Le devoir, 17 octobre 2009, Cahier C
L E I) E VO I H .LES SA M EDI 17 E T D I M A \ ( HE 18 0 ( T O li U E 2 O O it IDÉES Partage de l’eau sur fond de tensions Page C 5 PHILOSOPHIE Emmanuel Levinas s’opposerait à l’euthanasie Page C 6 OMMftl ^ dt- ¦: r;.\ i rffeTîi».mm WWm âmSÆ ÉS ÊNTStPRCNfuRJ £n travaux uTtTijÊMT UN LAnÇAGE CoDf, " CAtQuF ÇuR l£ Du faLf PouR DEciDFp pu pgiX P£S ^onTRATG.LETTRES La corruption en système Les récents reportages de la SRC sur la corruption laissent songeur et, plus encore, inquiet.Or cela est-il vraiment nouveau?Le Devoir ne s’était-il pas attaqué à cela déjà sous Duplessis?Mon auteur préféré sur le sujet de la corruption, de l’éthique et de la responsabilité est le regretté Alain Etchegoyen, qui, dès 1995, dans son livre intitulé Le Corrupteur et le corrompu, a écrit ceci qui colle bien à ce qui se passe dans la métropole et probablement ailleurs en province.Les quelques extraits qui suivent pourront servir à quelque explication.La langue qu’il utilise pour qualifier la chose diffère un peu de ce qui s’écrit ici, mais le propos et l’objet sont les mêmes, malheureusement.«On doit d’ailleurs relever qu’un des aspects les plus graves de la corruption actuelle se situe à l’intersection de la collectivité locale et des services marchands.La plupart des affaires concernent des processus d’externalisation ou de sous-traitance qui affectent des services auparavant assurés par les collectivités locales.C’est précisément dans le passage au secteur privé que se jouent les scènes les plus institutionnelles de la corruption.[.] Dans certains cas, cette privatisation a érigé la corruption en R E système, au point qu’elle peut sembler parfois avoir été le déterminant essentiel du passage au secteur privé.» Et, sur les passages d’un secteur à l’autre, il ajoute: «L’accroissement des pan-touflages, la désaffection pour l’État d’élites formées pour le servir, le décalage des rémunérations, les débauchages quelquefois douteux constituent autant d’éléments dont on ne sait s’ils sont les causes ou les symptômes.» Et, enfin, les corrupteurs «s’entendent en se répartissant les marchés: je te laisse cette ville, mais tu me laisses tranquille dans cette autre.Il s’agit là d’éviter une guerre sur les prix, quand on sait ce qu’il faudra intégrer de commissions ou de services de corruption dans les prix des prestations ou produits fournis».Est-il besoin d’ajouter autre chose?Jean-François Couture Sainte-Thècle, Mauricie, le 16 octobre 2009 Le mot « éthique » ne veut rien dire au PC Pas encore assez satisfait d’inonder ma boîte aux lettres de dépliants partisans, voilà que les députés du Parti conservateur utilisent l’argent d’Ottawa pour faire de la petite politique.VUE DE PRES L’utilisation du logo du PC sur les chèques de subvention du Canada révèle que îe gouvernement Harper est prêt à utiliser toutes sortes de manœuvres pour mousser son image.Pire, qu’il est prêt à utiliser frauduleusement l’image de son parti en faisant croire que l’argent provient de son propre parti politique, ce qui n’est bien sûr pas le cas.Durant la période estivale 2009, j’ai eu le privilège de recevoir une bonne dizaine de dépliants au goût parfois douteux de la part de députés du PC de l’Ouest canadien.Je me demandais alors comment il se faisait qu’un gars ou une fille de l’ouest prennent la peine de m’écrire, à mes frais, pour me souligner les bons coups de son parti et pour attaquer le Bloc québécois.Avec ce nouvel épisode de l’utilisation de l’argent d’Ottawa pour faire de la basse politique, je comprends maintenant que le Parti conservateur de M.Harper n’hésitera plus à utiliser n’importe quelle manœuvre pour vendre son parti.Que le mot «éthique» ne veut absolument plus rien dire au PC, pour qui la manipulation de l’opinion publique semble compter plus que tout.Honte à cette formation politique rétrograde et éthiquement irresponsable.Monique Lemieux Rimouski, le 16 octobre 2009 S E Plus ça change, plus c’est pareil Manon Cornellier Personne n’approuve les nominations partisanes des conservateurs ou encore leur manie d’utiliser chaque annonce publique pour faire de la publicité pour leur parti ou leur député local, mais personne n’est dupe non plus de l’indignation libérale.Le National Post n’excuse pas les conservateurs mais il relève qu’à une autre époque, il était bien pratique pour les libéraux d’avoir un sigle aux couleurs du pays.Le patronage, le favoritisme et la promotion de ses intérêts choquent toujours les partis d’opposition, et les conservateurs ne faisaient pas exception, note Barbara Yaffe, du Vancouver Sun.Mais, comme les libéraux, cela ne les a pas empêchés, une fois au pouvoir, d’«adopter avec enthousiasme» ses pratiques, dit-elle.Et elle croit que le chef libéral Michael Ignatieff n’agirait pas diffé-remment, en particulier au chapitre des nominations.