèses» par les maîtres-penseurs, inventeurs d’une littérature sans autre objet qu’elle-même, taisant, comme il se disait alors, «sa propre critique dans le mouvement même de son énonciation».Le roman était une affaire trop sérieuse pour être confiée aux seuls romanciers, coupables d’un «usage naïf de la langue», lesquels étaient priés doctement de se recycler en linguistique.Ces textes ne renvoyant plus dès lors qu’à d’autres textes dans un jeu de combinaisons sans fin, le temps pouvait venir où l’auteur lui-même se trouvait de fait, et avec lui l’idée même de création, évacué pour laisser toute la place aux commentateurs, aux exégètes.Plutôt que de se frotter au monde pour en capter le souffle, les énergies vitales, le roman, en somme, n’avait plus qu’à se regarder écrire.Que les écrivains aient pu survivre dans pareille atmosphère intellectuelle est de nature à nous rendre optimistes sur les capacités de résistance du roman à tout ce qui prétend le nier ou l’asservir.Ce désir nouveau de retrouver les voies du monde, ce retour aux puissances d'incandescence de la littérature, cette urgence ressentie d'une « littérature-mo nde », nous les pouvons dater ils sont concomitants de l’effondrement des grandes idéologies sous les coups de boutoir, précisément., du sujet du sens, de l’Histoire, faisant retour sur la scène du monde — entendez: de l’effervescence des mouvements antitotalitaires, à l'Ouest comme à l’Est, qui bientôt aliment effondrer le mur de Berlin.Un retour, fl faut le reconnaître, par des voies de traverse, des sentiers vagabonds — et c’est dire du même coup de quel poids était l’interdit! Comme si, les chaînes tombées, il fallait à chacun réapprendre à marcher.Avec d’abord l’envie de goûter à la poussière des routes, au frisson du dehors, au regard croisé d’inconnus.Les récits de ces étonnants voyageurs, apparus au milieu des années 1970, auront été les somptueux portails d’entrée du monde dans la fiction.D’autres, soucieux de dire le monde où ils vivaient comme jadis Raymond Chandler ou Da-shiell Hammett avaient dit la ville américaine, se Le monde revient.Et c’est la meilleure des nouvelles.N’aura-t-il pas été longtemps le grand absent de la littérature française?tournaient à la suite de Jean-Patrick Manchette, vers le roman noir.D’autres encore recouraient au pastiche du roman populaire, du roman policier, du roman d’aventures, manière habile ou prudente de retrouver le récit tout en rusant avec «l’interdit du roman».D’autres encore, raconteurs d’histoires, investissaient la bande dessinée, en compagnie d’Hugo Pratt, de Moebius et de quelques autres.Et les regards se tournaient de nouveau vers les littératures «francophones», particulièrement caribéennes, comme si, loin des modèles français sclérosés, s'affirmait là-bas, héritière de Saint-John Perse et de Césaire, une effervescence romanesque et poétique dont le secret, ailleurs, semblait avoir été perdu.Et ce, malgré les œillères d’un milieu littéraire qui affectait de n’en attendre que quelques piments nouveaux, mots anciens ou créoles, si pittoresques n’est-ce pas, propres à raviver un brouet devenu par trop fade.1976-1977: les voies détournées d’un retour à la fiction.Dans le même temps, un vent nouveau se levait outre-Manche, qui imposait l’évidence d’une littérature nouvelle en langue anglaise, singulièrement accordée au monde en train de naître.Dans une Angleterre rendue à sa troisième génération de romans woolfiens — c’est dire si l’air qui y circulait se faisait impalpable —, de jeunes trublions se tournaient vers le vaste monde, pour y respirer un peu plus large.Bruce Chatwin partait pour la Patagonie, et son récit prenait des allures de manifeste pour une génération de travel writers («J’applique au réel les techniques de narration du roman, pour restituer la dimension romanesque du réel»).Puis s’affirmaient, en un impressionnant tohu-bohu, des romans bruyants, colorés, métissés, qui disaient, avec une force rare et des mots nouveaux, la rumeur de ces métropoles exponentielles où se heurtaient, se brassaient, se mêlaient les cultures de tous les continents.Au cœur de cette effervescence, Kazuo Ishiguro, Ben Okri, Hanif Kureishi, Michael Ondaatje — et Salman Rushdie, qui explorait avec acuité le surgissement de ce qu’il appelait les «hommes traduits»: ceux-là, nés en Angleterre, ne vivaient plus dans la nostalgie d’un pays d’origine à jamais perdu, mais, s’éprouvant entre deux mondes, entre deux chaises, tentaient vaille que vaille de faire de ce télescopage l’ébauche d’un monde nouveau.Et c’était bien la première fois qu’une génération d’écrivains issus de l’émigration, au lieu de se couler dans sa culture d’adoption, entendait faire œuvre à partir du constat de son identité plurielle, dans le territoire ambigu et mouvant de ce frottement En cela, soulignait Carlos Fuentes, ils étaient moins les produits de la décolonisation que les annonciateurs du XXI' siècle.Combien d’écrivains de langue française, pris eux aussi entre deux ou plusieurs cultures, se sont interrogés alors sur cette étrange disparité qui les reléguait sur les marges, eux «francophones», variante exotique tout juste tolérée, tandis que les enfants de l’ex-em-pire britannique prenaient en toute légitimité, possession des lettres anglaises?Fallait-il tenir pour acquis quelque dégénérescence congénitale des héritiers de l’empire colonial français, en comparaison de ceux de l’empire britannique?Ou bien reconnaître que le problème tenait au milieu littéraire lui-même, à son étrange art poétique tournant comme un derviche tourneur sur lui-même, et à cette vision d’une francophonie sur laquelle une France mère des arts, des armes et des lois continuait de dispenser ses lumières, en bienfaitrice universelle, soucieuse d’apporter la civilisation aux peuples vivant dans les ténèbres?Les écrivains antillais, haïtiens, africains qui s’affirmaient alors n’avaient rien à envier à leurs homologues de langue anglaise.Le concept de «créolisation» qui alors les rassemblait, à travers lequel ils affirmaient leur singularité, U fallait décidément être sourd et aveugle, ne chercher en autrui qu’un écho à soi-même, pour ne pas comprendre qu’il s’agissait déjà de rien de moins que d’une autonomisation de la langue.Soyons clairs: l’émergence d’une littérature-monde en langue française consciemment affirmée, ouverte sur le monde, transnationale, signe l’acte de décès de la francophonie.Personne ne parle le francophone, ni n’écrit en francophone.La francophonie est de la lumière d’étoile morte.Comment le monde pourrait-il se sentir concerné par la langue d’un pays virtuel?Or c’est le monde qui s’e,st invité aux banquets des prix d’automne.À quoi nous comprenons que les temps sont prêts pour cette révolution.Elle aurait pu venir plus tôt Comment a-t-on pu ignorer pendant des décennies un Nicolas Bouvier et son si bien nommé Usage du monde?Parce que le monde, alors, se trouvait interdit de séjour.Comment a-t-on pu ne pas reconnaître en Réjean Ducharme un des plus grands auteurs contemporains, dont L’Hiver de force, dès 1970, porté par un extraordinaire souffle poétique, enfonçait tout ce qui a pu s’écrire depuis sur la société de consommation et les niaiseries libertaires?Parce qu’on regardait alors de très haut la «Belle Province», qu’on n’attendait d’elle que son accent savoureux, ses mots gardés aux parfums de la vieille France.Et l’on pourrait égrener les écrivains africains, ou antillais, tenus pareillement dans les marges: comment s’en étonner, quand le concept de créolisation se trouve réduit en son contraire, confondu avec un slogan de United Colors of Benetton?Comment s’en étonner si l’on s’obstine à postuler un lien charnel exclusif entre la nation et la langue qui en exprimerait le génie singulier — puisqu’on toute rigueur l’idée de «francophonie» se donne alors comme le dernier avatar du colonialisme?Ce qu’entérinent ces prix d’automne est le constat inverse: que le pacte colonial se trouve brisé, que la langue délivrée devient l’affaire de tous et que, si l’on s'y tient fermement, c’en sera fini des temps du mépris et de la suffisance.Fin de la «francophonie», et naissance d’une littérature-monde en français: tel est l’enjeu, pour peu que les écrivains s’en emparent Littérature-monde parce que, à l’évidence, multiples, diverses, sont aujourd’hui les littératures de langue française de par le monde, formant un vaste ensemble dont les ramifications enlacent plusieurs continents.Mais littérature-monde, aussi, parce que partout ces littératures nous disent le monde qui devant nous émerge, et ce faisant retrouvent après des décennies d’«interdit de la fiction» ce qui depuis toujours a été le fait des artistes, des romanciers, des créateurs: la tâche de donner voue et visage à l’inconnu du monde — et à l’inconnu en nous.Enfin, si nous percevons partout cette effervescence créatrice, c’est que quelque chose en France même s’est remis en mouvement où la jeune génération, débarrassée de l’ère du soupçon, s’empare sans complexe des ingrédients de la fiction pour ouvrir de nouvelles voies romanesques.En sorte que le temps nous paraît venu d’une renaissance, d’un dialogue dans un vaste ensemble polyphonique, sans souci d’on ne sait quel combat pour ou contre la prééminence de telle ou telle langue ou d’un quelconque «impérialisme culturel».Le centre relégué au milieu d’autres centres, c’est à la formation d’une constellation que nous assistons, où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l’imaginaire, n’aura pour frontières que celles de l’esprit Ce printemps sera publié chez Gallimard Pour une littérature-monde, un ouvrage collectif sous la direction de Jean Rouaud et Michel Le Bris.