Le devoir, 21 mai 2005, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 21 ET DI M ANCHE 22 M Al 2 0 0 5 LITTÉRATURE Beauté désespérée Page F 3 LITTÉRATURE Sexe, drogue et désespoir avec Philippe Djian Page F 4 ?LE DEVOIR * «/ o ' y*' • H P ^ S ¦H W W 3 E C ¦H o •H (|) 4-> e o I g ^ r § u w w ,.s5œc^-* ¦ ' gîr t' S*-( •.fîT» LOUIS CORNELLIER Pendant qu'il serrait la main du diable au Rwanda, en 1094, le général Dal-laire, récemment promu au rang de héros de la nation, s’acquittait-il bien de sa tâche de chef militaire de la mission de TON II dans ce pays?Cette tragédie qui a fait entre 800 (XX) et un million de morts continue, en effet, de faire couler beaucoup d’encre.L’historien militaire Jacques Castonguay, dans son Rwanda qui vient de paraître, le constate: «/e pense bien qu'il n'y a rien qui n'ait été dit au sujet de ces massacres.» Au Québec seulement, les romanciers Gil Courtemanche et, de façon moins éclatante, Francine Nadon, de même que les essayistes Dominique Fayette, Robin Philpot et Roméo Dallaire lui-même ont exploré cette af faire.Plusieurs zoqes d’ombre, néanmoins, demeurent.A titre d’auteur du rapport officiel de la participation des Forces canadiennes aux missions de TOND au Rwanda — un mandat reçu du général Dallaire —, Castonguay a eu l'occasion de rencontrer «des personnes qui ont vécu le drame rwandais ou qui l’ont connu de façon particulière».Son ouvrage entend donc approcher «la dimension humaine de ce conflit, plus précisément le monde complexe des émotions», et dédouaner l'ex-chef militaire canadien des soupçons que certains font peser sur lui.Le travail de Dallaire Au sujet du travail accompli par le général Dallaire à titre de chef militaire de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), un travail récemment contesté p;tr Jacques-Roger Booh Booh, ex-représentant spécial du secrétaire général de l’ONU au Rwanda (voir autre texte en page F 5), Castonguay ne tarit pas d’éloges.Dallaire, qui s'est activé corps et âme pour tenter d'empêcher le pire, a été victime de l’attentisme de l’ONU qui nageait dans la confusion.En jpiise de preuve, l’historien cite le témoignage de Colin Keating, ambassadeur de la Nouvelle-Zélande auprès de l’ONU et président du Conseil de sécurité en avril 1994, c'est-à-dire au moment du massacre.Keating, en effet, «soutint fermement que le Conseil de sécurité avait été mal renseigné par le Secrétariat de l’ONU en ce qui a trait aux événe- 06 S U £ 0 1 G ments du Rwanda».Un des responsables de cette confusion, selon Castonguay, ne serait nul autre que Jacques-Roger Booh Booh, qui «a laissé l’impression au Conseil de sécurité que le problème résidait dans un simple affrontement entre le FRP et le gouvernement».Mentionnons, au passage, que le général canadien Maurice Baril était à l’époque conseiller militaire du secrétaire général de l'ONU.Très sévère à l’égard de Booh Booh, l’historien présente aussi ce dernier comme un fonctionnaire inefficace, «complètement dépassé par les événements».À l’appui de cette thèse, et à la défense de l’oeuvre de Roméo Dallaire, il cite Faustin Twagiramungu, ex-premier ministre du Rwanda, qui se souvient des efforts acharnés déployés nuit et jour par le général: «Il cherchait sans cesse des solutions.S’il avait eu avec lui quelqu’un d’autre que Booh Booh, il aurait pu faire davantage.Booh Booh était un homme d’Etat envoyé par l’ONU, mm l’homme dont on avait besoin.» VOIR PAGE F 2 : RWANDA Michel Faber.ou comment réconcilier Charles Dickens et James Joyce EVAYOUREN CHRISTIAN RIOUX Paris — De passage à Paris la semaine dernière, Michel Faber est passé par hasard devant une affiche du groupe-«culte» Magma.Le soir même, il assistait dans une salle branchée de la capitale, le Triton, à l’un des meilleurs concerts de rock progressif qu’il ait jamais vus.«Pour moi, la musique est une improvisation permanente.Nous en avons perdu conscience en figeant les œuvres classiques dans la pierre.Quand j’écoute de la musique, je veux voir quelque chose naître au monde pour la première fois.» Alors pourquoi diable un passionné de musique et de littérature d'avant-garde se hasarde-t-il à écrire un roman de 1200 pages à la manière de Charles Dickens?Après avoir conquis le monde anglo-saxon, La Rose pourpre et le lys (The Crimson Petal atfd The White) sort ces jours-ci en français à Paris (Editions de l’Olivier) et à Montréal (Boréal).Dans le petit monde littéraire britannique, on chuchote que seule sa nationalité néerlandaise a empêché Michel Faber de remporter le célèbre Booker Prize.N’étant ni britannique, ni canadien, ni australien, il n’était pas admissible.En 1989, l’écrivain écossais Charles Palliser avait écrit Le Quinconce (Phébus).L’exercice consistait à rédiger un livre comme on l’aurait fait ü y a 150 ans.Ce n’est pas le projet de Michel Faber, qui s’adresse à un lecteur qui vit au XXI' siècle, longtemps après Freud et le féminisme.«J’ai toujours voulu fusionner la sensibilité moderne avec la forme littéraire du XIX' siècle.Cest pourquoi je n ’ai jamais prétendu que ce livre aurait pu être écrit à l’époque de Dickens.» Entre stupre et arrivisme, Michel Faber prend le lecteur par la main pour lui raconter l’histoire d’une prostituée de 18 ans nommée Sugar qui officie dans le bordel de Mrs.Castaway.William Rackham, un riche parfumeur, s’en amourache et en fait sa maîtresse.Mais Sugar a beau être issue des taudis de Church Lane, c’est une féministe avant la lettre qui sait lire et écrire.Sa conversation séduit les hommes autant que ses formes.Sa liberté n’a d’éfpl que le puritanisme de cette bonne société londonienne où les épouses neurasthéniques meurent d’ennui sur les hauteurs de Netting Hill •Faites attention où vous posez les pieds, avertit le narrateur.Gardez toute votre tête; vous allez en avoir besoin.La ville où je vous emmène est vaste et compliquée, et vous n’y êtes jamais allé.» Faber aurait pu se contenter d’un simple pastiche.Il a préféré jouer avec son lecteur à un surprenant jeu de piste.•Cette façon défaire est une manière de reconnaître que le lecteur sait fort bien que tout récit est artificiel.Mais, en même temps, j’ai voulu lui faciliter les choses, contrairement à ce que font la plupart des romans modernes.J’ai voulu écrire un livre qui avance doucement en surface et où le lecteur se sent d’abord accueilli et libre d’aller plus loin s’il le désire.» VOIR PAGE F 2 : FABER J » I 4 F2 le DEVOIR, LES SAMEDI 21 ET DIMANCHE 22 MAI 2005 -» Livre s »- La grenouille devenue boeuf Renaud-Bray voit grand depuis 40 ans JACQUES GRENIER LE DEVOIR Pierre Renaud 'h:.Æ FRÉDÉRIQUE DOYON Aguicheuse de public, parfois mal aimée du milieu, la grande chaîne de librairies Renaud-Bray (RB) démarre une année de festivités pour marquer ses quatre décennies d’existence.On aura beau lui attribuer tous les torts avec la vision plus commerciale qu’elle a imprimée au fil des ans à un objet porteur de culture, on ne peut nier que le réseau a contribué dans une certaine mesure à le démocratiser.D’où le slogan *40 ans de culture», qu’on ne peut pas tout à fait lui reprocher.En fait, les livres sont tellement égaux, diront certains, qu’on finit par acheter tous les mêmes au royaume du petit sceau jaune et vert des coups de cœur, qui font la marque de la chaîne.C’est tout de même chez RB qu’Hubert Aquin a lancé Prochain épisode, le 2 novembre 1965, quelques mois après l’ouverture.RB fut même éditeur! C’est là qu’André d’Allemagne, père de l'idée indépendantiste moderne, a commis son vigoureux ouvrage intitulé Le Colonialisme au Québec.RB a commencé petit, enfin, toute chose étant relative.L’histoire n’est pas dépourvue de charme.Pierre Renaud a d’abord été propriétaire, avec son frère Jean, d’un modeste espace de 1000 pieds carrés, rue Côte-des-Neiges, qui portait le joli nom de librairie des Deux Mondes.C’est d’ailleurs dans un livre — d’astrologie — que M.Renaud a lu son avenir.