Maintenant, 1 avril 1969, Avril
QUAND le PAPE a PARLE FAUT-IL SE TAIRE?UN ÉDITORIAL DE VINCENT HARVEY L'ÉGLISE POST-CONCILIAIRE ACCEPTE-T-ELLE UNE UNIFORMITÉ DOCTRINALE DICTÉE D’EN HAUT?s MONTRÉALAIS L'HIURi CHOIX DÉCHIRÉE ENTRE DEUX CULTURES LA ' JUIVE NE PEUT SE PAYER LE LUXE D’ÉTRE NEUTRE PAR ABRAHAM ROTSTEIN la CATÉCHÈSE ELLE AVENIR?LE PLURALISME DE NOTRE SOCIETE EXIGE-TIL SA SUPRESSION ?POURRAIT-ON LA REMPLACER PAR L’ENSEIGNEMENT MORAL ET LES SCIENCES HUMAINES DE LA RELIGION?UN TEXTE DE RAYMOND LEMIEUX ^12$D 98 edtUosUaJ, QUAND LE PAPE La publication de l’encyclique Humanae Vitae et les réactions défavorables qu’elle a provoquées chez de nombreux chrétiens, chez des théologiens chevronnés et même chez certains épiscopats, ont posé avec une acuité nouvelle un vieux problème: celui de l’autorité doctrinale dans l’Eglise.Le choc fut d’autant plus vif qu’une commission pontificale, très représentative de la communauté ecclésiale, s’était prononcée avec une majorité considérable en faveur d’une révision des normes antérieures de Pie XI et de Pie XII et que, d’autre part, le chapitre du schéma XIII (L'Eglise dans le monde de ce temps) traitant du mariage avait proposé une théologie que l’encyclique rétrécit et même contredit dans ses orientations les plus valables et les mieux fondées.Cette nouvelle divergence, ajoutée à une diversité de plus en plus marquée au sein de la communauté des croyants, a contribué à accroître l’insécurité chez un bon nombre de catholiques habitués depuis leur enfance à une uniformité doctrinale dictée d’en haut jusque dans les moindres détails.La tendance ultra-centralisatrice et l’autoritarisme doctrinal de Pie XII, renforcés par un Saint-Office inquisitorial qui bâillonnait les meilleurs théologiens de l’heure tels un Chenu, un Congar, un De Lubac, avaient en effet instauré une sorte de monopole romain de la “vérité” chrétienne.L’obéissance à la hiérarchie, ou plutôt à Rome, constituait l’attitude-type du catholique, la garantie de sa fidélité à la volonté de Dieu qui s’exprimait par la bouche du pape, “Vicaire” du Christ et jouissant, au surplus, de l’infaillibilité.L’Esprit devait obligatoirement emprunter le canal descendant de l’institution.Le durcissement institutionnel La prépondérance du rôle institutionnel en catholicisme a une longue histoire, qu’il est impossible d’exposer ici.Le durcissement s’est surtout opéré depuis la contre-réforme.La déchirure de l’Eglise occasionnée par le prophétisme luthérien engendra par réaction, du côté catholique, le durcissement institutionnel avec son corrollaire immédiat, l’autoritarisme doctrinal.Dans ce contexte, tout effort théologique nouveau venant de la base devenait automatiquement suspect.Le concile Vatican I qui, grâce à une écrasante majorité ultra-montaine, définit le dogme de l’infaillibilité pontificale sans le contrepoids de la collégialité, a encore contribué à renforcer cet autoritarisme doctrinal.Certes, la définition dogmatique elle-même mettait des limites au charisme de l’infaillibilité pontificale.Le pape étant infaillible lorsqu’il parle “ex cathedra”, c’est-à-dire comme représentant de la foi de tout le peuple de Dieu.Cela ne se produisit à vrai dire que dans la définition du dogme de l’Assomption.Et dans ce cas, Pie XII consulta au préalable tous les évêques et un bon nombre de théologiens qui étaient très majoritairement d’accord.Mais dans la conscience des croyants, des prêtres et surtout de la curie romaine, on eut tendance à majorer l’autorité doctrinale de toutes les paroles du pape, qu’il s’agisse de “motu proprio”, de lettres encycliques ou de simples discours d’occasion.Vatican II rééquilibre les choses Le concile Vatican II a tenté de rééquilibrer les choses, notamment par l’acceptation du principe de collégialité, par la définition d’une nouvelle ecclésio- : -:V .' : 99 FAUT-IL SE TAIRE?logie dans Lumen Gentium et par la constitution dogmatique sur la révélation divine, Dei Verbum, qui constitue le “document théologique majeur de Vatican II” (B.-D.Dupuy, o.p., Vatican II, La révélation divine, tome I, p.13).Un des éléments très positifs de ce texte est l’affirmation, somme toute assez nouvelle, que le Magistère n’est pas “au-dessus de la Parole de Dieu” mais qu’il la sert, n’enseignant que ce qui a été transmis, pour autant que par mandat divin et avec l’assistance de l’Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l’expose fidèlement, et puise en cet unique dépôt de la foi tout ce qu’il propose à croire comme divinement révélé (Révélation divine, ch.2, n.10, alinéa 2).L’intention du texte est claire: on a voulu mettre le Magistère à sa place, qui en est une de serviteur.Tous les croyants, aussi bien le Pape et les évêques que les autres chrétiens, sont soumis à la Parole de Dieu dont les deux principales voies d’accès complémentaires et inséparables sont l’Ecriture et la Tradition, i.e.la vie de l’Eglise sous la conduite de l’Esprit Saint, depuis l’époque apostolique jusqu’à nos jours.Tradition et Ecriture La constitution décrit ainsi la Tradition dans sa dimension historique: “Ce qui de fait a été transmis par les Apôtres embrasse tout ce qui contribue à la vie que le Peuple de Dieu doit mener saintement et à l’accroissement de sa foi; et ainsi l’Eglise, dans sa doctrine, sa vie et son culte, perpétue et transmet à toutes les générations, tout ce qu’elle est elle-même, tout ce qu’elle croit”.Et elle ajoute ce texte très important sur le rôle théologique des croyants: “Cette tradition qui vient des Apôtres progresse dans l’Eglise sous l’assistance de l’Esprit Saint; en effet, la péné- tration tant des réalités que des paroles transmises grandit aussi bien de la contemplation et de l’étude des croyants, qui les méditent dans leur coeur (cf.Le 2, 19 et 51), que de l’intime intelligence des réalités spirituelles qu’ils expérimentent, et de la prédication de ceux qui, avec la succession dans l’épiscopat, ont reçu un charisme qui certifie la vérité” (RD.ch.2, n.8; c’est nous qui soulignons).L’Ecriture se situe pour ainsi dire à l’intérieur de la Tradition.On sait que Jésus n’a rien écrit; il a prêché.Les Apôtres ont également prêché avant de mettre partiellement par écrit le message qu’ils transmettaient oralement.Et certains d’entre eux n’ont même rien écrit.On constate, en outre, tant du côté protestant (voir l’article du pasteur J.-L.Leuba, La tradition à Montréal et à Vatican IL Convergences et questions, dans Vatican IL La révélation divine, tome II, pp.481-482) que du côté catholique que non seule-' ment le Nouveau Testament mais aussi l’Ancien Testament — donc toute la Bible — se situent à l’intérieur d’une tradition de pensée, de vie, d’espérance et de prières, dont les textes extrêmement précieux ne sont pourtant que des témoins partiels, souvent déficients et d’inégale valeur, en dépit même du phénomène de l’inspiration scripturaire.D’où l’importance du travail de l’exégète dont la méthode est décrite de façon admirable par la Constitution (ch.3, no 12).Le travail de l’historien et du théologien n’est pas moins compliqué.Le “docteur” — au véritable sens du mot — outre une connaissance approfondie de la Bible doit acquérir une masse énorme d’autres connaissances dans divers domaines comme la patristi-que, la théologie médiévale et moderne, l’histoire de la liturgie, de la spiritualité, des conciles, des dogmes, bref l’histoire de l’Eglise dans toutes les dimensions de son existence.; Abraham Rotstein.105 Les sophismes de l'Establishment Lecteurs, qui êtes-vous?André Charbonneau.121 Section TEMOINS L'homosexualité dans le cinéma américain Gay .125 iüiiiS 100 La raison humaine Une autre voie d’accès à la connaissance de Dieu et à sa Parole est la raison humaine dans sa quête quotidienne de la vérité.“Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées”, comme l’affirme l’apôtre Paul dans sa lettre aux Romains (1:20).Les théologiens médiévaux n’hésitaient pas (tel un Thierry de Chartres) à faire sculpter, par exemple, dans les voussures du portail royal de Notre-Dame de Chartres, les représentants prestigieux de tous les arts libéraux (Cicéron, Aristote, Donat, Pythagore, etc.), les travaux des mois et les signes du zodiaque, pour bien montrer que la science, l’expérience quotidienne des hommes dans l’exercice de leurs métiers et leurs réflexions sur l’univers sont aussi, à côté de la Bible, des “révélations” sur Dieu.Vatican II a souligné, notamment dans sa constitution pastorale L'Eglise dans le monde de ce temps, cet apport du monde à la compréhension et à la vie de foi du chrétien.On a répété que l’Eglise devait “se mettre à l’écoute du monde”.Certains cardinaux et évêques, romains et autres, ne se sont peut-être pas rendu compte des implications d’une telle affirmation .si l’on en juge par leurs réactions post-conciliaires.Les trois principales sources d'autorités Ecriture sainte, Tradition, réflexion humaine ou philosophie, voilà les principales sources de la connaissance de Dieu et de son mystère de salut, c’est-à-dire de la théologie au sens plénier du mot.Après des siècles de juridisme et d’autoritarisme doctrinal dans l’Eglise, il fait bon de retrouver cet équilibre qui existait aux grandes périodes de la recherche et de la pensée chrétiennes.Thomas d’Aquin pouvait écrire au XHIe siècle, sans trop faire froncer les sourcils des évêques et du pape, que la Sainte Doctrine s’alimente à trois sources d’autorité doctrinale: la Sainte Ecriture, les oeuvres des docteurs de l’Eglise (entendons les Pères des premiers siècles, les docteurs plus récents — de son vivant, Thomas d’Aquin fut reconnu comme une “autorité” en ce sens précis) et les écrits des philosophes (somme théologique, la, q.l, a.8, ad 2).Il ne sentait pas le besoin de mentionner le rôle du magistère dans sa définition de la théologie.Vérité grecque et vérité biblique En mettant l’accent sur la Bible et la Tradition, le texte conciliaire sur la Révélation divine invite la pensée chrétienne à se libérer de l’étau d’un certain rationalisme théologique dont les manuels scolastiques étaient un frappant exemple.Sous l’influence de la conception grecque de la vérité (alêtheia), très intellectualiste, et cérébralisée encore par le cartésianisme et le positivisme de l’esprit scientifique moderne; le christianisme était devenu un système d’énon-cés et de “vérités” qu’on analysait dans l’éprouvette de la dialectique ou qu’on disséquait avec le scalpel du juridisme romain.Or, le christianisme n’est pas un système idéologique, même s’il comporte une sagesse; il est essentiel- lement une histoire, une façon de vivre et d’aimer, un type de relations avec Dieu et avec les hommes.La foi est d’abord et avant tout une manière d’être de tout l’homme.On l’apparenterait volontiers à l’amour fièle des époux.La Bible parle d’Alliance pour désigner l’“économie” (ou disposition) du salut.La Révélation ne nous apporte pas des “vérités”; elle nous fait connaître l’amour de Dieu pour les hommes, amour ; 1; qui s’est principalement manifesté dans la personne de Jésus, mort et ressuscité pour les hommes.Quand Jésus a dit qu’il était “la Voie, la Vérité et la Vie”, il employait à vrai dire des synonymes du mot hébreu emeth qu’on a malheureusement traduit par le mot alêtheia (vérité au sens grec désignant la connaissance exacte de l’essence des êtres).Le mot hébreu emeth, au contraire, a une foule de sens tous liés les uns aux autres: il signifie la fidélité et la constance de Dieu ou du croyant, la paix, la droiture, la grâce, la justice, l’alliance, la promesse.Il embrasse le tout de la réalité et a un caractère spécifiquement historique.“Il s’agit toujours, écrit Soden, de quelque chose qui s’est passé ou se passera, non de ce qui est par nature, qui est et doit être ainsi.Dans cette mesure, réalité et vérité ne seraient pas ici à distinguer radicalement l’une de l’autre mais la vérité est la réalité vue comme historique.La vérité n’est pas quelque chose qui se situerait en quelque sorte sous ou derrière les choses et que l’on découvrirait en pénétrant dans leur profondeur, à l’intérieur d’elles; c’est ce qui se manifestera dans l’avenir.(i il I! v 'al L’opposé de la vérité, pourrait-on presque dire, j ; n’est pas proprement l’illusion, mais essentiellement i la déception.Ce qui possède durée, consistance, ave- ( nir, est vrai, et donc en particulier l’éternel en tant qu’il est l’impérissable, le permanent, le définitif, J l’eschatologique”.(cité par Walter Kasper, Dogme et Evangile, p.63).i! Entre le “Déjà là et le “Pas encore” En christianisme, la vérité est donc histoire, réalité vécue, marche en avant vers un accomplissement personnel et collectif, invention permanente sous la mouvance de l’Esprit dont l’Ecriture nous dit qu’il nous “fera entrer dans toute la vérité”, qu’il “fera toutes choses nouvelles”.“Nouveau”, du reste, est un terme fondamental de l’Ecriture: “nouvelle création”, “homme nouveau”, etc.Ce qui rend possible cette nouveauté, c’est que Dieu est le nouveau par excellence, vie et dynamisme par essence, et qu’il demeure toujours puissance de création face au monde.La parousie ne sera-t-elle pas un nouveau départ créateur, une autre “nouvelle création”, bien qu’en continuité avec l’histoire, le “Déjà là”?La vérité chrétienne est essentiellement pérégrinante: elle se situe dans la ligne de l’espérance entre un “Déjà là” et un “Pas encore”.Iti ï fe il % in k\ 4s n, 4] k\ t'esi h En fait rien n’est plus contraire à l’Evangile que le conservatisme frileux avec le regard tourné uniquement vers le passé (ses institutions, ses législations, ses décrets, ses conceptualisations, voire ses formulations dogmatiques), même par le louable souci de sauver la tradition.Celle-ci, en effet, n’est sauvée que dans le mesure où elle est assumée dans une dynamique novatrice et créatrice.! k\ % (st h üll fst. f.llü '3 foi toil! fièle ?oet Et les dogmes?Nous venons de mentionner les dogmes.Cela au moins, diront les lecteurs, doit être une base solide et intouchable! fait ité et xdu éit coure, la îassç il est est la tpas sous péné c'est Disons d’abord que l’Evangile est beaucoup plus large et englobant que les dogmes.Ceux-ci ne remplacent pas la Parole de Dieu.Il ne faut donc pas les concevoir comme des axiomes mathématiques d’où l’on pourrait déduire toute la Révélation.Elaborés péniblement au cours des âges, dans une culture donnée et le plus souvent à l’occasion d’hérésies particulières, ils demeurent marqués par les limites inhérentes à leur histoire et à la culture de leur époque respective.Prenons par exemple le dogme christologi-que des deux natures humaine et divine unies dans l’unique personne du Verbe .Il s’agissait de sauvegarder à la fois, contre des hérésies opposées, le réalisme de l’Incarnation, et donc l’authenticité humaine du Christ d’une part, et sa dimension divine d’autre part.Pour ce faire on a utilisé des notions philosophiques de “nature” et de “personne” de l’époque, en les affinant.Aujourd’hui la philosophie, la psychologie et en générai les sciences humaines nous apportent des lumières nouvelles sur la “nature” de l’homme et sur les composantes de la “personne”.C’est la tâche des théologiens de ré-intelliger et de reformuler pour leur temps le même mystère du Christ à l’aide de ces nouvelles lumières.dire, îlMi ave itani initil lined En outre, chaque dogme doit être compris à partir de la totalité de l’Ecriture; c’est ainsi qu’il trouve sa vraie place, sa vraie valeur et ses véritables limites.Chaque progrès dans la connaissance de l’Ecriture amene donc en même temps un progrès dans l’interprétation des dogmes.Ajoutons enfin que les dogmes ne sont pas des points d’arrivée fixés à tout jamais, mais bien plutôt des points de départ dont le rôle, dans la plupart des cas, est de dégager l’horizon, là où l’hérésio ne le laisse plus ouvert sur la totalité inaccessible du mystère de Dieu et du mystère du Christ.>, à Les erreurs de l'Eglise "fera est ij!1 ition", celles flieurî je.L* t tfé* icll^ esW "etus uinquf la# Une fausse apologétique du silence et qui confinait parfois à la pieuse hypocrisie, essayait de camoufler les erreurs de l’Eglise et de laisser entendre que la doctrine officielle du magistère s’est toujours développée harmonieusement en se complétant, mais sans jamais avoir à se rétracter.