Le devoir, 29 mai 2004, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 29 ET DIMANCHE 30 MAI 2 0 04 Dépendance et indépendance d’Albert Memmi Page F 2 DISQUES Impeccable Francis Cabrel Page F 6 LE DEVOIR o # l n En 1989, Ying Chen quittait Shanghaï et sa Chine natale pour atterrir au Québec, patrie qui a vu naître ses premiers livres, qu’elle a d’ailleurs écrits dans sa langue seconde, le français.11 y a deux ans, la romancière faisait de nouveau ses bagages pour s’installer ailleurs, à Vancouver cette fois.Exilée, à la fois heureuse et malheureuse de l’être, elle dit chercher dans cette ville la proximité de la mer et celle.de Shanghaï.Dans un petit recueil d’essais intitulé Quatre mille marches, Ying Chen livre cette année chez Boréal des réflexions sur l'écriture et l’exil.Nous l'avons jointe par téléphone à Paris, autre ville où elle séjourne souvent et qui a marqué son périple autour du globe.CAROLINE MONTPET1T LE DEVOIR Les quatre mille marches du titre, ce pourrait être celles qui mènent au sommet de la montagne jaune, ou Huang Shan.Ce pourrait être aussi celles qui jalonnent le difficile chemin de la littérature, et plus particulièrement de la littérature que l’on écrit dans une langue autre que la sienne.Ying Chen a pourtant quitté la Chine de son plein gré.Née en pleine Révolution culturelle, elle a découvert la littérature française à partir de 1979, à travers les œuvres de Camus, Sartre, Nathalie Sarraute, etc.Et c’est avec un visa d’étudiante qu'elle s’est d’abord envolée vers l’Amérique.avec l’intention de poursuivre une maîtrise en études françaises à McGill.Le départ, c’était aussi pour elle une façon de chercher son individualité, au sortir d’une Chine pétrie des notions de peuple et de bien-être collectif et d’une littérature de slogans nationaux.«Comme elle le prétend toujours, la Chine est au service grandiose et pénible d’un peuple immense, et non pas des individus'», écrivait-elle au moment d’un voyage en Chine, en 1997.«Ces jours-ci, justement, en marchant dans les rues de Shanghai, j’ai l’impression de devenir un oiseau parmi d'autres, un oiseau sans ailes et sans visage.» Tout projet littéraire est une quête D’est en ouest e n JACQUES GRENIER LE DEVOIR d’une certaine identité, confirms telle en entrevue.Et chez Ying Chen, cette quête s’est doublée de l’apprentissage d’une autre langue, comme si l’écrivain n’était en fait qu’une page blanche sur laquelle peuvent se greffer différents langages, différents récits.Le sens de la littérature, écrit-elle, est d’ailleurs «de cultiver une vision du monde microscopique, de transformer si possible les dialogues des cultures en dialogues des individus, sinon en monologue».Cette identité individuelle, on ne la façonne pourtant pas à sa guise, marqué que l’on est de ses origines.Et le poids de la grande et vaste Chine, le poids de la Chine millénaire, pèse lourd sur la trajectoire d’un seul individu.Pour elle, l’empire chinois a cependant commencé à décliner il y a très longtemps.«Je continue de penser que les civilisations sont mortelles, constate-t-elle.La civilisation chinoise a atteint son sommet il y a environ mille ans, puis elle n’a cessé de se dégrader, de descendre la pente, de s'anéantir.Aujourd’hui, elle n’est plus devant moi qu'un tas de ruines nostalgiques.Mes compatriotes n’ont que deux choses dans leur poche: le passé et l'avenir.Deux choses aussi insaisissables l’une que l'autre.» Le présent, c’est donc en Amérique qu’elle est venue le chercher, au point d’y laisser sa nationalité, puisque la romancière arbore un passeport canadien et que la Chine est désormais un pays dont elle n'est plus citoyenne.À des amis de Paris, qu’elle s’apprêtait cette semaine à quitter, Ying Chen reconnaissait qu’elle se sentait nord-américaine.L'Amérique, c’est la nationalité de ceux qui sont partis, dit-elle, faisant référence au fait que les Américains, en excluant les autochtones, sont des gens qui ont quitté leur patrie pour venir s’établir ici.«Tous ceux qui sont vraiment partis, comme moi, portent en eux une forme d’américanité», constate-t-elle.Cette Amérique n’a pourtant pas que des côtés positifs.«La mer a la même odeur partout», avait dit la grand-mère de Ying Chen à sa petite-fille il y a plusieurs années.Dans l’un des textes de Quatre mille marches, Fin des lettres chinoises, Ying Chen se souvient d’une occasion où elle a été longuement fouillée aux douanes canadiennes, après avoir présenté son tout nouveau passeport du pays.«J’avais négligé le fait que le lieu de ma naissance était indiqué sur mon passeport, que le signe du danger était inscrit sur ma figure», écrit-elle.Et elle ajoute ensuite: «Maintenant j’ai moi-même un doute envers ce passeport qui ne m’inspire plus de fierté.R ne semble pas avoir la même valeur que celui des autres.» De cet incident, elle garde manifestement un souvenir amer.«Mais je ne vous comprends pas monsieur le douanier.Vous paraissez aussi nerveux que moi.Ne voyez-vous donc pas qu'on vous admire, qu’on reconnaît malgré tout la grandeur de votre civilisation, la supériorité de votre système, l’infuUibilité de votre intelligence, la beauté de votre corps, et surtout de votre peau, que le monde entier est en train de suivre vos pas, d'apprendre vos langues et d'adopter votre façon défaire?», écrit-elle.Car toute Canadienne qu’eDe soit, Ying Chen se sent toujours considérée comme «autre».Encore récemment elle était invitée en Irlande à donner une conférence sur ce même thème de l’altérité.Aux problèmes de discrimination, dont elle est encore témoin aujourd’hui, Ying Chen n’oppose que le temps, cet inexorable temps qui fait en sorte que les choses changent lentement S lentement en fait que parfois on ne le voit pas passer.«Qu’est J.K.ROWIING Gallimard 26 27 Cuisine BARBECUE ¥ RAKHfN/SCHNEIDER L'Homme i® 28 Psychologie ÊTRE HEUREUX CE N'EST PAS NÉCESSAIREMENT CONFORTABLE T.D'ANSEMBOURG L'Homme 6 ü Gestion LES FOUS OU ROI R.TREMBLAY Transcontinental 7 il Psycho Qc DEMANDEZ ET VOUS RECEVREZ P.MORENCY Transcontinental il il Polar SOUS LES VENTS DE NEPTUNE F VARGAS Viviane Hamy J5 32 Polar IA LIONNE BLANCHE V H.MANKELL Seuil ^8 il Roman Qc 0.BOMBARDIER Albin Michel 34 Roman LES COLORIÉS A.JARDIN Gallimard 7 il Essais Qc LE PERDANT M BISAILLON les Intouchables 5 35 Spiritualité LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT 4P E T0UE Ariane 189 il Roman L'ENFANT DE N0É É.-E SCHMITT Albin Michel J5 il Roman Qc UN PETIT PAS POUR L’HOMME S.OOMPIERRE Québec Amérique ü ü Fantastique Qc LES CHEVALIERS D'ÉMERAUDE, t 1,1, 2, t.3 et t, « A R0BILLARD deMortagne £ il Roman l£ BIZARRE INCIDENT DU CHIEN PENDANT IA NUIT 4P M HADD0N Robert Lattont il U Guide Qc COLLECTIF Ulysse 9 42 Psychologie CESSEZ D'ÊTRE GENTIL.SOYEZ VRAI ! 4P T, D'ANSEMBOURG L'Homme 175 43 Roman Qc SORCHA OE MALLAIG 4P 0, IAC0MBE vlb éditeur ü M Psychologie VIVRE M CSMSZENIMHALYI Robert Laffont il 45 Psychologie QUI A PIQUÉ MON FROMAGE ?M J SPENCER Michel Lafon 181 ?: Coup de Coeur RB : Nouvelle entree Plus de 1000 Coups de Cœur, pour mieux choisir.25 succursales au Québec ÿ www.renaud-bray.com J.SASSIER / GALUMARD Albert Memmi entretient une relation particulière avec le Québec.H ü1 «î V ,-****•»* l’auteur de Portrait du colonisé pouvait prôner à la fois l’émancipation des peuples dominés et dire qu’ils demeuraient dépendants.Que leur répondez-vous?Les faits démontrent que les individus comme les peuples sont à la fois dans un rapport de domination et de dépendance les uns vis-à-vis des autres.J’ai d’abord voulu comprendre les rapports de dominance (avec le juif, le Noir, le colonisé, le raciste.).Mais cette dimension de la vie sociale aurait été incomplète si elle ne déclinait pas la dépendance, soit le besoin que nous avons d’autrui.Le dilemme est certes évident Mais c’est la contradiction même de la vie: d’une part, nous sommes dominés ou dominants, comme patron ou employé, parent ou enfant.; de l’autre, nous sommes dépendants.L’image la plus accomplie serait le philosophe, le sage antique qui échappe aux déterminations sociales de son groupe.Seul celui qui est capable de prendre ses distances d’avec son groupe - contrairement au dicton anglais qui dit «My country is wrong but is my country!» - mérite le nom d’homme libre.La vraie sagesse consiste à être à équidistance autant de ses dépendances que de ses dominances.Toute la question est de conjuguer cette dépendance politiquement.Le problème, c’est que la vie d’un homme, phis courte que celle des peuples, ne permet pas de voir les transformations en cours.Certes, il est vrai qu’avec les médias de masse, elle s’accélère.Les conflits se réduisent bien souvent à des problèmes de voisinage.Le plus sage serait de mieux connaître l’identité de l’autre et les mécanismes de dépendance qui nous lient.Dans le cas du conflit israélo-arabe par exemple.Ja clef de la coexistence pacifique réside dans le fait que les Israéliens cessent de dominer les Palestiniens et d’autre part que ces derniers acceptent l’idée d’une dépendance réci-proque dans la région: chacun doit accepter l’existence de l’autre.Cet exemple vaut pour toutes les minorités qui vivent un conflit avec une majorité.Et vice versa Comment se sont tissés vos rapports avec le Québec?Cette relation est le fruit du hasard et d’une affinité.Ce sont les Québécois qui m’ont d’abord contacté au milieu des années soixante.Pierre de Grandpré fut, sauf erreur, le premier à m’interviewer à faris pour le compte de la radio d’EtaL Quelque temps après, le romancier Hubert Aquin m’a écrit pour solliciter lui aussi un entretien dans le cadre d’une émission qu’il préparait pour la télévision où il me demandait d’exposer mes théories.Une amitié est née surtout avec Aquin.Lorsque je suis allé au Québec, j’ai pu constater de visu ce que mes interlocuteurs me disaient.Mes