«Stephen Harper peut se tenir la tête haute aux côtés de Jean Chrétien et consorts quand vient le temps d’offrir des emplois aux amis du parti», écrit-elle.Harper avait promis de faire le ménage, mais quand est venu le temps, en 2006, de créer sa commission des nominations, il a tenté d’en confier la direction à un collecteur de fonds du Parti conservateur, Gwyn Morgan.Quand l’opposition s’y est opposé, il a mis la clé dans la commission sans cesser les nominations.Et il n’a pas oublié les amis du régime, puisque ceux-ci représentaient la majorité des dernières nominations au Sénat.Malgré tout, dit-elle, Harper n’est pas pire que la plupart des autres premiers ministres, et elle note que les libéraux n’ont encore rien suggéré pour changer les choses.John Ivison, du National Post, avertit toutefois les conservateurs.«Ils doivent savoir que rien n’enrage plus les électeurs que de se faire acheter avec leur propre argent.» Ivison rappelle le coût payé par les libéraux pour avoir pris les fonds publics pour les leurs, dans le scandale des commandites.«Mais les conservateurs ont été élus pour mettre fin à cela», dit-il.Stephen Harper avait promis de remplacer la culture du «tout m’est dû» par celle de la responsabilité et de la reddition de comptes, fi semble l’avoir oublié, ajoute-t-il, en faisant référence à ces chèques en carton portant le sigle du Parti conservateur, le nom du député ou simplement sa signature, comme si tout cet argent était le leur.Selon Ivison, cela contrevient aux règles du Conseil du trésor selon lesquelles le gouvernement doit informer les citoyens au sujet de ses programmes et politiques d’une «manière non partisane et conforme aux principes de la démocratie parlementaire canadienne et de la responsabilité ministérielle».De l’avis du journaliste, les conservateurs ont testé les limites de ces règles et cela pourrait leur faire du tort, au moment où les sondages leur sont favorables.Colère Don Martin, lui aussi du National Post, estime que les erreurs passées des libéraux ne justifient pas les écarts actuels des conservateurs.Offrir cela comme raison, comme certains l’ont fait cette semaine, ne fait qu’alimenter le cynisme à l’endroit d’Ottawa.«Le changement de gouvernement n’est rien de plus que l’arrivée de nouveaux chiens qui apprennent de vieux trucs.» Si une signature devait se trouver sur ces chèques géants, ce devrait être «celle de nos enfants qui porteront le fardeau de toutes ces dépenses à crédit».Le chroniqueur convient que les libéraux savaient profiter de leurs annonces pour se mettre en valeur, mais, à son avis, les conservateurs ont poussé la tactique à sa limite.Martin est choqué par la concentration des dépenses dans les cir- conscriptions conservatrices, par le fait que le gouvernement a dépensé six fois plus pour la publicité de son plan de relance que pour sa campagne de sensibilisation sur la grippe H INI.Et il y a les nominations et tout le reste.Martin trouve ironique que l’étalon de mesure des conservateurs pour juger un comportement acceptable soit celui qu’ont établi les libéraux par le passé.Désabusement Le Globe and Mail, lui, estime qu’on nage en pleine hypocrisie.Le quotidien dénonce le détournement des cérémonies publiques au profit du Parti conservateur, mais, quand il entend les libéraux demander au commissaire à l’éthique d’enquêter, il ne s’illusionne pas.Les libéraux, dit-il, ne cherchent que des munitions fraîches pour leurs attaques partisanes.«Cela ne veut pas dire que leur indignation ne soit pas bienvenue.Le gouvernement fédéral s’est embarqué, avec son plan d’action économique, dans des dépenses de milliards de dollars destinées à réduire l’impact de la récession.Transformer le programme de stimulation économique en occasion de photos pour le Parti conservateur relève d’un bas opportunisme, aux dépens des Canadiens en difficulté.» Le Globe souligne aussi la manie du gouvernement de tapisser de photos de Stephen Harper le site Internet du plan d’action.«Même le gouvernement à parti unique de la Chine serait impressionné par le nombre de photos du premier ministre et de ses loyaux ministres dans un site censé être un lieu neutre où les Canadiens peuvent s’informer sur un programme fédéral.» Mais la vérité, au bout du compte, dit le Globe, c’est que conservateurs et libéraux ont eu maintes fois l’occasion de mettre fin à cette partisanerie mal placée et qu’aucun ne l’a fait.mcornellier@ledevoir.com • • 86 LE DEVOIR.LES SAMEDI 17 E T D I M A JV (' Il E IS O ( T (I H K E t II O « (', 5 IDEES Changements climatiques et gouvernance Partage de l’eau sur fond de tensions FRÉDÉRIC LASSERRE Directeur de l’Observatoire de recherches internationales sur l’eau (OR1E) et professeur au département de géographie de l’Université Laval L’intouchable jvlfi?Denise ^ J Bombardier / W1 5 L’auteur a coordonné le Colloque sur la gouvernance de l’eau dans les Amériques, qui a eu lieu les 15 et 16 octobre à l’Université Laval.DAVID MERCADO REUTERS Comme de nombreuses autres régions du monde, la ville de La Paz, en Bolivie, dépend de la fonte des neiges et des glaces pour son alimentation en eau.- ' ; moins de trois mois de la conférence de Copenhague, qui doit permettre d’en arriver à un nouveau traité international pour contrer les changements climatiques, le récent sommet de New York tenu à la fin de septembre a clairement exposé les craintes d’un échec de la communauté internationale.La concentration actuelle de C02 dans l’atmosphère est de 435 parties par million (ppm) et elle augmente de 2,5 ppm par an.A ce rythme, le seuil de 750 ppm sera atteint à la fin du siècle, ce qui entraînera un réchauffement potentiel de l’ordre de 5 °C, selon la communauté scientifique.Les conséquences de ces bouleversements sur la disponibilité en eau sont encore mal connues.L’augmentation des températures et de l’évaporation induite se traduirait malgré tout par une diminution de l’eau disponible.