Le devoir, 15 mars 2003, Cahier B
LE DEVOIR.LES S A M EDI 15 ET DI M A X (' H E I tî MARS 2 O O 3 SANTÉ Le réchauffement de la planète favorise les maladies émergentes Page B 6 IDÉES Désarroi chez les intellectuels Page B 5 LE DEVOIR * PERSPECTIVES Diplomatie fébrile L’ONU ensablée Blair est dans un grave pétrin GUY TAILLEFER LE DEVOIR Ce fut la semaine de toutes les tractations à l’ONU.Semaine marquée par un enchevêtrement de propositions de délais, d’amendements et d’annexes destinés tout autant à trouver au Conseil de sécurité un terrain d’entente au sujet de l’Irak qu’à sauver les meubles pour le premier ministre Tony Blair, aux prises avec une fronde anti-va-t-en-guerre au sein de son parti, le Parti travailliste, qui menace son avenir politique personnel.Résultats: une diplomatie dans les limbes, une amitié anglo-américaine mise à mal, des pro et des antiguerre dans un état de polarisation extrême, alors qu’en Irak, le régime et les Irakiens s’attendent toujours à ce qu’on les bombarde.Le vote sur la résolution conjointe des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Espagne (comportant la date butoir de lundi prochain, 17 mars), que la Maison-Blanche avait souhaité voir se tenir mardi dernier — quitte à le perdre, a même déclaré George W.Bush — a été reporté à lundi, si tant est qu’il ait même lieu.Pendant ce temps, une tempête de sable balayait mercredi et jeudi le désert koweïtien sous la poussée du shamal (ce puissant vent estival de l’Irak et du golfe Per-sique), donnant à 160 000 soldats américains et britanniques un avant-goût de ce qui les attend s’ils s’aventurent en Irak, où les températures atteignent l’été les 50 degrés Celsius.Dans au moins deux sens du terme, le temps — le blocage à l’ONU et la météo dans le Golfe — a résisté cette semaine au bellicisme américain.Au milieu de la confusion, la Maison-Blanche n’a jamais paru aussi disposée à faire cavalier seul.Vrai que, pour rendre service à Tony Blair, elle s’est retenue cette semaine de lâcher ses troupes militaires sur l’Irak sans approbation onusienne.N’empêche qu’en réaction aux difficultés intérieures de M.Blair, dont l’obsession anti-Saddam fait se dresser les cheveux sur la tête de la classe politique et de l’opinion publique britanniques, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, est allé mardi jusqu’à dire que les Américains pourraient faire la guerre sans la Grande-Bretagne.Remarque fort mal reçue à Londres.C’est à se demander, pour reprendre les mots de la chroniqueuse du New York Times, VOIR PAGE B 2: ONU REUTERS George W.Bush et Colin Powell ont eu une semaine passablement chargée.« Quand est-ce qu’on vote et sur quoi ?» I I I I I i 1 *.! i ï »?v r 11 *> ett * f.i»R r**i >.;] AGENCE FRANCE-PRESSE Des Irakiens en promenade sur le Tigre, lequel traverse Bagdad, passent devant le collège Mustansiriya.Les gens de la capitale craignent de nouveaux bombardements des ponts de la ville, qui sont vitaux dans la vie quotidienne.En 1991, trois des douze ponts de la ville avaient été détruits.Une guerre urbaine annoncée Voir Bagdad et faire la guerre La prise de la capitale irakienne pourrait s’avérer plus difficile que prévu Dans leur fuite en avant pour repeindre l’Irak aux couleurs de la démocratie américaine, les Etats-Unis devront nécessairement passer par la prise de Bagdad.Pourrait s’y livrer la mère de toutes les batailles de la deuxième guerre du Golfe.Le Pentagone avance un scénario optimiste: chute rapide du régime, résistance réduite à sa plus simple expression.D’autres redoutent tout le contraire: une guerre urbaine sanglante.GUY TAILLEFER LE DEVOIR Les Irakiens et les Américains ont ceci en commun qu’ils partagent la même «culture du