Le devoir, 6 décembre 2003, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI B ET DIMANCHE D E C E M B R E 2 O O » LITTÉRATURE QUEBECOISE Pauline Gélinas devant la Palestine Page F 3 ESSAI Vaclav Havel, du cachot au Château Page F 8 ?LE DEVOIR ?o ALEJANDRA ARREOLA Poussières.CHRISTIAN DESMEULES A lore que prend fin la 2T j % édition de la Ferla inter- § nacional del libre (FIL) s de Guadalajara, la plus / À importante foire du JSk^, livre après celle de Francfort, où le Québec — après le Brésil et Cuba — était l'invité d’honneur, l’occasion est bonne de mesurer la curiosité et les «affinités électives» qui unissent Québécois et hispanophones.Dans la foulée de la FIL, vitrine en or pour la littérature d’ici au Mexique et en Amérique latine, on annonce ainsi une série de traductions en espagnol de titres québécois.Mais les traductions locales d’œuvres mexicaines demeurent encore trop rares et on comprend aisément pourquoi: coûts importants, programmes de subventions embryonnaires, tirages souvent dérisoires.Heu-reusement, la petite maison montréalaise Les Allusifs, avec les Vilma Fuentes, Daniel Sada, Sergio Pitol ou Carmen Boullosa, fait déjà plus que sa part en ce sens.L’Instant même avait publié en 1993 une anthologie de Nouvelles mexicaines d’aujourd’hui, traduites et présentées par Louis Jolicœur.Au-delà de traductions irrégulières et circonstancielles, il est évidemment à souhaiter que les liens se fassent de plus en plus importants entre édi- .teurs québécois et mexi- les écrivains cains, et la récente création du Prix littéraire Mexique- mexicains Québec est un pas déterminant dans cette direction.Le Boréal nous offre cet automne un remarquable recueil de nouvelles du Mexicain Eduardo Antonio Parra, Terre de personne, impeccablement traduit par Jean Bernier, directeur éditorial de la maison de la rue Saint-Denis.Entre la Sierra Madré et le rio Bravo, le Nord-Est mexicain est un paysage de disparitions et d’évanouissements, de transit et de désespérance.Des chiens errants y disputent aux hommes un territoire inhospitalier.Le vent balaie tout sur son passage, effaçant les traces des agonies, des attentes impossibles et des espoirs déçus.Le fleuve sert de frontière, mais il sépare aussi le passé et le futur, la vie et la mort Avec ses trois millions d’habitants qui en font, après Mexico et Guadalajara, le 3' centre urbain du pays et sa proximité avec les Etats-Unis, Monterrey est sans doute la ville la plus américanisée du Mexique: centres commerciaux climatisés, banlieues modernes, manufactures, exclus.Plus qu’ailleurs peut-être, l’endroit est une sorte d’entonnoir où s’étranglent les rêves.C’est ce pays qu’a choisi l’écrivain mexicain pour camper ses nouvelles.Un coin du monde où on n’a qu’à se pencher pour ramasser des histoires de mort, d’abandon, de violence souterraine.Prostituées, ma- frontière nord a toujours agi comme un aimant pour quiladoras, files d’automobiles aux postes-frontières, clandestins, détresse éternelle.Ancré dans ce paysage désolé du Nord mexicain, entre le réel et la légende, l’univers d’Eduardo Antonio Parra en est un de fantômes, d’appari-tions, d’attente, de Pénélope de la frontière.Ses personnages sont des marginaux du rêve frontalier.La frontière nord a toujours agi comme un aimant pour les écrivains mexicains.Au point d’être à l’origine d’une véritable tradition littéraire qui est devenue, avec ses 150 ans d’existence depuis la perte ,des territoires du nord au profit des Etats-Unis en 1848 (Nouveau-Mexique, Texas, Californie), un trait constitutif de la «mexicanité».Aujourd’hui encore, la frontière excite les passions.Toute une littérature se nourrit de cette géographie: littérature de la frontière, du désert, littérature nortenos.Autant de noms pour décrire un univers inhospitalier parcouru par les mêmes obsessions, les mêmes fantômes: femmes sans hommes, paysans