[.] Fonte des neiges De nombreux glaciers affichent des retraits marqués, dans les Andes, dans l’Himalaya, ce qui provoque un gonflement actuel des rivières mais marquera à terme leur déclin si ces glaciers en viennent à poursuivre leur fonte.Or de nombreuses régions dépendent de la fonte des neiges et des glaces pour leur alimentation en eau, à commencer par de grandes villes latino-américaines comme La Paz, Quito et Lima.En Asie centrale, 95 % du débit de l’Amou-Daria et du Syr-Daria, les deux fleuves qui drainent la région et permettent l’irrigation et l’alimentation en eau des villes, dépend des neiges et des glaciers desTian shan.[.] Prévisions Or les modèles climatiques locaux laissent entrevoir une élévation des températures hivernales dans les Rocheuses: cela signifie qu’une portion plus grande des précipitations tomberont sous forme de pluie, qui ruissellera rapidement vers la mer, tout en faisant diminuer la quantité de neige qui s’accumule.Cette neige constitue un véritable réservoir naturel de la région pour le printemps et l’été, à un moment où les besoins en eau sont au plus haut Les prévisions du California Climate Change Center tablent sur une diminution minimale de 60 % du couvert neigeux à l’horizon 2070-2099, qui pourrait aller jusqu’à 80 % selon le scénario médian: une telle diminution se traduirait par une baisse de 30 % du débit moyen des cours d’eau régionaux à la fin du printemps.L’alimentation en eau de grandes agglomérations comme Los Angeles, San Francisco, Phoenix, Las Vegas, tributaires du Colorado ou d’autres fleuves alimentés par la fonte des neiges, serait sévèrement perturbée, ainsi que l’irrigation et la production d’hydroélectricité.La pression serait forte pour la construction de nouveaux grands barrages, pour turbiner davantage, mais aussi pour retenir plus d’eau, qui s’écoulerait de plus en plus en hiver du fait de l’augmentation des pluies, et non plus au printemps et en été.Agriculture D est aussi probable que cette diminution de la quantité d’eau disponible attisera les tensions déjà perceptibles entre les différents secteurs de la demande: villes, agriculteurs, industrie, écologistes.Depuis plusieurs années déjà, notamment en Californie, le secteur de l’agriculture irriguée est la cible de critiques de plus en plus vives, du fait de la proportion majeure de l’eau qu’il consomme.En effet, plus de 80 % des volumes consommés dans la région sont absorbés par les agriculteurs, lesquels ne paient qu’une somme dérisoire pour leur eau, facturée jusqu’à 50 fois moins cher qu’aux industries et aux citadins.Il n’est donc pas étonnant, dans ces conditions, que les techniques d’irrigation économes en eau (aspersion, goutte à goutte) soient peu déployées dans le bassin du Colorado et en Californie: pourquoi les agriculteurs investiraient-ils pour économiser une ressource à laquelle ils ont accès pour presque rien?Les critiques à l’endroit de ces subventions déguisées bénéficiant au Recteur agricole alimentent tout un débat, aux Etats-Unis, sur l’importance d’encourager des usages plus responsables par l’augmentation des prix de l’eau consommée par l’irrigation.Des projets C’est dans ce contexte que certains projets de transfert massif nord-américains ont été remis au goût du jour, notamment pour faire la promotion du potentiel de l’exportation d’eau depuis le Ca- nada vers le sud-ouest des États-Unis.Ils sont toutefois peu susceptibles de se réaliser; l’eau que ces projets pourraient acheminer est trop chère pour les villes, les industries et les agriculteurs.En combinant une approche de gestion de la demande et de l’offre, bon nombre de villes américaines ont réussi à maîtriser l’accroissement de leur demande.Trop contestés, trop dangereux pour l’environnement et surtout beaucoup trop chers, ces projets de transfert continental ne sont retenus comme solutions possibles par,aucun organisme public de gestion de l’eau aux États-Unis.Gouvernance L’option d’un accroissement massif des quantités disponibles n’est donc guère envisageable, et le dessalement, bien qu’en expansion rapide sur la côte ouest, ne produira jamais une eau assez bon marché pour le secteur agricole.Les tensions pour le partage de la ressource, déjà perceptibles, risquent donc fort de se voir attisées si les scénarios de changements climatiques se confirment.Elles posent donc clairement la question de la gouvernance de la ressource: comment la gérer?A quels usages accorder la priorité?Quelles adaptations encourager?Déjà, des accords ont été signés entre villes et agriculteurs pour le rachat massif des droits d’eau de ces derniers.Il est probable que la pression s’exerçant sur le secteur agricole pour la vente ou la cession d’une part des volumes d’eau qu’il consomme iront en s’accentuant, mais ce ne sera pas