Le devoir, 3 octobre 2009, Cahier F
L E I) E V 0 1 U , LES S A M E It I :i E T II I M A \ ( II n ( r tt b is e 2 it o it LITTÉRATURE Myriam Beaudoin, l’amour au centre Page F 3 HISTOIRE La mentalité américaine selon Howard Zinn Page F 8 Les romans de Rawi liage ont la froideur et la dureté du métal et on les manie avec prudence, comme des revolvers chargés.Son roman précédent, Parfum de poussière, acclamé internationalement, se déroulait dans les rues d’un Beyrouth profondément divisé par la guerre et la corruption.Dans Le Cafard, qui vient d’être traduit en français chez Alto, Rawi Hage a transporté la violence intérieure de ses personnages dans le décor figé de Montréal sous la neige, dans le froid et parmi les cafards qui accompagnent son narrateur dans ses allers-retours dans la folie.«Je crois qu’en littérature on n’a pas à expliquer beaucoup, on n’a pas à donner beaucoup de détails pour faire présenter notre idée ou notre idéologie politique » î MONTPETtT On a évoqué La Métamorphose, de Kafka, pour parler de ce roman où le narrateur se transforme périodiquement en cafard géant.Mais Rawi Hage réfute cette influence.Dans la genèse de son dernier roman, il parle plutôt de Schéhérazade, cette femme qui racontait les histoires des mille et une nuits à son mari pour éviter de se faire couper la tête, et aussi du roman La Faim, de l’écrivain norvégien Knut Hamsun, qui raconte l’histoire d’un jeune homme pauvre tenaillé par la faim et le froid, dans la ville nordique d’Oslo, au XIX siècle.Le Cafard, pour sa part, se passe au XXIe siècle, à Montréal, où un narrateur fauché, en proie à des hallucinations passagères, sorti de l’hôpital psychiatrique après une tentative de suicide, poursuit des rencontres hebdomadaires avec une psychologue qui tente de lui faire parler de sa souffrance et de sa vie.«Il y a cette tension entre le héros, disons, et la psychologue.Il y a cette exigence à se confesser, elle le pousse à se confesser, à parler, dit Rawi Hage, en entrevue dans un café du Mile End.Il y a un décalage entre eux deux.Lui, il est plus réservé, alors que, pour elle, c’est essentiel qu’il se confesse.Je crois que c’est Foucault qui a dit que ces thérapies, c’est une extension de l’acte de confession dans la religion chrétienne, peut-être plutôt catholique.Pour lui, venant d’une autre culture, se confesser, c’est avouer qu’il est coupable.Mais, en même temps, il sait que, s’il ne parle pas, [.] il se peut qu'elle le renvoie à l’hôpital psychiatrique.Alors, il devient une espèce de Schéhérazade qui fait des récits, qui raconte.On ne sait pas si les histoires qu’il raconte sont vraies ou pas.Parce que raconter, cela devient un acte de survie.» Les secrets que le narrateur dévoile, les uns après les autres, sont d’abord liés à son pays d’origine, qui pourrait bien être le Liban, pays d’origine de Rawi Hage, qu’il a quitté pour s’établir à New York, puis à Montréal.Au cœur de ces souvenirs, on sent une violence, dure et froide, mais aussi chargée de culpabilité et de regrets.Le narrateur a d’ailleurs aussi des choses à cacher à Montréal, lui qui se glisse dans les appartements de différentes personnes avec l’aisance d’un cafard, pour y voler quelques biens, sentir les draps, y casser la croûte.Les cafards, Rawi Hage les déteste.En entrevue, il admet même qu’«ils le terrifient».Mais ces cafards sont en même temps extraordinairement résilients.Ces bêtes basses sur pattes ne sont-elle pas apparues sur terre il y a 400 millions d’années?Pour le narrateur, le fait de se glisser dans les appartements des autres à leur insu, notamment dans celui de sa psychologue, est une façon de s’approprier une certaine intimité, lui qui n’arrive pas à en vivre dans sa vie quotidienne.Car Le Cafard est aussi un livre sur le choc des cultures.Celui des immigrants qui transportent en eux les drames de leur pays natal, sans toujours pouvoir les partager avec la communauté d’accueil.En entrevue, Rawi Hage se demande d’ailleurs jusqu’à quel point cette psychologue, qui n’a manifestement jamais connu la violence et la guerre, peut arriver à le soulager, lui, le Cafard, de sa souffrance et de son passé.