sans terres, exclus du rêve américain, hommes sans patrie et sans sexe — qu’incarne le personnage du prostitué travesti de Parra dans Ne me prenez pas le peu que j'ai.Dans Vent d’hiver, une jeune femme qui accouche toute seule dans sa cabane prévoit laisser mourir son bébé: «Cette résolution a pris forme au cours des derniers mois dans son cerveau abruti par l’attente, par le travail quotidien, par la solitude et par le besoin d'un homme chaque fois qu'elle regagne sa chambre.» Une bande de petits voyous s’affrontent dans Poignard.Chacune des nouvelles oscille entre la barbarie et la civilisation.Dans la plus longue et l’une des plus percutantes nouvelles du recueil, Le Christ de Buenaventura, un enseignant débarque dans un petit village pour un remplacement de neuf mois.H assiste avec effroi et impuissance à l’agression d'un vieillard par une bande de gamins.Des scènes identiques se répéteront, l’homme posera des questions, se butera au silence complice des villageois et finira par comprendre qu’il s’agit du fou du village.Autrefois lui-même instituteur au village, le vieil homme expie sa faute avec silence et résignation.Une troublante histoire de bouc émissaire qui culmine dans une apothéose rituelle, imprégnée de paganisme et de catholicisme morbide.Dans Personne ne les a vus partir, pour lequel l’écrivain de trente-huit ans a reçu en 2000 le prix Juan Rulfo de la nouvelle décerné par Radio-France Internationale.Une nouvelle érotique et enveloppante sur le pouvoir contagieux du désir, où un couple de danseurs mystérieux débarque au milieu de la nuit dans un bar un peu louche, offre des tournées, se met à faire l’amour doucement au milieu de la piste de danse, déclenche autour de lui des réactions VOIR PAGE F 2: PARRA mexicaines Eduardo Antonio Parra LE DEVOIR.LES SAMEDI 6 ET DIMANCHE 7 DÉCEMBRE 2003 F 2 Littérature PARRA SUITE DE LA PAGE F 1 débordantes et frénétiques.Comme un miracle ou un vent d’oubli sur la misère: aussitôt apparu, aussitôt disparu.L’écriture d’Eduardo Antonio Parra est visuelle, presque issue d’un corps-à-corps cinématographique.Résultat d’un art qui emprunte aussi bien à l’économie verbale et au théâtre des ombres de Rulfo qu’au réalisme social de José Revueltas (Le Deuil humain), figure incontournable de la littérar ture mexicaine de ce siècle dont l’œuvre est traversée de façon quasi obsessionnelle par la solitude, la désespérance, la souffrance humaine et la mort Une œuvre percutante et inoubliable qui fait défiler sous nos yeux le drame muet des désirs brisés: sexualité, immigration, amour.TERRE DE PERSONNE Eduardo Antonio Parra Nouvelles traduites de l’espagnol (Mexique) par Jean Bernier Boréal Montréal, 2003,216 pages SOURCE BORÉAL Eduardo Antonio Parra MÉMOIRES Marianne Pearl, indestructible SÉBASTIEN BARANGÉ On garde en mémoire ces images de Daniel Pearl, journaliste prisonnier au Pakistan, puis sauvagement assassiné.Ces images diffusées par des médias avides et obscènes.Depuis la mort de son mari, Marianne Pearl livre chaque jour un combat contre l’obscurantisme, l’ignorance et la haine.Une de ses armes: son livre-témoignage Un cœur invaincu.Daniel Pearl, 38 ans, était le chef du bureau du Wall Street Journal pour l’Asie du Sud, lorsqu’il est enlevé le 23 janvier 2002 à Karatchi, il enquêtait alors sur d’éventuels liens entre des islamistes du Pakistan et Richard C.Reid, arrêté sur le vol Paris-Miami, les chaussures bourrées d’explosifs.Journaliste, américain et juif, Daniel Pearl n’est pas le bienvenu dans ce pays quelques mois seulement après les attentats du 11 septembre.Si on ne sait pas encore qui a tué Daniel Pearl, certains, dont sa femme Marianne, cherchent à savoir ce qui Ta tué.Selon ses parents, c’est son judaïsme.Dans le vidéo du crime, le journaliste dit avant de mourir: «Mon père est juif, ma mère est juive, je suis juif.» Mais selon Marianne, «ce