Maintenant, 1 août 1971, Août-septembre
tppiant au diable! ’VJl ?^ #*¦< P .* les consommateurs yiemm# ^ M S(fe2£Vx.¦ Sis *305 '621 1V3diNU0 SlNia-lS 30b üO/3 3Î VNU 11VN I'! ia 1V0 33 lûd30 OvJHOd •• ¦.m 2 t - 5 1?^ 9 numéro 108 août-: sommaire ÉDITORIAL.203 TEMPS ET CONSOMMATION Claude Saint-Laurent.206 UNE RÉVOLTE DES CONSOMMATEURS?Jean Meynaud.212 L'ENDETTEMENT AU QUÉBEC Normand Caron et Robert Bureau.216 PROBLEMES DE JURIDICTION François Chevrette.220 JUSQU'OÙ PROTÉGER LE CONSOMMATEUR?Daniel Jacoby.222 LES CONTRATS D'ADHÉSION Adrian Popovici.231 LA LETTRE DE CHANGE, LE CHÈQUE, LE BILLET Albert Bohémier.232 LA LOI FÉDÉRALE ANTI-TRUST Normand Lépine.234 LES TRIBUNAUX D'ÉQUITÉ François Héleine.235 L'ASSOCIATION DES CONSOMMATEURS DU CANADA (QUÉBEC) Niquette Delage.239 LES COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION Hélène Meynaud.241 LA FÉDÉRATION DES CONSOMMATRICES DU DU QUÉBEC Georgette Grenier.244 LES ACEF DU QUEBEC Normand Caron.245 L'INSTITUT DE PROTECTION ET D'INFORMATION DU CONSOMMATEUR Gérard Saint-Denis.247 L'ASSISTANCE JUDICIAIRE ET LES CLINIQUES LÉGALES Herbert Marx.248 202 août-septembre 1971 numéro 108 Mensuel publié par LES EDITIONS MAINTENANT INC FONDATEUR Henri Bradet DIRECTEUR Vincent Harvey ADJOINTS A LA DIRECTION Hélène Pelletier-Baillargeon.Richard Gay COORDONNATEUR DE LA REDACTION Yves Gosselin SECRETAIRE DE REDACTION Laurent Dupont COMITE DE REDACTION Robert Boily.Serge Carlos.Fernand Dumont.Jacques Grand'Maison.Pierre Harvey, Jacques-Yvan Morin, Guy Rocher.Claude Saint-Laurent.Pierre Vadeboncoeur CONCEPTION VISUELLE: Lise Nantel IMPRESSION: Imprimerie Montréal Offset DISTRIBUTION: Les Messageries Dynamiques Inc., 9820 rue Jeanne-Mance, Montréal.(514) 384-6401.CONDITIONS D'ABONNEMENT: Abonnement d'un an $ 7.00 Abonnement d'étudiant $ 5.00 Abonnement de soutien $10.00 N.B.Les abonnements ne sont enregistrés qu'au reçu du versement.2715 Chemin Côte Ste-Catherine, Montréal 250, P.Q.— (514) 739-2758 Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 1419 le bill 45: loi de la protection des commercants lisWI utrefois on produisait pour satisfaire ux besoins de l'homme.Aujourd'hui, 'ans bien des domaines, n'impose-t-n pas la consommation pour satis-aire aux besoins de la production?lotre niveau de production, c'est bien ouvent notre fierté, mais c'est aussi \otre contrainte, puisque nous som-nes obligés, collectivement, de faire tppel à des techniques publicitaires our nous forcer à absorber les surplus e cette production.(Honorable Ministre des Finances Raymond Garneau lors de la présentation du projet de Loi no 45 en deuxième lecture, DEBATS DE L'ASSEMBLEE NATIONALE, p.1820) Consommateurs du Québec, réjouissez-vous, votre gouvernement vient de reconnaître que la consommation est devenue un mécanisme inséparable de la production.Depuis"’ le début de l’étude de ce projet de loi à l’Assemblée nationale, les organismes de défense des consommateurs ont clairement énoncé leur insatisfaction face à la loi de protection du consommateur.Cette loi présente au moins un aspect très positif.Elle amène le gouvernement à avouer implicitement que la consommation est un terrain de la lutte des classes, de l’affrontement entre la minorité qui profite, dans des termes proprement économiques, du développement de l’appareil de production et la majorité qui rend ce profit possible en échange de certaines modifications du style de vie, modifications qui ne sont même pas unanimement perçus comme des apports positifs à la qualité de la vie.Quand un gouvernement énonce si clairement ses vues quant à la dynamique sociale, il convient de le noter.Avec le bill 45, le gouvernement se situe clairement du côté de l’interprétation optimiste de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler le consumerism (voir le texte de Jean Mey-naud).Le bon ministre Garneau termine ses propos sur le rôle de la consommation dans la vie économique et sociale par cette phrase Ce qui fait la complexité de l'analyse du problème, au fond, c'est que la fin poursuivie est juste.L’extension de l’aliénation de l’usine et du bureau au super-marché et au magasin à rayons devient une juste fin si on accepte comme le ministre que parce qu’il y a encore des inégalités sociales, du chômage et de la pauvreté, on doit continuer à augmenter cette production nationale.En d’autres termes, le gouvernement du Québec croit encore, comme au début du siècle, que l’augmentation de la production nationale constitue la solution aux inégalités sociales.Même après tous les travaux sur les mécanismes de la consommation qui asservissent le salarié, même après les calculs de certains économistes et sociologues qui montrent que la consommation rétablit la faible portion d’inégalité de la distribution du revenu national que le marché des salaires et les plans d’assistance sociale des gouvernements tendaient à supprimer, notre gouvernement parle encore d’une juste fin.On connaît depuis quelques années le processus par lequel le salarié fait passer ses aspirations de succès de la sphère occupationnelle où il ne peut plus avancer à la sphère de la consommation où tout devient possible.Ces mêmes familles dont l’avancement social est bloqué au niveau du travail se trouvent alors à acheter à prix fort au niveau de la consommation l’appartenance à l’image de succès que la société propose à tous ses membres.La consommation de compensation apparaît en quelque sorte comme une multiplication d’inégalités.Une loi de protection du consommateur devrait s’attaquer à ce mécanisme multiplicateur.Comment nos législateurs pourraient-ils produire une telle loi quand ils refusent l’existence de ce mécanisme?Dans ce contexte, la teneur du bill 45 ne doit plus entraîner de surprises.On ne doit pas se surprendre du fait que le bénéficiaire réel de'la loi soit mal identifié.Il s’agit de proté- ^ 203 ger le consommateur et non pas les consommateurs.Chaque individu se retrouve seul face aux corporations et aux entreprises dans un secteur de la vie sociale où la nature même de l’activité rend presque impossible le regroupement des dominés.Même si le bill s’adressait à une collectivité, on serait incapable de préciser laquelle.Dans sa présentation, le ministre Garneau dit que le projet de loi doit protéger le citoyen moyen, le citoyen normal, le citoyen prudent, normalement avisé prétendant plus loin que le projet améliore