Le devoir, 3 octobre 2009, Cahier H
LE I) K V O I K .L E S S A M K I) I A E T I) I M A N (HE I O < T 0 li H E 2 » (I il LE DEVOIR v>> Vf > « ÆM Le rude et le doux JEAN-FRANÇOIS NADEAU Pierre Falardeau combattait le cancer avec énergie depuis des mois, ayant même renoncé en chemin à fumer ses éternelles Lucky Strike sans filtre dont les volutes de fumée noire entouraient d’ordinaire ses propos chauffés à blanc.Ses coups de gueule mémorables tout autant que ses films appartiennent désormais à l’histoire.Durant sa carrière de cinéaste, il a tourné une vingtaine de films, dont Le Party, Octobre et 15 février 1839.Son personnage d’Elvis Grat-ton, incarnation d’un colonisé plus vrai que nature, a profondément marqué l’imaginaire populaire, même si Falardeau reconnaissait volontiers les limites de cette caricature du demeuré politique absolu qu’incarne à l’écran son vieil ami Julien Poulin.Avec ses allures de voyou un peu brouillon et son discours aux accents libertaires doublé d'un patriotisme radical, Falardeau est devenu peu à peu un personnage de la scène médiatique reconnaissable entre tous, capable de se mettre en rage dans n’importe quel contexte contre des injustices et, surtout, contre «les penseurs de café qui appuient les luttes de libération au Tibet, au Timor ou en Ossétie et qui refusent la libération du peuple québécois».Membre du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) dès 1962, il a toujours milité pour la pleine souveraineté du Québec, dans une perspective de gauche fortement marquée, d’une part, par la théorie de la décolonisation qu’ont développée les écrivains Frantz Fanon et Albert Memmi, d’autre part, par sa lecture de textes politiques classiques, comme le Discours de la servitude volontaire, de La Boétie, ce fidèle ami de Montaigne dont il collectionnait les différentes éditions.Falardeau carburait à un idéal qui veut faire avancer le convoi humain de ceux qu’il appelait sans cesse «ses frères».Peu importe pour lui leurs origines, que «ses frères» soient «blancs, noirs, rouges ou mauves avec des picots verts», pourvu qu’ils tendent vers le même idéal que le sien.Pour les autres, il se montre sans pitié, parfois jusqu’à l’excès propre à son style naturel de pamphlétaire.Il le savait d’ailleurs très bien lorsqu’il dépassait les bornes, disant volontiers qu’il était tout à fait conscient d’être parfois «indéfendable» pour bien des gens.Dans les jalons de cette longue marche politique qui fut la sienne, on trouve sans cesse l’expression d’une crainte viscérale de voir son peuple se déstructurer dans un magma américain abrutissant Son œuvre de cinéaste et d'écrivain est inséparable de ce combat politique de tous les instants qu’il paye de son énergie, toujours sans compter.Jusqu’à la limite de ses capacités physiques, il avait continué d’accepter, jusqu’à tout récemment, les invitations à parler un peu partout, ralliant des destinations souvent improbables avec sa vieille auto, ne demandant rien en retour, se réfugiant sous son naturel de timide jusqu’au moment où il devait enfin s’emparer d’un micro.Né en 1946, Falardeau grandit à Château-guay.Il fréquente le Collège de Montréal et se lie alors d’amitié avec le comédien Julien Poulin, qui sera de tous ses films ou presque.Il se révèle sportif et brille même en athlétisme, tout en s’intéressant de près au football américain.Le ski hors-piste, les bottes de marche, les champignons et le kayak révèlent aussi une facette de sa passion du pays.Dans les années 1960, Falardeau découvre avec bonheur les possibilités du cinéma, avec les films de Herre Perrault, Gilles Groulx, Jean Rouch et Her Paolo Pasolini.D boit les mots des poètes Pablo Neruda et Gaston Miron, se