fusil», écrivait cette semaine de Bagdad le correspondant du Christian Science Monitor, quotidien bostonien d’informations internationales.Chaque Irakien a sa kalachnikov et son pistolet, ce qui fait de la société irakienne l’une des plus lourdement armées du monde.En Irak, un dicton machiste dit «Donne tout à ton ami, sauf ta voiture, ta femme et ton fusil».Michael Moore pourrait aller en Irak y filmer une suite à son Bowling For Columbine.Pendant que le régime, pour tenter de différer les frappes anglo-américaines, détruit ses missiles al-Samoud 2, les Bagdadiens empilent les munitions, dépoussièrent leurs vieux fusils et s’en font distribuer de tout neufs par le parti Baas.Les 43 armureries de la capitale font de bonnes affaires, dit le Monitor.Un fusil coûte 100 $US.Le pistolet Tarik, un produit local, en vaut 200.«C’est dans notre culture d’avoir une arme à la maison», affirme un armurier.À cette culture générale se jouxte l’état de surarmement de milices et de clans antagoniques sur lesquels Saddam Hussein a appuyé sa dictature.L’armée irakienne, elle, n’est peut-être plus l’ombre de ce qu’elle était en 1990, mais la garde républicaine du président une armée prétorienne de 50 000 à 70 000 hommes, est copieusement équipée d’armes essentielles au combat en zone urbaine: fusils d’assaut mitrailleuses, grenades, armes antichars — et aussi, avantage non négligeable, connaissance des moindres recoins du champ de bataille.«Et si Saddam Hussein, dit de son côté le Los Angeles Times, se montrait assez barbare pour employer des armes chimiques dans sa propre capitale, l'affaire pourrait tourner à l’horreur» Ville-poudrière C’est dans cette Bagdad-poudrière que les soldats américains veulent entrer après l’avoir nappée de centaines, voire de milliers de «bombes intelligentes».Une fois les hostilités déclenchées, les forces anglo-américaines pourraient théoriquement se retrouver aux portes de la capitale en une journée.Saddam Hussein, analyse le LA Times, «sait que ses troupes n’ont aucun espoir en terrain découvert du fait de l’immense supériorité technologique américaine.Il est indispensable pour lui que la bataille décisive ait lieu à Bagdad, où seront déployés les meilleurs de ses soldats et où la technologie « Ne vous attendez pas à une belle guerre propre comme Tempête du désert» américaine sera en grande partie neutralisée».Fondé sur les rives du Tigre au VIII' siècle, Bagdad compte environ quatre millions d’habitants.C’est une ville étendue, aux rues étroites bordées de maisons basses.Autant de caches pour tireurs embusqués.Le reporter du journal al-Hayat, quotidien saoudien basé à Londres, écrit que l’une des choses les plus étonnantes «est de voir un peu partout des immeubles se construire» dans cette capitale exsangue et rationnée où les Irakiens, dont les salaires mensuels ne dépassent pas 50 $US, n’ont aucunement les moyens de s’acheter un appartement Les prix des matériaux de construction ayant beaucoup baissé depuis le début de la crise, les entrepreneurs en profitent pour construire à bon compte en vue de revendre dans l’après-Saddam, quand le marché immobilier aura redémarré — et en pariant que les dégâts de la guerre seront limités.Depuis l’entrée des Soviétiques à Berlin en 1945, aucune ville aussi grande n’a été prise militairement.Selon le Pentagone, Bagdad — le régime comme sa population — se prépare à soutenir un long siège.Militairement, la stratégie de l’Irak consisterait à absorber la première vague de bombardements avant de déployer ses troupes autour de la capitale avant l’arrivée des alliés.Deux «cercles défensifs» ont été mis en place, le premier à environ 90 kilomètres de la capitale, le second en banlieue.Des batteries d’artillerie antiaériennes sont installées dans la ville même, où on creuse des tranchées et empile les sacs de sable devant les bâtiments officiels et à certains carrefours.Mais alors que règne dans la capitale une atmosphere d’attente anxieuse, difficile de savoir si ces sacs sont destinés à lutter contre l’invasion américaine attendue ou contre d’éventuelles émeutes populaires, comme celles de 1991, contre la dictature.