surtout la protection des citoyens les plus faibles, les plus démunis.Le consommateur apparaît clairement comme un agent atomisé quand on fait la liste des droits nouveaux que la loi lui confère.La très grande majorité de ces droits ne peuvent être reconnus qu’à travers l’appareil juridique.Il est facile de donner des droits quand on sait que les bénéficiaires ne pourront pas franchir les barrières qui peuvent les actualiser.En plus de noyer le consommateur dans une foule de droits inapplicables en pratique, le bill 45 enlève aux rares organismes qui jusqu’ici ont tenté de défendre les consommateurs les plus malmenés, leurs armes les plus efficaces.La presque totalité des gains légaux des organismes de défense des consommateurs ont été rendus possibles dans le passé, par trois clauses réglementant la vente à tempérament.Ces clauses prévoyaient un taux d’intérêt décroissant de 9% au maximum, la nécessité d’un dépôt initial de 15% et limitaient à 24 mois la durée des contrats.Toutes ces clauses ont été annulées par le bill 45.Les quelques victoires que les 204 organismes de défense arrachaient au système ne sont plus possibles.Le bill 45 procède donc d’un choix du législateur entre le consommateur et le producteur-commerçant-financier.Le consommateur est assuré que son nom, son adresse, la somme qu’il doit payer et le taux réel d’intérêt apparaîtront clairement au contrat, cependant il sait aussi qu’il demeure à la merci des taux d’intérêt usuraires et des pressions indues du marché de la consommation.Contre le salarié qui se débat dans la jungle du crédit, le gouvernement a choisi de protéger celui qui fait crédit, qui prend le risque (6e paragraphe de droite de la page 1821 des Débats de l’Assemblée nationale), celui qui produit et qui vend.Il est dès lors tout à fait naturel de retrouver les colporteurs en chef, les représentants des compagnies de finance et des commerçants au contrôle de l’Office de la protection du consommateur et en majorité au Conseil de protection du consommateur.L’intérêt et la participation du salarié devront attendre un autre gouvernement et une autre loi.Le plus qu’on puisse espérer dans l’immédiat, c’est que le citoyen ne se laisse plus embobiner par les voeux peiux des partis politiques comme ce fut le cas avec le programme du parti libéral à la dernière élection au gouvernement libéral se mériterait des amendes inestimables si on appliquait à son programme électoral la norme que le bill 45 impose à la publicité qui dorénavant fait partie du contrat.M.Bourassa accumule les bris de contrat à une allure vertigineuse.LA REDACTION Le Bill 45, sanctionné le 14 juillet 1971 par l’Assemblée nationale, loin d’être l’ébauche d’une charte ou d’un code du consommateur dont le Québec a un urgent besoin, ne constitue même pas une législation honnête en matière de protection du consommateur.Pis, le Bill du gouvernement libéral comporte quant à sa portée et à son efficacité un recul tel par rapport au projet de loi antérieur de l’Union nationale, qu’on a pu qualifier à juste titre ce Bill 45, de loi pour la protection des commerçants.Une fois de plus, au diable les consommateurs! Pourtant, la situation déplorable des consommateurs du Québec pose à une conscience sociale le moindrement développée une question d’importance: elle met en jeu la vie de milliers de citoyens; elle met en cause notre système social et juridique; elle engage toute une politique pour ou contre l’homme.C’est avec ce souci de réduire le moins possible l’ampleur du problème posé que nous avons conçu, il y a quelques mois, le projet d’un numéro spécial sur la protection du consommateur.Au point de départ, l’équipe de rédaction comme telle, selon une ferme tradition de MAINTENANT, a prévu prendre position dans un éditorial sur un point capital du problème posé, en l’occurence la fumisterie du doux Bill 45.L’équipe de rédaction a aussi prévu ordonner ce numéro spécial suivant trois blocs de considérations: un premier sur notre monde de consommation liminaire et l’homme-consommateur qu’il fabrique, un autre sur les garanties législatives propres à faire justice au consommateur et à lui rendre sa liberté, un troisième enfin sur les objectifs et les moyens d’action de quelques organismes de protection et d’éducation du consommateur.Il importait d’abord qu’au seuil de cette première partie sur notre monde de consommation nous puissions prendre conscience à'une dimension de la vie quotidienne qui fait problème', à savoir la pénurie du temps disponible de consommation pour une surabondance de produits, et la dévoration de la vie intime de l’homme-consommateur par cette quasi coïncidence des données du temps de consommation avec celles du temps vécu.C’est à cette prise de conscience que s’est livré Claude Saint-Laurent dans son ample et profond article sur le temps et la consommation.Il importait aussi avant d’aborder les réformes législatives susceptibles de mieux protéger les consommateurs et avant de donner la parole aux organismes de protection du consommateur de bien situer ce qu’on appelle la révolte des consommateurs dans la société actuelle.Qu‘’il s’agisse des revendications des consommateurs, des attitudes des autorités gouvernementales ou des réactions des milieux d’affaires, Jean Meynaud nous invite à reconnaître lucidement à la fois la valeur et les limites de la protection des consommateurs dans notre type de société.A ce propos, l’auteur tout en constatant la nécessité de maintenir et d’amplifier la protestation des consommateurs pour forcer l’action des pouvoirs publics dans le domaine de la pro-teçtion des consommateurs constate du même coup que la protection des consommateurs, telle qu’on l’entend ordinairement, ne modifie en aucune manière le fonctionnement profond de l’économie capitaliste et que l’on ne doit pas en attendre si améliorée soit-elle, un changement radical dans le système, s’il est vrai que la voie des transformations profondes passe toujours par le champ des rapports de production.Que le consumerism ne doive pas être pris pour une panacée, il suffit pour s’en convaincre de mesurer l’ampleur astronomique de l’endettement au Québec et d’en comprendre les causes.Normand Caron et Robert Bureau ont pris soin de clairement montrer dans leur texte que l’endettement des consommateurs québécois n’est pas un mythe mais une réalité bien quantifiable qui