(Jfiivieri librairie ?bistro:: Olivieri Au cœur de la littérature Jeudi 29 mars 19h à 21h Entrée libre 5219, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges RSVP : 739-3639 Le Long poème Soirée de poésie avec des lectures de Nicole Brassard Paul Chamberland Normand de Bellefeuille Denise Desautels Rosalie Lessard Louise Warren Avec le soutien du Conseil des Arts du Canada b MDL marchedulivre.qc.ca librairie agréée Littérature • Art • Référance • Nouveauté PLUS DE 10 000 BANDES DESSINEES EN EIBBAIBIE angle de Maisonneuve Est et St-Hubert sur le campus (______________ à deux pas de la Grande Bibliothèque LIBRAIRIE BONHEUR D’OCCASION Livres d'occasion de qualité Livres d’art et de collections Canadians Livres anciens et rares Bibliothèque de la Pléiade Littérature Philosophie Sciences humaines Service de presse Achetons à domicile 514-522-8848 1-888-522-8848 4487, rue De La Roche (angle Mont-Royal) bonheurdoccasion@beUnet.ca NOUS NOUS DÉPLAÇONS PARTOUT AU QUEBEC, POUR L’ACHAT DE BIBLIOTHÈQUES IMPORTANTES: 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MAR S 2 0 0 7 F 3 LITTERATURE La mort lui va si bien Danielle Laurin Cinquième livre, cinquième recueil de nouvelles.Suzanne Myre, Prix Adrienne Choquette 2002 pour Nouvelles d’autres mères, persiste et signe.Pourquoi délaisserait-elle le genre qui l’a vue naître comme écrivaine?Elle y a fait sa marque, y excelle.On reconnaît son style entre mille.Petites phrases assassines, souci maniaque du petit détail qui tue.Humour mordant, cinglant, jouissif au possible.On se demande chaque fois ce qu’elle va encore inventer comme méchancetés.Inventer, vraiment?Si elle prenait simplement plaisir à mettre le doigt là où ça fait mal?Si elle se contentait de scruter, un sourire de fiel entre les dents, nos travers, nos contradictions, nos lâchetés?Ce qui nous dénature comme êtres humains.La superficialité de nos vies.Notre narcissisme, notre hypocrisie.Voilà ce que Suzanne Myre nous jette à la figure dans ses nouvelles depuis six ans.Dans son nouveau recueil, elle enfonce le clou.Treize nouvelles, treize histoires teintées par la mort Celle qui nous guette, mais qu’on refuse de voir.Celle des êtres chers, aussi.Des parents, de tous ceux qu’on n’a pas assez aimés de leur vivant Et en qui on finit par se projeter soi-même, immanquablement Celle qui nous débarrasse des personnes qu’on déteste, qui nous empoisonnent la vie, pourquoi pas.Et celle qui nous libère de la misère.Celle que l’on souhaite, pour soi-même, parfois.Surtout si on est seul, vieux, au bout du rouleau.La mort, la vraie.Et toutes les autres.Toutes ces petites morts qui remplissent nos vies, tous ces petits deuils qui nous tombent dessus.Mises à mort ne se gêne pas pour nous les mettre sous le nez.Est-ce à cause du sujet?Derrière l’ironie cruelle à laquelle la nouvelliste nous a habitués, on sent une épaisseur, une gravité, une émotion nouvelles.Oh, elle ne s’est jamais contentée simplement de nous faire rire, même jaune, Suzanne Myre.fi y a toujours eu, dans ses histoires, des touches de tendresse, au tournant Et de la détresse, ici et là.Mais dans Mises à mort, comment dire, c’est une autodérision exacerbée qui est mise en avant La sensibilité finit par prendre le pas sur la méchanceté.Autrement dit ce qui ressort c’est le désir de trouver un sens à tout ça, à la vie, quoi.Toutes les nouvelles ne sont pas aussi convaincantes, d’accord.Parlons des plus réussies.De celle qui a pour titre Cendres amères, pour commencer.C’est tefiement comique, et tellement tellement triste, en même temps.Une fille, le matin, au bureau.La radio joue, sa collègue guette les numéros de loto.Le téléphone sonne, la fille répond.Au bout du fil, la voue de sa sœur, faible, incertaine.«Elle me parvient de la planète des orphelins, notre nouvelle planète, là où les forces vous manquent pour vaquer aux choses du quotidien.» Voilà pour la mise en situation.La soeur finit par lâcher le morceau, demande à sa cadette d’aller chercher les cendres de leur mère au salon funéraire: «Je n’éprouve aucun sentiment particulier, tout au plus un léger agacement.Depuis la mort de maman, nous nous partageons les tâches de façon mécanique en cochant sur une liste interminable ce qui est fait.C’est fou ce qu’exige une vie après la mort.» Quand vient l’heure du dîner, la fille se rend au salon funéraire.A elle seule, la description des lieux, de l’employée sur place, en particulier, vaut le détour.Du pur Suzanne Myre.Du genre: «Elle doit avoir perfectionné son faciès depuis des années, parce qu’elle est parfaitement convaincante: j’ai l’impression de perdre maman une deuxième fois, qu’elle est morte dans les minutes précédant mon arrivée et que la dame a pour mission de me l'annoncer.» Elle en remet encore un peu, puis: «Cette mascarade mortuaire me donne envie de pouffer, il y a sûrement une caméra cachée.» Vient ensuite le moment où la dame remet cérémonieusement à la fille les cendres de sa mère, dans une petite boîte noire, très, très lourde.«Vous êtes certaine que c’est bien elle?Elle n’était pas si lourde de son vivant!» Suzanne Myre JACQUES GRENIER LE DEVOIR Après avoir ramené ce qui reste de sa mère au bureau, une fois sa journée de travail terminée, l’orpheline traîne sa petite boîte noire chez son psy.«Le sourire entendu qui émerge des poils de sa barbe me rassure: nous sommes accueillies, maman et moi.» La moment ultime approche: pour la première fois, la fille fera entrer sa mère dans son appartement.Visite guidée de l’endroit, mise en marche de la télé, ça y est, c’est fait.«Il me vient des visions d’une mère et d’une fille séparées dans la vie, réunies par la mort, sans que je sache réellement qui est la plus morte des deux.» Efficace.Très efficace, la plume de Suzanne Myre.Même quand elle se glisse dans la peau d’une petite fille de 11 ans, comme dans la nouvelle intitulée Câlin manqué, l’écrivaine est on ne peut plus convaincante.Pas question d’entrer dans les détails, mais sachez que l’histoire de cette pré-ado qui lit du Romain Gary et ne vit que pour son grand frère, son héros, est un petit bijou de drôlerie et de tendresse mêlées.C’est fin, élégamment construit.C’est une étude de mœurs cruelle, tellement cruelle.En même temps qu’une plongée au cœur d’une quête existentielle, ô combien désespérée.Il y a du souffle, du talent fi y a de la graine de roman là-dedans.Au fait: dans le communiqué annonçant la parution du nouveau livre de l’écrivaine montréalaise de 45 ans, on peut lire: «Suzanne Myre signe avec Mises à mort ce qu’elle entend être son dernier recueil de nouvelles.» Vraiment?Dans un texte récent publié par la revue littéraire Jet d’encre (n° 9), la nouvelliste se met elle-même en scène.Elle vient de publier son cinquième ouvrage, intitulé.Mises à mort.Un lecteur frustré, à l’image du public qui réclame sans cesse à l’auteure un roman (!), se procure le livre.et regrette aussitôt son achat.Non mais, qu’est-ce qu’elle a, celle-là, à s’acharner?Elle a beau avoir déjà confié que «la nouvelle correspondait à sa manière nerveuse de s’exprimer», se dit le lecteur frustré, «n’est-il pas vrai que le roman, aussi assommant soit-il, est la porte d’accès au panthéon de la littérature sérieuse»?Bon.Le gars en question passe quand même à travers ces nouvelles «morbides», où l’auteure «tue.des tas de gens», et qu’elle a dû écrire «en phase hormonale aiguë».Je vous laisse deviner la suite.