sans susciter de vives oppositions.C’est ainsi que les changements climatiques, par leur impact sur la disponibilité en eau, appelleront une solution politique mobilisant tous les secteurs de la demande.Les transferts d’eau Canada-États-Unis PATRICK FOREST Postdoctorant en géographie à l’Université McGill L’auteur a prononcé une allocution dans le cadre du Colloque sur la gouvernance de l’eau dans les Amériques, à l’Université Laval.intérêt de la population canadienne pour l’eau demeure pour le moins paradoxal.Celle-ci a fait connaître haut et fort son attachement à l’eau, mais ses actions contredisent très souvent son discours.Les Européens, et avant eux les Amérindiens, ont exploité le réseau hydrologique à des fins d’exploration, de colonisation et de mise en valeur du territoire.Graduellement, cette appropriation de l’eau-ressource s’est traduite par une modification en profondeur de l’hydropaysage canadien.En favorisant la construction de barrages hydroélectriques et le détournement de rivières nordiques, les provinces, et certaines entreprises, ont favorisé leur développement économique par l’obtention d’une énergie à bon marché.Cette «mise en valeur» a entraîné la disparition progressive des dernières rivières dépourvues d’ouvrages de retenue, en plus de polluer les cours d’eau.Les Canadiens sont devenus maîtres dans l’art de manipuler leurs ressources hydrologiques.L’hydronationalisme L’omniprésence et l’abondance de l’eau ont marqué l’imaginaire collectif, contribuant à en faire l’un des fondements de l’identité canadienne.Si les Canadiens persistent à vendre leur sol (sables bitumineux), il en va tout autrement pour l’eau, objet d’un «hydronationalisme» actif de la part de la société civile.Pour certains groupes de la société civile, l’ALÉNA a permis d’attirer l’attention de la population sur la question des exportations d’eau et de galvaniser leurs troupes derrière la bannière du nationalisme.Devant le militantisme et la mobilisation des citoyens, le gouvernement fédéral et les provinces ont d’ailleurs procédé à l’adoption d’un appareillage législatif censé empêcher les transferts d’eau en vrac à l’extérieur du pays.Pour plusieurs, le combat semble avoir été gagné.D’où l’impression qu’il n’y a pas, à l’heure actuelle, de transferts d’eau en vrac à l’extérieur du pays.Mais est-ce le cas?Approvisionnements Le gouvernement fédéral et les provinces ont reconnu l’impossibilité d’interdire totalement les transferts d’eau en vrac à l’extérieur du pays.Toutes les mesures législatives qui ont été adoptées comportent des exceptions, l’une d’entre elles concernant les approvisionnements transfrontaliers locaux.La frontière canado-américaine forme le théâtre d’intenses échanges entre les collectivités des deux pays.Depuis quelques décennies, celles-ci œuvrent à la résolution conjointe des problèmes locaux qui les affectent.La construction de nouvelles infrastructures soulève d’importantes contraintes monétaires que certaines collectivités ne peuvent assumer seules.Pour d’autres, l’avènement de situations de pénurie d’eau à caractère qualitatif ou quantitatif constitue autant de défis qu’un partenariat est le mieux à même de résoudre.[.] Des approvisionnements se sont développés indépendamment les uns des autres, de manière autonome et en fonction des besoins locaux.Ils consistent en la jonction, à la frontière, de systèmes d’adduction en eau par le biais d’aqueducs, dont le diamètre maximal recensé atteint 66 centimètres (26 pouces).Toutes,les provinces partageant une frontière avec les États-Unis hébergent de tels échanges sur leur territoire, mais seulement douze collectivités canadiennes sont copcernées.[.] A titre d’exemple, l’approvisionnement transfrontalier local le plus abouti est certainement celui desservant Stanstead (Québec) et Derby line (Vermont).De 1906 à 1996, l’eau provenait d’un réservoir situé du côté vermontois.Depuis, cette eau provient de puits situés en territoire québécois.Elle se dirige ensuite vers le nouveau réservoir localisé dans le village de Derby line, avant de circuler dans l’ensemble du système par le biais de nombreux aqueducs transfrontaliers.Et l’ALÉNA?Ces approvisionnements transfrontaliers locaux pourraient-ils faire de, l’eau à l’état naturel un produit en vertu de l’ALÉNA?Non, puisque l’eau fait l’objet d’une extraction avant d’être traitée et distribuée par l’action de l’homme.Elle n’est plus à l’état naturel.Cependant, cette même eau ne fait pas l’objet de transactions commerciales dans le cadre desquelles les acheteurs et les vendeurs fixeraient les prix au sein d’un libre marché.Ces transferts se limitent à un approvisionnement d’eau potable destinée à une consommation locale dans le contexte d’un service public.Il n’y a donc pas exportation d’un produit, mais plutôt un transfert non commercial qui est une partie constituante d’un système pennettant l’adduction d’eau potable jusqu’à la frontière.Il règne en quelque sorte sur la presse et, en apparence à son corps défendant, il est devenu le moralisateur en chef de fans éblouis par sa plume aussi dévastatrice qu’agile, son intelligence vitriolique et pervertie et son snobisme inclassable et inoxydable.Depuis