Le devoir, 30 octobre 2004, Cahier F
ET DIMANCHE *31 OCTOBRE 2 0 0 4 LE DEVOIR.-LES S A M E D I ’ 3 0 POÉSIE Entrevue avec Paul-Marie Lapointe Page F 3 La grande encyclopédie Jean-Jacques Nattiez Page F 12 0 © MUSÉE RÉGIONAL DE LA CÔTE NORD, SEPT ILES, FONDS PAULINE IAIIRIN, NO 1994.134 La famille Peters, Saint-Augustin, 1951.Littérature amérindienne Une histoire écrite dans la neige INws H Ce sont deux Blancs.Ils sont tous deux anthropologues.Dans leurs jeunes années, il y a plus de 30 ans de cela, ils ont mis le cap sur le Nord québécois, où vivent ces Innus que l’on nommait autrefois Montagnais.Crayon à la main, ils ont interrogé les anciens, écrit et conservé des fragments d’une histoire culturelle en déroute.L’un d’eux, Rémi Savard, publie ces jours-ci chez Boréal, sous le titre La Forêt vive, une analyse de quatre récits de la genèse innue.L’autre, Serge Bouchard, réédite, chez le même éditeur, un long récit de chasse, Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur innu, livrés par un conteur de ces temps révolus.Voyage au cœur d’un monde disparu.CAROLINE MONTPETIT CA était une époquè où l’écriture n’existait pas.L’histoire ¦ des hommes se traçait plutôt en longues pistes laissées dans la neige, en traces de pas dans la toundra.Cette histoire, elle s’écrivait aussi dans la tête des anciens qui, hiver après hiver, printemps après printemps, été après été, automne après automne, sillonnaient cet immense territoire dont ils connaissaient avec la précision d’un géographe, la moindre cache, la moindre montagne, la moindre vallée.L’érudition, alors, était affaire d’habileté, de sagesse, de talent de mémoire.Certains y ajoutaient des talents de conteur.C’était le cas, semble-t-il, de François Bellefleur, un conteur innu qui, dans le petit village de La Romaine, près de Natashquan, a livré à Rémi Savard les histoires fondatrices de la tradition innue.Il lui a raconté celle de Tshakapesh, dont les parents avaient été tués par Katshituasku, un monstre abject parent de l’ours.D lui a aussi raconté celle des parents qui avaient tenté d’abandonner leur enfant, celle de l’enfant qui doit devenir un homme, celle du grand-père qui a une relation incestueuse avec la fille de son fils.Ces histoires formaient un véritable code moral pour les Innus, qui y lisaient des leçons sur le comportement à adopter en société, contre l’inceste, contre la violence, contre l'abandon des enfants, croit le chercheur.Elles indiquent aussi notamment les regies entourant le mariage, la production au sein de la famille et les rapports intergénérationnels.Pour Savard, il faut chercher dans la disparition de toute cette culture, qui légiférait la vie des Amérindiens, la propagation de la délin- quance et d’un certain désordre (haut taux de suicide] alcoolisme, etc.) régnant dans les communautés autochtones.•Cela a rapport avec les problèmes les plus contemporains des Indiens, c’est-à-dire la question de la gouverne et de l’autodétermination.Ce sont des textes fondateurs, ce sont comme des codes de loi, cela joue les mêmes fonctions que des codes de loi.Ceux qui savent le mieux les décoder, ce sont ceux qui les utilisaient», dit-il.Les personnages mis en scène dans ces récits sont souvent des enfants, sous forme animale, humaine ou préhumaine (un des récits raconte comment le héros perd les poils qui couvrent son corps pour devenir un homme).Ils doivent traiter avec une sorte de puissance surnaturelle qui agit sur leur destin.•Dans le deuxième récit, le grand personnage qui s’appelle Mistapeu vient enseigner comment se comporter entre les générations», rappelle Savard, qui ajoute que toutes les civilisations ont besoin d'absolu, que ce soit Dieu, des personnages légendaires ou la notion de souveraineté du peuple.C’est par ces récits que les Innus apprenaient par exemple comment se sont créés les saisons, le cycle des jours et des nuits, l'origine des hommes.Quelque chose de très près de notre Genèse biblique.»Ça prend un absolu, tout en sachant que tu peux toujours avoir des accommodements raisonnables avec le ciel», dit Savard.De Mingan à North West River Tandis que Rémi Savard explore les fondements moraux et spirituels des Innus, ce sont des histoires de chasse, d’authentiques histoires de traque, que Serge Bouchard a quant à lui cueillies de la bouche de Mathieu Mestokosho, aujourd’hui décédé.Mathieu Mestokosho •disait, récitait, racontait, tel un bruit de fond auquel personne ne prêtait vraiment attention mais que chacun entendait en sachant de quoi il s’agissait, la musique sourde et profonde d’une voix qui voyage»: Ce récit, c’est celui d’une vie dure, une vie de nomades qui menait les familles de Mingan à North West River, du lac Brûlé à la rivière Saint-Jean.Autour dé leurs campements, c’est la nature qui guette, avec ses promesses et ses menaces.Dans cet univers, les fluctuations des troupeaux de caribous, les ours, les loutres et les castors font partie de la vie quotidienne.Les femmes, de leur côté, s’occupent de la pêche et des enfants.•C’était la dernière génération des gens du territoire», dit Bouchard en entrevue, faisant référence à ces gens qui vivaient essentiellement de la chasse et de la pêche dans l’immense Labrador alors dépeuplé, loin des Blancs, loin, très loin aussi, de la tentation de l’alcool, de la drogue et de l’immobilisme.Depuis, les communautés innues ont vécu une •immense faillite», une •immense tragédie», dit l’auteur.Des gens de la génération qui a suivi celle de Mathieu ont passé leur vie immobiles, atteints d’alcoolisme, vivant de l'aide sociale, dans les réserves.C’est un •saut dans le vide», dit l’auteur.En effet, le monde tel que conté par Mathieu Mestokosho évoque une réalité qui se déployait aux antipodes de la culture occidentale moderne.C’est un monde où les humains sont constamment confrontés aux questions de distances, aux forces de la nature, à la vie animale et par conséquent à un rapport à la vie et à la mort complètement différent du nôtre.