“Il suffit de comparer, écrit Hans Küng, le document doctrinal autoritaire des années soixante du siècle dernier — le “syllabus ou catalogue des principales erreurs de notre temps” de Pie IX en 1864 — avec les documents doctrinaux de Vatican II ., pour se rendre compte aussitôt que c’est uniquement par les méthodes du totalitarisme partisan (“car le parti a toujours raison”) qu’on a pu parvenir à transformer toutes les contradictions en un développement logique.Il n’y a plus développement là où c’est le contraire qui est expressément affirmé” (Etre vrai.L'avenir de l'Eglise, p.153).Tel est le cas pour ressentiment donné au progrès moderne dans la constitution sur l’Eglise dans le monde de ce temps et la condamnation solennelle qu’en avait donnée Pie IX, en 1864.De même en est-il pour un bon nombre “d’erreurs” solennellement 101 condamnées par Pie IX, dont en particulier la liberté de religion, à laquelle pourtant Vatican II a donné officiellement son assentiment.Que l’on pense encore à la condamnation de Galilée, à l’interdiction du prêt à intérêt (qui ne fut reconnu légitime qu’au début de l’époque moderne), à l’excommunication du patriarche Photius et de l’Eglise grecque, à l’Inquisition, etc.Des erreurs et péchés de notre E-glise on pourrait faire une très longue liste.Mais faut-il s’en scandaliser?Pour ma part, je me sentirais très mal à l’aise dans une Eglise où il n’y a ni péché, ni erreur.Ce ne serait vraiment pas une Eglise faite pour moi! Et pourtant il faut un magistère! Le successeur de Pierre et les successeurs des Apôtres ont pourtant une responsabilité spéciale dans l’ordre de la foi.Comme le rappelle à bon droit la constitution sur la Révélation divine (ch.2, no.10), “la charge d’interpréter authentiquement la Parole de Dieu, écrite ou transmise .a été confiée au seul Magistère vivant de l’Eglise”.Et un peu plus bas, elle affirme que “selon le très sage dessein de Dieu, la sainte Tradition, la sainte Ecriture et le Magistère de l’Eglise sont reliés et associés entre eux de telle sorte que l’un ne tient pas sans les autres et que tous ensemble, chacun à sa manière, sous l’action de l’unique Esprit Saint, contribuent efficacement au salut des âmes” (no.10).La constitution Dei Verbum ne détermine pas le mode d’exercice de ce magistère.La réflexion théologique ne s’est pas prolongée jusque-là.Le pouvait-elle à ce moment-ci?Dans l’histoire de l’Eglise, ce magistère s’est exercé de façon différente à l’âge apostolique, à l’époque patristique, au Moyen Age et à l’époque moderne (post-tridentine).Il faut bien avouer que la forme féodale de l’exercice de l’autorité dans l’Eglise, influencée par un type de culture et de société, fut la moins bonne, au jugement du chrétien d’aujourd’hui.Et on peut regretter que cette tendance autoritariste semble encore dominante dans les milieux romains.A preuve l’encyclique Humanae Vitae, le progrès intenté à Mgr Illich, les mises en garde répétées de Paul VI, etc.La façon dont le Pape a procédé, en particulier dans la question de la régulation des naissances, nous semble tout à fait le contraire de ce que doit être la forme d’exercice de l’autorité dans l’Eglise post-conciliaire et dans l’Eglise de demain composée d’hommes habitués à la démocratie et à la participation.En guise de conclusion, il nous apparaît légitime d’affirmer que la fidélité du chrétien ne s’aligne pas nécessairement sur l’enseignement non-infaillible du Pape.C’est d’ailleurs dans ce sens qu’il faut interpréter la déclaration de certains épiscopats qui ont rappelé la primauté de la conscience du couple par rapport à certaines normes morales d'Humanae Vitae.Dans une famille — et l’Eglise en est une — les enfants ne peuvent-ils pas différer d’opinion avec leurs parents sans que pour autant soit entamée leur affection filiale?VINCENT HARVEY, o.p. 102 /t Qu’ils le regrettent ou non, les croyants de ces années-ci vivent dans un âge nouveau et particulièrement incertain de la foi.Le système chrétien agonise.J’entends par système non pas seulement un corps bien assuré de vérités qui parfois finissait par dévorer la vérité tout court, mais aussi un système social: car derrière les trop rigides unanimités intellectuelles se cachent toujours des pouvoirs qui utilisent bien d’autres moyens de conviction et d’asservissement que ceux qui tiennent à la raison ou à la foi.Pour les croyants qui ne regrettent pas la liquidation de la chrétienté et qui tâchent de conserver quelque lucidité, les plus anciens problèmes se reposent à neuf: qu’est-ce que le magistère, la tradition, la foi elle-même?Après la mort du système chrétien, en quel sens peut-il exister une expérience psychologiquement et historiquement cohérente du christianisme?La fin des systèmes Dans un récent numéro de Maintenant, M.Claude Panaccio formulait des questions de ce genre au nom des incroyants.Malgré son allure un peu trop systématique et un peu trop proche de la dialectique abstraite de feu Hegel, son article a une très grande portée.Il ramène à l’essentiel nos propres interrogations de croyants: après la chrétienté, sommes-nous condamnés à l’agnosticisme?Je voudrais garder à cette interrogation toute sa résonance, c’est-à-dire ne pas essayer d’y APRÈS LE SYSTÈME CHRÉTIEN FERNAND répondre d’une manière exhaustive dans ce bref article.Pour un croyant, la question posée s’étoile en effet dans de multiples directions.Tout comme ce thème qui faisait l’objet des récentes Journées de la pensée chrétienne à l’Université Laval et où j’étais chargé, conjointement avec Jacques Godbout, de confronter l’expérience de la foi et celle de l’incroyance.En préparant des notes pour mon exposé, en songeant aussi à l’article de M.Panaccio, j’essayais de mesurer nos tâches de croyants d’après le système.Et je me disais qu’il nous faudra recommencer par le début, c’est-à-dire par l’examen courageux de la foi dans nos vies.Non pas pour faire de la confession un substitut du contenu de notre foi: ce serait une manière à peine subtile d’entériner l’agnosticisme dont M.Panaccio nous soupçonne non sans raison.Mais la fin des systèmes invite à revenir à l’expérience subjective.Si celle-ci ne peut tenir lieu d’un contenu de la foi en l’Eglise, elle n’en est pas moins une sorte de premier recours.Je ne vois pas, pour ma part, que la foi et l’incroyance s’opposent comme deux attitudes symétriques, comme un système s’oppose à un autre système.Il suffit de connaître un peu l’histoire de cette curieuse institution qu’est l’Eglise pour savoir que l’incroyance y a toujours été au coeur de la foi comme son inéluctable défi: un croyant n’est pas nécessairement un crédule.Par ailleurs, si la foi est, chez le croyant, le ressort le plus profond de sa vie, elle ne dicte pas toutes les positions à prendre quant à l’existence.En bien des domaines, et parmi les plus décisifs, l’incertitude du croyant est aussi grande que celle de l’incroyant.De sorte que la solidarité de l’un et de l’autre efface souvent, en ces matières, toute opposition rigide de doctrines.[ Redécouverte de la foi Mais ce sont là des évidences très anciennes.La chrétienté n’a jamais été étanche.Ce qui est plus particulier à notre époque, c’est l’expérience corrélative, souventes fois vérifiée, de la fin du système chrétien et de la redécouverte de la foi.Pour bien des catholiques, en effet, si ce temps en est un d’incohérence, il est aussi celui d’une foi plus certaine: et cette certitude advient parfois de l’agonie même du système chrétien.Il y a là un paradoxe, bien sûr, que pourrait éclairer, du moins dans une première vue des choses, des récits personnels qui feraient apparaître des itinéraires très divers.Je ne veux pas céder à la confession, je le disais au départ.Mais peut-être puis-je avouer que si la foi s’est un moment évanoui pour moi, ce fut à un âge très jeune, trop jeune pour que j’aie pu me révolter contre le système.C’était à l’école, en dixième année, dans le cycle de ce cours “primaire supérieur” où, faute de latin, de grec et de français, on s’occupait sérieusement de mathématiques, de physique et de chimie.La bienveillance des autorités ecclésiastiques et civiles nous avait pourtant pourvu d’un cours d’apologétique; ma foi s’y est perdue.Non pas par des arguments contraires à ceux du livre ou du professeur.J’ai beaucoup pleuré, supplié, ma foi disparue.Au fond, je ne la sentais plus.Elle s’était évanouie par l’intoxication du système; je ne l’avais pas éprouvée jusqu’alors comme une expérience vécue.Pourtant, j’aurais pu la percevoir dans le dévouement de mes maîtres et de mes proches.Aussi, si j’ai recouvré ma foi en Dieu, au Christ, à l’Eglise, ce n’est pas en relisant mon vieux manuel d’apologétique; c’est en redécouvrant l’amour de la femme, l’amitié, des solidarités humaines même avec des incroyants.En redécouvrant aussi la liberté de la recherche intellectuelle, l’attention minutieuse à la cohérence des choses de ce monde.J’ai quelque scrupule à évoquer ainsi un témoignage personnel.Mais je sais qu’il déborde infiniment mon itinéraire pour rejoindre l’expérience de beaucoup de croyants.Nous vivons à trois étages! Les uns et les autres, il faut le dire, nous