«En Irak, les gens ne vivent pas, c’est une immense prison», affirme Basil Raz-zak, Bagdadien d'origine devenu Montréalais depuis 1985.«Pour les Irakiens, la peur d’une intervention est grande, mais le désespoir est tel que plusieurs d’entre eux se résignent en priant pour que la guerre les sorte de cette prison.» M.Razzak est retourné à Bagdad («Une ville magnifique») en 2001 et garde contact avec ses sœurs et ses frères par téléphone.D a des proches qui sont récemment partis se mettre à l’abri en Syrie, le temps que passe la tempête.Les risques qui attendent l’armée américaine, pressée d’en finir sans perdre de soldats, n'échappent pas aux stratèges du Pentagone, hantés par le souvenir de Hué, au Vietnam, et de Mogadiscio, en Somalie.Il s’agit de prendre une ville rue après rue, porte après porte, pièce après pièce.D y a les tunnels, les sous-sols, les égouts.«la guerre en milieu urbain est sans l’ombre d'un doute le terrain de combat le plus difficile», affirme le colonel à la retraite Randy Gangle.«Cest la pire et la plus complexe des situations pour un soldat.» Si la guerre se porte dans les rues de Bagdad, avertissait récemment ce spécialiste sur les ondes de PBS, «ne vous attendez pas à une belle guerre propre comme Tempête du désert (en 1991], ou presque personne n’a été blessé».Il affirme qu’un champ de bataille urbain lait normalement 30 % de victimes dans une armée régulière.«Ceci revient à dire que sur un bataillon de mille hommes, vous pouvez vous attendre à ce qu’environ 3(X) d'entre eux soient tués ou blessés.» Tous les soldats américains s’entraînent à un moment ou à un autre à la guerre urbaine à la base de Fort Polk, en Louisiane.L’armée affirme consacrer un million de dollars par jour à ce type d’entraînement Les «jeux de guerre» s’y déroulent 11 fois par année dans une petite ville fabriquée au coût de 58 millions et s’étalent sur une quinzaine de jours chacun, dans les conditions les plus réalistes possible.Chaque fois qu’un exercice a lieu, ceux qui jouent les guérilleros — qui ont une connaissance préalable du terrain — prennent nettement l'avantage.Pour le colonel Gangle, il faudrait au moins doubler le temps d’entraînement, à quatre ou cinq semaines par année.«À l’heure actuelle, les soldats ont à peine le temps de se familiariser avec le combat urbain.Ils ne quittent pas Fort Folk avec une vraie compétence.» REUTERS De jeunes Irakiens s’amusaient cette semaine dans des tranchées à Bagdad.' m R B 2 LE DEVOIR.LES SAMEDI 15 ET DIMANCHE 16 MARS 2003 PERSPECTIVES Le président américain et l’Irak Je an Dion ?George Bush veut faire un exemple Ce n'est pas le pétrole qui motive George Bush, mais la nécessité de faire un exemple, dit Vancien ambassadeur canadien à VONU David Malone Autrement Joie, une campagne électorale.Curieusement, si on fait un peu d’étymologie avant que de passer aux sérieuses choses en lisant dans le texte les programmes des partis, on constate que le mot «campagne» vient du latin cam-, pania, qui signifie «plaine».Donc, relativement plat , • Alors qu’une électorale, de campagne, est tout autre.De l’action.De la substance.De l’effervescence.Et des promesses.Pouvez pas rester insensibles à ça.hnaginez: dans quelques jours, si vous votez utile, vous paierez 30 % de moins d’impôts et n’aurez