•Cela nous échappe, on n'a plus de territoire.On n’a pas de rapport concret, direct, avec la distance.Ces gens-là étaient dans une condition physique exceptionnelle.Ils trouvaient ça dur, mais ils n’étaient pas misérables.Ils étaient compétents là-dedans, et ils en ont dégagé une immense fierté.C’étaient des gens très orgueilleux», dit-il.Une littérature d’aujourd’hui Pour plonger dans l’univers amérindien, contemporain celui-là, il faut lire Littérature amérindienne du Québec, un recueil assemblé VOIR PAGE F 2: INNtJS S LE DEVOIR.LES SAMEDI 30 ET DIMANCHE 31 OCTOBRE 2004 F 2 -••Livres Le grand dérangement LADP, un des plus importants distributeurs, déménage FRÉDÉRIQUE DOYON On déplore fréquemment, par les temps qui courent, le peu d’espace consacré au livre.Que dites-vous de 220 000 pieds carrés?On ironise, bien sûr, puisque c’est le manque de visibilité — mé-diatique, notamment — qu’on pointe en parlant d’espace du livre.Mais, après tout, pourquoi dénigrer l’espace physique qu’il occupe, alors qu’à force de réclamer de nouvelles tribunes pour le livre, on en oublie déjà un peu le véritable lieu de son déploiement: l’imaginaire, l'espace mental.?Et 220 000 pieds carrés, c’est la superficie des futurs nouveaux locaux de l’Agence de distribution populaire (ADP).Quatre terrains de football en un même édifice, si on peut se permettre l’analogie.Le 23 décembre prochain, une fois acheminées les dernières commandes de Noël sur les rayons des librairies assaillies de clients qui font leurs emplettes à la dernière minute, l’ADP déménagera à Lon-gueuil.Fait divers, dira-t-on, mais entreprise d’une ampleur démesurée pour le secteur, si l’on considère que le principal distributeur de livres de langue française au pays gère 52 000 titres, dessert quelque 5000 clients, y compris plus de 100 éditeurs d’ici et d’ailleurs (France, Belgique, Suisse), 250 librairies québécoises et autres petits commerces et grandes surfaces du pays qui accueillent les livres.Pour ce faire, l'ADP monopolisera 400 remorques pendant 10 jours pour réaliser cette «distribution extraordinaire».Et c’est sans compter les 20 autres camions qui transporteront étagères et convoyeurs.Le grand dérangement, ni plus ni moins.Considérant que 1000 à 100 000 exemplaires (pour les dictionnaires Larousse) circulent pour chaque titre, ce sont près d’un demi-milliard de bouquins qui traverseront le fleuve.On croit d’emblée que le manque d’espace dans les locaux actuels justifie ce grand dérangement.Mais non, «on est forcé de déménager», indique Serge Côté, directeur de la logistique chez ADP.Le nouveau propriétaire de l'édifice de Montréal, où l’ADP loge depuis 28 ans, surfe sur la vague du développement immobilier qui roule actuellement sur le quartier sud-ouest «C'est presque taillé sur mesure pour nous», lance M.Côté à propos de la bâtisse, qui abritait auparavant l’entreprise Albums DF Limités.Une promenade sur les lieux révèle, une fois passé l’espace de bureau (le dixième de l’espace total), un premier champ, la salle de préparation des commandes.Dans la seconde grande salle, on procède à la vérification de l’emballage et de l’adressage des quelque 10 000 colis qui entrent et sortent chaque semaine, en moyenne.Les nouveautés (ou offices) sont traitées à part des autres titres.Un immense convoyeur en «U» passe de l’une à l’autre salles pour faciliter la gestion de la marchandise.Car, dans ce gigantesque entrepôt tous les livres, que l’on identifie d’ailleurs bien souvent par leurs Au mois de décembre prochain, ce sont près d’un demi-milliard de bouquins qui traverseront le fleuve Saint-Laurent JACQUES GRENIER LE DEVOIR 220 000 pieds carrés, c’est la superficie des futurs nouveaux locaux de l’Agence de distribution populaire (ADP).Quatre terrains de football en un même édifice.JP mm mm .^ poids en grammes plutôt que par leurs titres, perdent leur aura et deviennent égaux.Ici, manipuler un livre ou une conserve de petits pois, «c’est la même chose», dira spontanément le directeur.Hors les murs, toutefois, c’est une autre histoire.«H y a des normes plus importantes à respecter, puisque c’est un objet culturel», explique-t-il, racontant l’épisode d’une commande de livres sur le kamasutra qui s’était retrouvée par mégarde chez des religieuses! Inutile de dire qu’une erreur de livraison de petits pois aurait fait moins de vagues.«Il y a beaucoup d’interve- nants aussi; on fait en sorte que le plus de monde possible profite de cette manne culturelle.» La dernière salle, celle de l’entreposage, compte pour près de la moitié de la superficie totale.On y stocke environ 6000 grandes étagères qui portent chacune quelque 1500 livres (format best-sellers).De toutes ces salles, on accède au débarcadère.D faut savoir que les retours de surplus d’exemplaires constitue 35 % des activités de mise en marché.Des 50 000 best-sellers envoyés d’un éditeur, 35 000 trouveront place en librairie mais ne seront pas, évidemment, toujours tous vendus.Les 15 000 restants servent à renflouer les rayons des libraires et autres magasins.Mais avec la durée de vie des livres qui s’amenuise, une fraction de ceux-ci prendront inévitablement le chemin du recyclage, avoue délicatement M.Côté.Ce déménagement est le second remue-ménage important de l’année dans le secteur du livre, après celui des éditions Fides, qui ont remis les rênes de la distribution entre les mains de Socadis en juin dernier.Le Devoir Champion et Ooneemeetoo Tomson Highway Reflets de la littérature t anadienne-françalse Champion et j ROMAN 25 S 3 e» 5 pages Disponible chez tous les bons libraires « Highway tisse souvenirs il enfance, rêves sur réels, réalité pitoyable et humour bouffon dans un fascinant .entrelacement d’histoires.