«Vous n’êtes pas pacifiste, je présume?», demande la psychologue au Cafard.- «Lepacifisme est un luxe.» - «Vous pouvez m’en dire plus?» - «Non, je ne peux pas.Bon, d’accord.Je veux dire que, pour être pacifiste, il faut avoir les moyens.Etre riche ou sans inquiétude, comme vous.Vous pouvez vous permettre d’être pacifiste parce que vous avez un emploi, une jolie maison, un grand écran de télé, un frigo bourré de jambon et de fromage, un amoureux qui vous emmène en villégiature au soleil.» La violence, la corruption, les armes et la guerre sont au cœur des romans de Rawi Hage.Dans la blancheur de l’hiver montréalais, cette réalité est diffuse, moins franche que dans les rues de Beyrouth, par exemple, mais néanmoins présente, possible, partout.«Combien de fois m’avait-il dit: seuls les paranos survivent, mon ami», écrit-il.Comme des revolvers chargés «[Le Canada] est un pays pacifiste à l’intérieur.La violence est exportée quelque part d’autre.Cela se passe quelque part d’autre», dit Rawi Hage en entrevue.Lors de la parution de son premier roman, qui lui a notamment valu le prestigieux prix IMPAC Dublin, Rawi Hage avait annoncé qu’il travaillait sur un livre portant sur le commerce des armes à Montréal.Finalement, le sujet est traité en filigrane du Cafard.Entre autres par le biais des commentaires de ce chauffeur de taxi, qui relève que ce pays de démocratie (le Canada) qui accueille les immigrants contribue aux guerres ou à la misère dans leurs pays d'origine, en vendant des armes entre autres.«Je crois qu’en littérature on n'a pas à expliquer beaucoup, on n’a pas à donner beaucoup de déta ils pour faire présenter notre idée ou notre idéologie politique, cela peut être fait en une ligne.Cela peut être très bref», dit Hage en entrevue.Le Cafard met entre autres en scène un échange de contrat de vente d’armes entre un enfrepre-neur canadien et un représentant du gouvernement iranien.«Cela pourrait être actuel, dit-il encore, parce qu’il y a une grande industrie d’armes à Montréal.On produit beaucoup d’armes, il y a des compagnies qui font de la recherche sur l’armement.» En fait, les romans de Rawi Hage ont la froideur et la dureté du métal et on les manie avec VOIR PAGE F 2: CAFARD « Le drame de mes personnages, c’est de ne pas arriver à se soulager de leur passé » % I- K I) K V (UH.I.K S S A M E I) I A K T I) I M A N C II E I 0 C T 0 B R E 2 » 0 I) F_2 LIVRES LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE LITTÉRATURE ALLEMANDE Tatouages au cœur Chronique d’une famille pas tout à fait ordinaire, Selon Mathieu, de Patrick Boulanger, est un récit émouvant et spirituel, dans les deux sens du terme SUZANNE GIGUÈRE Il est surtout un peintu-reur de cœurs; ce que je veux dire, c’est qu’il peut nous peindre le cœur en rouge, en bleu, en jaune, en blanc ou même en noir; à lui seul, il fait rire ou chialer toute la famille, il nous rend heureux et nous fait peur d’un seul coup.Avec papa, les grosses colères et les grandes joies peuvent arriver vite.» Avec une sorte de gravité légère, le petit Mathieu, du haut de ses sept ans, nous raconte le très fort lien d’amour qui l’unit à son père.Chronique d’une famille pas tout à fait ordinaire, Selon Mathieu est un récit émouvant et spirituel, dans les deux sens du terme.On sourit aux facéties du gamin, pendant que le désarroi du père au tempérament violent nous étreint.C’est l’été.La saison des rires, des amusements et des plaisirs quotidiens: les visites au musée où Mathieu et ses trois frères découvrent Le Carnavalge (Le Caravage) et Botero «qui peint des gros monsieurs et des grosses ma-dames», la symphonie de Chouvert.Le soir venu, le père raconte des histoires cocasses («des fées qui voyagent dans des bouteilles, des monstres qui adorent le jus