plus à attendre à l’urgence où vous vous rendrez un vendredi de congé parce que vous aurez la semaine de quatre jours.Mais avant d’effervescer, étant donné qu’il ne sera pas question d’environnement au cours de cette campagne — je parierais là-dessus toutes les considérables sommes que je ne verserai jamais aux partis politiques, et cela, même si le site ouèbe de l’ADQ i, nous informe qu’«K« don à l’ADQ est un investissement»—, je vous invite à un moment de silence en' mémoire de tous les arbres tombés au combat, transformés en affiches électorales.Plus un réverbère, plus un poteau, plus une structure cylindrique verticale qui ne soit orné d’un, de .deux, de trois, de quatre de ces quadrilatères de carton-pâte comprenant gros plan du solliciteur de suffrages, chouettes coloris et belle phrase qui fait réfléchir le passant jusqu’à demain matin.Etrange.Personnellement, j’aurais tendance à penser que la grosse face de Machin Chose à tous les dix pieds, cela aurait pour effet de faire fuir l’électorat potentiel.Mais s’ils le font, c’est que ça doit marcher.Les partis politiques, c’est bien connu, ne font que des choses qui marchent.Et puisqu’il est question d’arbres, permettez-moi d’aborder brièvement un autre sujet dont on ne dis-, cutera pas pendant la campagne mais qui me tient à .cœur: les pages jaunes.Gracieuseté de Telus, nous voici maintenant avec deux grosses briques de pages jaunes.Or, moi, je n’ai jamais demandé à avoir une page jaune, el encore moins deux.Qu’est-ce que c’est que ce gaspillage qui en plus, selon l’une de mes sources dans le monde de la lassitude téléphonique, augmente considérablement le risque du gumbalo chez le citoyen conscientisé qui doit descendre son bac vert du troisième?Pourquoi , ¦ ne livrent-ils pas les pages jaunes seulement à ceux • qui en font la demande, surtout qu’il est beaucoup , ; plus facile de procéder avec un mot clé sur Internet .que de trouver un foutu commerce dans les pages jaunes?Chez Maurice?Restaurant Chez Maurice?, Café Restaurant Chez Maurice?Le Chez Maurice?., Au Café Restaurant Bistrot Bar Snack-Bar Chez ! Maurice?Maurice Restaurant (Chez)?, » Je leur demanderais ça, tenez, si je n’étais d’un naturel timide et plus contemplatif que revendicateur: alors, MM.les chefs, quel est votre plan pour juguler 1.mon angoisse de la page jaune?Les affiches électorales.Il paraît qu’il y a toute une science derrière ça.C’est une question de symboles, voyez-vous.De subconscient.Vous zyeutez l’affiche à la dérobée, n’en pensez strictement rien, mais elle s’insinue dans votre Ford intérieur et fait son œuvre .• de persuasion pendant que vous vaquez à vos tâches -, régulières: repasser des linges à vaisselle, program-.mer le magnéto pour enregistrer Effets des substances • psychotropes au Canal Savoir, essayer de voir combien •.vous pouvez faire cuire d’œufs tournés sans casser un seul jaune.L’affiche comprend notamment un slogan.Le slo-¦ gan doit tenir en trois ou quatre mots et, dans la me-¦ sure du possibje, ne signifier strictement rien tout en insufflant une dose de hop-la-vie au sujet observant.Du côté du PQ: «Restons forts».On ne sait pas qui au juste est fort, ni ce qu’est au juste être fort, mais bon, ¦ .on doit l’être, puisqu’il s’agit de le rester: en cas de , ’ baisse de régime, par exemple si vous cassez le jaune dès le premier œuf, c’est très utile.Vous vous >.dites: «Reste fort, il n’est pas dit que tu devras convertir le tout en brouillés.» Cas typique de renforcement de ; votre fort intérieur.