vivons désormais à trois étages.Certains vont sourciller à cette image et protester de l’unité de la personne et de l’unité de la foi.Libre à eux de regretter le plain-pied de jadis, le système confus où on trouvait pêle-mêle, dans toutes les armoires, l’Evangile et le cléricalisme, la langue et la foi, M.Duplessis et ce qu’il appelait “la sainte loi du travail” .Je voudrais d’ailleurs les rassurer aussitôt en précisant que si trois étages il y a, il s’agit bien de la même maison.Et pour reprendre très librement une comparaison que Bachelard applique à la poésie, la foi n’est pas au grenier mais au soubassement.Décrire aujourd’hui l’expérience de la foi, ce ne peut être, pour moi, que la situer par rapport à cet étagement.Cela aussi est, me semble-t-il, une conséquence du nouvel âge, de celui d’après le système: on ne peut plus guère parler directement de la foi.On ne l’atteint désormais que par ses alentours.L'aménagement rationnel du monde Comme beaucoup d’hommes de cette époque-ci, mon étage supérieur c’est celui de la science, de la technique, de l’aménagement rationnel du monde.A cause de mon métier et par conviction profonde, j’y passe le plus clair de mon temps.C’est une ambition sans limite que celle de rendre compte de la cohérence de l’univers.Le résidu n’est pas dans une sorte de mystère que l’explication devrait mettre entre parenthèses.La désacralisation n’est pas un pis-aller, mais une tâche.Où jouent la science et la technique, l’action humaine doit avoir une portée systématique.La machine, la théorie, l’organisation, la “structure” (pour reprendre un mot à la mode) ne renvoient pas à des intentions particulières; ce sont manières de penser et de faire d’autant plus efficaces qu’a été dégagée leur logique la plus générale.Les fins de l'existence Mais à un deuxième palier, l’action humaine a un tout autre sens.Ici, sa portée n’est plus générale mais particulière, et elle n’est authentique qu’à cette condition.L’amour, la paternité, l’amitié ne dissimulent pas la généralité de la femme, du fils ou de l’ami.La vocation n’est pas non plus le tracé d’une tâche anonyme: quand nous protestons contre les conditions de travail de l’ouvrier d’usine, c’est parce que nous croyons que chacun a droit à son destin particulier.Cela n’est pas vrai seulement des individus mais aussi des collectivités.Si les modalités du développement économique relèvent de techniques universelles et générales, les fins du développement sont diverses: c’est pourquoi en me vouant à ma modeste place à l’aménagement rationnel de la planète, je n’en crois pas moins à l’avenir des petites nations.En somme, les finalités, les valeurs — c’est-à-dire les éléments les plus importants de 103 nos vies — sont singulières.On n’aime pas les personnes, on ne s’engage pas contre l’injustice, on ne parie pas sur le Québec comme on applique une loi ou un modèle scientifique à un cas particulier.Les solidarités sont élues selon une thématique tout autre: celle où font question les fins de l’existence, le mal, le salut, la fidélité.Si notre siècle poursuit avec ferveur l’aventure de la science, il n’en mène pas moins, et avec une même ardeur, l’élucidation de ces thèmes.Protestation de l’injustice, convulsions de la violence, procès de nos modes de vie, angoisse de la solitude, manque du goût d’exister .On peut parler légitimement ici d’une foi proprement humaine.Ce qui ne nous conduit pas à opposer l’irrationnel, le mystère confus à la rationnalité du premier étage.Cette foi humaine comporte sa critique propre.Elle est aussi impitoyable que celle de la raison scientifique même si elle est d’une autre ordre.Je trouve symptomatique que Sartre aie centré cette critique sur ce qu’il appelle la mauvaise foi.C’est dans cette perspective, j’imagine, que nous nous plaçons quand nous dénonçons ceux qui plaident pour l’homme en général en masquant l’oppression des groupes particuliers, ceux qui sont contre la violence spectaculaire en refusant de dénoncer la violence cachée, ceux qui sont pour les pauvres sans déranger les riches.Déjà, au plan de la foi proprement humaine, l’incroyance est dans la foi comme sa garantie d’authenticité.Tout au fond de l'homme De ce deuxième niveau, on ne passe pas au troisième, à celui de la foi chrétienne, pour trouver je ne sais quelle solution définitive aux difficultés de cette foi humaine que nous partageons de plain-pied avec l’incroyant.Une plus grande ouverture encore est impliquée.Par dessous la “mauvaise foi de Sartre” existe un mal plus fondamental, une insuffisance radicale de ce monde, un vice secret de nos amours et de nos fidélités.Certains incroyants y sont aussi sensibles que les chrétiens: car le problème initial d’où la foi 104 chrétienne prend son essor nous est commun à tous.Quelque chose ne va pas tout au fond de l’homme.Comme si l’humanité était restée coincée dans un choix premier: un choix que chacun de nous n’est pas libre d’effacer.Une hypothèque que nous ne pouvons lever.Quand le chrétien parle alors du péché originel, il ne pense pas expliquer ce mal radical.Il le constate, il le raconte, il l’avoue.Il en fait d’abord, comme tout homme, un défi envers Dieu.Bien d’autres que lui sont allés et vont jusque-là.Avoir la foi, c’est parvenir plus loin encore: c’est croire au Christ-Dieu, à sa mort, à sa résurrection, à notre rédemption.C’est croire que les hommes sont sauvés au plus profond de leurs amours et de leurs fidélités.Le noyau de l'expérience vécue de la foi Cela suppose, il est vrai, une certaine naïveté.Mais à mesure que l’on avance dans la vie, cette croyance extraordinaire se dépouille de sa naïveté première et c’est même, en un sens, de ce dépouillement qu’elle se fortifie.En tout cas, à mon âge, ce que je ressens rejoint tout à fait ce que Pierre Jougnelet écrivait récemment: “Rappelez-vous ce que Péguy appelait le secret de l’homme de quarante ans.Il faut toutes les illusions de la jeunesse, et encore entretenues par beaucoup de marchands, pour se plaire à soi-même.Avec le temps, à travers ses échecs et ses défaillances, plus encore à travers ses réussites et l’usure du bonheur, l’homme apprend qu’il n’est pas aimable.Ce moi qui est en lui, il le supporte en maugréant, parfois il le hait, plus souvent il essaie de n’y pas penser et se réfugie dans la médiocrité .On comprend alors ce que signifie le salut.Alors que mes tares et mes limites sont bien réelles, que je les vois en vérité et n’espère rien, je découvre un jour que je suis aimé.Un regard est posé sur moi.Certes il ne méconnaît pas ma misère, il aiguise plutôt la conscience que j’en ai et change en repentir mon vague désespoir .Ainsi dans un retournement qui est une seconde naissance, l’homme aimé se découvre capable d’aimer.Objet d’une attention infinie, il devient source d’une attention émerveillée qu’il accorde à soi, à toutes choses, et plus encore au Sauveur qui lui a rendu la vie” (1) J’ai voulu citer ce témoignage parce qu’il me permet de me défendre, comme je me l’étais promis, d’une confession trop personnelle.Parce qu’il décrit surtout ce qui est, pour moi aussi, le noyau de l’expérience vécue de la foi.Une appartenance "critique" De là, si je suis amené à adhérer à l’Eglise, ce n’est pas seulement une conséquence mais tout autant un antécédent.L’Eglise est ce peuple par lequel m’est parvenu et me vient encore le témoignage portant sur le Christ et la Rédemption.Je tâche, ici encore, que mon appartenance ne soit pas trop naïve.Je sais que le cléricalisme existe.Je sais que les chrétiens sont souvent indignes de la foi qu’ils professent, et moi le premier.A ce troisième étage de la vie se joue aussi la “mauvaise foi”, Je la reconnais dans l’Eglise, je la vois dans ma vie.C’est un des impératifs que la foi impose que la critique de la manière dont elle est vécue.Trois étages: on constate, à la fin, comment cette image première est, à la fois, nécessaire et limitée.Nécessaire, pour que puissent être vécues avec authenticité les dimensions spécifiques de nos actions et de nos engagements.Limitée aussi: car si elle n’englobe pas toute l’existence dans un système confus, la foi devient, pour celui qui l’épreuve, l’exigence secrète de tous ses voeux humains.Elle est l’amour qui permet vraiment de croire à tous les autres sentiments.Elle est l’espérance qui maintient irrémédiablement ouverts les devoirs de la raison et les espoirs que le croyant partage avec les autres hommes.Fernand DUMONT (1) Dans Qui est Jésus-Christ, Recherches et débats, Desclée de Brouwer, 1968, 167-169.LECTURES : .