Le devoir, 8 mai 2004, Cahier G
LE DEVOIR.LES SAMEDI 8 ET DIMANCHE » MAI 2001 LE DEVOIR Sciences et culture DANIELLE LABERGE Elle assume la présidence de «La société des savoirs», le plus grand congrès jamais organisé par l’Acfas Page3 72e Congrès de l'Acfas JEAN-PAUL SARTRE Son œuvre clôt 12 siècles de littérature française dans le cycle élaboré par l’ancien chroniqueur du Monde, Pierre Lepape Page 6 pluridisciplinarité ue la norme HIRAM HENR1QUEZ Le pouvoir des mots anorexie est une maladie silencieuse, clandestine, mais c’est aussi une maladie triomphante.» C’est le constat que fait le D'Jean Wilkins qui s’intéresse à la médecine de l’adolescence depuis le début des années 1970.Et comme s’il voulait être absolument certain que j’avais bien saisi, il rajoute: «Essayer d’arrêter une anorexique en pleine phase restrictive, c’est comme tenter d’attraper un Concorde avec un lasso.» Bon.L’image est claire.Pour la saisir, il faut d’abord comprendre que l’anorexique perçoit son état comme une réussite personnelle.«Dès ses premières manifestations, reprend le Dr Wilkins, c’est une maladie qui est synonyme de contrôle.Contrôle sur toutes les sollicitations extérieures.Contrôle sur ses propres pulsions pour réussir à manger de moins en moins.Contrôle sur le plus de paramètres possible pour que personne ne se rende compte: les anorexiques sont, Par exemple, toujours très performantes dans leur milieu scolaire.Ce sont des premières de classe, elles sont considérées comme des jeunes filles parfaites, des modèles.alors qu'elles sont bien plus des jeunes filles modelées par les besoins des autres, pas les leurs.Pour y arriver, les anorexiques carburent au contrôle et visent la perfection.Ce contrôle les comble.Ou plutôt, il comble leur vide intérieur: il remplit leur vie, complètement.[.] Il faut voir cependant que l'anorexie est un refuge face à la réalité physiologique et qu’elle engendre une impasse développementale qui peut avoir des conséquences très graves.» Grands courants Jean Wilkins a une formation de pédiatre.C’est lui qui mit sur pied dès le début des années 1970 la section de médecine de l’adolescence du département de pédiatrie de l’hôpital Sainte-Justine.À cette époque-là, on s’intéressait surtout à l’impact des drogues sur le comportement des adolescents, puis, un peu plus tard à la sexualité, les deux «spécialités» étant reliées aux grands courants socioculturels qui agitaient la décennie.Tout de suite après, on fut forcé d’approfondir les problèmes d’adaptation des adolescents au divorce de leurs parents et à aborder le phénomène de l’état dépressif et du suicide.Ce n’est en fait qu’au début des années 1980 que l’équipe du Dr Wilkins se mit à aborder les troubles du comportement alimentaire — surnommés TCA dans le jargon du milieu.Partout tout au long de ce trop rapide historique, on l’aura remarqué, les liens avec les grands courants traversant la société québécoise sont très clairs.Mais revenons au Dr Wilkins — il nous attend au téléphone.— qui s’apprête à livrer au congrès de l’Acfas cette conférence sur les anorexiques dans le milieu des arts de la scène et de la performance physique.«La maladie implique que ces jeunes filles escamotent une période cruciale de leur développement physiologique qu’on nomme habituellement la phase de “séparation-individuation”.Par le contrôle, elles réussissent à régresser à une phase antérieure de leur développement physique.Cette régres- sion se fait sur le plan biologique et hormonal.En perdant du poids, elles cessent de grandir; la différenciation de leurs caractères sexuels stagne; les menstruations peuvent n'apparaître qu'une fois par année, parfois même beaucoup plus rarement — certaines aménorrhées couvrent des périodes de trois, quatre ou cinq ans.Tout cela fait que ces jeunes filles parfaites qui ne sortent jamais, qui ne prennent pas de drogue, qui n'ont tout simplement pas de vie sexuelle et qui ne socialisent pas avec les jeunes de leur âge traversent l’adolescence sans intégrer les pulsions normales qu’on intègre habituellement à cet âge.Et que cela même leur donne une identité.Une identité-refuge.Une identité temporaire, mais nécessaire, qui risque pourtant d’engendrer plus tard des troubles profonds.» Et le lien avec les arts de la scène et la performance sportive?