Le devoir, 24 avril 2004, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 AVRIL 2 0 0 3 José Claer, une écriture originale Page F 3 Nancy Huston et l’érotisme d’autrui Page F 6 ?LE DEVOIR ?vS/ o ?I« MEMOIR Les orphelins de Duplessis en bédé! FABIEN DEGLISE LE DEVOIR La formule est gagnante: un village du Basdu-Fleuve dans la noirceur des années 30 et des orphelins — de Duplessis — qui semblent à l’origine de l’enfer qui doucement s’empare de ce Heu isolé.Pas de doute, avec Tard dans la nuit, volume 1 (Vents d’Ouest), VoRo a décidé de mettre tous les atouts dans son jeu pour taire de sa première création éditée en Europe au mieux un succès de Hbrairie, au fare une curiosité au Québec.L’auteur, que l’état civil ne reconnut que sous le nom de Vincent Rioux, ne s’en cache pas d’ailleurs.«J’espère que cela va m’en faire vendre plus ici, a-t-il expliqué en entrevue au Devoir plus tôt cette semaine.Mais il est clair que cette série [dont deux volumes restent à venir] est principalement tournée vers le marché européen.» L’œuvre, élaborée dans la pure tradition de la bédé franco-belge commerciale, se trahit d’ailleurs elle-même.Du Québec, elle ne conserve finalement qu’une panoplie de paysages — folkloriques pour l’Européen — et des décors remarquablement construits par le jeune auteur installé dans le sympathique village du Bic, près de Ri-mouskL Un décor au milieu duquel une poignée d’orphelins issus d’une population consanguine donneront soudainement des cheveux gris au shérif Emile, condamné à enquêter sur une série de meurtres, dans un univers trouble et inquiétant VOIR PAGE F 2 :BÉDÉ SOURCE VENTS D’OUEST ALORS, peut k> ] 70 m salon raconte les | tribulations et les péripéties d'une jeune masseuse dont les rencontres quotidiennes, dans cet univers clos et souvent glauque, sont une source de réflexions sur les V* rapports intimes entre hommes et femmes.Marie Lafortune J vnk: o Ai m ri r un 1.IVRI-: ni Lanctôt r-dite u r , M I \< Ol R At.llt .A (T: I.TT’R I O ’ MB ECO S SALON > VIENT DE PARAITRE Dominique Fayette La dérive sanglante du Rwanda OonMniqu* Payette La dérive sanglante du Rwanda 175 p¦> -jpSIraw feS.feW®*8 Si MJ!.' la courte échelle La courte échelle félicite Chrystine Brouillet 11 GRAND PRIX .LITTERAIRE ARC I lAMBAULI Prix du public, 4 edition 1007 littérature LA 32 RENCONTRE QUÉBÉC-OISE IN ITRNALIGNAI L DES ÉCRIVAINS PRÉSENTE à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, 100 rue Sherbrooke Est, Montréal, le lundi 26 avril 2004 à 18h00 précises Des lectures publiques de : ÉLISE TURCOTTE FRANCE MONCEAU LYNN DIAMOND NICOLE BROSSARD, TRISTAN MALAVOY-RACINE ROSE DESPRÉS MARGUERITE ANDERSEN LUC DEVOLDERE SILVIA PRATT MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA MARIA ELENA AURA ENTRÉE LIBRE Soirée préparée et présentée par : Réginald Martel et André Ricard La 32' Rencontre a lieu à Sainte-Adèle et à Montréal, du 23 au 26 avril 2004, grâce à des subventions du Conseil des arts et lettres du Québec, du Conseil des Arts du Canada et du Conseil des Arts de Montréal.I .i Rcmontiv quEbccoiso internationale îles écrivains est organisée sous 1 eiîide de l'Académie des lettres du Québec. LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 AVRIL 2004 F 3 Littérature - ROMAN QUÉBÉCOIS Destin insolite ominique Blondeau est entrée en littérature en 1970 avec un premier roman intitulé Les Visages de l’enfance.Depuis, infatigable, elle a écrit au fil des ans d’autres romans, des récits et des nouvelles qui explorent le temps et la mémoire.Lauréate du prix France-Québec-Jean Ha-melin pour son roman Un homme foudroyé, elk signe avec Une île de rêves son dix-septième ouvrage.Que ce soit dans la littérature ou au cinéma, les aventures de naufragés sur une île continuent de nourrir l’imaginaire des lecteurs partout dans le monde: Defoe (Robinson Crusoé), Melville (Moby Dicft), Stevenson (L'Ile au trésor), Jules Verne (L’Ile mystérieuse), pour n’en nommer que quelques-uns.Dans les années 1970, la comédie satirique de Lina Wertmüller Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été, racontant l’histoire d’un marin communiste qui se retrouvait sur une île avec une multimillionnaire, a laissé le souvenir d’une œuvre piquante et originale.Dominique Blondeau décline à sa manière le thème universel de lie déserte, symbole de l’utopie d'un monde idéal Elle fait de son récit une aventure initiatique.Survivants d’un naufrage au milieu du Pacifique, deux femmes et un homme aux origines géographiques et culturelles diverses, échouent sur une île ensorcelante et maléfique.Métaphore du paradis perdu, de tous les paradis perdus.Une île de rêves réunit dans un microcosme trois voyageurs jetés hors du chemin commun de l’existence et contraints à une brûlante quête d’identité individuelle.Vacarme intérieur L’île, sous un ciel bleu cobalt, frangée de cocotiers, aux parfums camphrés d’eucalyptus, incarne Dominique Blondeau Suzanne Giguère ?un lieu ^propice à la douceur de vivre».Coleen, Sophie et Nicolas sont amenés à prendre possession de cette île de rêves avec prudence, à organiser un simulacre d’existence et à préserver leur autonomie dans une promiscuité inévitable et fragile.Commence l’aventure à trois.La vie ou plutôt la survie s’organise, rythmée par la recherche de nourriture et d’eau, la construction d'une cabane sur pilotis.Pour mesurer le temps, Coleen déchiquette les filaments d’une palme, les range sous un galet ajoute un filament par jour.Nicolas tombe amoureux de Sophie et une connivence féminine se tisse entre les deux femmes.Leur retrait du monde forcé pour une durée indéterminée — l’île n’est pas mentionnée sur les cartes maritimes — finit par mêler et exacerber leurs sentiments.Dans le huis clos qui se fait de plus en plus oppressant, l’espoir s’émiette.•Emprisonnés à l’air libre», peu à peu hantés par leur passé et l’existence bancale qu’ils ont fuie, •chacun recense ses souvenirs à l’écart des mots».Dans une étude psychologique fouillée, la romancière s’insinue dans les profondeurs de la conscience de ses personnages et en fait émerger les forces cachées.Que dissimule l’orgueil furieux, la rage muette et le cœur en bataille de Coleen?Que cache l’insou- ciance libre et la bonne humeur continuelle de Sophie?De quel univers redoutable Nicolas est-il prisonnier?Le fil du redt ne suit pas toujours celui de la chronologie.Au lecteur de reconstruire les bribes de leur existence et de trouver le sens sous l’apparent désordre.Après six mois, l'isolement, la chaleur humide, le vent fou, la végétation étouffante, les cris aigus des oiseaux marins, le vacarme incessant de l'océan, les tornades et les pluies, •tout ce gris entre terre et eau» aiguisent douloureusement les nerfs des naufragés.L’île inconnue menace même leur raison.Dans une expedition au nord de l’île, ils découvrent une vallée bordée de jacarandas, de lauriers roses, de bougainvillées, de figuiers de Barbarie, de cognassiers et de manguiers.Nicolas s’imagine transporté au début de temps anciens en compagnie de »la sombre Lilith et de la lumineuse Eve».Mirages?La réalité glisse vers l'invi-sibje, le symbole et le fantastique.A l'abri des convulsions du monde mais non de leur vacarme intérieur, le trio multiplie les discordes, les gestes tranchants et les regards desséchés.Le combat intérieur, implacable et singulier auquel chacun est confronté, révèle leur fragilité morale.Fait vaciller leurs certitudes: «dm croit savoir.on ne sait rien».Style lancinant •Il y a dans notre existence un ou deux événements qui nous transforment radicalement», affirme Sophie, la plus jeune des naufragés.Après avoir vogué dans la part cadenassée d’eux-mêmes, tous trois reconnaissent la vacuité de leurs existences qu’ils croyaient riches et pleines.Trouveront-ils dans ce paradis perdu ce qu’ils ont recherché au long de leurs périples individuels?La finale laisse entendre que oui.