sont eux [les islamistes] qui lui ont fait dire ça», car «il ne représente ni un pays ni un drapeau, il est seulement à la recherche de la vérité».Cette vérité que Marianne et les siens ont traquée dès la disparition de Daniel.Au fil des pages, le récit de ce courage, de cette fièvre de liberté et des longues journées à attendre, angoissée, épaulée par Asra, Tamie mercenaire, Captain, le chef de l’unité de lutte antiterroriste, et tous ceux qui veulent voir Daniel Pearl sortir de ce chaos.On découvre Karachi, ville de tous les dangers, un système d’un autre temps et une société caricaturée par les médias de masse mais décrite par Marianne Pearl avec la précision d’une journaliste rigoureuse.Pendant cette insupportable attente, Marianne ne cède devant rien et surtout pas devant la cruauté ou la complexité du monde.D faut se battre, sans haine, même quand l’espoir s’évanouit Depuis qu’elle a quitté Karachi le 27 février 2002, Adam est né, fils de Daniel, ce père «héros ordinaire et cœur courageux».Avec lui, Marianne va d’émissions de télé en rendez-vous avec les grands de ce monde, pour poursuivre l’œuvre de dialogue de son mari.«Danny et moi considérions tous deux notre profession ©ROBERT MAXWELL / PLON Marianne Pearl comme une façon de contribuer au dialogue, de permettre aux voix de tous les camps de se faire entendre.» A Paris, elle rencontre Laura Bush.«Je lui parie de mon impression concernant les terroristes, qui en savent beaucoup plus sur l’Amérique que l’Amérique n’en sait sur eux, et que, pour cette raison, l’Occident a besoin de s’ouvrir beaucoup plus largement au reste du monde.» Comme pour affirmer bien haut aux terroristes qu’ils n’ont pas gagné, Marianne fait reculer l’ignorance, celle-là même qui a enlevé Daniel Pearl.UN CŒUR INVAINCU LA VIE ET LA MORT COURAGEUSE DE MON MARI DANIEL P EARL Marianne Pearl Plon, Paris, 2003 Librairie \\% VOX POPULI, VOX DEI JT Jeunesse J.K.ROWLING — Gallimard 1 Roman Qc If S RUES DE CAIEB, t.3 - l'abandon de la mésange A.C0USTURE Libre Expression 4 : Roman Qc L'HISTOIRE DE PI ¥ - Booker Prize 2002 Y.MARTEL XYZ éd ü 4 Psychologie GUÉRIR » SERVAN-SCHREIBER Robert Laffont il 5 Biographie IE TEMPS DES AVANTS C, AZNAV0UR Flammarion Qc 7 Biographie Qc J'AI SERRÉ LA MAIN DU DIABLE V R.DALLAIRE Libre Expression 6 ] Cuisine Qc LE GUIDE DU VIN 2004 M,PHANEUF L'Homme 5 Cuisine Qc LA SÉLECTION CHARTIER 2004 F.CHARTIER La Pressa 5 B.D.ASTÉRIX ET LA RENTRÉE GAULOISE U0ERZ0/G0SCINNY Albert René ü 10 HumourQc L'ANNÉE CHAPLEAU 2003 S.CHAPLEAU Boréal 4 ü Sport Qc LA GLORIEUSE HISTOIRE DES CANADIENS T NORMAND/8RUNEAU L'Homme 4 12 Biographie JFK, LE DERNIER TÉMOIN ESTES / REYMOND Flammarion 4 13 Histoire Qc LES COUREURS DES BOIS V G.-H.GERMAIN Libre Expression 14 Roman Qc LE CAHIER NOIR M.TREMBLAY Leméac 6 15 Guides Qc GUIDE DES RESTAS VOIR 2004 COLLECTIF Communications \*99 pages « Mol je ne juge personne » (poche) Lytta Basset Guérir le stress, l’anxiété et la Albin Michel 2003 • 23' pagesdéprwion sans médicaments ni psychanalyse David Servan Schreiber Robert Laffont 2003 • 301 pages tYwn dtwil à 1 •Mtr* Panoramas Québec Denis Tremblay Flammarion 2003 • 160 pages D'un désert à l'autre André Fortin BeBarmin 2003 • 255 pages Un bibiiste cherche Dieu Xavier Léon-Dufour Seuil 2003 • J06 pages Ose la via nouvelle I Simone Pacot Cerf Fuln 2003‘392 pages Parcours de guérison biblique loseph-Marie Verlinde Presses de la Renaissamr 2003 • 290 pages Librairie Paulines 4362, rue Saint-Denis, Mtl métro Mont-Royal Tél: (514) 849-3585 1-888.454-8739 !ibpaul@paulines.qc.ca Librairie Médiaspaul 3965, bout.Henri-Bourassa E.Montréal-Nord Tél.: (514) 322-7341 Téléc.: (514) 322-4281 MÉDIASPAUL llbrpaul@mediaspaul.qc.ca Désir, espoirs et amertume SOPHIE POULIOT Le désir sexuel, diront certains, est avec l’argent et le pouvoir l’un des trois moteurs de l’existence.Romanciers, chansonniers, poètes, dramaturges