Le devoir, 5 septembre 2009, Cahier F
L K l> K V 0 I H .I.K S S A M Ë I) I 5 K T I) I M A N (' Il K li S K 1> T K M B K K 2 II (I !» ÛC c O LITTÉRATURE Le retour de Francine D’Amour Page F 3 POÉSIE Danny Plourde, revendicateur Page F 4 LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Points de fuite Un premier roman provocateur et énigmatique de Marc Séguin CHRISTIAN DESMEULES Moitié Blanc francophone, moitié Mohawk, tout entier réfractaire aux limites et à l’autorité, Marc S.Morris a fait depuis longtemps le deuil de son espèce.«Ma nature m’oblige à ne pas respecter les règles des autres», nous explique-t-il calmement.Braconnier, tueur, prédateur, régulateur, chasseur, virus: sa vie, à ses propres yeux, devrait être l’expression parfaite d’un principe de dissidence.Un jour d’automne en 1991, son refus global — un peu envers les femmes et l’amour, beaucoup envers la société de consommation, l’Amérique et toutes ses tares — lui fait entreprendre au volant de son pick-up Dakota bleu deux tons, après avoir largué sans retour une fdle qui l’accusait de manquer de courage en lui mettant sous le nez une page de son vieil atlas de l’Amérique du Nord, un itinéraire plutôt singulier chevauchant la frontière canado-américaine.«Pendant qu'elle me regardait en silence, accusatrice, la bouche pincée, j’ai tranquillement tracé un gigantesque FUCK YOU qui partait de la Saskatchewan et dont le dernier U se terminait quelque part dans le Saint-Laurent près de Montmagny.» De Montréal à Winnipeg, en passant par North Portal et Grand Rapids, le narrateur de La Foi du braconnier, premier roman de Marc Séguin, avale les kilomètres et les litres de mauvais café.Jusqu’à ce qu’à Ann Harbor, au Michigan, en traçant cinq ans plus tard au volant d’un autre Dakota 1987 le dernier bras du Y, il fasse la rencontre d’une étudiante en droit originaire de Chicago.Flèche en plein cœur, foudroyé, au sol.«Emma que j’aimais comme me prière qui se serait réalisée.» Emma qu’il ramène à Montréal, où il ouvrira un restaurant, et avec qui il aura un enfant.Emma dont le prénom sonne aussi comme le verbe «aimer» qu’on aurait conjugué au passé.Un peu cuisinier, un peu Warrior, un peu contrebandier de cigarettes, ex-étudiant à la prêtrise, Marc S.Morris, après un suicide improvisé et plus que raté, nous entraîne dans ses souvenirs de VOIR PAGE F 2: SÉGUIN «Je ne le savais pas encore, mais je n’aurais plus jamais besoin de me tuer» LE ROMAN-MÉMOIRES ¦ Æx'M VICTOR LÉVY-BEAULIEU CAROLINE MONTPETIT Sous le titre Bibi et sous son nom, on lit «(mémoires)», entre parenthèses.C’est que Victor Lévy-Beaulieu a décidé il y a quelque temps qu’il n’appelait plus ses livres des «romans».«Le fait que le mot “mémoires” soit entre parenthèses dit au lecteur: méfiez-vous, ce ne sont peut-être pas de véritables mémoires», dit l’homme, joint par téléphone à Trois-Pistoles.Pour lui, la notion même de roman est dépassée, parce qu’«o« ne vit plus dans un monde linéaire, et qu’il est dépassé de raconter une histoire de façon linéaire».En fait, c’est un livre écrit comme dans un souffle, touffu, à la ponctuation éclatée, avec peu de pauses, qui prend presque une forme onirique, voire cauchemardesque.Un livre très physique, où le personnage principal semble toujours conscient de sa mort possible, de son corps allumé, d’abord, puis de plus en plus âgé.«Les hommes vieillissants rongent leur os sans mouelle, c’est de l’intérieur que ça se gruge et les portes pour en sortir sont scellées dans la chair, les muscles et les cartilages.», écrit-il.Bibi, donc, débute en Afrique, à Libreville, au Gabon.Bibi, c’est un homme, Abel Beauchemin, qui y a un improbable rendez-vous avec une femme qu’il n’a pas vue depuis plus de 40 ans.C’est l’occasion pour lui de se remémorer ses années de jeunesse, alors qu’il venait de quitter le village de Saint-Jean-de-Dieu pour «Morial-mort» et qu’il rencontrait Judith, femme sodomisée par son père, terrorisée par ses oncles, et éprise, comme lui, de littérature.«Montréal-Nord, à l’époque où j’y ai habité, était une ville d’un mortel ennui.Il n'y avait aucun plan d’urbanisme, rien que de la spéculation foncière tous azimuts», se souvient-il.Le Bibi de Victor Lévy-Beaulieu y travaille dans une banque, avant de contracter la poliomyélite.«Dès que j’ai mis les pieds à Montréal, à 14 am, je me suis mis à écrire des romam.A 15 am, j’en avais écrit neuf et j’avais décidé à 14 ou 15 ans que je ne ferais pas autre chose.La polio m’a un peu confirmé là-dedans.J’étais gaucher à une époque où on interdisait aux gens d’écrire de la main gauche.Alors, quand j’ai eu la polio, ma mère disait que c’était une punition de Dieu», ra-conte-t-il.Bibi devient donc écrivain, contre vents et marées, contre les colères de sa mère et celles de son père, qui menace de lancer sa machine à écrire par la fenêtre.Une machine à écrire que Victor Lévy-Beaulieu s’était achetée avant d’avoir la polio, mais qu’il a ensuite abandonnée parce que ses muscles refusaient désormais de s’en servir.H dit d’ailleurs écrire depuis à la main, à partir de 3h45 le matin, ensuite un peu le soir, avant de prendre les dernières heures de la journée pour lire un peu.Littérature et nationalisme Cette jeunesse, donc, c’est l’époque aussi où Victor Lévy-Beaulieu découvre la littérature, Kafka, Artaud, Brecht, Julien Gracq, abondamment cités ici.