•Ici s'élaborait le commencement de soi.» Roman aux accents philosophiques, L'Ile de Une île de rêvas rives rend compte de façon sous-jacente des peurs, des frayeurs et des incertitudes, ces •guerres caverneuses qui ligotent l’être humain depuis le début des temps».La romancière crée des atmosphères et déroule le fil narratif de son récit avec un mélange de tension et de fragilité.Ce qui frappe surtout en parcourant ce roman au style lancinant, c’est la forme.Ecrit comme dans un souffle avec très peu de paragraphes, sans dialogues tout au long de ses 208 pages, la lecture s’annonce à première vue abrupte.Il ne faut pas s’arrêter à cette impression.La forme est au service du fond.L’absence apparente de' respiration participe à l’enfermement des personnages et renforce l'atmosphère à la fois pesante et mystérieuse du roman.UNE ÎLE DE RÊVES Dominique Blondeau VLB éditeur Montréal, 2004,208 pages POÉSIE La haine de la poésie ROMAN QUÉBÉCOIS Intérieur clair-obscur THIERRY BISSONNETTE Une décennie de silence avait succédé à Fondement des fleurs et delà nuit d’Yves Gosselin (l’Hexagone, 1992) alors que, changeant brusquement de rythme, l’auteur en est aujourd’hui à son quatrième livre depuis l’an dernier.Atypique, exigeant et contrasté, l’œuvre de Gosselin sollicite autant l’intemporel que la provocation, porté par une quête de pureté dont un des instruments principaux semble être l’exhortation au doute.Alors que le précédent recueil de ce poète au Noroît (Patmos) s’achevait sur un «adieu à la poésie», La Mort d’Arthur Rimbaud pointe un tournant vers la révolte et la misanthropie qui détonne énormément avec la production de cet éditeur.Originale, la perspective de Gosselin consiste à emprunter la voix du jeune Rimbaud, lequel, en attente d’être jugé pour meurtre, jugera lui-même sévèrement la poésie et la société française.En se condamnant en quelque sorte lui-même, le poète en vient ainsi à exorciser sa voix de la vanité qui accompagne toute communauté.Son but initial est donc de •détruire l’institution “poésie” [.] / Dans cette société où la poésie ou ce que l’on tient pour telle /A ses voix ses lieux et ses maisons / Lesquelles quel que soit le sens que nous donnions à ce dernier mot / Sont d’abord et avant tout des “maisons closes”».La relecture de Georges Bataille pourra ici être d’un certain secours, en particulier pour ces pages puissantes que l’auteur de La Haine de la poésie consacre à Rimbaud: «Le mouvement de la poésie part du connu et mène à l’inconnu.H touche à la folie s’il s’accomplit.Mais à l’approche de la folie, le reflux commence.À peu près toute la poésie n’est qu’un reflux: le mouvement vers la poésie, par là vers la folie, cherche à rester dans les limites du possible.La poésie est de toute façon négation d’elle-même: elle se nie en se conservant et se nie en se dépassant.» Un credo quYves Gosselin semble avoir adopté, choisissant d’insulter la beauté plutôt que de la diluer dans la dévotion: «Ils peuvent fouiller mon cœur/ Ils ne trouveront rien / Le soleil est une charogne/ Sur laquelle Dieu a planté son drapeau / Ce çoleil bas.» Evitant en général la complaisance, l’anti-poète Gosselin se livre donc à une déconstruction de la figure de l’écrivain maudit, trouvant par ailleurs un équilibre intéressant entre le récit et l’instantané lyrique.Son recueil se lit ainsi comme une plongée intuitive dans l’esprit de celui qui, toujours selon Bataille, a su pousser la poésie vers son échec et, indirectement, la ramener au mouvement perpétuel.•Ne pas pouvoir s’éveiller à la vie / Ne pas pouvoir s’endormir dans la mort / Sont les deux phases alternées d’un sommeil / que nous n’approfondissons jamais», est-il dit dans ce tombeau ardent.Si bien que La Mort d’Arthur Rimbaud n’est qu’un moyen de relancer un dialogue inachevable avec l’auteur des Illuminations, course à relais qui a déjà engagé une pléiade d’écrivains du XX' siècle.Et on aura tort de voir encore en Gosselin un poète marginal puisque ce désaveu de la poésie est actuellement ce qu’il y a de plus poétique.Pourra-t-il lui-même relever le défi qu’il vient d’énoncer?LA MORT D’ARTHUR RIMBAUD , Yves Gosselin Éditions du Noroît Montréal 2004,64 pages Olivieri librairie «bistro CAUSERIE PARTICIPANTS Sophie Jama Frédéric Canovas Pierre Pachet ANIMATEUR Christian Vandendorpe Mercredi 28 avril 19 heures Réservation obligatoire : 739-3639 5219, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges servicetfriibrairieolivieri.com LE RÊVE Séance d’ouverture dans le cadre du colloque international Approches du récit de rêve On a beaucoup écrit sur le rêve depuis Freud et avancé dans la compréhension d’un phénomène qui a préoccupé l’humanité depuis la nuit des temps.Mais qu’en est-il du récit de rêve ?Rêves de la dernière nuit, récits oniriques et rêves littéraires, comment le rêve a-t-il été imaginé et raconté au fil des siècles ?Événement organisé en collaboration avec les universités d’Ottawa et de Montréal avec le soutien du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada www.r«VM.ca/programnM.html Second roman de José Claer, Les nymphéas s’endorment à cinq heures présente une écriture étonnamment assurée, originale, pleine de rythme et de reflets CHRISTIAN DESMEULES La guerre, des secrets familiaux et une adolescence qui bourgeonne: un terreau fertile pour tisser une œuvre enveloppante et pleine d’infimes ramifications.Ên 1944, dans la grande maison familiale de Hameau-La-Fontaine près de Paris — baptisée Les Nymphéas —, Maude, 14 ans, rousse, chatoyante, curieuse, observe la vie éclore autour d’elle.Cette jeune narratrice insatiable, qui «a avalé un moulin à paroles quand elle était petite», évolue entre ses cinq sœurs, sa mère et deux cousins.En l’absence de son père et de son frère, éloignés momentanément par la guerre, au milieu de ce petit clan de survivantes hautes en couleur, Maude s’abandonne à son imagination galopante et à ses désirs naissants.La guerre?A part la mauvaise qualité des fraises et les alertes nocturnes, pour elle, la guerre n’existe pas.Tout entière tournée vers son rêve impossible d’avoir quatorze ans à jamais, entre la peur et le désir, elle ne voudrait exister que dans l’instant.•C’est-à-dire plus tout à fait du sexe des anges et pas encore celui des femmes, plus qu’une enfant un jour sur deux, disons, une bêtise sur deux, une enfant à la beauté intacte, aux seins encore em-bourgeonnés, au visage mangé par le rire.» Gourmande et curieuse, les sens en éveil, habitée par X•exquise panique» de se sen- tir vivante, la jeune narratrice avance toutes griffes dehors, comme un chat qui s'étire avec volupté.Mélange de Zazie, de la Bérénice de Ducharme et des enfants terribles de Cocteau, Maude se raconte ses histoires d'une voix cristalline et irrésistible.L’amour?•C’est froid dans le cou, c’est agréable, c’est comme une chatouille.» C’est «un accent aigu mis à la beauté».Second roman de José Claer, écrivain de quarante ans qui œuvre auprès d’un centre d’artistes de l’Outaouais, Les nymphéas s’endorment à cinq heures présente une écriture étonnamment assurée, originale, pleine de rythme et de reflets.Une prose transparente, par bonheur nettement moins chargée d’images et de mots que dans Nue, un dimanche de pluie (Vents d’Ouest, 2001), mais toujours sous l’influence sensible des arts visuels.Sous la plume alerte de José Claer, un poisson rouge dans un bocal peut ressembler à «un coup de soleil sous l’eau», une vont murmurée se change en •présence bleue».Et les chapitres s’y succèdent comme des tableaux: •Intérieur rouge de Cornélia», •Extérieur parisien», •Intérieur des amitiés particulières».C’est à coup de petites touches pleines de sensualité que l’on y compose une toile plus vaste, de l’exergue au dénouement.Et partout, à travers chacun des personnages, coule la grande sensibilité de José Claer pour Liber Pierre Clément En finir avec Vinconscient Pour une renouveau de la psychanalyse n< ;< v 244 pages, 26 dollars SOURCE VENTS D’OUST José Claer l’univers et l’intimité des femmes — la couleur dominante de ce que l’on connaît de son œuvre jusqu’à présent.Celles qui, par absence ou par évidence, préfèrent les caresses entre femmes.Celles qui naissent à leur sexe.Celles qui subissent la guerre, celles qui ne lui ont rien demandé.