hypothèses se trouvaient corroborées bien que le niveau de vie élevé de mes hôtes masquait a priori cette sujétion au Méditerranéen que j’étais.C’est vrai que les Canadiens français se sentaient dominés par l’élément anglophone, et notamment par le biais de la langue.J’ai cependant nuancé mes propos avec eux en parlant non pas de l’étemel duo, mais bien d’une relation qua-drangulaire.D’abord par rapport à la France et la relation d’amour et de ressentiment qu’ils entretenaient avec elle, mais aussi avec leur puissant voisin du Sud.Le couple était un quartette: le Québec, la France, le Canada anglais, les Etats-Unis.Les choses ont beaucoup évolué depuis et finalement ils n’ont pas voté l’indépendance.Pourquoi?Sans doute, plus ou moins consciemment ont-il compris qu’ils n’avaient pas intérêt à acquérir une indépendance totale.D’autant que, géographiquement, ils se trouvent sur le continent nord-américain.On a tendance à opposer le communautarisme anglo-saxon, a priori phis tolérant à l’expression minoritaire, au républicanisme laïque qui le serait moins.Quel est votre sentiment à ce propos?Bien qu’à première vue favorable à la différence, le communautarisme met en relief les sous-groupes dans chaque nation.L’importance excessive qui leur est ainsi accordée aboutit à laisser l'individu désarmé devant son groupe et par conséquent à amoindrir sa liberté individuelle en annulant l’anonymat qui devrait le fonder.Vous savez qu’en Grèce, jusqu’à tout récemment, la confession était indiquée sur la carte d’identité.Dans nos sociétés obnubilées par le tout sécuritaire, il n’y a qu’un pas à franchir pour ficher les individus par rapport à leur diffé- rence, un pas d’autant plus facile à franchir qu’il aura été nourri par un climat de suspicion.En définitive, c’est l’Etat-nation qui en pâtira ainsi que l’universalisme.Nos contemporains n’onf rien à gagner en permettant aux Eglises d’entrer en collusion avec l’Etat on sait que cette collusion fut la cause de nombreuses oppressions, sinon de massacres, tout au long de histoire.La discrimination positive participe de la même logique.Quand j’étais à Tunis, un de mes collègues me disait qu’il notait plus favorablement les élèves arabo-musulmans.Et je lui ai demandé pourquoi II m’a répondu: «Parce qu’ils sont dominés.» C’est absurde.Il vaut mieux donner les moyens d’étudier aux jeunes défavorisés.Dans ce contexte d’obsession sécuritaire et de mondialisation, comment conjuguer la multiappartenance?Vous-même la revendiquez.Pour moi, la mondialisation n’est qu’un aspect particulier, économique, de l’universalisme.Nous avons tous lutté pour l’universalisme.Cela reste pour moi un idéal.Pourquoi?Parce que l’universalisme renvoie à des lois communes pour éviter les guerres, justement Donc, je suis pour la mondialisation, et pas seulement dans son aspect économique, mais aussi culturel et politique: une mondialisation sociale et humaniste.Mais n’y a-t-il pas une déficience du politique à cet égard?Parce que la mondialisation ne fait que commencer.Mais il y a aussi l’unification du monde maghrébin, concurremment à celle des pays de l’Amérique du Sud, sans parler des deux Amériques.Dans cette perspective de continentalisa-tion, les vieilles revendications communautaires reviennent à la surface au moment où l’identité nationale s’estompe.La marche vers l’universalisation est semée d’embûches: c’est à nous tous qu’il incombe de les surmonter.ou alors c’est la guerre qui continue.Propos recueillis par Fulvio Caccia.Memmi et le Portrait du décolonisé N AÏ M KATTAN Cinquante ans ont passé depuis que le colonisé a conquis sa liberté.Qu’en a-t-il fait?Dans son nouvel essai, Memmi dresse un portrait du décolonisé, un portrait triple.Celui du décolonisé demeuré dans son pays natal, celui de l’immigré et celui du fils de l’immigré.Portrait sombre.Si celui du colonisé fut un cri de colère et un appel à fa libération, celui-ci est un grand soupir de déception, de regret et de tristesse.Le constat est quasi désespérant Le colonisé qui attendait le dé- part de l’étranger dominant avec impatience, confiant dans l’avènement d’une ère nouvelle, voit ses espoirs déçus et ses attentes trahies.Le pouvoir n’a fait que passer d’une clique à une autre.Le pouvoir indigène, aussi tyrannique, a pris la suite de celui du colonisateur.Le déco-Ionisé s’aperçoit que son pays souffre d’une misère souvent accrue qu'accompagnent la corruption et la gabegie.Les élites sont persécutées, sauf quand elles se mettent au service de la nouvelle tyrannie.La liberté est devenue une utopie et la paix, un rêve.La vie quotidienne du décolonisé s’est dégradée et les voies du changement se trouvent bloquées.Sa liberté d’expression s’est paradoxalement réduite et sa vie sociale est mise à l’épreuve de règles surannées.Quoique l’auteur fasse mention de l’ensemble des pays décolonisés, ses références sont en grande majorité puisées dans les anciennes colonies françaises, notamment dans les pays du Maghreb.La décolonisation s’était faite au nom d’une autonomie des cultures.Or, ne s’étant pas renouvelées, ceflesd ont laissé la voie ouverte à des rappels lyriques à des grandeurs passées.Le résultat est que certains groupes se sont laissé séduire par des appels au retour à une pureté religieuse telle que prê-chée par les intégristes.Au lieu de disparaître ou de dintinuer, la violence a repris de plus belle, menant à des affrontements fratricides.Pour échapper à la misère et à la tyrannie, nombre de décolonisés ont choisi le départ, quittant le pays natal et cherchant refuge dans les métropoles de l’ancien colonisateur.Le prix qu’ils ont eu à payer est exorbitant Résistant à la perte d’une identité religieuse et culturelle, ils avaient du mal à s’intégrer à la nouvelle réalité, celle des places fortes de l’Ocddent fls faisaient souvent face, dans ces pays, à la marginalisation, à la discrimination, voire au rejet.Ainsi, le deuxième type de décolonisé n’a pas plus réussi que le premier.Il a été suivi par le troisième, le fils de l’immigré.Tiraillé entre un passé dont il ignorait la substance et la vie sociale et culturelle de la métropole occidentale, le fils d’immigré est réduit à l’état de zombie.Assis entre deux chaises, il ne reconnaît pas son pays d’origine quand il le visite et ne parvient pas à adopter la vie occidentale sans se sentir coupable de trahison.Ce déchirement est accentué par l’accueil mitigé qu’il reçoit dans son pays d’adoption.D est alors susceptible d’être en proie à l’extrémisme religieux, à la violence et à la délinquance.On sait que Memmi a soutenu la lutte pour l’indépendance, surtout dans son pays natal la Tunisie.La victoire n’a pas abouti à un affranchissement à une véritable libération.Cependant ü ne cède pas au désespoir.Il rappelle les objectife et les idéaux de cette lutte, l’espoir de faire naître une société qui œuvrerait pour la justice sociale, assurerait la liberté d'expression et respecterait toutes les minorités religieuses et ethniques.PORTRAIT DU DÉCOLONISÉ Albert Memmi Gallimard Paris, 2004,168 pages LIBRAIRIE BONHEUR D'OCCASION Livres d’occasion de qualité ?Livres d’art ?Littérature et de collections ?Philosophie ?Canadiana ?Sciences humaines ?Livres anciens et rares ?Service de presse Faites-nous part de vos desiderata 4487, rue De La Roche (angle Mont-Royal), Montréal 514-522-8848 1-888-522-8848 7 jours 7 soirs de IQhOO à 21h00 bonheurdoccasion@bellnet.ca NOUS NOUS DÉPLAÇONS PARTOUT AU QUÉBEC, POUR L'ACHAT DE BIBLIOTHÈQUES IMPORTANTES.r i i r LE DEVOIR.LES SAMEDI 2 » ET DIMANCHE 30 MAI 2 0 0 4 F I —' Littérature -— Ecrire au bout de son souffle Petit livre fragile, teaidre et drôle à la fois, écrit avec simplicité dans une prose libre et buissonnière, Les Voüiers blancs suit le destin de trois femmes et d’un homme dans une ville au bord de la mer.Céleste, trois ans, domine le roman.Impossible de résister à l’esprit d’enfance, d’abandon et d’insouciance de la gamine qui contraste avec la profondeur des tourments adultes.Le roman, polyphonique, se veut d’abord un cri de vérité.Il parle de quête personnelle, d’amour, d'amitié, de sofitude, de fuite, de voyage, d’ailleurs, avec en point de mire la vieillesse et la mort Véritable labyrinthe d’émotions, le texte titube un peu, tombe parfois dans la joliesse, mais dans l’ensemble le message est clair, les mots de tous les jours, murmurés, et les regards doux.Poète et romancière, Hélène Harbec vit à Moncton depuis 1970.Ex-réalisatrice, scénariste et recherchis-te à Radio-Canada et à l’ONF, elle se consacre aujourd’hui pleinement à l’écriture.Elle a reçu en 2002 le prix littéraire Antonine-Maillet/Acadie Vie pour son recueil de poésie Va.Quand est-ce que la mer finit?Céleste vit avec sa mère Florence, chef de famille monoparentale et infirmière-auxiliaire dans un centre d’hébergement Sa gardienne.Voisine — c’est ainsi quelle s’est présentée à Céleste et le nom lui est resté —, lui lit le dictionnaire, regarde avec elle les reproductions des grands peintres et lui raconte des histoires à partir des tableaux La petite, «qui sera poète, juré, cru- Suzanne Giguêre ché», écrit ses premiers poèmes; «il neige des plumes de pissenlits/sur toute la vile/ça chatouille les joues».Quand cela frit des jours que sa mère n’a pas pris le temps de lire et de jouer avec elle.Céleste se cache dans la manche de son chandail pour pleurer.D’autres fois, elle prend son petit chien en peluche.Mousse, le couche dans une main et avec l’autre main lui fait un abri.Elle aime observer les araignées et les insectes qui font «des chatouillements», collectionne les bourgeons séchés, les pierres des champs, les galets, les plumes, les bouteilles de sable et les coquilles d’œufs.Enfin, elle «invente des sons anglais» pour parier à sa nouvelle amieAlson.L’enfant à la curiosité inépuisable questionne sa mère et sa gardienne sans relâche.