«Des auteurs pas très rigolos», note-t-il.La littérature est d’ailleurs demeurée la grande passion de Victor Lévy-Beaulieu, avec le pays.«La littérature et le peuple d’où je viens, c’est indissociable.Si je me disais qu’il n’y a aucun espoir pour le Québec, je cesserais d’écrire.Je n’écris pas pour la défaite, j’écris pour la victoire, et la victoire, c’est d’être indépendant», répète-t-il.Refusant de baisser pavillon, Victor Lévy-Beaulieu participera d’ailleurs au Moulin à paroles, qui se tiendra sur les plaines d’Abraham pour souligner le 250 anniversaire de la bataille qui signa la défaite de la France en Amérique du Nord.Il y lira un texte d’Arthur Buies.«La situation québécoise n’a pas changé depuis les plaines d’Abraham.Notre colonisation est devenue intérieure, insidieuse, et en cela plus dangereuse.Quand on lit les textes des Patriotes, on réalise qu’ils sont plus directs et revendicateurs.Et cela passait dans les journaux tous les jours.Aujourd’hui, on ne peut plus faire cela parce que les journaux ne nous appartiennent plus», dit-il.Il croit cependant que l’indépendance se fera au Québec, «plus tôt que tard» d’ailleurs, même s’il n’accorde son appui à aucun des partis politiques enregistrés pour l’instant à Québec.Mais Bibi ne se penche pas outre mesure dans ses (mémoires) sur le sort du Québec, loin s’en faut.En fait, c’est plutôt le sort de l’Afrique noire qui l’occupe ici, même si l’écrivain admet en en- trevue qu’il n’y a jamais mis les pieds.Il y aborde notamment la très forte présence des Chinois en Afrique, qu’il identifie comme la nouvelle puissance coloniale.«Leurs investissements [en Afrique] sont passés de 5 à 50 milliards», dit-il, citant des chiffres qui pourraient même être dépassés aujourd’hui.«De tous les peuples colonisateurs du monde, poursuit-il, les Chinois sont devenus le pire.[.] Avant, les colonisateurs croyaient qu’ils allaient amener, sinon l’aisance matérielle, du moim l’aisance morale.Or les Chinois n’ont aucun sem moral.Ce qui les intéresse, c’est de mettre la main sur les richesses naturelles sam aller plus loin», dit-il.Pendant ce temps, dit-il, six millions d’enfants meurent chaque année.«On nourrit nos voitures plutôt que le monde!» Il accepte d’ailleurs sa part de culpabilité dans cette déroute.Et il pense avec Albert Camus qu’on est tous un peu responsables du mal qui se fait dans le monde.Le Devoir BIBI Victor Lévy-Beaulieu Editions Trois-Pistoles Trois-Pistoles, Québec, 597 pages victor-lévy beaulieu «Je n’écris pas pour la défaite, j’écris pour la victoire, et la victoire, c’est d’être indépendant» prançois vie munie sopnie ¦ miras Mais - VIE KiMIE 5DFHIE MUEyrAkiu T 1 TT Fil wwwinstantmeme.com Photo: Idra Labrie / Perspective Vie d Anne-Sophie Bonenfant.Roman.244 pages.25$.En librairie le 15 septembre I- I’ ^ »’ I li - I.E s S A M E I) I 5 E T I) I M A N C H E (! S E l‘ T E M B R E 2 It It !) LIVRES EN APARTÉ Ce curieux rayon du livre sur le livre Peintre, sociologue, écrivain, Alain Mé-dam a publié, il y a trente ans, Montréal interdite, véritable plongée dans l'antre de sa cité d’adoption, un livre remarquable, peut-être un des plus beaux jamais consacrés à cette île-ville.Médam vient de lancer, à l’enseigne de son éditeur Liber, La Saveur des livres, une méditation sur ces objets de papier sans lesquels la vie ne serait plus la même.Lui qui a l’habitude des profondeurs des livres, le voici qui s’intéresse, dans une suite de réflexions qui progressent en spirale, à notre relation aux livres.Difficile de parler de cet ouvrage qui enveloppe peu à peu son objet pour nous révéler la place du livre dans notre univers intime.Il s’agit d’un livre original de Médam, un autre, devrais-je dire, de cet auteur qui gagnerait à être plus connu.Toujours au sujet du livre, sous des allures waltdys-néiennes un peu trompeuses, vient de paraître Firmin, une «autobiographie d’un grigno-teur de livres», publiée chez Actes Sud.L’auteur, un Américain du nom de Sam Savage, a laissé son esprit animer celui d’un véritable rongeur, petit être de rien passionné par la littérature, tout au bonheur de sa chance de vivre dans une bonne vieille librairie de la Nouvelle-Angleterre.Quoi que cette trame puisse laisser imaginer, on est loin ici du dessin animé.Il convient plutôt d’imaginer un usage renouvelé, aussi amusant qu’intelligent, de la fable animalière si présente dans toute l’histoire de la littérature.Jean-François Nadeau Des mémoires Au même rayon des livres sur les livres, Pierre Graveline vient de publier Une passion littéraire, ses mémoires d’éditeur.Paru chez Fides, l’ouvrage est décrit abusivement, en quatrième de couverture, comme une «histoire».Bien sûr, l'histoire suppose une confrontation des points de vue et des documents.Rien de tel Alain Médam La saveur des livres I ici.On est plutôt devant un simple témoignage, celui d’un homme qui se raconte d’ailleurs sans cesse au «je».A 57 ans seulement, alors que Pierre Graveline exerce toujours un travail d’éditeur, pourquoi publier de tels mémoires?A-t-il peur que la mort le croque précipitamment?Assez fréquents ailleurs, les mémoires d’éditeurs sont