Ça dépasse tout ce que vous pouvez imaginer.Mais sachez que ça se termine par un meurtre.Alors?Mise à mort de la nouvelle, Suzanne Myre?Vraiment?Collaboratrice du Devoir MISES À MORT Suzanne Myre Marchand de feuilles Montréal 2007,179 pages LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Paul Chanel Malenfant, dans la rêverie de l’écriture SUZANNE GIGUERE Un homme regarde par la fenêtre qui a vue sur la rue parisienne qui donne son titre au recueil.Dans la rêverie de l’écriture, il convoque des souvenirs réels et inventés (figures familiales, amoureuses, pays, paysages), interpelle les livres lus et les musiques aimées, évoque la perte et le deuil.Dans une prose poétique délicate et mélancolique, le poète Paul Chanel Malenfant poursuit, avec Rue Daubenton, un itinéraire de mémoire, engagé avec Quoi, déjà la nuit (1998) et Des airs de famille (2000).Dans cette suite méditative composée de fragments et d’instantanés imaginaires, l’écrivain affine le contour fictif de lui-mème.En route pour la mémoire «Des voix tressaillent entre les blés de mer et les roses sauvages,.Entre marelle et marée basse.» A hauteur d’enfance, les souvenirs déferlent: la chambre en bois de cèdre, un cahier d’écolier taché de framboises, une étoile de mer sur le rebord de la fenêtre, la silhouette de la mère dans la cuisine d’été, la grève de Trois-Pis-toles où, assis côte à côte avec son père sur un bois flotté — un «banc de penseur», comme il disait —, ils regardent le bleu à perte de vue.Dans ce vol plané vers l’enfance, les couleurs, les sons, les parfums se répondent: odeurs des pommiers en fleurs et des lilas blancs, goût des cerises sauvages dans la bouche, les notes trébuchantes de Fur Elise pianotées par la grand-mère, la lanterne magique qui éclaire de lueurs roses les cahiers de musique entrouverts.Parmi les faits marquants de l’enfance, la disparition du petit frère mort de la tuberculose et celle du grand-père sont évoquées avec des mots pleins de trous et de silence.Un ballon rouge roule sur le plancher de la cuisine.«Avant de mourir grand-père Nil a décroché le soleil ,qui tourne à ses pieds.» Ecrire est parfois une affaire de cicatrices et de sanglots.A l’âge adulte, la répétition de la mort laisse le poète dans une oscillation, une hésitation: la mort, néant ou passage?Il cherche des lignes claires sur fond d’obscurité.Ailleurs les souvenirs se télescopent: le goutte à goutte dans le lavabo de pierre à l’abbaye de Sil-vacane (France) rappelle les billes de verre coloré sur le plancher de la chambre de l'enfant; les quais de la Seine sont éclaboussés par les grandes marées de Sainte-Luce-sur-Mer; au musée du Luxembourg, les bleus denses, lisses, des gouaches de Matisse se confondent avec les pavots bleus de l’Himalaya des jardins de Métis-sur-Mer.Dans cette autofiction qui procède autant de la confidence ou du fantasme que du témoignage, il arrive qu’un «morceau de mémoire vive» pulvérise le présent.Il prend alors la forme d’une chambre à Florence où les amants s'unissent dans une intimité frémissante, impétueuse, voluptueuse! Rythme envoûtant L’écrivain est un «résonateur» de son temps.Quand Dans vient le temps d’écrire la fureur du monde, les ce vol mots déraillent, suffo- , quent: «Une mère ha- plane vers garde hurle dans des |, , cheveux d’épouvante 1 emance, penchée sur le corps de 1p« rmilpur« safiUe.Stabat mater.» tes couleurs, Que peuvent ]es mots les sons contre la guerre à bout portant et les éclats les parfums d’obus?«Le Poème, comme Dieu, reste sans SC répondent voix.» L’empreinte mé- lancolique d’un violoncelle de Bach rend l’espace muet, sans pesanteur.Le récit se fracture, l’ombre errante d’une femme au bord de la folie se profile.D’où vient cette émotion qui saisit le lecteur, le bouleverse pendant que les voix de Monte- verdi imprègnent et décantent la douleur de cette femme?De fragment en fragment, s’est creusée une faille d’où jaillit une ultime confidence.«Ce regard vide ne voit plus les pluviers sur la plage.» Plus rien ne saurait atteindre la mère du narrateur, réelle ou fictive, là où elle se trouve.Le livre se referme sur les premiers spasmes de l’histoire du XXF siècle.Des images de cendres dans un clair matin d’avril.Un enfant dans sa main donne à boire aux oiseaux.Les couleurs des souvenirs perdurent, pâlissent, s’estompent, deviennent reflets, lueurs, fraces.Dans cette fiction poétique au rythme envoûtant, les morceaux de prose, à force de s’effacer devant la poésie, finissent par être de la poésie et forment un noyau lyrique.Et si cette poésie du fragile, du peu, de l’invisible, qui est celle de tout le livre, n’était pour Paul Chanel Malenfant que l’apparence d’une recherche toujours plus rigoureuse de son état d’homme?Une recherche du sacré dans un monde qui en a per- du l’idée mais en conserve le désir?Rue Daubenton, un poème sur la finitude?Collaboratrice du Devoir RUE DAUBENTON > Paul Chanel Malenfant ; L’Hexagone, coll.«Ecritures» Montréal, 2007,160 pagesj ARCHAMBAULT^ PALMARÈS LIVRES Résultats des ventes : Du 13 au 19 mars 2007 fy QUEBECOR MEDIA ROMAN XYZ éditeur félicite Daniel Castillo Durante, auteur de La passion des nomades, éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Louis Godbout Du golf Parcours philosophique 156 pages, 20 dollars m'-tm Daniel Castillo Durvmt La passion des nomades G! OSCAH ET LA DAME ROSE Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel) LA FORTERESSE DIGITALE Dan Brown (Lattesl LE VIDE Patrick Sénédal (Alice) ODETTE T0ULEM0N0E ET AUTRES.Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel) A.N.G.E.AKTICHRISTUS Anne Robillard (Lanctôt) LA PART DE L’AUTRE Éric-Emmanuel Schmitt (Livre de Poche) LE PARFUM Patrick Suskinü (Livre de Poche) SONDE TON CŒUR, LAURIE RIVERS S.Bourguignon (Québec Aménque) LE PARFUM D'ADAM Jean-Christophe Rufin (Flammarion) U PEUR DANS U PEAU Robert Ludlum/Éric Lusbader (Grasset) OUVRAGE GÉNÉRAL FRENCH«SS Chantal Hébert (Éd.de l'Homme) U MEILLEUR DE SOI Guy Comeau (Éd.de l'Homme) AU DELA OU SILENCE J.-R.Simard / L Lacombe (Intouchables) U CMMIE DES DESSERTS C.Blais / R.Larrivée (LaPresse) PLAIDOYER POUR LE BONHEUR Matthieu Ricard (Pocket) LES JEUX SONT FAITS Eleonore Mainguy (Stanké) QUATRE ACCORDS TOLTtQUES Miguel Ruiz (Jouvence) MÉMOIRE CAVALIÈRE Philippe Noiret (Robert Laffont) GUDE DE SURVIE J.E.Michel Jean (Trécarré) ÉCRIRE POUR VIVRE J.B.Nadeau (Québec Amérique) JEUNESSE ANGLOPHONE BUVGON12: L'AiHÉ Christopher PaoM (Bayard) LES NOMBUSt 2: SALE TERMS.Oelaf/Dubuc (Dupuis) I.ÉDUT DEUX PMS : DE MOCHE A.Collectif (Boomerang) I.Émir DEUX FOB : ÉCOLE EN.Coltecijf (Boomerang) DARHANt 5 : LES MÉDMORPHDSES Sylvain Hotte (Intouchables) nMESTEDESnNT.12:PÉMUEnÈME LemonySnicket(Héritage) CaJMAI 4: LA LANCE DE LUC Codnne de Valky (Intouchables) AMOS QARAOON112: mWS Bryan Reno (Intouchables) ÉL0KT.1 : ÉVEL DU RÊVEUR S.Lévesque / M.Bois (Vénts d'Ouesô MONDE DE MME DU 0MDÈIC l • John Reel (Ada) E3 Rhonda Byrne (Beyonds Worlds) THE LAST 1EM1AR Raymond Khouty (Signet) THE AMBLER WARNIIK Robert Ludlum (SI Martin's Press) MART MART James Patterson (Warner Books) DECEPTION PORIT Dan Brown (Simon & Schuste) Jeffrey Archer (SL Martin's Press) Greg lies (Pocket Books) HONEYMOON J.P./HR (Warner Brooks) Dan Brown (Simon & Schuste) Robert Jordan (Tbi) carte-cadeau finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada (Ontario).ARC HAMHALIJ I Du plaisir .à la carb i LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2007 LITTERATURE La culture cultivée Louis Hamelin Thomas Mulcair, l’ancien ministre de l’Environnement faisait il y a quelque temps une révélation à première vue surprenante: il se laissait courtiser par le Parti conservateur du Canada après, avouait-il, avoir songé un temps à se présenter sous la bannière du NPD.Combien vat-il falloir de Torn Mulcair pour que nous renoncions enfin à cette vieille alternative héritée de l’hémicycle français: gauche ou droite?Comme aux échecs, le jeu politique consiste désormais à tenter de dominer le centre.Les châteaux forts idéologiques ne valent plus que le papier sur lequel ils existent.Sur le terrain, l’affrontement de principe entre socialistes et conservateurs a cessé.Place au débat de l’heure, qui oppose les tenants de la culture de masse, populaire, aux tenants de la Culture, avec un grand Cul.De la Kulture.N’en déplaise aux plaignards, c’est un débat dans lequel nos politiciens prennent tous les jours position en courant les émissions de variétés et en faisant des «coming out» de lecteur qui donnent une idée du vide.Dans ce débat la curiosité et l'esprit critique ne sont pas également répartis.On voit plus souvent des intellectuels s’intéresser au football américain que des athlètes professionnels recommander la lecture de Platon.Et pour un Edgar Fruitier, fin mélomane qui, il y a quelques années, s’était improvisé chroniqueur de musiques techno et heavy metal à Beau et chaud, on compte relativement peu d’humoristes et de morning men parmi les auditeurs connus de Bach et de Schonberg.La norme, c’est un comique comme Martin Matte qui, interrogé sur ses lectures par La Presse, a eu cette réponse lumineuse: «Je lis présentement un roman qui est