passionne pour l’œuvre de Camus autant que pour la boxe, sorte d’allégorie, à ses yeux, des luttes sociales.A la suite d’études en anthropologie à l’Université de Montréal, ü voyage aux quatre coins du monde, sensible partout au sort de tous les condamnés à l'enfer sur Terre.Dans les années 1970, tout en accentuant son militantisme, il réalise une suite de films dont les titres seuls constituent des plates-formes politiques: Pea Soup, À force de courage, Speak White.La Crise d’octobre marque dans sa rie un tournant important.Le jour de Noël 1970, par un froid glacial, il se rend manifester, avec une maigre poignée de militants, devant le pénitencier de Parthenais afin que les quelque 500 détenus politiques soient libérés.«On avait peur, mais je savais qu’il fallait le faire quand même.» Après la crise, il prend l’habitude de rendre visite en prison à Francis Simard, un des felquistes arrêtés pour l’enlèvement du ministre Herre Laporte.L’amitié qui le lie à Simard le mène à tourner Le Party (1989), film dans lequel le chanteur Richard Desjardins est révélé pour la première fois à un vaste public.En 1994, Falardeau lance Octobre, dont le scénario repose sur l’autobio- graphie de Simard, un homme qu’il dira toujours «aimer comme son frère».Polémiques En marge de son œuvre de fiction, Falardeau consacre, avec sa compagne Manon Le-riche, un film à l’univers de la boxe.C’est Le Steak (1992), qui met en vedette l’ancien champion canadien Gaëtan Hart.Puis, Le Temps des bouffons, un pamphlet mordant tourné en 1985, mais monté plus tard et diffusé d’abord seulement de main à main, sous le manteau, connaît un prodigieux succès, bien que tout à fait en marge des circuits habituels.Ce court métrage se moque, dans un langage dévastateur, du système colonial sur lequel s’est établi et perpétué le Canada les images des célébrations triomphales du 200 anniversaire du Beaver Club, tenues à l’hôtel Reine-Elizabeth, permettent au cinéaste de dénoncer, selon ses mots, «ce beau ramassis d’insignifiants, vulgaires, chromés et cravatés» qui, au nom de l'exploitation d’hier, célèbrent celle d’aujourd’hui.Le Temps des bouffons, soutenu par la narration du cinéaste lui-même, remporte un chapelet de récompenses à l’étranger, dont un prix au Festival du court métrage de Barcelone, avant d’être considéré comme un classique du genre, notamment par le documentaliste français Herre Caries.Au début des années 1990, son projet de film basé sur les lettres du notaire François Chevalier de Lorimier, pendu haut et court le 15 février 1839, est rejeté par l’organisme subventionnaire fédéral pour des motifs d’ordre politique, comme le révèle la lecture des rapports de l’époque.Les essais de tournage VOIR PAGE H2: DOUX Un homme capable de se mettre en rage, dans n’importe quel contexte, contre les injustices L E I) K V Oil?.I, E S S A M E I) 1 3 E T I) I M A N C 11 E 4 (I C T 0 15 15 E 2 » 0 9 H 2 PIERRE FALARDEAU L’intellectuel LOUIS CORNEL LIER J> ai rencontré Pierre Falar-deau pour la dernière fois en avril dernier, lors d’un lancement A la faveur du longuet boniment de présentation, je suis sorti sur le perron pour aller tirer une touche.Falardeau, qui ne fumait plus mais que l’odeur du tabac grillé enivrait toujours, m’a suivi.Il voulait discuter.Il adorait ça.Il savait que j’avais des réserves à l’égard de certains éléments de son discours militant et il aimait les entendre, pour les mettre à l’épreuve et se mettre à l’épreuve.Ses adversaires, pour le discréditer, l’accusaient de prôner un nationalisme ethnique, voire de flirter avec le racisme.C’était, bien sûr, n’importe quoi.Le racisme était étranger à Falardeau, qui avait pour modèles et idoles des militants