des décennies, il entraîne ses lecteurs dans des voies savonneuses dont lui seul connaît les issues puisqu’il en définit lui-même les contours.Monsieur Pierre Foglia, chroniqueur de son métier, est un janséniste à rebours, obsédé d’être systématiquement hors normes, hors pistes et hors catégories.C’est un séducteur abrasif qui, à la manière du carcajou, étripe ceux, nombreux, qui l’idolâtrent.Il fantasme publiquement pour ceux qui le font privément et sa posture est toujours celle du précipice.Les cloaques, les zones marécageuses, les bouges de tous genres appartiennent aussi à sa géographie personnelle.Il avance sur des terrains minés, indifférent au fait que ceux qui le suivent religieusement perdent un membre dans l’explosion, car sa notoriété et son statut de gourou de tous les affranchissements le mettent, lui, à l’abri des dommages collatéraux.Il ne se mouille pas, il arrose.Par ses écrits, et avec quel style, il prend un plaisir sournois à semer le trouble dans les esprits.Les naïfs n’y voient que du feu, inconscients du mépris qu’il leur distille, et les pervers se régalent.Monsieur le chroniqueur aime l’idée de pousser toujours de l’avant les limites des tabous et autres interdits.Cette semaine, en voulant vacciner contre l’hystérie (le titre de sa chronique) tous ceux que dégoûte la pédophilie, il bascule dans une banalisation de celle-ci à travers des citations du philosophe René Girard rapportées par une de ses lectrices universitaires.C’est qu’il se protège, monsieur Foglia.Il sait user des commentaires de ses lecteurs (qu’on n’a pas lus, évidemment, d’où l’impossibilité de vérifier les faits) pour parvenir à sa démonstration.Ainsi, une lectrice lui raconte qu’une amie d’adolescence lui a confié un jour que son père lui avait inséré les doigts dans le vagin.Sa lectrice fut horrifiée, mais elle ajoute que la jeune fille prétendait ne pas être traumatisée et qu’en plus elle n’avait pas détesté cette caresse paternelle.La lectrice concluait en se demandant si sa réaction scandalisée n’avait pas causé plus de dommage à son amie que l’abus du père.Monsieur Foglia cite d’autres témoignages, toujours de lecteurs, qui vont dans le même sens de la banalisation d’actes pédophiles.Ce sont «des voix qui dérangent parce qu’elles disent tout haut des vérités qu’on n’entend fardais», écrit le chroniqueur.À jouer les Sigmund Freud en s’aventurant dans les abysses de la psychologie des profondeurs avec pour seuls arguments des témoignages de gens dérangeants, parce que dérangés eux-mêrpes, il y a un risque de ne plus retrouver la sortie.A trop vouloir singulariser sa pensée, à mettre de l’avant la marginalité et la déviance dans un effet de mode et de tendance, on risque tous les dérapages.Monsieur Foglia, dans ses écrits, n’est pas en train de discourir assis sur sa bicyclette en regardant les prés du Vermont ou dans sa maison de campagne avec sa fiancée et ses voisins.Son délire journalistique, aussi talentueux soit-il, comporte aussi des limites qui sont liées à la responsabilité que doivent assumer ceux qui exercent un métier public.L’obsession manifeste du chroniqueur pour l’exacerbation a concouru à son succès, mais elle peut aussi finir par entraîner sa perte.À ce jour, monsieur Foglia a réussi à écrire des horreurs, à briser des réputations, à ridiculiser de pauvres gens et avant tout à imposer sa loi: celle du style que des générations d’étudiants en journalisme ont tenté de copier sans son talent, ni sa maîtrise de la langue, qu’il s’est appliqué à déconstruire parfois, luxe que seuls les vrais lettrés se permettent Son ton affiné pour mieux trancher la gorge de ses rares contradicteurs sert de défouloir à ceux qui s’écrasent devant toutes autorités, ne pouvant bénéficier de l’immunité de leur gourou.Ce ton construit sur l’arrogance, sur une forme de mépris affiché pour les gens trop lisses, trop maladivement conformistes, ternes ou peureux.Monsieur Foglia impose sa loi aussi par une pensée entièrement au service de sa propre cause et de son propre mythe, et, il faudrait ajouter, de sa propre angoisse.Car les textes du chroniqueur transpirent l’angoisse et c’est sans doute par là qu’il arrive à nous émouvoir parfois.Monsieur Foglia fait peur.Personne n’ose l’affronter, le contredire et encore moins le ridiculiser.C’est le seul personnage public qui apparaît intouchable et c’est sans doute cette omnipotence qu’on lui reconnaît qui lui permet de signer des textes aussi douteux et pervers que ceux cités plus haut.Mais il y a des failles chez le chroniqueur.Sa haine des boss et des riches dont il épargne ses propres patrons, son dédain des parvenus, des gentils sincères et des vedettes populaires et son attrait pour les forts en gueule et les tordus, à condition qu’ils appartiennent à sa propre mouvance.Cette semaine, sa prétendue attaque contre l’hystérie antipédophile démonte la mécanique Foglia et le rend moins intouchable.den bombardietfff videotron, ca L’ÉQUIPE DU DEVOIR RÉDACTION Information générale et métropolitaine : Gérald Dallaire (adjoint au directeur de l'information), Marie-Andrée Chouinard (éditorialiste, responsable de la page Idées), Stéphane Baillargeon (général), Clairandrée