et nouvellistes en ont, depuis toujours, parsemé plus ou moins abondamment leurs écrits.Jean-François Boisvert, à l’occasion de son premier recueil de nouvelles, a entrepris de raconter le désir en variant les lieux, les âges, les circonstances.Chose certaine, ne nous méprenons pas, 0 ne s’agit pas d’un de ces ouvrages qu’on ne lit que d’une seule main.Plusieurs de ces nouvelles, qui traitent tout autant des élans makulins que des pulsions féminines, sont, hélas, sans grande finesse, mais certaines génèrent tout de même quelque réflexion intéressante.C’est le cas, notamment, de Salomé.L’auteur y reprend, à sa façon, l’histoire de la belle danseuse à qui Hé-rode ne peut rien refuser et qui, ne sachant que faire d’un tel pouvoir, se tourne vers sa mère, toute prête à l’exercer, alors qu’elle-même n’avait su qu’en faire lorsque son charme aurait pu se rire des pires obstacles.Une bien jolie manière de livrer un constat que divers contemporains ont déjà exprimé, à commencer par les auteurs de la célèbre série Sex and the City.En effet, si le désir est le fil conducteur que l’auteur a voulu donner à son ouvrage, l’âge, ou plus précisément la différence d’âge séparant deux individus ainsi que le phénomène du vieillissement, est un sous-thème inéluctable des Noces de voir.Dans les nouvelles Cycles et Bis, par exemple, le corps d’un homme mûr, qui tente de se mesurer à celui d’une jeune femme, défaille et avorte l’espoir d’une relation.Ces évocations sont-elles symptomatiques d’un nouvel ordre des choses au sein duquel la femme, forte, indépendante et informée, n’est plus aussi facilement accessible aux hommes plus âgés qui ne peuvent les satisfaire pleinement?Doit-on tracer un parallèle avec le fait que dans un nombre sans cesse grandissant de couples, la femme cumule quelques années de plus que l’homme?Toujours en ce qui concerne les soucis du vieillissement, dans Retrouvailles, la vie sexuelle d’un couple de trente-naires est assujetti à l’horaire de la gardienne, alors que dans Emilie, la femme d’un couple d’âge mûr laisse entendre à son mari que la sexualité ne l’intéresse plus.Si certains récits de Jean-François Boisvert affichent quelques ressemblances avec la nouvelle érotique, la grande majorité de ses histoires abordent plutôt la sexualité en tant que source de conflit, de déception, de bien-être ou encore d’égarement Cette diversité constitue d’ailleurs l’une des principales qualités de l’ouvrage.Les Noces de voir ont aussi le mérite de traiter de problématiques on ne peut plus actuelles, comme le démontre la nouvelle Prophylaxie, qui traduit l'intérêt d’un nouveau couple pour une combinaison protectrice, une sorte de seconde peau qui ne laisse passer aucun virus tors des attouchements sexuels, tout en en décuplant les sensations.Soit dit en passant, la combinaison peut aussi être branchée à un logiciel permettant une utilisation autarcique du produit La technologie sonnéra-t-eDe bientôt le glas des relations humaines?Ce débat soulevé par Internet trouvera-t-il de nouvelles applications?Ce que l’on peut par ailleurs, reprocher à plusieurs des textes réunis dans Les Noces de vair, est le traitement sans relief et sans surprise que leur réserve leur auteur.Carnaval, Rave, La Robe noire et Le Butin, entre autres, souffrent de ce mal.Ce n’est pas que les sujets abordés soient inintéressants, mais la façon dont ces histoires sont racontées ne présente aucun attrait, le lecteur pouvant prévoir le dénouement bien avant qu’il ne soit révélé et les mots choisis, la structures des phrases, l’angle du récit ne suscitant ni questionnement ni trouble particulier.E faudra donc attendre le prochain ouvrage de Jean-François Boisvert pour voir si celui-ci saura développer les qualités d’écrivains qu’il possédé et livrer des écrits moins inégaux et plus indéniablement intéressants.LES NOCES DE