L'enseignement primaire : journal d'éducation et d'instruction, 1 novembre 1933, Novembre
55e Vol.Québec, Novembre 1933 N° 3 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIR ÉDUCATION — INSTRUCTION PEDAGOGIE LA TERRE EDUCATRICE (Suite) (1) I LA TERRE ÉDUCATRICE DE LA FAMILLE Dans la famille canadienne, et c’est à son honneur, l’enfant est l’objet de soins affectueux.A la campagne, particulièrement, les enfants sont intimement mêlés à la vie familiale, à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison.A la maison, au jardin et à le basse-cour les filles viennent en aide à la maman, et les garçons accompagnent le père aux bâtiments, aux champs, au moulin, au village.Les enfants collaborant ainsi à l’œuvre de la terre, s’attachent à cette dernière, si les parents ont su la leur faire aimer par ses beaux côtés, les initiant aussi, l’heure venue, aux labeurs pénibles qu’elle exige avant de nous livrer ses trésors.On sait que les enfants sont des observateurs toujours en éveil.Ceux de la campagne constatent mieux que ceux des villes, si, par bonheur, ils ont des parents qui cherchent à élever leur âme vers les sommets de l’idéal, que le soleil brille, que les ruisseaux coulent, que les oiseaux chantent, que le soir tombe et le jour se lève, que le firmament s’incruste d’une multitude d’astres.Lamartine, qui avait l’âme rurale, a décrit admirablement le spectacle que les enfants de la campagne ont constamment sous les yeux.Voici comment le chantre du “Lac” s’exprime à ce sujet: “L’ouvrier des champs n’est pas contraint de se séquestrer de la na ure physique, ce milieu nécessaire à l’homme pour que l’homme soit complet.Il a le ciel sur la tête, le sol sous les pieds, l’air dans sa poitrine, l’horizon vaste et libre devant ses regards, le spectacle irréfléchi, mais perpétuellement nouveau du firmament, de la terre, du jour, de la nuit, des saisons, qui entretiennent sans paroles, mais sans lassitude, les sens, le cœur, l’esprit de l’homme de la campagne.Ses travaux sont rudes, mais ils sont variés.Ils comportent mille applications diverses de la pensée, mille attitudes différentes du corps, mille emplois des heures et des bras.Presque tous ces travaux s’accomplissent en plein air et en plein jour, santé et gaieté de l’homme.” Afin d’illustrer mieux ce que je pense de la Terre éducatrice delà jeunesse rurale, permettez-moi de me mettre en cause et de rappeler quelques souvenirs de mon enfance terrienne.Les souvenirs de la famille, de la vieille église et de tout ce coin de notre province qui comprend la Rivière-du-Loup-en-Haut, aujourd’hui Louise ville, (1) Voir l’Enseignement Primaire d’octobre 1933. 130 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE Maskinongé, Sainte-Ursule, Saint-Léon, me reviennent à la mémoire, nombreux comme ces volées d’hirondelles que l’approche de l’hiver rassemble avant qu’elles quittent le pays qui les a vues se multiplier.Ces souvenirs ont conservé toute leur fraîcheur en mon âme ardemment éprise du culte du passé.Je revois comme si c’était hier le modeste toit de mes grands parents maternels, où je passai les courtes années de mon enfance.On la nommait, cette maison, la “Maison jaune”, et elle était située en face du vieux Moulin rouge, au bord de la Petite-Rivière-du-Loup, sur la route qui conduit à Sainte-Ursule.Jusqu’à ces dernières années, alors qu’on l’a démolie, je la revoyais toujours avec une joie attendrie, chaque fois que je me rendais en chemin de fer de Québec à Montréal.C’est sous ce toit rustique, sous la garde d’une grand’mère incomparable, que j’appris de bonne heure à aimer le travail des champs, l’étude, le devoir, en un mot.L’âpre sentier qu’il me fut donné de suivre à un âge où les autres enfants s’amusent sans aucun souci par les routes bordées de verdure et les champs parsemés de fleurs, ne fut pas