de citrouille, des fourmis fortes comme des tracteurs, des chiens qui ne parlent pas parce qu’ils ont donné leur langue aux chats, le monsieur qui fait le tour du monde avec son ourson»), Plus inquiétantes sont celles lues par la mère, tirées de «La Bible imagée».Les jeux dans le sable et les baignades, le pain doré avec des fraises, des bleuets, de la petite neige sucrée et des étoiles IVipiyque Patrick Boulanger Selon Mathieu de carambole, les querelles, les scènes sanglantes (la roche lancée par le petit frère, «le casseur de crâne») : l’esprit de l’enfance abordé avec plein d’humour et de sensibilité.De la lumière à l’ombre Bientôt, le récit passe de la lumière à l’ombre.Les enfants font du bruit avec leurs instruments de musique pour couvrir les disputes de leurs parents: «Ça nous place un peu sur la pointe des fesses, parce qu’on ne sait jamais quand l’orage papa va craquer.» En contrepoint, en italique, le père se livre à un monologue intérieur.Il raconte comment, ivre de colère et d’exaspération, il a serré les bras de ses fils et comment les marques de ses doigts sur leurs bras l’ont effrayé.La peur de commettre l’irréparable le hante, les tatouages de la violence laissés dans la mémoire de ses enfants l’angoissent.La nuit, il peint des tableaux clairs-obscurs» espérant trouver dans son art une sorte de rédemption.Égaré dans ses brouillards émotifs, il quitte la maison familiale.Le petit Mathieu s’adresse alors à Dieu comme à un copain, avec des mots d’injure et d’amour.On pense bien sûr au bouleversant Oscar et la dame en rose, d’Éric-Emma-nuel Schmitt.Avec l’art des formules heureuses qu’on lui connaît, Schmitt disait un jour qu’il croyait «au rôle fracturant de l’émotion».Tout l’art de Patrick Boulanger consiste justement à émouvoir le lecteur et, en même temps, à l’inciter à réfléchir.Un roman délicat et sensible Cela donne un roman délicat, sensible, doux-amer, porté par une langue fragile, mélange de mots pesés et de silences choisis, parsemé de petites formules moqueuses et tendres qui départagent le récit entre gravité et légèreté.Grâce à cet équilibre, le romancier réussit là où bien d’autres n’osent même pas s’aventurer.En donnant une dimension poétique à son récit, l’enfance devient plus grande que la réalité: «J’ai hâte que le matin arrive, la nuit est trop longue.On dirait que quelqu’un a oublié de lever le soleil.» Le charme opère à tout coup.Selon Mathieu est le deuxième roman de cet auteur dans la jeune trentaine, qui est également poète.Collaboratrice du Devoir SELON MATHIEU Patrick Boulanger Éditions Triptyque Montréal, 2009,132 pages CAFARD SUITE DE LA PAGE F 1 prudence, comme des revolvers chargés.«Le drame de mes personnages, c'est de ne pas arriver à se soulager de leur passé», reconnaît-il finalement.Cette femme violée par son gardien dans une prison en Iran et cet homme qui a sacrifié sa sœur par avarice sont tous les deux des porteurs obligés d’une violence qu’ils n’ont pas réussi à oublier ou à transcender.Selon Hage, il est possible de s’alléger dans l’immigration.Mais, pour cela, il est nécessaire d’accéder à une vie meilleure, qui prouvera que tous ces déplacements valaient la peine d’être tentés.Le Devoir LE CAFARD Rawi Hage Traduit de l’anglais par Sophie Voillot Alto Québec, 2009,389 pages BRUN Y SURIN Le désir.La détermination.La puissance.La fougue.En librairie dès maintenant Saïd KHALIL PHOTO AUTIUH © lACqtll* MtONIAULT GROUPE LIBRBX Un» comfMgn* d» Uu#b*c(x M«dl* GROUPELIBREX.COM Les lois de l’attraction CHRISTIAN DESMEULES Difficile, peut-être, de résumer le colossal malentendu consenti qu’on appelle «amour» avec plus d’impact que ne l’a fait Lacan.