plutôt rares au Québec.En 2002, Jacques Hébert, un des meilleurs éditeurs québécois du XX' siècle, avait donné à lire, avec En 13 points Garamond (Editions Trois-Pistoles), un aperçu bref mais énergique de son rapport au monde des lettres.Ce livre, porté par une écriture agréable et une riche expérience dont il savait extraire les lignes de force principales, se buvait comme du petit lait.Celui de Graveline, en comparaison, s’enlise dans la surcharge d’anecdotes dont on pourrait d’ailleurs parfois mettre en question la justesse, à condition bien sûr d’avoir été présent aux événements qu’il rapporte, ce qui est souvent mon cas.Le bon éditeur entend, flaire, hume les souffles de son époque, en s’efforçant de deviner ce qui pourra continuer de respirer demain, même sans lui.De 1996 à 2005, Pierre Graveline fut d’abord gestionnaire mais aussi éditeur au Groupe Ville-Marie littérature, à l’époque partie intégrante de Sogides, un ensemble désormais propriété de Québécor.Sous ce gros chapiteau éditorial, on trouve encore les maisons l’Hexagone, Typo et VLB, soit un riche ensemble littéraire nourri au surplus par les dépouilles d’autres enseignes, dont Parti Pris et les Quinze Editeurs.D’un naturel très détendu, sensible à l’exercice de tous les plaisirs de la table et des convivialités prolongées qu’elle peut susciter, Graveline est devenu éditeur un peu par hasard, après une carrière en communication auprès d’un syndicat et à la suite de connivences politiques indépendantistes avec le poète Gaston Miron, un des fondateurs de l’Hexagone.Audodidacte jus- qu’au bout des doigts, Graveline s’est retrouvé en 1996 à remplacer au pied levé Jacques Lanctôt, éditeur d’expérience qui venait de quitter avec fracas ce navire pour lancer sa propre affaire, heureux d’être à nouveau seul capitaine de sa destinée éditoriale.Dans son livre, Graveline soulève des questions sur la logique des subventions autant que sur la gestion politique générale des affaires culturelles au Canada comme au Québec.Mais il le fait à grande vitesse, sans rien développer ou appuyer, préférant s’attarder à l’évidence à la liste fastidieuse des titres auxquels il a été associé, que ce soit de près ou de loin.Ses pointes les plus vives à l’égard du système dans lequel il a travaillé s’émoussent ainsi sous le poids accordé à la petite histoire de ses propres activités.S’il est vrai, comme il le laisse entendre, que le groupe Sogides de Pierre Lespérance avait fini par menacer très sérieusement l’indépendance des maisons d’édition littéraires dont il assumait la charge, pourquoi alors avoir soutenu leur rachat par un groupe encore plus important.Québécor, avant de remettre sa démission, épuisé dit-il par tant d’années de si excellents services?Graveline passe aussi là-dessus très vite, trop vite.En fait, Une passion littéraire apparaît tendu tout entier vers une seule volonté fondamentale, celle de nous assurer de la valeur de son auteur.Dans cette propension soutenue à toujours se donner le meilleur rôle, Pierre Graveline n’est hélas pas très différent de son collègue éditeur Jean Royer, qu’il éreinte précisément pour cette raison — comme pour d’autres il est vrai — tout au long à'Une passion littéraire.Il y a tout de même dans ce livre l’expression d’une énergique et sincère passion pour les livres, en particulier pour les essais politiques et la poésie.A travers Une passion littéraire, le lecteur curieux trouvera sans doute quelques clés pour un peu mieux comprendre la dynamique éditoriale québécoise.jfnadeau@ledevoir.com PIERRE GRAVELINE Une passion littéraire SEGUIN SUITE DE LA PAGE F 1 chasses subtiles, d’aubes claires, d’errances longitudinales, de petits et de grands bonheurs.«Je ne le savais pas encore, mais je n’aurais plus jamais besoin de me tuer.Emma s’en chargerait.» Fait d’allers-retours dans le temps et dans l'espace, à la manière d'un «road trip» conceptuel, La Foi du braconnier est une réflexion sur l’amour et le désir, sur le courage d’être soi, mais aussi sur la condition masculine, la mort, le temps («Le temps est l’espace qui sépare tout de la vérité»).Une méditation sur ce quelque chose de plus qu’il faut parfois pour vivre et qu’on appelle tantôt la foi, tantôt l’espérance.Un pari qui s’apparente au phénomène qui continue de faire rouler une bicyclette lorsqu’on a depuis longtemps cessé de pédaler.L’amour entre un homme et une femme relève-t-il du mystère, d’un choix volontaire et simultané, du hasard le plus pur?Vaut-il mieux être le chasseur que le chassé, mourir patiemment à petit feu ou passer l’arme à gauche au sommet du bonheur de vivre?Ce sont quelques-unes des réflexions qu’aborde Marc Séguin dans ce roman charnel et grave tout à la fois, tracé en finesse d’une main remarquablement sûre.Peintre prolifique et talentueux — il est l’un des artistes contemporains les mieux cotés au Canada —, chasseur émérite, n’en doutons pas, Marc Séguin, né à Ottawa en 1970, ne nous offre pas, et c’est heureux, toutes les réponses.Provocateur et énigmatique.Collaborateur du Devoir LA FOI DU BRACONNIER Marc Séguin Leméac Montréal, 2009,152 pages ' " ’/f, * x.r* y 6' - /f 'T- » m Marc Seguin, peintre et désormais romancier j «ABRIKl.LE THERIEN LITTÉRATURE AMÉRICAINE Soleil