Le devoir, 19 avril 2003, Cahier F
!) E V 0 I R .LES SAMEDI 19 ET D 1 M A X C H E 2 0 AVRIL 2 0 0 3 L E LITTÉRATURE Maryse Condé, la rebelle impénitente Page F 6 Mondialisation: le politique incontournable Dominique Wolton Page F 8 ?LE DEVOIR ?S»/, o Journée mondiale du livre et du droit d’auteur 23 avril 2003 JACQUES GRENIER LE DEVOIR ENTRETIEN Dire Hnsuportable Paul Chamberland Grandeur de Miron MICHEL BIRON Depuis sa mort, en 1996, Gaston Miron accumule les hommages posthumes sous la forme de colloques, de numéros de revue, d’émissions de radio ou de livres.De son vivant, Miron était le plus aimé des poètes québécois; aujourd’hui, il est le plus admiré.Son œuvre prend enfin la première place, par-delà les qualités immenses de l’homme, de l’animateur, de l'éditeur et du militant.Cette œuvre nous était connue, bien sûr, grâce notamment aux travaux de poètes et de critiques comme Pierre Nepveu, dont on réédite ces jours-ci l’étude magistrale, Les Mots à l’écoute, dans laquelle se trouve «Miron dépaysé», qui reste à mes yeux la plus belle étude de L’Homme rapaillé jusqu’ici.Mais on commence à peine à prendre la véritable mesure de cette œuvre unique.Cette grandeur ne va peut-être pas sans danger.On court toujours le risque, à force de célébrer un poète, de le transformer en une espèce d’intouchable, de le mythifier.Au Québec, ce fut le cas de Nelligan et de Gauvreau; ce ne sera pas, espérons-le, celui de Miron.L’admiration, contrairement à l’engouement aveugle, ne contredit nullement une lecture attentive des textes.E faut relire toutes les réserves que Jacques Brault formulait déjà dans son «Miron le magnifique», texte-hommage qui n’a cessé depuis lors d’être repris par d'autres admirateurs de Miron, notamment par le poète français Robert Marteau qui, en 1970, dans la revue Esprit, parlait d’un «Miron de plus en plus magnifique».Miron lui-même, c’est là une part de sa grandeur, ne s’est jamais caché d’avoir écrit de mauvais poèmes.Pendant que Miron s’impose comme le symbole de la poésie du pays, de la poésie québécoise tout entière, il entre par la grande porte VOIR PAGE F 2: MIRON — -f- «¦Littératiire-» LETTRES FRANCOPHONES ROMAN Maryse Condé, la rebelle impénitente Un désir de remettre en question les idéologies comme les clichés LISE GAU VI N Maryse Condé, professeure, critique et surtout romancière, qui vient d’obtenir le grand prix littéraire Métropolis bleu pour l’ensemble de son œuvre, de quelque côté qu’on tente de la décrire, échappe et échappera toujours aux images d’elle que l’on pourrait projeter.Quoi qu’on dise pour qualifier son œuvre, on sera toujours en deçà de l’incroyable énergie créatrice qui anime cette écrivaine et qui la pousse, bon an, mal an, à choyer son public par des ouvrages tous plus étonnants les uns que les autres, tous aussi habités par un désir de remettre en question les idéologies comme les clichés, de se situer à l’écart de tout conformisme comme de tout militantisme dont la visée, pour être juste, n’en est pas moins réductrice.Un recueil d’hommages a récemment été publié en l’honneur de l’écrivaine et s’intitule Maryse Condé, la nomade inconvenante.De mon côté, j’aime à la décrire comme une rebelle impénitente, ce qui, somme toute, n’est qu’une variation sur le même thème.Tout au long de son parcours, Maryse Condé a tenu à prendre ses distances avec les modèles imposés.Modèles culturels d’abord, lorsque, attirée par le passé de l’Afrique, elle n’est pas pour autant victime de l’idéologie du retour aux sources: dans la vaste fresque qu’elle intitule Ségou (1984), elle fait revivre l’épopée malienne dans toute sa complexité.Distance encore avec les poncifs qui veulent l’enraciner à tout prix dans une culture antillaise figée dans un passéisme folklorique.Comme la Célanire de son roman du même nom (2000), l’histoire guadeloupéenne, une histoire au cou coupé par des siècles de colonisation européenne, ne devient digne d’intérêt pour la romancière qu’à condition d’être confrontée à ses fantômes familiers.C’est cette histoire racontée au présent qui permet à Maryse Condé de mettre en scène simultanément, dans Desirada (1997), le destin de trois femmes antillaises appartenant