• ¦< ¦ ¦ - .¦ ' Qu» est Jésus-Christ?Semaine des intellectuels catholiques 1968, Desclée de Brouwer, 1968.Ce recueil des travaux de la dernière semaine des intellectuels catholiques est, comme à l'accoutumé, d'une très grande richesse.Selon la tradition maintenant bien établie, des non-chrétiens ont été invités à dialoguer avec des hommes de notre foi: j'ai cru remarquer que leurs positions sont ici un peu feutrées, mais il faut mettre cela, sans doute, sur le compte d'une certaine communauté fraternelle dans les croyances diverses des hommes de bonne volonté.Roger Duchène: Madame de Sévigné, Collection "Les écrivains devant Dieu", Desclée, 1968."Tous nos désirs n'avancent pas d'un moment l'arrangement de la Providence; car j'y crois, mon cousin, c'est ma philosophie.Vous de votre côté, et moi du mien, avec des pensées différentes, nous allons le même chemin: nous visons tous deux à la tran-quilité, vous par vos raisonnements, et moi par ma soumission" (cité, p.43).On aura reconnu une des couleurs dominantes de la spiritualité du grand siècle et peut-être du nôtre encore.A travers le témoignage de cette honnête croyante, c'est une dimension importante de l'éternelle psychologie du chrétien qui est illustrée.Un très beau livre.y: .‘ ¦ v .ill 11 ¦ lif " •*;*"*•'*: : 'Z* Jean Mouroux: A travers le monde de la foi, Collection Cogitatio Fidei, Ed.du Cerf, 1968.Qui ne se souvient d'avoir lu, du même auteur, et avec une égale ferveur, te sens chrétien de l'homme ou L'expérience chrétienne?M.Mouroux réunit ici des articles dispersés mais qui se rejoignent en une remarquable unité faite d'un sens très pur de la tradition et d'une présence attentive aux inquiétudes d'aujourd'hui.Fsrnand DUMONT 105 À L'HEURE DU CHOIX par Abraham Rotstein J’avoue être intimidé par l’ampleur du sujet.Il suscite tant de questions.A propos du passé, certes!-Mais surtout à propos de l’avenir, toujours incertain.Faut-il pour autant renoncer à dégager les perspectives inhérentes à ce problème et cesser d’élaborer des principes moraux aussi bien que politiques appropriés?Je ne le crois pas.Je n’ai ici qu’une prétention: soulever les questions qui m’apparaissent les plus significatives.Ce qui, somme toute, constitue une approche toute subjective: celle d’un Juif montréalais conscient d’être à la fois observateur et objet de son observation.Vous me pardonnerez donc si j’écris à partir de ma propre expérience.UNE TROISIEME SOLITUDE Qui a oublié ce roman de Hugh Maclennan où l’on trouve une description poignante des deux solitudes de notre pays?Mais, à vrai dire, plusieurs Canadiens n’appartiennent ni à l’une ni à l’autre de ces communautés.Ils vivent entre les deux et forment une troisième solitude.Celle-ci fera l’objet de mon propos, c’estrà-dire la communauté juive de Montréal, celle que j’ai connue, avant les événements qui ont produit le Québec nouveau, celle qui se perpétue aujourd’hui avec ses valeurs et aussi ses préjugés, alors que la situation a changé du tout au tout.LA NATION NEUTRE Je me permets de faire d’abord appel à une allégorie que j’emprunte aux temps les plus lointains de notre passé canadien.Historien en économique, j’ai trouvé dans les archives et les vieux documents que je suis appelé à consulter un fait mystérieux qui me hante souvent.J’évoque ici l’existence d’une tribu d’indiens établie sur les rives du lac Ontario, près de la rivière Niagara, entre deux tribus ennemies qui se faisaient inlassablement la guerre, celle des Hurons, postée au nord du lac Ontario, et celle des Iroquois, installée au sud du lac Eriée.On l’appelait la Nation Neutre.Songeons au caractère vraiment exceptionnel de cette neutralité dans le contexte indien.Pour les historiens, cette attitude demeure une énigme.J’ai beaucoup réfléchi à cette nation en songeant à la communauté juive.UNE NATION RICHE ET PACIFIQUE Les Neutres étaient une nation riche.Voyons la description qu’en donne le père Jérôme Lalemant en 1640 dans Les Relations des Jésuites: “Ils ont le bled d'Inde, les faizoles et les citrouilles en esgale abondance.La pesche pareillement y semble esgale, pour l’abondance de poisson, dont quelques espèces se trouvent en un lieu, qui ne sont point en l’autre.Ceux de la Nation Neutre l’emportent de beaucoup pour la chasse des Cerfs, des Vaches et des Chats sauvages, des loups, des bestes noires, des Castors et autres animaux, dont les peaux et les chairs sont précieuses.L’abondance de chair y a esté grand cette année pour les neiges extraordinaires qui sont survenues, qui ont facilité la chasse .Ils ont aussi quantité de coqs d’Inde sauvages, qui vont par troupes dans les champs et dans les bois.’’ (Les Relations des Jésuites, vol.21, p.194-196) Cette prospérité allait de pair avec la paix dont témoigne cet autre extrait: “Nos Français qui les premiers ont esté ici, ont surnommé cette Nation, la Nation Neutre, et non sans raison.Car ce pais estant le passage ordinaire par terre de quelque Nation d'Iroquois et des Hurons ennemis jurez; ils se conservent en paix également avec les deux.Voire mesme autresfois les Hurons et les Iroquois se rencontrons en mesme cabane ou mesme bourg de cette Nation, les uns et les autres estaient en asseurance tant qu’ils ne sortaient à la campagne; mais depuis quelque temps la furie des uns contre les autres est si grande qu’en quelque lieu que ce soit, il n’y a pas d’asseu-rance pour le plus foible .’’ (p.192) Cette neutralité entre deux forces hostiles fut également remarquée par le père Joseph de la Roche Bâillon lors d’un voyage qu’il fit en ce pays où il passa l’hiver 1626: “Ils avaient paix et demeuraient neutres entre les deux Nati chacune desquelles y estait la bien venue, et où ils n’osoient s’entredire n’y faire aucun desplaisir, et mesme y mangeaient souvent ensemble, comme s’ils eussent esté amis; mais hors de là s’ils se rencontraient, il n’y avait plus d’amitié n’y de caresse, ains guerres et poursuittes qu’ils continuent à outrance, sans qu’on aye encore pû trouver moyen de les reconcilier et mettre en paix, leur inimitié estant de trop longue mais enracinée et fomentée par les jeunes hommes de l’une et l’autre Nation .” (G.Sagard-Théodat, Histoire du Canada.Paris 1866, pp.810-11). 106 FIN TRAGIQUE DE LA NATION NEUTRE L’histoire de la tribu pacifique des Neutres est une histoire tragique.La nouvelle technologie d’alors, je veux parler des fusils que les Français apportèrent lors de la traite des fourrures, bouleversa toutes les traditions anciennes et les institutions.L’invasion des Iroquois amena la destruction des anciennes relations pacifiques et la conquête des Neutres aussi bien que celle des Hurons.LA COMMUNAUTE JUIVE DE MONTREAL Les parallèles historiques ont des limites.Les différences sont souvent plus importantes que les ressemblances.Mais, si je ne m’abuse, un égal désir de neutralité entre les deux cultures qui s’affrontent à Montréal, anime plusieurs de mes amis juifs.Le rapprochement culturel avec la communauté canadienne française, une entente qui sauvegarderait la position des Juifs dans cette période de changement rapide et permettrait de poser des gestes concrets susceptibles de montrer que nous ne sommes pas entièrement liés à la culture anglo-saxonne malgré les tendances historiques manifestées, telle est, je pense, la voie qu’envisage la communauté juive de Montréal.Ce n’est pas pour renforcer des peurs et des soupçons que j’ai attiré l’attention sur cet épisode lointain mais pour signaler que le rêve de neutralité des Juifs ne pourrait être perpétué que si les Juifs et les Canadiens français pouvaient rester fidèles à leur foi passée et si un processus rapide de changement social n’avait pas commencé à agir avec autant de célérité.LE MYTHE ARCADIEN DE LA SURVIVANCE De fortes ressemblances rapprochaient autrefois l’histoire des Juifs et celle des Canadiens français.Pour ceux-ci, le but primordial était évidemment la survivance.Certes, c’était un rêve arcadien d’une simplicité toute pastorale.Ce thème est bien connu.Citons pour mémoire le roman Jean Rivard, le dé fri-, cheur, écrit par Antoine Gérin-Lajoie en 1862.Le but avoué de cette oeuvre était franchement propagandiste: souligner la vocation rurale du Canada français.