«Il est précisément là, reprend le D'Wilkins.L’identité-refuge de l’anorexique se caractérise par la recherche de la perfection, de l’excellence et du dépassement.» Des championnes.On aura peut-être saisi qu’on rencontre plus d’anorexiques dans des disciplines où le corps joue un grand rôle.On pense tout de suite au ballet classique, un art qu’il faut commencer à apprivoiser très tôt et qui s’accommode mal des changements physiologiques venant donner aux jeunes filles des corps de femmes.Pensons aussi à la gymnastique de haut niveau où les performances d’une Nadia Comaneci ont laissé des traces dans l’inconsqient des jeunes Québécoises.A la nage synchronisée aussi, au patinage artistique.Et pourquoi pas au théâtre, à la danse moderne et au «show-business» en général?En fait, plus la barre est haute, plus l’excellence et la performance sont de rigueur, plus on risque d’en trouver.«L’excellence donne une identité très forte, poursuit le Dr Wilkins.Et comme l’anorexie est une maladie identitaire, on retrouve fréquemment des anorexiques aux plus hauts niveaux.En fait, depuis les années 1980, je travaille beaucoup avec des gens du milieu de la scène et des “performeuses” très applaudies, certaines célèbres.Mais il faut se poser la question: est-ce qu’on agit correctement en encourageant ces jeunes filles à “performer” toujours davantage?Il arrive un moment où le professeur ou l’entraîneur peuvent reconnaître la pathologie à certains signes — chute du volume musculaire, étourdissements, etc.— mais on continue habituellement à encourager ces jeunes filles à faire encore mieux, à faire encore plus avec moins.Et puis, inexorablement, qu’elles le veuillent ou non, elles sont toutes rattrapées par la maladie.Elles en viennent à souffrir d’épuisement physique et psychique, et elles sont alors rapidement mises de côté et forcées à la retraite.Et là, c’est le drame.Après la gloire, le vide, la détresse, la souffrance.» Détresse et souffrance parce qu’il faudra faire redémarrer le processus normal de la croissance sous peine de dommages permanents de l’organisme.et ça ne va pas de soi.L’impact sur le système cardiopulmonaire est souvent assez marqué, commente le Dr Wilkins.À ce stade, on le devine, l’anorexie n’est plus du tout triomphante.11 faudra persuader les patientes qu’il est possible de remonter lentement la pente au fil d’un long et douloureux processus.C’est là le prix de l’illusion de la perfection.Jean Wilkins et «L’anorexie mentale chez les adolescentes artistes de la scène», le vendredi 14 mai à 16h dans la salle F-3560.Nos livres anciens, ces méconnus ROBERT CHARTRAND Parmi les très nombreux colloques de ce congrès annuel de l’Acfas, il y en a un — le 338 — qui réunira, les 13 et 14 mai, une vingtaine de gardiens de trésors: archivistes, bibliothécaires, conservateurs de livres anciens.Ensemble, ils vont amorcer un inventaire des imprimés anciens qui sont disséminés un peu partout au Québec.Et, le cas échéant, les cataloguer, puis les faire mieux connaître, les rendre plus accessibles aux chercheurs autant qu’au grand public.Un simple coup d’œil aux thèmes des communications nous indique en effet qu’au Québec, les livres imprimés avant le XVnp siècle — et notamment les incunables, qui datent d’avant 1500 — sont plus nombreux qu’on ne le croyait.Il s’en trouve dans les fonds d’archives municipales, dans les bibliothèques de couvents, de collèges, et, bien sûr, d’universités.Et il reste beaucoup à faire, ne serait-ce que pour répertorier cette richesse de notre patrimoine.Laval et les manuels scolaires James Lambert, qui est archiviste à l’Université Laval, en sait quelque chose.Il a jusqu’ici retracé quelques incunables de même qu’une trentaine d’ouvrages des XVIe et XVIP siècles dans les diverses collections de l’université.«Ce sont, pour la plupart, des livres de théologie et de philosophie, comme on s'y serait attendu: on sait que Laval a été fondée en 1852par des clercs.» On sait également que cette université était une émanation du VOIR PAGE G 5: LIVRES ¦ ¦ v " N ous brillons nar nos recherches lliÊ NOUS RECHERCHONS DES PASSIONNES Les sciences biomédicales vous captivent ?Nous aussi.Classoe parmi les dix plus grandes universités de recherche Jetez un édairaçjC au Canada, l’Université Laval offre un environnement nouveau SUT votre avenir exceptionnel de recherche à tous ceux et celles qui ont Visitez le site www.ulaval.ca la passion de faire avancer les connaissances ou composez le (418) 656-2131 poste 2764 ou le 1 877 