à des générations différentes et dont la plus jeune, Marie-Noelle, finit en fin de compte par s’apercevoir que sa quête des origines est une fausse piste.Là encore, un autre tabou est enfreint, celui de l’amour maternel, car les relations mère-fille dans ce roman sont synonymes de haute tension.La solidarité féminine, pour l’auteure de Moi, Tituba, sorcière (1986), est un cliché parmi d’autres qui mérite d’être interrogé.Modèle à subvertir Un autre modèle remis en cause par Maryse Condé, et non le moindre, est celui de l’affrontement obligé entre les peaux noires et les masques blancs (FrantzFanon) .Le modèle à subvertir, cette fois, est aussi bien littéraire que culturel.Après avoir écrit, dans La Migration des coeurs (1995), une adaptation très libre des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, dans laquelle le personnage d’Heathcliff devient Razié, un Noir à la vie tumultueuse et au grand pouvoir de séduction, lui-même victime d’un amour impossible, elle récidive et propose, avec La Belle Créole (2002), une nouvelle version de L’Amant de lady Chatterley en racontant, par touches discrètes et avec un art consommé, l’amour d'un jeune jardinier noir pour une patronne békée.La question des amours entre Blancs et Noirs revient encore de manière explicite dans son tout dernier roman, La Femme cannibale, histoire d’un couple «mixte» formé d’une Guadeloupéenne et d’un Anglais, dont l’action se situe au Cap, en Afrique du Sud.Plusieurs intrigues s’entremêlent et se complètent dans ce roman.Le récit policier d’abord, qui consiste à élucider un meurtre commis sur la personne hautement respectable et respectée de Stephen, professeur de littérature anglaise à l’université, dont l’une des activités est d'initier les jeunes au théâtre de Shakespeare de façon à leur offrir une occupation qui les préserverait des «périls de la modernité».Une double enquête se poursuit ainsi, celle des policiers et celle de la femme du professeur, Rosélie, enquête qui mène à interroger les ARCHIVES LE DEVOIR Maryse Condé, «nomade inconvenante» témoins plus divers, de la propriétaire d’une boutique de souvenirs au directeur d’une école en passant par les milieux huppés de la bonne société sud-africaine.Le récit culturel qui se déploie en parallèle est aussi construit à la manière d’un interrogatoire, mais cette fois sur la fonction de l’art et la place de l’artiste dans la société.Car Rosélie est une femme peintre qui essaie tant bien que mal de poursuivre sa carrière tout en gagnant sa vie grâce à son talent de guérisseuse.Ce qui vaut au lecteur plusieurs passages particulièrement réussis à propos des tendances et des modes dans le domaine artistique, de l’engouement naïf des uns pour l'art dit primitif, des haltes obligées des autres devant les chefs-d’œuvre reconnus: «Florence, Rome atterrèrent Rosalie.Elle croyait l'art un délice partagé par un petit nombre.The happy few.Conception désuète et élitiste.Il est pâture pour les clubs du troisième âge, les comités d'entreprise et les enfants des quartiers défavorisés.» Un lourd héritage Le récit intimiste, enfin, qui renvoie au titre du livre, emprunté à un tableau du peintre Michel Révélas, met en cause la douleur à tous moments ressentie par celle qui, aux yeux de tous, représente une énigme et qui comprend que, par amour pour son mari, elle doit savoir s’effacer au bon moment et ne pas assister, par exemple, aux répétitions de théâtre organisées par Stephen.Rosélie avait alors perçu l’hostilité des adolescents à son endroit et «avait eu l’impression de nuire à l’image de ce professeur bien-aimé, qui parlait l'anglais avec un ac- cent inimitable et affichait sur toute sa personne le raffinement du Vieux Monde».La question que tous avaient en tête et n’osaient poser était alors: «Quel lien malsain unissait [ce professeur] à cette descendante des cannibales?» Son lourd héritage, la femme l’assume en toute connaissance de cause puisqu’elle se dit fascinée par un fait divers qui défraie la chronique, l'histoire d'une certaine Fiéla accusée du meurtre de son mari et soupçonnée de visées anthropophages.Car il est bien connu qu’on ne tue que ce qu’on aime, constate la narratrice, citation à l’appui: «The coward does it with a kiss / the brave man with a sword.» Cette même narratrice adopte le point de vue de son personnage pour déclarer encore: «On a beau faire.Le monde est un linge mal repassé dont on ne peut corriger les faux plis.» Si on ne peut les corriger, sans doute est-ce la fonction de l’art de les mettre en évidence, de les arracher au silence, de les dé-plier.