>> Montreal Gazette £ Il' parole piIp.mlo.i /V Regroupement des éditeurs t aoadtçm français ü < m S LU Û D CO CO ' UJ H O < Professeurs de désespoir « C’est un essai où Nancy Huston s'est vraiment fait plaisir et où je pense beaucoup de gens qui aiment la littérature vont aussi se taire plaisir » > Pascale Navarro.Radio Canada Indicant présent (514) 524-5558 !emeac@lemeac corn Mthai MangHjiea) ÉCHOS Congrès des traducteurs L’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec tient son congrès annuel le 5 novembre prochain, au Centre Mont-Royal, sous le thème Les Professions langagières, éthique et praxis.Anne-Marie Dussault, présidente de la Fédération des journalistes du Québec, y donnera la conférence d’ouverture sur l’éthique journalistique.Des échanges auront également lieu sur la notion de profession.Le programme complet est disponible à l’adresse www.ottiaq.org.- Le Devoir LIBRAIRIE BONHEUR D’OCCASION Livres d’occasion de qualité Livres d'art et de collections Canadians —Livres anciens et rares —^ Littérature Philosophie Sciences humaines Service de presse Achetons à domicile 514-522-8848 1-888-522-8848 4487, rue De La Roche (angle Mont-Royal) bonheurdoccasion@bellnet.ca NOUS NOUS DÉPLAÇONS PARTOUT AU QUÉBEC, POUR L’ACHAT DE BIBLIOTHÈQUES IMPORTANTES.L’engagé est le plus dur des romans de Bruno Roy.L’illustration honteuse des abus dont ont été victimes les enfants de Duplessis.umnwisw Bruno Roy L’engagé 2/6 p.• 22 $ Roman XYZ éditeur, 1781, rue Saint-Hubert.Montréal (Québec) HH 3Z1 Téléphone : (514) Ç2$.21.70 • Télécopieur : (S14) ç2$.7s.37 Courriel : infoéJxyzodit.qc.ca • www.xycedit.qc.ca INNUS SUITE DE LA PAGE F 1 par Maurizio Gatti dans les Cahiers du Québec chez Hurtubise HMH.On y trouve des contes et des légendes, des poèmes, des romans, du théâtre, des récits et des témoignages.Un de ces contes, signé Christine Sioui Wawanoloath, raconte la conquête du territoire des oiseaux verts par les oiseaux jaunes.Et ü faut être aveugle pour ne pas y voir une métaphore de l'histoire amérindienne.•Les oiseaux verts essayèrent de s’adapter à leur nouvel environnement du mieux qu’ils purent.Mais ils n’étaient pas heureux.En fait, leur seul bonheur était de se faire raconter par des plus âgés de très vieilles histoires qui racontaient que leurs ancêtres pouvaient voler dans le ciel», écrit-elle.Dans un autre conte, Tshaka-pesh, celui-là même qu'on retrouve dans les récits relatés par Savard, s’amuse des arguments du maître du oui et du maître du non autour de la souveraineté du Québec.•Alors, Tshakapesh rejoignit sa sœur et lui dit: “Laissons-les se chamailler et profitons du beau temps.” Et ils reprirent joyeusement leur route», écrit l’auteur, André Dudemaine.Un autre livre tente de mettre sur papier cette âme amérindienne.Ce sont Splendeurs amérindiennes, signées Michel Noël, que l’éditeur Henri Rivard a réunies dans un beau livre relié.Les textes sont accompagnés de tableaux d’artistes amérindiens.«Le poète avait raison, écrit Myra Créé dans sa préface: ‘L’artiste est m oiseau qui ne chante bien que dans son arbre généalogique”.» Pour les Amérindiens, cet arbre prend ses racines très loin dans l’histoire de l'Amérique.«Je suis enraciné dans ce continent comme le sont les cèdres millénaires, rabougris mais toujours verts, qui vivent en Abitibi, sur le grand territoire de mes ancêtres anishnabés», écrit Michel Noël En introduction de son livre, Maurizio Gatti cite Roméo Sagana-sh, porte-parole des Cris du Québec, qui dit regretter que «les jeunes Cris d’aujourd’hui n’aient pour modèles que des politiciens plutôt que des écrivains et des poètes».Voilà, avec ces livres, une infime partie du tort causé aux communautés amérindiennes, qui est ainsi réparée.U FORÊT VIVE Rémi Savard Boréal Montréal, 2004,225 pages RÉCITS DE MATHIEU MESTOKOSHO, CHASSEUR INNU Serge Bouchard Boréal Montréal, 2004,200 pages LITTÉRATURE AMÉRINDIENNE DU QUÉBEC Maurizio Gatti Hurtubise HMH, «Cahiers du Québec» Montréal, 2004,279 pages SPLENDEURS AMÉRINDIENNES Michel Noël Éditions Henri Rivard Montréal, 2004,200 pages vi en librairie.bistro TROPISMES IMAGINAIRES Causerie avec Louis Gauthier Auteur notamment de Voyage au Portugal avec un Allemand, Fides.Prix de la Ville de Montréal 2002 Animateur Gilles Dupuis Dans le cadre des Lundis du CRILCQ.U de M Avec le soutien du Conseil des Arts du Canada Lundi T” novembre 19 heures RSVP 739-3639 5219.Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges service@librairieolivieri.com 1 A 4 1 LE DEVOIR.LES SAMEDI 30 ET DIMANCHE 1 OCTOBRE 2 0 0 4 F ITTERATURE ENTRETIEN Paul-Marie Lapointe devant l’espace utopique de la parole Scrutant sa seconde rétrospective aux Éditions de l’Hexagone, le poète Paul-Marie Lapointe retrouve non pas la stabilité d’un monument mais toute la fragilité d’un langage personnel.L’Espace de vivre est en fait un inventaire profus, où l’observation de l’art et des humains donne naissance à un regard joueur, mais aussi très inquiet devant la marche des sociétés.THIERRY BISSONNETTE S> U est un poète qui nous interdise de séparer la forme du contenu, l'expérience du monde et celle du langage, c’est bien Paul-Marie Lapointe.Emprunté à Novalis, le titre de sa rétrospective de 1971 — Le Réel absolu — pouvait suggérer cette réconciliation de perspectives où la poésie, humanité de l’homme, se voit accorder un rôle de fondation autant que de suspicion.Fraîchement arrivé de Saint-Félicien à la fin des années 1940, le jeune Lapointe fut littéralement parrainé par Claude Gauvreau, qui accueillera le manuscrit du Vierge incendié comme un exemple de liberté créatrice.Illustré par Pierre Gauvreau, le recueil de l’adolescent sera publié peu après le manifeste Refus global et chez le même éditeur éphémère, Mythra-mythe.Puis, après une douzaine d’années de silence, le surréalisme juvénile du Vierge évoluera à travers un humanisme conséquent, où la libération des mots et celle des hommes deviendront indissociables.C’est alors le lyrisme majestueux de Choix de poèmes puis de Pour les âmes, où la parodie du discours religieux n’est pas sans révéler le désir d’une liaison moderne entre l’esthétique et le sacré.Une deuxième rétrospective vient maintenant rassembler les états plus récents de cette écriture, soit la période allant de Tableaux de l’amoureuse (1974) jusqu’à Espèces fragiles (2002).Bien qu’il ait laissé le soin à Gilles Cyr de bâtir cette somme, Lapointe y entrevoit l’occasion de ressaisir l’unité souterraine de plusieurs décennies d’écriture: «“L’espace de vivre” est un vers du dernier recueil que j’ai publié.Je trouve que ça coiffe assez bien l'ensemble de mes poèmes, qui ont trait à la vie quotidienne, la vie en soi, la vie contre la mort quoi.Je ne vois pas tellement de différences entre les périodes couvertes par les deux rétrospectives, sinon que mon approche est peut-être devenue plus philosophique avec le temps.Le côté plus obscur et plus complexe des choses est supplanté par l'espace de vivre, qui est la poésie.» ARCHIVES LE DEVOIR «La difficulté de vivre dans le monde actuel nous paralyse parfois, ce qu’il faut combattre», fait remarquer Paul-Marie Lapointe.En deçà de cette solidarité qui unit ses recueils, L’Espace de vivre possède tout de même des constantes propres.Dans tous les livres qui le composent, on remarque entre autres une dimension empirique, sinon expérimentale: des tableaux, des sculptures, des expositions, l’œuvre de René Crevel et une série de voyages mexicains servent en ef(et de déclencheurs aux différents recueils, ce qui diffère quelque peu de la parole démiurgique et souveraine de la première rétrospective.Alors que tous les recueils sont repris intégralement, le grand laboratoire d’Ecritures, dont les deux volumes totalisaient plusieurs centaines de pages, est ici représenté sous formes d’extraits.«Je les ai sélectionnés selon un principe de variété, explique l’auteur, car ça, empruntait plusieurs tangentes.Écritures, en gros, c’était une exploration dans ce que le poème a de plus obscur, mais à partir de mots très concrets.Ce sont les mots qui parlent, dans toutes sortes de positions.» Cette rétrospective offre également une première publication en tirage ouvert des livres d’artistes de Lapointe, soit Bouche rouge et Tombeau de René Crevel.Quelques textes marquants publiés dans des revues apparaissent aussi, tel ce Nô télévisé ou encore un poème pour Roland Giguère à l’occasion d’un numéro spécial de La Barre du jour.Bien qu’il reconnaisse des chan- gements de cap dans sa production récente, Paul-Marie Lapointe insiste davantage sur l’homogénéité entre ses œuvres: «Je pense que dans l’ensemble de mes poèmes il y a un cheminement unique, lequel tient compte de l'âge, du monde dans lequel on vit, de ma perception.Cest difficile pour moi de catégoriser les différentes étapes de tout ça.Le ton varie, s’approfondit, puis il apparaît certainement une forme d'humour dans Le Sacre.Il s'agit de parvenir aussi à rigoler un peu devant le sérieux criminel des gens qui nous dirigent, pour dire que le monde.ce n est pas que ça.c’est aussi des millions de personnes qui réussissent d se lever le matin et à se trouver des raisons de vivre.» On reconnaît là cette préoccupation pour les «petits hommes», qui peuplent tant de poèmes de Lapointe, de même que l’inquiétude fraternelle qui traverse la plupart de ses productions.Habite par un sentiment certain de catastrophe, l’homme est cependant d’avis que, pour un jeune poète d'aujourd’hui, il est moins difficile qu'en 1948 de bousculer le langage.«Oui, je pense que c’est plus facile, parce qu'il existe, dans différentes formes d'art, plusieurs voies d’avant-garde et un dynamisme qui ne nécessitent pas le même genre de table rase qu’à l’époque du Vierge incendié.» Tout se passe comme si la fibre révolutionnaire des deux derniers siècles avait balayé jusqu'à la possibilité d’une habitation du monde.Assistant au spectacle d’un cynisme omnipotent sous les apparences que déploie l'actualité, celui qui mettait jadis le feu aux poudres entrevoit maintenant chaque matin comme l’objet d'une conquête plus valable que toutes les subversions d’un jour: «Im difficulté de vivre dans le monde actuel nous paralyse parfois, ce qu’il faut combattre.Il y a des millions de personnes intéressées par le fait qu ’il y ait du soleil le matin et que les enfants rient et jouent.Il faut passer par-dessus ces périodesfà, continuer à vivre, sinon c’est la catastrophe.Je pense que la poésie est thérapeutique pour celui qui l’écrit, et ça peut aussi servir aux autres, même si on croit parfois que ça touche bien peu de gens.Im poésie enseigne à vivre vraiment, à savoir vivre sur terre sans se mettre du côté des gens qui détruisent tout.» L’ESPACE DE VIVRE Paul-Marie Lapointe L’Hexagone Montréal, 2004,648 pages En vente partout 412 pages -27,95 $ Félicitations à Brian T.Fitch finaliste au Prix de la Gouverneure générale du Conseil des Arts du Canada pour son essai, Le langage de la pensée et l'écriture, Humbolt, Valéry, Beckett éditeur UN RENDEZVOUS Prenez le petit-déjeuner avec Janette Bertrand le dimanche 31 octobre, à l’hôtel Ritz-Carlton de Montréal, dans le cadre des rencontres « Archambault reçoit ».Billets en vente dans tous les magasins Archambault ou sur le site www.archambault.ca -l ' " v * ' ?