«La guerre se fait avec deux mots, le verbe avoir et le verbe être.Non avec tuer, envahir, violer, bombarder, trahir, emprison- ner, haïr.Avoir comme dans, “avoir plus”, étendre tentaculaire-ment son territoire.Etre comme dans “être plus fort”, étendre sa suprématie aux autres peuples, aux autres races.» Et nous, demande Maude à sa mère, comment nous situer au milieu de tout cela?«Nous, on a moins et on est moins.» Roman d’initiation et de passage, Les nymphéas s'endormentV/t cinq heures évoque avec finesse cette fuite obligée qui nous fait tous basculer, parfois en une heure, du monde de l’enfance vers l'âge adulte.Maude choisit de courir vers la vie sans un regard pour ce qu’elle laisse d’elle-mêtne derrière elle: sa famille, son innocence, ses jeux d’enfant.Et peut-être aussi son regard enchanté.Car tout comme l’amour, la guerre la rattrapera au passage, avec sa violence d’acier et ses crimes d’occasion.Un petit roman beau comme un bouquet de poésie.LES NYMPHÉAS S’ENDORMENT À CINQ HEURES José Claer Vents d’Ouest Gatineau, 2004,174 pages Roman XYZ “IIK'&béco.*' LE CLUB SODA REMPLI A PLEINE capacité ! SEPT CENTS EXEMPLAIRES DU LIVRE VENDUS EN UNE SOIRÉE 1 ?André Pronovost Que la lumière soit, et la musique fut (roman) *.« 280 P » $ XYZ /¦ditetir, 1781, nip Saint-Hubert, Monlieal (Qu^bpf) H2L 3Z1 Tl'léphone: [r,ut) 525.21.70 • TWcopieur : (51/,) 525.75.37 Courriel : infoC?xy/edil.qc.ru • www.xyzedil.qc.ru 1 LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 AVRIL 2004 F 4 Littérature Essence américaine ême à l’intérieur de culture du sud des Etats-Unis, le Texas semble posséder un statut à part Cet Etat est devenu une sorte de vaste cliché qu’exprime à merveille l’autocollant suivant, aperçu au détour d’une des nouvelles de Christopher Cook: •Votre bible et votre arme, ne sortez pas sans eux.» La patrie de J.R et de Dick Cheney occupe aujourd’hui une place de premier plan dans la gestion des affaires du monde, et ça ne date pas d’hier.Le sort de l’univers s’est joué à Dallas en novembre 1963.Sept ans plus tard, et beaucoup plus près de nous, les futurs membres de la cellule Chénier, après avoir emprunté une mystérieuse filière texane, séjournèrent quelques jours dans cet Etat, une semaine avant d’enlever Pierre Laporte.Et ça continue: George W.Bush, sous l’inspiration de la clique de fondamentalistes bibliques qui l’entoure, vient de torpiller un quart de siècle de négociations proche-orientales amorcées sous Jimmy Carter, probablement parce que les intégristes religieux qui conseillent le président souhaitaient conserver leur option sur la Cisjordanie (ancienne Terre sainte) au moins jusqu’à l’Apocalypse.Quelque part entre les derricks de pétrole, le prêt-à-porter balistique, le business du Christ et les meneuses de claque des Cowboys de Dallas se trouve l’essence d’une super-Amérique plus vraie que vraie, y compris dans la fiction.•Vous croyez à l’Enfant Jésus, Hemp?demanda Bobby.—Ya intérêt, ouais.Tout le monde y croit, au petit Jésus.Sans ça, à quoi qu’on pourrait croire?» Cet échange résume parfaitement le climat moral et idéologique dans lequel baigne le recueil de Christopher Cook.La religion constitue à la fois le thème récurrent du livre et le fond de commerce de la petite ville de Bethlehem, dans les bosquets de l’est du Texas, aux confins de la Louisiane.Dans ce bled perdu, le culte du Seigneur ressemble à un florissant marché aux puces.Le protestantisme des Pères fondateurs y donne l’impression de s’être converti à la loi perverse de l’offre et de la demande: plus il y a dejproduits, moins on s’ennuie.Aifcune différence réelle, par contre, aucun conflit de valeurs sociales ou politiques, aucune distinction fondamentale entre des aspirations de nature spirituelle ou téléologique ne semble opposer entre eux les personnages de ces histoires.Au pays de la droite profonde, un socialiste, un athée font figure non pas de créatures imaginaires (donc objets d’un Louis Hamel in ?discours), mais bien de pures impossibilités théoriques.Sur le substrat chrétien commun qui alors définit la limite de toute attitude possible et exclut d’emblée toute possibilité de contestation radicale s’expriment les seules formes de divergence acceptables, opposant baptistes, anabaptistes, pentecôtistes, charismatiques, trinitaires, unita-riens, méthodistes, épis-copaliens, presbytériens, et j’en passe.•Ces églises maintenaient l’activité de la ville», remarque sobrement un des personnages.Ce n’est pas Bethlehem, c’est Bizance.Ce n’est pas, bien sûr, que des conflits d’une nature plus profonde et plus viscérale n’existent pas à Bethlehem.Mais les actions des quelques rares esprits progressistes eux-mêmes ne semblent pouvoir échapper à la loi ambiante, souveraine et enveloppante, par laquelle (et c’est ce qui me paraît préoccupant) ils se laissent a priori récupérer.Où sont donc passés, me suis-je parfois demandé au détour de ce livre, les héros rebelles d’une littérature qui ressemble si souvent à un monument élevé à leur gloire?Où sont Dean Moriarty et Randall Mc-Murphy?Et comment pourrait- Le style de Cook est ample et parfois lyrique, souvent ironique, presque toujours réjouissant SOURCE RIVAGES Christopher Cook N$ HURTUBISE HMH ’ss.*'' Hsüi ¦£> il i t ' s- i • Nouveautés Quelque (hose à l'intérieur Maryse Lotendresse Roman 22,95$ lean François Bonin ta Taverne du Coq à l'âne et autres contes Jean-François Bonin 21,95$ i l'écrivain imaginaire la Taverne du Coq à l’âne L'Écrivain imaginaire Essai sur le roman québécois Roseline Tremblay 39,95$ HMH www.hvrtubisfthfflh.com elle encore nous séduire, cette liberté qui, dans sa conception post-11 septembre, se réduit désormais au choix du calibre et de la confession?Il n’est sûrement pas raisonnable de comparer de tels personnages avec la pâlissante faune romanesque, partagée entre la fréquentation des églises et le meurtre en série, qui peuple certains ouvrages américains récents.On pourrait dire de Cook qu’il est un écrivain chrétien engagé, à tendance réformiste.Difficile de ne pas voir, dans la plupart de ces nouvelles, en effet, un discret plaidoyer en faveur (l’une lecture plus attentive des Evangiles, voire d’un retour à l’authenticité première du message du Christ, quitte à accepter ce dernier comme métaphore et personnage historique.Ainsi, dans Un tintement de cymbales, un directeur de banque, décortiquant pour son fils la parabole du bon Sa-maritain, semble d’abord donner raison au prêtre et au lévite, qui ont prudemment passé leur chemin.Le lendemain, un homme qui a des ennuis jusqu’au cou, membre de la même église que lui, se présente à son bureau.Le directeur lui re-fuse un prêt, et peu après les problèmes commencent.Les personnages de Christopher Cook sont ainsi amenés à confronter régulièrement le contenu des Ecritures avec celui de leur propre vie.Et pour ceux qui auraient tendance à oublier les enseignements du Livre, le châtiment est au rendez-vous: une femme s’étant un peu dénudée pendant une promenade estivale solitaire se voit changée en serpent; une autre, qui a eu le malheur de tolérer la pose d’une antenne de télé sur son toit, rencontrera plus tard le diable en personne, dans son incarnation catholique.Le style de Cook est ample et parfois