trompeur Los Angeles, gigantesque usine à rêves, est le personnage principal du nouveau roman de James Frey CHRISTIAN DESMEULES Incendies de forêt, tremblements de terre, inondations, sécheresses, émeutes monstres, invasions de drosophiles, Paris Hilton ou OJ.Simpson, rien ne semble avoir épargné, tout au long de sa courte histoire, cette mégapole tentaculaire construite en bordure de l’océan Pacifique.Dieu détes-te-t-il Los Angeles?C’est la ville phare de la culture populaire occidentale, le miroir aux alouettes vers lequel convergent chaque année, venus des quatre coins du monde, une petite armée de candidats à Y American dream.Nouvelle Gomorrhe pour les uns, capitale du soleil permanent et de pollution atmosphérique pour les autres, L.A.est avant tout une gigantesque machine à produire des rêves.Hollywood, Malibu, Beverly Hills: des noms qui suffisent à engourdir même les plus endurcis.On estime à 100 000 le nombre de personnes qui y débarquent chaque année pour faire carrière dans l’industrie du spectacle.Seulement, tout ce qui brille n’est pas or, et la réalité que recouvrent ces deux lettres n’est jamais bien longue à apparaître.Le succès?La fortune, la gloire?Parfois, oui, ça arrive.Parfois.James Frey met surtout en lumière l’insatiable appétit de réalité et de véracité qui anime nos contemporains C’est la trame de LA.Story, le nouveau roman de James Frey, auteur devenu célèbre avec les mémoires en partie fabriqués d’un toxicomane repenti, Mille morceaux, suivis deux ans plus tard de Mon ami Léonard (Belfond, 2004 et 2006).Diabolisé par les médias après qu’Oprah Winfrey, reine de la télé et des clubs de lecture aux Etats-Unis, eut révélé le pot aux roses au cours d’une confrontation en direct avec l’auteur, James Frey, 40 ans, désormais menteur et écrivain.«Témoignage coup-de-poing», «livre-culte» vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, l’affaire a fait grand bruit et quelques lecteurs déçus ont exigé d’être remboursés, et cer-tains, faisant preuve d’un meilleur flair pour le profit que pour la bonne littérature, sont même allés jusqu'à poursuivre l’auteur et l'éditeur devant les tribunaux en réclamant des dommages moraux.Bien mieux que la controverse qui l’a mise au monde, «l’affaire» James Frey met surtout en lumière l’insatiable appétit de réalité et de véracité qui anime nos contemporains.Qu’on se rassure cette fois, LA.Story — ou Bright Shiny Morning, selon qu’on parle anglais avec l’accent de Paris ou celui de Bel Air — fourmille de vrais-faux acteurs qui sont barman en at- Alite, Librairie indépendante agréée 450.679.8211 | Place Longueuil LIBRAIRIE BONHEUR D’OCCASION Livres d’occasion de qualité NOUVEAUTÉ Choix de livres en ligne Plus de 200 titres à chaque semaine à cette adresse : www.abebmks.fr/vmdoir/bonheuFdoecasion 514-522-8848 1-888-522-8848 4407, rue de La Roche (angle Mont-Royal) bonheurdoccasion@bellnet.ca tendant de décrocher enfin un vrai rôle, de vrais-faux membres de gangs de rue, de vraies-fausses actrices porno aux vrais-faux seins.Roman ambitieux et «horizontal» — tout comme la ville dont il s’inspire —, LA.Story nous raconte l’histoire d’hommes et de femmes confrontés à l’envers de l’illusion.Il retrace aussi, accessoirement, l’histoire de la ville, véritable personnage principal, depuis sa fondation par un groupe de 44 personnes en 1781 jusqu’à nos jours, accumulant les anecdotes, les statistiques, les descriptions.C’est ainsi qu’on y suit les pas de Vieux Joe, un sans-abri qui dort depuis des années dans les toilettes d’un casse-croûte de Venice Beach, passant ses journées à quêter auprès des touristes et à boire du Chablis bon marché, à regarder les vagues et à attendre une réponse qui ne viendra jamais.Ceux d’Esperanza, une jeu- ne femme de ménage latino douée et complexée qui aura droit, elle, à son conte de fées.Les aventures d’un très jeune couple de l’Ohio qui débarque à LA avec trois sous en poche et un vieux pick-up, ou celles d’un acteur célèbre et puissant qui est hétérosexuel en public et homosexuel en privé.En parallèle à ces quelques figures dont les histoires alternent tout au long du roman, Frey évoque des centaines d’autres destins plus ou moins heureux: travailleurs clandestins, fugueurs, masseuses asiatiques, anciennes reines de beauté, petits génies locaux, producteurs de cinéma avides, sexoliques, joueurs de football déchus, acteurs ou actrices qui font autre chose en attendant de décrocher enfin un vrai rôle — on l’a dit, oui, on le répète.Roman kaléidoscopique, fascinant tourne-page, LA.Story pose un regard implacable mais néanmoins empli de compassion sur ces milliers de vies pour lesquelles, même les jours où le smog se fait moins épais, le soleil ne brille pas toujours.Une vision certainement contestable puisque, comme l’écrit l’auteur en guise d’avertissement, «il n’y a rien dans ce livre qui doive être considéré comme exact ou digne de foi».Collaborateur du Devoir L.A.STORY James Frey Traduit de l’anglais (États-Unis) par Constance de Saint-Mont Flammarion Québec Montréal, 2009,490 pages DELIVRE La lecture délivre, des libraires se livrent > Quand la presse ne suffit plus.www.librairiemonet.com/blogue : ci 1 K I) K V 0 I It.LES SA M E I) I 5 E I I) I M A \ ('.Il