Cauchy (éducation), Jeanne Corriveau (affaires municipales), Fabien Deglise (consommation), Jean Dion (sports), Ijouis-Gilles Franeœur (environnement), Pauline Gravel (sciences).Brian Myles (justice et faits de société), Louise-Maude Rioux Soucy (santé), Alexandre Shields (général), Iliilipiie Papineau (pupitre) .information |M>lhk|tie : Michel David (chroniqueur), Hélène Buzzetti et Alee Castonguay (correspondants parlementaires à Ottawa), Antoine Robitaille et Robert Dutrisae (correspondants parlementaires à Québec), Kathleen Lévesque (reporter) ; information culturelle Michel Bélair (théâtre et cahier Culture), Guillaume Bourgault-Côté (reporter), Paul Cauchon (médias), Frédérique Doyon (reporter), Caroline Montpetit (livres), Isabelle Paré (reporter).Odile Tremblay (cinéma), Paul Bennett (pupitre cahiers spéciaux et culturels du week-end).Julie Carpentier (pupitre) ; information économique : Gérard Bérubé (adjoint au directeur de l'information), François Desjardins (reporter), Fric Desrosiers (reporter), Claude Turcotte (reporter).Dominique Keny (pupitre) ; information internationale : Guy Taillefèr (adjoint au directeur de l’information), Serge Truffaut (éditorialiste), Claude ITvesque (reporter), Jean-Pierre Legault (pupitre international, page éditoriale et cahier Perspectives) ; Diane Précourt (responsable des pages thématiques) ; Jacques Grenier et Jacques Nadeau (photographes) ; Michel Garneau (caricaturiste) .Michèle Malenfant et Christine DumaZet (correctrices) ; Benoît Monger (responsable du site Internet), Emilie Folie-Boivin et Vincent Cauchy (commis Internet) ; Amélie Gaudreau (secrétaire à la rédaction): Jean-Jacques Coulombe et Ftienne Plamondon-Fmond (commis à la rédaction).DOCUMENTATION Gilles Paré (directeur), Manon Derome (Montréal), Olivier Spéclel (Québec), Monique Bhérer (Ottawa).PIIBIJCITÉ Julie Chrétien (directrice adjointe), Amélie Bessette.Jean de Billy, Jennifer Boily-Demers, Jean-François Bossé, Manon Boilard, Marlène Côté, Richard Douangmala, Amélie Maltais, Claire Paquet, Elyssa Porlier, Chantal Rainville, Isabelle Sanchez.Nadia Sebaï (publicitaires), Sylvie Importe, Martine Bérubé (secrétaire).PRODUCTION Christian Goulet (directeur de production), Olivier Zuida (directeur adjoint), Michel Bernatchez, Danielle Cantara, Richard Des Cormiers.Donald Filion, Yannick Morin.Nathalie Zemaitis.INFORMATIQUE Yanick Martel (administrateur Web), Hansel Matthews (technicien informatique).PROMOTION.DISTRIBUTION ET TIRAGE Caroline Simard (responsable service à la clientèle), Nancy Beaulieu, Manon Blanchette, Nathalie Filion, Marie-Lune Houde-Brisebois ; Jean-Robert Divers (responsable promotion).ADMINISTRATION Stéphane Roger (contrôleur), Olena Bilyakova (responsable des sendees comptables).Claudette Béliveau (adjointe administrative), Céline Furoy, Ghislaine Ijrfleur, Claudine Chevrier.Monique Protean, Danielle Ross.mcMÊÊÊÊm L DX t ÜCMMC • ].E I) K V 0 I It .I.E S S A M EDI I E T 1) I M A N C H E I « 0 C T (( 15 R E 2 0 0 !) PHILOSOPHIE LE DEVOIR DE PHILO Emmanuel Levinas s’opposerait à l’euthanasie Depuis février 2006, deux fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie ou d’histoire, mais aussi à d’autres auteurs passionnés d’idées, d’histoire des idées, de relever un défi: décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.Cette semaine, au moment où le débat sur l’euthanasie revient à l’avant-plan, échange avec le BRACHA L ETTINGER Le philosophe Emmanuel Levinas: «Au départ peu m’importe ce qu’autrui est à mon égard, c’est son affaire à lui; pour moi, il est avant tout celui dont je suis responsable» (Entre nous).¦ professeur Thomas De Koninck.ANTOINE ROBITAILLE ¦ Le Devoir.A partir d’un sondage effectué auprès des médecins spécialistes, on affirmait cette semaine que 75 % d’entre eux seraient favorables à la légalisation de l’euthanasie.Pour vous, ce mot a une consonance avec un adjectif terrifiant, «nazi».Et ce, même si les deux mots n’ont aucune racine commune.Thomas De Koninck Aucune parenté lexicale, en effet.Mais la consonance, comme vous dites, nous rappelle que le nazisme a réintroduit en Occident la pratique euthanasique: le procès de Nuremberg a révélé que, de 1939 à 1941, les nazis ont supprimé plus de 70 000 personnes en alléguant que leur vie était «sans valeur».Il ne faut pas manquer de lire à ce sujet le désormais classique ouvrage de Vivien Spitz sur les médecins nazis, Doctors from Hell.Par la même occasion, il faudrait se demander pourquoi, en revanche, le serment d’Hippocrate est si clairement opposé à l’euthanasie: «Jamais je ne remettrai du poison, même si on me le demande, et je ne conseillerai pas d’y recourir.» ¦ Les nazis, au fait, ont emprisonné Emmanuel Levinas (1905-1995), dont la conception de la mort, selon vous, pourrait en faire m opposant à l’euthanasie.Oui.On ne parle pas seulement d’euthanasie aujourd’hui, mais de «suicide assisté».Or que dit Levinas du suicide?Il soutient que c’est «un concept contradictoire».Pourquoi?C’est toute sa conception de la mort qui est en cause ici.Il y a, selon lui, une «impossibilité d’assumer la mort».Plusieurs auteurs estiment que la mort est «néant».Justement, pour Levinas, «le néant est impossible».L’angoisse n’est donc pas de mourir, mais bien plutôt de ne pas mourir.