constitue un phénomène qu’on doit qualifier de plaie sociale puisque les consommateurs québécois sont parmi les plus endettés au monde.Ils ont pris soin aussi de nous dire pourquoi les Québécois s’endettent tant et à qui profite leur endettement.Suivent dans le numéro toute une série d’articles de juristes qui s’appliquent avec précision à circonscrire les problèmes socio-juridiques du consommateur québécois, les situations d’injustice où il se trouve placé et à suggérer des réformes dont la portée immédiate pour limitée qu’elle soit vise à réprimer et à prévenir les abus criants dont sont victimes les consommateurs.L’article de Daniel Jacoby nous fait découvrir concrètement jusqu’où peut aller la protection du consommateur.Ce numéro spécial donne enfin la parole à quelques organismes qui au Québec, à l’insu de milliers de Québécois, accomplissent un travail énorme de défense et d’éducation des consommateurs.L’article d’Hélène Meynaud sur les coopératives de consommation met en lumière la place importante qu’occupe la formule coopérative dans la socitété québécoise et nous convainc que le développement du secteur coopératif, partout où c'est possible, constitue une priorité sociale.Il faut avouer enfin, que l’équipe de rédaction avait aussi effectivement prévu une analyse du projet de loi 45 qui selon toute vraisemblance devait être débattu et sanctionné dans les semaines suivantes.Ce que nous n’avions pas prévu cependant — par naïveté sans doute — c’est que le gouvernement libéral du monde de la finance et des affaires avait tout intérêt à retarder jusqu’à la fin de la session en cours le débat parlementaire sur le projet de loi 45, dans l’espoir de le faire passer à toute vapeur, sans que des améliorations d’importance aient pu lui être apportées.Ce que nous n’avions pas prévu arriva bel et bien, si bien que les délais et les conditions de publication de ce numéro d’été nous forcent à le présenter sans pouvoir y inclure d’étude critique du Bill 45.En dépit de cette lacune, il ne nous paraît pas inutile de livrer à nos lecteurs ce numéro, qui tel quel peut les informer, nourrir leur réflexion, et peut aussi — qui sait.une naïveté de plus! — influencer indirectement une éventuelle réforme législative sur la protection des consommateurs.205 temps et consommation ii leur P1* bo#1 fboi#1 nioiive" Le lecteur s’étonnera à bon droit que dans une conjoncture où un Québécois sur dix craint de ne pouvoir vendre son temps pour gagner sa vie, on lui propose une réflexion critique sur la consommation du temps.Il lui semblera impertinent qu’on se plaigne d’une présumée exploitation du temps vécu, d’une pathologie par privation de temps alors que des milliers d’hommes et de femmes en ont à revendre en marché libre et, à vil prix, pour un grand nombre d’entre eux.Il est évident qu’en période de chômage, le temps qu’on possède semble n’avoir aucune valeur, il est comme une monnaie dévaluée.Pourtant, il nous semble bien que cet aspect ne change pas fondamentalement le problème que nous voulons définir.Il nous faut en effet distinguer les points de vue.Dans le système de rapports de production qui est le nôtre, il est constant d’observer que certaines contradictions sont résolues en excluant des groupes sociaux (temporairement et cycliquement) du système et en les vouant à une existence abstraite, chômeurs, aliénés, marginaux, maladaptés, déviants, etc., que l’Etat ou des instances sociales particulières sont chargés d’assumer.Cette prise en charge des ratés de l’appareil se fait au nom des valeurs sociales et morales de la société qui les produit mais aussi au nom de ses impératifs économiques.Quiconque a écouté avec la moindre attention les constantes mises en garde de nos maîtres politiques, conçoit sans difficulté que notre société ne peut se permettre de rompre sans danger la trame de la consommation.Ce qu’il faut absolument saisir d’abord pour ensuite comprendre quoi que ce soit aux problèmes de notre vie collective, c’est que le système économique s’est modifié intrinsèquement depuis quelques décennies.L’appareil de production ne s’insère plus dans le système social comme une pure source de produits indispensables au maintien de la vie humaine.11 ne s’articule plus à une définition naturaliste de l’homme axée à la fois sur PAR CLAUDE SAINT-LAURENT en n?T p!t ¦ une biologie fonctionnelle et une psychologie rationaliste.L’homme ne lui est plus un donné primaire, à partir duquel on établirait une liste plus ou moins longue de besoins jugés naturels et dont la satisfaction apparaîtrait — comme le soutenait saint Thomas — nécessaire à la pratique des vertus ordinaires.Ce qui est advenu est autrement troublant: l’appareil de production a franchi ce qui pouvait, au début du siècle, lui sembler des limites strictes et définies une fois pour toutes par la nature.Il a, à même sa terrible puissance d’analyse et de domination, complètement assujetti la nature de sorte qu’il est parvenu à la refaire, à la contrefaire et à tirer de ses machines et de ses filtres un monde d’objets qui constitue une nouvelle Création.Le Paradis terrestre peut être visité tous les jours dans les super-marchés et les grandes rues commerciales de nos villes.Pour organiser, coordonner et orienter cette nouvelle Genèse, l’appareil de production a élaboré plusieurs sous-systèmes, information (éducation), publicité et propagande (mass-media), crédit, finance et welfare state.