E (I S E I* T E \l |{ It K 2 0 0 !l LITTERATURE Authentique Six livres en plus de 20 ans, cinq années écoulées depuis son petit dernier, Retour d'Afrique: une auteure qui se fait trop rare, Francine D’Amour.Le genre à se laisser désirer.Et qu’on retrouve, chaque fois, avec le sentiment de renouer avec une bonne amie perdue de vue.Cette façon qu’elle a d’établir d’emblée une connivence avec vous.De vous traiter aux petits oignons, avec élégance, délicatesse.Toujours pleine d’égards pour vous, mais sans en faire trop.Vous vous sentez choyé, intelligent aussi.Vous en valez la peine, vous dites-vous, vous valez la peine qu’on déroule le tapis rouge pour vous, qu’on vous serve autre chose que du fast-food.Cette façon qu’elle a de parler d’elle, et des autres.De rire de ses propres travers, et de ceux des autres, bien entendu.Distançe, ironie, autodérision.A la limite du cynisme, parfois.Méchante, par bouts.C’est là depuis le début, depuis Les dimanches sont mortels, récompensé par le prix de l’Académie des lettres du Québec en 1988.On lui pardonne de s’égarer un peu par moments.De raconter en détail certaines scènes, certains événements qui paraissent superflus dans le cours du récit.Où s’en va-t-elle avec ça?Et puis voilà, ça finit par se tenir.C’est coloré, vivant.Un talent de conteuse, oui, très certainement.Venons-en à son nouvel ouvrage: Pour de vrai, pour de faux.Un recueil de nouvelles.D’accord.Mais plus qu’un recueil de nouvelles, en fait.C’est-à-dire: il y a des histoires, oui.Mais aussi des mises en situation, des retours, des renvois, des notes de toutes sortes.qui en expliquent la genèse.Cela pourrait tomber dans le je-me-moi en train de se regarder écrire; pas du tout.Cela pourrait faire lourdaud, pédago-péda-gogique, du type «manuel à l’usage des apprentis écrivains».Nenni.Bon.Je vous explique.D’abord, un texte où l’auteure raconte ni plus ni moins comment elle en est venue à s’approprier l’histoire d’un de ses élèves en français au cégep, pour la déformer, lui donner une autre couleur, une autre texture, bref, en faire un texte de fiction portant sa signature à elle.Suit le texte en question.Où un ado, surnommé Jérémie, se retrouve pris entre deux feux: son père et sa mère en train de se chicaner, sur l’autoroute glacée, en pleine tempête de verglas.Pathétique.Et tragique pour le pauvre Jérémie, dont la vie va basculer.Troisième texte du recueil: une lettre, adressée au garçon en question (celui de la fiction.), signée supposément par son père, éploré, touchant, qui tente de rebâtir les ponts entre eux.Fin de l’histoire.Mais ce procédé — par lequel l’auteure donne la parole à des personnages inventés ou inspirés de personnages réels — va être réutilisé.Pour faire parler des chats, notamment.Là, j’avoue, j’ai tiqué un peu.Mais passons.L’originalité de la démarche, en tout cas, est à souligner.Et puis, on apprécie le jeu de la vérité et du mensonge auquel nous convie, sourire en coin, Francine D’Amour.Du genre: oui, elle a vraiment rencontré une femme en hid-jab qui s’occupait des coffrets de sûreté d’un hôtel deux étoiles à Londres, et oui, un attentat terroriste a véritablement eu lieu dans le quartier environnant, mais non, cette femme ne s’appelait pas Fa-touma, et elle n’a pas décidé de changer de vie après l’explosion meurtrière.pas POUR DE VR; IR DE FAU: aux dernières nouvelles en tout cas.Bien sûr, se faire raconter la même histoire plus d’une fois pourrait devenir lassant, mais la curiosité finit par prendre le dessus: on veut savoir ce qui s’est réellement passé dans la réalité.Tout en sachant que l’auteure se donne la liberté d’en rajouter un peu.Elle en convient: «J’exagère toujours.» Fascinant aussi de voir à quel point, peu importent les situations, les personnages, reviennent les mêmes obsessions, les mêmes tics, la même propension à l’angoisse.Ça va de la phobie des chiens à la perte constante d’objets.Surtout, la peur est présente partout: peur du vide, peur de l’inconnu, peur de l’abandon, peur des attentats.puis, peur de la maladie, de la mort.C’est la dernière partie du livre, le dernier quart, disons, qui saisit le plus.Tout à coup, tandis que l’auteure démêle le vrai du faux par rapport à un texte qu’elle a écrit, inspiré d’une visite à la maison de son enfance et destiné à une revue, on n’a plus l’impression de jouer.La légèreté fait place à la gravité.On tombe sur ceci, qu’on relit, bouche bée: «Quand est venu le moment de réviser les épreuves, j’avais appris l’horrible nouvelle (une énorme bosse avait subitement poussé dans mon sein droit, et une autre, énorme elle aussi, était apparue tout aussi subitement quelques jours plus tard; bref, j’étais atteinte d’un cancer qualifié de “fulgurant”) et j’ai failli renoncer.» Suivent des pages pleines V m *¦ Danielle Laurin LA RENTRÉE LITTÉRAIRE Le noir dans tous ses états JACQUES GRENIER LE DEVOIR Nelly Arcan revient avec Paradis clef en main Le roman noir a la cote en ce moment au Québec.En témoignent les nouveaux arrivages en librairie et les parutions annoncées, très nombreuses cette saison.DANIELLE LAURIN De plus en plus d’auteurs de chez nous s’y frottent.Sanguinaire, épeurant, grinçant, situé ici-maintenant ou dans un futur X, une autre dimension.Pour les