7ULAVAL .Première université francophone en Amérique pour le large spectre • 214 chaires, instituts, centres et groupes rie recherche de possibilités qui s'otfre • 1 200 chercheurs a v0lls a"x 2‘et 3' cycles- • 170 programmes de formation • 270 millions de dollars en tonds de recherche • 42 millions de dollars en bourses, stages, programme études-travail et soutien financier à la réussite L’IRCM offre à des étudiants talentueux l’occasion de poursuivre leurs études à la maîtrise ou au doctorat ou encore de compléter un stage postdoctoral dans un environnement stimulant et performant.La grande partie de nos recherches porte sur la biologie moléculaire et cellulaire, sur la signalisation, sur la protéomique et la génomique fonctionnelle ainsi que sur la pharmacologie.L’IRCM, un des meilleurs établissements au pays, connaît une croissance importante qui lui permettra de doubler son activité de recherche au cours des prochaines années.Participez à cet essor et renseignez-vous aujourd’hui au sujet de la formation à l’IRCM.Les possibilités de financement sont excellentes.lîïSîï UNIVERSITE LAVAL www.ircm.qaca admission@ircm.qaca (514) 987-5527 4ircm hstiM de rePwUw ctnque» de Mon!i««i LE DEVOIR.LES SAMEDI 8 ET DIMANCHE 9 MAI 2001 (i 5 AC FA S LIVRES La numérisation de ces livres anciens n'est pas prévue dans un avenir rapproché SUITE DE LA PAGE G 4 Séminaire de Québec, fondé en 1663 par M‘r de Laval.Au départ, le Séminaire avait mis à la disposition de la jeune université ses quelque 15 000 volumes et, jusqu’en 1964, les deux établissements avaient une bibliothèque commune.«Depuis, Laval a son propre fonds de livres anciens.Nous pouvons nous enorgueillir notamment de posséder la plus importante collection de manuels scolaires au Canada, qui datent d’avant 1960.Il s’agit pour l'essentiel de livres publiés au XIX' siècle et dans la première moitié du XX' siècle.» Quant au fonds ancien du Séminaire de Québec, «il est sûrement très riche, estime James Lambert.Je suis en communication étroite avec les gens du Séminaire et j’aurai bientôt un aperçu des trésors qu’ils possèdent.» McGill et le droit français L’université McGill a elle aussi ses trésors sur papier.Pai mi eux, la collection Wainwright, qui réunit un millier de volumes sur le droit coutumier français, ou droit de l’Ancien Régime, qui fut remplacé par le Code civil de Napoléon au début du XIXe siècle.Bernard Boyer, qui est le conservateur de cette collection, va la présenter avec fierté au colloque de l’Acfas.«C’est peut-être la collection la plus complète, réunie en un seul lieu, de livres sur le droit de l’Ancien Régime français.Les plus anciens datent du XVII' siècle, mais leur contenu remonte à bien plus loin dans le passé, jusqu’au V siècle, à l’époque du roi Clovis.» Mais comment s’est-elle retrouvée à McGill?«Elle appartenait à François-Olivier Martin, un historien du droit, qui a enseigné à l’Université de Poitiers.En 1958, elle a été acquise par M.Wainwright, un avocat montréalais qui a également été professeur de droit à McGill.D’où le nom de la collection.» Ces livres sont dans un très bon état de conservation, selon Bernard Boyer, «parce qu’ils n’ont pas eu à subir, au fil des années, les très grands écarts de température que nous connaissons au Québec; ceux-ci sont les ennemis les plus redoutables des livres anciens.Les reliures de cuir et le papier des Wainwright ont donc encore leur beauté d’origine.» Le grand public pourra s’en rendre compte puisque plusieurs de ces livres sont actuellement exposés dans la bibliothèque de la faculté de droit de l’université.«Nous soulignons ainsi un double anniversaire: le 200' du Code civil français et le 10' du même Code, version québécoise.Détail intéressant: nous nous sommes efforcés de rendre cette exposition aussi conviviale que possible en accompagnant les livres de légendes compréhensibles pour le commun des mortels.Car on sait que les juristes, toutes époques ARCHIVES LE DEVOIR Le livre ancien, un trésor.' confondues, ont tendance à utiliser un langage abscons.» L’exposition en cours sera ensuite présentée, dans quelques semaines, à la bibliothèque de la faculté des sciences sociales de McGill.Livres publics Qui consulte ces livres?