«L’amour, écrivait-il, c’est vouloir donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.» Cette formule, qu’on pourra méditer longtemps dans tous les sens, Iris Hanika, écrivaine allemande née en 1962, auteure notamment d’un essai (tiens, tiens) sur la psychanalyse lacanienne, semble l’avoir prise comme point de départ pour Une jais deux.Son roman est l’encéphalogramme, le récit presque clinique, d’un événement en apparence banal mais qui relève pourtant d’une sorte de miracle inespéré: la rencontre amoureuse foudroyante entre un homme et une femme.Thomas et Senta sont deux célibataires berlinois qui ont déjà franchi le seuil de la quarantaine.«Ce qui vient de se produire, c’est une fissure dans la vie ou un accroc dans le temps ou encore me rupture dans le monde, quoi qu’il en soit.H y a sûrement me philosophie pour ça.Mais peu importe.» Ce qu’il importe vraiment de savoir, c’est que lui, avec ses taches de rousseur, son strabisme et ses bras trop longs, travaille dans l’informatique et recherche d’habitude, chez une femme, ce qu’il appelle la «moyenne absolue».Et aussi qu’à son âge, il n’a encore jamais dit vraiment «Je faime», «même s’il lui était arrivé une ou deux fois de le penser».Tandis qu’elle, au contraire, très belle fille au tempérament passionné qui collectionne les échecs amoureux, écoule ses journées à faire de la figuration dans une galerie d’art privée.D ressemble à l’homme de sa vie.Elle est fascinée par «les étoiles vert pâle» de ses yeux, tandis qu’il éprouve instantanément pour elle, visant souvent un peu plus bas que le visage, un désir «prodigieux».Ds lurent heureux et eurent beaucoup d’enfants?Pas si vite.Aragon: «Il n’y a pas d’amour heureux /Mais c’est notre amour à tous les deux.» Une fois passés les premiers jours de flottement et de stupéfaction devant cette «irruption du rêve dans la réalité», les premiers doutes s’installent vite entre Thomas et Senta.Cache-t-il un cadavre dans son placard?Est-elle snob, obsédée sexuelle, maniaco-dépressive?La suite ressemble à une ronde de montagnes russes sentimentales, ponctuée par les malentendus, rincommunicabilité, les monologues intérieurs, les atermoiements de l’infiniment petit Un état d’urgence que seule la fusion de leurs deux corps parvient réellement à calmer.Avec ce thriller romantique à la fois grave et léger, Iris Hanika nous fàit pénétrer, au moyen d’une narration imaginative, dans la conscience affolée de ses personnages pour nous concocter avec un certain brio une histoire de magnétisme qui ne s’expliquerait pas autrement Pas vraiment Collaborateur du Devoir UNE FOIS DEUX Iris Hanika Traduit de l’allemand par Claire Buchbinder Les Allusifs Montréal, 2009,288 pages LITTÉRATURE ESPAGNOLE Les mystères de Barcelone CHRISTIAN DESMEULES Quiconque se promenait dans les rues de Madrid ou de Barcelone au printemps 2008 ne pouvait ignorer très longtemps le phénomène.Partout des piles de livres menaçantes, monumentales, des présentoirs obèses, des photographies grandeur nature de l’auteur.Un raz-de-marée littéraire sans précédent Après l’immense succès mérité de L’Ombre du vent (vendu à dix millions d’exemplaires dans le monde, le livre a notamment remporté l’un des deux Prix des libraires du Québec en 2005), l’éditeur espagnol de Carlos Ruiz Zafôn n’y était pas allé de main morte: profitant de façon exceptionnelle d’un tirage initial d’un million d’exemplaires, El Juego del ângel devait faire mieux ou aussi bien.Par bonheur, sans doute, pour tous ces lecteurs de Zafôn, c’est un univers qui leur est déjà familier qu’exploite Le Jeu de l’ange, un thriller fantastique qui, comme L’Ombre du vent avant lui, mêle Alexandre Dumas, Dickens, Eugène Sue et Guillermo Del Toro dans une Barcelone remplie de passages secrets, de villas gothiques, de librairies pleines d’âme, de venelles et d’es-çaliers qui ne mènent nulle part Étrangement grise, «gaudiesque» et prise en étau par une espèce de brouillard permanent, la capitale catalane est encore une fois l’un des principaux personnages de Zafôn, qui a lui-même grandi dans la «ville des prodiges», où il est né en 1964, directement à l’ombre de la Sagrada Famtlia.Le héros du Jeu de l’ange, David Martin, est un jeune journaliste et écrivain, auteur de