«On disait que la profession rêvée des Gémeaux, mon signe astrologique, c'était éditeur ou libraire, raconte-t-il au Devoir, révélant un petit côté fleur bleue sous des dehors de loup rusé un peu bourru.Mon esprit boutiquier a préféré libraire.Il faut dire que l'édition n’en menait pas large à l’époque.» Deux frères unis Après deux années d’existence pas toujours faciles, les deux frères voient déjà grand.Es lorgnent du côté d’un local de 5000 p2, dans la même rue (où est actuejlement situé la librairie Olivieri).A l’époque, c’était énorme, bien qu’aujourd’hui la succursale de Sainte-Foy atteigne 22 000 p2.«On était jeunes, c’était un projet peu viable, alors on est allés voir M.Bray», rapporte encore le libraire-homme d’affaires.Edmond Bray, typique petit commerçant français, portrait tout craché de Georges Brassens, tient une petite librairie à deux pas du fameux local, et se fait pianiste le soir Chez Pierrette.«On n'avait pas le choix de s’associer.On lui a dit: on veut louer ça, mais si on loue, vous faites faillite et, à la rigueur, si vous tardez à faire faillite, on fait faillite aussi.» Pure logique du contrat social ou instinct de loup?Le débat court toujours.Chose certaine, RB a vu le jour, vendant dès lors aussi des disques et de la papeterie.M.Bray s’est rallié à la «cause» à contre-cœur, pour finalement vendre ses parts quelques années plus tard afin d’ouvrir la librairie Hermès, rue Laurier.«C’est difficile de quitter ce métier», dira M.Renaud.A chacun sa manière de s’y accrocher.•f avais des goûts de développement qu’il n’avait pas», admet-il.La mégachaîne De fait 4Q ans plus tard, la grande librairie est devenue la mégachaîne francophone au Québec avec ses 24 succursales.Elle compte quelque 850 employés, dont 18 informaticiens qui maintiennent et développent un système implanté dès 1978, faisant de RB Tune des premières librairies au monde à informatiser sa banque de données de plus de 30 000 titres.Mais la croissance a connu de gros ratés.La grenouille a voulu devenir plus grosse que le bœuf en ouvrant quatre succursales en 1995, dont une à Toronto qui fermera rapidement ses portes, acculant RB à se placer sous la protection de la loi sur les faillites en 1996.Une entente avec les différents créanciers, dont le Fonds de solidarité des travaileurs du Québec, préservera quatre succursales, et en 1999 naît l’empire RB avec l’acquisition des trois librairies Champigny de Tîle de Montréal et des quinze librairies Garneau du Québec.Plusieurs dénoncent le fait que ce revirement majeur se soit fait sur le dos des éditeurs et distributeurs, affaiblissant le milieu pour mieux le saigner ensuite.«Tous ceux qui disent qu’on a été aidés par la SO- « On est tellement organisés qu’il n’y a pas de limite à ouvrir une librairie par centre commercial qui fonctionne» DEC sont des menteurs, pérore Pierre Renaud.Ce sont des investisseurs qui nous ont prêté de l’argent à 18 %.» Depuis, les coups de cœur et autres palmarès font la pluie (dans le milieu) et les beaux jours du réseau.La loi du plus fort qui a vu naître la chaîne donne maintenant lieu à la loi du moindre effort en matière de choix de lecture, déplorent certains.La littérature québécoise n’est pas assez mise en valeur?•De 35 à 40 % de nos best-sellers sont des livres québécois», rétorque Pierre Renaud.Mais les livres de cuisine et de jardinage font partie de ces chiffres.Reste que, pour son 40% le géant du livre québécois entend faire son mea-culpa à cet égard.D négocie actuellement un stand RB au prochain Salon du livre de Montréal pour «célébrer la littérature québécoise».«On a une côte à remonter», admet un autre frère Renaud.Un concours de nouvelles, en collaboration avec un hebdo, est en cours.Et d'autres activités sont prévues tout au long de Tannée.Bref, il faudra peut-être réviser nos fables, en ces temps d’économie génétiquement modifiée, car la grenouille devenue bœuf ne semble pas se porter si mal, au contraire.«On est tellement organisés qu’il n’y a pas de limite à ouvrir une librairie par centre commercial qui fonctionne», affirme le grand manitou de RB, qui entend démarrer une quinzaine de nouvelles succursales d’ici cinq ans et accaparer 40 % du marché.Discours monopolistique qui promet des lendemains tendus.André CARPENTIER Ruelles, jours ouvrables RWANDA SUITE DE LA PAGE F 1 Les ressorts du carnage Ces considérations sur les efforts des uns et des autres dans le giron de TONU laissent cependant presque intacte la question essentielle qui consiste à cerner les ressorts du carnage.Pour se faire une idée qui tient la route à cet égard, il faut évidemment analyser l’évolution historique de ce pays dans toute sa complexité.Castonguay, au passage, s’y attache un peu, et on peut au moins, du portrait qu’il en trace, faire ressortir quelques éléments de réflexion.La plupart des auteurs ont parlé de génocide pour désigner les événements de 1994.Le gouvernement rwandais d’alors, à majorité hutue, porterait la responsabilité de ce massacre programmé de la nti-norité tutsie et des Hutus modérés.Moins tranchant que d’autres (un Gil Courtemanche, par exemple) à cet égard, Castonguay adhère néanmoins à cette explication en parlant de «ce qu’on estime généralement avoir été un génocide» et en ajoutant «Somme toute, il semble difficile de nier qu’il y eut un plan visant à massacrer les Tutsis et un certain nombre de leurs sympathisants considérés comme des ennemis de la République».E précise aussi que TONU a corroboré cette thèse, mais conclut en ces termes: «Quoi qu’il en soit, il m’apparaît comme impossible d'exclure ici les émotions au seul profit de la raison.» Qu'est-ce à dire au juste?Castonguay, par cette formule sibylline, veut simplement insister sur le fait qu’on ne saurait réfléchir adéquatement sur le scandale du massacre des civils tutsis en oubliant que ce- luk-i s’est déroulé sur le fond d’une «guerre entre les Forces armées rwandaises et la force du Front patriotique rwandais» (FPR), majoritairement composé de Tutsis en exil forcé.B écrit: «Pour le major [canadien Beardsley], la haine qu 'on a remarquée chez ceux qui perpétrèrent les massacres s’explique, en partie du moins, par la crainte de voir les Tutsis s’emparer de leurs terres, de leur travail, de leurs écoles, bref, du peu qu’ils possédaient.Se sentant menacés et traqués, ils réagissaient comme les êtres de leur espèce réagissent dans des conditions comparables.» E ne faut surtout pas lire, dans cette affirmation, un quelconque négationnisme en ce qui a trait à l'existence des massacres de civils ou encore une justification de ceux-ci.B s’agit plutôt — si je lis bien Castonguay — d’en tirer la conclusion qu’entre la thèse du génocide essentialiste patiemment mûri et celle d’une banale guerre civile à la puissance mUle, U y a place pur une thèse plus inclusive qui conclut plutôt à une guerre civile dégénérée en folie génocidaire.La tragédie a éclaté dans les jours qui ont suivi l’attentat mortel perpétré contre le président rwandais Habyarimana et dont la responsabilité reste nébuleuse.«Dans le livre que j’ai publié en 1998 [Les Casques bleus au Rwanda], mentionne Castonguay, j’ai aussi écrit que le FPR, traditionnellement proactif et anxieux de voir l’accord d’Arusha mis en place et de participer à la vie politique du pays, a imaginé ce stratagème pour pouvoir intervenir militairement sans encourir la réprobation de la communauté internationale.