«Ce sont pour la plupart des étudiants et des chercheurs qui s’intéressent à l’histoire du droit, bien entendu.Des Québécois surtout, mais également des Européens, à l’occasion.Ces ouvrages constituent une référence précieuse, surtout depuis qu’une entreprise québécoise a eu la bonne idée de numériser les divers jugements de Cour rendus à l’époque de la Nouvelle-France.On peut donc les consulter sur cédérom, puis les confronter aux textes de la collection Wainwright et ainsi voir comment les lois étaient appliquées.» La numérisation de ces livres anciens, elle, n’est pas prévue dans un avenir rapproché.«Ceux que nous possédons à l’Université Laval sont déjà sur microfilms, ce qui les rend faciles à consulter», assure James Lambert Même situation à McGill: selon Bernard Boyer, «il serait évidemment intéressant de numériser les Wainwright, mais nous avons d’autres priorités dans l’immédiat.Et comme le droit coutumier français est un domaine plutôt spécialisé, on ne peut s’attendre à ce que ce soit étudié par un très vaste public.» Lors de ce colloque-atelier dont le responsable est Michel Dewaele, de l’Université Laval, il sera également question de la bibliothèque des Jésuites qui se trouve au collège Jean-de-Bré-beuf, et de livres anglais — du XVIe siècle — des collections Baby et Melzack que possède l’Université de Montréal.Et les participants échangeront leurs réflexions sur l’histoire du livre, rt sur les histoires particulières de certains nos livres anciens.Ces spécialistes sont en quelque sorte les gardiens de certains de nos trésors, avons-nous dit Et ils en cherchent d’autres, oubliés ou méconnus.James Lambert, Bernard Boyer et «Les collections universitaires» le vendredi 14 mai, à 10h45 et llhlS dans la salle DS-1520.ft Un nouveau regard sur la rechercne! Tl ^.e ?i , * Journée IIiSp^ ide la recherche de Polytechnique Le 3 juin 2004 L'interdisciplinarité au service de la recherche Un programme de conferences animées par des chercheurs de haut calibre Amphitheatre C-631 (6e étag£) Entree libre Le point sur le génie du vivant dans le domaine de la biopharmaceutique Les relations entre le dével oppement durable et la recherche scientifique 2500, chemin de Polytechnique Campus de l'Université de Montreal Metro : Université de Montréal Un tour d'horizon de la visualisation au service du génie Renseignements (514) 340 4990 www.polvmtl.ca Une visite du tout nouveau pavillon J.-Armand-Bombardier dédié à la recherche est prévue au programme ¦nW* ÉCOLE POLYTECHNIQUE MONTRÉAL Maladies infectieuses Incroyables inégalités Remise en question de l’éthique occidentale Dix-sept millions de personnes meurent chaque année du sida, de la tuberculose, de diarrhée, du paludisme, de la rougeole et de pneumonie; 95 % d’entres elles vivent dans des pays pauvres.Le directeur de l’Institut Pasteur témoigne.MARTIN KOUCHNER Les maladies infectieuses reviennent sur le devant de la scène dans les pays riches.Bien sûr, le sida et les hépatites ne l’ont jamais vraiment quittée.Mais l’ap parition en 2003 d’une épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) en Asie et ses répercussions au Canada ont cruellement rappelé la virulence de certains agents infectieux.Plus récemment encore, la menace de la grippe aviaire a défrayé la chronique.Et l’été prochain sera, n’en doutons pas, l’occasion de reparler du virus du Nil, transmis par la piqûre de certains moustiques.Pourtant, les succès de la vaccination aidant, les maladies infectieuses semblaient, si ce n’est éradiquées, à tout le moins maîtrisées dans nos contrées.D aura fallu l’apparition de nouveaux agents infectieux et la menace pour le moins singulière du bioterrorisme pour rappeler à l’ordre les consciences occidentales.Les chercheurs quant à eux n’ont pas attendu les fluctuations des préoccupations médiatique^ pour s’intéresser au problème.«A l’Institut Pasteur, nous n'avons jamais mis au rebut les maladies infectieuses.La perception de la situation de la part du public et des médias relève d’un phénomène de sociologie et d’un certain égoïsme», dit Philippe Kourilsky, directeur général de la prestigieuse institution française (connue en particulier pour la découverte du virus du sida en 1983) ainsi que directeur de recherche de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale de France.Et pour cause: si les menaces pesant sur les pays développés restent «maîtrisées», les conséquences de leur propagation dans le reste du monde ont toujours été dramatiques.Des millions de morts annuelles En ce domaine, plus qu’ailleurs, les inégalités sont immenses.Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 95 % des maladies infectieuses répertoriées sévissent dans le Tiers-Monde.Chaque année, plus de 16 millions de personnes, soit deux fois la population du Québec, y meurent du sida, de la tuberculose, du paludisme, de pneumonie, de la rougeole et de diarrhée.«Chaque jour, 3000 personnes succombent au paludisme — des enfants pour les trois quarts.Tous les ans, ce sont un million et demi d'êtres humains qui meurent de la tuberculose et huit millions d'autres qui contractent l’infection», rapporte l’OMS.Des décès qui engendrent des drames humains insoutenables.L’épidémie de sida, par exemple, a fait plus de huit millions d’orphelins à ce jour.Et les spécialistes s’accordent à dire qu’elle n’a pas atteint son paroxysme.«Il y a bien sûr des paramètres spécifiques à ces pays.Le niveau de vie très bas engendre des conditions d’hygiène qui favorisent la propagation des maladies, dit Philippe Kourilsky.Les comportements sociaux, la concentration urbaine, combinés avec certains facteurs climatiques, constituent autant d'éléments aggravants des risques.» Mais comment expliquer que les traitements, lorsqu’ils existent, ne soient pas disponibles?Six cents millions de personnes souffrent du paludisme, par exemple, mais les thérapies restent trop coûteuses et donc inaccessibles.Désintérêt marqué de l’industrie pharmaceutique Au-delà du manque d’intérêt des pays riches, du manque d’organisation et parfois de volonté des pays pauvres, c’est donc tout le fonctionnement du système que l’on pourrait remettre en question.«Si 600 millions de personnes sans le sou sont atteintes, l'industrie pharmaceutique ne s’y intéressera pas vraiment», analyse le professeur Kourilsky.De nos jours, se soigner reste un luxe que le plus grand nombre ne peut s’offrir.Philippe Kourilsky ne jette pourtant pas la pierre aux industriels: «H ne faut pas les diabo-liser systématiquement, leur rôle n'est pas d'assurer la santé du monde», dit-il.Ces industries évoluent dans un marché déréglementé où la concurrence fait rage.En Afrique, certaines ont même fait d’importantes concessions sur le prix des antirétroviraux permettant de lutter contre le sida.11 faudra pourtant tenter de comprendre comment peu à peu, le développement des remèdes est devenu la quasi-exclusivité du secteur privé.Et il y a encore d’autres effets pervers.Le marché du médicament représenterait plus de 80 % du chiffre d’affaires des entreprises.Dans ces conditions, les vaccins, moins rentables bien qu’essentiels, bénéficient de budgets de recherche et de développement largement inférieurs.Aurait-on découvert un moyen de nous immuniser contre le virus du VIH si des sommes équivalentes à celles injectées pour développer les antirétroviraux utilisés actuellement avaient été investies dans la recherche d’un vaccin?Bien entendu, ce n’est pas aussi simple: il existe d’importants obstacles scientifiques à sa production.Reste que les investissements dans ce domaine sont largement moindres.Paradoxalement, l’élévation drastique des normes pour le développement et la production des remèdes constitue un autre facteur aggravant de la situation.«C’est la course aux standards; on essaie toujours de mieux faire, mais cela coûte plus cher», dit Philippe Kourilsky.En 15 ans, les prix au- raient triplé pour le développement clinique et pharmaceutique d’un vaccin.Ce qui poussait M.Kourilsky à s’interroger récemment dans les colonnes du quotidien français Le Monde: «Qui ces standards toujours plus rigoureux protègent-ils: les vaccinés et les patients, ou les producteurs et les autorités réglementaires elles-mêmes?» On peut y voir une manière de remettre en question l’éthique occidentale.Celle-ci se serait muée en un levier protectionniste au détriment de l’efficacité recherchée.En devenant pointilleux à l’extrême, nous nous sommes coupés des réalités auxquelles sont confrontés les pays en voie de développement.Dans l’impossibilité de produire, parfois même d’acheter en raison du coût de fabrication toujours plus élevé, ils sont les premières victimes de «l’éthique universaliste» qui veut que les standards soient les mêmes du Nord au Sud.