«C’est quoi une grue cendrée?» «C’est quoi une odeur de sainteté?» •Quand espce que la mer finit?» «Combien co pèse un nuage?» «A quelle heure arrive l'orage?» À Voisine qui lui parle de ses baignades à la belle étoile, elle demande, candide: «Tu ne te noies jamais?» Témoin d’une discussion sur la foi, la religion, le salut et la perdition, entre sa mère et Thomas, son compagnon écrivain, elle réclame des explications: «À qui rend-on son âme quand on en a fini, maman?Pourquoi l’âme décide-t-elle de s’en aller?L’âme, est-ce que c’est comme du vent dans l’arbre?» Le récit des plaisirs minuscules de Céleste—quand elle s’accroche à son cerf-volant dans les champs ou que ses rires «éclatent comme des bulles sur la céramique blanche» — baigne dans une légèreté narrative.Le ton devient plus grave lorsque la romancière traverse dans le monde des adultes.Voisine passe au large de sa vie, visiblement ombragée par la solitude: «f imagine que quelqu ’un d’autre que moi se mettrait à boire.» Florence, abasourdie par le départ précipité de son amoureux en Corse, se demande si les liens affectifs ne sont que des fictions qui meurent avant la fin du jour.Thomas, pressé par «une sorte d’exigence intérieure», plaide qu’«o# peut aimer et vouloir partir».Au début du roman.Céleste constate que ses proches semblent fatigués.A quoi reconnaît-on les gais fatigués?Ds s’agitent, rendant impossible l’entrée en eux d'un repos, d’un silence, d’un amour.Dans leur quête, Voisine, Florence et Thomas tentent d’ouvrir en eux cet espace.Effleurements D’autres questionnements, cette fois sur le sens du voyage terrestre et de son aboutissement, sont évoqués à travers les portraits émouvants des patients de Florence.Dans ces pages poignantes mettant en scène des personnes âgées, rien n’est dit ou presque.La romancière, par effleurements, touche du doigt leur tristesse.Elle décrit leur courage avec une exactitude douloureuse.De la même manière, elle découvre la force de leur espérance: un vieux regarde loin, très loin, pardessus l’épaule de Florence.Ce qu’il voit semble si beau qu’elle se retourne: «H n'y avait que le mur et tout ce que l’on pouvait imaginer derrière.» Malgré de courts chapitres où chaque phrase retient l'essentiel et de bais dialogues.Les Voiliers blancs demeure inégal sur le plan formel.La maîtrise n’est pas toujours tenue.Hélène Harbec n’a certainement pas épuisé tout ce qu’elle a à dire.A-t-elle l’ambition d’«écrire au bout de son souffle», conune le suggère Thomas dans sa quête éperdue de création?«C’est au cours d’un long voyage qu'on juge l'endurance d'un coursier», dit un proverbe chinois.Souhaitons que l’auteure mène d’autres incursions sensibles dans les mondes intérieurs de l'enfance et de l’âge adulte.Fji attendant, laissonsnous bercer par une de ses phrases pleine de grâce: «L’après-midi touchait à sa fin.Tout le monde semblait être passé à côté de quelque chose .» LES VOILIERS BLANCS Hélène Harbec Les Editions Perce-Neige Moncton (Nouveau-Brunswick), 2004,232 pages JEUNESSE La poésie dans la chambre des petits GISÈLE DESROCHES Ils nous arrivent presque en même temps.Deux albums de poésie coup sur coup.Pensés et ijlustrés pour de jeunes enfants.A partir de quatre ans.Des cadeaux, vraiment.Le premier, Mimi chat, contient une double poésie sur le thème du chat: celle des mots et celle des illustrations.Dix-huit courts poèmes de Bernard Boucher, personnels et touchants, tissés à même une relation que l’on sent intime avec la chatte Mimi.Quelques très jolies images qui laissent une trace.Et les illustrations d’Anne Villeneuve qui présentent une Mimi espiègle et coquine dans un décor vivant et coloré, à peine esquissé.L’album, de petit format, laisse une empreinte «d’humour insouciant», comme on dit dans le communiqué.Tout à fait ça Les Devinettes d’Henriette est un recueil plus imposant, cartonné et glacé, présentant quarante courts textes d’Henriette Major constituant autant de devinettes simples, énoncées à la manière de poèmes et dont les réponses sont données à la fin de l’album.Véritable déploiement de créativité et de couleurs, les illustrations constituent un régal de formes, d’astuces et de textures dont l’œil ne se lasse pas.Elles sèment d’ailleurs des indices ici et là pour aider le lecteur.Philippe Béha signe à lui tout seul cette spacieuse mise en pages et en images.Un album qui devrait trouver sans peine le chemin des garderies, des écoles et des chambres d’enfant.MIMI CHAT Texte de Bernard Boucher, illustrations d’Anne Villeneuve Les 400 Coups, 2004,32 pages LES DEVINETTES D’HENRIETTE Texte d’Henriette Major, illustrations de Philippe Béha Hurtubise HMH, 2004,88 pages POÉSIE Portraits poétiques en chaîne Rencontre avec Zéno Bianu, directeur de «Jean-Michel Place/Poésie» PATRICK KÉCHICHIAN LE MONDE Quatre années d’existence, dix-neuf volumes parus, reliés, sous la maquette originale et audacieuse du peintre Michel Mousseau: la collection «Jean-Michel Place/Poésie» a su s’imposer par sa forme autant que par son contenu.Pour Zéno Bianu, traducteur, poète et homme de théâtre, qui la dirige, il s’agit de proposer des «livres-miroirs, résolument subjectifs, des livres-rencontres, des face-à-face, essentiels, nerveux, à même de susciter, selon la formule de Bernard Noël, “un retour de présence"».Contemporains également, puisque les auteurs qui font l’objet de ces brèves monographies, classiquement accompagnées d’un choix de textes et d’une biobibliographie, appartiennent à notre présent, proche ou lointain: Matthieu Messagier (par Renaud Ego), René Char (par Gilles Plazy), Charles Juliet (par Jean-Pierre Siméon), André du Bouchet (par Antoine Emaz), Armand Gatti (par Marc Kravetz); ou bien Paul Celan (par Laurent Cohen), Jack Kerouac (par Yves Buin), Marina Tsvetaïeva (par Linda Lê), Allen Ginsberg (par Jacques Darras), Roberto Juarroz (par Michel Camus), Octavio Paz (par Serge Pey), Sylvia Plath (par Valérie Rouzeau), Roger Gilbert-Lecomte (par Cédric Demangeot), Lokenath Bhattacharya (par Marc Blanchet).«Il s’agit, précise Zéno Bianu, de décliner la poésie contemporaine, disons de 1950 à nos jours [la collection comporte bon nombre d’auteurs vivants ou disparus récemment], en des créateurs singuliers, inclassables: de marquer, de dessiner un terri- toire, qui serait celui des écritures d’intensité.Au fond, la collection pourrait avoir pour devise cette phrase de Celan: “Le poème élève une exigence d’infini."» Heureux croisements La véritable originalité de cette collection n’est pas la plus visible.On la repère d’abord dans le choix de certains auteurs qu’il a fallu tirer de l’amnésie ou de la négligence (tels Paul Valet, Gabriel Guez-Ricord, Stanislas Rodanski.) ou emprunter à d’autres univers, comme Armand Gatti.Ensuite, elle apparaît à la lecture, avec des fortunes diverses mais jamais indifférentes.«Le principe ici est de solliciter des poètes pour écrire sur d’autres poètes, avec lesquels ils entretiennent un lien particulier, disons, d’allié substantiel.Ecrire des essais courts, plus proches de la célébration inspirée (fût-elle critique) que de la thèse discursive.» Souvent, on constate d’heureux croisements-Jacques Lacarrière, qui vient d’être portraituré en «sacré bricoleur de l’esprit» par Luis Mizon, est l’auteur du Paul Valet, et rien n’empêche d’attendre un prochain Luis Mizon, poète plus que notable, dans la collection! Enfin, André Velter, auquel Gérard Noiret — sujet virtuel lui aussi — vient de se consacrer, a lui-même écrit un Ghérasim Luca.La chaîne n’est donc pas rompue! Elle va se prolonger par de prochaines rencontres: Pierre Jean Jouve (par Franck Venaille), François Augiéras (par Joël Vernet), Franck Venaille (par François Boddaert), Gustave Roud (par Gérard Titus-Carmel), Serge Pey (par Arlette Albert-Birot), Jean-Luc Parant (par Jean-Louis Giovannoni).umm SAiM-fliiPKf DEU REVUE EME 2003 Yves Gosselin, Patmos PATMOS Autres finalistes : • Pierre Barrette, Portrait de tascète en co • Paul Chamberiand, Au seufi d'une autre I • Joël Pourbaix, Labyrinthe 5 ESSAIS QUÉBÉCOI Alain Horic, à l’ombre du géant magnifique CHRISTIAN DESMEULES On n’en a pas fini avec les témoignages consacrés à Gaston Miron — et pour cause.D y a ceux qui savent.Ceux qui ont vu «l’homme qui a vu l'ours», ceux qui l’ont déjà aperçu marchant sur l’avenue du Mont-Royal, sa pile de journaux sous le bras.Tous ceux qui l’ont fréquenté, croisé, lu, aimé.Et il y a ceux-là, plus rares, qui ont partagé l’aventure d’une vie vécue sous le signe des livres et de la poésie.Compagnon de la première heure, Alain Horic vide aujourd’hui quelques-uns de ses tiroirs.D a compris que l’histoire appartient peut-être plus à ceux qui l’écrivent qu’à ceux qui la font et a senti le besoin de rétablir certaines «vérités» mises à mal par des témoins pressés, motivés par «la surexcitation de la flatterie impudique [qui] dérive de mobiles intéressés».Dans ces pages où flotte parfois une légère odeur de règlements de comptes, l’ancien éditeur se désole de voir que Miron semble valoir davantage mort que vivant, mais ne s’empêche pas d’ajouter lui aussi sa petite danse à un «culte des fossiles» que par ailleurs il dénonce.«Émigrant politique», arrivé à Montréal en 1952 à l’âge de 23 ans de sa Bosnie natale après être passé par la Légion étrangère et la France, proche collaborateur de l’Hexagone dès 1955, Alain Horic forme seul avec Gaston Miron, à partir de 1964, la quatrième équipe de direction de cette petite maison d’édition d’abord vouée à la poésie.