VAIR Jean-François Boisvert L’Instant même Québec, 2003,125 pages Après Pessôa DAVID CANTIN D> Antonio Ramos Rosa à Nuno Jüdice, la poésie portugaise contemporaine ne cesse de connaître un essor des plus favorables en territoire français.Depuis la parution du recueil Le Gardeur de troupeaux d’Alberto Caeiro (un des nombreux hétéronymes de Fernando Pessôa) en Poésie Gallimard, le lecteur francophone peut désormais suivre ce «chemin de paroles» où des voix d’une richesse inouié se croisent à bien des échelles.On pense notamment aux textes lumineux d’Herberto Helder, d’Eugénio de Andrade ou encore de Sophia de Melto Breyner Andresen.Cette nouvelle Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), que présente Michel Chandeigne, permet en un sens de mieux comprendre l’aventure créatrice de ce «peuple sentimental» au fil des décennies.«La fonction du poète est de nous mettre devant les mots dans l’état de grâce où nous devrions être devant les choses si la vraie vie n’était pas absente, si le paradis n'était pas perdu.» Cette phrase de René Nelli pourrait certainement s’appliquer à la trentaine de poètes rassemblés dans ce volume.Le parcours commence en 1935, à la mort de Pessôa.Cette date représente le retour au calme et à la spiritualité féconde du «second modernisme».Une excellente préface de Robert Bréchon permet d’ailleurs de bien saisir, en l’espace de quelques pages, les conflits tout comme les ruptures qui entraînent ce nouveau souffle de modernité à travers les générations.Même après avoir lu plusieurs livres de Torga, de Ramos Rosa, d’Helder ou de Jüdice, il est intéressant de découvrir dans cette anthologie un phénomène littéraire devenu «un objet de consommation culturelle, presque au même titre que le roman».Au Portugal, la lecture et la pratique de la poésie se font presque naturellement.D’une époque à l’autre, on est alors mis en présence du lyrisme onirique d’Al Berto, de la sève surréaliste d’Ar-mando Silva Carvalho ou encore du réalisme narratif, quasi prosaïque, de Nuno Jüdice.Bien que Pessôa demeure un monument indélogeable de la poésie portugaise au XXe siècle, il existe d’autres paroles très fortes que l’on suit avec intérêt tout au long de cette anthologie.L’œuvre visionnaire et baroque d’un Helder côtoie ici le flux mélancolique d’Antonio Franco Alexandre, où on reconnaît toute l’influence d’une certaine poésie américaine contemporaine: «Nul art, nul savoir, mémoires / rien dans la manche métallique des yeux / rien dans le simple clair contretemps / dans les mots mesurés par le bref/ indice du sens./ avec moi venez voir eux qu’on n’a toujours pas vus/les désastres de ce qui n’est jamais arrivé / objets, pour l’instant, scintillants [.).» Bien sûr, U est plutôt difficile de juger des choix qu’a faits Michel Chandeigne.Pourtant, dans sa note de présentation, le traducteur explique assez bien quelques-unes des nombreuses particularités de la poésie portugaise.De la fièvre libertaire à la plasticité extrême de certaines recherches, l’éclectisme est souvent le mot d’ordre dans ce trajet qui semble se dissoudre dans la quête individuelle de chacun.Tout amateur de poésie se doit de jeter un œil à ce livre qui déborde de trouvailles et d’émotions.ANTHOLOGIE DE IA POÉSIE PORTUGAISE CONTEMPORAINE Choix et présentation de Michel Chandeigne Poésie Gallimard Paris, 2003,415 pages Les poètes de l’Amérique française Proposent Un récital de Paul Bélanger Un poète des Editions Québec-Amèruiné ' Avec Robert Hoard, basse Nathalie Tremblay, piano Une présentation de Guy Cloutier Lundi S décembre, 19 h 30 Chapelle du Musée de l'Amérique française 2, Côte de la Fabrique, Québec (418) 692-2843 Mardi 9 décembre, 20 h Maison de la culture Plateau Mont-Royal 465.a\.du Mont-Kuval K., Montréal (514) 872-2266 Annuaire économique et géopolitique mondial 23e édition neÆdTdicfue Mondial 3 - Une analyse approfondie