«H ne s 'agit pas de faire n importe quoi, ni de pousser à un laxisme qui pourrait déclencher des catastrophes sanitaires, écrit Philippe Kourilsky.Il s'agit de faire la distinction entre standards réglementaires et standards éthiques.» Devant le drame qui touche la large majorité de la population mondiale, le débat reste ouvert.Le professeur Kourilsky propose une solution audacieuse: passer outre «l’impérialisme idéologique» d’une éthique qui, compte tenu du contexte, «atteint l’immoralité» en limitant l’accès aux ressources.Développer plus vite et à moindre coût est une urgente nécessité.Les moyens d’y arriver restent à détenniner.«Les maladies infectieuses dans le monde: science et mauvaise conscience de l’Occident», une conférence publique de Philippe Kourilsky le 13 mai, à 17h30, au studio-théâtre Alfred-Laliberté de l’UQAM.•% * f fj U : Le savoir au service de la société Le ministère du Développement économique et régional et dé la Recherche est fier de s'associer à la tenue du 72e Congrès de l'Acfas, le plus grand rassemblement annuel des scientifiques de la francophonie.Le Ministère souhaite que les échanges engagés au cours de ce congrès et les réalisations qui en découlent puissent favoriser une meilleure connaissance du monde qui nous entoure et ainsi donner l'occasion à tous de mieux comprendre les enjeux soulevés pat la science.\ ’.Ml J* Développement économique et régional et Recherche ^ », Cl Cl Québec ci ci mderr.gouv.qc.ca LE DEVOIR, DIMANCHE ACFAS SOCIÉTÉ La littérature est-elle l’apanage d’une secte ?«L’écrivain interprète le monde en disputant au prince l’empire de son royaume» Pierre Lepape demeure l’adepte fervent d’une croyance: «D y a toujours des œuvres qui aident à vivre et toujours des lecteurs qui en ont besoin.» GUYLAINE MASSOUTRE Le pouvoir des livres tient à ce qu’ils diffusent un message.Ce pouvoir singulier qu’ont les livres d’atteindre l’universel le dispute, depuis toujours, avec d’autres pouvoirs: ceux de la politique ou ceux de la religion.Pierre Lepape, exchroniqueur littéraire au Mande des livres et biographe de Diderot, de Voltaire et de Gide, a publié un essai remarquable, Le Bays de la littérature.Des Serments de Strasbourg à l’enterrement de Sartre (Seuil, 2003,730 pages), où il se penche en profondeur, tout en clarté, sur cette question du pouvoir des écrivains.Dans cet essai bâti en 43 chapitres brefs, il dégage une trajectoire de la littérature française.Depuis les premiers textes des Serments de Strasbourg, pour lesquels le prince invente une langue — le français —, jusqu’à l’apogée de la croyance que cette langue recèle la pensée — moment que Lepape situe à la mort de Sartre —, le mélange inséparable de fond et de forme qu’est la littérature trace un étonnant chassé-croisé entre l’homme de lettres et l’homme politique, le poète et le prince.Passionné par la relation de l’écrivain et du monarque, devenu dirigeant, Lepape explique depuis Paris: «L’écrivain, en possédant l'usage des mots, interprète le monde en disputant au prince l’empire de son royaume.La littérature est une chaîne d’histoires qui, mises bout à bout, composent une histoire: celle des rapports entre les institutions et les hommes qui énoncent le sens des choses et du monde.» L’immortalité par la littérature Sur les onze siècles que Pierre Lepape a scrutés, il a pu constater que la littérature s’est toujours tenue dans le champ de mire des gens de pouvoir.Un jeu d’influences s'est exercé en va-et-vient D’une part la littérature a orienté les dirigeants, d’autre part ils l’ont aussi déterminée.Mais l’histoire de ces relations est tumultueuse.Si le pouvoir n’est pas toujours celui qui empêche la littérature, il sait aussi se servir d’elle ou la museler.Du moins les choses sont-elles allées ainsi, en France, jqsqu’à la mort de Sartre.Un chef d’Etat Giscard D’Estaing, se rend à l’enterrement de l’écrivain hors pair.Mais cette disparition laisse l’institution littéraire sans successeur «H n’y a pas de Sartre vivant pour écrire de Sartre mort comme ü avait pu écrire de ses pairs, de Gide, de Nizan, de GISÈLE FREUND / AGENCE BESKOV Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.Camus, de Merleau-Ponty», écrit Lepape.Depuis lors, l’essayiste dresse un constat: les hommes politiques se désintéressent de la caution que la littérature a longtemps ajoutée à leur éclat Pourquoi?Parce que la religion française de la littérature est en crise.Parce que la parole publique a perdu de vue ce qui pourrait avoir un sens.Y a-t-ü un débat en France sur la littérature engagée, depuis que Sartre n’est plus là?La manière dont le jeu s’exécute est passionnante à observer.Il est vrai que «depuis la mort de Sartre, explique Lepape, les jeux sont brouillés.La littérature est devenue une secte».On ne sait plus quels enjeux permettraient à un écrivain de s’engager.Les grands défis de l’engagement sont maintenant dans le discours sur la littérature.Celui-ci continue de croire ce que la société française, productrice d’un haut taux de prix Nobel, a toujours demandé aux écrivains: «Donner d’un monde opaque une forme lisible.» Le pouvoir des livres à l’ère des médias Pierre Lepape investit la place forte à son tour.Quelle différence fait-il entre la parole du critique et celle de l’écrivain, dans la sphère publique?