aguerris, qui ne dédaignent pas l’humour, et pour les amoureux des îles de la Madeleine: La Mort (tu chemin des Arsène (Courte Echelle), de Jean Lemieux.Où l’on retrouve l’enquêteur d’Ow finit tous par payer, prix France-Québec 2004, qui pourrait bientôt être adapté au cinéma.Deux nouveaux venus dans le genre montrent qu’ils ont des griffes.La blogueuse-réalisatrice Geneviève Lefebvre revisite, à la sauce moderne, le personnage de la jeune martyre Maria Goret-ti, dans Je compte les morts (libre expression).Chez le même éditeur, le journaliste Michel Jean, avec Un monde mort comme la lune, nous entraîne dans l’univers sanglant des chimères en Haiti.C’est en Haïti aussi que se situe Une saison de porc (Mémoire d’encrier).Sur fond de superstition et de corruption, un policier se transforme littéralement en cochon.L’auteur du loufoque recueil Treize nouvelles vaudou, Gary Victor, enfonce le clou.Aussi: Peaux de chagrin (Triptyque), où Ton se promène de Montréal à Auschwitz, en passant par Oaxaca.C’est signé Diane Vincent, anthropologue de formation et professeure de sociolinguistique.qui ne dédaigne pas l’odeur du sang.D’où viens-tu (Flammarion Québec), d’Antoine Filissiadis, raconte la descente aux enfers d’un publicitaire de Los Angeles, qui assiste, impuissant, à la disparition de sa femme.Et qui, en désespoir de cause, fait appel à un médium.Dans Mary-Jane la tueuse (Prise de parole), Sylvie-Maria Filion se glisse dans la peau d’une fille qui n’a rien d’une tueuse.mais le devient soudainement Tout juste débarqué en librai- rie: Une toute petite mort (Hurtu-bise), de Michel Leclerc, l’histoire d’un assassinat qui a lieu au beau milieu de la tragédie du 11 septembre 2001.Pour les adeptes de littérature qui fesse: cinq nouveaux titres à paraître chez Coups de tête.Outre le très attendu Paradis clef en main, de Nelly Arcan, des romans trash signés Edouard H.Bound, Laurent Chabin, Mathieu Fortin.et Léo Lamarche, qui situe son histoire dans le monde fies junkies, à Paris.Aux Editions Alire, la rentrée a déjà fait pas mal de bruit, avec la sortie du terrifiant Hell.com, de Patrick Senécal.Avec l’annonce, aussi, de la parution, en novembre, de La Faim de la Terre.Un prolongement, sur fond d’écoterrosisme et d’attaques islamistes, de la série à succès de Jean-Jacques Pelletier, Gestionnaires de l’apocalypse.D’ici là, on attend, chez le mçme éditeur: des nouvelles d’Elisabeth Vonarburg, pionnière de la science-fiction au Québec.Des nouvelles d’Yves Ménard, aussi.et d’un personnage créé par lui, Laurent McAllister.Et puis, Joël Champetier a adapté quatre de ses romans de science-fiction jeunesse pour n’en faire qu’un seul pour adultes, sous le titre Le Mystère des Sylvaneaux.Enfin, Tauteure des Chevaliers d’Emeraude publie la suite de Qui est Terra Wilder?, une saga fantastique qui s’adresse aux ados mais que ne dédaignent pas les adultes.Collaboratrice du Devoir EN BREF Encore deux ans de Lettres de Martha L’écrivaine Marie Laberge a annoncé cette semaine qu’elle allait poursuivre l’aventure épistolaire entreprise avec le feuilleton Lettres de Martha durant encore deux ans.Les intéressés pourront donc s’abonner au feuilleton de façon à recevoir chez eux 26 lettres personnalisées contenant de nouveaux épisodes de la vie de cette femme de 62 ans.Ils doivent pour ce faire consulter le site www.mariela-berge.com.Les hommes qui s’abonnent reçoivent des lettres différentes des femmes, Marie Laberge ayant réalisé qu’elle ne s’adressait pas de la même façon aux personnes des deux sexes.Le prix de l’abonnement passe cette année de 33 $ à 34 $.Les intéressés pourront également se procurer les lettres écrites l’an dernier par Marie Laberge.En 2008, Marie Laberge avait rejoint ainsi quelque 42 000 abonnés.- Le Devoir Le Canada un paradis pour les espions IAIIIUCK DK PiKHHEnOtiW; MICHEL JUNKAU-KATSt ’i K CES ESPIONS^ venus dailleurs^ «% % 1 iK|iié(e sur les mtivilés d r's|«eiiii(ij(r au Canada 9 septembre 8*^' vr.r: — wr- PHOTO © CROUPE LIDREX Fabrice DE PIERREBOURG Michel JUNEAU-KATSUYA iMj GROUPE IIBRBX Une compagnie de Québécor Media GROUPELIBREX.COM « DOMINIQUE THIBODEAU Francine D’Amour arv de terreur, d’affolement, de douleur, de rage, mais aussi de reconnaissance et d’espoir, de vitalité, de fierté, de dignité.Peu importe, finalement, que ces pages jouent sur la frontière entre réalité et fiction, elles sont tellement in- tenses.Et surtout, pleines d’authenticité.POUR DE VRAI, POUR DE FAUX Francine D’Amour Boréal Montréal, 2009,192 pages ARCHAMBAULT Une compagnie de Québécor Media PALMARÈS LIVRES — Résultats des ventes : du 25 au 31 août 2009 — ROMAN OUVRAGE GÉNÉRAL HELLC0M Patrick Senécal (Alire) LA TRILOGIE BERLINOISE Philip Kerr (Du Masque) I LA COMMUNAUTÉ DU SUD T.3 Charlaine Harris (Flammarion Québec) MANGE PRIE AIME Elizabeth Gilbert (Livre de Poche) LE PREMIER JOUR Marc Levy (Robert Lattont) I MILLENIUM T.3: LA REINE DANS LE.Stieg Larsson (Actes Sud) L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON Muriel Barbery (Gallimard) LA MORT, ENTRE AUTRES Philip Kerr (Du Masque) Kl LA VALSE LENTE DES TORTUES Kyj Katherine Pancol (Livre de Poche) TOUTES CES CHOSES QU’ON NE S’EST.Marc levy (Pocket) JEUNESSE LES SORCIÈRES DE SAUM T.1 Millie Sydenier (Éditeurs Réunis) FASCINATION T.4: RÉVÉLATION Stephenie Meyer (Hachette Jeunesse) VISIONS T.1 : NE MEURS PAS LIBELLULE Linda Joy Singleton (ADA) ¦V LES SECRETS DU DIVAN ROSE T.1 U Nadine Descheneaux (Boomerang) NARUT0T.42 Masashi Kishimoto (Kana) ^1 J QUÊTE D’AUTOMNE T.1 Terie Garrison (ADA) |T ! jj CATHY'S BOOK S.Stewart / J.Weisman (Bayard-Jeunesse) LE JOURNAL D’AURÉLIE LAFLAMME T.6 India Desjardins (Intouchables) Kl JOURNAL D'UN VAMPIRE Usa Jane Smith (Hachette Jeunesse) HARRY POTTER ET LES RELIQUES DE.J.K.Rowling (Gallimard-Jeunesse) LE WHY CAFÉ John P.Strelecky (Dauphin Blanc) LE PETIT LAROUSSE ILLUSTRÉ 2010 Collectif (Larousse) DDCEL 2010 Collectif (Robert) K| MULTI0ICTI0NNAIRE DE LA LANGUE.Ky[ Marie-Éva DeVillers (Québec Amérique) L'ART DE CONJUGUER Collectif (Hurtublse HMH) B LE NOUVEAU PETIT ROBERT DE LA.Collectif (Robert) LA NOUVELLE GRAMMAIRE EN TABLEAUX Marie-Éva DeVillers (Québec Amérique) BOITES À LUNCH SANTÉ Geneviève 0'Gleman (La Semaine) ANTIDOTE RX Collectif (Druide Informatique) MICHAEL JACKSON : LES DERNIÈRES.lan Halperin (Transit Médias) ANGLOPHONE ECUPSE Stephenie Meyer (Little Brown & Co) 206 BONES Kathy Raichs (Scribner) THE TIME TRAVELER'S WIFE Audrey Niffenegger (Vintage Canada) Il THE BRASS VERDICT Michael Connelly (Warner Books) DEAD UNTIL DARK Charlaine Harris (Ace Books) S THE MERRIAM-WEBSTER DICTIONARY Collective (Merriam-Webster) LOVE THE ONE YOU’RE WITH Emily Giffln (Griffin) THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO Slieg Larsson (Penguin Books) TWENTIES GIRL Sophie Kinsella (Dial Books) CITY OF BONES Cassandra Clara "IL" «4, • I Jusqu'au 30 septembre VOteZ pour'e nouvel auteur sur cotebloQue.ca ARCHAMBAULT recherche de nouveaux talents littéraires DÉTAILS SUR WWW.C0TEBL0GUE.CA, LE BLOGUE D'ARCHAMBAULT Côté J F 1 i.K I) K V 01 H , I.K S S A M K |) I 5 K T |) [ M A \ (' Il E (I S E I’ T E M II |{.E 1 0 0 II LITTERATURE Le malavenant Louis Hamelin Après la morne étendue de forêt rasée, sans vie jusqua l’horizon, puis reboisée, puis re-rasée et arrosée au Round-Up pour accueillir une bleuetière, j’étais arrivé sur des parterres de coupe en régénération et j’entendais enfin des parulines.Des flamboyantes, des à flancs marron, petits guerriers de beauté sonore dans leurs peintures nuptiales.Le plaisir suprême, pour un mélomane aviaire, consiste à comparer entre elles les variantes régionales d’un même chant.J’ai alors l’impression d’être le critique Christophe Huss jonglant avec ses feuilles de musique, le doigt sur la partition.Ce que j’entends n’est pas toujours fidèle au disque.J’avais déjà noté les différences d’interprétation des parulines à tête cendrée de Lanaudière et de l’Abitibi, les libertés prises avec le maestro.Alors, où fixer la norme?Où sont les Yves Berger et les Maurice Druon de l’Académie des bruants?Quand les oiseaux eux-mêmes se mettent à cultiver l’accent local, le combat pour la diversité culturelle n’est plus seulement quotidien, il devient aussi parfaitement naturel.La veille, au bord du lac, j’avais entendu pour la première fois, avec une sorte d’ébahissement, le chant d’amour du tétras du Canada.Et ils doivent avoir des amours bien discrètes, parce que j'ai passé quatre ans dans leur cour sans jamais entendre cette sourde roulade dont le crescendo sonore et passionné paraîtrait plus à sa place dans une jungle du Guatemala.Au nord de la Laurentie, dans le crépuscule avancé, l’effet est tout simplement remarquable.Je veux dire: je n’entendais que ça, le son m’occupait comme le rugissement du lion s’empare de l’imagination et des entrailles de Francis Macomber dans la nouvelle de Hemingway.La trouille en moins.Je suis le genre de gars qui prête l’oreille à ce genre de choses.Entre la grive solitaire et le trépassé afghan, l’heure du souper ne me voit jamais hésiter.Les créatures musiciennes me le rendent bien.Je sais que le jour où il me faudra glisser un ours polaire dans une fente pour l’écouter, le chant des grives va se retrouver à la une d’un cahier du samedi.En attendant, elles me font don de leur don.J’étais si bien concentré sur celui des paru-lines, ce matin-là, quelque part au sud de la rivière Saguenay, que j’ai à peine entendu les deux détonations.Un premier claquement, sec, sa brève résonance dans le fond du bois, et pas besoin d’une oreille faite aux zinzinulements de deux douzaines d’espèces de parulines pour savoir dire la carabine du fusil de chasse: ça parlait gros calibre, là-bas dans les collines.Pas au diable, ni même au lion, mais presque.Plus tard dans la journée, le mari de la chasseresse et son beau-père sont venus nous présenter la victime affalée sur le plateau de leur pick-up.Ils sont arrivés en klaxonnant, un peu comme s’ils venaient (pardonnez mon langage) de lyncher un nègre.Ce n’est pas d’hier que je songe à m’étonner que soit permise, au Québec, cette chasse printanière à Tours noir.Il faudrait peut-être débaucher quelques militants de la campagne des phoques et les assigner à la défense des quelques dizaines ou centaines d’oursons qui, année après année, sont condamnés à mourir de faim une fois que leur mère les a quittés pour aller servir d’essuie-pieds dans un cossu pavillon de banlieue de la Pennsylvanie.C’est parfois pur assassinat, comme je Lai vu faire à la télé: un tir de cinq mètres, d’une plateforme surélevée, sur un plantigrade plongé jusqu’au garrot dans un baril de beignes à la confiture de framboises.J’écris, j’aime les beaux personnages, et j’en avais tout un devant moi: le Beau-Père.D’un type humain aussi éternel que l’Achab de Melville.Le petit-cousin nordique de l’officier de cavalerie héliportée incarné par Robert Duvall dans Apocalypse Now.Sauf que lui n’avait pas besoin de l’odeur du napalm pour s’exciter.Celle du sang lui suffisait.J’ai vu ses pareils à Clova et ailleurs.