vraiment très moyen.Déjà là, ça part mal.» Quand un livre n’a même pas de titre, c’est vrai que ça part mal, mon pauvre vieux.Le dialogue entre ces deux domaines (les terres publiques de fa culture de masse d’un côté, les chasses gardées de fa «grande culture», de fa culture cultivée, bien ancrée dans une tradition, de l’autre) est donc le plus souvent à sens unique.Ce qui ne veut pas dire qu’un tel dialogue est impensable, comme le montre l’excellent roman argentin dont il sera maintenant question.Au départ, Dix-sept secondes hors du ring ressemble à ces romans inspirés d’une page d’actualité déterrée du passé et qui creusent sous le gros titre pour redonner vie aux archives.Réduite à fa nudité des faits, l’anecdote historique se lit comme suit le 14 septembre 1923, au stade Polo Grounds de New York, Jack Dempsey défend son titre de champion mondial des poids lourds contre Luis Angel Firpo, alias le Taureau sauvage des Pampas.Ce n’est pas une suite de Rocky VI, plutôt le contraire, l’ancêtre de tous les Rocky à venir au premier coup de poing, Firpo met Dempsey à genoux d’une solide droite.Ce dernier se relève et envoie l’aspirant sept fois (sept!) au plancher.Puis Firpo, d’une autre droite, expédie Dempsey à travers les câbles et hors du ring.L’Américain, selon les calculs du romancier argentin, mettra exactement dix-sept secondes à regagner son poste de combat Un knock-out flagrant Sauf que l’arbitre, le souffle coupé, lui aussi, par le spectacle de cette chute, a oublié de compter.Le combat recommence donc et, devinez quoi?Au round suivant Dempsey fait visiter Je tapis encore trois petites fois au Taureau et conserve le titre.Pendant sept secondes, l’Argentine a tenu son champion.C’est 1a version sud-américaine du but refusé à Alain Côté.Martin Kohan, avec un art de la construction romanesque qui impressionne, a étiré ces dix-sept secondes en 250 pages de fiction.Et si, dans l’arène littéraire, l’Argentine peut revendiquer une solide tradition chez les poids lourds (Borges, Sabato et Casa- rès, pour s’en tenir aux noms les plus connus), ceux de fa jeune génération, les Kohan et les Rodrigo Fre-san, enfoncent aisément, sur le plan technique, n’importe quel auteur états-unien contemporain.Leur jeu de plume est supérieur.Ds sont narrativement moins conservateurs, savent prendre des risques.Disons que la construction de Dix-sept secondes hors du ring possède à elle seule tout ce qu’il faut pour mettre un ministre de l’Education du Québec groggy.Ce même mois de septembre 1923, à Buenos Aires, Richard Strauss dirige l’orchestre philharmonique de Vienne au teatro Colon.Un demi-siècle plus tard, pour célébrer le cinquantenaire de leur journal, des reporters et chroniqueurs d’une petite ville du Cône Sud sont invités à ressusciter cette année disparue.Celui de fa page des sports choisit évidemment le Dempsey-Firpo, celui de la section culturelle le «marathon» de grande musique du Colon: Beethoven, Bruckner, Brahms, Wagner, Haydn, Schubert, Weber, Mozart Mendelssohn, sans compter les propres compositions de Strauss lui-même, dont le fameux Ainsi parlait Zarathoustra.Et puis, Mahler.Les conversations au cours desquelles, au Touring Club, après le travail, Ledesma, l’homme de culture, va tenter de convaincre son collègue des sports du génie de ce Mahler et de prêter ne serait-ce qu’une oreille à la Symphonie n° 1, en plus d’être d’une saine et irrésistible drôlerie, constitue l’épine dorsale du livre.Entre ces deux-là s’engage alors l’universel vieux débat qui vient d’être relancé ici, en pleine basse-cour électorale, sous l'appellation contrôlée de «crise de fa culture» et qui, s’il devait se résumer à un combat à coups de ping, opposerait sur le ring Quantité à Qualité.Verani, le gars des sports, pense là-dessus exactement comme Mario Roy de La Presse: en art comme en histoire, le nombre fait loi et les 80 000 spectateurs payants du Polo Grounds ont forcément raison.A la limite, l’événement c’est eux Au fait combien de personnes peut contenir le teatro Colon?Autour de cette querelle centrale, Kohan a tissé une intrigue tout en finesse et en complexité.Il y a d’abord le combat lui-même, et plus précisément la fameuse chute du champion, décompsée jusqu’à fa plus infime sensation en un ralenti qui contient tout le livre et dont l’auteur, par la bouche de Ledesma, donne lui-même le procédé: «Concentration temporelle: en de courts laps de temps, parfois très courts, on peut découvrir toute une époque ou tout un changement d’époque.L'histoire entière se tresse en un mince fU.» Enfin un roman qui ne ressemble pas à un scénario déguisé en un roman dont doit être tiré un scénario! Ces «courts laps de temps» nous projettent en effet dans toutes les directions tandis que nous découvrons le sort terrible, évoqué avec une sobriété à la limite du non-dit de fa petite Raquel, et qu’un musicien de génie peut cacher un malheureux cocu et qu’un mort trouvé pendu dans une chambre d’hôtel le lendemain du concert juste après un combat de boxe contenant déjà en germe notre planète mondialisée, peut raconter à sa façon «ce qui arrive quand deux mondes qui ne doivent pas se rencontrer se rencontrent».Le mot «culture», c’est bien connu, a le dos presque aussi large que celui de Jack Dempsey.Mais il ne faudrait surtout pas croire que les univers de fa boxe et de 1a musique sont irréconciliables.Je pense à ce jeune boxeur à qui un journal bien de chez nous demandait de préciser ses préférences artistiques l’année dernière.Quelle musique as-tu sur ton baladeur.Richard Desjardins, Jean Leloup.Choix parfaitement respectables.Et les livres?lui a-t-on demandé.Réponse: Martin Gray.Ayoye.J’appelle ça un coup bas.Collaborateur du Devoir DIX-SEPT SECONDES HORS DU RING Martin Kohan Traduit de l’espagnol (Argentine) par Gabriel laculli I jP Seuil Paris, 2007,250 pages LITTÉRATURE LA PETITE CHRONIQUE Soupe à l’alphabet CHRISTIAN DESMEULES On dit du pastiche qu’il est aussi vieux que fa littérature.L’un de ceux ayant le plus pratiqué le genre, Marcel Proust le considérait comme de la «critique littéraire en action».Rabelais, Georges Perec et Raymond Queneau, en langue française, lui ont donné ses lettres de noblesse.L’écrivain congolais Alain Mabanc-kôu s’y livrait récemment, avec Verre cassé ou Mémoires de porc-épic, avec un brio sou-vept jubilatoire.Qu’on le fasse avec respect ou avec insolence, le pastiche est une façon de se fondre dans l’œuvre et de renouveler de l’intérieur, en quelque sorte, le processus de création.C’est dans cette veine mi-sérieuse mi-amu-sée que nous arrive un appétissant concept intitulé La Soupe de Kafka.Une histoire complète de la littérature mondiale en 16 recettes, de Mark Crick, photographe et illustrateur né à Londres en 1962 qui signe ici un premier livre.Une soupe à l’alphabet dans laquelle les auteurs du XX' siècle forment toutefois, il faut le préciser, la très vaste majorité.Vous avez envie de moules marinières à la Italo Calvino?«R est probable que tu envisages de préparer un repas, à moins que tu n appartiennes à cette petite coterie qui se plaît à lire des livres de recettes au lit, tard le soir.» L’auteur de Si par un soir d’hiver un voyageur décortiqué en moins de deux.Ou vous avez plutôt le goût d’une soupe miso rapide à la Franz Kafka?«Ses invités étaient assis à la table, en train de l’attendre, et il n’avait presque rien à leur offrir.Mais étaient-ils réellement invités ou étaientils arrivés là sans être, conviés?» Également au menu: un coq au vin à la Garda Marquez, un tiramisu à la Marcel Proust, qui allonge les phrases et permet de retrouver la mémoire, le poulet vietnamien à la Graham Greene.Parmi des chefs invités figurent également Raymond Chandler, Jane Austen, John Steinbeck, Sade, Virginia Woolf, Homère et Borges.Mentionnons aussi que cette amusante curiosité made in England a bénéficié d’une belle brochette de traducteurs, tels que Frédéric-Jacques Temple, Gérard de Cortanze, Geneviève Brisac ou Éliette Abécassis.Et les recettes, direz-vous?Elles donnent faim, de mots et de nourriture.Collaborateur du Devoir LA SOUPE DE KAFKA Une histoire complète DE U LITTÉRATURE MONDIALE EN 16 RECETTES Mark Crick Traduit de l’anglais par plusieurs traducteurs Flammarion Paris, 2007,117 pages Le pastiche est une façon de se fondre dans l’œuvre et de renouveler de l’intérieur, en quelque sorte, le processus de création 24 heures d’activités diversifiées pour découvrir ou redécouvrir la philosophie 24 La nuit de la Ihilosophie Les 24 et 25 mars, de 10b à lOh Pavillon Judith-Jasmin, UQAM 405, rue Sainte-Catherine Est Entrée libre et gratuite, pour toute la famille! Ane pas manquer! www.nuitdelaphilo.com UQÀM Raconter une histoire GILLES ARCHAMBAULT Ce n’est pas faire preuve de tellement