«Les romanciers ont peur d’inventer l’invraisemblable , c’est-à-dire le réel», lit-on dès les premières pages du livre.L’invraisemblable, cette fois, Maryse Condé Ta habillé des mille et une couleurs qui, dans la palette de l’artiste, séparent le noir du blanc et constituent des fragments de réels d’autant plus crédibles qu'ils demeurent inexplicables.HISTOIRE DE LA FEMME CANNIBALE Maryse Condé Mercure de France Paris, 2003,317 pages « Le monde est un linge mal repassé dont on ne peut corriger les faux plis » Valabrègue, dans un labyrinthe MARIE CLAIRE LANCTÔT BÉLANGER asthme n’est pas une maladie, c'est un fonc-' tionnement paradoxal», écrit Frédéric Valabrègue dans ce récit très personnel en forme de roman.Travail de mémoire tout autant que recherche des origines: comment cela a-t-il commencé?Comprendre comment, enfant, il avait eu ses premières crises d’asthme pourrait peut-être lui donner la clé de la guérison.Ou faire advenir le sens du désordre qui se passe dans son corps: oppression et écrasement, soufflet et brûlure dans les poumons, invasion étrangère, frôlement de l’aile de la mort.L’asthme serait-il le prétexte royal pour autoriser la reconstruction et le souvenir?La mémoire se sert-elle de l’asthme pour favoriser ce retour obligé vers l’enfance?Les deux questions se mêlent intimement jusqu’à accuser l’asthme d’être une maladie de la mémoire.Le petit garçon de huit, neuf, dix ans aux prises avec des histoires de séparation, de naissances, de déménagement, aux prises avec un corps qui lui devient étranger, avec une sexualité qui surgit en même temps que la maladie, prend visiblement, aujourd’hui, beaucoup de plaisir à se raconter.Le lecteur le suit, tentant de découvrir avec lui ce qui se passe et s’égarant souvent dans le flou des personnages, dans le frottement des corps et l’ambiguïté des amours aux quatre vents.Egarement semblable à celui d’un piéton dans Marseille; là où la ville, tel un labyrinthe, «est une suite de cercles concentriques dont le parcours brisé, biaisé, tout en fausses pistes et diversions, peut longtemps promener son familier avant de l’amener vers le centre».Avec l’asthme, la répétition des crises installe le rythme des dérèglements corporels, leur quasi-prévisibilité.Il y a aussi les années où l’asthme disparaît totalement: cinq ans de séjour au Sahel ou en forêt guyanaise sans une trace de crise.L’éloignement tient lieu de guérison que le retour niera comme un coup en pleine poitrine.Valabrègue rapproche, par l’analogie des crises, asthme et mysticisme; et l’infiltration du sexuel se retrouve partout, en amont comme en aval.Une identité complexe Valabrègue profite de ce parcours tout en méandres pour affirmer son identité complexe.Enfant, il a cru qu’il pouvait dénier l’asthme ou en guérir; adulte, il y repère son désir, sa volonté.Avec, en filigrane, la référence à Proust, bien sûr, et à Groddeck: les «maladies résulteraient de nos porte-à-faux existentiels» et serviraient de rempart contre la mort.Bien que, parfois, les maladies entraînent leurs porteurs, aveugles de leur désir, dans un bric-à-brac de remèdes que soutient un fantasme de toute-puissance: congédier la maladie ou «un peu en mourir».Les asthmatiques et les allergiques s’y reconnaîtront-ils?Les destins de chacun peuvent-ils se croiser, s’emmêler, s’éclairer?Il n’y a peut-être de maladie ou d’imposture que la sienne propre.ASTHME Frédéric Valabrègue PO.L Paris, 2002,189 pages Valabrègue rapproche, par l’analogie des crises, asthme et mysticisme; et l’infiltration du sexuel se retrouve partout, en amont comme en aval CONCOURS SI J'ÉÏAIS LIBRAIRE Prix des libraires du Québec 200 3 Boréal LEMÉAC m Association des libraires du Québec ct I p nFVflïR vous ’nv'tent à participer au concours Si j’étais libraire.J J J Courez la chance de GAGNER l’un des 10 ensembles souvenir des 10 livres primés au cours du Prix des libraires du Québec, dans la catégorie roman québécois.