sans attraits pour moi.Il m’ouvrit des horizons que mes camarades ne soupçonnèrent que plus tard.Obligé par une pressante nécessité d’être homme avant l’âge, je pris contact très tôt avec les réalités de la vie.C’est ainsi que tout jeune je parcourus en voiture ou à pied toutes les routes de la région, excellente leçon de géographie locale.Les beaux rangs qui longent la Grande et la Petite-Rivière-du-Loup, la vaste commune baignée par l’admirable lac Saint-Pierre, la route du Petit-Bois, le rang de Beauséjour, la route de la Carrière, celles de la Crête-de-Coq, de Beaupré et de Fontarabie, le rang des Gravel, Chacoura, et bien d’autres endroits m’étaient familiers pour les avoir souvent visités à l’époque des semailles ou des foins, des récoltes ou de la mouture des grains.Quand on est enfant, on n’admire pas assez les spectacles ordinaires et quotidiens de la nature, qui offrent tant de jouissances à ceux qui savent voir'.Oh! ce beau coin du comté de Maskinongé, sa figure m’apparaît avec des traits précis, comme si c’était hier que j’en avais battu les sentiers pour aller “aux fraises, aux framboises, au balai” ou pour “marcher au catéchisme!” Tout le charme de sa sobre mais délicate beauté fut goûté par ma jeune âme, il y a cinquante ans et plus.Jamais je n’oublierai l’impression profonde que me laissèrent les nombreux voyages que je fis dans l’été de 1878, dès le petit matin, “au moulin de Stin-tenne”, comme l’on désignait alors la scierie de M.Standon, située dans le haut de la Grande-Rivière-du-Loup.En compagnie de mon oncle Denis Béland, rude travailleur animé d’une âme de poète, conduisant moi-même une voiture, nous nous mettions en route vers quatre heures du matin, afin d’être de retour assez tôt pour me permettre d’être en classe à neuf heures.Le trajet était joli: après avoir traversé le village encore endormi, nous longions jusqu’au moulin la Grande-Rivière dont les eaux noires et profondes coulaient entre deux rangées de grands arbres où les oiseaux annonçaient sur tous les tons le retour du jour.L’air vif et pur du matin bientôt tempéré par les éclatants rayons du soleil levant; l’aspect des riches fermes qui bordaient le chemin delà Grande-Rivière et qui s’éveillaient l’une après l’autre, semblait-il, sur notre passage; la riche verdure des champs bordant la route; les vaches ruminant dans l’enclos en attendant la traite du matin; les autres bêtes se remettant à paître dans les friches, enfonçant leurs pieds dans le vert des pâturages; le parfum des fleurs s’élevant des jardins au premier contact du soleil; les êheminées des maisons laissant échapper en délicates volutes une fumée embaumée de cèdre, annonçant ainsi qu’une mère vaillante et dévouée préparait le repas du matin; la tranquillité des choses contrastant avec la splendeur de la renaissance d’un beau jour, tout me révélait les beautés infinies que Dieu a répandues dans la nature, beautés, hélas! que trop peu savent admirer.Quand les cloches de L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 131 Louiseville et de Saint-Léon sonnaient les notes pieuses de l’Angélus, nous étions sur le point d’arriver dans la grande cour du moulin, où l’odeur du bois fraîchement scié nous annonçait que nos grand’charettes ne pourraient, en dépit de leurs hautes “haridelles”, épuiser le monumental tas de croûtes qui servait naguère à réchauffer tant de modestes foyers à Louiseville.Et le retour se faisait, sous un soleil ardent, avec une sage lenteur que nous imposaient les lourdes charges.Durant le trajet, je pouvais, tout à loisir, goûter le charme du paysage qui se déroulait sous mes yeux.Les fermes en pleine activité, le va-et-vient des gens, le bruit joyeux des faucheuses, le chant des cigales, la brise parfumée des senteurs des trèfles blancs ou des sarrasins en fleurs, tout m’enthousiasmait, élevait mon