d’originalité que de médire du roman.Pourtant, la marquise continue de sortir à cinq heures quoi qu’en ait eu Valéry.Dominique Fernandez, amateur d’opéra et de fiction romanesque et néanmoins académicien de fraîche date, consacre un livre étoffé à la défense d’un genre souvent mal aimé.L’Art de raconter est avant tout un ouvrage de passion.On y chercherait en vain l’influence de théoriciens.Fernandez ne perd jamais une occasion de se gausser des thuriféraires de la modernité pour qui la notion de plaisir est à ignorer.Se réclamant d’Albert Thibaudet, critique littéraire du début du siècle dernier, il s’insurge contre le pédantisme universitaire qui sévit toujours en France, selon lui.Pour Thibaudet, «le romancier authentique crée ses personnages avec les direc- tions infinies de sa vie possible, il ne fait pas revivre le réel».Le «je» sans lequel un roman n’a pas d’assise n’a pas à être biographique.Stendhal n’est ni Julien Sorel ni Fabrice del Dongo.C’est toutefois en eux qu’il s’est incarné pour nous donner les œuvres que nous connaissons.Flaubert contre Stendhal, voilà l’opposition qu’il présente d’entrée de jeu.L’auteur de Salammbô et celui de La Chartreuse de Parme appelés à comparaître pour une démonstration de ce plaisir que nous éprouvons à la lecture de romans dont il n’est pas rare qu’ils soient dédaignés.L’imagination débridée d’un Stendhal, dont l’écriture est mal soignée, s’oppose en quelque sorte à l’application forcenée de Flaubert L’Art de raconter est avant tout un ouvrage de démonstration.D’un auteur qui a beaucoup lu, et dans toutes les directions, l’essai veut nous convaincre — il y réussit souvent — qu’il n’y a pas de grande ou de petite littérature.La satisfaction qu’il retient de sa fréquentation de Simenon, par exemple, peut paraître exagérée.Mais j’aime cette exultation.De même suis-je capable de tolérer qu’il fasse grand cas de James Oliver Curwood ou d’Erskine Caldwell.Surtout qu’il nous livre des pages convaincantes sur tant d’autres écrivains aimés.Qu’il oppose Sainte-Beuve à Proust pour les raisons que l’on sait ne surprend pas.Qu’il donne plutôt raison au premier, pourquoi pas?On ne demande pas à un essayiste qui propose une illustration convaincue du roman de faire dans la nuance.Tout juste peut-on s’étonner qu’il revendique pour Les Thibault de Roger Martin du Guard une place exclusivement occupée par La Recherche du temps perdu.Ce livre fervent s’adresse au premier chef à des personnes pour qui la lecture est plus qu’une occupation occasionnelle.Aussi bien dire aux happy few si chers à Stendhal.En parcourant ce vade me cum, ils trouveront maints détails curieux sur des écrivains connus et sur d’autres que l’on néglige.Joseph Roth, Bruno Schultz, Dickens, mais aussi Traven, Léo Perutz.et même Maurice Dekobra.Que l’on consacre un essai au plaisir de lire, n’est-ce pas en ce début de vingt et unième siècle un doux anachronisme?Qu’importe au fond si certaines affirmations de l’auteur relèvent du parti pris ou de la provocation, si nous trouvons à le lire cette sorte de ravissement que nous ressentons lorsqu’un ami nous parle avec conviction d’un livre déjà lu ou d’un autre que nous lirons peut-être.C’est d’amour et d’admiration qu’il est question dans cet essai.Pas question de nous en plaindre.Collaborateur du Devoir L’ART DE RACONTER Dominique Fernandez Grasset Paris, 2006,600 pages POÉSIE QUÉBÉCOISE L’alcool et les morts HUGUES GORRIVEAU Ly Alcool des Jours et des feuilles, i d’Yves Laroche, son premier recueil (Éditions du Noroît), est un objet pas du tout commun.Pour en saisir la façon, on se réfère à une postface de l’auteur, intitulée «Les mots du quotidien».D s’y dit influencé par le haiku bien que ses textes n’en soient pas, par le «collage surréaliste» auquel il préfère l’expression de «collage impressionniste».«Les poèmes de UAlcool des jours et des feuilles ont été bricolés avec des titres du quotidien Le Devoir; plus souvent, avec des fragments de titres [.].» Soit! Mais encore: «Quand je Jais des collages, je laisse dans une certaine mesure ‘Tinitiative aux mots" [Mallarmé] cueillis dans le journal, je leur demande de me sortir de mes Im-bitudes langagières, de me proposer des images et des rythmes que je n’aurais pas inventés autrement.» Difficile de donner une idée gra- phique de ces collages.Disons que les textes couvrent presque entièrement les pages du livre, les mots étant formés de lettres inégales, selon qu’ils ont été extraits de tel ou tel titre, eux-mêmes de telle ou telle grosseur de caractères.Bref, contentons-nous du sens de ces mots-là, et c’est peut-être ce qui ne rend pas justice à l’exercice.Dépourvus de leur forme, ces vers sont parfois d’une très grande fragilité.Les quatre premiers en donnent une idée pertinente: «Les petits papiers / après une soirée bien arrosée / voient un signe / le signe de la voix.» Ce n’est pas mauvais, mais est-ce vraiment urgent?Pourquoi nous parler du «papillon / De la difficulté d'être»?On craint de s’avouer que ce jour-là, dans le journal, il n’y avait que peu à prendre.Alors, pourquoi ne puis-je vraiment détester cette proposition?Sans doute à cause de l’intelligence du poète, lui qui s’acharne, quoi qu’il en dise, à surprendre par son surréalisme.En effet, posons-nous la question: «Sommes-nous encore capables / d’entendre le /mystère/de la bécasse invisible»?Ce qui est en jeu dans ce travail poétique, c’est l’œil lisant le journal qui repère çà et là le sens caché, fa charge poétique potentielle de tel ou tel nombre de mots.Cette façon de faire tient de la lecture-écriture puisqu’il s’agit de quête de sens à même ce qui nous est donné dans un tout autre sens que poétique.L’aventure a ses charmes, mais aussi ses limites.Disons quYves Laroche y réussit plutôt bien.J’en veux pour preuve ce texte réussi: «Des fouilles / Entre / des îles / et / des rêves/ont permis de / rester là / où / étonne / La résistance /où/ Sombre/Le milieu/d’amour.» Faire dur Les deux derniers titres d’Alain Fisette étaient des coups de poing, pas très élégants, sinon franchement vulgaires, à savoir Je suis un fumier! (2001) et Le Condom de l'amitié (2004).Comment s’étonner alors que l’auteur nous annonce sans préavis que Tous [s)es lecteurs sont morts?Le livre, publié aux Herbes rouges, est dédié gentiment «au prochain sur la liste», et c’est suivi de remerciements à des poètes vivants et morts, ce qui nous fait un peu craindre la perte éventuelle des vivants.Parlons un peu de l’image sim la couverture, car elle est éloquente: il s’agit d’une photo de l’auteur, intitulée Ma meilleure lectrice, représentant un monument funéraire dédié à une chienne, monument sur lequel on peut lire ces mots touchants: «REBECCA dite BELLE 1968-1984, à jamais ma fidèle amie».Après cela, on essaie d’avoir le goût de lire.Le premier vers nous est asséné comme une déclaration d’amour: «Cette poésie n’a rien à foutre de l’état d’âme de ses lecteurs!» Tant pis, on fera sans.Ayant de la suite dans les idées, il nous apprend quVz force de manger des restes de table, les chiens commencent à sentir l’homme./ Un jour, à leur puberté, ils auront enfin leurs poils pubiens./ Nous pourrons alors les caresser et cela sera purement sexuel.» Le poème s’intitule Tonsure pubienne morsure évolutive.Il aura beau faire le niais, écrire avec un petit goût ado entre les dents, ce diable d’homme est un poète, et un très bon, parfois.On trouve des passages touchants, de troublants aveux de solitude et surtout une quête de sens qui va souvent à l’essentiel.D nous demande à’«embouteiller la rosée»', il nous prévient: «Ignorer que le vrai danger provient des aurores boréales qui, en laissant des tonnes de rosée sur le haut des parallèles, risquent de foire crouler les méridiens, relève de la pire démagogie poétique!» Et s’il avait raison après tout, s’il avait réussi à «écrire un livre violent dans le sens le plus noble du terme»?Collaborateur du Devoir tech www.dupiication.ca *VT>*CD*VHS*K7 Des années d’expérience au sein de l'industrie pour vous offrir un produit de haute qualité, des prix compétitifs et un service à la 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vieillissant, une source qui se tarit.Un horrible exploiteur de personnages au passé encombrant Dans le scriptorium, 13e roman de Paul Auster, 60 ans cette année, aborde au moyen d’une allégorie romanesque et métaphysique plutôt étouffante la question — centrale dans toute son œuvre — de l’identité.Si «je» est un autre, qui est-il exactement?Et suffit-il de pouvoir nommer quelqu’un ou quelque chose pour le définir?M.Blank — et Blank, nous apprend-on, signifie vide, ou blanc «comme une page blanche» — est contraint en quelque sorte, à revi- Un 13e roman peu convaincant de Paul Auster siter ses crimes.Il