(Valeur totale de 2 000 $, une gracieuseté des Éditions du Boréal, Les Allusifs et Leméac éditeur).Tirage de dix gagnants répartis dans l’ensemble du Québec, le 13 mai au Lion d’Or, lors du spectacle-hommage aux 10 ans du Prix des libraires du Québec, organisé en collaboration avec le 9e Festival international de la littérature.Entrée gratuite.Concours SI /'ÉTAIS LIBRAIRE Si vous étiez libraire, quel serait votre choix, parmi les finalistes du Prix des libraires du Québec 2003, pour chacune des catégories suivantes ?FINALISTES ROMAN QUÉBÉCOIS O Dée, Michael DelUMLcaUt) O Jours de sable, Hélène Dorion (Leméac) O Music-Hall!, Gaétan Soucy (Boréal) O Quelqu 'un, Aude (XYZ éditeur) O La Tète ailleurs, Hélène Varhon (Québec Amérique) Nom____________________________, _________ ROMAN HORS QUÉBEC O Les adieux à Li Reine, Chantal Thomas (Seuil) O Chanson des mal-aimants, Sylvie Germain (Gallimard) O Je n ai pas peur, Niccolèi Ammaniti (Grasset) O Mystic River, Dennis Lelune (Rivages) O La tache, Philip Roth (Gallimard) Courriel____________jij_______ Adresse Téléphone pour) i»o!D Déposez ce bon de participation chez un libraire, membre de l’Association des libraires du Québec*, AVANT LE 27 AVRIL 2003 Le* ftr-timiks ne «onr pa« Acceptés.Les psnidpsnts doivent Avoir 18 sna et plu*.* IMPORTANT : Veuillez consulter le site Internet www.prisdealibriire*.qc.ca, ou communiquer par téléphone su (514) 526*3349 pour vérifier si votre libraire est membre de l'Asaociation.Règlement* disponibles au hureAu de l'Association.À L’ESSENTIEL Une enfant qu’on déracine JOHANNE JARRY Algérie.1958.Une poignée de légionnaires contrariés par un gardien de prison qui refuse de leur céder des prisonniers arabes décident de prendre sa maison d’assaut.Enfermée dans une chambre, une petite fille de cinq ans entend son monde basculer.Son père et quelques honunes repoussent l'attaque, mais ils savent que leurs agresseurs reviendront Pendant quelques jours, ils font le guet.Un matin, le père trouve les honunes de garde égorgés.La famille quitte le pays sans plus tarder.Le père tunisien, la mère italienne et les quatre enfants vont s’installer en Bretagne.Il fait froid et la maison est trop grande; on s’y perd.Les parents se font la guerre, les enfants sont laissés à eux-mêmes.D faut s’adapter, dit la petite fille de cinq ans, narratrice de ce récit du déracinement.Paru une première fois dans la collection «Jeunesse» des Editions du Seuil.Ça t’apprendra à vivre de Jeanne Jlenameur est republié par les Editions Denoël.Son histoire fait écho à l’enfance de l’auteure, fille d'une mère italienne et d'un père tunisien, qui a quitté l’Algérie pour grandir en Bretagne.Celle qui a écrit le très beau roman Les Demeurées (Folio) donne une voix rauque à une petite narratrice pas très bavarde.On comprend qu’elle est prisonnière, même lorsqu’elle raconte, du silence qu’impose ce milieu familial dont l’histoire profonde échappe pourtant au lecteur.La réalité de ceux qui l’entourent semble inaccessible; elle peut donc difficilement être mise en récit.La forme fragmentaire du roman fait penser à des souvenirs épars dont on n’a pas encore trouvé l’unité.Peut-être aurait-il fallu plonger dans la fiction pour toucher autrement le fond d’une histoire familiale marquée par l’abandon et l’exil?Cela dit, on reconnaît dans pj t’apprendra à vivre la sensibilité de Jeanne Benameur et une façon bien à elle de faire passer le monde dans ses mots.