À l’ADQ, c’est «L’avenir autrement», avec «autrement» en caractères gras.Autrement que quoi?Evi-« demment, on constate ici tout le risque inhérent à la .promiscuité de l’affichage électoral.Ainsi, un badaud qui apercevrait le panneau de l’ADQ tout juste après avoir vu celui du PQ pourrait être tenté d’amalgamer les notions et se dire: «Hum, ils me proposent l’avenir autrement que de rester fort.» Arme à trois tranchants puisqu’il y a aussi 1TIFP, qui sloganne «Un autre Québec est possible».Autre, autrement, à gauche, à droite, après ça, ils se demandent pourquoi le monde est tout mêlé.Au PLQ, «Nous sommes prêts».Prêts à réinventer le Québec, subodoré-je, car je refuse de croire que , • les beaux polos de golf d’il y a six mois ont déjà pris le bord de la poubelle.Toutefois, on ne l’a pas repro-.duit sur les affiches, sans doute parce qu’au moment de les imprimer, le slogan n’était pas encore prêt.À part ça, vous y jetterez un coup d’œil et vous me direz si je me goure, mais les affiches de l’ADQ rappellent trop pour que cela ne fût pas une coïncidence Les Champions.Candidat à l’avant-plan, Mario derrière, c’est Sharron Macready et Craig Stirling et Richard Barrett, sauf que la tour de l’Assemblée natio-.nale a remplacé la fontaine de G’nève.Attention, ils vont peut-être essayer de vous convaincre autre-1 ment.Par télépathie.jdioné&Iedei'oir.com CHRISTIAN RIOUX CORRESPONDANT DU DEVOIR Paris — Ce n’est ni le pétrole, ni l’urgence de désarmer Saddam Hussein, ni celle de renverser sa dictature sauvage qui motivent les Américains en Irak, estime l’ancien ambassadeur canadien à l’ONU David Malone.Celui qui est aujourd’hui président de l’International Peace Academy à New York estime que si George W.Bush tient tant à intervenir en Irak, c’est pour faire un exemple.«Pour moi, le fond de la pensée de Dick Cheney et de Donald Rumsfeld, c’est qu'ils ont absolument besoin de créer un exemple dissuasif.Ils ont besoin de se donner une arme de dissuasion plus convaincante que l’arme nucléaire et qui puisse convaincre non seulement des gens comme ceux d’al-Qaïda mais aussi des pays comme la Corée du Nord qu’il ne faut pas s'attaquer aux États-Unis.Ils ont choisi un pays arabe conséquent pour avoir un effet dans tout le monde arabe.» L’ancien ambassadeur canadien répondait ainsi à une question de Robert Badinter, ancien ministre de François Mitterrand, lors d’une conférence organisée à Paris par l’Institut français des relations internationales.Selon David Malone, l’argument pétrolier souvent invoqué par les opposants à la guerre en Irak n’est pas primordial non plus parmi les motifs de l’action américaine.En réalité, dit-il, les Américains sont beaucoup plus intéressés par les ressources pétrolières que les Russes peuvent leur garantir en Asie centrale.«Bien sûr, le pétrole est une raison, mais ce n’est pas une raison majeure.» Une nouvelle pensée stratégique Ce n’est pas d’hier que le Conseil de sécurité est obligé d’intervenir en Irak, rappelle Malone.La première intervention date de la fin de la guerre Iran-Irak, en 1987 et 1988.En 1990, lorsque l’Irak a envahi le Koweït, George Bush père a eu beaucoup moins de difficulté à réunir une coalition et à faire voter la résolution 678 donnant un délai de six semaines à l’Irak pour retirer ses troupes.«Il faut dire que Saddam Hussein n’avait pas seulement envahi le Koweït, dit Malone.Il avait décidé de l’annexer, purement et simplement.C’est une mesure extrême qui a fait peur à beaucoup d'États.» Malone ne croit pas aux théories des opposants à la guerre qui soutiennent que si le père Bush n’est pas allé jusqu’à Bagdad, c’était pour ménager Saddam Hussein.