«L’Hexagone et ses poètes ont été, juge-t-il, avec d’autres forces, écrivains, artistes, activistes, progressistes et mouvements, les initiateurs et les animateurs essentiels de l’accélération de l’histoire.» Rien de moins.Pratiquement seul à la barre de l’Hexagone de 1981 à 1991, poète, éditeur et homme d’affaires, il y a aussi fondé avec Miron la collection de poche «Typo».De ce Miron éditeur, passionné mais souvent désorganisé, Alain Horic dresse un portrait sensible mais aussi parfois critique: «Il est présent, apparaît, participe, assiste, colloque sans relâche.Il est visible et mobile, il crève l’écran, les lieux, le paysage.» Une petite soixantaine de pages pleines de trous, auxquelles s’ajoutent un entretien déjà publié et réalisé en 1989 — «Le défi d’un éditeur littéraire».De brefs témoi- SOURCE ÉDITIONS DE L'HEXAGONE Alain Horic et Gaston Miron.gnages sur Gérald Godin, Pierre Vallières et Roland Giguère.Des fac-similés de contrats.Autant de pièces à conviction pour un débat qui n’aura lieu qu’à huis clos.Et pourquoi pas Mon parcours d'éditeur, point?Ni tout à fait livre d’hommage, non plus que véritables mémoires d'éditeur, le Parcours d’Alain Horic prend souvent des allures de procès-verbal tatillon: une écriture plutôt impersonnelle mise au service de faits et de dates, de récapitulations.Une volonté de remettre les pendules à l’heure, d’honorer une amitié immortelle et un poète immense, bien entendu, njais aussi une tentative d’échapper un peu à Tombre de ce géant magnifique.MON PARCOURS D’ÉDITEUR AVEC GASTON MIRON Alain Horic UHexagone Montréal, 2004,176 pages X~l 30 /v'3l place 6épaUj|-6oc!i* Cr'étvo Mo^t-Royal) Samedi 29 mai, 14h30 Aventures singulières des jeunes éditeurs et revuistes Table ronde animée par Marie-Andrée Lamontagne, avec Daniel Canty (C'est selon), Jean-Simon DesKocherc (Dialogs), Bertrand Laverdure (Les Petits Villages) et André Racerte (Rodrigol).Sous le chapiteau.Place Gérald-Ciodin (métro Mont-Roya!) du 27 au 30 mai priterjé par LE DEVOIR RRIXnu POETE Dévoilement du nom du lauréat • Miche! Garrmu.• Michèle l/tlonde • Pierre Mormcy les visiteurs sont Invités à voter pendant le Marché pour un des trois candidats, en se procurant le formulaire de participation disponible sur le site.Commandité par la Caisse populaire du Mont-Royal et décerné par vote populaire.Pour information : httpy/esthetiqiieetpoctique.uqam.ca/activites.htm Québec nn UQÀM |g| Pysjaitlins ¦?i s MAISON DI LA POb» XHÔN1 AUTS CMmc paputato du MonMtayaJ invité «t'fconntvf * Cou** «Canada LE DEVOIR.LES SAMEDI 29 ET DIMANCHE 30 MAI 2004 F 4 LlITÉRATUdE LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE lire en pays dominé JOHANNE JARRY Elles sont des femmes qui couvrent leur corps de la tête aux pieds, vivent dans un monde dont ü semble difficile de franchir le seuil C’est en les regardant étendre leur lessive ou aller chercher leur enfant à l’école que j’ai lu Lire Lolita à Téhéran d’Azar Nafisi, curieuse de décoder les signes d’une vie qu’elles exposent le moins possible, tentant parfois d’imaginer l’une d’elles plongée dans la lecture du roman de Nabokov.Az^r Nafisi a étudié la littérature aux Etats-Unis.De retour en Iran à la fin des années soixante-dix, elle enseigne la littérature à l’université de Téhéran jusqu’en 1995, année où elle se sent forcée de démissionner parce qu’elle résiste au port du voile, rendu de nouveau obligatoire pour les femmes.Elle ne baisse pas les bras, décide de réunir chez elle sept étudiantes qui souhaitent poursuivre une libre exploration de l’univers de la fiction.Ce qu’eDe leur répète sans cesse: *Ne réduisez jamais, en aucune circonstance, une œuvre de fiction à une copie de la réalité; ce que nous recherchons dans les livres n'est pas tant la réalité que l'apparition soudaine de la vérité.» Lire Lolita à Téhéran est le récit de rencontres formelles (années d’enseignement à l’université) et informelles (chez l’auteure) autour des œuvres de Vladimir Nabokov (Lolita), F.Scott Fitzgerald (Gatsby le magnifique), joseph Conrad (Nègre du Narcisse), Henry James (Daisy Miller, Washington Square et Les Ambassadeurs) et Jane Austen (Orgueil et préjugés).Intensément engagée dans ses lectures, Azar Nafisi propose des analyses pertinentes, parfois même surprenantes (sa lecture de Lolita), par lesquelles elle met aussi en question le militantisme aveugle et la montée de l’intégrisme.La littérature joue donc pour elle et ses étudiantes un rôle fondamental dans la mesure où «nous devions espérer trouver un lien entre les espaces ouverts par les romans et les lieux confinés de notre enfermement».En 1980, l'Irak déclare la guerre à l’Iran.Huit années plus tard, le pays compte plus d’un million de morts et de blessés.ÀTéhéran, les librairies ferment, l’étau se resserre.Mais Azar Nafisi dispose encore d’une marge de manœuvre lui permettant d’exposer ses étudiantes et ses étudiants à la lecture de Gatsby le magnifique.Ceux qui sont politi- INTERNATIONAL PORTRAIT GALLERY Lire Nabokov à Téhéran.quement engagés contestent le roman bourgeois de Fitzgerald, blâment les écarts de Gatsby.Azar Nafisi leur répond: «On ne lit pas Gatsby [.] pour apprendre que l’adultère est ou non condamnable mais pour découvrir combien des choses telles que l’adultère, la fidélité et le mariage sont des questions compliquées.Un grand roman apporte un éclairage intellectuel et émotionnel nouveau sur la complexité de la vie et des individus.Il nous empêche de tomber dans le pharisatsme qui conçoit la morale comme un ensemble de formules fixant définitivement le bien et le mal.» Même s’il est un peu brouillon, Lire Lolita à Téhéran témoigne d’une expérience où la littérature a permis à celles et ceux (moins nombreux) qui le voulaient de ne pas se soumettre complètement à l’idéologie dominante; parmi ces femmes qu’on oblige à porter le voile, il y en a qui résistent au contrôle et à l’enfermement par la pensée.D me semble toutefois important de préciser qu’Azar Nafisi est une intellectuelle marquée par une éducation universitaire américaine qui l’a beaucoup impressionnée (elle vit d’ailleurs à Washington maintenant) et qui disposait des moyens économiques lui permettant de défendre ses convictions littéraires, ce qui ne correspond pas nécessairement à la réalité de la majorité des femmes iraniennes.LIRE LOLITA À TÉHÉRAN Azar Nafisi Traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas Plon Paris, 2004,389 pages ROMAN FRANÇAIS Les rendez-vous furtifs de Milovanoff GUYLAINE MASSOUTRE Avec Denier couteau, un dixième roman qui s’inscrit dans la foulée régulière d’un projet romanesque cohérent et stable, Jean-Pierre Milovanoff confirme son attachement aux petites gens invisibles du sud de la France.L’écrivain excelle dans l’art du portrait: il réussit à mettre en lumière des êtres faibles, mélancoliques et contrariés, mais tenaces, qu’aucune actualité ne distingue.Quel est le fil de la lecture?Si l’intrigue est ténue, la construction n’a pas de faille.En trois parties autonomes, qui racontent trois périodes de la vie d’Isidore, ouvrier qui tombe en chômage, puis espèce de majordome dans une riche propriété, Milovanoff cerne un monde anonyme et muet, à peine promis aux joies et passions qui caractérisent d’ordinaire la vie de chacun.Un tel roman s’inscrit aux antipodes de la réussite et du vedettariat que le genre, attaché à l’introspection autant qu’à la dignité de la réalisation de soi, rend séduisant et vendeur.Retour, donc, à l’éclairage falot du réverbère: il s’y tient un type d’individu que tout écarte des feux de la rampe.Jours de pluie Si Milovanoff s’est adonné à l’écriture théâtrale, dans les années 90, était-ce pour mieux cerner ce qu’un bref moment d’incarnation scénique exige en précision et en intensité?Comme au temps où Beckett réussissait le triomphe paradoxal de deux clochards qui attendaient Godot en vain, le romancier s’attache à faire vivre un être furtif et fuyant prénommé Isidore.Ce célibataire Isidore, alcoolique à ses heures, ne demande rien à personne; pourtant, le simple rapport humain sort inexorablement le personnage de la voie tracée.D’un univers de ruminations circonscrites, il passe à une nuit profonde où il s’enfonce dans les non-Heux du rejet social et de l’abandon.Tous les personnages de Milovanoff rivent aux limites du temps présent D est rare qu’une nécessité les signale; perdants, souvent atones, ils s’effaceront sans humour.Isidore, qui a été un enfant battu, a pourtant tout fait pour se conformer à la norme: boulot soumis, thérapie régulière, respect humain dans les sentiments, discrétion humble.Isidore a même aimé.Mais le vide s’est installé, gris comme un jour de pluie, et Isidore tourne en rond.Rien ici de ce qui rend un autre romancier des humeurs intangibles, Eric ChevaiEard, si soudain joyeux La pente fatale des actes insigni-fiants, des compromis et des veuleries courantes mène Milovanoff vers les actes erratiques et vains qui troublent la tranquillité apparente du quidam.D décrit les pensées obsessives, les actes maniaques, les rêves épuisants à force de constriction mentale.Entre les lignes qui cernent Isidore, sous sa carapace d’invisibilité, les mots laissent une drôle de trace dérangeante.Maître et serviteur Le roman se déploie en trois actes qui rappellent le monde des ries minusctdes cher à Pierre Mè chon.S celui-ci signait Maîtres et serviteurs, c’était pour y vanter les lubies et les balourdises vues et peintes par Goya.D’autres portraits littéraires sont venus ajouter leur touche de mystère, leurs rendez-vous fiévreux, leurs attitudes guindées ou leurs pensées hallucinées et leurs rêves tordus dont des crayons habiles ont su décrypter les maquillages.Ce mélange de laideur et d’humanité n’est pas exempt de sens ni de profondeur.A l’aide de deux personnages qui se correspondent, un maître et un serviteur, Milovanoff peint les ombres qui annoncent la fin des phis petits bonheurs.Par exemple, c’est un garçonnet entrevu qui défait un amour, une jalousie de femme qui fait renvoyer un serviteur, un couteau dérobé qui provoque une rencontre; les