de toutes origines.Il entretenait néanmoins une certaine ambiguïté à cet égard en affirmant, par exemple, que 60 % des Québécois avaient voté pour le Oui en 1995.Y a-t-il donc eu des non-Québécois qui ont voté lors de ce référendum?Je contestais cette vision des choses et Falardeau m’écoutait, tout en cherchant à clarifier sa pensée.Pour lui, un Québécois n’était pas nécessairement un descendant des anciens Canadiens français.C’était n’importe quel citoyen de notre territoire qui avait choisi le Québec et sa substance, c’est-à-dire cette culture française d’Amérique.Amateur de boxe, Falardeau m’avait proposé un exemple tiré de cet univers.Ainsi, selon lui, on pouvait dire de Jean Pascal qu’il était un Québécois parce qu’il avait pleinement choisi de s’intégrer à l’univers de référence québécois.Joachim Alcine, par contre, demeurait un Haïtien en territoire québécois, notamment par son attitude religieuse.«Si je déménage dans le Grand Nord, a ajouté le cinéaste,/e ne deviendrai pas ipso fado un Inuit! Je serai un Québécois dans le Nord.» Son nationalisme, comme celui de Fernand Dumont, n’était donc pas ethnique mais culturel, et je vois mal comment l’en blâmer, à moins de prôner une triste uniformisation des cultures, qui se réalise toujours au détriment des plus minoritaires d’entre elles.De la rage Mais fallait-il, poursuivais-je, être indépendantiste pour, en fin de compte, être vraiment un vrai Québécois?Son discours, en effet, semblait souvent suggérer cela.Or, si «60 % des Québécois avaient voté pour le Oui en 1995», cela signifiait donc, logiquement, qu’on pouvait être un Québécois et avoir voté pour le Non.Les 40 % restants étaient-ils des Québécois?«Ben sûr, finit par admettre un Falardeau qui ne pouvait nier que ces derniers adhéraient aussi à l’univers de référence culturel québécois, mais je les hais.» C’était là notre principal point de désaccord.Sur la question d’un nécessaire nationalisme culturel, nous étions, au fond, d’accord, malgré l’ambiguïté entretenue de son discours.Sur la haine, nous ne l’étions pas.«Tes trop catholique», me lançait Falardeau.Peut-être, mais il y avait plus que ça.Falardeau pratiquait une sorte d’«idéologisme» qui lui faisait considérer les Québécois fédéralistes comme des ennemis radicaux.Il n’espérait même pas les convaincre; il les combattait Je refusais — et je refuse toujours — ce radicalisme, pour des raisons de morale et de stratégie.Moralement, en effet, je ne conçois pas que l’on puisse, dans un contexte démocratique, haïr des compatriotes sur la base d’un différend politique.Je considère donc les fédéralistes québécois comme des adversaires et non comme des ennemis à terrasser.J’ai des amis dans leurs rangs.Stratégiquement je reste convaincu que Falardeau faisait erreur.La PHOTO © ÉDITIONS STANKÉ Les Éditions Stanké tiennent à rendre hommage à Pierre Falardeau, créateur exceptionnel, homme d’idées, d’opinions et de poésie.Nous avons eu le privilège de publier La liberté n’est pas une marque de yogourt, recueil d’articles, de lettres, de répliques et de témoignages à l’image de leur auteur, engagés et éclatants.Nous avons aussi partagé avec son public les scénarios de plusieurs des films du cinéaste.Nous nous souviendrons de Pierre Falardeau comme d’un personnage coloré, amoureux de son pays et de sa langue, qui n’avait pas peur des mots et qui ne laissait personne indifférent.Nous saluons son engagement envers le cinéma québécois, dont il fut l’un des plus ardents défenseurs.Nous saluons, par-dessus tout, un homme unique, libre et passionné.