[.] Les jours suivants, l’accord d’Arusha fit place à une guerre civile et à des massacres généralisés des Tutsis et de leurs sympathisants.» Mal édité (Touvrage, publié par une maison qui s’appelle pourtant Art global, est laid, mal mis en page et fourmille de mauvaises coupures de mots en fin de ligne), le Rwanda de l’historien militaire Jacques Castonguay apporte néanmoins une contribution es- CHRISTIAN TIFFET sentielle et originale à ce triste dossier qui doit rester ouvert RWANDA Souvenirs, témoignages, réflexions Jacques Castonguay Préface du général Roméo DaDaire Art global Montréal, 2005,168 pages (voir autres articles sur le Rwanda en page F 6) » r s * * ! ) H i : i ¦ a a a l a i a a a * * a « Pour notre plus grand bonheur, [.] Carpentier partage avec nous sa fascination pour la face cachée de la ville.» Rima Elkouri, La Presse «Tressé d’images évocatrices et ouvragées, le livre réussit l’essentiel: inciter le lecteur à partir lui-même à la découverte des ruelles, à regarder d’un œil neuf ces trésors cachés.» Marie Labrecque.Le Devoir Récit 378 pages • 29,95 S Boréal www.cditionsborc.il.qc.ca FABER SUITE DE LA PAGE F 1 C’est à la fin des années 70, alors qu’il étudie la littérature du XK' siècle en Australie, que Michel Faber accouche de la première version de La Rose pourpre.A l’époque, il passe six mois entiers à lire Dickens.Le roman restera dans le fond d’un tiroir 20 ans et sera réécrit deux fois avant d’être publié.La pre- mière version était si désespérée qu’elle aurait probablement rebuté, les éditeurs, dit-il.«A cette époque, on se passionnait pour la prose dénudée et des histoires réduites à leur plus simple expression.L’idéal, c’était de ne pas avoir de description du tout.Je respecte cette façon de faire, et je peux écrire ainsi si nécessaire, mais j’admire aussi la générosité des romanciers du XIX' siècle, chez qui les images surgissent les unes après les autres, comme dans un film.» Dans la gare désaffectée où il habite avec sa femme, pas.très loin dlnvemess au nord de l’Ecosse, Michel Faber a reçu des lettres de prostituées qui lui ont dit s’être reconnues dans Sugar.B ne voit pas pourquoi son livre ne pourrait pas satisfaire ces lecteurs autant que les spécialistes du roman victorien, sans oublier évidemment les professeurs de littérature moderne.D’autant que ces années qui marquent le début du capitalisme sont toujours d’une grande actualité, dit-il.William Rack-ham, qui fait de la publicité et s’intéresse aux techniques de production de masse, n’est-il pas le prototype du nouveau capitaliste?Sugar n’essaie-t-elle pas à sa manière d’être une femme moderne à une époque où les suffiragettes et Darwin ébranlent quelques idées reçues?•Pendant le XX' siècle, on a cru que les grandes questions avaient été résolues, et les voilà qui resurgissent.Cent cinquante ans plus tard, nous n'en savons pas beaucoup plus sur le rôle des femmes, la place de la religion et ce capita- lisme — qui explose par exemple dans les anciens pays communistes.Il n’est pas facile de jeter Dieu par la fenêtre.» C’est la même chose avec le roman, dit Faber.«Au début du XX' siècle, avec Henry James, James Joyce et T.S.Eliot, la narration ne semblait plus nécessaire.Il n’était plus possible de raconter une histoire avec un début et une fin.Tout devait être instable, difficile et complexe Cela a provoqué un schisme entre la littérature populaire qui raconte des histoires et celle qui gagne des prix Au XDC' siècle, il n’y avait pas de contradiction entre les livres sérieux et les livres populaires.Il est temps de réconcilier ces deux écoles.» Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de la vague récente de romans-fleuves historiques, il hausse les épaules.«Vous savez, je n’écris pas de romans historiques.» E a récemment lu trois pages de Da Vinci Code.Juste assez pour réaliser que c’était «incroyablement mal écrit».LA ROSE POURPRE ET LE LYS Michel Faber Boréal Montréal 2005.pages 1 1 LIBRAIRIE BONHEUR D’OCCASION Livres d’occasion de qualité Livres d’art et de collections Canadiana Livres anciens et rares Littérature Philosophie Sciences humaines Service de presse Achetons à domicile 514-522-8848 1-888-522-8848 4487, rue De La Roche (angle Mont-Royal) bonheurdoccasion@bellnetca NOUS NOUS DÉPLAÇONS PARTOUT AU QUÉBEC OUR L ACHAT DE BIBLIOTHÈQUES IMPORTANTE: I I M A N C L I T R A T U Biamonti posthume ITTERATURE '- Contes absurdes et fantaisistes CHRISTIAN DESMEULES Le Silence, ce sont vingt-neuf feuillets du roman auquel travaillait Francesco Biamonti avant de mourir.Une trentaine de pages crépusculaires et deux entretiens lumineux avec cet immense écrivain italien disparu en octobre 2001.Des conversations à voix basse sous un ciel qui change, le souvenir de la mer et des amours qui passent Des asters d'automne et des citronniers desséchés.En seulement quatre livres, publiés à partir de sa cinquantième année, Francesco Biamonti s'était imposé comme un écrivain majeur de la péninsule italienne.L'Ange d’Avrigue et Vent largue, d’abord (Verdier, 1990 et 1993), suivis d'Attente sur la mer et des Paroles de la nuit (Le Seuil, 1996 et 1999) ont rapidement scellé une reconnaissance publique et critique.De son arrière-pays ligure, à cheval entre la Provence et l’Italie, «un lieu où terre et ciel se heurtaient l’un à l’autre» et où on n’a qu’à tendre la main pour toucher aux nuages, Francesco Biamonti se consacrait à la fin de sa vie à la culture des mimosas.Dans un pays à flanc de collines, à l’heure où on étend des filets sous les oliviers, un homme fait la rencontre d’une jeune femme.Edoardo est un marin à l’ancre qui est devenu horticulteur.Eisa, dont le mari au passé terroriste a disparu, séjourne au village avec une amie.D’une promenade en voiture sur les collines à un souper au restaurant, jusqu’à une visite éclair dans une boîte échangiste de Nice, ce fragment de roman (parfaitement convaincant à lui seul) explore le flottement de leur rencontre, leurs silences et leurs gestes lents.Sa course à elle contre l'angoisse du monde qui se heurte à l’immobilité méditative d’Edoardo.Maître du «roman paysage», se Ion la formule avec laqueUe Italo Calvino allait faire connaître son œuvre, on a parfois aussi comparé Biamonti à Erri De Luca: même ton laconique, même attention un peu sourde aux détails, enveloppés d’une pareille sensibilité pour les failles et les souvenirs qui résistent à l’oubli.On arrive parfois à se croire dans un film d’Antonioni.Avec ses mystères, ses frôlements et ses malentendus.Le silence parfait contient une mélodie, nous révèle Biamonti.Celle du non-dit, et de l’impossible connaissance de soi et des autres — malgré le désir obstiné d’aller au cœur de l’homme.Dans l’entretien qu’il accordait à Bernard Simeone en 1995, il tentait d’expliquer son approche: «Je avis qu’on doit fonder tout roman sur le songe dont parle Valéry dans le Cimetière marin.' comme si la réalité brutale avait été rêvée par un homme seul cherchant à circonscrire le silence.La parole doit être laconique et poétique en même temps.» D ajoutait aussi: «Regarder les choses c’est déjà les voir mourir, et voir surtout de quelle mort elles meurent.» LE SILENCE Francesco Biamonti Traduit de l’italien par Carole Walter Verdier Paris, 2005,60 pages n quatrième de couverture, l'éditeur tente de convaincre le lecteur: «On peut écrire n 'importe quoi, l’infini nous tend les bras.Et puis de toute façon, l’écriture ne ment jamais.» Va pour la liberté du créateur.Reste à déterminer la manière.S’il est vrai qu’un incompressible désir d'écrire court dans les deux contes absurdes et fantaisistes de Pour tourner la page.le lecteur aura