lyrique, souvent ironique, presque toujours réjouissant D interroge le mystère dans une perspective dénuée d’intégrisme, même si on peut trouver dommage d’y sentir aussi souvent la prégnance écrasante du Livre (ça relève de la sociologie!).Même son personnage de libre-penseur, de loin le plus sympathique, finira emmailloté dans une crèche de Noël.Au moins, un jeune garçon semble résister au vent de bon-dieusarde hystérie qui souffle sur Bethlehem (et encore): «[.] je me suis souvent demandé pourquoi Dieu ne descend pas tout simplement du ciel pour prononcer un discours à la télévision, comme le président.Ou ne se pointe pas à la mi-temps de la finale du Super Bowl.» BETHLEHEM, TEXAS Christopher Cook Traduit de l’anglais par Pierre Bondil Rivages Paris, 2004,231 pages LITTÉRATURE FRANÇAISE La vraie nature des êtres GUYLAINE MASSOUTRE ui n’aurait pas encore lu la belle prose romanesque de Richard Millet pourrait commencer par Le Cavalier siamois.Cet ouvrage, de petit format et d’une jolie facture, ajoute une pierre à son entreprise corrézienne, attachée à Siom, un village imaginaire, et à sa géographie incarnée, telle celle de Faulkner dans son Sud profond.La volonté littéraire de Millet, dont c’est ici le vingt-septième ouvrage, consiste à épurer, au creuset du plateau de Millevaches, des considérations lancinantes et tourmentées sur l’histoire sociale du XX' siècle.D’ordinaire, ses romans accusent le drame collectif de l’exode rural, plus consenti que véritablement conscient, dans des villages où l’ennui le disputait, selon lui, avant qu’ils ne se vident, à la dureté des conditions d’existence.Dans son œuvre, les personnages s’enfoncent dans une noirceur déliquescente, qui prophétise la déréliction de notre monde.C’est en cela que Siom rejoint le comté faplknérien de Yoknapa-tawpha.A cet exode corrézien, Millet oppose le contre-chant d’un pays écarté, parfois arriéré jusqu’à en rire, et définitivement perdu.Rien ne le restituera, hormis la littérature.Aller et retour De ce temps consommé, l’écrivain exsude l’hymne aux aïeux: cette fidélité aux origines, chronique entêtante d’une mort annoncée, expliquerait depuis longtemps le refus obstiné, dans ces villages, d’absorber l’ailleurs et le nouveau.Et ce chant a des vertus incomparables, le rythme imagé et ample, souvenir d’une langue que l’auteur, selon les faits historiques les plus récents, confine au terme de patois, plutôt que celui de langue occitane.Dans Le Cavalier siamois, d’abord publié à Brive en 1999, dans une petite maison logiquement confidentielle — les Editions François Janaud —, on retrouve la même fatalité de souffrance et d’échec qui accable toute entreprise rebelle, dès que le songe prend le dessus par l’action sur le silence.C’est une petite fille qui l’incarne cette fois.Le Entretien avec Jacques Hébert (Le Devoir) — Le Groupe de recherche sur l’édition littéraire au Québec reçoit l’ancien éditeur Jacques Hébert le vendredi 30 avril à 13h30, à la faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université de Sherbroçke flocal A4-166).Fondateur des Editions de l’Homme puis des Éditions du Jour, l’ancien compagnon d’armes de Pierre Elliott Trudeau est reconnu comme l’un des meilleurs éditeurs de notre histoire littéraire.JOHN FOLEY / OPALE Richard Millet temps de cette histoire — nous sommes en 1944 —, on pourrait croire qu’il s’agit d’un conte.Mais sa fin détrompe.Millet tient une position de déséquilibre, comme son héroïne en croupe à travers la lande et la forêt, partie à la recherche de son père.D’une certaine façon, l’écrivain légitime l’effondrement de la province, affirmant comme une nature profonde l’intériorité fermée de ses habitants, épris de •la nostalgie, [des] douleurs anciennes, [du] remords, [du] sommeil».Mais il ravive aussi leurs pulsions secrètes, capables de produire des coups d’éclat brillants, aussi furieux que les éclairs d’été en Haute-Corrèze.D’ordinaire, dans ses romans, Millet oppose l’aveuglement borné de ses personnages au narrateur-héros.Celui-ci applique son extrême sensibilité à percer les failles du royaume des morts.Que la main invisible sur lui, qui l’oblige à ravaler rages, cris et sanglots, laisse passer un signe d’espérance, le voilà envahi d’une force irrépressible.Il fugue, comme ce sympathique cavalier siomois.Ici encore, l’action est vaine.On revient au point de départ Enfin, pas tout à fait La sublimation de la révolte n’est qu’échec relatif.Ce qui refuse de disparaître fait rejaillir la force sourde des ancêtres: résistance autarcique, adéquation à une nature puissanteveourage et volonté.L’irréversible acculturation, qu’elle passe par Paris ou Djibouti, trouve dans l’errance une joie salvatrice.On retrouve ces qualités de fidélité aux origines dans l’écriture de Millet II y miroite la couleur des feuilles mortes, enchâssée dans des rythmes persistants, même une fois qu’aiDeurs on a tout à fait grandi.Deux nouvelles perlées C’est un autre plaisir que de retrouver la nouvelliste Annie Saumont dans Nabiroga, suivi de Le Trou.L’ouvrage, tout mince également relie deux textes parfaits par un pont invisible.A-t-on le droit d’être?Le besoin naturel d’assistance et de protection est-il naturel?Rien n’empêche à un enfant de dire •nabirogatolaminajitédi-lo» à Dieu.Dans la vie, c’est souvent pareil.Pas vu, pas pris.Pourtant, sur terre, une vie est gâchée plus vite qu’il faut de temps à cet enfant pour inventer une formule miracle.Outre l’habileté de l’auteur à saisir les rouages d’un accident — deux petites filles sur un mur et le drame au moment où l’une bascule —, puis le dérapage prévisible d’un soldat qui n’aimait pas la guerre, les deux histoires tracent un parallèle: raconter comment, faute de raison et d’humanité, une vie s’arrête brusquement.Depuis que l’écrivain de 76 ans a reçu le Grand Prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre — plus de deux cents nouvelles —, on connaît mieux son pouvoir de croquer des situations.Entre deux stations de métro: c’est le temps qu’il faut pour les lire.Sa vitesse, derrière laquelle courir en espérant la suivre, a une singulière force d’émotion.Parions qu’il vous faudra refaire le chemin pour découvrir comment on peut se rendre si vite entre deux points.Sa concision sert une vision-choc sur les lieux où une situation banale exigerait une morale solide et la vigilance sans faille des gens d’action.LE CAVAUER SIOMOIS Richard Millet La Table ronde Paris, 2004,89 pages NABIROGA, suivi de LE TROÜ Editions Joëlle Losfeld Paris, 2004,63 pages ÉCHOS Uamour fraternel et Rimbaud Est-ce le récit des derniers moments de Rimbaud alors que sa sœur Isabelle l’accompagnait jusqu’à sa disparition eq 1891?Jeune écrivaine née en Égypte, Yas-mina Khlat a vécu au Liban et fut comédienne et cinéaste avant d’obtenir le Prix des cinq continents de la francophonie en 2001 pour son premier roman, Le désespoir est un péché.Partition libre pour Isabelle (Le Seuil, Paris, 2004,107 pages) est un récit haletant, émouvant, qui retient surtout par la sensibilité et la beauté que dégage chacune des pages.L’amour fraternel est si puissant que Jean peut affronter la mort et en accepter l’accablement dans l’attente d’un impossible retour à la vie.Inscrite en filigrane, l’histoire réelle de Rimbaud et de sa sœur Isabelle nous semble quasi superflue même si elle est paradoxalement réelle.Pages brèves, brûlantes, où l’amour fraternel défie une mort inéluctable qui s’approche et finit par frapper.Naïm Kattan CONCOURS Si fêtais libraire et LE DEVOIR vous invitent à participer au concours Si j'étais libraire et à courir la chance de gagner l’un des 10 ensembles des livres finalistes du Prix des libraires du Québec 2004 (valeur totale de 2 745 $).S?du Québec •X Concours Si fêtais libraire 2004 Si vous étiez libraire, quel serait votre choix, parmi les finalistes du Prix des libraires du Québec 2004, pour chacune des catégories suivantes?FINALISTES - ROMAN QUÉBÉCOIS O Pascale, Françoise de Luca (Varia) O L’analyste, David Homel (Leméac) O Nouvelles d'autres mères, Suzanne Myre (Marchand de feuilles) O Wasurenasusa, AM Shlmazaki (Leméac) O La héronnière, Lise Tremblay (Leméac) FINALISTES - ROMAN HORS QUÉBEC O Les âmes grises, Philippe Claudel (Stock) O Middlesex, Jeffrey Eugenides (de ( Olivier) O Tout ce que j'aimais, Sfri Hustvedt (Actes Sud) O La Malédiction Henderson, David Adams Richard (Pleine Lune) O Clara et la pénombre, José Carlos Somoza (Actes Sud) Déposez ce bon de participation chez un libraire, membre de l'Association des libraires du Québec*, AVANT LE 24 AVRIL 2004, 18h.S.V.P.remplir en lettres moulées.Nom, Prénom.Adresse_____ Téléphone (jour).