À sa famille et à ses amis, ainsi qu’aux nombreuses personnes qu’il a su toucher, nous offrons nos plus sincères condoléances.Johanne Guay Vice-présidente Édition Groupe Librex iMj GROUPE LIBREX Une compagnie de Québécor Media souveraineté devra se faire démocratiquement et, pour cela, il faudra convaincre de changer d’opinion ceux qui ne partagent pas cet idéal.«Ce n’est pas en les insultant qu’on y arrivera», disais-je à Falardeau.«Tas peut-être raison, me répliquait-il, mais moé, chu pas capable de faire autrement.» «J’aimerais parfois trouver un ton plus rassembleur, a-t-il écrit dans Rien n’est plus précieux que la liberté et l’indépendance, mais la passion pour mon pays m’aveugle.J’espère qu'on me pardonnera la rage qui m’habite, le dégoût profond pour tout ce qui peut servir nos ennemis.» Par tempérament, il avait donc fait le choix de «prêcher aux convaincus [.], car même les convaincus finissent par abandon-nersionneles encourage pas».Ce n’est pas faux, bien sûr, et, dans cette mission, Falardeau fut l’un de?meilleurs d’entre nous.A la mort de Falardeau, j’entendais le critique de cinéma Michel Coulombe dire, à RDI, que le cinéaste et pamphlétaire n’aimait pas les intellectuels et qu’il refusait ce titre.Une chance pour le critique que Falardeau était désormais réduit au silence, parce qu’il aurait passé un mauvais quart d’heure.Le père d’Elvis Gratton, en effet, était un intellectuel — la conversation évoquée plus haut le montre — et revendiquait ce statut.Ce qu’il détestait, c’étaient ceux qu’D appelait «les intellectuels à gages», qui jouaient le jeu de la complexité pour déconsidérer le sentiment national.Dans Cinq intellectuels sur la place publique, un ouvrage collectif publié en 1995, il a signé une contribution intitulée L’anti-intel-ledualisme?Connais pas!, dans laquelle il expliquait que ni les Québécois (il embellissait un peu les choses ici) ni lui ne souffraient de cette tare.«Satts faire de l’angélisme, écrivait-il, Je crois que le peuple finit toujours par reconnaître les intellectuels qui lui parlent ou qui réussissent à traduire en mots, en musique, en films son propre discours.Il reconnaît au bout du compte qui est de son bord et qui est contre lui.Mais l’affection du peuple, ça se mérite, ça se gagne.Le peuple s’estfait fourrer tellement souvent.Il attend, il veut voir, il prend son temps.» Et Falardeau évoquait Michel Chartrand, René Lévesque, Pierre Vadeboncœur, Pierre Perrault, Gaston Miron, Lionel Groulx, Fernand Séguin et Léo-Paul Lauzon.Sartre disait de l’intellectuel qu’«t7 n’a donc qu’un moyen de comprendre la sodété où il vit: c’est de prendre sur elle le point de vue des plus défavorisés».Falardeau a-t-il fait autre chose?DOUX Les journalistes ont très souvent été l’objet de ses saillies SUITE DE LA PAGE H1 des deux brillants comédiens du film, Luc Picard et Sylvie Drapeau, ne suffisent pas à assurer une révision positive de son dossier.Contre un vent populaire très favorable à Falardeau, le président de Téléfilm Canada de l’époque, François Macerola, persiste et signe, allant même jusqu’à faire livrer au cinéaste, en guise d’appréciation de ses propos incendiaires, une douzaine de beignes.Il faut dire qu’à peu près tous les projets de film de Falardeau subissent des tiraillements d’ordres divers devant les instances de financement gouvernementales.Souvent, la ligne à tirer entre l’entê-tement radical du cinéaste, la censure dont il est parfois victime et la qualité du jugement critique des subvention-neurs n’est pas évidente.Dépité par une suite de refus ou de culs-de-sac techniques, Pierre Falardeau reprend en 2004 son personnage d’Elvis Gratton, figure type du colonisé avec laquelle il tente de dénoncer, depuis le début des années 1980, un système d’abrutissement collectif.Les films de la série, en particulier le dernier, Le Retour