de la peine à suivre Marc Vais Suza n n e dans les histoires si- Giguère nueuses et délirantes qu’il invente.Roman reflet?Roman thérapie?Le ton totalement absurde et l'humour désespéré ne sauvent pas tout.Godzilla ! Le premier conte trace de manière fantaisiste le portrait d'un homme avec ses peurs, ses angoisses, ses doutes, «épuisé de combattre ses fantômes».Ubald, qui se nomme aussi Six, est un être intense, émotif, fragile.11 ressent les mutations sociales de son siècle avec une acuité peu commune.Il a peur de perdre son travail, peur de connaître les tins de mois inévitables qui «coupent l’appétit, enlèvent le rire».Nous glissons vers un autre personnage, Alex.Contrairement à Ubald, il est pressé de vivre.Il refuse tout ce qui pourrait «torpiller ses aubes parfaites» et mettre en échec ses rêves.Il balaie sous le tapis sa médiocrité et ses remords tenaces.Pax, un ami personnel de Beethoven (le musicien), fait alors son entree, suivi de Fadadi, une immigrante des vieux pays qui entonne un chant d'exil: «elle retombait parfois dans la peine, la solitude, le vide».Puis un autre personnage, le I) Ro-manox, rejoint Ubald: les voici donnant un concert de ukulelé (guitare hawaïenne) pour aider les démunis.Survient un tremblement de terre provoquant l'apparition inattendue de.Godzilla! Le reptile démesuré s’apprête à engouffrer une dame hystérique de peur quand Ubald l'interpelle à grands cris: «Arrête! Arrête.Godzilla! Tu t'es trompé de roman! C'est pas ici ta maison.» Estomaqué par cette nouvelle, visiblement perturbé et gêné de sa grossière erreur, Godzilla s'en retourne à l'océan.Le second conte.En tombant de ma chaise, nous plonge dans l’histoire d'un homme en pleine crise existentielle.11 porte aussi deux noms: Machin ou le rêveur.«Si bien que, lorsqu 'il a heurté le sol, cela faisait trente-trois ans qu’il tombait.» L'auteur dissimule l’histoire de cet homme qui s’est effondré en lui-même derrière une autre histoire dans laquelle cette fois un jeune homme sourd et aveugle est coincé dans la mélasse avec des moutons, des souris dans ses poches, un chat qui dort dans les tiroirs d’une commode et un chien Mezzo.Dans ce conte au ton absurde, des images d’Afrique du Nord prennent le relais («les hauts murs de pierre blanche, les grilles de fer forgé peintes en bleu, l’eau qui cou- LITTÉRATURE I T A L Beauté désespérée CHRISTIAN DESMEULES Ce court roman sicilien nous tombe tout de suite dessus avec la beauté âpre d’un poème halluciné.Il y est question de gibier et de grands fauves, d’asservissement et de sexe anonyme, de malédiction et de procession à la Sainte Vierge.Après avoir quitté son village et sa savane morte de l’Afrique de l’Est, une jeune femme se retrouve clandestinement en Sicile — dans une ville que l’on devine être Palerme.«Je suis devenue putaine en navigation sur la mer», dira-t-elle.Dans la soute d'un navire borgne qui devait la rapprocher lentement du paradis, bercée par «le râle de l’asphyxie, la neuvaine du salut, la prière des torturés».A coups de mauvais traitements et de viols répétés.C’est un véritable passeport pour l’horreur que nous fait lire Giosuè Calaciura, 45 ans, écrivain et journaliste d’origine sicilienne qui habite aujourd’hui Rome, sous la forme de ce monologue au style exigeant.Un langage singulier qui sonne juste afin de témoigner d’une réalité humaine hors de l’ordinaire.Prostituée de rue et sans papiers, comme ses «camarades de travail», Fiona (ou Ophélia ou Félicité) habite à la Maison d'Afrique.Son quotidien est fait de contorsions dans les petites voitures des pères de famille qui EZIO FERRER1 Giosuè Calaciura seront en retard pour le souper, de genoux usés derrière des bosquets sombres comme des tranchées, du ballet des voyeurs dans les terrains vagues et les chantiers abandonnés.Ou de boulot ingrat sur un bout de plage abandonnée: «Ici c’est toujours la nuit, dira-t-elle, et même si je suis arrivée par la mer je ne l’ai jamais vue mais seulement entendue dans le bruit du ressac, comme une respiration, elle est pareille au râle d’effort des asthmatiques, au cri des gens bizarres, au clapotis des jurons de ceux qui ont déjà éjaculé et contemplent le préservatif en découvrant finalement que la mer pue.» Tout autour, Passes noires dé- ploie une petite cosmogonie de personnages dépossédés qui se fondent à la narratrice: Bouche-chatte-vingtmille, qui prend toujours soin d'étendre un petit tapis de prière pour faire les pipes sans abîmer ses bas rayés aux cent couleurs.La Boiteuse et sa démarche déformée par la polyo.L’amie chère qui écrit à sa mère les mensonges de circonstances: «Je me porte bien maman, le travail est dur mais les collègues sont honnêtes.» Des enfants des rues, des mères courage, de l’indifférence.Autant de visages pour un même désespoir.A-t-on seulement idée de ces vagues d’immigrants clandestins, hommes, femmes et enfants, qui s’abîment en larmes et en silence sur les rives d’une Europe fantasmée?Comprimées dans Passes noires, ce ne sont que quelques-unes des dizaines d’histoires d’horreur qui alimentent, chaque semaine, les journaux de la péninsule italienne, de l’Espagne ou de la France méditerranéennes.«Chère maman tu ne m’avais pas avertie du mensonge de la naissance chantée mille fois dans la berceuse comme un narcotique, tu ne m’avais pas prévenue de la certitude de la prostituée, tu ne m’avais pas dit combien il était évanescent le paradis enfantin de la savane réglé seulement par le salut ou par la mort, et toute cette fuite rien que pour nous apercevoir à quel point l’urgence de l'oubli avait pris racine.» Giosuè Calaciura nous déroule une prose incantatoire qui brille avec l’éclat d’un soleil qui s’éteint.Finaliste en 2002 du Campiello, l’un des prix littéraires italiens les plus prestigieux, Passes noires doit se lire d’un souffle, presque sans fermer les yeux.Avec la grâce de l’instant et la force du souvenir.PASSES NOIRES Giosuè Calaciura Traduit de l’italien par Use Chapuis Les Allusifs Montréal, 2005,128 pages Les grandes figures m L-cJkeur « Yves Michaud, c’est tout un pan de l’histoire du Québec.» André Magny, Le Droit « Des 1955, il exprime une pensée complexe et engagée, et ce d'une façon claire et dans une langue magnifique.UN LIVRE ESSENTIEL.» Sylvain Portier.Oranges pressées.OBL m D YVES MICHAUD g Les raisons Fondatrice du premier syndicat enseignant, cette femme a accompli un travail remarquable.Il faut le dire haut et fort.GAUDREAULT Serge Gauthier Laure Gaudreault La syndicaliste de Charlevoix 440 PAGES • 29.95 S récit biographique 176 p.• 16 $ JCYZ éditeur, «781, rue Saint-Hubert, Montréal (Québec) Hal 3Z1 Téléphone : (514) 525.a1.70 • Télécopieur : (514) 525.75.37 Courriel: infoOxyzedit.qcxa • www.xyaedrt.qc.ca le d'une fontaine, le froissement des étoffés dans le silence de la sieste, les rires d’enfants en cascades»), laissant le rêveur plonge dans une nostalgie douce-amère.Approfondissant dans ce conte sa vision desesperée de l'humanité, Marc Vais s’insurge contre l'absurdité et la folie meurtrière des guerres, dénonce la confiscation de la pensée par «la maudite télé qui nous ferme la gueule à tous, pense pour nous, parle pour nous, vit pour nous, et nous laisse toujours dans notre vide, notre étrangeté».Enfin, il fustige son époque «où les gens se parlent avec des machines (.) mais n'ont plus le réflexe de s'élancer dehors au premier bruit des outardes là-haut».Face à une humanité qui vacille — l'amour apparaît finalement comme la seule forme de résistance.«Au bout du bout de l’absurde, il y a parfois un morceau de sens qui vous tombe dessus comme un duvet d'oie, et qui vous réchauffe pour quelques instants.