des grandes tendances planétaires Un bilan de rannée pour les 226 États et territoires de la planète Les enjeux politiques et économiques à l’aube du 111* millénaire «Du ier au 5 Décembre 2003, écoutez C’est bien meilleur lé matin, animé par René Homier-Roy, sur la Première chaîne de Radio-Canada, au 95,1 FM, et courez la chance de gagner un exemplaire de l'État du monde 2004.» Entièrement renouvelé Lu Découverte Bortai 672 pages • 29,95 $ Boréal 40 “ar le Devoir ans www.edltlonsboreil.qc.ca en collaboration avec LE DEVOIR.LES SAMEDI « ET DIMANCHE D E C E M B R E 2 O O 3 f r> -«'Littérature'»- LITTÉRATURE JAPONAISE Les nus et les morts de Yôko Ogawa CHRISTIAN DESMEULES \ A 13 ans, découvrant à la lecture An Journal d’Anne Frank le pouvoir que peuvent avoir les mots simples du quotidien pour évoquer l’horreur, Yôko Ogawa a su qu’elle deviendrait écrivaine.Sur cette base fragile, cette «virtuose du malaise» construit depuis une quinzaine d’années ses romans en apesanteur, résultat d’une alchimie toujours délicate entre le rêve et la réalité.La Piscine (récompensé en 1991 du prestigieux prix Akutagawa), puis Les Abeilles, La Grossesse, Le Réfectoire un soir et Une piscine sous la pluie.Un thé qui ne refroidit pas, L’Annulaire.Chacun de ces courts récits, depuis la parution en français du premier d’entre eux en 1995, s’est ajouté à l’œuvre de l'écrivaine japonaise de quarante-deux ans comme une perle à un collier.De petits livres ronds à la sensualité menaçante, parfaitement polis, qui donnent chaque fois un peu plus de poids à ses obsessions: la mort, la dégradation, la cruauté, le détail.Tous traduits en français par Rose-Marie Makino-Fayolle et publiés par Actes Sud, ces titres relèvent à leur façon d’une certaine tradition de la littérature japonaise: un mélange complexe d’innommé et d’attention méticuleuse au détail, une étrangeté inquiétante, une exploration un peu perverse du désir sexuel.Comme si elle avait opéré dans son écriture une fusion subtile entre Tanizaki, Ka-wabata et Sei Shônagon.Depuis, Yôko Ogawa a délaissé les contraintes de la forme brève pour le roman plus étoffé — Hôtel Iris, Parfum de glace.En même temps qu’un nouveau roman, Le Musée du silence, paraissent cet automne en un seul volume deux de ses premières œuvres encore jamais traduites: Une parfaite chambre de malade - et La Désagrégation du papillon, écrits en 1988 et en 1989.C'est donc la Yôko Ogawa «première manière» que l’on retrouve non sans bonheur avec cette paire de courts récits remarquables.Effacement progressif i Une jeune fille apprend que son frère est gravement malade et qu’il ne lui reste plus que quelques mois à vivre.Jour après jour elle lui rendra visite dans sa chambre d’hôpital, où la mort et la maladie tisseront entre eux une relation intime et forte stimulée par l’inévitable conclusion.Cette chambre est pour elle un refuge, un endroit parfaitement aseptisé, mie chrysalide à l’abri de la vie où l’amour se suffit à lui-même: «Regarder mon frère tout en appréciant la netteté impeccable de sa chambre suffisait à mon bonheur.» Seule la bibliothèque trouve aussi grâce à ses yeux.Là non plus on ne sent pas la vie: «L’air a les yeux fermés et baisse la tête silencieusement.Tout le monde est reclus en soi-même, si bien que personne ne vient troubler mes sentiments.» Dans La Désagrégation du papillon, une jeune femme reconduit sa grand-mère (qui bascule lentement vers l’amnésie et la sénilité) dans un foyer pour personnes âgées — une institution baptisée Nouveau Monde.Elevée par la vieille femme depuis la mort de ses parents, mariée à un homme absent, leur relation étroite était ce qu’elle avait de plus concret en ce monde.Le récit d’une disparition, d’un effacement progressif, à travers une écriture délicate et textu-rée où la narratrice s’interroge sur les éléments qui constituent sa propre normalité.Au milieu