«Bush n’a pas renversé Hussein parce qu il n ’avait aucun projet précis pour le pays.Il avait peur des forces centrifuges irakiennes, comme les Kurdes et les chiites, qui risquaient d’éclater à tout moment.» Mais la pensée stratégique américaine a beaucoup évolué depuis, dit-il.Et cette évolution n’est pas seulement due à l’élection de George W.Bush.Le projet de renverser Saddam Hussein ne date pas de la nouvelle administration.Il est apparu sous Bill Clinton.Dè,s 1997, rappelle Malone, l’ancienne secrétaire d’Etat Madeleine Albright avait indiqué dans une entrevue télévisée que les sanctions contre l’Irak ne suffiraient pas s’il n’y avait pas de changement de régime.«A la fin 1997, une première crise militaire avait éclaté.Clinton avait envoyé des militaires au Moyen-Orient et essayé de convaincre l'opinion de la nécessité d'une intervention militaire.[.] Mais Clinton a iCs±i* c Les soldats se massaient hier dans le désert Jeff Conway.dû renoncer.Il était beaucoup plus timoré en matière militaire.» D’ailleurs, la politique étrangère de Clinton sert aujourd’hui de repoussoir à la nouvelle administration, qui calque plutôt ses stratégies sur celles de Ronald Reagan (plus que sur celles de Bush père).Donald Rumsfeld est issu de l’administration Reagan, celle qui est passée à l’histoire pour avoir triomphé de la guerre froide.« Clinton «Clinton disait les mots que nous voulions entendre, mais il a beaucoup impro-disait en politique étrangère, dit Malone.Il n’a jamais établi de relation de confiance les mots avec l’armée.Il a échoué en Somalie.Malgré des succès en Irlande du Nord et des efforts honnêtes en Palestine, il a toujours préféré éviter l’action militaire.[.] Ce n’est pas une grande période dans la politique internationale américaine.» que nous voulions entendre» Bush rattrapé par l’histoire La nouvelle administration ne souhaitait pas s’occuper des conflits régionaux, comme l’Irak, mais se concentrer sur ses relations avec la Russie et la Chine, dit Malone.Mais le 11 septembre 2001 a tout changé.«C’est alors que les Américains ont compris que les petits problèmes pouvaient les rejoindre et qu’il fallait s’en occuper.» La nouvelle théorie de l’«axe du mal» vise à démontrer au reste fiu monde qu’il ne sert à rien de s’en prendre aux Etats-Unis.Mais Malone estime que la pensée de Washington est beaucoup moins monolithique qu’on le dit.Il y a de grandes batailles idéologiques dans les couloirs du Pentagone qui expliquent les fréquents changements de discours de George W.Bush.«Nous ne sommes pas du tout devant l’empereur sans limites que décrit la presse canadienne, dit Malone.Le public américain est loin d’être convaincu REUTERS komeïtien pour écouter le lieutenent-général de la stratégie de son président.Il se rappelle du Vietnam et de Beyrouth.Il craint que les problèmes ne commencent avec la reconstruction de l’Irak.«Surtout que l’économie va mal et qu’il serait étonnant qu’elle aille mieux après la guerre.C’est un sujet très angoissant pour le président, qui a remarqué les manifestations contre la guerre en Europe et qui découvre aujourd’hui l’opposition en Turquie.«Il ne faut pas se faire d’illusions: Bush joue sa présidence sur l’Irak.Blair et Schroeder aussi.Le seul qui ne joue pas sa tête, c’est Jacques Chirac.» L’opposition européenne n’est pas prise au sérieux à Washington, dit Malone, car elle est trop divisée.De plus, l’impasse qui se confirme au Conseil de sécurité inquiète l’ancien ambassadeur car elle met fin à une décennie de relative harmonie entre les cinq puissances qui jouissent d’un droit de veto.En effet, les cinq membres permanents s’étaient mis à coopérer depuis 1986.Les dissensions ne s’étaient manifestées que sur trqis dossiers: le conflit israélo-arabe, sur lequel les Etats-Unis maintiennent leur veto, le Kosovo, où l’unité est revenue après 1999, et, depuis 1997, l’Irak.Pour le reste, dit Malone, le Conseil de sécurité a vécu dans une relative harmonie depuis 15 ans.Et cela, même si les décisions du Conseil de sécurité impliquent de plus en plus des mesures coercitives comme le permet l’article 7 de la Charte de l’ONU.Avec 15 nouveaux régimes de sanctions depuis 1990, l’usage de la force est devenu routinier: Bosnie, Kosovo, Somalie, Sierra Leone, Haiti, etc.