est sommé de répondre de ses actes à la suite de plaintes nombreuses et imprécises qui ont été déposées contre lui, on le comprend entre les lignes, par quelques-uns des personnages qu’il a utilisés en les envoyant «en mission» au péril de leur vie.Il commence à lire les manuscrits.Des noms lui semblent vaguement familiers.David Zimmer (Le Livre des illusions), Peter Stillman et Daniel Quinn (Cité de verre), Samuel Farr (Le Voyage d’Anna Blume).Il reçoit parfois des visites.Une certaine Anna, aperçue sur une des photographies, s’occupe de lui avec un dévouement exemplaire.Et puis on apprend, dans un épilogue qui nous renvoie au début en venant boucler la boucle, que le livre que nous lisons est «en réalité» l’œuvre d’un certain Fanshawe — référence à Hawthorne et motif récurrent dans l’œuvre d’Auster.Paul Auster renoue id avec l’atmosphère de mystère et d’angoisse postmoderne qui illuminait ses œuvres les plus anciennes — celles dont la plupart de ses premiers lecteurs conservent encore la nostalgie.La Musique du hasard, Le Voyage d’Anna Blume, la trilogie new-yorkaise (composée de Cité de verre, de Revenants et JACQUES GRENIER LE DEVOIR ¦ Avec Dans le scriptorium, Paul Auster renoue avec l’atmosphère de mystère et d’angoisse postmoderne qui illuminait ses œuvres les plus anciennes — celles dont la plupart de ses premiers lecteurs conservent encore la nostalgie.de La Chambre dérobée).Tout en seule analogie qu’il est possible de physiques» où Kafka rencontrait faisant un clin d’œil à certains de tracer.Et de ce qu’on a pu quali- Dashiell Hammett, il reste aujour-ses personnages.Mais c’est la fier de «romans de détective méta- d’hui peu de choses.Sinon une vague atmosphère à la Beckett Tout ça pour quoi?se demande-t-on.Pour dire quoi?Que l’absurdité ne prendra jamais fin?«Sans lui, nous ne sommes rien, et le paradoxe, c’est que nous, les chimères du cerveau d’un autre, nous survivrons au cerveau qui nous a fabriqués, car une fins lancés dans le monde, nous continuons à exister à jamais et on.continue à raconter nos histoires, ' même après notre mort.» Faut-il chercher plus loin que cette morale littéraire à deux sous?On pourrait aussi choisir d’y voir le comble du manque d’inspi- : ration.Presque vingt ans plus' tard, peut-être le temps est-il veriü d’aller relire la trilogie new-yorkaise et Moon Palacel Qu’on pensé, tout le mal qu’il est possible de cet : exercice intellectuel qu’est Dans le scriptorium, un écrivain de cetté trempe a le droit d’être jugé à Tajine de ses meilleurs livres.Quitte à devoir bouder sa production la plus récente.Collaborateur du Devoir DANS LE SCRIPTORIUM Paul Auster Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Bœuf Actes Sud Arles, 2007,160 pages Le marivaudage de Catherine Lépront BÉDÉ Soumis à la question GUYLAINE MASSOUTRE Jamais le roman n’a-t-il mieux coïncidé avec la définition qu’en a donnée Mikhaïl Ba-khtine: non pas un genre, mais plutôt un anti-genre, toujours inachevé, qui se développe sur la ruine des genres clos», et Catherine Lépront, qui réfléchit ses lectures, poursuit: «U n’a pas rompu non plus ni avec le grotesque ni avec le tragique, les deux grands genres, registres et pôles fondateurs de la tradition littéraire.» Ces remarques proviennent d’un essai passionnant, Entre le silence et l’œuvre.La romancière Lépront, également lectrice pour Gallimard, y fait le compte très personnel de sa familiarité avec de grands auteurs.Henry James, Jolis Fonteijn, Eugène O’Neill, Kafka, Claudio Magris, John Cowper Powys, Jacques Borel, entre autres, y côtoient des peintres et des musiciens.Catherine Lépront, ce nom vous dit quelque chose?Elle publie depuis près de vingt-cinq ans une œuvre aussi caustique qu’exigeante.L’Affaire du muséum, Namokel, Le Café Zimmermann, Des gens ordinaires, c’était elle, aucun ne ressemble à un autre, mais tous opposent à la réalité vécue le filtre d’un regard élaboré, tour à tour perçant et pudique.Esther Mésopotamie est de la même veine ironique, comique et tendre, d’une intelligence sans concession.Un style, un talent Lépront a développé son art au contact des mille situations de détresse, durant les treize années qu’elle a passées en tant qu’infirmière, elle qui vient d’une famille de médecins.Elle lisait depuis l’enfance, entre son piano et ses carnets d’écriture, passés systématiquement au feu — réel et figuré — de son autocritique.Pudique, elle a appris à gérer l’impudeur.Elle n’est pas facile à lire, avec ses jeux de langue et sa versatilité narrative.Fini, chez elle, la ligne unique du récit qui fit la grandeur du réalisme fictif.Elle a compris l’astuce de faire miroiter les langues, celles qui se délient, comme chez la narratrice seconde A’Esther Mésopotamie, Anabella Santos Joào, concierge, lorsque la narratrice principale, traductrice, lui tourne le dos.Ce qu’il faut savoir, pour suivre le fil, c’est que les femmes de ce roman ne vivent que pour un homme, Osias Lorentz, archéologue toujours en voyage, qui loue à Tune la loge et à l’autre un studio de son immeuble, en plus de leur donner du travail.Le hic: Lorentz les tient à ses pieds.Il leur raconte qu’il est amoureux d’une mystérieuse Esther, TArlé-sienne de l’histoire, qu’on attend toujours et qui ne vient jamais.En plus de prêter à rire, les situations de marivaudage et les propos cocasses, nés des frustrations des deux belles, montrent à la fois la jalousie, la comédie et la bêtise dont Lorenz tire les ficelles avec une insouciance admirable.Mais ce professeur, tout à sa passion, les antiquités, est aussi un expert du cœur humain, et il sait parer à l’essentiel, sans désillusionner ces dames.Il a saisi d’un coup leur courage, leur audace, mais aussi les failles de leur autodéfense.Un point de vue La narration est habile, l’histoire astucieuse.On y trouve une vaste parabole, Tinjage de la vie comme parenthèse.A cette légèreté, la romancière oppose ses tours de passe-passe.Lucide, elle avance dans la compassion et l’affection pour ces deux originales, avec le souci de mettre en valeur leurs ressources vitales, leur cran, leurs inventions pour réaliser leurs rêves: Tune, mineure, veut quitter son Cap-Vert natal et échapper à un fiancé détestable; l’autre, tournant le dos à sa famille, entend vivre de petites piges de rédaction.Lorentz n’est pas le seul à aimer les intelligences diverses.Lépront lui prête son œil vif, sa drôlerie à dénicher les formes de créativité les plus diverses.L’archéologue, qui sait faire revivre les traces du passé, s’applique tout autant au présent, à l’immédiat, au quotidien banal.Sans le faire exprès, avec naturel et bonté.Ces femmes-là lui en savent gré et, plus, lui vouent une reconnaissance de chien de garde.C’est drôle, accessible avec la bonne clé: aimer la variété des espèces! Lépront n’a pas peur d'autrui.Au contraire, loin de faire d’une bizarrerie un fait de mauvaise santé mentale, elle saisit la vitalité grâce à laquelle chacun s’adapte à ce que les limites de sa vie lui imposent.Elle aime ainsi les gens qui vont au bout d’eux- mêmes, généreusement, sans se préoccuper des conventions et en sachant, par cet instinct qui ne trompe pas, comment, à leur tour, aider qui vous tend la main.L’imagination C’est Tun des plus beaux hommages qui puisse se rendre à l’imagination: fake éclpre la fraternité, la liberté, l’égalité.A le dire, il devient évident urgent les sociétés ont besoin qu’on leur rappelle le premier devoir.Il est politique: vivre ensemble.La compétition, la performance, la richesse, le mensonge officiel apparaissent bien peu, à qui remet au centre de sa vie, l’universel Lépront en dit un peu plus.Que l’imagination rend la mort, non pas plus humaine, mais plus douce, quand le cœur s’en sert pour aider la tête à,aller jusqu’où elle peut se rendre.A découvrir en lisant cet excellent Esther Mésopotamie.Dans Entre le silence et l’œuvre, elle formule, à propos du grand écrivain triestin Claudio Magris, une profonde estime pour un travail d’écrivain accompli en ce sens: «Si bien que l’admiration, éprouvée avec la plus grande simplicité du monde, et non sans délice, non sans reconnaissance, va autant à l’œuvre qu’à l’écrivain.» Collaboratrice du Devoir ESTHER MÉSOPOTAMIE ENTRE LE SILENCE ET L’ŒUVRE Catherine Lépront Le Seuil, Paris, 2007, respectivement 213 et 347 pages SYLVAIN CORMIER Delcourt, maison d’édition de bédés, a 20 ans.Pour souligner la chose, m’sieur le directeur Guy Delcourt a eu une idée vache.Poser la question qui tue à une soixantaine de dessinateurs et de scénaristes de ce grand petit monde (pas seulement les créateurs maison, il a ratissé large): pourquoi aime-t-on la bédé?Question en cachant d’autres.Pourquoi en lire, pourquoi en faire?Pourquoi la bédé plutôt que la passionnante et nécessaire recherche de la tombe de Jésus, de sa marmaille et de ses beaux-frères?Quid?Bigre.Damned.Sang et tripes.Sale affaire, patron.Oui, mon p’tit gars.Quoi répondre à ça?Alfred a trouvé: il a dessiné Philémon franchissant l’Atlantique d’un grand pas leste et s’est dessiné lui-même sur l’épaule gauche dudit personnage.On comprend qu’Alfred est tombé dans TA de l’Atlantique de Fred étant petit, et qu’il n’est pas ressorti depuis.Il n’est pas le seul.Christophe Arleston, pas chiche, a fourni 17 souvenirs marquants de lecteur de bédés.,Quels bavards, ces scénaristes.