La Ville des maudits, une série de romans-feuilletons écrits sous pseudonyme et publiés tous les mois par une paire d’éditeurs minables, Laurel et Hardy de l’escroquerie auxquels il s’est lié par un contrat plutôt confortable sur le plan financier, mais qui le contraint pour ainsi dire à l’esclavage pour les dix prochaines années.Seul au monde depuis l’assassi-nat de son père (il n’a jamais connu sa mère), amoureux transi de la belle Cristina, la fdle du chauffeur de Vidal, son mentor et grand ami que la jeune femme lui préfère, l’écrivain n’a publié qu’un seul roman sous son véritable nom, malheureusement ignoré ou dédaigné par la critique.Au milieu des années 1920, contacté par un mystérieux éditeur parisien du nom d’Andréas Corelli qui lui fait une offre qui ne se refuse pas, après des années de galère et une tumeur cérébrale qui lui fait craindre le pire — on pourra y voir une métaphore de la peine d’amour inconsolable —, David décide de jouer son destin «à la roulette russe de la littérature».Cet homme sorti de nulle part lui demande, en échange d’une forte somme et d’une guérison instantanée de la maladie qui le frappe, de créer pour lui.une religion.Rien de moins.C’est-à-dire, comme il présente lui-même les choses à David, de «donner à boire à ceux qui ont soif>, d’instrumentaliser la peur et le besoin de violence qui sont en germe au fond de la plupart des hommes et des femmes.C’est la version Zafôn du pacte faustien.De plus en plus mal à l’aise avec cette commande hors de l’ordinaire, regrettant d’avoir vendu son âme, David prend la décision d’abandonner le travail.Il enfouit au fond d’une malle ce «manuscrit des ténèbres» et entreprend sa propre enquête sur la nature véritable de son étrange commanditaire.Rapidement les mystères vont s’accumuler, les rebondissements succèdent aux menaces, tandis qu’un terrible engrenage se dévoile, plongeant David Martin au cœur d’une histoire comme celle qu’il imaginait dans ses romans-feuilletons.Habile à tirer les ficelles de son théâtre d’ombres, toujours aussi peu subtil lorsqu’il dégaine tout l’arsenal du romancier populaire pour entraîner le lecteur captif dans ses agréables délires rocambolesques, Carlos Ruiz Zafôn, longtemps scénariste à Hollywood, redonne vie pour l’occasion à certains des personnages et des décors de L'Ombre du vent.Un roman foisonnant, mais sans grandes surprises — il faut l’avouer —, qui saura assurément plaire à tous ceux qui souhaitent replonger dans cet univers singuker.Collaborateur du Devoir LE JEU DE LANGE Carlos Ruiz Zafôn Traduit de l’espagnol par François Maspero Robert Laffont Paris, 2009,544 pages Il s’est mis à dos Oprah Winfrey et les médias américains ; son nouveau roman éclipse toute polémique.LA.Story de James Frey (496 pages, 29,95$) Flammarion « Les personnages sont tous fascinants.C’est un roman remarquable.» René Homier-Roy, Radio-Canada « Roman kaléidoscopique, fascinant tourne-pages.» Christian Desmeules, Le Devoir « Il y a du rythme, du swing, c’est vraiment le fun.» Nathalie Petrowski, Radio-Canada « Sans hésiter et toutes affaires cessantes, c’est le livre qu’il faut lire.» Didier Fessou, Le Soleil Flammarion »« « c ! A 4c c C) L E I) E V 0 1 R .L E S S A M K I) I :i E T I) I M A X < H E I 0 < T I) R R E Ü 0 II !) UTTERATDRE Lettres à l’absent Très forte, décidément, Myriam Beaudoin A Danielle Laurin Myriam Beaudoin revient avec 33, chemin de la Baleine.Un troisième roman, enfin.Vous vous souvenez?