d’Elvis Wong (2004), sont boudés voire hués par la critique professionnelle, bien qu’ils connaissent un important succès populaire.L’art du pamphlet Falardeau se reconnaît volontiers dans le style brûlant et sans retenue des polémistes du XIXe siècle.La liberté n’est pas une marque de yogourt (1995), son premier livre, est constitué pour l’essentiel de textes inédits ou révisés par les journaux.L’ouvrage est rite remarqué par le critique Bernard Pivot qui, le premier, salue le cinéaste comme un écrivain doté d’un véritable style.Dès lors, Falardeau devient un habitué des salons du livre et ses textes, un peu plus facilement diffusés qu’auparavant, constituent toujours matière à de rife débats.A compter de 1997, il collabore au journal satirique Le Couac, alors une sorte de courtepointe de plusieurs tendances de gauche.Il se joindra à la rédaction du journal indépendantiste Le Québécois au,cours de la décennie suivante.A cette enseigne, il fait paraître quelques recueils d’entretiens, tout en continuant de publier ses livres principaux chez des éditeurs établis: Les bœufs sont lents mais la terre est patiente (1999), Rien n’est plus pré- m .1 ; un j* .r* HOMMAGE À PIERRE FALARDEAU AU CINÉMA DU PARC DIMANCHE 14H45 : LE PARTY • 17h : OCTOBRE PRÉCÉDÉ PAR LE TEMPS DES BOUFFONS renseignements supplémentaires au www.cinemaduparc.com deux que la liberté et l’indépendance (2009).A la fin de sa vie, il collabore comme chroniqueur à l’hebdomadaire ICI où, dès sa première contribution, il crée une polémique pour avoir pris à partie David Suzuki, qu’il traite de «japanouille» en raison de sa propension à donner au Québec des leçons de partisane rie politique, domaine où Falardeau juge que l’écologiste canadien outrepasse dangereusement ses compétences.La détestation dont Falardeau abreuve certains de ses ennemis idéologiques ou des figures publiques qui lui servent simplement de têtes de Turc pourrait faire l’objet d’une véritable anthologie.Le jour des funérailles de Pierre Elliott Trudeau, il tente de réserver les services d’un avion qui aurait traîné, dans son sillage, une immense banderole où auraient figuré les mots «Mange de la morde», en référence directe aux paroles adressées jadis par l’ancien premier ministre à des grévistes.L’affaire est rite rapportée par les médias.A la mort de Claude Ryan, ancien chef du Parti libéral et directeur du Devoir, il n’hésite pas à affirmer, une fois de plus, tout le mépris qu’il nourrit pour le personnage, concluant son texte par «Salut pourriture», une provocation qui finit aussi par faire la manchette des bulletins de nouvelles.Il n’est pas anodin d’observer que plusieurs critiques des excès de Falardeau n’ont pas hésité non plus, à l’annonce de son décès, à mordre sa dépouille, croyant sans doute qu’en enterrant l’homme on enterrait aussi sa voix.Les journalistes ont très souvent été l’objet de ses saillies.\jà place grandissante qu’occupent les journalistes dans la fabrication des consentements sociaux l’inquiète par ailleurs beaucoup, ce qui le mène à des sorties assassines contre plusieurs d’entre eux.«fai beaucoup de resped pour le journalisme, mais les gens qui interviennent tous les jours sur tous les sujets, je ne crois pas à ça», répétera-t-il souvent Un chroniqueur populiste du quotidien de la rue Saint-Jacques, qui sè plaint de s’être fait traiter en public d’«ordure» par Falardeau, aura droit à une réplique cinglante.D est faux, affirme le cinéaste, «que je l’ai traité d’ordure, un soir, dans la rue près de chez nous».Faux, plaide-t-U, parce qu’il l’a traité d’absolument tous les noms—qu’il répète volontiers — mais pas à'«ordure».Ses prises de position publiques en faveur des Palestiniens