(1) Au sommet de la pyramide on trouve les grands conseils d’administrateurs et de conseillers-savants que Galbraith appelle les techno-structures.Dans ce nouveau schéma, chacun de nous se trouve redéfini comme un usager, un pensionnaire du paradis, un consommateur.Le problème de la technostructure en définitive sera celui d’augmenter la capacité consomma-tive des membres de la société de façon à écouler toutes les marchandises qu’elle ne peut s’empêcher de produire.A ce point ultime surviennent de grandes difficultés.Nous avons étudié un peu ce problème dans un article précédent (MAINTENANT, octobre 1970: La société de consommation sexuelle.) Rappelons brièvement quelques éléments: 1) provocation constante des instincts au profit de la publicité et pour fins d’anima- tion d’un système d’objets menacé d’inertie et d’insignifiance, 2) paupérisation spirituelle des masses réduites à la passivité et à la dépendance orale, 3) compensation par la violence sociale du sentiment d’impuissance généralisée, 4) destruction irréversible de l’équilibre écologique.tfi.s3’ #ta 1 son iitf trouve intime I Car n° Ce que nous voulons aborder plus spécifiquement cette fois-ci, concerne une dimension de la vie quotidienne qui fait problème tant par son apparente irréductibilité aux assauts de la consommation que par les perspectives ahurissantes qu’elle ouvre sur les conséquences de la dévoration de la vie intime de l’hom-me-consommateur.Le problème se présente de la façon suivante: a) à mesure que les produits de consommation augmentent (objets, services, indices d’information) le temps disponible à cette consommation reste le même, de telle sorte qu’à la limite il faudrait soit augmenter le temps de consommation, soit limiter les produits; b) le temps étant une dimension intérieure fluctuante et intimement assujettie aux caprices du désir, il faudrait en arriver à en réduire les éléments variables, précaires et imprévisibles pour les ordonner selon un schéma opérationnel de consommation, c’est-à-dire faire coïncider les données du temps de consommation avec celles du temps vécu.A l’extrême, il faudrait s’assurer que l’homme ne rêve plus à partir de ses objets psychiques mais uniquement des objets extérieurs étalés sur les comptoirs.PAR LA FAUTE DES BENEDICTINS Depuis quelques années, la littérature futuriste et le cinéma nous dépeignent de ces machines à remonter le temps à l’aide desquelles un peloton de laborantins conduit par un quelconque professeur Tournesol parvient à travers mille aventures à ces rivages stellaires où le temps est à zero.Dans un j liiuit{5 illusion sance r l'horlog La moi' m à” ïkk que noi lier dai d'actioi Elle not nos sei dans te d'he rêverie fait ent les sigi macilin du tem vers le monasti serdes des, le travaux Telle ot res, elle d homm edacun (1 ) C'est ce dernier sous-système qui doit assurer que le temps vide de production demeure un temps-plein de consommation.206 '•titre dj espace illimité, le fil des millénaires est déroulé d’un seul coup permettant aux héros de choisir, comme à l’étal du brocanteur, l’époque qui leur plaît.Le temps est aboli.Les bornes matérielles qui imposaient à l’homme cette sensation pénible du mouvement progressif en avant ou en arrière de son présent ne sont plus.Tout est continu: libre du temps, il peut tout savoir, tout goûter, s’attarder sans vieillir, se presser sans fatigue et assouvir sans regret son innombrable désir.Cette utopie trouve en chacun de nous un écho intime, une complicité enfantine.Car nous nous savons temporels, précaires et passagers.Le temps nous presse, péniblement.L’espoir de redécouvrir et de reconnaître l’objet de notre espérance n’a d’autres limites que celles du souvenir des illusions passées et de la connaissance réelle du temps objectif que l’horloge souligne à tout moment.La machine-clé de / âge industriel moderne, écrit Lewis Mumford, ce n'est pas la machine à vapeur, c'est l'horloge.Elle ne fait pas en effet que nous signaler que telle action doit s’achever et telle autre commencer; elle nous commande d’entrer dans tel ensemble synchronisé d’actions collectives ou d’en sortir.Elle nous associe ou nous dissocie de nos semblables, nous interrompt dans tel mouvement de pensée ou d’humeur, nous harponne hors de la rêverie intérieure.L’horloge nous fait entendre implacablement tous les signaux du mouvement de la machine sociale soumise à son ordonnance comme le sont toutes les mécaniques que l’homme a pu combiner dès l’instant où il a pensé lui emprunter le découpage objectif du temps.Cet instant est survenu vers le XlIIe siècle quand, la vie monastique ayant réussi à intérioriser des habitudes d’ordre et de périodes, les Bénédictins en vinrent à élaborer sur le principe d’unités de temps un système de répartition des responsabilités dans leurs grands travaux de génie civil et de gérance.Telle opération exigeant tant d’heures, elle peut être accomplie par tant d’hommes travaillant tant d’heures chacun à telle période de la journée, tel mois et telle saison.On pourra maintenant formuler dans des cahiers d’oeuvres, le plan complet d’une opération de déforestation, de construction de navire ou de forteresse.On saura en prévoir le coût en nombre de travailleurs, de matériaux, d’argent, parce qu’on saura calculer le coût des heures de travail pour chaque catégorie d’ouvriers.Lewis, citant Sombart affirme que dès cette époque le capitalisme est engendré et il en confie la paternité à l’ordre de saint Benoit.A partir de ce moment, les villes d'Europe se couvrent de tours d’horloge et bientôt chaque intendant tapote doucement dans sa poche une montre ciselée qui, plus efficacement que le fouet du maître d’esclaves romain, scande ses décisions aussi bien que les travaux de ses engagés.Dès lors, le principe de réalité prend une dimension nouvelle plus spécifiquement technique et éventuellement industrielle, car cette dimension ne tient plus à la conception animiste ou religieuse ou même culturelle qu’on peut avoir du passage du temps.Le temps compté, compute par le chronomètre est extérieur au temps perçu; il est le même, qu’il s’applique à la musique, à la durée d’une opération militaire, à l’action d’une soufflerie dans la cheminée d’une fonderie ou à l’entretien de deux diplomates.(2) Temps vécu et temps chronométré Si nous nous demandons maintenant comment nous.accédons à cette réalité du temps, nous sommes confrontés avec les problèmes les plus complexes de la psychologie.Il est bien évident qu’il s’agit pour chaque individu d’une démarche progressive •liée à la maturation et au développement de la personnalité.Le fait est que chez l’adulte l’expérience subjective du temps vécu revêt un caractère personnel et quasi exclusif.Si, par exemple, on prend deux individus et qu’on leur demande de mesurer et la durée d’une série d’événements et la longueur de l’intervalle qui les sépare on aura des réponses légèrement différentes dans le cas de sujets normaux, très différentes ou même incomparables dans le cas d’individus malades physiquement ou mentalement.Quelques degrés de fièvre auront pour effet d’accélérer à ce point la perception du temps intérieur que les événements extérieurs pourront paraître plus longs et plus lents dans une mesure appréciable.Sous l’effet d’une vive émotion ou à l’issue d’une expérience aussi intemporelle