Ça fait 400 ans qu’ils essaient de se prouver entre eux, et au diable, et au bon Dieu, qu’ils sont plus forts que la nature.«Ça leur fait juste du bien.», a plaisanté celui-là pendant que son gendre empoignait le mufle ensanglanté à deux mains et exhibait fièrement la mâchoire fracassée par le premier coup de feu.Il a eu le temps de ramper un peu avant le coup de grâce.;lfiP m m m William Burroughs, photographié en 1983 Il s’est avéré que la chasseresse avait envie d’une descente de lit.Et je dois cette justice au beau-père et au mari: ils nous ont offert de la viande.Eux n’avaient certainement pas l’intention d’y goûter.J’avais tourné le dos à la scène et sentais sur ma nuque les regards de ces hommes qui prenaient mon écœurement pour de la faiblesse.Je les écoutais chercher, au-delà du prétexte un peu mince, même à leurs yeux, de la transformation en tapis, des raisons à cette mise à mort.L’ours, a expliqué le gendre, devait être tué parce que c’est un grand malavenant, voilà.Il avait vu sur YouTube une vidéo montrant le Martin de la fable en train d’écha-rogner un bébé orignal.Les orignaux n’aiment pas beaucoup non plus les bleuetières et le Round-Up, mais ça, c’est une autre histoire.Dans celle-ci, il fallait un bouc émissaire.Je laisse de nouveau la parole au beau-père: «Il y a une grosse mère qui rôde dans le coin avec ses deux oursons.Si tu la vois, même pas besoin de DERRICK CEYRAC AFP permis: tue, pis enterre!» La formule lui plaisait visiblement, assez pour qu’il la répète, encore et encore: «Tue, enterre!» Je me suis rappelé cet homme dernièrement quand j’ai ouvert la réédition en poche d’un livre de Burroughs: Entre chats, dont j’ai déjà parlé dans cette chronique.Old Bull y décrit, entre autres, la mort d’un blaireau flingué à bout portant par une sorte de chef scout: «Il aurait pu mordre les garçons.» Il rapporte aussi la réaction d’une grosse femme de l’Oregon qu’on interroge au sujet du fameux Big Foot Le journaliste: «Quelle serait votre opinion si de telles créatures existaient?» Réponse: «Les tuer.Elles pourraient blesser quelqu’un.» Je vous souhaite une bonne épidémie de grippe.ENTRE CHATS William Burroughs Traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire Christian Bourgois Paris, 2009,108 pages POÉSIE Danny Plourde, le revendicateur HUGUES CORRIVEAU Toujours au bord de la crise de nerfs, le poète Danny Plourde termine, avec Cellule es-peranza (n’existe pas sans nous), sa trilogie amorcée avec Vers quelque (sommes nombreux à être seul) (2004, prix Félix-Leclerc 2005) et Calme aurore (s’unir ailleurs, dut napalm plein l’œil) (2007, prix Émile-Nelligan 2007).Le ton poursuit une quête radicale de la liberté, donnant à penser qu’il suit les traces de Patrick Straram.Irrité par l’individualisme, la perte des valeurs et la destruction effrénée de la planète, le poète tonitrue et harangue, quelque peu dépité par sa relative impuissance à changer la donne: «quand j’ai compris que je ne pourrais jamais changer le monde j’étais mort à souhait».Vif et incisif, le ton de ces textes en prose (sauf de rares exceptions), lyriques malgré tout, s’inscrit dans cette manière actuelle de la jeune poésie dans laquelle le surréalisme, l’automatisme et l’incongru trouvent à provoquer des chocs de sens et des éclats dans les images inattendues.«complots larges disputés autour de la bûche Noël-portraits pâles couleurs vives de violeurs de poupons quelques crises financières séismes en familles Décimées frileuses si chanceux d’avoir des lectures légères» Oh! Que non! Pas légère, la lecture de ces textes qui, du même souffle, s’autorisent également la plus simplissime énonciation: «mais comment oublier / la cagoule de Carlo Giuliani 23 ans / étudiant italien 20 juillet 2001 à Gênes / lors d’une manif contre le G8 / sera frappé au visage par une décharge / de balles en caoutchouc / et écrasé deux fois plutôt qu’une / sous la Jeep blindée des gendarmes»?Renonçant aussi à la ponctuation, remplacée par des espacements, le poète suit la nouvelle vague poétique de la «liste» comme forme de poésie transcendantale.Si, chez certains, la chose est navrante, chez Plourde, quoiqu’on pourrait souhaiter moins de laxisme, les listes demeurent référentielles et directe- ment liées au propos soutenu contre l’évidement de la pensée: «et pour le simple plaisir de jaser nous placoterons cellulite smog sondages gélatine peuple pommes de terre pourcentage Abominable bêtise horreur saccage».Il y a plus évidemment, entre autres, un texte sur des outardes qui rappelle la vie sauvage, des jeux sonores volontairement agaçants (un texte en «V», notamment:
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