«Le maintenant, c’est le fait que je suis maître, maître du possible, maître de saisir le possible.La mort n’eyt jamais maintenant», écrit-il.A ses yeux, Hamlet, de Shakespeare, est un «long témoignage» de l’impossibilité d’assumer la mort.«“To be or not to be" est une prise de conscience de cette impossibilité de s’anéantir.» Levinas alla jusqu’à prononcer cette phrase magnifique: «Il me semble parfois que toute la philosophie n’est qu'une méditation de Shakespeare.» Philosophie du visage ¦ Si je comprends bien, je ne connaîtrai ma mort que lorsque, vivant toujours, je mourrai — dans l’instant même de ma mort — mais la conscience de la mort ne peut autrement être que celle d’autrui.C’est une bonne façon de le résumer.D’ailleurs, I^evinas a su mettre admirablement en relief la dimension éthique des rapports proprement humains; à l’instar de la beauté, la vulnérabilité de l’humain en tant que tel, oblige.Cela apparaît avant tout dans la saisie du visage humain.Son premier grand ouvrage, Totalité et infini, parle longuement du visage, qui est donné à la vision d’autrui, jamais à soi.Je ne verrai jamais mon propre visage, sinon en des reflets.Notre propre corps est tourné d’emblée vers l’autre.Ce «face-à-face» démontre aussi bien qu’autrui est celui ou celle que je ne peux pas inventer.Il résiste de toute son altérité à sa réduçtion «au même que moi».A proprement parler, envisager n’est pas fixer du regard le front, le nez, la bouche, le menton, etc., mais c’est fixer avant tout les yeux; et plus exactement leur centre, la pupille, et ainsi le regard de l’autre, qui est au-delà de la perception.L’accès au visage ne se réduit justement pas à la perception sensible.Le regard y voit un regard invisible qui le voit.¦ C’est donc cette philosophie du visage qui le rendrait rétif à l’euthanasie et au suicide assisté.Je le crois, car pour lui, il y a dans le visage une «pauvreté essentielle».H est nu et dénué, exposé et menacé — dépendance qu’on essaie parfois de masquer en prenant des poses ou en tentant de se donner une contenance.Il n’empêche que le visage a un sens à lui seul.Dans les yeux sans défense de l’autre se lit le commandement «Tu ne tueras point», interdiction qui ne rend pas le meurtre impossible, certes, car il s’agit d’une exigence éthique, mais qui explique pourquoi le meurtrier est incapable de regarder sa victime dans les yeux.Responsabilité pour autrui ¦ On invoque aujourd’hui des raisons humanitaires pour justifier l’euthanasie.Au fond, c’est par altruisme qu’on donnerait la mort.J'ai l’impression, en vous écoutant, que Levinas verrait les choses autrement.Ça me semble clair.Soulignons que la responsabilité pour autrui est un des thèmes principaux du dernier grand ouvrage de Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (titre qui renvoie expressément au VI' livre de La République, où Platon déclare que le bien est «au-delà de l’essence»).Ce thème va de pair avec celui du visage et revêt lui aussi, aujourd’hui, une pertinence accrue du fait des débats actuels et à venir autour de l’euthanasie et du suicide assisté.¦ Je ne suis pas certain de comprendre.Pouvez-vous expliquer davantage le lien que vous faites?Dans l’optique de Levinas, la prise de conscience de ma responsabilité première découle de l’analyse du visage.Dès lors qu’autrui me regarde, au sens que je viens de décrire, j’en suis responsable; bien plus, «la responsabilité est initialement un pour autrui», écrit-il dans Ethique et infini.La relation entre nous est même asymétrique: «Au départ peu m’importe ce qu’autrui est à mon égard, c’est son affaire à lui; pour moi, il est avant tout celui dont je suis responsable» (Entre nous, p.123).C’est à partir du visage, de ma responsabilité pour autrui, qu’apparaît la justice, ou, mieux, l’équité — chaque autrui étant unique — et que se révèle, plus profondément encore, «la sagesse de l’amour».Etre responsable, le mot l’indique, c’est répondre «de», mais c’est d’abord répondre «à».Autrement dit, je suis obligé de répondre à l’appel du visage de l’autre, à son autorité, à sa commande, tout particulièrement à travers la souffrance.¦ Justement, si la souffrance de l’autre devant moi est intolérable, si sa vie n’est plus que souffrances et que son visage dit qu’il veut en finir, que faire?Oh, chez Levinas, le regard interdit le meurtre.Même chez celui ou celle qui demanderait qu’on soulage sa souffrance en le ou la faisant mourir, son regard dirait le contraire.Il ne faut pas conclure que c’est une optique qui ignore la souffrance, bien au contraire.Levinas marque avec force le fait que «la souffrance physique, à tous ses degrés, est une impossibilité de se détacher de l’instant de l’existence», et qu’il y a dans la douleur et la souffrance une «absence de tout refuge», une «impossibilité de fuir et de reculer».Je crois qu’on peut voir ici toute la portée de la remarque suivante de Levinas, en parfaite cohésion avec les précédentes: «L’épreuve suprême de la liberté n’est pas la mort, mais la souffrance» (Totalité et infini, p.216).C’est à cette épreuve de la souffrance que médecins, infirmières ou infirmiers et toute personne humaine concernée ont à répondre, en réalité.