«Cette possibilité de tutelle internationale est un phé-omène de plus en plus habituel au Conseil de sécurité, reculons, celui-ci a été amené à établir sa tutelle administrative dans de nombreuses régions du monde.» C’est cette capacité d’action qui pourrait être compromise par les graves dissensions qui viennent d’apparaître entre les cinq grands.3‘ ONU SUITE DE LA PAGE B 1 Maureen Dowd, si les faucons de Bush n’ont pas tou-joup cherché cet isolement À l’échelle des moments clés vécus par les Nations unies depuis sa création il y a 58 ans, l’histoire pourrait retenir que la semaine qui se termine rivalise en gravité avec la crise du canal de Suez en 1958 — déclenchée avec la nationalisation du canal par le président Nasser — et celle des missiles cubains — qui plongea fin 1962 l’humanité au bord d’un affrontement nucléaire.En attendant, un sommet improvisé Bush-Blair-Az-nar a lieu demain aux Açores.Sommet diplomatique ou conseil de guerre?Le monde suspendu aux lèvres du Conseil de sécurité, ces derniers jours ont donné lieu à une agitation diplomatique qui paraît pourtant bien vaine, considérant que: il est acquis que la France et la Russie bloqueront par veto toute résolution autorisant le recours à la force; que les Etats-Unis iront en guerre, avec ou sans l’assentiment de l’ONU; à la frontière irakienne, la machine anglo-américaine n’attend plus qu’un ordre pour foncer sur Bagdad.Au demeurant, les idées de compromis qui ont circulé au Conseil, donnant à Saddam Hussein un délai de désarmement qui irait au delà du 17 mars, maintiennent toutes, à terme, la menace de la guerre.En ce sens, elles sont de l’ordre de la manœuvre dilatoire.C’est dans la même veine qu'une quarantaine de pays, la majorité favorable à la poursuite des inspections, ont tenu à la mi-semaine un «débat public» sur la crise irakienne convoqué par le Conseil de sécurité à la demande de pays du mouvement des non-alignés.Une guerre déjà gagnée ?Le Canada a poursuivi sa recherche d'un compromis, arrimant ses efforts au Chili et au Mexique, deux pays membres non pennanents du Conseil de sécurité.Dans une entrevue au réseau ABC, dimanche soir dernier, le premier ministre Jean Chrétien déclarait que les Etats-Unis avaient déjà gagné leur guerre contre l’Irak en exerçant des pressions militaires qui ont, dans les faits, forcé le régime irakien à désarmer.Toujours opposé à «la logique de guerre», le président Jacques Chirac offrira le lendemain la même porte de sortie à la Maison-Blanche, qui refusera de l'emprunter.La contradiction dans la position de M.Chrétien n’a pas échappé à certains observateurs: il déclare que la guerre est gagnée — alors, pourquoi la faire?— tout en faisant circuler à l’ONU une première résolution de compromis qui menace l'Irak de frappes s’il n’a pas désarmé à la fin de mars, puis une seconde qui repousse l’ultimatum au mois d’avril.Pratiquement seul à tenip encore à la bénédiction onusienne, le secrétaire d’Etat Colin Powell a passé la première moitié de la semaine à se dire confiant de pouvoir rallier une majorité à la résolution de guerre américaine parmi les quinze membres du Conseil de sécurité.En parallèle, la «diplomatie du téléphone» à laquelle s'affairent le président Bush et son entourage pour foire adopter la résolution a semblé moins destinée à faire légitimer l’usage de la force par le Conseil qu’à sortir M.Blair du pétrin et à faire mal paraître le veto auquel serait contraint une France profondément irritante pour le camp de la guerre.