* - ‘'’'Tv fiipSiSP’r I * Libncf Bqtresbi « QUEBECOR MEDIA Paul-Marie Lapointe en quelques dates ¦ 1929.Naissance à Saint-Félicien.au Lac-Saint-Jean.¦ 1948.Grâce à Claude Gau-vreau.il publie Im Vierge incendié.dans la foulee du manifeste Refus global.¦ 1950.D devient journaliste à LÉ-venement après avoir travaillé à la Banque Nationale de Saint-Félicien.¦ 1959.11 participe au lancement de la revue Uberté.¦ 1954-1961.Journaliste à La IVesse, il abandonne ce poste pour participer, comme directeur de l’information, à la fondation du Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon.¦ 1964.11 apparaît dans Un chat dans le sac.le tibn aux accents révolutionnaires de Gilles Groulx.¦ 1965.Parution de Four les âmes.¦ 1964-1969.Rédacteur en chef du magazine Maclean, ancêtre de L’Actualité.Il occupe par la suite diverses fonctions de direction à Radio-Canada jusqu’à sa retraite.¦ 1971.Prix Athanase-David.plus haute distinction littéraire remise par le gouvernement du Quebec, et prix du Gouverneur général du Canada pour son recueil Im Réel absolu.¦ 1987.Parution d’un choix de textes dans la prestigieuse collection «Poète d’aujourd’hui» chez Seghers.¦ 1998.Prix de la francophonie Leopold Sedar Senghor.¦ 1999.Au Salon du livre de Montréal, il reçoit le prix Gilles Corbeil pour l’ensemble de son œuvre, accompagné d’une bourse de 100000$.¦ 2001.Doctorat honoris causa de l'Université de Montréal.JACQUES GRENIER LE DEVOIR Paul-Marie Lapointe a reçu le prix Gilles Corbeil en 1999 pour l’ensemble de son œuvre.w \Y Franci D’AMOUR Le Retour d’Afrique «Un roman magnifique et douloureux.» Marie-Claude Fortin La Presse «Véritable entomologiste des sentiments, Francine D’Amour orchestre avec une grande maîtrise d’écriture son nouveau roman.» Suzanne Giguère Le Devoir Roman 234 pages • 19,95 $ LE RETOUR D'AFRIQUE www.editionsboretil.qc.ca t LE DEVOIR, LES SAMEDI 30 ET DIMANCHE 31 OCTOBRE 2004 ’•LiTIÉRATURE ROMAN QUÉBÉCOIS Témoin de la dilution du monde La Shoah imaginée à travers le regard sensible d'Alain Gagnon CHRISTIAN ÜESMELLES Le sucre ne sert à rien quand c’est le sel qui manque», assure un proverbe yiddish.Car il y aura toujours pour certains êtres des blessures incapables de guérir, une distinction impossible à effacer entre le superflu et l'essentiel.Dans le ghetto juif d’un pays d’Europe centrale, une rafle nazie annonce pour Jakob Eliyakim, un jeune garçon de douze ans, le début de «la déliquescence du monde».C’est-à-dire l’éclatement de sa famille, la vie dans les camps de concentration, les privations, l’horreur inimaginable.Quatorzième roman d’Alain Gagnon, Jakob, fils de Jakob nous plonge avec sobriété dans l’horreur de la Shoah, au milieu d’une Seconde Guerre mondiale qui s’essouffle, d’un côté comme de l’autre des fils barbelés.Tour à tour romancier, nouvelliste et poète, l’auteur saguenéen publie de façon régulière depuis une trentaine d’années.Ses romans Sud (Pleine Lune, 1995) et Lélie ou la vie horizontale (Triptyque, 2003) ont, parmi une production abondante, reçu un accueil critique enthousiaste.L’insidieuse culpabilité d’être en vie Adopté secrètement par la famille d’un colonel de la Wehr-macht qui désapprouve en silence l’entreprise nazie («L'Allemagne gouvernée par desfiers-à-bras de brasserie contre des communistes alliés momentanément à des mâcheurs de chewing-gum ploutocrates.»), Jakob a la vie sauve, connaît de nouveau le bonheur, goûte à l’amour avec Elke — l’une de ses nouvelles demi-sœurs.Et du coup s’installe en lui l’insidieuse culpabilité d’être en vie.«Ne donnais-je pas raison aux wm ai Alain Gagnon SOURCK TRIPTYQUE nazis lorsqu'ils affirmaient que nous, Juifs, n'avions ni noblesse, ni âme, ni courage?» Mais avait-il seulement le choix d’agir autrement?11 l’affirme pourtant lui-même avec lucidité: «A l'époque, par réflexe de survie, je crois bien avoir ordonné à mes oreilles de ne plus entendre, à mes yeux de devenir aveugles et à mon imagination de ne rien pressentir au-delà de ce que la prochaine heure pouvait apporter.» Au milieu de la barbarie des bombardements alliés sur Dresde («Il pleuvait des étoiles sur la terre»), Jakob-Ludwig se sauve en compagnie de Tandja, son autre demi-sœur, tandis qu’ils se butent à une milice nazie en fuite.D’autres misères plus tard, il sera recueilli à Montréal par un oncle.Un nouveau départ, suivi d’un mariage plutôt malheureux avec une Juive sioniste, jusqu’à ce qu’il tombe un jour, à l’Expo 67, sur Helmut von Stauffenberg, son «frère» allemand, qui lui apprend que Tandja a elle aussi survécu à la débâcle nazie.Sans trop réfléchir, Jakob abandonne tout pour partir en Alle- magne à la rencontre de Tandja.Une tristesse indissoluble, la culpabilité et le souvenir de l’horreur absolue s’amalgament afin de prendre la forme