d’une foule à la sortie du métro, à travers les courants d’air et la multitude de jambes des passants: «Personne ne me voit.Personne n’entre en moi.Alors que j’habite une mer aussi subtile, douce et fraîche.Pour eux, je ne suis qu’une ligne qui ondule.Je veux rester ainsi pour toujours.Je voudrais devenir un simple contour.Je voudrais jeter tout ce qui se trouve en moi.» Orphelins ou terriblement solitaires, les personnages d’Ogawa semblent toujours en manque de repères.Et les jeunes femmes à peine sorties de l’adolescence qui lui servent de narratrices ont l’évanescence et la cruauté naturelle qu’elle recherche.Entre la froideur clinique et la transparence, dans une langue simple et diaphane, perméable à toutes les incertitudes, Yôko Ogawa nous offre deux magnifiques nouvelles.Entièrement traversées de ces forces élémentaires qui guident la vie et la mort, elles sont à la fois source et prolongement de son œuvre antérieure.Cabinet de curiosités Plus récent moins allusif et nettement plus volumineux.Le Musée du silence explore quant à lui de front les obsessions morbides de l’écrivaine.Roman parfaitement anonyme — les lieux et les personnages n’y sont jamais proprement nommés —, l’endroit est vague et indéterminé.Flottant quelque part entre la lointaine banlieue de Yokohama et la vieille Europe, un manoir isolé qui a quelque chose du Château d’Argol campe une galerie de personnages inquiétants.Mais la géographie, comme c’est souvent le cas chez Ogawa, y est plutôt intime: c’est celle des sensations et du détail.Un jeune muséologue est engagé par une vieille femme pour organiser sa collection personnelle d’objets hétéroclites, créer un musée insolite qui deviendra l’œuvre de sa vie à elle.Il apprendra très vite qu’il s’agit d’objets volés à des morts.Depuis le décès du jardinier de la famille sous ses yeux alors qu’elle avait onze ans, chaque fois que quelqu’un meurt au village, elle cherche à se procurer l’objet qui le caractérise le mieux, qui incarne la preuve la plus vivante et la plus éloquente de l’existence physique de cette personne.Du jardinier tombé de son échelle elle conserve précieusement le sécateur.Le reste est un véritable bric-à-brac: scalpel, peau de bison des roches, mamelons découpés, un exemplaire du Jour- nal d’Anne Frank.Meurtres, accidents, attentats, mutilations sexuelles: le roman s’entoure d’un climat d’oppression froidement calculé.Peu à peu, dans ce village du bout du monde, le muséologue a le sentiment d’être piégé.Cet esprit de «collection» et de sacralisation des objets se lit comme un écho à L’Annulaire, où opérait déjà un taxidermiste du souvenir à qui des clients venaient confier leurs «spécimens»: ossements d’oiseau, cicatrice, champignons microscopiques, etc.Comme dans les deux récits, le roman est un lent apprivoisement de la mort qui explore sur un mode un peu oppressant les relations entre les êtres, les lieux, les objets.Mais les objets s’accumulent, les chapitres et les détails s’empilent les uns sur les autres, liés de façon plutôt mince par la narration, ponctuée de quelques gratuités comme la description incompréhensible d’un match de baseball — mélange de néologismes, de traductions erronées et de termes américains.Yôko Ogawa semble cette fois cultiver l’étrangeté de façon artificielle.Un bricolage que l’on sentait déjà un peu à l’œuvre dans Hôtel Iris.Comme si elle cherchait par ce tour de passe-passe à donner au récit le relief qui lui manquait.Un artifice dont disposent tous les écrivains, mais qu’il importe de savoir doser.