«Quand est-ce qu'on vote ?» Si l’histoire veut s’en souvenir, mercredi dernier y passera peut-être comme la journée la plus embrumée.Sortant de la réunion du comité sur la Somalie, qu'il préside, l'ambassadeur bulgare, Stefan Tavrov, avait besoin d’un café avant d’aborder les consultations sur l'Irak.Comment décrire cette journée?«Folle», a-t-il répondu.L’ambassadeur allemand, Günter Pleuger, lui, posait une question embarras- 1 «Pourquoi une constitution québécoise?» Vous trouverez la réponse dans l’ouvrage de Marc Brière : Pour sortir de l’impasse : un Québec républicain ! Vieil homme indigne, à la fois passionné et rigoureux, Marc Brière propose ici son analyse de l'impasse politique actuelle et les moyens d’en sortir.POUR SORTIR Dl L’IMPASSE Québec républicain ! ;us ÉDITIONS i VARIA ISBN 2-922245-81-0 • 246 p.• 24,95 $ ¦; santé: «Quand est-ce qu’on vote et sur quoi?» Londres, avec l’appui très distant de Washington, a lancé un ballon d’essai, jonglant avec un petit délai de désarmement pour Bagdad assorti d’une série de conditions — l’une d’entre elles prévoyant que M.Hussein se présente à la télévision et s’engage à détruire ses armes de destruction massives —, une proposition raillée dans les couloirs des Nations unies.C’est piercredi qu’a commencé à circuler l’idée que les Etats-Unis pourraient finalement ne pas demander le vote sur la résolution qu’ils tentent de faire passer avec la Grande-Bretagne et l'Espagne, n’arrivant pas à réunir une majorité au Conseil de sécurité.Madrid, par la voix de sa ministre des Affaires étrangères, est le premier à en évoquer la possibilité.Le lendemain matin, M.Blair confie au chef de l’opposition conservatrice que l’adoption d’une nouvelle résolution sur l’Irak lui paraissait «maintenant moins probable que jamais».Les six «indécis» non permanents au Conseil de sécurité — l’Angola, la Guinée, le Cameroun, le Mexique, le Chili et le Pakistan — continuant de se faire tirer l’oreille, M.Powell évoque à son tour la possibilité que les Etats-Unis renoncent à demander le vote.Embêtement supplémentaire pour le camp de la guerre: la Turquie, qui prend toujours son temps pour former un nouveau gouvernement.Selon la presse turque, le nouveau premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, jouerait la montre afin de retarder la saisie du Parlement d’une autorisation de déploiement de troupes américaines en Turquie.Seul baume sur les avatars onusiens de M.Bush: un sondage CBS-New York Times, publié mardj, selon lequel 55 % des Américains pensent que les Etats-Unis devraient attaquer l’Irak unilatéralement même si le Conseil de sécurité dit non.Comme si l’impatience du président face à l’ONU gagnait son opinion publique.k LE D E V 0 I K .LES SAMEDI 15 ET D 1 M A N CHE 1 fi MARS 2 0 0 3 B 3 PERSPECTIVES ¦ : " fl® iV'j jy ARCHIVES LE DEVOIR Pendant la Deuxième Guerre mondiale, trois gouvernements libéraux ont été défaits dans les provinces: en Ontario en 1943, au Québec et en Saskatchewan en 1944.Le scrutin québécois et le conflit en Irak Une campagne sur fond de bruit de bottes Les tensions internationales ont-elles un impact sur une élection ?Les experts sont divisés.Guerre et campagne électorale se sont souvent entremêlées dans l’histoire québécoise.Mais aujourd’hui, peut-on croire que les tensions internationales auront un impact sur la campagne en cours?Oui, si l’on s’en tient à la culture politique, à notre «nous intime», disent les uns.Non, si l’on compte les votes, estiment les autres.Et dans chaque cas, le passé est appelé à la rescousse.JOSÉE BOILEAU LE DEVOIR T^a
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