de cet amour immense pour la seule femme qui puisse vraiment comprendre.Ils vivent tous les deux dans la parfaite inconscience du temps: •Nous occupions une patrie bizarre dont nous étions les seuls habitants.» Ce seront vingt années de bonheur amoureux, de lent effacement du souvenir.Jusqu’à ce que la maladie atteigne Tandja au cœur même de sa mémoire.La trace indigne des mots Condamné à quatre ans de pénitencier pour homicide involontaire après avoir mis fin aux souffrances de la femme qu’il aimait, •dans la douceur d’un sommeil provoqué», l’existence de Jakob Eliyakim se terminera avec l’éclat d’un fait divers.Dans le cimetière juif de Montréal, l’homme s’immolera au kérosène sur la tombe de son épouse.Une façon de boucler la boucle.De se débarrasser de sa culpabilité et de rejoindre les siens en partageant, d’une certaine manière, leur mort carbonisée.Avec un style sobre, effacé et toujours juste, Alain Gagnon fait entendre sans trop insister la ligne mélodique de la désespérance.Une contribution sensible et remarquable à l’une des «horreurs magistrales» qui ont défiguré le dernier siècle.«Les mots laissent des traces indignes», estimera finalement Jakob.C'est-à-dire que l’essentiel manque toujours.Et que sans doute personne, comme l’écrivait Paul Celan, ne peut témoigner pour le témoin.JAKOB, FILS DE JAKOB Alain Gagnon Triptyque Montréal, 2004,166 pages Lescofiseils de.libraires indépendants A» 1 : L.b J I IWWrtJ Jimmy Beaulieu Mécanique générale/1,00 coups, 17,955 Dans b vague d’autofiction en BD, (immy Beaulieu s’impose avec cet album au traitement graphique en noir et blanc, précis et très expressif l-c scénario voisine souvent avec un monologue introspectif peu banal.C’est, à mon avis, à mettre au rayon des incontournables en BD YVES CUILLET Librairie Le Fureteur (Saint-Lambert) L’INTELLIGENCE DU CORPS Pierre Bertrand Libar, *3$ l ne des plus h iles lectures philosophiques de ees dernières .mutes.Li pensée de Pierre Bertrand nous lait être à la lois volcan, océan et roseau.À lire absolument ! LAURENT BORREGO Librairie Monet (Montréal) QUI A TUE MAGELLAN ?ET AUTRES NOUVELLES Mélanie Vincelette itm«ac, n.esS Mélanie Vincelette maîtrise pleinement son écriture dans ces onze tableaux tout en nuances et subtilité clins lesquels elle dépeint avec émotion, sur un ton toujours juste, des portraits sensibles et intenses d'hommes et de lenmies à la recherche de l’amour.JOHANNE VADEBONCOEUR Librairie Clément Morin (Trois-Rivières) SINGULIERS VOYAGEURS Hélène Vachon Québ«c Amériqu», 19.955 I luis clos théâtral, rencontre improbable de quatre individus ordinaires que rien ne rapproche, réflexion sur la fidélité, la vengeance, la différence et le désir, ce roman nous p >rlc eu provoquant les souvenirs de nos propres rencontres brèves et la mémoire de leur loro .MELANIE QUIMKR Librairie Pantoute (Québec) LE VOL DU CORBEAU Ann-Marie MacDonald FUmrrurion-Qu«b«c, 34,955 Au début des années 60, dans une Lise militaire en t >ntario, le meurtre d’une petite fille secoue la communauté.Madeleine, 8 ans.en sortira brisée.Devenue adulte, elle voudra découvrir la vérité.I 11 roman h mleversant et dense qui traite île l'innocence perdue.UN A LESSARD Les Bouquinistes (Chicoutimi) le libraire Journal littéraire bimestriel novembre 2004 Maintenant en librairie *»* le Hhrain Une réalisation des librairies indépendantes : Ite.www.lelibraire.org Portail du livre au Québec Avec l'aide de Patrimoine Canada Canada t I 6 R A I R l t PANTOUTE MORIN Unm » QAt ^ hvi‘~ \ iruluWf- lURETEUR Les limbes de l’Amérique n 1985, lors de la sortie du film Le pays où rêvent les fourmis vertes, le cinéaste allemand Werner Herzog déclarait «Notre civilisation est sans respect pour ces cultures vieilles de plusieurs millénaires.Elles disparaissent l’une après l’autre et la situation est sans issue.Je veux parler de cette terrible tragédie, de la perte immense que constitue, pour l'humanité, la disparition d’une culture, d’une langue.» Dans De Marquette à Veracruz, l’écrivain Jim Harrison, le romancier des minorités aux poignets liés, s'interroge: «Combien de temps encore à ignorer le sort réservé aux communautés amérindiennes du continent?» Chez nous, il y a longtemps que l’image de l’Indien qui «gardait les portes de la nuit en Amérique» a disparu des écrans de la télévision, mais que sait-on vraiment de l’univers amérindien?François Chabot est anthropologue.Il a côtoyé les Innus pendant plysieurs années, tant à Betsiamites qu’à Uashat (Sept-fles).Dans La Mort d’un chef, ü nous invite à découvrir la communauté innue dTJashat.Mak Maliotenam, enclavée dans la baie de Sept-îles.A travers le regard d’un vieux chef innu, il évoque l’avenir chancelant de ceux qu’on appelait traditionnellement les Montagnais.A la croisée du rêve, de l’histoire et du réel, ce chant d’amour et de dépossession parle plus largement des menaces qui pèsent sur les identités culturelles amérindiennes.Pantomimes désarticulés Pierre Uapistan, le vieux chef innu, vient de mourir à 82 ans.