«La bordure du monde est un endroit sombre et extrêmement profond, écrit-elle.Si l’on tombe dedans, on ne peut absolument pas en remonter.» À trop fréquenter les précipices, on court le risque de basculer dans l’invraisemblable.Une première déception.LE MUSÉE DU SILENCE Yôko Ogawa UNE PARFAITE CHAMBRE DE MALADE: suivi de LA DÉSAGRÉGATION DU PAPILLON Yôko Ogawa Traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle Sud Arles, 2003,320 et 160 pages Entre la froideur clinique et la transparence, dans une langue simple et diaphane, perméable à toutes les incertitudes, Yôko Ogawa nous offre deux magnifiques petits récits riptyqu Paule Turgeon Au coin de Guy Rene-Lévesque Le roman policier revampe» Sophie Pou Hot, Le Devoir Paule Turgeon Au coin de Guy et '’René-Lévesque polar, 214 p., IBS Réal La Rochelle Opérascope Le film-opéra en Amérique &Trip'vq11 IM - u MULENIUM_L’ODYSSÉE DU SAVOIR Un ouvrage-dé pour enrichir ses connaissances et approfondir ses recherches.Plus de 1 000 pages pour s’émerveiller, découvrir et comprendre le monde.79,95 $ Le premier recueil de caricatures de Garnotte : une pièce de collection ! O A travers 120 pages et plus de 150 caricatures politiques, revivez l'actualité de 2003 au Québec et dans le monde.Des dessins éditoriaux surprenants, biaisés, exagérés, tordus, injustes, vengeurs, indignés.mais toujours assaisonnés d'une pointe d'humour ! Les plus meilleures caricatures de Garnotte en 2003 éditions du Concassé 120 pages - illustrées 17,95$ Distribution : Rdes Le Devoir DECEMBRE 2 0 0 3 LE DEVOIR.LES SAMEDI tî ET DIMANCHE -'Livres-» F 9 1 BEAUX LIVRES \ A vol d’oiseau ODILE TREMBLAY LE DEVOIR '\T oici un ouvrage à vivre com-" V me un voyage.Un Alice au pays des merveilles, où les merveilles sont quelque dix mille qui peuplent la terre entière, explorant tous les milieux, des hautes montagnes aux océans immenses, des glaces polaires aux touffeurs des jungles équatoriales», écrit Myriam Baran-Ma-rescot dans son avant-propos.Le voyage auquel elle convie son lecto-rat en est un à vol d’oiseau.Ce magnifique ouvrage abondamment illustré par de spectaculaires photos de Gilles Martin nous entraîne dans l’univers de cette faune ailée des quatre coins du monde.Du flamant rose au manchot royal, du toucan au paradisier superbe, les oiseaux se laissent admirer à pleines pages, du nid au vol, de la branche à l’œuf.Et le grand duc d’Europe aux yeux orange, présenté à travers un grillage, semble nous inviter d’entrée de jeu en plein mystère.Un livre à regarder avant tout, donc, que ces Oiseaux du monde, mais aussi à consulter.Les textes de Myriam Baran-Marescot, clairs et conds, constituent une initiation très intéressante aux mœurs de cette faune ailée.Elle remonte aux origines, rappelle la parenté entre lézard et oiseau, explique que la plume, étant dans l’évolution antérieure au vol, son rôle fut d’abord calorifique et omementaL mais le vol devait transformer ces ovipares ai as de l’aéronautique.Types de vols, types d'ailes, formations de voiliers.l’auteur montre la complexité de ces mécaniques vivantes, aborde aussi la plume, car, sans elle, point de vol.«La plume est un chef-d'œuvre, écrit-elle.Nul n’est besoin pour s’en convaincre de songer aux teintes irisées que revêtent les plus précieuses d’entre elles.Ces couleurs, les plus fabuleuses qui soient, nimbent le corps fragile des oiseaux grâce à trois mécanismes différents: la pigmentation, l’interférence et la diffusion, qui tous travaillent la lumière.» Reste à admirer de quelle façon le paon, le quetzal, la chouette fapo-ne et tant d’autres oiseaux volent et paradent, toutes plumes dehors entre les pages de cet ouvrage.L’œil en demeure comme ébloui.LES OISEAUX DU MONDE Photographies de Gilles Martin Myriam Baran-Marescot HMH/ La Martinière Montréal-Paris, 2003,291 pages G1LLE MARTIN / HMH Le fuligule milouin, de la famille des canards.¦ ¦¦¦-pç cadeau beauté Côcte La Belle et la Bëte L’EDITION ANNIVERSAIF Lesangdun poète Le testament d’Orphée La Belle et la Bête Clair-obscur Entretiens sur le cinématographe Du cinématographe Théâtre de poche La difficulté d 'être EDITIONS DU \ ROCï 1ER / I < '»iiiiiMini
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