Ça fait du bien.Une joie d’enfant renaît en soi, on aime la vie.on siffle un air d’opéra, on joue avec le chat.» Impasse A la fin du livre, l’auteur qui pratique l’autodérision fait dire à son personnage: «Même ce livre, sous vos yeux, on ne sait pas où il s’en va, ce que cherche l'auteur [.] On ne peut pas écrire un Marc Vais met le pied dans la fourmilière des mots et des idées.Ils arrivent sur la page en grand nombre, pêle-mêle, et culbutent les uns sur les autres.livre avec des bribes de « importe quoi, ce n est pas une ratatouille, une courtepointe.» On ne peut dire mieux.Mare Vais met le pied dans la fourmilière des mots et des idées.Ils arrivent sur la page en grand nombre, pêle-mêle, et culbutent les uns sur les autres.Les personnages — humains ou animaux — apparaissent chacun avec leur histoire, brodent, s'attardent dans des descriptions parfois superflues, avancent, reculent.11 y a bien quelques trouvailles heureuses sur le plan romanesque, mais Fauteur se concentre finalement beaucoup plus sur la réflexion que sur les personnages ou l’intrigue.Ecrire de la fiction, c'est d'abord façonner des histoires, les organiser.Mélanger les genres — essai, récit — exige un talent d'équilibriste.De toute évidence, l’auteur s'est engagé sur la route de l’écriture sans guide, laissant derrière lui une première œuvre inaboutie.En avait-il l'intuition quand il fait dire au narrateur de ses contes: «Et ce texte, amorcé dans la peur, le silence, la mort, le vide, dans quelle impasse m’entraine-t-il?» POUR TOURNER LA PAGE Marc Vais Triptyque Montréal, 2005,120 pages Louis LEFEBVRE Le Troisième Ange à gauche I TPruSItMf ANOt A G AUC Ht L’Italie de toujours, celle des fresques gothiques, des attentats, des villages bucoliques ROMAN 276 PAGES • 22,95 S $ www.editionsboreal.qt.ca I LE DEVOIR.LES SAMEDI 21 ET DIMANCHE 22 MAI 2 0 0 5 F 4 -^Littérature^ Un revenant comme un autre J ¦ espère que les livres offerts en multi-^ kits ne sont pas sur le point d'envahir le marché, parce que c’est une tendance qui complique drôlement la recension des ouvrages.Ainsi, avant de m’attaquer à la rédaction de cet article, il m’a d’abord fallu retracer parmi plusieurs piles branlantes de CD celui de la trame sonore de Point mort, posté par le distributeur du roman il y a déjà plusieurs semaines.Et je viens juste de quitter la page d’accueil du site Internet supposément mis en ligne pour accompagner l’œuvre éditée: www.pointmort.net, lequel porte plutôt bien son nom, car il ne s'y passe absolument rien.Et si je n’ai pas reçu ma paire de billets pour aller voir The Beautiful Dead End au cinéma, c’est sans doute uniquement parce que l’adaptation du livre est "actuellement en cours de préparation».Manque plus que le chausson aux pommes.Donc, me voici devant mon ordinateur, enveloppé par les sonorités planantes du CD d’ambiance: bruits de fraise de dentiste traités au synthé, etc.Dans les meilleurs moments, on dirait Tom Waits qui se repose entre deux bonnes tounes.Je prends le livre terminé ce matin, et le rouvre.Je lis sur la jaquette que Clint Hutzulak, l’auteur du roman, est un •artiste polyvalent proche de la culture émergente en Colombie-Britannique».Allez.A nous deux, expérience multisensorielle.Le cliché de départ est si éculé qu’on se dit tout d’abord que toute cette quincaillerie mise en branle par les agents de promotion était sans doute nécessaire pour masquer un si navrant manque d’imagination.Ce n’est pas tant la situation, même si, devant cet Himalaya de déjà-vu, on se sent un peu comme Stace, le héros, qui a buté un homme dans un bled qu’on devine tout de suite bien profond, et qui, de retour un an et des poussières plus tard, se tient à la sortie de ce bar paumé au beau milieu de la nuit voici la fille facile, une pute, pas d’erreur, qui vacille à travers le parking; voici les dispendieuses petites pilules dissoutes dans la colonne d'eau pompée par la seringue; le garrot fa surdo- Louis Hamelin se qui vient illuminer les toilettes de fa chambre de motel de passe.Jusque-là, tout baigne.Comme Stace, on se sent marcher dans des vieilles traces.Lhaleine de Tanya empeste familièrement la té-quifa."Fais-moi une pipe.» On se croirait dans un film de Jean-Claude Lauzon, mais le problème, c’est qu’il y a des phrases, une apres l’autre, tout un paquet »Le vent secoue le véhicule.» Hum hum.Vraiment?Remarquez, ça se passe peut-être en Saskatchewan.Les choses deviennent un peu plus intéressantes quand Stace se met à vouloir claquer.Alors que Tanya et le meilleur copain de son maquereau se retrouvent à leur tour avec un cadavre sur les bras, lui se sépare de sa viande même pas encore refroidie et se fait ramasser par une variété passe-muraille de père Popps.Il s’avère que l’ectoplasme travaille pour les sendees du Purgatoire.Puisant dans fa théorie des univers parallèles, le réalisme bureaucratique et les bonnes vieilles histoires de fantômes et de revenants, Hutzulak offre, de ce lieu de passage, une vision plutôt naïve et finalement assez cohérente.Pourquoi, en effet, dans les univers constitués d’éléments recombinés à l’infini qui nous entourent, la vie du moribond qui trépasse différerait-elle tellement de celle d’un demandeur de prestations d’aide sociale?On a le choix.Au lieu de l’éblouissante lumière au bout du tunnel, une psy suçotant son crayon derrière un bureau.Un poltergeist comme un autre Si Point mort arrive donc, à la longue, à nous sur- A in découvert du Samt Laurent 2 Lesconsei1Sdev.libraires indépendants CANDEUR ET DÉCADENCE (MADEMOISELLE T.2) Eva Rollin, Marchand de feuilles, 19,95$ Mademoiselle est nouvellement trentenaire et monologue sur sa (cruelle) condition de célibataire.Près de quarante ans après le MLF, mouvement de libération de la femme, voici la FHM, la femme « hormonalement » modifiée ’ CMC BOUCHARD librairie Mont* (Montréal) A LA DECOUVERTE DU ST-LAURENT lean Gagné, Éditions de l'Homme, 39.95$ Jean Gagné vient d’écrire un très beau livre, richement illustré et extrêmement bien documenté, sur un des plus beaux fleuves du monde, le Saint-Laurent.IEAN MOREAU librairie Clément Morin (Trois-Rivières) LE JOUR OU ZOE ZOZOTA Pierre Pratt, Les 400 coups, u,,95$ Pratt nous charme avec cet abécédaire de tableaux, composé d’oeuvres d’art et d’instantanés de la vie ordinaire.Simple et beau ! YVES ûUHLET librairie Le fureteur (Saint-Lambert) LA CLOCHE DE VERRE Pierre Gobeil, Triptyque, 19$ À travers ces quatre textes finement ciselés et très émouvants, Pierre Gobeil nous livre une remarquable leçon d’écriture pleine de vérité.CRIC SIMARD librairie Pantoute (Québec) GAZOLE Bertrand Cervais, XYZ, 13$ Un roman qui traite avec intelligence de la mort par le suicide et de 1 amour par la sexualité.Une écriture plutôt sobre pour des personnages marginaux en quête identitaire.