ÇA TAPPRENDRA À VIVRE Jeanne Benameur Denoël Paris, 2003,132 pages À L’ESSENTIEL L’Algérie ou la terre paternelle Leila Sebbar livre un très touchant récit sur ses origines algériennes.Le portrait vibrant de son père, aux accents kabyles, fait partager la mémoire douloureuse d'un pays qui n'existe plus que dans les livres.Ceux de Camus, de Marie Cardinal, d’Hélène Cixous, avec laquelle, d’ailleurs, Sebbar partage le quartier algérois pauvre du Clos-Salembier.En continuité bouleversante.Ici, la mémoire arabe est toute traversée de sa langue étrangère, car déjà cet homme vivait en français.Leila Sebbar fait revivre une génération que l'Algérie d'aujourd’hui a rendue muette à force de vouloir effacer son histoire.Elle pénètre avec talent dans «la fragile forteresse de la langue coloniale», traversée de couleurs rutilantes.de chansons et de rires, et de la feinte indignation paternelle à propos de la plus maternelle: «Je ne vais pas t’écrire ce charabia.» Guylaine Massoutre JE NE PARLE PAS LA LANGUE DE MON PÈRE Leila Sebbar Julliard Paris, 2003,125 pages i LE DEVOIR.LES SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 AVRIL -•'Essais" Le catholicisme québécois incarné Le livre du sang et de l’oubli Louis Cornellier ?Après Penseurs et apôtres du XX siècle, un remarquable ouvrage collectif publié il y a deux ans et regroupant des essais consacrés à certaines des plus grandes figures intellectuelles, du christianisme mondial, les Editions Fides nous offrent, ce printemps et sous une forme semblable, Les Visages de la foi, qui vise à présenter et à rendre hommage à plusieurs «figures marquantes du catholicisme québécois» du siècle dernier.Fascinant, instructif, essentiel et beau, ce recueil de portraits, dirigé par Gilles Routhier et Jean-Philippe Warren, s’impose sans contredit comme l’un des plus importants essais québécois de la saison.Le catholicisme québécois, on l’oublie dans notre empressement à porter sur son histoire un jugement d’ensemble, ne fut pas qu’une institution forte, parfois pour le meilleur et parfois pour le pire.Ce fut aussi, et surtout, le lieu de ralliement d’une foule de croyants qui, «par-delà les dogmatismes, les ritualismes et les autoritarismes [.], se sont rassemblés dans l’horizon d’une espérance à leurs yeux toujours actuelle, malgré ses multiples trahisons et reniements».Ce fut, oui, une «tradition de témoins», de visages profondément engagés, sous des formes diverses, dans le siècle.Et c’est à ceux-là, décédés aujourd’hui et que la mémoire institutionnelle trop souvent néglige, que cet ouvrage a voulu rendre hommage.Non pas, donc, à des figures imposantes et, accessoirement, catholiques, mais bien plutôt à des hommes et à des femmes dont le catholicisme fut le moteur essentiel de la vie et de l’oeuvre.Il s’est agi, en fait, pour les auteurs de ce collectif qui sont tous des universitaires québécois, de «réhabiliter la foi, chose évanescente et impalpable s’il en est, en tant que force historique».Pour permettre au lecteur de se retrouver dans cette galerie de 22 portraits et pour éviter les regroupements saugrenus susceptibles d’apparaître même dans un ouvrage qui convoque exclusivement des catholiques, Routhier et Warren suggèrent un découpage basé sur une typologie qui retient quatre idéaux-types d’expression de la foi catholique: le pénitent le contemplatif, le prophète et l’entrepreneur d'œuvres.Ils justifient ainsi cette approche heuristique: «C’est que pénitence, contemplation, prophétisme et implication dans les œuvres découlent de la nature du christianisme, celui-ci faisant correspondre en une vivante synthèse la réalité du péché (et donc la rédemption et la pénitence), la vérité d’une divinité ineffable (et donc la prière), l’idée des trahisons de l’Absolu (et donc la dénonciation prophétique) et l’impatience de voir s’instaurer le Royaume (et donc l’action).» Les pénitents retenus sont Rose-Anna Blais, la mère du dominicain Benoît Lacroix qui s’en fait le présentateur, et Gérard SOURCE TELE QUEBEC Simonne Monet-Chartrand: un engagement en faveur d’un monde juste et nourri d'une nécessaire transcendance.Raymond, ce jeune collégien de Québec mort à 19 ans, en 1932, et dont la «quête de perfection» est admirablement explorée par Raymond Lemieux.Au rayon des contemplatifs, on retrouve le petit frère André et son chemin de la «souffrance transformante» dans lequel Mario Lachapelle lit une «forme de sainteté pratique, vécue au quotidien»-, Dina Bélanger, «la petite Thérèse de Québec», dont l’intense parcours est rendu par sœur Jeannine Bélanger; Georges et Pauline Vanier, encensés par Jacques Monet; enfin, Saint-Denys Garneau, auquel Gilles Marcotte réserve une puissante méditation dont le cœur se veut une invitation à une relecture à la fois de