¦ En somme, selon vous, dans une perspective lévinassienne: d’accord pour soulager les souffrances, mais certainement pas en donnant la mort.Tout à fait.La douleur peut avoir des effets aliénants, on le sait.En atténuant les souffrances sans toutefois rendre inconscient, les soins appropriés peuvent procurer une détente psychique et organique propice à une meilleure présence à soi (et aux autres) en cet instant crucial.Comme dit Tolstoï dans La Mort d’Ivan Illich, «l'importance de cet instant est définitive».Car il s’agit de l’instant où l’on peut encore tout accepter et se réconcilier, ou tout rejeter, selon le cas; l’instant de la toute dernière chance de reconnaître, voire de donner, en son for intérieur, un sens définitif à sa vie, quoi qu’il paraisse à l’extérieur.Ma responsabilité pour autrui atteint son point culminant devant sa mort ce dernier acte de la vie humaine qui appartient à l’ensemble de celle-ci et détermine tout ce qui a précédé, en bien ou en mal.De sorte qu’on ne devrait jamais empêcher qui que ce soit de le vivre aussi librement que possible, et qu’on doit au contraire favoriser du mieux qu’on peut l’exercice de cette liberté.¦ Malgré tout, vous ne diriez sûrement pas que les partisans contemporains de l’euthanasie sont des nazis?En tout cas, dans le monde actuel, avec les technologies dont nous disposons, avec les procédures strictes pour s’assurer du consentement du souffrant, l’euthanasie est-elle encore un meurtre?Il ne faut pas craindre de reconnaître aux mots leur sens exact.Euthanasier, c’est donner la mort.Le suicide assisté, comme le suicide tout court, est un homicide.En se tuant, seul ou se faisant aider, on tue un être humain.Il est vrai que la demande d’euthanasie sous l’empire de la douleur et de la souffrance est un appel à la responsabilité pour autrui.Mais justement, cela impose d’interpréter correctement cette demande.Et ce n’est pas facile.Je crois que, la plupart du temps, cela appelle autre chose que la (in de la vie.Pensons à la fable de La Fon- taine, La Mort et le bûcheron, reprise d’Esope, où il décrit un malheureux qui appelle «la mort à son secours», mais qui n’en veut plus du tout aussitôt qu’elle se montre.«Plutôt souffrir que mourir» sera son dernier mot.Or un mémoire sur l’euthanasie et le suicide assisté, présenté par un groupe de médecins le 27 août dernier, va dans le même sens.On y lit que «la pratique de la médecine nous enseigne que les patients qui expriment le désir de mourir le font le plus souvent parce qu'ils ont besoin de réconfort, qu’ils sont déprimés ou que leurs symptômes ou leurs douleurs ne sont pas bien contrôlés.[.] Les patients qui demandent à mourir changent aussi souvent d’idée avec le temps.» ¦ Malgré ce risque, plusieurs estiment que l’euthanasie permet de mourir dans la dignité.Comme si quelqu’un de souffrant avait perdu sa dignité.Non, celle-ci est inaliénable.Le visage humain et la responsabilité qu’il engage obligent au contraire au respect absolu de cette dignité de tout être humain, quel qu’il soit, à tout instant de sa vie.Sans compter qu’il faudrait être bien naif pour ne point entrevoir les abus auxquels la légalisation de l’euthanasie donnerait lieu.Quelle belle façon de se débarrasser de quelqu’un afin d’accélérer un héritage, par exemple, que de prétendre qu’il ou elle nous a supplié de faire le beau geste humanitaire de soulager sa souffrance en l’eutha-nasiant — d’autant plus désinté- ressé que ce fut à sa demande expresse! Comment ne pas anticiper la pente glissante vers la barbarie où conduit, une fois légalisée, la possibilité d’éliminer en douce, le regard clair, celles et ceux que la faiblesse, la pam vreté, les handicaps vouent àj une vie jugée désormais «sans valeur» par les puissants qui en décideront.Vous invoquiez plus tôt la technologie.Notre monde actuel, si riche en techniques, est taraudé par une grave incapacité de donner un sens à la souffrant ce et à la mort, de donner, à vrai dire, un sens à la vie humaine elle-même, pour soi-même et pour les générations qui suivent Au contraire, grâce à des pensées comme celle de Levinas, on retrouve une définition de la philosophie très ancienne: mele-tê thanatou (Platon, Phédon, 81 a 1), ce qui signifie «méditer sur» ou «s’exercer à la mort».Le Devoir ?Thomas De Koninck est professeur à l’Université Laval et est titulaire de la Chaire «La philosophie dans le monde actuel».Dernier ouvrage paru: Aristote, l’intelligence et Dieu, Paris, Presses universitaires de France, 2008.?Des suggestions, des commentaires?Ecrivez à Antoine Robi-taille: arobitaille@ledevoir.com.Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire: www.lede-voir.com/societe/devoirjphilo.ARCHIVES PERSONNKU.ES Thomas De Koninck: «Chez Levinas, le regard interdit le meurtre.Même chez celui ou celle qui demanderait qu’on soulage sa souffrance en le ou la faisant mourir, son regard dirait le contraire.» Le procès de Nuremberg a révélé que, de 1939 à 1941, les nazis ont supprimé plus de 70 000 personnes en alléguant que leur vie était «sans valeur»
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