«Il se prépare à revoir ses innombrables souvenirs.» Progressivement sa voix se fait forte, puissante, furieuse et passionnée.Il revoit les Innus dTJashat errant entre les bungalows et le centre commercial «construit au milieu des terrains de cueillette de fruits sauvages».11 se souvient du jour où ils ont cédé leurs droits ancestraux à Hydro-Québec pour la construction de centrales hydroélectriques sur la rivière Sainte-Marguerite: «Les Innus étaient restés abasourdis avec des chèques, un cimetière ancestral noyé dans le grand bassin, sans oublier les équipements et les abris de chasseurs disparus sous l’eau.Ils avaient perdu le sens de leurs vies.» Le vieux chef est inquiet Un Indien n’est jamais propriétaire des terres qu’il habite, il n’en est que le dépositaire pour les générations suivantes.Sans «territoire spirituel», les Innus ne sont plus rien, condamnés à flotter, sans mémoire, dans «les limbes de l’Amérique».Comme s’il se lançait éveillé dans un grand rêve, il se rappelle qu’autrefois, nomade libre et heureux, il passait «des nuits célestes en raquettes à parcourir le Nistas-sinan», le territoire ancestral innu.De son refuge d’éternité, ü regarde s’effilocher sa famille, sa mémoire, sa langue et les valeurs amérindiennes.La déchéance de son peuple lui éclate en plein visage: alcoolisme, toxicomanie, violence, folie.Autant de fléaux engendrés par la sédentarisation.Dans ce théâtre absurde, les siens sont devenus de pauvres ‘pantomimes désarticulés» sans fierté, sans respect des aînés, sans vision.Un éternel peuple de locataires soumis à la loi fédérale sur les Indiens, déresponsabilisés, sans titre de propriété sur les terres où ils vivent Le déhint à l’àme vive et rêveuse a d’autres visions.Un ours boit dans un bar.L’animal est de mauvais poil Il s’adresse au chef dans sa langue.S’il boit une bière, c’est parce que Teau autour du dépotoir est contaminée par des résidus de métaux toxiques.Le chef, pensif et mélancolique, s’emporte: «Les Blancs, avec leur avidité et leur cupidité [.], ont détruit l’intégrité de l’ours, comme ils Vont fait avec l’Indien et son indépendance.» Innu pour l’éternité Dans un autre rêve, il s’approche d’une tente de prospecteurs miniers: trois caribous discutent en fu- Suzanne Giguère mant de la disparition qui les guette depuis l’avènement des barrages.Le lendemain, en signe de protestation, couchés devant le barrage sur leurs pattes recroquevillées, ils ne bougent plus, pétrifiés devant «le cercueil de la nation».Le symbole est puissant L’irruption de ces courts récits allégoriques apporte une note de fantaisie et de poésie mais n’efface pas le débordement de colère du vieux chef Deux peuples fieuvent-ils se comprendre lorsque l’un parle un langage rationaliste et l’autre celui de la mythologie?Cette question hante le roman de François Chabot S’il semble impossible de rétablir l’harmonie de l’état originel du peuple innu, existe-t-il un exutoire salutaire face à sa désespérance?A la fin du roman, la petite-fille du chef prend la parole.A sa grand-mère qui lui demande si elle a entendu et vu le rêve de son grand-père, elle répond: «Il m’a indiqué le chemin, celui de nos valeurs ancestrales, dans un monde sans territoire ni tradition liée à la terre.Il sait qu’il est Innu pour l’éternité.» Le vieux chef a transmis à sa petite-fille le désir de la postérité et lui a légué le pouvoir de rêver «Les jeunes Innus doivent rêver leur vie dans un monde sans repères pour l’instant.Un peuple sans rêves s’ouvre à la dérision et à la déraison.» Avec La Mort d’un chef, François Chabot signe un premier roman coupde-poing.Le romancier nous livre un triple témoignage sur la communauté innue de la baie de Sept-îles: philosophique et poétique pour la confrontation de l’âme humaine, pédagogique pour le travail de mémoire et politique pour résister à l’oubli.Dans une prose souple, des dialogues vivants et une langue fluide.LA MORT D’UN CHEF François Chabot Triptyque Montréal, 2004,108 pages JEAN-FRANÇOIS NADEAU Jeune Innue avec son chien, près de Sept-îles.Reflets de la littérature canadienne-) rançaise : om faute Tihtivas et Jean, Tihtiyac naka Jean, Tihtiyas and Jean ¦e jur i.i mer un K3M.m 4,.3 ns< il .IS6N.J-93I203-7C3 36 pages $7,95 Trtrtn;*> w«*l Jc-àii ES Bouton «Tor Ac-jtfa 2ÛAC 236, Gtsvyjet M-jnchw (fc-BA SIC Mi êîêflbwn» JOt) $823 J a ' ?êflkoptew 1 j* 75 ?Courmtî «.yrs*****'».* a Rfçrsyujwwwnt itn èdiffws i.srvfcien* l’-Jilyi.Jm.http://recf.ca Le cercle PARFAIT ¦ OMAN ÉP?Félicitations PASCALE QUIVIGER finaliste au Prix du Gouverneur général « Pascale Quiviger décrit avec virtuosité un univers de plénitude, méditerranéen et chaotique, que vient rompre la passion amoureuse.Le cercle parfait est un roman qui allie une forme rigoureuse et envoûtante à une réflexion sur la nature destructive de l’amour.» (Marie-C lairc Blais.Franco Daiglc, Pierre Yorgeau) Pour informations : info@lelibraire.org Lins huit même NOUVELLES ROMANS ESSAIS r i LE DEVOIR.LES SAMEDI 30 ET DIMANCHE 31 OCTOBRE Littérature'1 Hockey, femmes et écriture LOUIS CORXELLIER Vous m excuserez de tant de légèreté, mais je trouve 1 idée vraiment bonne: écrire un roman scandé par la saison du Canadien de Montréal.Pour 2003-04, ça donne 93 chapitres, c'est-à-dire un par match.Roman, d'ailleurs, n'est peut-être pas le terme le plus juste pour désigner ce projet qui sent 1 autofiction à plein nez.•J’aime ce journal», avouera, au passage, le narrateur prénommé.Matthieu! Il a à peine trente ans, une blonde simple et sympathique, une sœur qui se cherche de lit en lit et des amis de gars qui, comme lui, aiment les femmes et le hockey.