esprit au-dessus du terre-à-terre et transportait mon âme dans cette région de l’idéal qui double la vie.Le long du trajet, au retour, l’oncle Denis me faisait monter près de lui dans sa charette (ma monture suivant docilement) et me communiquait ses impressions sur les beautés champêtres qui s’offraient à nos regards.En même temps, il m’expliquait que l’aisance, la richesse des fermes dont nous admirions l’ordre et la propreté n’était pas venue toute seule; que leurs propriétaires et les ancêtres de ces derniers avaient travaillé, peiné pour arriver à pareil résultat; que la vie du cultivateur, si belle à bien des points de vue, est laborieuse, souvent pénible, qu’elle exige l’effort des bras, qu’elle a même ses rigueurs et ses laideurs.Mais l’oncle, de sa main désignant les belles maisons des Bé-land, des Laflèche, des Clermont, des Lambert, des Loranger, ajoutait: “Vois comme c’est beau, mais on a rien sans peine, mon garçon.” Puis l’école du village, dirigée par un bon vieux maître dont les idées pédagogiques étaient bien plus courtes que son martinet, ajoutait sa note rurale à l’enseignement concret que la Terre éducatrice nous donnait à ciel ouvert.C’est ainsi que M.Gariépy aimait à réciter et à nous faire réciter ce joli sonnet du marquis de Ségur, intitulé le “Soir”.Dans cette charmante petite pièce, les mots pâtre et houlette apparaissaient chacun une fois.Mais ce cher vieux maître ne s’embarrassait pas pour si peu et ne crut jamais commettre une erreur pédagogique en nous faisant apprendre par cœur des pages en vers et en prose où certains mots, d’usage courant en France, étaient inusités en notre pays.Il se proposait de faire naître chez ses élèves de saines émotions et de remplir leur jeune âme au souffle du vent du large.D’ailleurs, à défaut de pédagogie, un gros bon sens l’invitait à nous expliquer qu’un pâtre “ça mène les moutons au champ”, et que chaque fois que le grand-père, avec son bâton, changeait les moutons de clos, ce cher vieux était pâtre à sa façon, et que son bâton, c’était sa houlette.J’entends encore ce bon M.Gariépy nous réciter debout à sa tribune, d’une voix un peu chevrotante, ce sonnet du marquis de Ségur.Il le récitait avec une emphase qui déguisait imparfaitement une émotion sincère.Nous l’écoutions avec admiration et sentions naître en nous les premières émotions esthétiques que nous révélait la Terre éducatrice.Ah! permettez-moi de vous redire ce soir, avec l’émotion qu’y mettait mon vieux maître d’école: ce délicieux sonnet, le “Soir”: Écoutez ! le soir vient, la voix du jour expire; L’oiseau repose au bois, l’insecte dort au champ.Dans la forêt paisible, un vent léger soupire; Du laboureur au loin s’éteint le dernier chant.Le vieux pâtre debout contemple sans rien dire Le soleil comme lui vers son terme penchant; Sa houlette à la main, il semble un chef d’empire Revêtu de la pourpre et de l’or du couchant. 132 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE Sur l’horizon en feu son profil se dessine; Son ombre croît, tandis que le soleil décline; Elle gagne et s’étend sur les flancs du coteau.Ses brebis près de lui se groupent immobiles ; Le chien veille, muet, sur les agneaux dociles, Et l’ombre du pasteur couvre tout le troupeau.Ces beaux et nobles vers ne me faisaient pas oublier les sueurs versées sur le fenil quand l’oncle Denis déchargeait la grand’charrette par une journée chaude de juillet; ils n’effaçaient pas non plus les douleurs aux bras et aux reins, douleurs nées d’un avant-déjeuner de sarclage ou de ranchaussage de patates; ils n’ajoutaient pas un pouce à mes bras de 12 à 14 ans quand je sciais au goden-dard avec le cher oncle quelques bûches d’érable en prévision de l’hiver qui approchait; et Es jours de ‘‘battage au moulin”, le souffle poétique du sonnet n’empêchait pas la poussière de nous aveugler