(soir).Tirage de dix gagnants répartis dans l'ensemble du Québec.Les gagnants seront annoncés le 11 mai 2004, à la chapelle historique du Bon-Pasteur, lors du spectacle du Prix des libraires du Québec, où le public est invité (entrée gratuite).Les fac-similés ne sont pas acceptés.Les partfcpants doivent avoir 18 ans et pics.* MP0K1ANT : Veuillez consulter le site Internet wwwielq.qc.ca ou oommirtquer au (514) 526-3349 afti de vérifier si votre tfcratne est membre de CAssodatlon.Ugiements dispontites au txreau de tAssociation.En collaboration avac : , uv ftMtlON» I VMM LEMEAC Stock PU! -IQRC Yakov M.Rabkirt L’OPPOSITION JUIN L AU SI0NISM1 250 pages • 29 $ ÉVÉNEMENT : Débat « Est-ce que toute opposition ou sionisme est antisémite ?» l« 26 avril «DUO avec la partidpatioa da Dame) Weinstock MONTRÉAL* UQAM, .i» I i's I ditions PI I IQIU lui.I » INI i/r*r ¦ Jclfç.j i |S) it>b-AAOA MMW.Itl;|\a|.c;(/p||| r LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 AVRIL 2004 F 5 -^Essais- Vacher contre Nietzsche Comme la plupart des jeunes esprits qui découvrent la philosophie, j’ai été, jadis, fasciné par Nietzsche.Le lisant, je ne comprenais pas tout, bien sûr, et cela n’a pas changé, mais je sentais qull y avait là quelque chose d'essentiel et de grand qui me dépassait et qui méritait tous mes égards.Nietzsche, j’en étais sûr, détenait les clés d’une vérité que, à force d’efforts, j'allais découvrir, entrant ainsi dans le secret des dieux philosophiques.Je lis aujourd’hui Laurent-Michel Vacher et je reconnais mon attitude de jeunesse dans ses mots: «Les idées de Nietzsche sont pour la plupart violentes, extrêmes, bizarres, excessives, provocatrices, quelquefois même extravagantes, aussi mystérieuses que radicales, aussi délirantes que schématiques — bref, elles ont tout pour plaire à un public malheureusement habitué à rechercher avant tout matière à se distinguer en se démarquant le plus possible du sens commun.» Cette brutalité et ces extravagances nietzschéennes, donc, qui me fascinaient, sont aussi ce qui a fini par m’éloigner du philosophe au marteau.J’avais cru avoir affaire à des métaphores géniales et je découvrais un embrouillamini dont une des rares constantes était le culte de la violence naturelle, incarné dans la loi du plus fort L’insistance et l’accumulation ne pouvaient tromper: Nietzsche était un philosophe de la dureté et méprisait la compassion.L’immoraliste, pourtant continue d’avoir ses adorateurs qui crient à la bêtise, à la mauvaise foi et à l’incompréhension dès lors que l’on critique le maître.C’est la raison pour laquelle il importe, d’une fois à l’autre, de reprendre la démonstration, et il faut savoir gré à l’indispensable et courageux Laurent-Michel Vacher de s’atteler, après tant d’autres, à cette tâche dans un ouvrage intitulé Le Crépuscule d’une idole.Un mot, d’abord, sur l’esprit qui anime le philosophe québécois, ici comme ailleurs auparavant.L’histoire de la philosophie, écrit-il, reste trop souvent une «entreprise débridée et irresponsable de délire interprétatif» qui apparaît comme une «machination destinée non seulement à nous donner l’illusion de comprendre ce que les philosophes ont écrit d’incompré- Louis Corne!lier hensible mais également à nous empêcher de comprendre ce qu’ils ont écrit de plus clair».Rien de tel chez Vacher, qui s’impose un devoir de clarté et de rigueur par respect pour ses lecteurs.Portrait-robot et preuves textuelles Nietzsche était-il fasciste?Pour Vacher, la cause est entendue, et il entend en faire la démonstration en confrontant les éléments d’un portrait-robot de la pensée fasciste avec des extraits tirés de l’œuvre du philosophe allemand.Du modèle fasciste proposé sont exclues les considérations ayant trait à l’Etat, au nationalisme et à l’antisémitisme puisque ces champs idéologiques sont investis de manière différente au gré des circonstances.Qu’est-ce que l’idéologie fasciste?L'affirmation, d’abord, que 4a réalité ultime est de l’ordre de la vie naturelle», que 4a vie est à elle-même sa propre norme» et doit être pensée en termes d’instinct, de lutte pour la vie et de loi du plus fort Chez Nietzsche, on lit «L’exploitation n’est pas le fait d’une société corrompue, ou encore imparfaite et primitive; elle est inhérente à la nature de la vie.» Aussi: «La morale est l’instinct négateur de la vie.Il faut détruire la morale pour libérer la vie.» L’idéologie fasciste, c’est aussi une conception racia-liste de l’humanité et la conviction que ces races, peuples et cultures sont essentiellement inégaux.C’est l’affirmation que «la force crée le droit», que les «meilleurs» doivent diriger et que la vitalité tant chérie est par essence mouvement combat et energie plutôt que vie intérieure et rationalité.Nietzsche: «La guerre et le courage ont frit plus de grandes choses que l’amour du prochain»-, «Ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas cher.» La pensée fasciste, enfin, ce sont des valeurs à l’avenant: énergie, puissance, inégalité, dépassement volonté, dureté, noblesse, loyauté, santé, amor fati, etc.Suggérant que la «culture supérieure» repose sur un « approfondissement de la cruauté», Nietzsche va même jusqu’à écrire: «Les.foibles et les ratés doii>ent disparaître: premier principe de notre amour des hommes.Et qu’on les y aide!» Devant un tel étalage de preuves textuelles accablantes, dont je n’ai fourni qu'un maigre échantillon, les défenseurs de Nietzsche ne manqueront pas de crier au scandale interprétatif et de répliquer que la pensée du maître, très complexe, ne mérite pas ce traitement injuste.C’est que, comme le précise Vacher, beaucoup de gens sont incapables d’admettre qu’on puisse partager la mentalité fasciste et avoir du génie, de même que des idées exprimées d’une manière élevée.B y a aussi, c’est vrai, autre chose chez Nietzsche, mais il n’en reste pas moins que ce noyau fascisant demeure et déteint sur le reste à un point tel «que si l’on enlevait mentalement de notre ‘’interprétation’’ des écrits de Nietzsche toutes les idées d’orientation fascisante, on n’aurait plus du tout affaire à Nietzsche».Cela ne fait pas pour autant du philosophe allemand un des responsables des régimes fascistes historiques et de la Shoah, et on peut même facilement croire que l’homme, intellectuel férocement solitaire, n'aurait pas adhéré au mouvement nazi.Ce qu’on peut tout au plus présumer, c’est que «la pensée de Nietzsche ait pu constituer un facteur additionnel, si minime et adventice soit-il, d'encouragement des tentations fascistes chez de nombreux indiindus».Personne ne conteste le talent littéraire de Nietzsche, encore qu’il faille, pour le goûter, ne pas craindre l’esthétique de l’obscurité.Le problème, en tout cas, n’est pas là mais plutôt dans la pensée d’extrême droite qu’incarne son œuvre, pourtant défendue et saluée même à gauche.Vacher, en l’affirmant INTERNATIONA! PUR I RAIT GALLERY Le philosophe allemand Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900).sans