qu’un rêve, il peut arriver qu’on soit absolument incapable de mesurer le temps réel.Ces notions courantes sont maintenant accréditées et lors des procès, elles sont invoquées assez souvent pour infirmer ou même invalider un témoignage.On sait aussi, de plus en plus, jusqu’à quel point l’usage de certaines drogues (Haschish, Marijuana, LSD) conduit à des expériences de ralentissement du, temps vécu et parfois même à la sensation d’un arrêt complet du temps.Toutes ces remarques nous amènent à considérer qu’il y a donc un mode du temps vécu intérieur sensiblement différent du temps mécanique et objectif que définit l’horloge.Nous disons l’horloge mais, en réalité, le monde ambiant est tellement synchronisé et ordonné selon des unités de temps qu’il serait assez facile à quiconque de savoir à tout instant quelle heure il est en observant les mouvements divers autour de lui et en analysant les multiples signaux sonores qui scandent les séries interpolées d’événements.Notre coup d’oeil furtif, répété, parfois inquiet, à la montre ou à l’horloge commune n’est sans doute que le symptôme de cette conscience latente d’un décalage entre notre temps intérieur personnel et le temps imposé par le monde chronométré de la réalité extérieure.Ce décalage a des origines ombreuses.Nous savons, en effet depuis Freud, que dans le lieu intime oû s’articulent nos origines biologiques et nos désirs, lieu qu’il a nommé l’inconscient, la vie bat intemporel-lement.Le désir se représente à lui-même sans limite de temps, toujours naissant et continu.Il vient battre au seuil de la réalité sous la forme de vagues incessantes et, inlassablement, notre appareil psychique l’accueille en lui fournissant des voies de passage symboliques que nous (2) Divers systèmes culturels objectivent le temps d'une façon moins mécanique et en tenant compte des rapports que ces systèmes ont définis entre le sujet humain et la nature.Il s'agit en général de sociétés pré-littérales, dont l'activité économique nucléaire est soit agricole soit artisanale.Ainsi nos Indiens-Cris avaient l'habitude d'exclure du temps réel les jours où ils ne voyaient pas la lune.Dans l'ancien Japon, le temps était aboli dès la mort d'un prince et jusqu'à l'arrivée d'un autre.Dans le Québec pré-industriel, on comptait le temps de la journée seulement et seulement le temps couru entre deux Angélus.Les points de référence se repéraient d'une saison à l'autre dans les modifications du temps, c'est-à-dire, du climat et des degrés de clarté.207 appelons fantasmes.Cet espace intermédiaire est chez l’homme l’espace de la création, de l’élaboration des liens, de la mémoire des choses innommées, de l’évocation.C’est par le fantasme que l’homme se défend de cette dépendance fatale au milieu ambiant qui, chez les amibes ou chez les singes, les livre aux déterminismes de la nature individuelle ou collective.L’homme peut seul se représenter sa mort comme il peut se représenter sa perfection et son immortalité virtuelle.Il n’a de cesse qu’il ait transfiguré le monde pour le faire à l’image d’une joie sans borne, pareille au souvenir de ses plaisirs premiers, animée d'une liberté sans contrainte où le désir et la Loi (lois de la nature, Loi du père) se trouveraient enfin réconciliés dans son corps comme dans son esprit.L'enfant et le monde du temps Dans l’enfant, les choses se passent tout à fait de cette façon; la participation magique à la puissance de la mère conduit l’enfant à croire que les objets de satisfaction circulent à son -profit dans un espace et un temps sans limite.Le passé et l’avenir, le temps qu’il a fait et qu’il fera sont des notions concrètes qui s’attachent à la mère nourricière et qui semblent — dans un premier temps — se fondre indissolublement dans l’Imaginaire enfantin.Mais l’angoisse survient qui lui impose le souvenir d’une mère absente et lui fait craindre la répétition d’une telle catastrophe.Il n’est pas tout-puissant car son désir ne peut faire surgir ni la nourriture (la chaleur, la voix, l’image réelle, la sensation tactile, etc.) ni la mère; et, il n’est pas la mère non plus car il ne peut accomplir tout ce qui, en l’absence de celle-ci, devient impossible.La réalité est descendue dans son empire chimérique pour le fracasser mais aussi pour lui imposer des dimensions nouvelles: désormais il y aura des chambres vides et des espaces habités, un temps passé et un temps à venir.L’enfant vient d’entrer dans le monde du temps, un monde que ses facultés s’attacheront dorénavant à connaître et à maîtriser.Ses organes corporels, bouche, estomac, boyaux, reins, coeur, créeront à même les événements quotidiens, un écho à cette nouvelle connaisance.Dans l’attente, son coeur battra plus vite, ses viscères se tendront, ses muscles se prépareront à l’exécution d’un rituel d’accueil ou de lutte avec l’objet.Le temps sera pour toujours et d’abord cet état d’attente, organes et fantasmes conjugués, qui, d’un point donné, marqué par le désir, remplit l’espace jusqu’à un deuxième point, marqué par l’avènement de l’objet désiré.Quand nous disons toujours et quand nous disons objet, nous voulons bien souligner le fait crucial que le temps humain porte la cicatrice permanente d’un souvenir d’intemporalité et d’infini refoulé dans l’inconscient (3); souvenir de la toute puissance perdue, de la mère restée là-bas aux confins de l’histoire personnelle et possédée d’elle-mème et du père — du père qui est loi du temps et de l’espace comme le voyait Kafka dans sa fameuse lettre.Qu’est-ce à dire sinon que l’homme vit le temps selon deux coordonnées essentielles et indispensables à son équilibre.La première est le temps humain, psychologique, temps vécu (Minkowski), enracinée dans l’histoire personnelle et liée à nos relations les plus intimes avec l’objet psychique, représentation reprise à tous les niveaux, conscients et inconscients, de l’ètre aimé.La deuxième coordonnée est celle d’un temps inventé, objectif, mécanique, lié au principe de réalité extérieure dominant dans le monde de l’abstraction tous les objets et tout ce qui peut être objectivé, y compris l’être aimé.Pour utiliser un langage qui, pour l’instant apparaitra sentimentalement métaphorique on pourrait dire que la première coordonnée est celle du coeur Le coeur a ses raisons .et la deuxième est celle de l’horloge.Nous croyons que la société de consommation confrontée