faits scxit dérisoires.Seuls deux personnages féminins ont quelque consistance, sans attirer vraiment de sympathie: elles se glissent dans la vie des deux hommes et les croisent ensemble.A l’insu des intéressés, elles provoquent les souvenirs, les regrets, les chutes.Le brouillard recouvre la lumière, et la nuit s’étend, libératrice des clowns et des démons.Une douce complicité d’insomniaques amène un apaisement acceptable.L’écriture dépouillée de Milovanoff est ambiguë; elle trace des liens qui se défont à peine noués, des battements de cœur à des actes qui demeurent inaccomplis, des gestes purs et gratuits.La tâche est ingrate, mais le résultat est heureux: au-delà du paradoxe, les voix désaccordées font entendre un ensemble d’impressions claires et démêlées.Ceux qui cèdent leur place ont l’orgueil de leur assurance dans le naufrage.Douce consolation d’un monde sans pitié ni perfection durables.DERNIER COUTEAU Jean-Rerre Milovanoff Grasset Paris, 2004,245 pages LITTÉRATURE BELGE Chuchotement salutaire THIERRY BISSONNETTE Née à Bruges, Régine Vandam-me a adopté le français comme langue seconde avant d’en faire son instrument littéraire, d’abord avec le roman Ma mère à boire, qui lui valut en 2001 le Prix de la première œuvre du ministère de la Communauté française.Tout en s'escrimant à de futurs récits, elle s’est lancée depuis dans un texte inclassable, où l’autofic-tion rencontre la variation ouli-pienne.Ma voix basse propose en effet un soliloque ludique et intime, grinçant et jubilatoire, qui se donne simultanément comme carnet et comme dérive musicale.Ce «roman» à contrainte se développe à partir de quelques principes assez simples.Chaque chapitre répond à une question en apparence banale, et ce sous la forme de deux énumérations, .l’une positive, l’autre négative.A partir de phrases telles: «Qu’est-ce que t’attends?», «À quoi tu penses?», «Qu’est-ce que t’as?», «Qui es-tu?», «Comment ça va?», la narratrice s’adonne à des associations allant du ras des pâquerettes à une plus grande fantaisie, dans une manière sérielle qui n’est pas sans rappeler Pérec ou Beckett On pourra aussi faire des liens avec l’Herménégilde Chiasson de Conversations ou de Actions, installations textuelles modestement kafkaïennes.Malgré son apparence anecdotique, le livre de Vandamme devient rapidement un exutoire poétique où se lit en pointillé la trame d’une existence pleine de tendresse et de cynisme, dans une alternance de légèreté et de gravité.Faisant régulièrement référence à elle-même, l’écriture n’en est pas moins naturelle, comme en témoigne cet extrait de la réponse à «Qu’est-ce que tu fais?»: «Je fais mes courses avec un cabas et, quand fêtais petite, j’allais à l’école avec une carnassière; cabas et carnassière sont des mots que j’aime bien.Je fais demi-tour; une fois sur trois, foublie un truc à la maison, le matin.Je fais toujours mon repassage le dimanche, peut-être parce que c'est le jour qui fait le moins de plis dans la semaine.» Jouant habilement de la discontinuité, l’auteure multiplie ses interlocuteurs, passant constamment de l’époux à ses enfants, à sa mère, à ses amis, sans que ce tourbillon d'adresses obscurcisse son propos.Une fois accepté le cours énumératif de ce flux de conscience, on est d’ailleurs tenté d’oublier son contenu pour glisser dans sa musicalité, faite de rhapsodies et de résolutions: «Je crois que les visionnaires sont des gens qui ont mis des rêves dans leurs moteurs.Je crois que tu es mieux avec quelques kilos de moins, surtout quant tu te couches sur moi.Je crois que l’homme optimiste est une espèce en voie d’extinction et que le monde est davantage sensible à la disparition d’autres espèces animales.Je crois qu’il en va des femmes clowns comme des femmes poètes: elles sont rares.Je crois être juste.Je crois f aimer bien.» Impudique et d’une salutaire hystérie, A voix basse nous est si far milier qu’il semble parfois avoir été écrit par une Québécoise.Portrait d’une quarantaine aigre-douce, il s’agit là d’un deuxième pas littéraire réussi, qui incite à surveiller de près Régine Vandamme.MA VOK BASSE Régine Vandamme Le Castor astral Bordeaux, 2004,165 pages Marché francophone de la poésie do 27 3o 30 t^2l place GéraU-Godi* (r'élro Mo*t-Royal) Samedi 29 mai, 20h30 Hommage à Roland Giguère Hommage à Roland Giguère par ses proches et ses amis : Denise Boucher, Cécile Cloutier, Claude Haeffely, gue au ton juste, dont les mots d’un style trash plaisant se déversent en un flot continu, sans prendre le temps d’une virgule.Dans cette confession urgente d’une enfant du XXI' siècle, l’écrivaine n’épargne personne et surtout pas eUe-même.Sa force réside dans une légèreté de ton et une bonne dose d’autodérision.Derrière des mots-hachoirs et des sentiments très fortement développés, Justine Lévy nous rassure: rien de grave, aujourd’hui eUe va bien.Quand on la quitte, à la fin de l’histoire, Louise/Justine est en train de se reconstruire.On referme le livre avec douceur pour éviter de la bousculer.Sorti en février en France, Rien de grave s’est hissé, en quelques jours, en tête des meilleures ventes.Justine Lévy connaissait un succès d’édition au moment où sa rivale était consacrée par un prix Victoire de la musique.On dit aussi que Raphaël prépare sa version de l’histoire, «qui sera très violente», envisage Justine.On peut dire que l’autofiction n’est pas que littérature: dans ce cas comme dans bien d’autres, eDe peut être aussi, pour les people, l’arme d’une douce vengeance.L’histoire est donc à suivre, mais surtout la carrière de Justine Lévy, écrivaine en devenir.RIEN DE GRAVE Justine Lévy Stock Paris, 2004,198 pages Ml lecture d’été LE DEVOIR PUBLIÉ LES SAMEDIS 12.19 JUIN I i i LE DEVOIR.LES SAMEDI 29 ET DIMANCHE 80 MAI 2004 Essais De la radio extrême au Québec On l’appelle trash radio, radio-poubelle ou encore radio de confrontation.Certains, qui ne lisent probablement pas ce journal, s’en délectent Elle frit rire, affirment-ils, mais, surtout elle dit «les vraies affaires».Apparue aux Etats-Unis dans les années 60, cette talk radio vulgaire et agressive n’a pas épargné le Québec, où elle sévit plus particulièrement dans la région de Québec par les voix tapageuses de Jean-François Pillion et du «roi» André Arthur.Le principe en est simple: des propos choquants, dénigrants ou obscènes balancés par un animateur-vedette à un auditoire complice sur le dos de tiers absents.Compte tenu du caractère franchement inacceptable du phénomène, vaut-il la peine d’en faire l’analyse?Ne serait-ce, me semble-t-il, que pour mieux comprendre cet univers et la fascination qu’il suscite, de même que pour mieux démasquer ses variantes moins extrêmes mais néanmoins dommageables (par exemple, les styles Mailloux, Proulx ou Mon-grain), l’exercice s’impose.En 1995, un collectif dirigé par Florian Sauyageau et intitulé Les Tribuns de la radio s’était penché sur le phénomène.Cette fois-ci, c’est une équipe de spécialistes du langage de l’Université Laval, sous la direction de Diane Vincent et Olivier Turbide, qui s’est attelée à cette tâche.Savantes, brillantes, très éclairantes et facilement transposables à des phénomènes connexes, les considérations qu’ils nous présentent dans Fréquences limites -La radio de confrontation au Québec témoignent avec force de la nécessité d’un discours universitaire qui ne craint pas de sortir de sa tour d’ivoire.D s’agissait, écrivent les directeurs de ce projet, de «montrer aux étudiants (et à la communauté) que les analyses du discours permettent d’aborder un phénomène social complexe et de s’impliquer avec pertinence dans un débat de société».Ils peuvent dire, sur toute la ligne: mission accomplie! Louis Cornellier Les vraies affaires ?Figure dominante de la radio extrême québécoise, André Arthur est le principal sujet de Fréquences limites.QueUes sont ses stratégies?Ses cibles?Quel impact social ont ses discours?Maître du dénigrement, Arthur, pour attaquer sçs principales cibles que sont le gouvernement, l'Eglise catholique, le corps professoral, l’armée et les syndicats, déploie une rhétorique solide qui fait appel à de multiples figures de style et à divers procédés discursifs de présentation.Ces techniques, on le constate à l’analyse, lui permettent de prétendre dire «les vraies affaires» au moment où il ne dit, en fait que «des affaires qui ont l’air vrai».Maître, aussi, de l’impolitesse, Arthur transgresse sans cesse les règles de l'interaction humaine en méprisant les interlocuteurs qui s’opposent à ses opinions populistes.Et puis après?, rétorqueront peut-être ceux pour qui il ne faut pas faire tout un plat de ces clowns agressifs qu’on peut toujours ne pas écouter si ça nous chante.Le problème, indiquent Vincent et Turbide, c’est que ces communicateurs influencent le discours public: «Ils influencent à cause du ton qu'ils utilisent et qui est reproduit dans la société.Us influencent parce qu'ils ont des auditeurs qui font sortir de l 'espace radiophonique leurs propos insultants, dévalorisants et mensongers.Ils influencent parce qu 'ils poussent des gens à agir, à haïr, àse faire justice.» Peut-on en dire autant du «psy à l’écoute» Pierre Mailloux et de son collègue Marc Pistorio (qiü n’est plus en ondes), qui jouent les conseillers radiophoniques?Moins ouvertement agressifs que les Arthur et Pillion, les deux psys sont-ils pour autant moins dommageables?Dans une analyse très solide qui fait appel aux thèses de Michel Foucault, Yves Couturier, Dominique Gagnon et Sébastien Carrier répondent non à cette question.Plutôt qu'à une activité d'information ou même à un débat, indiquent-ils, c’est à une «activité d’intervention sociale visant à instruire la responsabilité individuelle de développer le souci de soi» que se livrent les deux psys.Reconduisant la valorisation contemporaine