apparaissent à certains contradictoires au vu de sa passion immodérée pour l’histoire de la résis- -# tance des juifs au joug des nazis.En matière de politique internationale, Falardeau navigue volontiers sur la ligne du risque, au nom de principes de liberté qu’il défend à l’occasion comme un équilibriste en fâcheuse posture.Malgré les sorties controversées de l’humoriste français Dieudonné, il continue ainsi à le défendre, au nom de la liberté d'expression, bien qu’en se demandant parfois si le personnage ne va pas franchement trop loin.Ses outrances verbales et ses coups de gueule ont l’art de fatiguer, voire d’exaspérer, ceux qui, nombreux, sont volontiers plus nuancés que lui.Il n’en demeure pas moins une véritable vedette médiatique qui attire à lui jusqu’aux simples passants, qui l’acclament volontiers comme une sorte de héros populaire.Toujours très humble devant ses admirateurs, il fait aussi preuve d’une rare patience à les écouter.Invité partout, maintenant contre vents et marées une vigueur et un franc-parler peu communs, il est devenu au Québec une figure populaire aussi acclamée du public que le syndicaliste Michel Chartrand.Contrastes En tête-à-tête, loin du bouillant polémiste connu grâce aux médias, il s’efface volontiers, se montre d’une gentillesse extrême tout en étant toujours prêt à discuter, parfois très longtemps, d’une idée ou d’un point de vue.L’image publique du rebelle un peu fruste qui lui colle à la peau fait dès lors fortement contraste avec un homme de culture très sensible, doux, passionné par Bach autant que par Goya.Son immense popularité, construite sans le secours de campagnes de publicitaires, mais bien par un militantisme sans relâche, l’avait emmuré peu à peu dans la carapace d’un personnage sans peur qu’il lui plaisait finalement assez de traîner avec lui en guise de protection.Son dernier projet de film, consacré à la rie au front d’un soldat auparavant jardinier d’une riche famille, n’a pas pu dépasser le stade du scénario.Luc Picard, un ami de longue date, devait en principe le réaliser, mais une suite d’écueils et la santé désormais chancelante de Falardeau ont apparemment fait en sorte de juguler le projet avant qu’il n’arrive à terme.Républicain dans l’âme, défenseur d’une société laïque, Pierre Falardeau a tout de même émis le souhait de recevoir des funérailles religieuses, au nom d’une tradition funéraire à son sens digne d’être préservée.Il a lui-même choisi l’église Saint-Jean-Baptiste, lieu où lui seront rendus les derniers hommages, le samedi 3 octobre à 11 heures.Le Devoir | STATIONNEMENT: 2$ 0 Métro Plaça des arts » Autobus 80/129 j [CINÉMA DU PARC 1 3575 Du Parc 514-281-1900 W Salut Pierre, ta parole continuera de se faire entendre.*r ; LES RENDEZ-VOUS DU CINEMA QUEBECOIS Pierre Falardeau SSl ['«"Wi.Wp,,*, :s.r.:Jm« ’’"ï .$5 m .«*.}|| m Une pensée libre Un talent immense Un legs inestimable Salut,Falardeau ZWÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊ HH l E I) E V 0 I H , I.E S S A M E I) i 3 E T I) I M A X (' H E I 0 ( T (t I! U E 1 II (l M PIERRE EALARDEAI1 Sa vie durant, Falardeau s’est passionne pour le kayak et d’autres sports de plein air.Profession : homme révolté CARL VALIQUET LOUIS HAMELIN Ce matin-là, pendant ma trotte au bord du grand fleuve, ce n’est pas le vent salin du large que je sentais, comme la veille, niais les fumiers épandus plus haut sur les terres.Brise de terre le matin, brise de mer le soir.Est-ce que les gens remarquent encore ces choses-là, quand ils n’ont qu’à se «ploguer» sur le Canal-météo ou se «googliser» la carte du ciel pour savoir le temps?Le soir, dans ma cabane à Sainte-Flavie, j’avais les mains plèines de pouces avec les trois