«Retenez bien ce nom, vous le reverrez»; c’est ce qu’on vous avait dit à la parution de Hadassa, il y a quelques années.Ce petit bijou d’écriture s’inspirait de son expérience d’enseignement du français dans une école juive orthodoxe.Outre son regard tout en nuances sur l’univers de petites filles appartenant à une communauté inaccessible, il y avait dans ce livre le récit d’une histoire d’amour naissante, grandiose, impossible.Après Hadassa, salué par le Prix littéraire des collégiens et le Prix des lecteurs France-Québec en 2007, on avait quand même eu droit à un petit texte de l’auteure.Un petit texte remarquable, sur les amours adolescentes au féminin et la découverte de la sexualité, paru dans l’ouvrage collectif Premières amours, auquel collaborait aussi Nelly Arcan.L’amour.L’amour est au centre de 33, chemin de la Baleine.Où une vieille dame qui n’a plus toute sa tête, qui confond les morts et les vivants, replonge dans son passé.Par le biais de lettres d’amour qu’elle ne se souvient pas d’avoir écrites dans sa jeunesse.Ces lettres, de plus en plus fiévreuses, désemparées, désespérées, sont adressées à son mari écrivain.Parti pour quelques mois à l’île aux Coudres, il n’est jamais revenu auprès d’elle, à Montréal.Cinquante ans,plus tard, elle l’attend encore.Eva attend son homme, tassée sur elle-même, dans son fauteuil roulant.Son rouge à lèvres déborde de partout autour de sa bouche ridée, sa robe est tachée.Elle a une moitié du crâne chauve, une oreille qui manque.L’image est saisissante; elle ouvre le roman.Nous sommes dans une résidence pour personnes âgées.Ou un hôpital pour les fous.Peut-être les deux.Peu importe.Nous sommes dans un univers où la plupart des gens ont perdu leurs repères.Heurçusement, auprès de la vieille Eva, une préposée dévouée, pleine d’affection.Ce jour-là, un homme se présente.Un visiteur, enfin.Il s’appelle Jacques, son père vient de © MARTINE DOYON L’amour est au centre de 33, chemin de la Baleine, le tout nouveau roman de Myriam Beaudoin.mourir.Son père,, c’est celui qui a abandonné Eva, sa toute jeune épouse.Le fils connaît la suite de l’histoire, relatée à l’époque par les journaux, il sait le pourquoi de cet abandon.Pas nous, pas encore.Eva, elle, n’est pas certaine qu’il s’agit vraiment d’elle.Ni sur les photos, ni dans les lettres signées de sa main, que le fils, confondu par elle avec le père, lui offre en cadeau.Ses yeux à elle sont fatigués, alors c’est lui qui lit, à voix haute.Et c’est bouleversant.Toutes ces lettres, écrites jo.ur après jour, dans l’attente.Ecrites avec le cœur.Avec des mots simples: ceux d’une jeune femme issue d’un milieu ouvrier qui souhaite devenir l’épouse parfaite de son mari partout admiré pour son œuvre.Elle respecte le besoin de solitude du grand écrivain, mais ne peut s’empêcher de dire son manque de lui, sa peine.Elle compte les jours, les nuits qui la séparent de son retour.Retour dont la date est reportée d’un mois.Et qui finalement n’advient pas.Pourquoi?Elle y croyait, pourtant.Le moment venu, le jour de la date annoncée, elle y a vraiment cru.Toute la journée elle a guetté la fenêtre, vêtue de ses plus beaux atours, pomponnée.Et le soir, quand elle s’est couchée, elle y croyait encore.Même quand elle n’y a plus cru, quand elle a vu que son homme n’était pas là, elle a senti le besoin de lui écrire ceci: «Je n’ai gardé allumée que la lampe à huile pour que mon teint soit plus bronzé lorsque tu me trouverais endormie.Pour ne pas avoir le visage froissé au réveil, je me suis couchée sur le dos.A six heures du matin, le soleil printanier avait pris ta place sur ton oreiller; un spectacle bien cruel.» L’attente.L’attente sans rien au bout.Et les lettres, les lettres qu’elle continue d’écrire.«Je t’écris, car cela garde vivant et préserve notre mariage du néant.Je finirai bien par te faire revenir.Lis-moi encore.» Car c’est impossible.Impossible qu’il ne revienne pas.Il l’aimait, il la trouvait belle, il lui avait promis monts et merveilles, des voyages, des enfants, une famille.Elle s’accroche, elle écrit, même si elle n’envoie plus ses lettres.Elle n’en finit plus de se morfondre, de se remettre en question, de s’autodénigrer, de se culpabiliser.C’est à elle-même qu'elle s’en prend, jamais à lui.Elle n’a aucune porte de sortie.éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Luc Hétu Une ville sous tutelle Brève histoire de l'administration de Montréal Une ville sous tutelle Ht*w binon t tir rwlininixrarian tic MonnM 164 pa^es, 18 dollars LIBRAIRIE BONHEUR D’OCCASION Livres d’occasion de qualité MESll Cet exemplaire sera mis en vente dimanche le 4 octobre au 291 Salon du livre ancien d'Ottawa.514-522-8848 1-888-522-8848 4487, rue de La Roche (angle Mont-Royal) bonhcurdoeeasion@bellneLca Sinon les prières qu’elle a apprises de sa mère.Et la folie.C’est une histoire d’amour tragique, oui.Cruelle.Transportée dans les années 1950, à l’époque où les femmes devaient être soumises à leur mari, peinaient à exister par elles-mêmes socialement.L’auteure rend de fgçon touchante le calvaire d’Eva, incapable de prendre son envol en dehors du regard de son mari.Mais cette façon pour les femmes de n’exister que par le regard de l’autre, de perdre pied quand l’autre cesse de les regarder, nous parle encore très fort aujourd’hui.Il y a plus, aussi.Il y a les peines d’amour, qui existent depuis la nuit des temps.Et il y a la trahison amoureuse, l’abandon.Pis, il y a la lâcheté.La lâcheté d’un côté et l’attente éternelle de l’autre.33, chemin de la Baleine remue beaucoup de choses.Beaucoup d’émotions.Et beaucoup de réflexions.Sur les rapports amoureux, la condition des femmes.Mais pas seulement.Sur la folie.Sur la mémoire et l’oubli.Sur la vieillesse.Il faudrait parler aussi de la reconstitution minutieuse de l’époque des années 1950, à travers les petits détails de la vie quotidienne relatés dans les lettres de l’amoureuse.Il faudrait parler du milieu artistique, à Montréal, dans ces années-là, de tous les clins d’œil concernant les grands créateurs du passé qu’on retrouve dans 33, chemin de la Baleine.Tout cela rend plus réelle encore l’existence de cette vieille dame coupée de son propre passé, de sa mémoire.Bien que par moments cela nous pèse, tant on est suspendu à l’histoire, on a hâte de connaître la suite.La suite, pourtant, on le sait bien depuis le début, sera dramatique.Mais étrangement, le sentiment qui demeure, à la fin, en est un d’apaisement.Il y a la vie qui bat, il y a la lumière, il y a l’enchantement.Très forte, décidément, Myriam Beaudoin.33, CHEMIN DE LA BALEINE Myriam Beaudoin Leméac Montréal, 2009,192 pages Gi MARCOTTE Marcotte LA LITTER ATI RI EST INUTILE « La littérature est nécessaire, le livre de Gilles Marcotte en est la preuve.» Yvon Rivard Collection «Papiers collés» Essai 240 pages • 24,95 $ www.editionsboreal.qc.ca |lt| üÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊaBti ùiwrim i iwiiim|*ih—f c f w'MmmmÊÊcmy:' mmmmmm.‘smHcé/mmomm > I.K I) K V ü I H .L K S S A M K I) I A E T I) I M A N 0 II E l 0 (' T 0 B R E 2 (I 0 !) F 4 LITTÉRATURE CONTES L’Acadie, neuve comme Un énorme et riche recueil de contes et de MICHEL LA PIERRE Si c’est ça mon histoire, je refuse d’y croire./ Grand-Pré, tout un peuple qu’on a déporté./ Une page d’histoire qu’on a déchirée./ Comment savoir / Où se trouve l’Acadie?» Inspirés par un très conscient déni de la réalité, ces fragments d’une chanson naïve d’Angèle Arsenault sont peut-être l’expression la plus poignante et la plus moderne de la tragédie acadienne, sujet usé qui s’y renouvelle contre toute attente.Leurs formules ramassées résument l’Acadie encore mieux que les belles pages d’Antonine Maillet sur l’ambiguïté d’une conscience nationale malheureuse.On trouve tous ces textes dans l’énorme et riche recueil Contes, légendes et récits de l’Acadie, de Sylvain Rivière.Au moins la moitié du livre est consacrée aux réalités du passé plutôt qu’aux fictions qui défient le temps.C’est que, pour un peuple dépossédé, morcelé, dispersé, l’histoire elle-même se hisse au niveau du mythe.Marc Lescarbot, qui a participé à la fondation de l’Acadie, contrée en partie imaginaire depuis l’expulsion par l’Angleterre, entre 1755 et 1762, d’un grand nombre de ses habitants au profit de colons britanniques, compte parmi les premiers historiens de l’Amérique du Nord et les premiers de ses poètes.Son Histoire de la Nouvelle-France (1609) contient en appendice Le Théâtre de Neptune, où un triton livre une prophétie à un sagamo.Le fils du dieu des mers révèle au sage amérindien que le nom de ce dernier «retentira dessus les flots» pour rappeler à la postérité la rencontre merveilleuse entre l’homme du Vieux Continent et celui du Nouveau.L’anthologie présentée par Rivière renferme aussi un prolongement curieux de ces échanges culturels.Un peuple poli et désespéré Selon un récit d’Eloi DeGrâce, texte qui tient involontairement du conte, on entonnait au début du XX1' siècle, dans des réunions patriotiques, YAve maris Stella, ce chant latin dédié à la Vierge Marie, «étoile de la mer» et patronne des Acadiens, le O Canada et le God Save the King.Cela fit dire à un journaliste «que nous étions, écrit DeGrâce, le peuple de la terre “le mieux pourvu en hymnes nationaux”».Honorer en même temps la mère de Dieu, lamer légendes rapaillé par Sylvain Rivière l’Acadie, le Canada et l’Empire britannique, pour ne mécontenter personne, n’est-ce pas la leçon d’un peuple poli et désespéré qui a beaucoup souffert?Le recueil contient d’ailleurs un extrait de La Guerre de la Conquête, de Guy Frégault, qui se termine par un précepte de l’historien québécois: «Aux Canadiens que menaçaient, en ces terribles années 1755, la conquête et ses suites inévitables, l’exemple acadien pouvait enseigner ce que signifie nécessairement la défaite.» Malgré l’épreuve qu’ils ont subie et le très lent déclin de leur nation, la sérénité proverbiale des Acadiens ressemble à l’océan qui hante leurs légendes.Elle recrée sans cesse un pays, comme les vagues qui toujours renaissent.Collaborateur du Devoir CONTES, LÉGENDES ET RÉCITS DE L’ACADIE Sylvain Rivière Editions Trois-Pistoles Notre-Dame-des-Neiges, 2009,902 pages Sylvain Rivière CONTES, LÉGENDES ET RÉCITS DE L’ACADIE LITTERATURE CANADIENNE Il ne reste nulle part où aller sur cette terre SUZANNE GIGUÈRE Avec Sointula, du Canadien Bill Gaston, on découvre un écrivain au meilleur de sa forme, stimulant par l’exactitude de son observation de la comédie humaine, son esprit allègre et drôle.Récit de voyage, autobiographie et roman d’aventures tout à la fois, Sointula mêle habilement la réalité historique à la fiction, confronte le passé et ses conséquences pour tisser à travers des chemins narratifs déroutants une fresque pittoresque et intimiste.«Il ne reste nulle part où aller sur cette terre.» Evelyn, Peter et Torn traversent une crise existentielle.Evelyn, fatiguée de vivre dans la brume des antidépresseurs dans sa riche résidence en banlieue de Toronto, quitte son mari pour se rendre sur la côte Ouest au chevet de son ex-amant, qu’elle n'a pas revu depuis vingt-cinq ans.La mort de cet homme ravive en elle le souvenir d’une autre disparition, celle de son fils Torn, dont elle est sans nouvelles depuis dix ans.Désorientée, elle vole un kayak et se lance dans une odyssée qui la conduira vers ce fils ténébreux, asocial, rebelle, «tout en épines et en arêtes vives», perdu dans le lointain et mythique village de Sointula, sur file Malcolm, au large de Tile de Vancouver, et que seul le chant des baleines épaulards apaise.En route vers le nord, Evelyn rencontre Peter, un biologiste SOURCE RAINCOAST BOOKS L’écrivain canadien-anglais Bill Gaston dans la cinquantaine attiré par le petit village côtier de Sointula, où au début du XXe siècle des émigrants finlandais ont Pour croire en quelque chose établi une communauté utopiste.Sointula, en finnois, signifie «le lieu de l’harmonie».Peter a choisi ce lieu pour entreprendre un voyage aux confins de lui-même.Il y a l’idée d’une utopie personnelle au centre du roman de Bill Gaston.Evelyn, Peter et Tom voudraient s’aimer, ils se manquent et se blessent.En psychologue des profondeurs, l’auteur navigue sous la surface de leurs émotions extrêmes.Contrairement aux apparences, Sointula n’est jamais te*N PAUi tAfSANCt
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