devant la batteuse que nous débarrassions de la paille vide tombant sans relâche à flots pressés.Mais cette poésie rurale devinée, goûtée et savourée dans la famille, aux champs, sur les routes ou à l’école, nous faisait trouver moins pénibles les labeurs manuels et mieux goûter le repos dominical, les cérémonies de l’église et les soirées de lecture à haute voix, en famille, sous le toit hospitalier de la Maison jaune, durant les veillées d’automne et d’hiver.Les soirées de famille, auxquels se joignaient souvent les voisins, ajoutaient leur note champêtre dans des chants où la Terre n’était pas oubliée.Un joueur d’accordéon ou un violonneux accompagnait le soliste et l’assistance, comme l’on disait alors, faisait “chorus”, expression latine admise d’ailleurs, depuis plusieurs années, par les meilleurs dictionnaires français.Sur le rythme de vieux airs berceurs, on chantait des strophes du genre de celles-ci : Courbés sur les lourds mancherons, A l’avenir nous penserons.Pour que nos enfants soient fidèles A ceux qui furent leurs modèles, Dans leurs poitrines de quinze ans Nous sèmerons l’amour des champs.Courbés sur les lourds mancherons, Sous l’œil de Dieu nous vieillirons.Loin du fracas des grandes villes, Nos cœurs battront fiers et tranquilles; Et, quand nos yeux seront fermés, Nous entendrons chanter les blés.(1) (à suivre) C.-J.Magnan.DE LA LECTURE EXPRESSIVE (Pour VEnseignement Primaire) La lecture expressive exprime par la voix la pensée déjà exprimée par la phrase écrite.La voix épouse les contours et les reliefs de la phrase et lui donne toute sa valeur d’expression, selon la nature de son contenu et l’intention de l’auteur, lequel ne doit pas être trahi.Dans la voix on distingue la prononciation, le ton, les inflexions et l’accentuation.(1) Extrait de la chanson le Laboureur, de M.Maurice Morrisset. L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 133 La prononciation des mots comprend l’exactitude des sons ou voyelles et la netteté des articulations ou consonnes de chaque syllabe.Il y a, pour chaque lecteur, le ton bas, le ton moyen et le ton élevé, et ce triple diapason varie lui-même selon la grandeur du local et le nombre des auditeurs.Les inflexions sont montantes ou descendantes, avec les diverses nuances que comporte le mouvement de la phrase.Enfin on accentue certains mots plus importants, surtout celui qu’on appelle le mot de valeur, en portant la voix sur ces mots avec plus d’intensité et, d’ordinaire, en l’élevant plus ou moins.• • -• La bonne prononciation est présupposée, car, sans elle, non seulement il n’y a pas de lecture expressive, mais il n’y a pas de lecture du tout.De même, il faut prendre un ton qui puisse atteindre, sans les fatiguer, les auditeurs les plus éloignés.Mais, ce qui donne l’expression proprement dite à la lecture, c’est l’inflexion et l’accent.Ajoutons que ces deux caractères se nuancent à l’infini et requièrent, par suite, une voix souple et une oreille délicate.L’essentiel, toutefois, est de comprendre à fond ce qu’on lit, ce qui suppose, surtout chez un lecteur peu exercé, une première lecture attentive des yeux.Même à un lecteur entraîné, il faudra beaucoup de vivacité d’esprit pour réussir sa lecture du premier coup.On peut dire que, pour tous, il est important d’étudier le morceau à lire, sous peine de commettre beaucoup de contresens, ou, à tout le moins, quelques méprises.La meilleure préparation, et sans laquelle même une préparation immédiate serait encore insuffisante, est l’habitude de l’analyse.Quiconque lit peu, ou lit superficiellement, est impropre à faire une lecture expressive.C’est en creusant et en disséquant ses lectures particulières que l’on s’habitue à saisir les nuances de la pensée et que l’on acquiert la facilité de les transposer dans les inflexions de la lecture à haute voix.Par là, on