Ça sent la coupe ne traite de rien d autre, en fait, que •des déboires et des boires de la gang» qui, passion du narrateur oblige, se déroulent à la lueur d'une télé 51 pouces qui ne projette que du hockey.Dans une langue drue et crue, empruntée au style oral, le narrateur raconte la vie qui va en multipliant les analogies entre l'existence et le hockey.Pendant les entractes, qui servent à se préoccuper des «petits détails de la vie qu’on met de côté quand la rondelle tombe au centre de la glace», il se rapproche de son amoureuse: «Vas-tu me paire une pipe au premier entracte?» Les matchs des Méchants Mardis Molson Ex à RDS, bien arrosés, lui rendent parfois la main molle: «Quand t’es saoul, c’est plus dur d’écrire.Je suis saoul.» Il n’y en a jamais, comme le veut la tradition, de vraiment facile, mais de petites victoires en petites défaites, le hockey et l’écriture rendent le reste supportable, voire agréable parfois.Le samedi 6 décembre 2003 — Canadien 3, Hurricanes 1 —, un orgasme, survenu à contretemps, met un terme au train-train et fait entrer notre homme dans un état léthargique.Plus capable de la mettre dedans, comme on dit, sinon dans un filet amoureux désert.Quand une copine de baise le largue un soir de match Canadien-Maple Leafs en lui lâchant un brutal «tu vas être obligé de te crosser.», le Matthieu n’en mène pas large: «Oui, je vais être obligé de me crosser.Pas facile, avec la face de Mats Sundin qui fait trois pieds de large sur mon écran.» Une adolescence qui s’étire C’est qu’il est, au fond, comme le reste de sa gang, privé de repères autres que ceux du quotidien (baise, bière, hockey, dans ce cas) et que la relative insignifiance de son existence, par la force des choses, .lui apparaît enfin sans qu’il sache trop qu’en faire.A l'image d'une génération cool et sympathique mais cruellement anomique, c’est-à-dire privée de valeurs communes fortes et vraiment signifiantes, Ça sent la coupe nous plonge ainsi au cœur d’un univers plein d’un fragile confort et d’une indifférence qui s’ignore mais qui finit par faire mal quand le besoin de sens finit par s’imposer.Est-ce assez pour être heureux, semble alors se demander le romancier, que cette adolescence qui s’étire en trips de gang, en amourettes toujours à recommencer et sans véritable plan de match?m Migrations discrètes de l’Oie En toute irrégularité, pas à pas, Vinitiative éditoriale de Benoît Chaput semble germer sur une poésie québécoise en ruine JASON COHN REUTERS Aimer le hockey (ou n'importe quoi d’autre) parce qu’il permet d’oublier qu’on a une vie.Aimer le hockey (ou n'importe quoi d’autre) parce qu’il permet d’oublier qu’on a une vie, aimer écrire «parce que c’est un coup de vent quand il fait 35 0C, parce que c’est une grosse couverture en laine quand il fait -35 °C», c’est-à-dire en guide de réconfort, est-ce cela vraiment vivre et vraiment écrire?Le narrateur, un soir de Saint-Valentin Canadien-Sénateurs, se fera enfin volontariste: «Une seconde d’amour, ça vaut mille fois plus que des années de baise insignifiante.Tu le sais pas encore, ça te fait peur.Mais Rick, je te le dis, faut que tu plonges, un jour, faut toujours que tu plonges, un jour.» Mais comment faire, quand le sens manque, pour plonger dans la bonne direction?Peut-être commencer, à l’exemple du narrateur, par se servir des séries pour faire un peu d’introspection.Jeune, énergique, rafraîchissant, mais aussi plein d’un désarroi qui n’a pas les mots justes pour se nommer et d’une insignifiance frondeuse mais dé^ létère, ce roman, sous ses allures anodines, en dit peut-être plus sur notre temps que bien des œuvres plus prétentieuses.Le hockey vous manque?Profitez-en donc pour chercher du sens avec le narrateur de Ça sent la coupe.ÇA SENT LA COUPE Matthieu Simard Stanké Montréal, 2004,272 pages THIERRY B1SSONNETTE Quelque temps après avoir fêté sa première décennie, voilà que L’Oie de Cravan annonçait son déménagement dans de ”vastes- locaux.Il y a de quoi nager en plein fantasme à propos de cette petite maison d'édition, qu'on peut du moins situer dans la lignée des Cahiers de la file indienne, de L'Erta, de L’Estérel.du Noroît et d'autres entreprises artisanales où on a eu à cœur de matérialiser adéquatement le livre de poésie.En toute irrégularité, pas à pas, l’initiative éditoriale de Benoit Chaput semble germer sur une poésie québécoise en ruine (.«les Oies de Cravan naissent des mâts pourris», disait Louis Scutenaire), ce qui donne lieu à d'émouvantes anomalies.Après une période plutôt calme, deux nouvelles plaquettes prolongent les avenues représentatives de la maison.D’une part, Franz-Emmanuel Schürch s’inscrit dans un territoire balisé notamment par Pierre Peuch-maurd et Benoît Chaput alors que Mâïcke Castegnier ranime d'autre part la veine dérisoire et gentiment hirsute de Karina Mancini, d’Urbain Desbois et des quelques bédéistes de L’Oie.Présentés comme des «illustrations hermétiques», les poèmes de Schürch partagent cet ésotérisme un peu déconcerté qui marquait l’univers d’Aloysius Bertrand et dont on retrouve des échos plus prés de nous chez un certain Joël Pourbaix.Volontiers surannée, vieille Europe, l’écriture de ce professeur de philosophie et dégustateur de vins emprunte les voies de l’ellipse, de la sentence et de l’énigme, ce qui teinte déjà le titre du recueil (Une autre fois).Dans une première partie extrêmement réussie, l’auteur va de brefs poèmes bien ciselés à des suites fragmentaires, voire au conte, cette hésitation formelle se moulant Conférence avec (Jpvk'n ï jÿ librairie » b i s t rn d ot N0* Reflets de la littérature canadienne-francaise O ni veau té La butte à Pétard b l "V jvm cvh.'v'pcr à la JcporUttioru pU»>ic\irv acytiicnno Je b In tu JVUnJ, matiUviuni SamlJoseph Ju Mcnii uio'- k, au Nouveau lvuMN>Mv.k.sv' J.uv» k> Wma a Uitnivéc des Uoupo ariçbises.L'.mie prOvîcusv Ju Mi’Kindvt Kilpou les atJa ' à sutuvtv.tuai?rtc pot viendra p*s> Uni loin s » Miubucr lems pcinev texte df t)Um
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