ménagement, ne se fera pas, et il le sait, beaucoup d’amis.Qu’on ne compte pas sur moi pour contredire, cette fois-ci, le plus mordant et le plus talentueux des philosophes québécois.LE CRÉPUSCULE D’UNE IDOLE Nietzsche et la pensée fasciste Laurent-Michel Vacher liber Montréal, 2004,112 pages PHILOSOPHIE John Rawls et la justice comme équité MICHEL SEYMOUR John Rawls est l’auteur de Théorie de la justice, un ouvrage qui a révolutionné la philosophie politique contemporaine.Le livre qui vient de paraître chez Boréal, La Justice comme équité, se présente comme une version résumée et reformulée de sa théorie initiale.Sa philosophie politique peut être vue dans une première approximation comme une version sophistiquée de la social-démocra-tie.La principale différence est que la théorie de Rawls s’applique autant à un régime socialiste qu’à un régime capitaliste, alors que la social-démocratie s’applique exclusivement à l’intérieur du système capitaliste.En outre, la social-démocratie suppose historiquç-ment l’adhésion au modèle de l’Etat-providence, alprs que Rawls va bien au-delà de l’Etat-providence.Appliquées à un régime socialiste, ses idées coïhddent avec ce qu’il appelle le «socialisme libéral», c’est-àtiire un régime dans lequel la propriété des moyens de production serait étatique, mais dans lequel le gouvernement serait démocratique et ouvert à l’économie de marché.Appliquées à une société capitaliste, les mêmes idées reviennent à défendre ce qu’il appelle la «démocratie de propriétaires», c’est-à-dire la propriété collective privée des moyens de production - qu’il s’agisse du modèle coopératif, ou qu’il s'agisse d’une prise en charge par l’ensemble des citoyens d’une part toujours de plus en plus croissante des actions d’entreprises.Le libéralisme politique La philosophie défendue par Rawls est le libéralisme politique.Il faut se rappeler qu’être un «libéral» au sem de la société américaine, c’est se situer du côté d’une pensée progressiste comme celle qui caractérisait une certaine frange du Parti démocrate américain pendant les années 1970.Cela peut donner lieu à des politiques qui favorisent l’interventionnisme de l’Etat pour corriger certaines injustices au nom de l’équité sociale.Le «libéralisme» de Rawls n’a donc rien à voir avec ce qu’il est convenu d’appeler le «néolibéralisme économique», car il incorpore bien au contraire un interventionnisme égalitariste de l’Etat C’est un peu comme si Rawls expliquait les maux de notre époque, qui s’agisse des écarts de revenus, de la pauvreté ou du chômage, par autre chose que par le système capitaliste en tant que tel Ce n’est pas du côté du système de la libre entreprise qu’il faut chercher les causes du développement inégal au sein de la société.C’est d’abord et avant tout sur le plan moral que se situent les véritables problèmes.Rawls pense cependant ici à la moralité collective et non à la moralité individuelle.D songe à la façon que nous avons d ’organiser les relations entre les citoyens au sein de la «structure de base» de la société, c’est-à-dire au sein de ses institutions sociales, politiques et économiques.Mais pour qu’une telle approche puisse être justifiée, encore faut-il que l’on puisse dégager des principes moraux suffisamment généraux pour susciter l’adhésion de tous.Or, cet objectif se heurte immédiatement à une difficulté de taille.Nos sociétés contemporaines sont caractérisées non seulement par un pluralisme culturel mais aussi par un pluralisme d’opinions, et ceci est particulièrement manifeste sur le plan de la morale collective.C’est ici que Rawls établit une distinction fondamentale entre le pluralisme raisonnable de nos morales particulières et les principes de justice qui seraient susceptibles d’être acceptés par tous.Même si la mo- rale est, pour l’essentiel, fondamentalement individuelle et varie selon les choix de chacun, il y a un petit ensemble de questions morales qui échappent à ce constat et peuvent faire l’objet d’un consensus.D s’agit des questions de justice.Rawls croit que des personnes rationnelles et raisonnables parviendraient à s’entendre sur des principes de justice si elles étaient placées dans une position où elles ignoreraient tout de leur situation socio-économique et de leur origine de classe.C’est seulement en occupant une telle position originelle que l’on pourrait parvenir à un consensus sincère portant sur des principes équitables et impartiaux.Selon Rawls, les participants au sein d’une telle position originelle souscriraient aux libertés civiques et politiques, ainsi qu'à l’égalité des chances, mais aussi à l’amélioration maximale du minimum détenu par les plus pauvres.H ne s’agit pas d’éliminer toute trace d’inégalité entre les individus.On acceptera des inégalités seulement si ces inégalités sont nécessaires pour favoriser la maximisation du transfert des ressources aux plus pauvres de la société.Plu- sieurs pays occidentaux ont implanté à notre époque avec plus ou moins de bonheur les libertés civiques et politiques, et assuré à divers degrés l’égalité des chances entre les personnes.Mais ces pays sont quand même encore sous l’emprise de l’idée utilitariste selon laquelle il importe d'abord et avant tout d’assurer l’accroissement du bien-être individuel, qu’il s’agisse du revenu per capita, de l’espérance de vie moyenne ou du niveau d’éducation moyen.Or, cela est compatible avec la concentration du capital, des moyens de production et des centres de décisions au sein d’un petit nombre de personnes.En insistant pour que la redistribution ne soit pas seulement celle de la richesse mais aussi celle des moyens de production et en proposant qu’elle soit maximale et non seulement palliative, Rawls identifie correctement le mal de nos sociétés contemporaines et préconise une solution qui le place résolument à gauche sur l’échiquier politique.Michel Seymour est professeur de philosophie à l’Université de Montréal «LE POISSON-SOI OU L>ÉCRmJRE DES MÉANDRES» A L'OCCASION DE LA DERNIERE DES PENSÉES EN BATAILLE, RÉFLEXIONS AUTOUR DE L'ECRITURE ET RETOUR SUR LES QUATRE SAISONS DU THÉÂTRE DE QUAT'SOUS EN COMPAGNIE DE WAJDI MOUAWAD ET DE TOUS SES INVITÉS DES PENSÉES EN BATAILLE SAMBM LE 24 AVRIL# À 13h30 ward Saint-Laurent, Montréal 3700 Boulevard : 514/409/2012 UNE COLLABORATION p^ÿrïvrTÉ GRATUITÉ] [tjbraine Gallimard LA JUSTICE COMME ÉQUITÉ Une reformulvtion de Théorie de la justice John Rawls Boréal Montréal, 2004,288 pages L'État québé .J au XXIe siècle Sous la direction de Robert Rentier 592 pages.65 $ IUI fflPB-Ow www.puq.ca Téléphone : (418) 657-4399 • Télécopieur : (418) 657-2096 Venez assister au lancement du livre le mardi 27 avril 2004 à 17 h 30 à la salle de lecture de la Bibliothèque nationale du Québec » 1700, rue St-Denis.Montréal fff de l'Université du Québec 35 f F f> LE DEVOIR, LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 AVRIL 2004 Bloc-notes Tragédies, poésie et imagination Les rumeurs ont voulu quelque temps que Littoral, le premier long métrage de Wajdi Mouawad tiré de sa pièce, soit sélectionné à Cannes.Mais le film, paraît-il, serait passé de main en main parmi les sections diverses du festival avant d’aller s’effacer dans le décor.Pas de Littoral le mois prochain sur les écrans de la Croisette.Dommage! Ces rumeurs-là m’auront du moins donné l’envie de retrouver l’univers de Mouawad, entre abîmes de guerre et vertige de la paix.Au Théâtre de QuafSous, la pièce Incendies de notre dramaturge d’origine libanaise s’offrait justement une seconde vie, après avoir circulé un peu partout Avaisje vraiment laissé filer l’an dernier un si bon moment de théâtre?Parfois, on a une chance de se reprendre.Autant la saisir.Sur les planches, deux jeunes Québécois aux racines étrangères suivaient les traces du passé