l’œuvre du poète et de l’ébranlement du catholicisme en terre québécoise: «Ce que nous lisons dans le Journal, c’est la rencontre, la première rencontre, en sol québécois, de l’exigence spirituelle et de la culture moderne; La section consacrée aux prophètes est assurément, à mes yeux d’intellectuel croyant en tout cas, la plus dense et la plus riche de cet ouvrage.Y figurent, bien entendu, les costauds Louis-Adolphe Pâquet (par Nive Voisine) et Henri Bourassa (par Sylvie Lacombre), chantres de la mission de la «race» française en Amérique; Stanislas Lortie (par Jacques Racine), pionnier méconnu de l’Action sociale catholique au Québec; le frère Clément Lock-quell (par Fernando Lambert), modèle du frère enseignant dévoué; enfin, Jeanne Sauvé, très pompeusement présentée par Jean-Noël Tremblay.Belles surprises Quatre portraits, toutefois, se distinguent plus particulièrement de l’ensemble.Celui, d’abord, de l’incontournable Lionel Grouk, ce «chevalier du catholicisme» que Frédéric Boily dépeint en bout de piste, en défenseur courroucé du prophétisme catholique: «U fustige Un découpage basé sur une typologie qui retient quatre idéaux-types d’expression de la foi catholique donc les Nietzsche, Sartre et Beauvoir qui, à leur façon et chacun dans leur style, ont fait croire à tous que le croyant vivait dans un cocon de quiétude et de béatitude niaise.Groulx avance plutôt, en s’inspirant de Claudel, que la foi est une “vérité travaillante” [.].La foi catholique est donc loin, selon lui, de faire entrer le croyant dans un état de catatonie intellectuelle et spirituelle: elle est au contraire une invitation au dépassement.Groulx, et le non-croyant doit aussi l’admettre, fut l’exemple vivant de cette attitude.» Quant à Simonne Monet-Chartrand et Fernand Dumont ils ont aussi respectivement trouvé, en Marco Veilleux et en Jean-Philippe Warren, des portraitistes capables de rendre toute l’intensité croyante de leur engagement en faveur d’un monde juste et nourri d’une nécessaire transcendance.La plus belle surprise de cet ouvrage appartient cependant à E.-Martin Meunier qui, dans un portrait du dominicain Marcel-Marie Desmarais (1908-1994), nous fait découvrir un prédicateur original, noble ancêtre du moins noble Dr Mailloux, dont les interventions médiatiques (à CKAC, à RadioCa-nada, sur la scène éditoriale) ont remporté, semble-t-il, un iipmen-se succès.Cet homme d'Eglise, qui a poussé l’audace jusqu’à entreprendre, en 1988, des «démarches officielles auprès du Vatican pour faire canoniser ses parents comme modèle du couple chrétien», apparaît ici comme un modernisateur énergique du message évangélique, tout entier consacré à une surprenante «entreprise de rénovation religieuse de l’idéal amoureux».Un véritable morceau d’anthologie.Que dire, enfin, puisqu’il faut résumer, de ces entrepreneurs d’œuvres que furent Alphonse Desjardins (par Pierre Poulin), Paul-Eugène Roy (par Gilles Routhier), Dom Pacôme Gaboury (par Bruno Fortin), l’admirable Marie Gérin-Lajoie fille (par Ma- rie-Paule Malouin), la courageuse 1-aure Gaudreaull (par Charlotte Plante), sœur Marie-de-la-Recou-vrance (par Nicole Laurin et Jean-Philippe Warren) et l’imposant Georges-Henri Lévesque (par Jean-Paul Montminy), sinon qu’en fondant des œuvres sociales et en s’engageant dans la «chair du monde», ils ont eux aussi témoigné, à leur façon, d'une foi arc-boutée à l’espérance et devenue, dans son incarnation, «une force agissante»?Malgré leurs imperfections, ils sont beaux, oui, ces Visages de la foi, partis à la rencontre du monde en terre québécoise, que nous offre cet ouvrage généreux.louiscornellier (foparroinfo.net LES VISAGES DE LA FOI Figures marquantes DU CATHOLICISME QUÉBÉCOIS Sous la direction de Gilles Routhier et de Jean-Philippe Warren Fides Montréal, 2003,376 pages ULYSSE BERGERON La Culture du sang est avant tout un cri du cœur pour la liberté et la démocratie et une violente dénonciation de la dictature religieuse qui règne, selon l’auteur, au sein des sociétés arabes.«Le momie ani-bo-musulman est riche! Ce monde aussi riche que fabuleux est très pauvre! PAUVRE, parce qu 'il est d
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