du sujet en tant que celui «qui fait de sa vie un projet clinique, ce qui implique une activité d’autocorrection, d'auto-intervention», Mailloux et Pistorio, volontairement ou non, construisent leur spectacle et imposent leur idéologie réactionnaire au détriment des plus fragiles de leurs auditeurs.Quel est en effet «l'impact de cette ultrafocali-sation sur la responsabilité individuelle d'auditeurs dépossédés des moyens d’une liberté réelle?En appeler à la responsabilité dans ce contexte, c’est conduire nombre d’auditeurs à la souffrance».Fréquences limites, en mettant à nu les stratégies habiles mais délétères des vedettes de la radio de confrontation au Québec, nous permet non seulement de les comprendre pour ne pas en être dupes mais nous offre aussi une brillante et accessible leçon de rhétorique et d’argumentation.Après l’avoir lu, vous n’écouterez plus jamais les grandes gueules du supposé «gros bon sens» de la même façon.louiscornellieiiàparroinfo.net ARCHIVES LE DEVOIR L’animateur radiophonique André Arthur.FRÉQUENCES LIMITES L\ RADIO DE CONFRONTATION AU QUÉBEC Sous la direction de Diane Vincent et Olivier Turbide Nota Bene Québec, 2004,210 pages Le phénomène religieux aujourd’hui GEORGES LEROUX Les religions ont été pour les sciences humaines du XX' siècle un objet résistant: de Max Weber à Marcel Gauchet, qui ont maintenu une approche fondée sur le désenchantement, aux philosophes et aux psychanalystes qui ont cherché à en produire une interprétation, c’est un foisonnement de théories.Aucune n’est hégémonique ou définitive.Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver alors que les croisements entre les traditions et les syncrétismes de toute nature vont se multipliant Les grands projets de phénoménologie de la religion, qui visaient une sorte d’essence transhistorique du religieux, sont également en phase de retrait.Seules les approches descriptives semblent actuellement capables de renouveler les problématiques d’interprétation.En prenant le risque de lectures comparatives, on peut peut-être dépasser les apories du passé.C’est le pari de cette nouvelle encyclopédie, qui constitue une reprise entièrement retravaillée de l’Atlas des religions d’abord publié en 1988.La méthode en est aussi neuve qu’audacieuse: renonçant à une description unifiée de chaque religion, qui inclurait son corps de croyances et de rites, les savants qui ont élaboré ce livre Cils sont nombreux, et tous spécialistes connus, d’Anne Cheng à Jean-Pierre Vernant) ont accepté de travailler dans un cadre comparatiste chaque fois concentré sur un aspect de la religion.Cette ap- proche suppose une philosophie de la religion minimale, qui isole dans les traditions religieuses les grands thèmes que chacune considère essentiels.D en résulte une dizaine de questions autour desquelles les grandes religions sont discutées comparativement.Trajectoire L’encyclopédie présente d’abord les principales religions du monde dans leur histoire.Cette première section se conclut sur les syncrétismes actuels, présentés par Marc Augé.Mais c’est dans la seconde section que le travail comparatiste est mené autour du phénomène religieux.Les rubriques principales sont bien définies: d’abord les conceptions de Dieu, la nature des dieux pour les polythéismes et la doctrine du divin pour les religions qui ne reconnaissent pas de dieu particulier.Ensuite, un volet consacré aux écritures et aux traditions permet de préciser les doctrines herméneutiques et le statut des textes canoniques.Suit une section très complexe sur l’organisation des institutions, centrée surtout sur les règles et les pouvoirs.La place de l’éthique est ici très importante.Les religions sont ensuite comparées pour tout ce qui concerne leurs pratiques, et cet ensemble concerne aussi bien les cultes et les liturgies que les pratiques populaires.La dernière partie discute l’expérience spirituelle propre à chaque religion, sa visée, son cadre, son rapport à la mystique.Un tableau de concordance dé- taillé permet de reconstituer tout ce qui concerne une rehgion particulière dans l’encyclopédie, et il faut reconnaître qu’une approche comparative qui prend le risque d’un exposé segmenté ne favorise pas une saisie unifiée de chaque religion.Mais ce risque représente aussi une ouverture essentielle alors que, plus que jamais, nous avons accès aux sources et aux images et alors que ce qui fait défaut, c’est le travail sur les différences.S’il faut renoncer aux anciennes approches essentialistes (par exemple, le judaïsme est la religion de la Loi, le christianisme est la religion de l’amour), toutes tributaires d’un historicisme inconscient, c’est d’abord parce que chaque tradition religieuse est une réalité historique associée à une culture: leur dispersion actuelle dans un espace qui en virtualise l’influence rend d’autant plus urgent le travail de leur compréhension historique.Cette encyclopédie constitue à cet égard un instrument d’une richesse exceptionnelle, tant par la qualité des contributions que par la rigueur de la méthode.Dossiers bibliographiques solides, iconographie superbe, glossaire, index et cartes, tout le support documentaire est à la hauteur du projet ENCYCLOPÉDIE DES RELIGIONS Sous la direction çle Jacques Bersani Editions Universalis Paris, 2003,657 pages MUSIQUE Les cultures hybrides de l’électronique Susan George et l’Europe libre MICHEL LAPIERRE L> altermondialiste Susan Geor-' ge, qui combat depuis trente ans l’aggravation de l’inégalité sociale, a, par sa vie, résolu de manière très personnelle l’antagonisme géopolitique de notre époque.Le fait d’être une Américaine de la douzième génération n’a pas empêché la politologue de passer sa vie d’adulte en France, de devenir citoyenne française et d’écrire: «Plus de deux siècles après to déclaration d’indépendance des États-Unis vis-à-vis de la Grande-Bretagne, c’est à cette dernière et au reste de l’Europe avec elle de déclarer leur indépendance vis-àois des États-Unis.» Dans son essai Un autre monde est possible si., Susan George affirme que l’Europe, héritière du keynésianisme et du socialisme démocratique, demeure la seule superpuissance capable d’apporter un contrepoids à l’hégémonie états-unienne, fondée sur un économisme des plus réducteurs, et d’orienter ainsi la planète vers un avenir différent.Elle croit que ce continent s’il joue un rôle prépondérant favorisera la solidarité sociale et les préoccupations écologiques.La politologue ne se fait pourtant pas d’illusions.Elle constate que, depuis des décennies, l’Europe s’est rapprochée des Etats-Unis au point de souvent partager leur vision du monde.S l’attitude très servile de la Grande-Bretagne la choque, les distances que des pays comme la France et l'Allemagne ont prises par rapport à Washington, en refrisant de participer à l’invasion de l’Irak, lui insufflent de l’espoir.Lorsqu’elle voit dans la guerre d’Irak un tournant dans l’histoire récente des mentalités, Susan George fait preuve d’une fine intuition.Beaucoup plus que les manifestations altermondialistes tenues à des endroits précis, comme Seattle en 1999, les manifestations contre l’intervention américaine en Irak, ces rassemblements plus vastes et plus calmes tenus partout dans le monde, témoignent d’un sursaut de la conscience sociale.Pour confirmer un tel changement, DAVID CANTIN En 2000, l’étiquette new-yorkaise Caipirinha (aujourd’hui disparue) avait pris l’initiative de mettre sur le marché un panorama exhaustif des musiques électroniques sous la forme d’un documentaire, d’une compilation et d’un important bouquin.Quatre ans plus tard, les Éditions Allia ont décidé de traduire en français cet ouvrage collectif qui est devenu une référence dans le domaine.Modulations, de Pierre Schaeffer à Aphex Twin, explore les nombreuses transformations d’un genre hybride qui ne cesse de mettre à l’épreuve la philosophie du couper-coller.Il y a longtemps qu’on attendait un pareil ouvrage: une véritable synthèse de l’avant-garde musicale tout au long du XX' siècle.En fait.Modulations se penche sur le phénomène de la musique électronique depuis l’âge héroïque de ses pionniers jusqu’aux musiciens en chambre à coucher d’aujourd’hui.Pour arriver à un résultat convaincant, il fallait faire appel à de nombreux spécialistes en la matière.Le journaliste indépendant Peter Shapiro a rassemblé autour de lui de nombreux collègues, britanniques pour la plupart, afin de suivre et de débattre des nombreuses transformations de la musique électronique: du manifeste L’Art des bruits de Russolo jusqu’à l’ambient, sans oublier le noise ou encore le hip-hop.Précis sans être faussement académique, cette synthèse permet de mieux comprendre les nuances d’un style qui va du calme atmosphérique au minimalisme le plus abstrait.À l’aide d’entretiens, de définitions et de références pointues, chaque genre est examiné au cours des onze chapitres.Un index permet aussi de mieux suivre l’évolution de ces musiques.Modulations demeure un outil indispensable pour quiconque s’intéresse à l’histoire complexe de cette tendance au vingtième siècle.MODULATIONS Une histoire de la musique ÉLECTRONIQUE Collectif sous la direction de Peter Shapiro Traduit de l’anglais par Pauline Bruchçt et Benjamin Fau Editons Allia Paris, 2004,350 pages S^iivieri librairie »bistrq| Conférence A l'occasion de la parution de Bien Commun recherché Une option citoyenne Éditions Écosociété FMANÇOI6C DAVID Bien commun recherché LM» optert citoy«nn» 5219.Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges Françoise David Bien commun recherché Une option citoyenne Ce livre explore des pistes de changement vers une société plus juste, plus égalitaire, plus écologique.Il s’inspire des valeurs progressistes, féministes, écologistes et altermondialistes qui animent Françoise David et les membres d’Option citoyenne.L'auteure plaide pour ceux et celles qui paient le prix de l'inégalité sociale et propose un Québec dans lequel chacun peut trouver une place.Elle s’explique le mercredi 2 juin à 19 heures Réservation obligatoire 739-3639 vSusan George se fie à sa longue expérience.