de leur mère dans un MoyenOrient à feu et à sang.A travers eux, Wajdi Mouawad nous pariait du mystère des êtres que l’on croit connaître, du courage qui! faut pour découvrir leur vérité.Il abordait aussi l’horreur de la guerre civile, comme l’absolue nécessité d’un impossible pardon.Avec beaucoup de finesse et autant de points d’interrogation.Ce voyage initiatique, cette traversée des apparences, se terminait sous une bâche.Les personnages s’y abritaient de la pluie qui tombait et ne cesserait plus de tomber.Au théâtre, la magie lève ou pas.Question de dosage et de maîtrise.Incendies parvenait à relier la mythologie à nos guerres du jour.Devant cette mise en scène d’ombre et de lumière, devant le jeu inspiré des comédiens, on sentait le souffle de la tragédie grecque en arrière-scène.Et l’ombre d’Œdipe flottait sur ce drame, en laissant des bulles d’humour crever la pièce pour l’alléger.Je ne sais pas si c’est comme ça tous les soirs, mais mardi dernier, après la tombée du rideau, la petite salle s’est levée d’un bond pour une ovation qui n’était pas Odile Tremblay ?de commande.Ma voisine, d’origine maghrébine, lançait des youyous stridents qui couvraient le bruit des applaudissements et je l’imaginais youyouter avec les femmes voilées des déserts rouges.Autour de moi, l’assistance était toute jeunette.Des élèves de cours de français descendus en grappes du cégep Lionel-Groulx ou de John Abbott avaient mission de pondre une critique après coup et se creusaient la tête en tâchant de trouver comment s’y prendre.Pendant la représentation, ils avaient gardé le silence, un peu sonnés, conscients toutefois de la puissance du spectacle.D’où leur ovation si sentie.A tout le moins, Us auront quelque chose à écrire pour leur cours de français.Incendies était peuplé de süences.Les cégépiens présents l’autre soir pouvaient remplir ces vides avec les images de guerre des téléjournaux, avec leurs propres familles, souvent écartelées entre deux cultures différentes, avec leur révolte contre notre société qui les aveugle à coups de clinquant, de télé-réalité, de culture fast-ft>od.La planète est petite, mais la poudrière de ce Moyen-Orient devait leur sembler loin.À cause du sens des valeurs, id tête en bas.Dans notre ville frivole, des imbéciles de producteurs osent utiliser des ambulances afin d’aider les pe- tites vedettes de Star Académie à bondir plus vite d’une salle de spectacle à l’autre.A Montréal, des gens sont capables d’oublier la vocation dramatique des véhicules d’urgence.Et la détourner au profit du show-business.On songe que les victimes de bourreaux sadiques mises en scène par Wajdi Mouawad rêvaient peut-être en vain d’une ambulance.D’une vraie.Pas d’une limousine avec gyrophares.Alors peut-être qu’en émergeant de la pièce, ces jeunes-là ont senti l'absurdité des deux mondes en parallèle.Chose certaine, ils sortaient du théâtre plus riches qu’auparavant, parce qu’un auteur inspiré et exigeant les avait laissés libres de découvrir des vérités cachées dans les profondeurs, sans les abrutir avec des bruits et des images frelatés.On ne leur laisse pas toujours cette liberté-là.Tenez, cette semaine, je suis tombée sur un livre bizarre qui déniait aux jeunes lecteurs le pouvoir si précieux de l’imagination.C’était un recueil de poésie de Rimbaud mis en bandes dessinéçs.Chaque poème héritait de son propre illustrateur.A croire que tous s’étaient passé le mot pour rivaliser en desans horribles.Les adultes à la tête de la maison d’édition française Petit à petit se sentaient sans doute si enchaînés au pouvoir de l’image qu’ils estimaient les mots incapables de transmettre tout seuls la beauté.D'où ces petits bon-hommes, ces fonds de décor trop brunis ou hypierréa-listes qui tuaient la pxiésie en cherchant à la rendre comestible.Ça clochait si fort que les mots de Rimbaud y perdaient leur sens et leur pxrtée.Un certain Loïc Goart illustrait d’un crayon particulièrement hideux le sublime px>ème en prose Aube du génie de Charleville.«Et les pierreries regardèrent.Et les ailes se levèrent sans bruit.» Je me suis répété ces phrases-là si belles devant les dessins si laids, puis j’ai fermé les yeux, refermé aussi Poèmes de Rimbaud en bandes dessinées, afin de rendre aux mots leur piouvoir évocateur.'Si'l nui______________________ JACQUES GRENIER LE DEVOIR L’auteur d’incendies, Wajdi Mouawad.La pxjésie, ça ne sUhistre pas, ça se laisse deviner ep silence.Même chose pwur les grandes tragédies.A moins d’y mettre des voiles superposés, du brouillard et des recoins secrets.Histoire de permettre à chacun de projeter sa quête et sa différence sur une pièce de théâtre, un recueil de pxiemes, un bon roman ou un sp>ectacle inspiré, avec le meilleur des outils: l’imagination.otrem blay@ledevoir.com ESSAIS Nancy Huston et l’érotisme d’autrui MICHEL LAPIERRE Les Mémoires de Casanova étaient moins monomanes», écrit Nancy Huston à propos d’un livre publié en 2001: La Vie sexuelle de Catherine M., description détaillée des aventures d’une intellectuelle avec un nombre incalculable d’hommes.Même si la romancière d’origine albertaine, soucieuse de sauvegarder iindépendance de la littérature per rapport à la morale, hésite à l’avouer, on sent bien qu’el-lë jügfe déshumanisante l’autobiographie de la critique d’art Catherine Millet Et qu’on ne lui parle pas trop de Baise-moi de Virginie Despentes, ce roman paru en 1999! Elle risquerait de feire la grimace.C’est que Nancy Huston ne croit pas qu’il faille remettre en cause la dialectique, fondée sur l’idée d’oppression, qui lui permettait, il y a plus de vingt ans, dans son essai Mosaïque de la pornographie, de jauger rigoureusement l’obscénité littéraire pxntr y déceler l’humiliation des femmes.Pour justifier la deuxième édition du livre, elle a tenu à écrire une préface substantielle où elle réaffirme ses convictions.«De génération en génération, rappelle-t-elle, les hommes opprimés par leur mère oppriment les femmes qui oppriment leurs enfants.» Attribuer une origine maternelle à la phallocratie, c’est là un paradoxe bien mystérieux que l’essayiste n’a pas encore tout à fait éclfarci.Nancy Huston signale qu’elle a éliminé de la nouvelle édition le «jargon théorique» qui alourdissait le texte de 1982 et adouci les passages inspirés par un militantisme trop virulent.Mais sa foi en un érotisme qui unifierait la «maman» et la «pmtain» reste intacte.Elle déplore que cet érotisme humanisant, qui s’inscrit pour elle dans un curieux «moralisme dévergondé», ne se soit toujours pas manifesté pxmr s’opposer à l'immoral et à l’amoral.Les Enfants d’Emmanuelle, ce roman d’Emmanuelle Arsan, publié dès 1975, dans lequel l’héroïne, son mari et une jeune femme enceinte se livrent ensemble à des ébats sexuels, trouverait-il grâce à ses yeux?Il est piermis d’en douter.Les craintes que Nancy Huston exprime à propos de la pornographie se comprennent si on envisage le phénomène sous l’angle social, juridique et sanitaire.Mais lorsqu’on le considère du point de vue littéraire, conune l’essayiste se targue de le faire, rien ne va plus.Pour définir la critique acerbe que fait Nancy Huston de la pxirnographie entendue de la sorte, on pense au mot d’Alain Rob-'.be-Grillet: «La pornographie est l’érotisme des autres.» De la barbarie Ce mot caustique, la philosophe Michela Marzano le cite avec candeur dans son essai La Pornographie ou l’épuisement du désir mais fait preuve à l’égard de l’obscémté littéraire d’une ouverture d’esprit à peine plus grande que celle de Nancy Huston.Si elle salue le rap-; ' port d’égalité entre l’homme et la femme dans LAmant de lady Chat-teriey, de D.H.Lawrence, elle critique sévèrement, tout comme Nancy Huston, l’esclavage total de la femme dans Histoire d’O, de Pauline Réage.Pour nos deux essayistes, ce sont les pornographes