télécommandes, et juste pour allumer la télé, il fallait au moins un postdoc, alors j’ai laissé tomber.C’était aussi bien.Je n’aurais pas le Falardeau des infos dans les pattes.Je resterais seul avec le mien, et un verre de bordeaux, les journaux, le bruit des vagues au bord de la nuit Forcément, je pensais à lui.En raison peut-être de ce saut plus tôt à la nouvelle bibliothèque Olivar-Asselin de Sainte-Flavie, rebaptisée ce jour-là en l’honneur de l’ancien rédacteur en chef du Nationalisée, cofondateur du Devoir et ardent polémiste qui souffleta le premier ministre Taschereau, fit de la prison et accumula des dettes avant de s’eteindre à l’âge de.62 ans.Ej:f ensuite, dans l’auto, je crois rêver: Foglia et Falardeau, les deux têtes de vache préférées . Il II !» :> FIER,RE FALARDEAU Cinéaste avant tout ‘|J( Le pamphlétaire et le polémiste ont pris tellement de place dans l’univers public de Pierre Falardeau que son œuvre de cinéaste paraît presque occultée.Pourtant, aucun cinéaste québécois n’aura dénoncé avec autant de cohérence, au premier comme au second degrés, l’aliénation de sa société.ODILE TREMBLAY Son ami et interprète Luc Picard a joué dans les deux films les plus profondément politiques de Falardeau: Octobre, en 1994, sur la cellule fel-quiste qui maintenait Pierre Laporte en otage, et 25 février 1839, en 2001, abordant le dernier jour du patriote Chevalier de Lorimier avant sa pendaison pour sédition.«Pierre était un élève, évoque Luc Picard.Il voulait tout savoir sur les métiers du cinéma, demandait: “Comment fais-tu pour aller chercher telle émotion?”, intrigué, captivé, humble et généreux aussi.Son attitude nous inspirait confiance.Il fonctionnait à l’ancienne mode, sans regarder dans le moniteur, très intime avec ses comédiens, à l’instar d'un entraîneur de boxe.Cinéaste d'acteurs avant tout, roulant à l’instinct, concentré d’abord sur ses personnages dont il traquait la vérité, à l’écoute, découvrant son film au moment de le faire en s’ajustant.A mon avis, son intérêt politique découlait de sa passion pour l’humain, issue de sa formation d’anthropologue.» Lui qui avait rédigé à l’université une thèse sur la lutte, il a livré en 1971 un premier court métrage vidéo, Continuons le combat, qui dénonce les rituels entourant ce sport.Mais c’est Pierre Falardeau et Luc Picard, lors du tournage d’Octobre vraiment Pea Soup, mis au monde avec son ami Julien Poulin, sur l’aliénation des Québécois et la répression, qui lance sa carrière en 1978, suivi de Speak White, montage autour du fameux poème de la révolte de Michèle Lalonde.Le succès populaire lui tomba dessus en 1981 grâce à son personnage d’Elvis Gratton.Julien Poulin en «mononcle» kitsch allait offrir aux fans de ce gros épais des répliques-cultes.Falardeau s’étonnait et s’attristait de voir tant de Québécois s’identifier au héros repoussoir.Si populaire, Elvis Gratton, qu’il le développa à travers deux nouveaux courts métrages.Et les trois films réunis font encore fureur dans les clubs vidéo.Davantage depuis le départ du cinéaste.En 1989, Le Party, son premier long métrage, campé en prison, dans lequel Richard Desjardins entonnait une chanson particulièrement violente, a révélé chez Falardeau une vraie force de frappe.Plusieurs scènes, dont celle du strip-tease de Charlotte Laurier, ont marqué les esprits.Le Steak, docufiction réalisée avec Manon Leriche sur le boxeur vieillissant Gaëtan Hart de retour dans l’arène, portait en 1992 ses couleurs de cinéaste combattant, sans imposer un angle particulièrement original au thème.Il fallut une vidéo pamphlétaire circulant sous le manteau en 1993, Le Temps des bouffons, riant des gros bonnets réunis au Beaver Club, pour le