Le devoir, 1 août 2009, Cahier C
L K l) K V (I I R , L E S S A M EDI I E T I) I M A N C II E 1 A 0 fl T 2 0 II 9 ?c LU ?z I M A N ( Il E 2 A O Ô T 2 0 0 !» PERSPECTIVES m M«rl I üfÜ MM,:.a».ym ,4 / .if jà jPJ jlpif :'.4 MKRCE CUNNINGHAM DANCE COMPANY/MARK SELIGER AGENCE FRANCE-PRESSE Le chorégraphe Merce Cunningham observe ses danseurs lors d’une répétition à New York.La perte et le legs Ce qu’il reste après le départ d’un géant de la danse, Merce Cunningham On l’appelait «le Einstein de la danse», non seulement parce qu’il en avait la tête, mais parce qu’il citait volontiers le théoricien scientifique pour parler de son art.La transposition illustre bien le renversement majeur que Merce Cunningham, décédé lundi à l’âge de 90 ans, a opéré dans les principes qui, encore aujourd’hui, mènent la danse.FREDERIQUE DOYON Einstein de la danse, Merce Cunningham?L’expression fait sourire Vincent Warren, professeur d’histoire de la danse nouvellement retraité et ex-premier danseur des Grands Ballets canadiens, qui a suivi les cours du maître.«U y a certainement quelque chose de génial dans son œuvre, dit-il II a eu me grande influence en France et en Europe.Ici, c’est son approche de la construction chorégraphique [qui marque les créateurs].On peut dire que Merce est, avec Balanchine, m des plus grands chorégraphes du XX siècle.» «Il n’y a pas de point fixe dans l’espace.» «Le danseur n’a pas besoin d’être au centre de la scène, il est lui-même le centre.» Ces phrases que Merce Cunningham répète souvent en font, dès les années 40, le premier chorégraphe conceptuel, alors même que l’expressionnisme abstrait émerge en peinture — il a d’ailleurs travaillé avec Robert Rauschenberg.La danse contemporaine française explose dans les années 1970 sous une forte impulsion cunnin-ghamienne.Les Dominique Bagouet, Karole Ar-mitage, Jean-Paul Gallotta sont passés par son studio.Le titre d’un livre français important en théorie de la danse traduit bien cette emprise: La danse, naissance d’un mouvement de pensée ou le Complexe de Cunningham.Au Québec, son influence touche autant la pionnière Jeanne Renaud que le chorégraphe actuel José Navas, qui ont tous deux suivi ses cours.«C’est vraiment m grand créateur, confie Jeanne Renaud.Sorti de tout m monde de l’émotion, du figuratif, lui rentrait dans le monde de l’abstraction.Pour lui, le mmvementpart du corps, n’a pas besoin d’illustrer quelque chose; c’est une abstraction en soi.» Deux principes C’est là le premier de deux grands principes cun-ninghamiens qui font basculer le sens et l’essence de la danse: évacuer toute narrativité des œuvres.Si «[George] Balanchine le faisait déjà», note M.Warren, Merce Cunningham poussa la logique encore plus loin en recourant au hasard pour composer ses pièces.Il gardait toujours un dé dans sa poche.Encore en 2006, quand il est venu présenter Split Sides (sur les musiques de Radiohead et Sigur Ros) à Ottawa, c’est littéralement le lancer du dé qui déterminait l’ordre de présentation des segments chorégraphiques, des décors, des costumes et de la musique.«Beaucoup de jeunes chorégraphes de l’avantgar-de ont répondu à cette idée que la structure [chorégraphique] prédéterminée qui amène vers un climax et une grande finale était démodée», explique l’historien.C’est avec son compagnon, le compositeur John Cage, qu’il énonce un autre grand principe: l’indépendance de la danse et de la musique.Musique et danse sont composées séparément, réunies seulement au moment de la première d’un spectacle.Le mouvement n’a donc ni à raconter une histoire, ni à exprimer une émotion, ni à lire la musique ou à en appuyer les rythmes.C’est ici que sont balayées la danse moderne et la danse néoclassique pour ouvrir la porte à l’avant-garde.«Merce a toujours été admiré par les jeunes avant-gardistes, souligne M.Warren.La plupart des chorégraphes du Judson Church [mouvement postmoderne des années 1960 auquel ont participé les Yvonne Rainer, David Gordon et Steve Paxton] ont travaillé avec lui ou étaient très conscients de ce qu’il faisait.» Révolutionnaire dans la pensée de la danse, Cunningham l’est sûrement moins dans la forme qu’il donne à ses chorégraphies.La puissance musculeuse et enracinée au sol de ses mouvements lui vient de Martha Graham, dont il fut le soliste de 1939 à 1945, de la pureté des lignes de sa formation classique.«Il y a une forme de classicisme dans la gestuelle qui ressort avec le temps, il y a une proximité — qu’on a longtemps écartée — avec le ballet au point de vue des formes du corps et de la façon dont il l'utilisait», explique l’historienne de la danse Michèle Febvre, professeure à l’Université du Québec à Montréal.« Pour lui, le mouvement part du corps, n’a pas besoin d’illustrer quelque chose ; c’est une abstraction en soi » Cela explique peut-être en partie la résonance moins grande de Cunningham auprès des plus jeunes gens.A titre d’indice, la page FaceBook de Pina Bausch compte 29 000 admirateurs contre 3600 pour le pape de la danse contemporaine.«Il est présent dans toute la création contemporaine en danse, même à l’insu des plus jeunes chorégraphes, estime Michèle Febvre.On est tous un peu héritiers de Cunningham, un peu comme Duchamp a marqué tout leXXe siècle.» Duchamp de la danse, donc, Merce Cunningham?La comparaison correspond peut-être davantage à l’héritage conceptuel que le chorégraphe a laissé aux plusjeunes générations de créateurs.
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