«Le critique a le regard collé sur l’actualité.Sans pouvoir prendre de recul, il tente de dégager des lignes de force et des perspectives dans ce qui s’écrit.L’écrivain, au contraire, a de la distance et, par la maîtrise de la langue, dans la subjectivité de son style, il pense le monde.L’écrivain est celui qui, possédant la langue, fait de cet outil un objet de conscience.» Comment le biographe est-il devenu essayiste?«R n’y a pas eu vraiment de démarcation, explique-t-il, hormis le fait qu’en quittant Le Monde,/ai pris du recul.Je n’ai ja- mais cessé d’écrire.» Les deux activités résultent d’une grande pratique de la lecture.D faut aussi à l’essayiste une tradition de lecture.Ainsi a-t-il préparé des fiches pour 100 chapitres consacrés à autant d’auteurs, qui auraient illustré ces relations de l’écrivain et du pouvoir.«Cétait trop pour un livre.J’ai alors choisi non pas les auteurs que je préférais, mais ceux qui me permettaient de raconter une histoire, fai dû laisser de côté des figures pour lesquelles fai de l’admiration, comme Chrétien de Troyes et Molière; mais il existait déjà des ouvrages qui les présentent bien.» En tant que chroniqueur littéraire au Monde, Lepape avait-il une ligne directrice?«Non, du moins je n’avais pas de but conscient.Mais je me suis rendu compte par la suite que j’ai toujours montré l’intensité du combat mené par les écrivains.» Son essai poursuit la même démonstration: montrer le risque de la parole prise par les écrivains et la manière dont ils fixent l’histoire dans la langue qui porte les valeurs, les représentations et les refus sociaux et intellectuels des auteurs.Celui qui a choisi de raconter le drame des écrivains, comme un romancier choisit ses situations pour leur intensité, se tourne volontiers vers ceux dont la langue d’expression n’est pas dirigée par ce qui se fait à Paris.Pierre Lepape s’intéresse à la littérature québécoise tout comme au point de vue extérieur des auteurs conune Kundera, qui ont choisi le français pour mener leur combat Pierre Lepape et «Le poète et le prince: le pouvoir des livres», une conférence d la Bibliothèque nationale du Québec le mardi 11 mai à 18 h.L'Acfas regroupe les forces vives de la recherche en français.Depuis 1923.Êtes-vous membre ?De la mémoire et de l’oubli «La fin du XX' siècle a été marquée par une crise identitaire: perte de points de repère, montée de l’homogénéité culturelle, renouveau de quêtes identitaires», note d’entrée de jeu Anne-Marie Broudehoux, professeure à l’école du design de l’UQAM.ULYSSE BERGERON La mondialisation, aussi bien financière que culturelle, a entraîné la recrudescence de mouvements identitaires s’appuyant principalement sur la religion, la nationalité, le territoire ou la race.L’époque actuelle est donc marquée par la «relecture de ce qui s’inscrit dans la mémoire» à de nouvelles fins politiques et idéologiques.À plusieurs occasions, des sites sont recyclés en outils de propagande ou en instruments de persuasion pour des revendications identitaires.Dans ce contexte, l’analyse de l’utilisation faite de la mémoire collective devient une question centrale de la compréhension des enjeux gravitant autour du concept d’identité culturelle.Pour arriver à saisir ce concept, que Mme Broudehoux qualifie elle-même d’«instable et univoque», six universitaires s interrogent sur les usages qui sont faits de certains espaces publics ainsi que sur les intérêts liés à leur préservation.Mémoire et propagande Partant du constat que «la mémoire est très malléable et très manipulable», Anne-Marie Broudehoux souligne qu’il faut arriver à déceler les intérêts inhérents à celle-ci.