“Emparons-nous du sol, c’est le meilleur moyen de conserver notre nationalité.” Ce qui devint le signe de ralliement des nationalistes qui domina la pensée sociale des Canadiens français au cours du XIXe siècle.Ce mythe de l’Arcadie eut son pendant dans la littérature juive du début du vingtième siècle: celui du “shtetl”; cette petite ville ou ce village de l’Europe de l’Est, où une vie simple, faite de piété, d’humilité et de soumission à la nature, devait rapprocher l’individu des intentions divines.Dans les écrits de Mendele, de Peretz, et de Sholom-Alei-chem, on retrouve ainsi le mythe arcadien de la survivance.C’est celui-là que les Juifs immigrants apportèrent avec eux à Montréal et enseignèrent à leurs enfants.UNE IMPOSSIBLE NEUTRALITE Ce rêve inaccessible dans un centre industriel et urbain comme Montréal disparut de notre histoire pour les mêmes raisons qui entraînèrent la chute de la vocation rurale du Canada français.L’industrie moderne, les communications, la société technologique, ont mis fin à ces deux mythes et en ont créé de nouveaux.Voilà pourquoi, si nous revenons à notre parallèle historique, le rêve de neutralité dont j’ai parlé passe également du côté des mythes anciens.Voilà pourquoi je ne crois plus possible, dans le contexte actuel, une situation de neutralité entre les Anglais et les Canadiens français.Ce point-là n’est pas une thèse que l’on puisse soutenir avec une rigueur toute scientifique.C’est plutôt le résultat d’une intuition personnelle que je tire de la connaissance du passé.Permettez-moi d’insister sur cet aspect.Les jeunes Juifs de ma génération ont vécu des situations cocasses, surtout lorsque nous avons été jetés au sein de deux cultures que nous ne partagions pas.Nous ne pouvions pas fréquenter les écoles françaises dont nous étions exclus faute d’être catholiques.Nous sommes ainsi devenus néo-protestants.ISOLES ENTRE DEUX GROUPES ETHNIQUES SOLIDARITE GRANDISSANTE DES CANADIENS FRANÇAIS ttt Je me souviens de ma première année scolaire.Je fréquentais le Bancroft School, rue St-Urbain, avec une trentaine d’autres élèves âgés de six ans.Notre institutrice s’appelait Miss Cohen.Près de la porte de notre classe, se trouvait un grand drapeau, l’Union-Jack, et chaque journée débutait par des exercices matinaux tels le salut au drapeau et le serment d’allégeance que nous avons prêté au souverain et qui se terminait par cette phrase: “one king, one empire, one flag”.Ce salut au drapeau était suivi d’oraisons dominicales et d’un hymne.Souvent Miss Cohen lançait sa classe composée de vingt-huit élèves juifs et d’un Ukrainien, sur la piste d’un refrain entraînant, mais le caractère ironique des exercices matinaux ne nous échappait point.Il appartenait à un monde plus mythique que réel.La vie elle-même se déroulait au sein d’une communauté juive repliée à toutes fins pratiques sur elle-même.On nous enseignait les mythes saxons mais les contacts avec la communauté anglaise étaient pratiquement inexistants.Tout autour de nous, vivaient les Canadiens français.Ceux-ci demeuraient nos plus proches voisins.Je conserve un souvenir vivace de la classe ouvrière canadienne-française et de son milieu.Je suis né et j’ai grandi dans l’est de Montréal et j’évoque toujours cette vie d’autrefois avec une certaine nostalgie.L’été en était la saison typique — les longues veilles sur le trottoir dans un fauteuil à bascule, l’ombre des escaliers extérieurs grimpant comme des vignes, les pipes émettant leur bouffée de fumée, la bonne humeur qui présidait au bavardage sur le pas des portes.Les aînés se retiraient, ne restaient que les baisers des jeunes dans la lumière jaune des rues et parfois la voix rauque d’un buveur attardé.C’était un monde calme, résigné à son destin, incapable de comprendre les ambitions étranges comme les miennes, celles de partir.A vrai dire, jusqu’à mon départ pour les Etats- de de le les est des tie au de piste .La une s su: sons laise de us-ci lasse .Je j'évo taine Cülei nedes iée, ia lep3s tque s# tardé- lestifl- Et^ Unis où, à vingt ans, je suis allé poursuivre mes études, je n’ai point connu d’autre Canada français.A mon retour seulement, j’ai pu découvrir cet autre univers canadien-français, la classe moyenne, fortement unie, intelligente et cultivée, familière avec la littérature, les beaux-arts et la cuisine, mais presque coupée des ouvriers.Pour cette classe moyenne, les gens de l’est de la ville suscitaient le dédain.Ils portaient une peste sociale dont il fallait prémunir les enfants.Au cours des année récentes, ces deux univers canadiens-français se sont retrouvés.Je crois discerner maintenant une nouvelle affection commune, un désir subtil d’affirmation collective qui embrasse dans une même solidarité les deux mondes que j’ai connus.LES JUIFS DANS LE QUEBEC NOUVEAU Au coeur de la révolution qui se déroule au Québec, la communauté juive est confrontée à des problèmes complexes.La révolution en cours est en train de se structurer de façon originale et il est évident - il était évident depuis longtemps - que cette révolution est aussi bien politique et économique que culturelle.Celle-ci a déjà changé la situation du Québec qui continuera à évoluer dans le même sens.Il s’agit donc d’une révolution sociale radicale.Il faut d’ailleurs se préparer à des changements plus radicaux encore au niveau des relations qui unissent les groupes et les provinces.Le moment est donc venu, je crois, de discuter ouvertement l’ensemble des problèmes de l’adaptation à ces forces sociales nouvelles.Je parlerai ici des efforts qui m’apparaissent essentiels de faire sur les plans culturel et économique.TENIR COMPTE DE LA PRIORITE DE LA LANGUE FRANÇAISE La tâche présente consiste à réfléchir sur les principes de la coexistence de la communauté juive et de la communauté canadienne-française qui est en train de se définir en fonction de ses objectifs sociaux et politiques propres.Sur le plan culturel, il faut penser aux moyens d’orienter l’éducation des élèves juifs en tenant compte du fait que le français est la langue principale de la province.L’important est de dépasser les simples gestes de bonne volonté.Il est^ nécessaire de préparer les enfants juifs à jouer un rôle spécifique dans la vie économique, professionnelle et politique de la province.Il faut reconsidérer les liens qui nous unissent avec les écoles protestantes de Montréal, qui ont surtout constitué un moyen artificiel d’angliciser notre communauté.Les dernières déclarations du feu premier ministre, M.Daniel Johnson, nous fournissent l’occasion de nous engager de façon différente et davantage profitable en fonction d’un projet si vital.ENTRER DANS LA LUTTE CONTRE LES INEGALITES ECONOMIQUES La communauté juive de Montréal a très bien réussi à hausser son niveau de vie économique grâce a ses propres efforts.Mais ce succès a lui-même créé une inégalité économique qui, à mon avis, ne s’ac- 107 corde pas tout à fait avec les objectifs à long terme de la révolution en cours.Bien qu’il existe des droits sur lesquels il soit juste d’insister - droits civiques droits culturels, droits aux services sociaux déjà existants - je ne pense pas que nous puissions considérer la répartition actuelle des biens comme s’il s’agissait d’un privilège sacré, même si en sytème économique capitaliste, les biens acquis paraissent dépendre directement des efforts personnels des individus.Il faut donc prendre conscience qu’à long terme, la révolution actuelle amènera une meilleure répartition des biens et des services sociaux pour l’ensemble de la population du Québec.Oh ignore les plàns et les projets de la réorganisation économique de la province.Mais nous sommes certains qu’aucune société moderne ne néglige la poursuite d’une meilleure distribution des biens en vue de créer une égalité plus réelle entre ses membres.Il faut surtout se garder de considérer le droit de propriété comme sacré car il ne l’est plus dans les sociétés modernes et il ne le sera certainement pas davantage dans l’avenir, que ce soit au Québec ou ailleurs.FAIRE NOTRES LES PRIORITES SOCIALES DE L'ETAT QUEBECOIS Sur le plan du bien-être social, la communauté juive actuelle psssède un réseau d’institutions sociales: services médicaux, services aux indigents, aux vieillards, système d’écoles privées qui dessert presque 25rr des enfants juifs, Y.M.H.A, clubs privés, etc.Toutes ces institutions sont principalement financées par la communauté juive elle-même, de sorte que l’on peut espérer maintenir le niveau atteint.Mais il faut également prévoir que l’aide gouvernementale se tournera de plus en plus vers d’autres institutions moins bien développées ou situées dans des régions moins fortunées de la province.AMORCER