féminins JACQUES NADEAU LE DEVOIR Nancy Huston qui créent une difficulté.Que répondre à Virginie Despentes et à Catherine Breillat?Ces pornographes fières de l’être estiment que, sous sa fausse joliesse, l’érotisme occulte l’humiliation de la femme par l’homme et que la pornographie, cette transgression complète des normes, dévoile au contraire la vérité humaine dans sa laideur resplendissante.Michela Marzano, qui examine leurs idées audacieuses, se contente de crier à la «barbarie».Il est étonnant que Nancy Huston et Michela Marzano aient au sujet de l’obscénité des idées moins avancées que celles qu’exprimait, dans le texte «Faut-il brûler Sade?», l’une de leurs grandes aînées: Simone de Beauvoir.Cette dernière soutenait, dès les années cinquante, que la barbarie et même l’horreur font partie intégrante de l’humanité, comme en témoigne l’univers sadien, qui, selon elle, devrait susciter en nous des interrogations profondes sur l’existence au lieu de subir une condamnation aveugle de notre part Nancy Huston soupçonne Simone de Beauvoir d’avoir fait l’erreur de confondre, dans l’œuvre de Sade, le mâle cruel et pervers avec l’être humain en général et d’avoir ainsi sous-estimé le caractère déshumanisant des supplices sexuels.Simone de Beauvoir pensait pourtant après avoir lu Sade, que l’expérience de l’horreur cache la nostalgie de la douceur et que la pire des méchancetés est la bonne conscience.Comme elle le rappelle, il aura fallu un poète on ne peut plus élégiaque, pornographe à ses heures, pour découvrir Sade, près d’un siècle après la mort de l’écrivain, et lui réserver enfin une place dans la littérature.Par conséquent tous les pornographes littéraires du monde, accompagnés ou non de Nancy Huston, adepte de l’érotisme humanisant ne devraient-ils pas fleurir la tombe de Guillaume Apollinaire?MOSAÏQUE DE LA PORNOGRAHIE Nancy Huston Payot Paris, 2004,276 pages LA PORNOGRAPHIE OU L’ÉPUISEMENT DU DÉSIR Michela Marzano Buchet/Chastel Paris, 2003,300 pages VITRINE DU DISQUE Schoenberg par Nagano SCHOENBERG Die Jacobsleiter.Friede auf Erden (versions orchestrale et pour chœur).Solistes, Chœur de la Radio de Berlin, DSO-Berlin, direction: Kent Nagano.Harmonia Mundi HMC 801821 (distribution: SRI) Nouveau choix fort habile de Kent Nagano pour son meilleur disque jusqu’ici chez Harmonia Mundi.L’idéç est doublement excellente: L’Echelle de Jacob n’est guère présente au catalogue, la version Inbal (Denon) étant devenue introuvable, et la mise en forme du CD n’est comparable à aucune autre.L’Echelle de Jacob est une œuvre inachevée: le texte rédigé entre 1915 et 1917, dans lequel Gabriel, en tant que gardien du paradis, apostrophe les humains, a été mis en musique jusqu’en 1922 mais n’a finalement jamais été totalement orchestré par Schoenberg.C’est à l’un de ses élèves, Winfried Zillig, que l’on doit la réalisation orchestrale à partir d’une «particell» (partition incomplète comprenant des indications d’orchestration).Comme l’a parfaitement résumé Jacques Bonnaure: «L’idée, empruntée aussi bien à la kabbale qu’à la tradition illuministe de Swedenborg ou même à Séraphîta de Balzac, est que chaque individu possède une part de la lumière divine et que l’humanité doit unir ses lumières en un feu universel.» Est-ce pour rendre plus proche ce message?Toujours est-il que la direction de Nagano adoucit l’écriture de Schoenberg et son expressionnisme.Par rapport à la version Gielen (Haenssler), il en résulte un Schoenberg très partial, presque aimable (alors que l’écriture, mystérieuse et escarpée, est tout sauf cela), original en tout cas.On signalera que ce CD est disponible sous forme SACD hybride et que la version multicanal (pour les chanceux qui pourront en profiter) est d’une rare perfection.Enfin, ce CD contient également (lisible sur Mac et PC) le fac-similé de la partition.Un beau projet éditorial.Christophe Huss ERNST KRENEK Ernst Krenek: Quatuors à cordes n° 1 et n° 7.Quatuor Petersen.Capriccio 67015 (distr.Fusion III) Excellente nouvelle pour les discophües, le label Çapriccio est disponible depuis peu au Canada, par I’entremise du distributeur Fusion III.Capriccio est un éditeur allemand qui découvrit entre autres le Concerto Kôln et le Quatuor Petersen.Parmi les nouveautés enfin arrivées sur notre sol, on remarque tout particulièrement le premier enregistrement intégral de la musique de scène d’Athalie, œuvre mineure de Mendelssohn par Christoph Spering (Capriccio 67068), un disque consacré à Victor Ullmann (67017), sur lequel nous nous pencherons par ailleurs, et le dernier en date des enregistrements du Quatuor Petersen, consacré à Krenek.Ernst Krenek (1900-1991), l’un de ces compositeurs qualifiés de «dégénérés» par le régime nazi.s’inscrit musicalement dans la lignée des Zemlinsky et Schreker.fi a été notamment redécouvert à travers deux parutions Decca, consacrées à l’opéra tant haï des nazis, Jonny spielt auf, et à la remarquable Symphonie n° 2.Le présent disque est de la même trempe.Krenek écrivit entre 1921 et 1980 huit quatuors brassant tous les types d’écriture (atonalité, dodécaphonisme, expressionnisme, néoclassicisme, jazz.).Ces œuvres ont été révélées en intégralité chez MDG par le Quatuor Sonare.Les Petersen, dans les 1er et 7' quatuors, plus subtils et frémissants que les Sonare, créent davantage de climats.On notera le caractère lapidaire de la fugue du 1" quatuor, un chef-d’œuvre, d’emblée (en 1921), qui fait à mon sens partie des grandes pages pour quatuor du XX' siècle), ou les doutes et la nostalgie qui s’instillent dans la trame dodécapho-nique du Quatuor «° 7 de 1944, date à laquelle Krenek s’était réfugié en Amérique.Une musique poignante, un très grand disque.C.H.MY SECRET LIFE Eric Burdon SFV Records (Fusion ÜI) C’est n’importe quoi, hélas.Un album de nouvelles chansons généralement pas très bonnes, enregistré à la sauvette sur un obscur label allemand de heavy métal entre deux tournées de clubs et quelques dizaines d’autres versions de House Of The Rising Sun.Enregistré avec son band de scène, c’est au moins la preuve qu’Eric Burdon est vivant, fut-ce dans le nulle part de son exil volontaire de vieux rock’n’blues-man bourru.Ce qui est une sorte de bonne nouvelle.S’il passait par Montréal, on irait le voir en sachant qu’on serait un peu déçu, mais on irait quand même: le p’tit bum de Newcastle a trop compté dans nos vies de fans du rock’n’blues britannique des années 60.C’était le meilleur d’entre tous, Burdon.Le plus noir des p’tits blancs-becs d’angliches qui se prenaient pour Muddy Waters.Meilleur blues-shouter que Van Morrison et Steve Winwood, meilleur même que Jagger.D’où indulgence.Même un album à rabais comme celui-là vaut mieux que pas d’album du tout Burdon est encore un formidable interprète.S’il s’égosille à tort et à travers, donnant tête baissée dans tous les styles, se prêtant sans la moindre direction artistique à la salsa, puis au blues, au rock générique, au jazz lounge, au reggae, au ska et ainsi de suite, on concédera ced: à 62 ans, le gaillard ne sait toujours pas s’économiser, et c’est de tout cœur qu’il erre.Et c’est presque malgré lui qu’il sauve de la ruine cet album, insufflant ce qu’il faut d’âme et de hargne aux morceaux à saveur blues que sont Factory Girl, Heaven, Devil Slide, Can’t Kill The Boogieman et la chanson-titre.Personne ne chante le blues comme Eric Burdon: c’était vrai en 1964, ce l’est encore.Et c’est bien pourquoi il faut acheter ce disque: l’animal en a d’autres dans le ventre.Sylvain Cormier Isabelle r De l’autre côté du IBRIL L m l_ A ¦ -«-*4 làbfoistnleuaecMsiori et de réunion, une frontière entre le passe « le prtaenl où se téteecx^ont souvonirs d'enfance et Images dun présent te» de C R E V A S S E 1 ctnmôres et tfamoùre
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.