À lire pour mieux comprendre ou pour amorcer une réflexion sur le suicide.MARit-BtUC CIRARD librairie Les Bouquinistes (Chicoutimi) le libraire Bimestriel gratuit te tbmm www.lelibTaiTe.org Le portail du livre au Québec Avec l'aide de Patrimoine Canada Canada Une réalisation des librairies indépendantes : MORIN Jfe.LIBRAIRIE PANTOUTE librairie “fi URETEUR Informations : info@lelibraire.org prendre, ce n’est pas tant par cette mise en scène de l’antichambre de l’au-delà que par une écriture qui, de manière inattendue, et malgré son sujet s’incruste toujours davantage dans un réalisme descriptif qui, apres avoir paru laborieux et lassé son homme au début lorsqu’il prend les proportions d’une véritable esthétique, finit par convaincre.C’est le cas notamment de fa scène où on voit Stace se débarrasser, en chaloupe, du corps de sa victime dans les eaux d’un réservoir, avec, rendue par une écriture qui semble parfois s’étourdir de sa propre monotonie, une teDe précision de chaque geste, de chaque infime mouvement de fa nature tout autour, qu’on finit par s’y croire, et on se force à suivre, en essayant de ne rien manquer, un peu comme quand Cormack Macarthy nous montre à installer un piège à loup.Vers fa fin, ce n’est phis seulement Stace qui se dédouble, mais le livre aussi, et on sursaute presque comme devant une apparition lorsque nos yeux rencontrent le très classique topo-souvenir de fa partie de pèche père-fils, narrée au je.Avec toutefois une variante plutôt sordide, et on se dit alors, en se sentant un peu injuste: comment, encore une confession d’enfant abusé déguisée en roman?D semble bien que oui.Au moins, l’auteur n’a pas abusé de son lecteur la scène incriminante occupe exactement quatre phrases, et ensuite fa figure du père s’évanouit à jamais, devient un poltergeist comme un autre."Comme si nos identités successives s’effaçaient, plus lentement que toute maladie, jusqu’à ce qu’on se retourne et qu’on ne reconnaisse plus rien de son propre passé.» C’est donc ça, le point mort de Clint Hutzulak: celui où fa mémoire de tout ce qui fut fuit un jour, «où notre propre histoire n’est plus vraiment la nôtre».POINT MORT Clint Hutzulak Traduit de l’anglais (Canada) par Rémy Charest Nota Bene, «Alto» Québec, 2005,238 pages Métro de surface CHRISTIAN DESMEULES Après un court black-out dans le métro de Tokyo, une jeune femme remonte de façon chaotique le mince fil de ses origines complexes.C’est l’étincelle qui allume un premier roman fractionné à l’intériorité timide.Premier volet d'une trilogie qui entend explorer le temps et le déplacement.Evanouissement à Shinjuku (Editions Marchand de feuilles) superpose, sur un mode vaguement conceptuel, les thèmes du métissage, de l’errance et du déchirement amoureux.Artiste, auteur et docteur en esthétique, loana Geor-gescu est née en Roumanie et a choisi le Québec comme terre d’exfi.Elle vit aujourd’hui à Montréal, où elle se consacre à fa performance et à la vidéo.Grande voyageuse et artiste multidisciplinaire.Dolo-rès est une jeune New-Yorkaise mulâtre qui doit fa vie à un instant d’évanouissement de l’amour.Elle est née à Bucarest d’une mère roumaine, chanteuse lyrique à la «folie lucide», et d’un père étudiant africain qu'elle n’a jamais connu et dont il ne reste qu’une seule photo jaunie.•Spécialiste des adieux», elle remorque elle aussi, à sa façon, quelques histoires d’amour non résolues.Son évanouissement dans le métro de Tokyo ouvre devant elle une sorte de corridor d’espace-temps dans lequel s’engouffrent hasards et rencontres, souvenirs et sensations.Remuée par des sentiments parfois contradictoires, son corps et son e^rit se rappellent Tokyo, Hong Kong, Dubrovnik, New York, Lisbonne et le Cap-Vert des cartes postales que Dolorès écrit pour son amie Vera nous font voir certains des lieux qu’elle visite et des gens qu’elle frôle.Des Beux où des personnages esquissés et fugitifs composent en surface seulement une petite cartographie de sensations floues.ÉVANOUISSEMENT À SHINJUKU loana Georgescu Marchand de feuilles Montréal, 2005,154 pages Sexe, drogue et désespoir MARIE LABRECQUE Ceux qui ont désespéré devant la récente série d’articles que Le Devoir a consacrés à la sexualité des jeunes ne trouveront guère matière à se consoler dans le nouveau roman de Philippe Djian.Impuretés trace le portrait d’une génération à la dérive, privée de repères.Une jeunesse déboussolée et désœuvrée qui cherche un dérivatif dans la drogue et des expériences sexuelles dénuées de plaisir.11 faut dire que ces malheureux adolescents ont de qui tenir, plus ou moins abandonnés à leur sort par des parents lamentables, eux-mêmes trop paumés et égocentriques pour guider qui que ce soit.Le célèbre romancier français campe sa noire histoire dans un milieu indéfini et fantasmé, un petit coin d’Europe qu’on croirait sorti d’un film américain (on peut y croiser Bruce Willis dans un party!), une agglomération de maisons luxueuses perchées sur une colline et peuplées d’artistes.Le décor universel des privilégiés."Nombreux étaient les cadres supérieurs et autres qui auraient éventré père et mère pour habiter ainsi sur la colline — dans cet écrin de verdure aux mille dégradés, aux mille essences, aux élégantes voies privées, aux très prisées réceptions nocturnes, aux fêtes improvisées où l’on prisait tranquillement parmi des actrices, des producteurs, des écrivains, des cinéastes [.] — mais ils n’y parvenaient jamais, bien entendu.» Philippe Djian décrit avec emphase ce bel environnement, mettant en contraste ce paysage enchanteur avec 1a décadence et 1a détresse de ses personnages.C'est là que vivent les Tren-del.une famille qui, derrière sa belle façade, se désagrège de l’intérieur.Le mariage bat depuis longtemps de l’aile entre Laure, une belle actrice qui a connu de meilleurs jours et se console dans l’alcool, et Richard, bellâtre fatigué, ex-héroïnomane et ancien écrivain à succès.Tous deux en sont désormais réduits à prostituer leur talent: elle en couchant avec un riche producteur pour décrocher un grand rôle dans un film, lui en écrivant de merdiques séries télé.Surtout, la maisonnée est éprouvée par la mort accidentelle, dans des circonstances nébuleuses, de rainée, huit mois plus tôt.Le personnage principal, Evy, pourrait peut-être élucider le mystère de la noyade de sa sœur Lisa.mais il s’enferme dans le silence.Depuis, on •considère avec un mélange de pi- AGENCE FRANCE-PRESSE Le romancier Philippe Djian photographié lors d’une émission littéraire parisienne en février dernier.tié et de reproche» cet ado de quatorze ans perturbé.L’incompréhension teinte les relations familiales, une fracture générationnelle qui pèse aussi bien entre Richard et son propre père — dont le remède pour solidifier la famille est de construire des annexes à la maison! — qu’entre l’ado et ses parents.•Parfois, Evy se demandait si au bout du compte les parents, en général, faisaient autre chose que de comploter dans le dos de leurs enfants.S’ils ne consacraient pas tout leur temps à espionner, à critiquer, à obliger, à expliquer, à gémir, à expier, à faire chier d’une manière ou d’une autre.H se demandait si c’était comme une maladie qu'ils attrapaient en vieillissant, si la souffrance était la seule chose qu’ils étaient capables de transmettre.» Face à la corruption du monde adulte, confronté à un environnement dépravé où tout se vend et s'achète, Evy aspire à une certaine pureté.Il croit la trouver dans son amour pour 1a belle Gaby, une amie (et bien plus.) de Lisa, qui «a touché son âme».S'accrochant à l’image idéalisée qu’il a naïvement projetée sur cette fille aussi perdue que les autres, le garçon veut protéger ce lien chaste de la sexualité.Jusqu’au point où Evy échappera de peu à l’émasculation accidentelle.Les catastrophes s’enfilent volontiers dans cet univers lourd: suicide d’un ado, «accident» qui en laisse un autre estropié, etc.Des événements racontés par après plutôt que décrits: Impuretés se contente de constater les dégâts.Le constat est percutant, certes, et la finale, forte dans ce qu’elle ne règle rien.Mais le trait, plutôt lourd.Et qui est ce narrateur anonyme qui nous rappelle de loin en loin sa présence?L’ironie, qu’on croit parfois deviner dans le ton, est relativement peu perceptible.Avec ce milieu clinquant et superficiel l’auteur de 37*2 le matin flirte avec les clichés et l’outrance.Ces êtres existent, sans doute.Mais la lassitude finit par s’installer.A part Evy, assez touchant pas sûr qu’on ait envie de passer autant de temps avec ces