À cet égard, l’analyse que présentera l’architecte sera fort à propos: elle se propose de plonger au cœur de la controverse entourant la restauration de l’ancien palais d’été de Yuamningyuan à Pékin.Pour saisir la force symbolique de ce site, il faut d’abord remonter à la deuxième moitié du XIX' siècle, en 1860, à l’issu de la seconde guerre de l’opium, lorsque la France et l’Angleterre détruisirent et pillèrent le palais.Environ 80 % des structures de ce dernier furent alors incendiées.L’édifice, que Victor Hugo n’hésitait pas à qualifier de «merveille du monde», devint rapidement le symbole d’une profonde humiliation pour la population chinoise.Au cours des années 1980, «l’État chinois, en voulant restaurer le palais, a désiré faire revivre le symbole de martyre qu’évoque ce lieu, une stratégie qui avait pour objectif de freiner ce qui pouvait provenir de la culture américaine», explique la spécialiste.La Chine aurait souhaité transformer ce symbole anticolonialiste en symbole anti-occidental et anticapitaliste.Mais voilà, l’objectif ne semble toujours pas atteint «La population n’en a pas fait une lecture aussi xénophobique.Elle en a plutôt fait une lecture romantique», confie Mme Broudehoux.Ironie du sort, le site est devenu, à plusieurs égards, une attraction touristique.Dans ce cas, ü s’agit même «d’une forme de contestation subtile», constate la responsable du colloque.Le patriote Henri Julien Pour sa part, France Saint-Jean, doctorante en histoire de l’art à l’UQAM, se penchera sur l’utilisation faite de l’image du patriote créée par Henri Julien et diffusée pour la première fois en 1916.Sa thèse porte d’ailleurs sur ce sujet.Cette figure, qui renvoie pour plusieurs personnes aux événements de 1837-1838, n’a été jusqu’à présent, selon les analyses de Mme Saint-Jean, utilisée que par des personnalités ou associations francophones du Québec.Le cas le plus connu reste certainement celui du Front de libération du Québec (FLQ), qui l’avait adopté comme symbole lors « La mémoire ^ d’octobre en 1970.Imprimée en arrière-plan du manifeste du FLQ, est très l’organisation en faisait une référence directe en fin de texte: «R nous faut lutter malléable [.] comme Tont fait les Patriotes de 1837-1838.» et très Est-ce que le recours à l’image de ., ,, Henri Julien ne s’est fait qu’à des fins na- mampulable » tionalistes?«R faudrait avant tout arriver à circonscrire avec précision la notion de nationalisme au Québec.Le concept a évolué au fil du temps.R n’est plus ce qu’il était dans les années 1920, 1960 et 1970.Mais une chose est certaine: la figure du patriote reste une image forte», explique la doctorante.Toutefois, Mme Saint-Jean se refuse à poser un constat final sur l’utilisation qui en a été faite au cours du siècle dernier car, comme elle le souligne, l’étude de ce symbole n’est toujours pas terminée.Mémoire sélective Ainsi, les intérêts liés à la mise en valeur d’un aspect de la mémoire collective, que ce soit à des fins politiques ou idéologiques, soulèvent plusieurs interrogations.«R faut se demander quel passé est privilégié et, du même coup, quel passé est occulté», relève Anne-Marie Broudehoux.Car la mémoire collective implique nécessairement son corollaire, l’oubli.Et c’est justement par l’oubli que s’exécutent les distorsions et les manipulations possibles.Reprenant l’exemple de l’ancien palais d’été de Yuanmingyuan, la professeure rappelle que la restauration de l’endroit s’est nécessairement faite au détriment «des gens qui, au cours des décennies, s’y étaient installés», et cela n’est que très rarement mentionné.Comme le note la spécialiste, on estime qu’une quinzaine d’institutions ainsi que 270 familles y avaient élu domicile avant le milieu des am nées 1970.Sur ce nombre, des dizaines de familles furent évacuées au cours des années 1980, preuve que «la mémoire comporte toujours une Part d’oubli», avance la responsable du colloque.Anne-Marie Broudehoux ouvrira «Paysages construits» à 8h30 le lundi 10 mai dans la salle DS-1424.A-y.- - ' ¦ # ¦ • tvi La richesse d’une société repose sur le partage des connaissances.• Congrès annuel \Forum international Science et société • DÉCOUVRIR, la revue de la recherche • BOT UN D€ LA RECHERCHE • SAVOIRS, le bulletin de l'information • Cahiers scientif iques • Guides pratiques • Prix de la recherche scientifique • Concours de vulgarisation scientifique pour le savi Ac f O S 425, rue De la Gauchetière Est Montréal (Québec) H2L2M/ (514) 849 0045
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