Échantillon gratuit «J’aime la bande dessinée parce que la tête de Fantasia est un ballon géant.» Encore le garçonnet qui parle.Rien que des gamins, ces bédéistes.Andréas a fait des dessins compliqués, on comprend qu’il aime la bédé parce que ça lui permet de faire des dessins compliqués.Marc-Antoine Boidin s’est dessiné à sa table de dessin, en plein boulot, éclairé par une ampoule blafarde.Il y a deux cases pareilles, et puis une troisième où il s’exclame: «Pour les voyages!» On comprend que la bédé est son moyen de transport, et aussi la cause de sérieux maux de dos.Et ainsi de suite.Richard Guéri-neau a fait l’inquisiteur, se soumettant lui-même à la question extra1 ordinaire: «En réalité, tu aimes là ¦ bédé parce que c’est une sous-cultü- ' re!Avoue.» Todd McFarlane, le: papa millionnaire de Spawn, râf1 conte sa vie, un brin mégalo.Caza a réfléchi longuement, d’où sa réponse longuement réfléchie: «Là BD faisant appel à la lecture corn- ¦ me à la création, à un entremêle1 ment indissociable de texte et d’ima- ' ge.fait travailler simultanément les * deux hémisphères cérébraux, et' donc assouplit le corps calleux et fa- \ vorise la circulation rapide entré ' les deux grands pôles de ce qui fait ' de nous des humains: l’imaginaitè et le rationnel.» J'allais le dire.J b- ] hann Sfar le dit aussi, mais autre- • ment: «C’est de la bonne magie.» ‘ D’autres passent à côté de la ,ques- ' tion exprès, les cancres.Élève -Chaprot, vous êtes capot! D’autres, encore, font semblant ' de passer à côté, les malins.«Une médecine douce qui jugule : ma misanthropie latente», affirnte ' Jean-Philippe Peyraud.Vraiment ’ n’importe quoi.N’empêche qu’il a raison, et tous les autres aussi; ; Pourquoi aimer la bande deséif ' née?Aussi à cause de ce petit, livre.On y est moins seul.Le Devoir POURQUOI J’AIME LA BANDE DESSINÉE?¦ Collectif Delcourt Paris, 2006,94 pages ’ Fini, chez Lépront, la ligne unique du récit, qui fit la grandeur du réalisme fictif rivain suisse prononcée par le professeur Jay Bochner spécialiste de l’œuvre de Biaise Cendrars ;mon Htt H >rACf; HèOVF RU M IMMMU Bibliothèque et Archives nationales du Québec en collaboration avec le Consulat général de Suisse à Montréal vous invite à assister à la conférence ret à l’Auditorium de la Grande Bibliothèque le vendredi 30 mars 200?de 12 h 30 à 14 h 475, bout De Maisonneuve Est, Montréal Métro Berri-UOAM Renseignements : 514 873-1100 ou 1 800 363-9028 Entrée libre dans la limite des 300 places disponibles www.banq.qc.ca Sthweijerlschfc Eiclqunosservichaft Consulat général d« Suisse Confédération suisse ConfedeMzloné Svizzera Contederaiiqn svlzra Bibliothèque et Archives nationales Québec on éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Henri Barras De Fart cuit à Fart cru Aux sources de la création collection «Les impatients»: Henri barra* de l'art cuit à l'art cru aux sources de la création ^ « U* impotont»* Uoer l 186 pages, 24 dollars I \ LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2007 ESSAIS Et nous voilà hypermodemes! Louis Cornellier Pour critiquer les dérives relativistes des sociétés occidentales, plusieurs essayistes, depuis quelques années, recourent à la notion de postmodemisme.Ds visent, par là, un certain hédonisme irresponsable, un individualisme forcené et une gestion du social privée de finalité et déterminée par la seule rationalité instrumentale.Très à la mode dans les années 1980 et 1990, le postmodemisme est une notion équivoque qui fut chantée dans certains milieux artistiques et combattue ailleurs.Pour les penseurs qui font théorisée (notamment Lyotard, Vattimo et Lipovetsky), cette notion recelait d’abord une valeur descriptive.Il ne s’agissait pas, pour eux, de se réjouir ou de se désoler du nouvel état des lieux qu’elle désignait, mais de tenter de le comprendre.La modernité, remarquaient-ils, avait vécu (ce quHabermas, par ailleurs, contestait).Qu’en était-il, alors, de l’atmosphère qui lui succédait Dans L'hypermoderne expliqué aux enfants — les connaisseurs remarqueront le clin d’oeil, aussi développé dans la forme de cet essai, à un célèbre ouvrage de Lyotard —, le philosophe québécois Sébastien Charles reprend le fil de cette discussion en affirmant, cette fois, que c’est le postmodernisme qui est frappé de caducité.Comprendre le monde, aujourd’hui, exigerait plutôt de recourir au concept d’hyper-modernité.Brillante et exigeante, la relecture qu’il propose de toute cette évolution éclaire, fascine et bouscule nos schèmes de pensée.Pour aller vite, on retiendra que la modernité, en «rupture avec le monde de la tradition», met en avant la foi en l’avenir, dans le progrès technique, dans l’idéal de justice et d’égalité grâce au politique et la foi dans le bonheur universeL Ces attentes, à divers degrés, seront déçues.Le progrès technique connaîtra des dérives, et il en va de même pour les utopies sociales et politiques.Dans les années 1970 et 1980, les penseurs de la postmodernité concluront donc à «la faillite du projet moderne» et à la fin des «grands récits».L’ère, désormais, serait au pragmatisme, à l’éclatement et à la multiplication des messages, et à «la relativité évidente des valeurs».C’est ce constat que Sébastien Charles conteste en rejetant le concept de postmo-demité au profit de celui d’hypermodemité.Selon lui, en effet, tous les grands récits ne sont pas morts puisque «celui qui concerne les droits de l’homme est toujours d’actualité».Plus encore, la disparition des autres n’entraîne pas le reniement de la logique moderne; Us ont tout simplement perdu leur pertinence «parce que nous pensons et agissons comme des modernes et que le combat contre la tradition est désormais passé de mode».Quatre principes, écrit-U, fondent la modernité: la valorisation de l’individu, la valorisation de la démocratie, la promotion du marché et le développement technoscientifique.Or aucun de ces principes n’est réellement discrédité par ce qu’on a appelé la postmodernité.Cette dernière, en fait, dans la logique de Charles, apparaît donc moins comme une rupture que «comme une parenthèse, assez jouissive au fond, s’étalant des années 1960 aux années 1980, et caractéristique de la chute des grdnds discours traditionnels contre lesquels la modernité s’est en partie construite afin de libérer l’individu de toute sujétion».La logique moderne, donc, n’est pas dépassée dans ce mouvement.Elle est plutôt exacerbée et, là L’Etat postmodeme, écrit Charles, se présente comme un État minimal, décentralisateur, partisan d’une réglementation souple et pragmatique se trouve la véritable originalité du moment postmoderne, vécue dans une certaine euphorie.C’est l’essoufflement de cette dernière, d’ailleurs, qui marque le monde actuel et incite Charles à le qualifier dTiypermoderne.La postmodernité et ITiy-permodernité, loin de constituer des ruptures avec la modernité, incarnent plutôt une modernité qui se «modernise», une «modernité dépourvue de toute illusion et de tout concurrent», «de tout sens transcendant», mais le passage de l’une à l’autre ne va toutefois pas sans un changement d’attitude fondamental.Là où la postmodernité se vivait sur le mode euphorique, «on peut dire que dans l’hypermodernité la désagrégation du monde de la tradition n'est plus vécue sous le régime de l’émancipation mais sous celui de la crispation».L’hédonisme individualiste, par exemple, perdure, mais il «produit des comportements anxiogènes et pathologiques».La tentation de l’irresponsabilité (dans la quête du bonheur, notamment) y est sans cesse confrontée à l’injonction de la responsabilité individuelle, et le futur de l’hypermodernité, tiraillée entre ces deux pôles de l’individualisme démocratique, se joue, écrit Charles, «dans sa capacité à faire triompher l’éthique de la responsabilité sur les comportements irresponsables».Pour illustrer cette logique, le philosophe propose des réflexions thématiques très relevées.Il remarque, notamment, «que les sociétés hypermodemes attribuent aux sciences une importance exceptionnelle».Elles ont, toutefois, perdu leurs illusions quant à un progrès technique nécessairement libérateur.Elles ressentent même une angoisse devant cet univers, dont la «maîtrise