NOTRE PROPRE REVOLUTION SOCIALE Si nous confondons nos droits politiques et culturels justes et essentiels avec les soi-disants droits économiques et le droit de propriété, il en résultera que la communauté juive deviendra une force réactionnaire au sein du Québec nouveau.C’est pour éviter pareille éventualité qu’il importe de repenser, les buts à long terme que notre communauté doit s’assigner.Toute nouvelle réorientation n’est pas facile.Notre communauté juive est bien organisée et hiérarchisée.Remarquons toutefois qu'elle repose surtout entre les mains d’une élite composée d’hommes d’affaires.Le moment est donc peut-être venu de repenser aussi la question de la démocratisation au sein de la communauté juive elle-même .Les professionnels, les jeunes diplômés, les intellectuels, n’ont pas encore pris toutes leurs responsabilités dans la communauté.En fonction de notre survivance, nous sommes encore dans l’attente -de notre propre révolution sociale.Conférence prononcée à la Bibliothèque Juive Publique de Montréal.ABRAHAM ROTSTEIN: Professeur d’économie politique à l’Université de Toronto. La politique est une des choses du monde des plus érotiques.Les instincts de vie et de mort y sont à l’oeuvre, organisant leur stratégie libidinale selon les mécanismes de déplacement et de condensation.La dernière campagne “hippie” de M.Trudeau, les délires radiophoniques de M.Pat Burns, le roman policier des “agents secrets français et communistes” par surcroît, ne sont que des effets de surface et les signes d’un bouillonnement de pulsions et de passions dont le sens manifeste ne doit pas nous voiler le contenu latent.Depuis que notre “nationalisme-à-la-Bourassa” s’est progressivement transformé en idée d'indépendance et de souveraineté nationale, des résistances de toutes sortes, jusqu’ici souterraines, se manifestent en plein jour.Les grands “Trusts” de Montréal s’affolent et reconduisent de Gaulle chez lui, le chantage et les menaces de mort éclatent, pendant que l’encre de certains écrivains à la solde et les discours de certains ministres coulent à flots pour miner, amollir, voire même dissoudre cette nouvelle volonté du Québec.Laurier doit bien sursauter dans sa tombe lui qui croyait que SEULS les Canadiens-français ne sont capables que de sentiments en politique! L’establishment serait donc en train de connaître à son tour sa phase sentimentale.La rationalité officielle commence à éprouver de l’angoisse, de la crainte, et laisse paraître quelques indices d’impatience et de haine.Nous les lisons, les entendons quotidiennement dans les mass-média québécois (presse, radio, télévision, magazines) par le truchement desquels s’expriment les capitaux anglo-saxons.Quotidiennement le clairon tonitruant sonne la doctrine de l’efficience, du réalisme, de la sécurité et du bien-être.Mais ce sont là des mécanismes de défense.Or ces derniers désignent pour nous des instincts que la censure et la ruse du “fair play” conduisent à se camoufler derrière le masque d’un discours et d’une argumentation en apparence logiques, mais par trop assaisonnés d'incohérences et de sophismes pour être dignes de la Raison.Il y a trop de références mythologiques (société juste, great society, bilinguisme, minorités françaises) qui interviennent dans le langage officiel pour qu’une entreprise de démystification ne s’impose pas.A moins d’être endigué par une tenace remise en question, ce flot de propagande risque de nous abîmer tous dans la mer anglo-saxonne de l'Amérique du nord.Oeuvre de contestation, non pas d’érudition, ce florilège ne se veut pas exhaustif.Il vise plutôt le genre “anthologique” susceptible de dresser les contours topographiques de l'opération “assimilation-intégration”.Quelle que soit Tissue de cet enjeu, ce répertoire a peut-être la chance d’être “une mémoire du futur” selon la belle expression de Jacques Brault.lier (ois îl'i (ère îiii que • v-"-v 1 ere SENTENCE: "Ce n'est pas la faute des Anglais" pot Non bien sûr! Pas la faute des anglais si, durant l’année du Centenaire, il y eût deux fois plus d’émissions sur la fête de la Confédération au réseau français de Radio-Canada qu’au réseau anglais.Les anglais ne sont pas en cause non plus si les ambassades du Canada donnent l’image d’un pays monolithiquement de culture anglo-saxonne, si le Québec ne peut avoir un ministère de l’immigration qui joue, dans l’état actuel, à l’avantage de la majorité anglaise, si le parlement central légifère toujours pour la majorité des électeurs dont l’appartenance culturelle est bien connue.C’est le système confédératif qui le veut ainsi! Il reste que, dans ce contexte, nous demeurons perpétuellement des minoritaires juridiquement, psychologiquement, électoralement, minoritaires soumis aux vissicitudes d’une décision ajustée à des données politico-économiques de la fin du XIXe siècle nord-américain.A M.Trudeau qui déplorait, lors de la crise tchécoslovaque, que la Russie fonctionne encore avec un concept de l’Europe vieux de 25 ans, il faut rappeler que son Canada est un concept plus vieillot encore.C’est la Confédération qu’il faut repenser.Dans le destin des peuples, il n’y a que des conjonctures historiques qui donnent naissance à des systèmes politiques circonstanciés.Donc pas de coupables, ni de traîtres! Il faudrait d’ailleurs en finir avec ce que Nietzsche appelle “une vision apollonienne” des choses.L’existence est juste; elle n’a pas à être justifiée dans l’axe de la culpabilité.L’existence n’est pas coupable: l’étranger, les élites, le clergé, l’anglais sont innocents.Tout n’est que forces passionnelles qui s’opposent.En finir avec la culpabilité, c’est admettre qu’en disculpant l’autre, on se reconnaisse soi-même innocent.Si l’anglais est innocent, par contre il n’y a pas de traîtres parmi nous.Malheureusement il arrive parfois, pour défendre à tout prix la Confédération, qu’on détourne nos instincts d’agressivité de leur direction masochiste vers une destination sadique.Les traîtres sont alors recherchés parmi nous, et nous nous maintenons dans l’univers de l’accusation.Duplessis aurait vendu la Province; nous aurions eu de mauvais administrateurs gouvernementaux, scolaires, municipaux.Sans parler du patronage qui nous aurait rongé les uns les autres, ni de gaspillage de nos mauvaises planifications, ni de notre “lousy french”, j Cette morbidité de l’auto-accusation, entretenue à souhait par Y establishment, masque une solide utopie.En vue de maintenir le statu quo confédératif, nous nous mettons à rêver, comme le prisonnier ; tu st, fn, tfj Çüt 5[ s: ¦: : ié, ml T 09 par Guy Allard : 'ai: 1 rw I ï1' 1 s.ilj fl, ff ?r Ifs % ci les, m leque " des à nOllS; fldrc ne n(* 11 itei# aum'1 idéalise la liberté, à l’administrateur parfait, à la scolarisation maximale, au gouvernement idéal, à l’usage linguistique impeccable, enfin bref au citoyen modèle et à la Cité idéale.Ce qui demeure incontesté dans cette belle féérie, c’est la Confédération.Celle-ci vaudrait la peine d’être vécue; elle veut notre bien, montrons-nous en dignes.Créons-nous des compétences, jouons le jeu à plein, occupons toute la place qui nous revient.Et si la place était déjà occupée par l’occupant?S’il y en avait si peu que pas qui nous revienne?Pourquoi des québécois à Ottawa dans les rouages administratifs et politiques?Pourquoi épisodiquement des premiers ministres canadiens d’origine québécoise?Pour légiférer pour une majorité de “Canadians” et au profit de la grande entreprise étrangère.Nous somme’s-nous jamais demandés si, dans ce marathon de la compétence, nous ne sommes pas défavorisés au départ et condamnés à ne pouvoir rivaliser d’égal à égal avec les autres provinces anglo-saxonnes?La Confédération veut notre bien, dit-on, aussi longtemps toutefois qu’elle ne sent pas le sien menacé; jusqu’au jour où nous multiplierons trop les maisons de la culture à l’étranger, où nous voudrons participer à des conférences internationales de la francophonie, où nous exigerons la récupération de nos impôts.A ce moment-là, notre rêve en couleurs s’évanouira.Nous reprendrons nos accusations trois fois centenaires contre les autres et contre nous-même.C’est ainsi que la boucle de la morbidité se ferme à nouveau pendant que les “Canadians” achètent de nouvelles parts sur le marché des “actions”.Le noeud du problème n’est pas dans l’axe de la culpabilité ni dans l’orbite de l’accusation, mais réside dans le caractère tragique de toute existence humaine, individuelle ou collective.Lionel Groulx avait déjà entrevu cette dimension fondamentale de la question lorsqu’il nous rappelait en 1937: “Nous appartenons à ce petit groupe de peuples sur la terre au destin d’une espèce particulière: l’espèce tragique.Pour eux, l’anxiété n’est pas de savoir si demain ils seront prospères ou malheureux, grands ou petits; mais s’ils seront ou ne seront pas, s’ils se lèveront pour saluer le jour ou rentrer dans le néant”.Quelquefois il comparait notre histoire nationale à celle de Sisyphe.Cet enseignement de Groulx a quelque chose de salutaire dans la mesure où il nous incite à un vouloir vivre collectif qui soit d’une lucidité tragique.S’assumer tels que nous sommes avec nos inévitables maladresses, nos imperfections et nos inepties, avec les risques que comporte une existence autonome et avec l’espoir de nos réserves créatrices! La conscience tragique ne va pas chercher dans des succédanés illusoires l’explication des déchirures du tissu de notre existence politique, culturelle et économique; elle sait que ces trous sont dûs à l’humain, à la seule finitude de notre temporalité collective.En conséquence nous n’avons agence du livre français EDITIONS ANTHROPOS: LE DROIT A LA VILLE par Henri Lefebvre.