«Ayant connu le conformisme des années 50, les espoirs, succès et échecs des années 60 et 70, l’égoïsme des années 80 et la cupidité autosatisfaite du début des années 90, je suis heureuse, précise-t-elle, d’avoir vécu aussi ce temps de réveil et de renouveau.» Partisane de l’Europe, Susan George reste, par son sens pratique, très américaine.Annuler les dettes des pays pauvres, abolir les paradis fiscaux, obliger les entreprises à payer plus d’impôt, faire du prétendu libre-échange un commerce équitable, voilà pour elle les moyens de créer un autre monde.Elle associe son réformisme quasi comptable à un fascinant ascétisme farologique que Thoreau n’aurait pas dédaigné.Susan George nous fait rêver au rituel du potlatch où les Amérindiens rivalisaient dans la destruction des biens plutôt que dans leur accumulation pour révéler, par le dénuement, la densité humaine de la puissance des vrais chefs.UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE SI.Susan George Fayard Paris, 2004,288 pages nf i CHRISTINNK MUSCH! REUTERS Pour Susan George, les manifestations partout dans le monde contre l’intervention américaine en Irak témoignent d’un sursaut de la conscience sociale.Documents Les textes ici rassemblés concernent des préoccupations qui, chez mol, sont connues : la naissance, la langue, l’engagement, la littérature québécoise, l’Indépendance du Québec.NAÎT*/.C'eST se SEPARER Bruno Roy Naître, c’est se séparer Essais littéraires et politiques (essai) 176 p • 24 $ XYZ f-dilPiit, 1781, riip Saint-Hiitx-M, Montrp.il (Québec) Hzl 3Z1 Telephone: (514J 525.21.70 • Télécopieur : (514) 525.75.37 Courriel ; infoéfxy/edil.qc.ca • www.xy/edil.qr.ra I LE DEVOIR, LES SAMEDI 29 ET DIMANCHE 30 MAI 2004 F 6 ÉCHOS Hull s’ajoute à l’itinéraire des Bouquinistes (Le Devoir) — C’est devenu une tradition.Chaque année, les Bouquinistes prennent d’assaut un coin de rive du Saint-Laurent, avec leur cortège de spectacles et de fêtes.Et ils ajoutent cette année une ville, celle de HuD, à leur itinéraire.Après le Vieux-Port de Montréal du 17 juin au 11 juillet, donc, puis la Terrasse Dufferin de Québec du 16 juillet au 6 août, les Bouquinistes rouvriront ensuite leur bal-musette en On taouais du 16 au 22 août Au programme: des textes de Georges Sand et de Félix Leclerc lus par Françoise Faucher, Gérard Poirier et Huguette Oligny, un hommage à Roland Giguère par Sylvie Legault.Le groupe Manouche livrera ses accords tziganes, et B-Sharp animera la danse.Les écrivains Nicole Brassard, Noël Audet, Chrystine Brouillet et Monique Proulx y rencontreront le public.C’est Philippe Guelluy, ambassadeur de France au Canada, qui sera président d’honneur de cette 13' édition des Bouquinistes du Saint-Laurent, pour souligner le 400' anniversaire de la première implantation française au Canada.I 1 Hommage à Roland Giguère ^ (Le Devoir) — Les «compagnons d’armes» du poète Roland Giguère, les poètes et amis qui l’ont accompagné jusqu’à sa mort plus tôt cette année, profiteront du Marché francophone de la poésie, qui se I déroule ce week-end à Montréal, pour lui rendre hommage.On pourra y entendre Denise Boucher, Cécile Cloutier, Claude Haeffely, Alain Horic, Paul-Marie Lapointe, Yves Préfontaine et Michel Van Schendel.Marthe Gonneville, la conjointe de Roland Giguère, lira un texte inédit du poète et on pourra entendre aussi deux poèmes inédits de Fernand Ouellette.Le tout aura lieu ce soir (samedi), à la Maison de la culture du Plateau Mont-Royal, à 20h30.Le Marché de la poésie se déroule quant à lui jusqu’à demain à la place Gérald-Godin, avenue du Mont-Royal.-^BLOC-NOTES'* ESSAI Penser avec l’imprimé, danser avec le numérique LOUISE-MAUDE RIOUX SOUCY LE DEVOIR En virevoltant entre philosophie, art, technologie et science, Hervé Fischer a appris à cultiver une pensée afocale et flexible, à l’image du monde des technologies numériques qu’il explore avec passion depuis de nombreuses années.Faisant suite au Choc du numérique et à CyberProméthée, La Planète hyper marque un tournant dans son étude en plongeant au cœur même de son principe.Sa conclusion?Comme ce fut le cas pour la découverte du feu, le numérique pourrait bien marquer un changement d’âge de l’humanité en sonnant le glas du réalisme et du rationalisme, qui ont triomphé depuis la Renaissance jusqu’à la fin du XX' siècle.Pour le penseur, l’ascèse mentale à laquelle s’est soumis le rationalisme afin de bâtir une approche claire et distincte de la connaissance n’est pas naturelle à l’esprit humain.Réclamant le retour de l’irrationnel et de la multisensorialité, il voit dans les technologies numériques un formidable catalyseur.«Ce sont les poètes qui nous ont appris la créativité de la pensée non linéaire et discontinue, de la syntaxe libre et de la délinquance des figures en arabesques», rappelle-t-il dans cet éloge critique des liens, et particulièrement des hyperliens, qui constituent ce qu’il appelle la «nouvelle logique» de notre époque.Le cyberespace, où se mélangent dans un désordre apparent textes, images, sons et mouvements, est pour lui un bel exemple de redécouverte de la liberté sacrifiée sur l’autel du rationalisme.En naviguant, l’individu opte pour le monde en arabesque des navigations dans les réseaux, des hyperliens et des logiques paradoxales, papillonnant ainsi d’une information à l’autre et multipliant les sources à sa guise.Un nouveau mode de pensée SOURCE VLB Hervé Fischer se dessine alors, le zapping, qui, selon lui, caractérisera toute la structure mentale du IIP millénaire.Formé par les livres mais fasciné par le cyberespace, Hervé Fischer a le sens de la formule, la plume souple et l’esprit vif.Faisant sienne la structure imaginaire du numérique, son essai est truffé de ci- tations et de références pigées çà et là dans l’univers intellectuel et culturel très vaste du penseur, qui coiffe en alternance son chapeau d’artiste, de philosophe et de scientifique.Ce qui aurait pu être un fouillis parfaitement indigeste s’avère au contraire d’une étonnante clarté, bien qu’à l’occasion le processus se fasse trop itératif pour ne pas agacer le lecteur attentif.Entre fascination avouée et critique sentie, le terrain examiné par Hervé Fisher dans ce troisième opus dessine un monde artificiel en constante évolution où l’humain laisse peu à peu sa place au posthumain.«Lhyperhumanisme marque le passage de la solitude à la solidarité.Il affirme la valeur de l’interdépendance entre les hommes, entre les nations, et entre les hommes et l’univers», écrit-il, dans un optimisme qui tranche avec l’alarmisme de nombre de penseurs qui anticipent avec effroi le surpassement de l’homme par la machine.Pour le penseur, le défi de l’homme de l’âge du numérique sera de trouver un équilibre entre universalité et diversité qui lui permette de créer im monde plus conforme à ses besoins et à ses désirs.Un monde dans lequel, paradoxalement, le livre gardera une large part En effet le livre vieillit bien et lentement, alors que les technologies vieillissent vite et mal, croit Hervé Fischer, qui conçoit ces deux moyens d’acquérir de la connaissance comme des compléments mutuels.«Je pense avec l’imprimé, je danse avec le cathodique», résume-t-il.IA PLANÈTE HYPER - DE LA PENSÉE UNÉAIRE À LA PENSÉE EN ARABESQUE Hervé Fischer VLB éditeur Montréal, 2004,290 pages LES BEAUX DÉGÂTS Francis Cabrel ChandeDe/Zone 3 (Sélect) Revoilà Cabrel, cinq ans après Hors-saison.Impeccable I disque, bien sûr.Depuis le temps qu’il fait du Cabrel de ses mains, le Francis est devenu maître artisan.Sa poterie est encore modelée avec le vieux tour à pédales (dans l’atelier dorénavant installé dans une dépendance de sa maison d’Astaffort), mais le résultat est si parfaitement lisse que les faiseurs de produits usinés n’en reviennent pas.D’autant que c’est toujours à peu près le même pot.Même facture, même équipe de musiciens, presque les mêmes séquences d’accords, à quelques permutations près: il faut vraiment que le pot soit beau pour qu’on le regarde encore.Le fait est que le sceau de qualité Cabrel suffit à justifier l’achat du pot, une fois tous les cinq ans.Et on est content que le pot ressemble aux précédents: ça nous rassure dans ce monde illusoire que décrit justement Cabrel dans sa chanson d’ouverture.Les Faussaires: «Fausses infos, fausses poitrines / Fausses photos pour de faux magazines [.] Faux soldats dans les fausses guerres / Ça va finir, ça va finir / Qu’on sera tous des faussaires».Heureusement qu’il y a Cabrel qui fait rien que du vrai, se dit-on.Et qui plus est, du vrai qu’on reconnaît.C’est tout juste si l’on remarque les petites nouveautés dans la manière d’enjoliver, les cuivres quasiment jazzy dans Les Faussaires, les jolies hachures des cordes dans Bonne nouvelle, le saxo lascif dans Le Danseur, le saxo rock’n’roll dans Telecaster, les chœurs dans Qu’est-ce que t’en dis?, la guitare à cordes de nylon dans Elle dort.On est quand même chez Cabrel et on le sait, en toute aise et en tout confort, les guitares à cordes de métal sont là où les guitares à cordes de métal sont toujours, bluesées ici, folk-rock là, un peu Dire Straits dans Bonne nouvelle et dans Tête saoule, un brin bande sonore de film d’espionnage dans Je te vois venir (tu pars), guitares gossées à partir de bons arbres, qui confèrent encore et toujours à ces chansons de variétés une véritable crédibilité.C’est ça, Cabrel.La familiarité nécessaire.Et la lenteur, aussi.Homme lent le sachant et le répétant souvent, Cabrel nous donne ce qu’il a de plus précieux: du temps.Ces cinq années qu’il a mis entre deux albums à vivre sa vie, à regarder de loin en loin le monde, à noter çà et là de petites phrases dans un carnet qui ont fini par devenir des chansons, il nous les restitue.Ce disque ne Contient jamais qu’une petite heure de musique, mais c’est comme à tous les Cabrel: chaque nouvelle écoute étire les secondes, élargit l’espace entre les notes.De sorte que Les Beaux Dégâts, mine de rien, nous accompagnera jusqu’au prochain album.Et même plus longtemps: voyez ces pots des années 70 qui traînent encore sur les étagères des salons et des stations de radio.Aussi indémodables que des amphores romaines.Sylvain Cormier VITRINE DU DISQUE Le retour du maître artisan SOURCE SÉLECT Francis Cabrel CALIFORNIA Wilson Phillips Columbia (Sony) Du vent De l’air.Des bubulles.Du rien avec du chocolat au lait autour, comme dans les Aero.Je ne trouve pas mieux que cette image-là pour décrire le trio Wilson Phillips.Garnie et Wendy Wilson ont beau être les fifilles de Brian Wilson, le génie des Beach Boys, et Chynna Phillips la petite princesse du couple royal du Los Angeles pop des années 60, à savoir John Phillips et Michelle Gilliam des Ma mas & Papas, ce sont quand même trois «airheads» qui chantent en harmonies haut perchées sur fond de pop hyper-léchée mode in LA.D faut bien en convenir plus aérées que ces têtes en l’air, tu flottes au-dessus du smog californien.Cela dit, rien n’empêche de se baffrer d’Aero quand l’envie nous en prend.Ça finit par tomber sur le cœur, mais pas à la première barre.La première barre fond dans la bouche et c’est bon.Pareil pour Ca-lifbmia, cet album suprêmement racoleur où les héritières s’approprient sans le moindre scrupule le fond de commerce de la famille et des amis de la famille: le plaisir est coupable, plein de mauvais cholestérol, mais au moment où j’écris ces lignes et réécoute le disque pour la douzième fois, je m’en contrefous et déballe une autre Aero.Même si elles rendent plus que nunuches des chansons aussi majeures que celles des Byrds (Turn! Turn! Turn!), Eagles (Already Gone), Linda Ronstadt (You’re No Good), Jack-son Browne (Doctor My Eyes) et autres Youngbloods (Get Together), avilissant jusqu’aux immortelles parentales (le Etonce Dance Dance des Beach Boys, le Monday, Monday des Mamas & Papas), il y a un côté de moi — pas le côté cérébral mettons — qui devient plus mou qu’une Aero dans le palais quand les donzeDes harmonisent JY peux rien.Je trouve ça joH.Et puis émouvant.Ça me remue qu’elles puissent mêler leurs voix comme le faisaient leurs mamans et papas.C’est l’enfant adopté en moi qui fantasme, assurément, mais le fait est que je me répands quand, à la dernière chanson, papa Brian vient chanter sa chanson la phis intime.In My Room, avec ses grandes filles et leur amie d’enfance.Je ne peux m’empêcher de penser que, toutes petites, elles jouaient ensemble dans le même carré de sable où ce fêlé de Brian Wilson avait mis son piano, sur lequel il composa Surfs Up et Good Vibrations.Et qu’elles ont ce souvenir commun au fond du dboulot et que c’est ça que je reconnais à travers le disque, malgré l’opportunisme crasse et le chocolat trop vite fondu.Une certaine beauté.S.C.1 A /./ \WATCH YOUR BACK Guitar Shorty Etiquette Alligator On reste calme! C’est sérieux.Car il ne s’agit pas de l’histoire du bonhomme qui rentre à l’hôtel, mais bien de celle de l’homme qui, après un regard prolongé sur les biais de sa vie, est soudainement habité par un besoin.Lequel?Le besoin d’air.D a besoin de respirer.De changer du tout au tout car il juge avoir raté trop de choses.L’identité du bonhomme?Guitar Shorty.Sexagénaire, Guitar Shorty vient de tout balancer.Il décline le pourquoi de cela dans une pièce qui s’intitule tout simplement Story QfMy Life.De cette coupure avec son passé, on retient surtout qu’il a enfin abandonné les habits de guignol qui ont caractérisé les vingt dernières années de sa vie pour mettre en lumière l’immense talent qu’il a pour dessiner les contours d’un blues qui est à la fois sale et., puissant’ Sur la pochette de son nouvel album baptisé Watch Your Back, il a le regard direct franc.Le regard de celui à qui il ne faut pas chercher noise.On raconte cela parce que sur plus d’une production antérieure il avait le regard d’une caricature.Bref, Watch Your Back est tout bonnement l’histoire d’une renaissance.D’un bout à l’autre de ce disque.Guitar Shorty s’emploie à décaper note après note avec une volonté, une vigueur, voire une rage qui ne laisse planer aucun doute sur son intention.Laquelle?La reconnaissance.La reconnaissance de ce qui fat dans les années 60 et de ce qu’il est aujourd'hui, soit un des grands du blueshhies.Dans cette histoire, il y a un signe qui ne trompe pas: la rythmique.Celle que forment Vie Johnson à la guitare rythmique, William Bouchard à la basse et Alvino Bennett à la batterie est le type même de rythmique qui ne craint jamais de jouer pesamment parce qu’elle est bien consciente que celui qui est devant joue avec une énergie à faire pâlir d’envie un contingent de jeunesses.Guitar Shorty est aujourd’hui l’égal de Buddy Guy.Même que.Serge Truffaut BLUE NOTE REVISITED EMI (Blue Note) Comme l’indique si bien le coréalisateur Eli Wolf dans le livret de l’album, l’essence du jazz se trouve dans sa capacité de constamment transgresser ses propres limites, gardant ur pied dans le passé mais posant fermement l’autre dans le fùtur.Avec Blue Note Revisited, l’étiquette bien connue revoit le passé du jazz à travers la lorgnette de la culture DJ.Wayne Shorter est re-mixé par La Funk Mob, Donald Byrd, par DJ Spinna ou DJ Cam, avec Erik Truffez à la trompette.Le DJ britannique Matthew Herbert s’occupe pour sa part de transfigurer la musique de Michel Pe-trucciani.Les artistes de l’électro s’approprient à merveille l’univers des musiciens de jazz.Parfois maintenu près de ses racines, ce jazz à saveur électro prend souvent des accents funk, afro ou latino.On pense beaucoup à Jamiroquai en écoutant cet album réjouissant, qui sied parfaitement à ce printemps naissant., tardivement Frédérique Doyon t l.A S S l q l MOZART PAR JACOBS Mozart Les Noces de Figaro.Simon Keenlyside, Lorenzo Regaz-zo, Véronique Gens, Patrizia Ciofi, Angelika Kirchschlager, etc,.Collegium Vocale Gent Concerto Kohi, René Jacobs.Harmonia Mundi 3 CD HMC 801818.20 (Distr.SRI).Un enregistrement des Noces de Figaro peut-il encore «révolutionner» notre approche de l’œuvre?Oui et non.Nikolaus Harnoncourt avait pris beaucoup de risques, pas toujours payants, dans son intégrale de 1993.René Jacobs emprunte une voie plus bdisée: celle de la théâtralité à tout crin.La manière dont Jacobs, qui dirige de manière très verticale, parvient à imprimer un tel flux musical et dramatique est pour moi un grand mystère.Mais le résultat est là: des Noces de Figaro survoltées (mais jamais stressées), des accents justes, une vie incroyable, une ornementation sobre, une intelligence parfaite du mot et des couleurs, notamment dans de lumineux récitatifs.J’ai toujours été frappé, je dois l’avouer, essentiellement dans Cosi fan tutte et les Noces de Figaro, à quel point les commentateurs continuaient imparablement à porter aux nues des versions des années 50 et 60, vocalement somptueuses certes, mais plus corsetées.Je n'ai rien contre les disques de Karajan (EMI) et Kleiber (Dec-ca, la grande référence historique), mais l’époque a changé, les mœurs aussi et il y a place pour des incarnations plus canailles, plus sensuelles; bref, des visions de notre temps.Jacobs l’a compris et nous donne, mieux que tout autre, ces «Noces d’aujourd’hui».Sa distribution est parfaite à un point près, la Comtesse de Véronique Gens, au-diblement fatiguée dans ses airs, avec un souffle sur la voix.Tous ses comparses (le Comte de Keenlyside; la Susanna de Ciofi!) sont absolument merveilleux et idéalement dans l’esprit.Cette admirable intégrale est, de plus, servie par une prise de son très précise, que les possesseurs de lecteurs SACD pourront écouter dans un son multicanal parfaitement spatialisé.Christophe Huss ISTANPIITA Danses florentines du Trecento.Henri Agnel (cistre, ceterina, oud), Michael Nick (quinton), Henri Tournier (flûte traversière), Djamchid Chemirani (zarb), Idriss Agnel (oudou).Alpha 510 (Distr.: Pelléas).Le label Alpha est la plus belle apparition dans le paysage discographique de ces cinq dernières années.Jean-Paul Combet, l’âme de cette étiquette, a eu l’ingénieuse idée de développer, en marge de ses parutions «classiques», une collection intitulée «Les chants de la terre» qui célèbre l’union de la musique dite «savante» et des musiques traditionnelles.Cette série nous a donné au moins deux CD incontournables: La Tarantella et Nobody’s Jig.Voici une nouveauté à placer au même niveau, mais dans un genre très différent, des estampies (musiques à danser) du Moyen Age italien, dans une relecture qui rappelle le versant populaire, arabo-andalous, des Cantigas de Santa Maria.La démarche de Henri Agnel, qui désire «remettre les musiques médiévales dans l’actualité du XXI’ siècle», est incomparable, intemporelle et inclassable.Le miracle de cette recréation tient à la transe musicale qu’Agnel et ses compères parviennent à transmettre à l’auditeur.Cet ouragan sonore submergera vos sens en une expérience unique.C.H.Odile Tremblay La chronique d’Odile Tremblay sera de retour la semaine prochaine.Reporters sans frontières Dominique Issermann POUR U UBlRu DE U PRESSE En achetant le nouvel album de photographies de Reporters sans frontières, vous nous aidez à défendre les journalistes emprisonnés pour avoir simplement fait leur métier.tN VENTE MAINTENANT 12,75 S N'attendez pas qu’on vous prive de l’information pour la défendre.9« 1 4
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