avec les limites de l’horloge ne peut assurer son emprise totalitaire qu’en envahissant le temps psychologique, celui de l’objet psychique — du coeur.SURABONDANCE DES CHOSES PENURIE DE TEMPS Dans ces quelques paragraphes, nous allons nous inspirer abondamment d’un économiste danois.Stak fan Burenstam Linder, qui vient de publier aux Presses Universitaires de Columbia un livre très provocant qu’il a intitulé pertinemment The Harried Leisure Class, en traduction libre et ironique, LES LOISIBLES OPPRIMES.Linder constate d’abord que la société des loisirs ne semble pas produire ce qu’elle laissait espérer; des êtres détendus, accueillants, heureux, retrouvant dans une oisiveté bienheureuse un contact vivifiant avec les autres humains et avec la nature.Il lui apparaît, au contraire, que plus sont nombreux les objets, les services, les expériences, disponibles sur le marché, plus les consommateurs s’agitent autour de ces objets, pressés par le temps, coincés entre leurs aspirations profondes et l’avidité consommative des produits d’abondance.Le silence est devenu si rare qu’il faut maintenant l’acheter à grand prix.Le sommeil commence à être considéré comme une perte de temps.On a aboli la sieste chez les enfants, on a commencé des recherches sur les possibilités de prolonger chez les adultes le temps vigile, conçu comme temps supplémentaire à la consommation.Ce sentiment de futilité concernant le temps de repos est souvent vécu comme un conflit et aboutit à une augmentation considérable des états insomniaques dont l’un des indices, en particulier, est la consommation accrue des hypnotiques.D’autre part, des chercheurs examinent la possibilité d’utiliser le temps de sommeil pour l’apprentissage des langues et des données informatiques.Plusieurs appareils sont à l’essai qu’on peut brancher durant la nuit et qui susurrent à votre oreille, soit le japonais ou l’allemand que vous n’avez pas le temps d’apprendre de jour, soit les derniers rapports de production d’une firme rivale.Les activités à fort indice de consommation de temps comme la cuisine, la dégustation, la conversation sont l’objet d’une révision radicale dans le but d’en réduire la durée.On publie des recettes expresses: COMMENT ETRE OOl 'RMET EN DIX MINUTES PAR JOUR.COMMENT PREPARER l'N REPAS EN :} MINUTES; on invite les gens à passer le temps du repas [3).Si notre vie est vagabonde notre mémoire est sédentaire et nous avons beau nous éfancer sans trêve, nos souvenirs, eux rivés aux lieux dont nous nous détachons, continuent à y continuer leur vie casanière.Marcel Proust, A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU.208 s lace au téléviseur en confiant les tâches cuisinières à une grande entreprise de traiteurs commerciaux (T.Y.-I)inners, Ready-made soups, cakes, meals, etc.); On vous conseille sur l’art de converser de la layon la plus productive, c’est-à-dire en faisant connaître votre point de vue le plus clairement et le plus favorablement possible sans abuser de votre temps libre et de celui des autres.Dans certaines administrations, on a supprimé les fauteuils des salles de réunion car on a constaté que les gens s’y laissaient aller à des conversations futiles.Dans certaines grandes entreprises comme les hôpitaux, les fonctions d’enseignement sont déplacées sur les heures de repas ou de repos de façon à tasser dans une même période deux activités onéreuses en temps.Dans les hôpitaux ultra-modernes le temps des spécialistes est si coûteux qu’on a fait des échelles de durée de guérison minimum fondées sur le temps de cicatrisation et d’équilibre métabolique.Ainsi, par exemple, on dira que tels tissus parviennent à la troisième phase de cicatrisation après tant d’heures et que tel phénomène d’élimination rénale survient à tel moment des échanges métaboliques; le point médian de ces deux durées indiquera le temps moyen d’hospitalisation.Quand on sait l’importance de la régression et les répercussions psychologiques (chez les enfants plus spécialement) des expériences de maladie, on reste stupéfaits devant une telle orientation.Si l’on pense aux vieillards, on se rend compte qu’ils sont de plus en plus voués à subir les pires effets de la contradiction de la société de loisirs pressée par le temps.Leur état commande en effet une dépense importante de temps médical par le nombre et la variété des soins.Leur besoin en est surtout un d’attention, de présence et de rassurance, denrées coûteuses en temps.On aboutit donc à ce paradoxe que plus on progresse dans le traitement des maladies du jeune âge et plus les médicaments contrôlent les perturbations fonctionnelles de la vieillesse plus on a de vieillards dont on n’a plus le temps de s’occuper.Linder, réfléchissant sur ce problème particulier se demande si le paradoxe sera maintenu car il croit que la tendance vers la prolongation de la vie est incertaine, compte tenu de l’usure consommative de plus en plus importante des organes vitaux.L’obésité et les autres pathologies métaboliques lui semblent des signes annonçant des limites nouvelles à la longévité.Vieillir dans un pays riche est un plaisir incertain.La roue a maintenant fait un tour complet; jadis, la productivité était basse et par conséquent la pénurie de biens plus considérable.Il était donc impossible d'entretenir les vieillards.En Scandinavie, le précipice du suicide appelé Attestupa constituait la solution culturelle de cette époque.Aujourd’hui, la productivité est élevée et par conséquent le temps est si rare que peu de gens sont disposés à sacrifier leur temps aux soins des vieillards et des infirmes.Avant, il y avait trop peu de biens, maintenant il n'y a plus de temps.On ne s'étonne donc pas de se trouver en pleine crise quant à l'entretien des vieux et de se surprendre à peser nos raisons de maintenir en leur faveur les critères traditionnels de la mort alors qu'on hésite devant les moyens de leur procurer une attention simplement humaine (p.54) (notre traduction).Le prix du temps On a sans doute remarqué comment Linder lie l’idée de productivité à celle de prix du temps.C’est là un point essentiel de sa thèse.Il est convaincu, d’après des calculs économiques qu’il croit irréfutables, que plus le temps de production est productif, plus il est cher et que plus le temps de production est cher (les salaires sont dix fois plus élevés qu’il y a trente ans) plus le temps de loisir