$ 4.20 L'ESPACE SOCIAL DE LA VILLE -problèmes de sociologie appliquée à l'aménagement urbain- par Raymond Led rut.$10.90 LA CIVILISATION AU CARREFOUR par Radovan Richta.$10.00 POUVOIR ET MORALE -Machiavel - Spinoza - Hegel - Marx - Lénine - Gramsci par Jean Fallot.$ 8.40 L'ECONOMIE MONDIALE ET L'IMPERIALISME -Esquisse économique- par N.Boukharine.$ 4.20 KARL MARX -homme, penseur et révolutionnaire -articles, discours, souvenirs recueillis par D.Raizanov.$ 4.20 INTRODUCTION A LA SEMANTIQUE par Adam Schaff.$ 8.40 MAGIE ET SCHIZOPHRENIE par Geza Roheim.$ 5.60 NOUVEAUTES: IDEOLOGIES DES INDEPENDANCES AFRICAINES par Yves Bénot.$ 5.90 LA PEAU DE TAUREAU par Salvator Espriu .$ 3.40 (texte bilingue catalan-français) Agence du livre français 1249 ouest, rue Bernard, Montréal 154 Tel.: 271-6888 no pas à faire la conquête ni à entreprendre la construction d’une “surhumanité” impossible pour nous administrer la preuve d’une adhésion justifiée au carcan confédératif.Le but de notre existence collective n’est pas de nous montrer dignes de la Confédération, ni de la sauver à tout prix ou à notre détriment.On comprend l’intérêt des anglais à vouloir sauver le Canada; est-ce le nôtre?C’est à voir et à re-négocier.Si tout peuple a le droit de disposer de lui-même (Chartre des droits de l’Homme), c’est une décision qui n’a rien à voir avec les “méchants anglais” ni d’ailleurs avec les “maudits français”.C’est affaire de conscience collective, d’auto-position de soi dans l’acte décidé d’exister.Voulons-nous vivre?Comment le voulons-nous?That is the question! 2ième SENTENCE: "Le peuple a besoin de pain et de jeux" Tel est l’opium du peuple.Le langage de la rationalité officielle endort le peuple avec les mots magiques de la sécurité, du bien-être, de l’efficience administrative et du niveau de vie.Et les grands prêtres de l’économique répandent le chloroforme de l'establishment à coups de statistiques, de réalisme et de gros bon sens.Pas un instant il ne vient à l’esprit de ces “séraphins brevetés” de'contester cette civilisation de consommation ni d’aligner les ouvriers ailfeurs que sur le gros train de vie des salaires américains.Ils n’ont à la bouche que: “priorité à l’économique, train de vie, confort”! Torturés par le complexe d’Harpagon, ils le projettent sur le peuple.C’est à ce moment qu’ils deviennent de mauvais éducateurs.Un bon maître est celui qui enseigne le secret du bonheur.Et le bonheur passe par l’éducation du désir comme le souligne Descartes dans sa morale provisoire: ne rien désirer que je ne puisse acquérir.Or le Québec est un petit pays; et c’est s’acheminer sur le chemin de l’impossible et de l’aliénation que de faire miroiter à ses yeux le lustre du géant américain.Chemin impossible puisque cette “singerie” provoque une perpétuelle frustration financière; chemin aliénant d’autre part qui nous conduit à une existence d’emprunt (de leur argent et de leur manière de vivre).L’éducation du désir passe donc non seulement par le deuil de posséder notre propre économie mais aussi par la modération dans le niveau de vie, qui n’exclut pas la possibilité ni la nécessité de contrôler notre économie, de l’orienter en nous dotant d’un pouvoir politique très fort, i.e.un Etat.Est-il préférable d’être riches les mains et les pieds liés que de mener une vie modeste accordée à une liberté fondamentale et à la mesure de nos movens?On nous sert le dogme “du pain et des jeux” trop souvent comme si les peuples n’avaient pas aussi faim et soif de justice et de liberté.Le peuple d’ailleurs commence à ne plus ajouter foi à cette “évangile de l’abondance” qui ne donne qu’aux riches, accentue la pauvreté, multiplie le chômage et creuse des fossés entre les classes sociales et les régions économiques.C’est pourquoi la révolte a grondé en France, chez les noirs d’Amérique, dans les pays dévaforisés et en Europe orientale.S'il est vrai que les peuples cherchent le niveau de vie le plus intéressant pour eux, il n’en demeure pas moins que ce dernier doit s’ajuster au genre de vie de leur choix.Les peuples commencent à perdre l’illusion que la société industrielle et de consommation puisse octroyer à tous sans exception un très haut niveau de vie et de bien-être.Ils réalisent progressivement que cette civilisation porte en elle-même son virus de mort; axée démesurément sur la publicité, une telle société ne peut être vouée qu’à sa propre déconstruction.Comme l’écrit J.-M.Domenach, “la publicité installe entre la satisfaction et le désir un engrenage que chaque acquisition fait tourner d’un cran; la satisfaction d’un besoin, au lieu d’apaiser l’avidité, la relance vers de nouveaux objets”.Ainsi le cercle vicieux tourne sans fin en maintenant béants l’écart et la frustration.On réclame de nouveaux salaires et le coût de la vie augmente.Et dans cette ronde infernale et sans issue on continue de nous jouer la comédie d’un toujours éventuel niveau de vie amélioré.Même dans le contexte — mettons les choses au mieux — d’un Québec complètement épanoui, sans problème d’alimentation, de travail, de bien-être, de sécurité sociale, il restera encore une dernière décision à prendre, celle précisément que {'establishment nous incite à différer par tous les moyens en brandissant l’épouvantail du crash économique et du chômage: à savoir le genre de vie.Le niveau de vie est relié au biologique, aux besoins vitaux; le genre de vie est de l’ordre de la personnalité et des finalités collectives.Le genre de vie, c’est un style de vie, une manière d’être au monde, de sentir et de penser; en un mot c’est l’acte d’identification à nos valeurs.Les peuples d’ailleurs, à l’heure actuelle, à mesure que s’instaurent des plans d’aide et de coopération, s’acheminent peu» à peu vers la grande question des finalités.C’est à ce problème que se confronte actuellement le communisme international.Ce dernier, nous confiait M.Garaudy, a entrepris l^a révolution à travers le monde pour apporter un peu de pain et bien-être sur la base d’une répartition des richesses capitalistes.Pour ces pays maintenant industrialisés, l’étape — niveau de vie — est dépassée et relayée par celle du genre de vie.Alors que chaque pays a été donné à lui-même de se réaliser, se pose la question du destin et du projet collectifs à inventer et d’une volonté d’être investie dans des symboles nationaux.Faut-il imaginer, dans ce conflit entre les blocs impérialistes et les nationalismes grandissants, une victoire de ces derniers?Il est permis de le souhaiter.C’est peut-être ce qui s’annonce dans la diversité de plus en plus marquée entre les partis communistes frères comme dans la distance que prennent progressivement les pays sous l’égide américaine.Au plan du genre de vie, aucun internationalisme ne peut tenir; et il est fort douteux, de ce point de vue, que le Québec puisse être le Canada, à moins de se renier et de renoncer à sa personnalité.A suivre .GUY-H.ALLARD: Professeur à l’Institut d’études médiévales de l’Université de Montréal.I ! in I Encyclopédie ; amivers«ll© marabout université LA PRESTIGIEUSE COLLECTION CULTURELLE DU TOUT SAVOIR UNIVERSEL A PRIX TRES POPULAIRE Â m éméüYvrte m" i’ATeèbm 1 ' l/&g?eSSlOJl .Pv^xi Livre ci Oi i de la Priéx .wXo:6
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