personnages.IMPURETÉS Phflippe Djian Gallimard Paris, 2005,347 pages lintellnctiiBl sans domlcila flxe.t MICHELINE CAMBRON • PHILIPPE SAJAN • PHILIPPE GENIREAU OLIVIER KEMEID • PIERRE LEEERVRE • CHRISTIAN NAIEAH • SERGE Nlll ANNE MARIE RtGIMIALI • JEAN-PHILIPPE WARREN ET PAKE BtLANGER OESSAVABE* CHRISTIAN MONNIN • RENE VIAO WWW.RIVIKUaiBU.CA / ABINNIMENT (514) 598-8457 i LE DEVOIR.LES SAMEDI 21 ET DIMANCHE 22 MAI 2 0 0 5 —-^ ï S S AIS " L’ex-patron du général Dallaire au Rwanda contre-attaque Castoriadis et la tragédie du pouvoir LOUIS CORNELLIER Attaqué de toutes parts, qualifie d'incompétent par le général Dallaire et ses partisans, le diplomate d'origine camerounaise Jacques-Roger Booh Booh, chef de la mission de l’ONU au Rwanda en 1994, a finalement décidé de sortir de sa réserve et de contre-attaquer.Dans un ouvrage intitulé Le Patron de Dallaire parle.Révélations sur les dérives d’un général de l’ONJJ au Rwanda, il affirme que Dallaire *« 'est certainement pas ce saint tant espéré qui n 'a pas réussi à sauver le peuple rwandais en perdition».Selon Booh Booh, en effet, le général, mégalomane, aurait saboté les efforts de l’ONU au Rwanda en faisant cavalier seul, en cherchant à «court-circuiter iaction du chef de mission» et en s'alliant, au mépris de l’esprit de la mission, à une des parties en cause, en l'occurrence le FPR à majorité tutsie de Paul Kagame.Booh Booh, qui a une haute estime de luknême et de ses efforts de paix au Rwanda, n’est pas tendre à l’égard de Dallaire, qu'il accuse d’incompétence, de malhonnêteté et d’opportunisme.Le général, écrit-il, «ne comprenait donc rien à la complexité des dossiers politiques qu’il voulait traiter», il cachait des informations essentielles au chef de mission et faisait preuve d’une rare complaisance à l’égard des manoeuvres du FPR Dallaire, ajoute Booh Booh, «face à la gravité de la situation au Rwanda, privilégiait les coups bas, les réseaux parallèles et les petites manœuvres de rivalité au détriment d’une réelle coopération avec son supérieur hiérarchique».JIM YOUNG REUTERS Le général Roméo Dallaire recevait en mars dernier la médaille de la Paix Pearson pour son rôle au Rwanda.Booh Booh ne se privera pas, lui non plus, de coups bas en accusant le général d’avoir profité des faveurs d’une fille rwandaise, probablement une gracieuseté du FPR et en ajoutant que «la vie nocturne agitée de Dallaire a fait grand bruit à Kigali».Ces accusations mesquines, toutefois, déjà évoquées par Dallaire dans son propre livre, ne s’appuient que sur des rumeurs non fondées: «Si de telles informations ou ce qu’il qualifie lui-même de rumeurs pouvaient circuler à son égard et pas sur un autre responsable, c’est qu’ü devait avoir un comportement qui s’y prêtait.» Pas très convaincant En ce qui concerne le conflit comme tel, Booh Booh privilégie l’explication par la lutte de pouvoir entre le président Ha-byarimana et les leaders du FPR.De part et d’autre, écrit-il, on a joué double jeu et on a tout mis en œuvre pour faire échouer les accords de paix, ouvrant ainsi la voie au génocide.Les appels à la haine lancés par les extrémistes hutus sur les ondes de Radio Télévision des Mille Collines et les massacres qui en ont résulté sont déjà bien documentés, mais Booh Booh n’épargne pas, non plus, la responsabilité du FPR qui «jouait double jeu», «était bien contre la paix», «privilégiait l’option militaire en accumulant un armement lourd, non dénoncé par Dallaire», se serait adonné au «nettoyage ethnique» et aurait «commis, comme les Forces armées rwandaises, des crimes contre l'humanité».11 est vrai, écrit Booh Booh.que le Conseil de sécurité de l’ONU n’a peut-être pas tout mis en œuvre pour empêcher la tragédie, mais la responsabilité ultime revient néanmoins aux leaders du pays: «La logique de la confrontation armée qu’ils avaient choisie a conduit au génocide avec toutes les horreurs qui marqueront la vie de plusieurs générations de Rwandais.Il ne sert à rien de chercher des boucs émissaires à l'étranger pour expliquer cette tragédie lorsqu’on est resté longtemps sourd aux appels à la raison de la Communauté internationale.» Maladroitement rédigé, parsemé de fautes de grammaire et ar-chimal ponctué, cet ouvrage n'est certes pas un modèle d’édition.Il n'en demeure pas moins, malgré cela et malgré le caractère pro domo de l’argumentation qu’il présente, une importante pièce au dossier rwandais.LE PATRON DE DALLAIRE PARLE Révélations sur les dérives d’un générai, de l’ONII au Rwanda Jacques-Roger Booh Booh Duboiris Paris, 2005,208 pages «Tuez-lestous!» Le journaliste français Jean Hatzfeld donne la parole aux tueurs LOUIS CORNELLIER Ce sont des cultivateurs hutus qui parlent: «La règle numéro un, c’était de tuer.La règle numéro deux, il n’y en avait pas».«Le conseiller nous a dit à la ronde que dorénavant on ne devait plus rien faire d’autre que tuer des Tutsis.» «On était tous embauchés à égalité pour un seul boulot, abattre tous les cancrelats.» Si la preuve restait à faire que le drame rwandais ne saurait se résumer à une sanglante guerre civile, le troublant ouvrage du journaliste français Jean Hafafeld, intitulé Une saison de machettes, prix Femi-na de l’essai 2003, qui vient tout juste d’être repris en poche, en apporte une preuve accablante.Les rescapés avaient témoigné dans Dans le nu de la vie (Le Seuil, 2000).Fallait-il donner la parole aux tueurs?Après maintes hésitations, Hatzfeld a fini par s’y résoudre pour tenter d’ajouter à la compréhension de l’incompréhensible et pour confirmer la thèse du génocide.Pour lui, en effet, la chose ne fait pas de doute: «Dans le pays de la philosophie qu’était l’Allemagne, le génocide avait pour objectif de purifier l’être et la pensée.Dans le pays rural qu’était le Rwanda, le génocide avait pour but de purifier la terre, la désinfecter de ses cultivateurs cancrelats.» Regroupant une suite de récits tous plus accablants les uns que les autres, Une saison de machettes reconnaît que «l’extermination semble n 'avoir été projetée que durant Thi-ver 93-94, quelques mois avant l’explosion de Tavion présidentiel, qui précipita son déclenchement», mais qu’elle est «l'aboutissement de préparations et de planifications, plus ou moins formulées et interactives».Un des chefs des bandes de tueurs, Jo- CORINNE DUFKA REUTERS Accusés du génocide de leurs concitoyens tutsis, des prisonniers hutus attendent leur exécution, dans une prison près de Kigali, en 1996.seph-Désiré Bitero, le reconnaît aussi: «Tous les programmes des partis hutus proposaient des tueries de Tutsis depuis nonante-deux.Ils étaient méticuleux et raisonnés.» Le soupçon antitutsi, avouera un autre, était séculaire, même s’il reposait essentiellement sur des bases irrationnelles.Il ajoutera: «La haine nous a rejoints brusquement après la chute de l’avion de notre président.» Interrogés par Hatzfeld, les tueurs évoqueront l'influence de la propagande radiophonique, l’encouragement au massacre qu’a représenté, à leurs yeux, le départ des étrangers («Nos oreilles n'entendaient plus de petites voix reprochantes.Pour la première fais de l’existence, on ne se sentait plus sous la mauvaise surveillance des Blancs») et leur rapport schizophrénique à la foi («Pendant les tueries, fai choisi de ne pas prier Dieu.Je devinais que ce n’était pas valable de le mêler à ça»).Certains de ces massacreurs apparaissent réellement déchirés entre les remords et la crainte.Chez plusieurs d'entre eux, cepen-dant, «la mauvaise fin, le mensonge et le négationnisme rivalisent avec la gêne et la peur dès que l’on aborde les événements du génocide».Un dénommé Pio Mutungirehe, âgé de vingt ans en 1994, résume assez