paraît bien délicate».Aussi, elles ne s’opposent pas au progrès technique, mais elles ressentent le devoir de l’infléchir dans un sens humaniste.En ce qui concerne le rôle de l’État, la situation se présente dans des termes semblables.Le procès de l’individualisme moderne a mené «à rogner le pouvoir de l’Etat au bénéfice de l’individu».L’Etat postmo-cjerne, écrit Charles, se présente donc comme un Etat minimal, décentralisateur, partisan d’une réglementation souple et pragmatique.Le grand récit des droits de l’homme demeure, mais l’illusion de, la toute-puissance étatique est battue en brèche.L’État hy-permoderne n’échappe pas, lui non plus, à l’opposition entre la liberté et la responsabilité.Pour contrer la tentation de l’individualisme irresponsable, il doit donc mettre en avant un «pacte social» qui propose une école vraiment formatrice, des mesures de justice sociale pondérées, une imposition nationale solidaire et un cadre sécuritaire sur les plans personnel, professionnel et environnemental.Charley, à la façon des néo-sociaux-démqcrates, parle d’un État responsable plutôt que d’un Etat minimal.Et le philosophe, là-dedans?Plusieurs des plus belles pages de L’hypermoderne expliqué aux enfants sont consacrées à son rôle.La modernité, obnubilée par le discours scientifique et les utopies politiques, a engendré une «crise de la philosophie».Aujourd’hui, modernes à la manière «hyper» et revenus de nos illusions, nous pouvons renouer avec elle, mais sur un mode modeste.Loin des grands systèmes mais près du sens, prémuni contre la prétention au vrai mais sensible à traquer le faux, le philosophe, et Charles en fait la preuve, reste indispensable pour éclairer les enfants que nous sommes devant la complexité du monde.louiscornellier@ipcommunications.ca L’HYPERMODERNE EXPLIQUÉ AUX ENFANTS Sébastien Charles Liber Montréal, 2007,160 pages Galbraith, hérétique des deux mondes Jacques Pelletier et Québec solidaire MICHEL LAPIERRE A Etre blâmé, vers 1960, à la fois aux Etats-Unis et en Union soviétique pour les mêmes raisons ne pouvait que procurer une satisfaction inespérée à un économiste qui se réclamait de la gauche éclairée.Telle était l’aventure que vivait John Kenneth Galbraith (1908-2006).Le Canadien, naturalisé américain depuis 1937, osait soutenir, en pleine guerre froide, la thèse d’une convergence du système industriel de l’Ouest et de celui de l’Est Selon lui, la grande entreprise, à cause de son caractère complexe et technique, retirait lç pouvoir aux propriétaires capitalistes aussi bien qu’à l’État socialiste.On reconnaît là les prémisses de l’exposé futur de Galbraith sur la technostructure.Ni les économistes néoclassiques de l’Ouest ni les idéologues marxistes de l’Est ne les acceptaient d’emblée.En 1959, Galbraith s’était rendu derrière le rideau de fer pour exposer ses idées à des économistes soviétiques.Voilà l’un des multiples faits que relate Une vie dans son siècle, l’imposante autobiographie dont la version française est enfin disponible.Dans le livre, Galbraith nous apprend qu’il s’est ironiquement affranchi de l’économie néoclassique en travaillant comme journaliste au magazine emblématique du capitalisme américain: Fortune.L’économiste affirme que cette expérience lui a inspiré l’idée de technostructure, sa carrière professorale à Harvard et son livre Le Nouvel État industriel.Piliers de la technostructure dans la grande entreprise, les administrateurs, qui ne sont pas le plus souvent les principaux actionnaires, font de la maximisation du profit l’objectif dont ils ne bénéficient pas nécessairement.Ils révèlent ainsi une contradiction du capitalisme à laquelle ni Adam Smith ni Karl Marx n’avaient songé.La nature du gestionnaire, Galbraith la résume par la métaphore de l’érotomane, «qui passe sa vie à créer des occasions de jouissances sexuelles à des gens qu'il ne rencontre pas».Pour échapper au non-sens, l’organisation industrielle devient une fin en soi, un monstre autonome, impersonnel et mandarinal.Cette fatalité, l’économiste l’analyse avec brio, autant au sein des sociétés libérales que sous les régimes collectivistes.Mais on en arrive à penser qu’il néglige le concept du bourgeois profiteur de l’Oqest et, avant la chute du communisme, le rêve de l’État égalitaire de l’Est.Galbraith se complaît dans une définition purement structurelle et dépersonnalisée de l’économie.En lui reprochant son sens trop poussé de l’abstraction, ses détracteurs n’ont pas toujours tort Certaines de ses positions demeurent pourtant irrécusables.L’intellectuel hétérodoxe, le diplomate lucide et le militant critique du Parti démocrate de son pays d’adoption a eu le courage de s’opposer à la guerre du Vietnam et de condamner les économistes néoclassiques qui enseignent que la pauvreté, corn-, me phénomène inévitable, découle du bon fonctionnement du capitalisme.BRIAN SNYDKR RlilTCKS Dans Question nationale et lutte sociale (Nota bene, 2007), un recueil de textes engagés sur lequel nous aurons l’occasion de revenir, le professeur de littérature Jacques Pelletier exprime son appui au parti Québec solidaire pour les élections de lundi prochain.Militant de longue date.Pelletier reconnaît que «l’émergence d’une force politique de gauche éloquente et crédible, capable de peser lourd dans le débat public, est demeurée jusqu’à maintenant une promesse vaine».La création de Québec solidaire, en 2006, aurait toutefois changé la donne.Issue de la fusion des deux gauches, la politique et la sociale, cette formation trouverait sa pertinence dans sa capacité à articuler efficacement la question nationale et la question sociale, tout en donnant préséance à cette dermère.Pour ceux qui ont le cœur à gauche, conclut Pelletier, JACQUES NADEAU LE DEVOIR Amir Khadir et Françoise David, de Québec solidaire qui s’oppose en cela au militant du SPQ libre Pierre Dubuc, lequel continue d’appuyer le PQ au nom du pragmatisme, «il serait vraiment bête de ne pas saisir cette chance qui permet d’accorder ses convictions pro- fondes à une occasion historique particulièrement stimulante».Pour l’essayiste, l’argument de la division du vote progressiste ne tient pas.Le Devoir John Kenneth Galbraith Dans la page la plus bouleversante de ses mémoires, Galbraith raconte qu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Washington l’avait chargé de participer à une enquête sur les bombardements aériens survenus au Japon, y compris sur les deux attaques nucléaires.En s’inspirant du rapport très officiel qui en a résulté, auquel les historiens n’ont pas accordé assez d’importance, il aboutit à une conclusion pénible qu’il formule éloquemment On ne pouvait justifier l’explosion des bombes atomiques américaines en alléguant que l’invasion d’un Japon intraitable aurait produit une hécatombe plus grave.Le gouvernement de l’empire nippon avait décidé de capituler le 20 juin 1945, «soit six semaines entières avant la destruction d’Hiroshima», tient à préciser Galbraith.Suggérer, comme il le fait, que les États-Unis, la nation industrielle par excellence, constituaient dès cette époque l’archétype d’une structure inhumaine, ce n'est pas rien.Collaborateur du Devoir UNE VIE DANS SON SIÈCLE J.K Galbraith La Table ronde Paris, 2006,512 pages Histoire de l’éducation U ne histoire de l’éducation, l’essai de Pierre Graveline que publie la collection «Bibliothèque québécoise» cette saison, avait été publié en 2003 dans la collection «Typo», une des entités éditoriale qu’il dirigeait avant de quitter ses fonctions d’éditeur il y a quelques mois.La principale qualité de ce bref ouvrage est son caractère engagé.Graveline, en effet, ne se contente pas de retenir les étapes essentielles de l’évolution de l’école québécoise, de la Nouvelle-France à aujourd’hui.D les présente à partir d’un angle souverainiste, laïciste et syndicaliste afin de faire ressortir qu’elles furent le résultat de courageuses actions militantes.Le combat en faveur d’une école québécoise vraiment démocratique traverse notre histoire et reste à l’ordre du jour.Graveline, dans cette synthèse, nous le fait connaître et nous invite à le poursuivre.- Le Devoir Dans la lignée de Papillon et de La cité de la joie Les Éditions du Noroît Nouveautés 2007 Guy Cloutier L'étincelle suffit à la constellation ans de r ¦ I www.lonoroit.com SHANTARAM L'étincelle suffit .\ la constellation Michel Leclerc La fatigue et la cendre Ln faltmie et In cendre mm ” T.;" ;®'™ GREGORY ÎÎAVlfl ROBE RTS S 11 A N I A RAM « Un pavé littéraire qui vous happe dès les premières lignes et qui ne vous lâche plus.» Christian Desmeules LF DEVOIR R o m a n « Un roman-fleuve fascinant et doté d’un humanisme rare.» Éric Paquin Flammarion «{» '-'(tiî'*’'1
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