l’est aussi.Ceci est dû au fait que le temps de loisir est un temps convertible en production dans une société de haute productivité.Aussi, le temps de loisir étant un temps de haute consommation étant donné le nombre des biens consommables, il est perçu comme un temps très précieux.Si le temps libre était un temps de pénurie de biens, ce temps serait très bon marché, comme on le voit sans peine dans les pays pauvres.Ce raisonnement va plus loin: plus il y a de biens consommables plus il faut assigner à chaque consommation une fraction précise de temps con-sommatoire car autrement, il y aurait moins d’objets consommés.Cette situation produit des embouteillages, si on peut dire, qui aboutissent à la nécessité de la consom- • mation simultanée.L’exemple extrême pourrait être la femme qui sous son séchoir écoute le dernier disque de Charlebois, en mangeant son repas express d’une main tout en feuilletant la revue Maintenant de l’autre emportée sur le yatch de plaisance de son mari au large de î’Ile la Ronde.Linder appuie son argumentation sur des observations assez convaincantes.Son étude des services publics tend à prouver que plus les fonctions de bien-être ou de sécurité (postes, police, enlèvement des ordures) sont coûteuses en temps improductif de biens consommatifs plus leur qualité baisse.Cela est dû au fait que le temps étant limité il est plus avantageux de le consacrer à acquérir de nouvelles choses qu’à entretenir les anciennes et cela à mesure que la productivité augmente.Les villes sont de plus en olus sales, les crimes impunis augmentent et les lettres et colis arrivent difficilement à destination.Ce n’est que dans la phase initiale de l'essor économique qu'il nous apparaît important de promouvoir l’hygiène et par conséquent de maintenir des standards élevés de propreté réelle.Une fois atteint un certain niveau de revenu, chaque étape supérieure de croissance nous conduit à un état où nos villes, nos parcs, nos maisons, notre corps, l'air que nous respirons, les aliments que nous mangeons et l'eau que nous buvons ne pourront que devenir de plus en plus pollués.Dans le domaine de l’hygiène, nous pratiquons une double morale; le fait est que si nous faisions ce que nous prêchons, cela coûterait trop cher.(notre traduction).Pour Linder, ce problème du coût du temps de consommation nous annonce d’autres problèmes vraisemblablement inextricables.Ainsi, il est à prévoir que la publicité deviendra si efficace que l’on jugera irrationnel de dépenser du temps à l’analyse critique d’un produit et même à la simple réflexion avant de l’acheter.Plus le revenu augmente plus augmente proportionnellement le coût relatif de l’information objective nécessaire à l’achat.Même si chaque erreur coûte également plus cher, il reste que chacun se convaincra qu’il est préférable de faire plus d’erreurs à l’achat que de dépenser un temps coûteux à les éviter, temps qui de plus pourrait être consacré à gagner plus d’argent de façon à ^ 209 acheter d’emblée l’objet le plus cher, c’est-à-dire le plus sûr.Linder croit d’ailleurs que le critère réel c’est le prix de l’objet et que la publicité perdra bientôt sa fonction de rivalité; elle ne servira qu’à soutenir la motivation pour des achats multiples, le consommateur ayant appris que les prix sont des indices fiables.Il rappelle en passant qu’alors que, en 1951, 37% des achats du citoyen canadien étaient irréfléchis; huit ans plus tard ce pourcentage avait atteint 50%.Il nous rappelle aussi que l’Américain moyen est soumis à 1600 messages ou indications publicitaires par jour et qu’il écoute chaque année à la radio et à la télévision 10,000 réclames de produit ou de services.Un nouveau paradoxe Ici survient un nouveau paradoxe: plus l’économie se présente comme un système de choix libres moins sont nombreux ces choix effectivement libres car le nombre de décisions est si grand que le temps manque pour les affecter d’un coefficient minimum d’attention, de jugement et par conséquent de liberté.Dans ces conditions la nature du produit n’a plus d’importance, sa valeur est cautionnée par la publicité et par sa participation au système consommatif.Dexter Masters, cité par Linder, écrit: Nous n’avons plus un grand nombre de produits simples et naturels: le lait liquide est un article manufacturé; le jambon est altéré par l’eau symbiotique; la viande est attendrie avec des enzymes; le pain est usiné et produit chimiquement; les fruits et les légumes sont injectés de teintures et recouverts de cire; la volaille est saturée de solutions hormonales, (p.74) (notre traduction).Au paradis de la consommation, il reste sans doute du temps pour l’amour, la confiance, la communication?De moins en moins, insiste Linder.Pour lui les nouvelles formes de sexualité (voyeurisme, masturbation, pick-ups) sont en partie l’effet du temps qui manque aux rituels de l’amour: on ne courtise plus, on n’écrit même plus de cartes postales (on les trouve toutes faites) on ne se raconte plus dans un journal ou dans un long tête à tête.On a prévu l’intégration de ces activités archaïques dans un système de relations sociales (socializing) où le temps des émois et des passions serait du même coup consacré à la consommation d’aliments, d’articles de sport, de vêtements et de produits culturels.Le livre de Linder formule donc notre première question: le temps objectif étant limité, du moins relativement, ne faut-il pas y rechercher dès maintenant un critère de modération sinon de contrôle aux activités de consommation, elles, absolument illimitées?L’économiste danois répond sans ambages qu’on ne saurait faire autrement et que l’absence de la notion de temps de consommation dans les calculs économiques est une lacune inexplicable et dangereuse.N’y a-t-il pas une limite au-delà de laquelle les gestes, les mouvements, les actions que nous qualifions spontanément d’humains, deviennent futiles et aliénés du seul fait qu’ils sont retirés de la zone intérieure où ils prennent naissance pour s’aligner avec les biens de consommation sur le comptoir de vente?Linder croit que cette limite a déjà été franchie et que les sociétés, dites avancées doivent sans délai modifier leur objectif.Le but de la vie sociale ne peut plus selon lui être formulé exclusivement par les économistes du produit national brut (PNB).Il faut donner à l’économie une nouvelle orientation qui tienne compte