justement l’esprit qui les anime presque tous: «On n’était pas seulement devenus des criminels; on était devenus une espèce féroce dans un monde barbare.Cette vérité n’est pas croyable pour celui qui ne Ta pas vécue dans ses muscles.Notre vie de tous les jours était surnaturelle et sanglante; et ça nous accommodait.» Ouvrage terrifiant qui témoigne, sans complaisance et sans sensationnalisme, de ce que l’homme peut faire à l’homme même si cela signifie l’inimaginable dans l'échelle de l'horreur, Une saison de machettes appartient aux grands livres du patrimoine tragique de l’humanité.L'extrême tension qu’il dégage et le puissant malaise qui en sourd n'annoncent d’ailleurs rien de réconfortant pour l’Afrique de demain.UNE SAISON DE MACHETTES Jean Hatzfeld Le Seuil, colL «Points» Paris, 2005,304 pages MICHEL LAPIERRE \ A l'effronté qui demande aux intellectuels ce qu'ils feraient si, par pur hasard, ils obtenaient le pouvoir, l’un deux répond sans de-tour «.Aucun pouvoir ne nous tombera jamais entre les mains; et si par extraordinaire quelques lambeaux de pouvoir nous revenaient, mm ne serions tout simplement plus des intellectuels.» Cette réponse de Cornélius Castoriadis (1922-1997) est extraite d'Uwc société à la derive, recueil d'entretiens et de débats auxquels participa le philosophe de 1974 jusqu'à sa mort.Elle résume l'attitude de celui qui rejette l’élitisme pour envisager le pouvoir de «/'immense majtmte» des citoyens.Selon Castoriadis, les intellectuels, simples éveilleurs de conscience, doivent se tenir éloignés du pouvoir pour mieux le critiquer d;ms l’espoir de le rendre vraiment démocratique, de sorte qu’on puisse un jour y voir «l’auto-institution permanente et explicite de la société».La voie suivie par Castoriadis n’est pas banale.L'ex-trotskiste d'origine grecque a trouvé place, à partir de 1949, dans la vie intellectuelle française en s'attaquant à la bureaucratie soviétique.11 a fini par établir que la philosophie marxiste, à cause d’un déterminisme économique qui néglige la résistance humaine au carcan de la productivité matérielle, «n’est qu une variante d'une métaphysique vieille de vingt-cinq siècles, et à peu près vide de signification».Dans cette perspective, le marxisme partage avec le néolibéralisme une confiance quasi religieuse dans le progrès économique en y trouvant l’explication du monde.lœs deux doctrines se différencient surtout par le jugement moral que chacune porte sur l’économie, lœs marxistes jugent que le progrès économique se fait au détriment des masses alors que les néolibéraux estiment qu’il n’y a rien de plus universel que ce progrès.Pour contrecarrer la sacralisation du progrès économique et technologique, Castoriadis met en relief «la force révolutionnaire de l’écologie».Axée sur l'équilibre plutôt que sur l’absolu, l’écologie ne se rapprocherait-elle pas à ses yeux du compromis, de l’acceptation du hasard, de l’esprit pratique, de la conscience de l’éventualité de la tragédie, ces caractéristiques de l'éphémère et imparfaite démocha fie de la Grèce antique?On ne sau rait en douter.«Im Grèce est d’abord et avant tout une culture tragique».affinne Castoriadis en évoquant les limites menaçantes de llnunanitè à toutes les époques.Selon lui, il faut renoncer au dogme du matérialis me absolu au nom de la souplesse du matérialisme relatif, hérité des anciens Grecs.On peut faire un rapprochement entre la fascination qu’exerce siu Castoriadis ce matérialisme relatit et l’intérêt du philosophe pour la physique quantique qui, grâce fan principe d’incertitude de 1 leisen berg, remet en cause le détenninis me île l’univers.Séduit par l'indé termination tragique, Castoriadis apprécie cette belle remarque d'un savant sur une nouvelle théorie scientifique: «File n 'est pas assez fid le pour être vraie.» Devant les postmodemistes mu liberaux qui croient que la démb cratie a atteint son état définitif et les postmarxistes qui rêvent enco re d'une utopie, Castoriadis en seigne que la modernité occideitta le, déjà en germe dans la démociâ tie antique, a un avenir pnimetteui mais terriblement incertain.Non, le feu de la pensée ne s’éteint |>as les mots «politique» et «tragédie-sont toujours grecs.UNE SOCIÉTÉ À LA DÉRIVE Cornélius Castoriadis : : Le Seuil Paiis, 2005,318 pages j ¦ AGENCE I RANI I I'RESSf Photo prise en 1982 à Paris du philosophe et psychanalyste français, Cornélius Castoriadis, décédé cette année-là à l'âge de 75 ans."BOUQUINERIE vous offre les plus beaux livres et disques compacts d'occasion à une fraction du prix du neuf.Arts, philosophie, littérature, histoire; musique francophone, classique, jazz et d'avant-garde.Rchat à domicile 4075, rue Saint-Denis, Angle Duluth 288-5567 79').Mont-Royal Fsl Angle St-Hubert • Métro Mont-Royal 523-5628 Maître affineur Maître corbeau 0 2> tible de rendre avec fougqe une transe rythmique infernale.A l'aide du likembe (un instrument traditionnel composé de lamelles métal liques fixées à une caisse de résonance), ces longues pièces incantatoires fascinent sans toutefois céder à une quelconque forme d’exotisme primaire.A l’occasion, on croit assister à la naissance du rock expérimental ou encore à l’électronique la phis dévastatrice.Entre les chants et les bruits amplifiés, Konono nol redéfinit surtout les musiques africaines dans une perspective audacieuse.On comprend d’ailleurs pourquoi un groupe comme Tortoise a longuement vanté les mérites de cette formation africaine.De phis, le son abrasif creuse sans cesse une approche instinctive et iconoclaste.Sais contredit la révélation musicale du piintempis.David Cantin C L A S S I Q U E BRUCKNER Symphonie n° 5.Orchestre phil harmonique de Vienne, dir.: Nikolaus Harnoncourt RCA 2 SACD 82876 60749 2.Symphonie n° 5.Orchestre philharmonique de Munich, dir.: Christian Thielemann.DG 477 5377.Un monument du repertoire symphonique par deux chefs en vue: le visionnaire Harnoncourt et Christian Thielemann, nouveau chouchou de Bayreuth, qui a hérité de l’orchestre du fameux Sergiu Celibidache.Ces gravures ont été réalisées toutes deux en concert La comparaison s’arrête là.Thielemann a déjà à plusieurs reprises (3" Symphonie de Schumann ou Ein Heldenleben de Strauss) montré ses limites dans la maîtrise des structures symphoniques.11 tombe ici dans un autre travers: docte et raide, il nie les rugosités et l’élan de Bruckner.Cette rigidité devient fort ennuyeuse dans Tada-gio.Harnoncourt au contraire, est aussi souple et frémissant que Thielemann se montre strict et carré.L’interprétation vivante du chef autrichien est nourrie par une importante réflexion sur la densité sonore et le phrasé.D y a là des miracles dans les équilibres polyphoniques et la culture sonore, avec des nuances fortissimo jamais bruyantes.A cela s'ajoutent une mise en lumière de l'architecture de l’œuvre et des tempos très judicieux (adagio).Le SACD multicanal sert à merveille cette référence qui prend, aux côtés de JochumAm-sterdam (Tahra) etAbbado-Vienne (DG), la tête de la discographie.Christophe Huss ReLatioNS société politique religion \ NUlfH'RO TOO mai zooî Dossier Notre parti pris À l’occasion de la parution de notre 700e numéro, venez célébrer avec nous! Avec la contribution de Marc Chabot.Vivian Labrie.Françoise Nduwimana, Jean-Philippe Warren, Hélène Dorion, Michel Faubert, Hélène Monette, Wajdi Mouawad Jeudi 26 mai, de 19 h à 21 h 30 À la Maison Beilarmin 25, rue Jarry Ouest, Montréal (métro Jarry ou de Castelnau) Contribution wlontmri : 5 $ Confirmer votre présence A Iean-Clvude Ravet (514) 387-2541 ou jcravet.relations@cjf.qc.ca www.revueirla lions, qc ca » i
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.