ramener sur le devant de la scène sous les rires du parterre.On connaît la suite.A travers Octobre, en 1994, huis clos de fel-quistes troublés devant leur otage voué à la mort, scénarisé avec Francis Simard, qui vécut cette crise de l’intérieur en 1970, il donna le meilleur de lui-même: collé à la psychologie de ses ravisseurs, offrant une œuvre de haute tension.Cet exploit, il le répétera en 2000 avec 15 février 1839, après une folle saga pour dégoter son financement.Situé en prison, comme Le Party, mais au XK' siècle, avec la mort au bout et une cause politique à por- JEAN-FRANÇOIS LEBLANC LE DEVOIR ter au gibet ce film fut son plus maîtrisé et Luc Picard livra de Chevalier un vibrant portrait d’humanité.Ses deux longs métrages ressuscitant Elvis Gratton, Miracle à Memphis (1999) et Le Retour d’Elvis Wong (2004), l’ont sali aux yeux de la critique par leur grossièreté de forme et de ton.Ce personnage, il l’utilisa alors comme une machine à récolter des sous.Si Falardeau avait su qu’il réalisait, avec son dernier Elvis envahi par la merde, un testament de cinéaste, il aurait sans doute changé de sujet.Le Devoir Chronologie 1946 - Naissance le 28 décembre à Montréal.1959 - Il amorce ses études au Collège de Montréal.1962 - Le jeune étudiant adhère au Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN).1967 - Falardeau étudie en anthropologie à l’Université de Montréal.1971 - Falardeau filme Continuons le combat, un premier court métrage qui trace un parallèle entre la lutte sportive et l’identité politique des Québécois.1972 à 1979 - Durant les années préréférendaires et postréférendaires, Pierre Falardeau tourne coup sur coup À mort (1972), Les Canadiens sont là (1973), La Magra (1975), À force de courage (1977) et enfin Pea Soup (1978), long métrage coscénarisé avec Poulin, qui scellera définitivement sa réputation de cinéaste pamphlétaire et engagé.1980 - L’année du premier référendum, Falardeau coréalise Speak White, inspiré du poème engagé de Michèle Lalonde.1981 - Avec Julien Poulin, Pierre Falardeau signe Elvis Gratton.1983 - Falardeau persiste et signe avec Les Vacances d’Elvis Gratton.1985 - Gratton est de retour sur le grand écran, dans Pas encore Elvis Gratton et Elvis Gratton, le King des Kings.1989 - Dans Le Party, Falardeau change radicalement de ton et réalise un drame de fiction dépeignant le monde carcéral.1992 - Le Steak, film sur l’univers de la boxe.1993 - Le Temps des bouffons, un documentaire tournant en dérision Y establishment canadien.1994 - Après six ans de bataille pour obtenir des subventions, Falardeau marque un grand coup avec Octobre, fdm largement encensé.1995 - Il publie La liberté n’est pas une marque de yogourt.1997 - Falardeau s’insurge contre le refus de Téléfilm Canada de financer 15 février 1839, un film historique relatant les derniers moments de la vie du patriote Chevalier de Lorimier.1999 - Elvis Gratton reprend le collier dans Miracle à Mem-phis-Elvis Gratton IL Publication de Les Bœufs sont lents, mais la terre est patiente.2000 - Grâce à une souscription publique, 15 février 1839 prend finalement l’affiche sur les écrans québécois et remporte quatre Jutra.2004 - Pierre Falardeau suscite un tollé lors du décès de Claude Ryan, en publiant une lettre intitulée «L’Enterrement du Bonhomme Carnaval» où il qualifie de «pourriture» l’ancienne éminence grise du PLQ.2004 - Dernier film de Falardeau, Elvis Gratton XXX-La vengeance d’Elvis Wong.2009 - Lancement du livre Rien n’est plus précieux que la liberté et l’indépendance.h up ./tri dH ino-Ib a! .'!U O! tas i «91111 .«9gi .9191 ob 9in -éim-b J ¦ snoi -in»: •fîtèl: 9b 9 ogio' -Inol «Ai -K9
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