de la qualité de la vie sociale et des éléments de civilisation impliqués dans les rapports humains.On ne peut se contenter d’augmenter le tas de produits à vendre en se disant qu’on trouvera bien un moyen de le faire passer dans le boyau humain.Le temps devient une limite infranchissable dès lors qu’il n’en reste plus pour enlever et recycler les déchets et que le coût du temps s’accroît au point de rendre les activités de civilisation (très coûteuses en temps) inabordables à l’ensemble des citoyens.UN PROBLEME DE COEUR Bien que les considérations de Lin- der soient très fertiles en observations nou /elles et justes et, compte tenu de la précision mathématique de ses raisonnements (4), il nous semble pourtant qu’il faille aller plus loin encore.Nos recherches personnelles, en cours à l’Hôpital du Sacré Coeur, nous ont amené à réfléchir sur certaines maladies du coeur que nous n’hésitons pas à qualifier de psychosomatiques et qui semblent (cela reste à prouver) en rapport avec les notions de temps vécu que nous avons brièvement élaborées plus haut.Le lecteur nous permettra de le référer encore une fois à notre article précédent consacré aux aspects sexuels de la consommation.Nous devons résumer ici, en quelques lignes, ce que nous y écrivions concernant l’avènement d’un type nouveau de personnalité, caractérisé par la pensée opératoire.Ce nouvel homme de la société technologique, nous apparaissait comme un produit idoine des exigences concrètes du système production-consommation que nous avons construit en Occident.Nous le caractérisions essentiellement par sa parfaite adaptation aux structures électromécaniques des rapports de production et par la sécheresse sinon la vacuité de son univers fantasmatique personnel.Nous disions qu’il était entier dans sa pensée concrète et qu’il se vivait comme extérieur à lui-même, copie des autres copies d’existence humaines qu’il percevait autour de lui.Nous ajoutions (avec les auteurs français, Marty, de M’Uzan, à qui nous devons ces observations et ces théories originales) que la pensée opératoire ^ semble avoir un lien nécessaire avec une catégorie de maladies, certaines fatales, qu’on appelle psychosomatiques et parmi lesquelles, on peut souligner les plus communes, allergies, asthme, ulcè1 res gastro-intestinaux, hypertension et maladies coronariennes (infarctus).Rappelons au lecteur qu’on peut être opératoire sans être malade physiquement mais qu’il semble inévitable qu’à un certain point de l’évolution de cette condition plus ou moins pathologique on ne puisse plus éviter de faire porter à nos organes les conséquences d’une sérieuse carence fantasmatique personnelle.4) Un bon quart du livre de Linder est consacré à des calculs économiques que nous ne saurions ni ne pourrions reproduire ici.De plus, la bibliographie critique de son ouvrage constitue tout un programme d'études et de réflexions pour quiconque s'intéresse à ce nouvel aspect de la science économique.210 Depuis 1959, deux auteurs américains (Friedman et Rosenman) élaborent des observations et une technique de recherche concernant la pathologie des maladies coronariennes, qui constituent une démonstration convaincante de l’action des facteurs psychosociaux dans le déclenchement de ces maladies.Notons en passant qu un million de Nord-Américains meurent chaque année d’infarctus du myocarde.Ce qui nous a frappé dans ces recherches c’est que les sujets coronariens, en plus de leur ressemblance flagrante avec les sujets opératoires de M’Uzan, avaient ceci de particulier qu’ils étaient tous obsédés par la brièveté du temps.Ils se plaignent constamment de la pénurie de temps dans leur vie personnelle et dans le monde ambiant; tout va trop lentement pour le temps dont ils croient disposer et pour accomplir les tâches que leur milieu leur assigne ou qu’ils s’assignent eux-mêmes dès lors qu’ils adhèrent aux modèles courants de succès et de promotion sociale.Leur gestuelle et leurs mouvements sont impliqués constamment dans une action qui attend d’être réalisée: ce sont des impatients.Cette impatience se révèle aussi dans leur façon de cour-circuiter l’évolution d’une activité en cours, soit que leur pensée déjà parvenue à un stade de réalisation anticipe sur la réalité, soit qu’ils aient déjà affectivement épuisé l’intérêt qu’ils avaient investi dans leurs prémices initiales.Dans les deux cas, l’imaginaire est sans secours; il apparaît au contraire comme une diversion onéreuse et futile et, seule la réalité concrète pourrait marquer un temps d’arrêt à leur entreprise.Ils fonctionnent donc sans plaisir autre que celui de l’actioh pragmatique et ils attendent après tout le monde qu’on arrive à une réalisation.Leur langage nous semble trahir la structure psychique de leur condition.C’est ce que nous étudions présentement.Notre point de vue, dans le contexte de la réflexion en cours, est que la société de superconsommation exerce une telle pression, en multipliant les objets concrets de désir, en constituant des fonctions et des objectifs sociaux réalisables à l’intérieur d’un temps réduit et coûteux qu’elle rend inévitable l’émergence de personnalités opératoires axées sur la brièveté du temps.De plus nous croyons que la déstructuration des signes de vie intérieure, elle-même liée à la poursuite imaginaire de l’objet psychique, ne peut qu’aboutir à une concrétisation de plus en plus grande du désir humain.Si la nouvelle vie, telle qu’elle nous est donnée à voir, à entendre et à espérer, n’est réalisable qu’à travers la consommation de ses biens objectifs, l’autre, celle qui nous semble entée sur les objets du désir instinctuel élaborés dans le fantasme ne saurait que dépérir.Elle ne dépérira qu’en déplaçant sur les organes vitaux la terrible usure qu’elle implique.Le coeur humain au sens concret du mot est un organe du temps, mystérieusement (encore) situé à la jonction des émotions, des rythmes biologiques et du maintien de la vie animale.S’il ne doit battre qu’au rythme éperdu des objets innombrables qui sont proposés à notre désir par les comptoirs de la société de consommation, il faut s’attendre à ce qu’il s’arrête plus tôt que prévu: A ce point où le silence vient mettre un terme à l’aimable vacarme de la vie humaine.0 envoyez votre formule I - d'abonnement aujourd'hui S5 S3 O 3 r* c“ in o" t/> O 3 3 ci Q»
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