discerne également le génie et le tour particuliers de chaque auteur.Remarquez bien que, si l’on a de l’oreille, on fait les inflexions, même en lisant seulement des yeux; on les fait en imagination, et très exactement.Mentalement, je lis, comme je chante, et souvent mieux que dans la réalité, car l’idéal est intérieur, et si je pouvais donner l’existence à l’idéal! Enfin, l’expression est surtout caractérisée par l’observation et l’intelligence du mot de valeur.C’est, dans une phrase ou un membre de phrase, le ou les mots qui portent l’essentiel de l’idée ou du sentiment, ou celui qui fait image, et sur lesquels, précisément, l’auteur a mis l’accent: il faut l’y mettre aussi dans la lecture, sous peine d’affaiblir le sens, ou même de le fausser, et de méconnaître l’intention de l’écrivain.La recherche du mot de valeur, dans l’étude préalatle du texte, est donc de la plus grande importance.Une inflexion spéciale s’unit ici à l’accentuation pour donner au mot de valeur une expression qui rejaillit sur tout l’ensemble de la phrase.11 reste à séparer les diverses parties de la phrase, propositions et incises, par des pauses et les phrases elles-mêmes par des repos plus longs.Ces arrêts sont nécessaires pour la respiration et l’intelligence du texte; ils ajoutent même à l’expression.Ils ne se confondent pas toujours avec les coupures grammaticales.Il y a une ponctuation oratoire, commandée par les mouvements de l’âme, et qui s’accorde à l’inflexion et à l’accent.Quant au mouvement de la diction, il ne doit être, en soi, ni lent ni rapide: il doit être juste, c.-à.-d., correspondre à l’objet.En général, modéré, il s’animera avec l’auteur inter-prété.Ce qu’il faut éviter, toujours, c’est la précipitation, défaut dont l’impression s’accroît singulièrement par la brièveté des repos.Certains lecteurs, dirait-on, n’ont pas besoin de respirer.A peine s’interrompent-ils au cours d’une phrase, et ils ne l’ont pas sitôt finie qu’ils se jettent avec impétuosité sur la suivante.J’admire la puissance de leurs poumons, mais ils me fatiguent, parce qu’ils m’obligent de respirer à leur place.De ces conditions de la lecture expressive on conclura que bien lire est difficile Assurément.Les bons lecteurs se comptent sur les doigts de la main.Par contre, les mauvais lecteurs pullulent.On s’imagine que, du moment qu’on monte et qu’on descend, au hasard, on lit avec expression! Pas d’illusion plus complète.Ce n’est pas là lire, mais chantonner, et faussement encore.Cette lecture, contrairement à l’opinion qu’on en a, n’est pas moins monotone (mono tono, sur un seul ton) que celle qui est faite recto tono (sur un ton uni), et peut être moins intelligente, car celle-ci, lorsqu’elle est d’allure modérée et correctement ponctuée, ne laisse pas de rendre bien le sens et d’intéresser; et c’est la plus pratique dans, les réfectoires. 134 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE Il se passe une chose étrange.Si l’on disait de soi-même les choses qu’on lit, on les dirait fort naturellement.On parlerait.Ignorants comme savants, tout le monde parle juste.Eh bien, quand on lit, il faut parler.C’est ce qu’on oublie totalement.On prend un ton d’emprunt, qui est tout l’opposé de la nature.Et le chemin est long, qui nous y ramène: un chemin d’exercice et de patience.Telle est l’éducation.Elle nous dépouille peu à peu de ce conventionnel qui semblait détruire la nature pour nous redonner un naturel plus délicat et plus poli.L’exercice ne suffit pas.Il faut soutenir la pratique de la théorie.En fait de diction, des livres d’enseignement sont à notre portée.Outre les ouvrages français, nous avons, chez nous, Lagacé, Rivard, et un manuel récent, publié par les Sœurs de la Congrégation, et qui traite spécialement de la lecture expressive.Il est certain que celle-ci est un art, et un très grand art, qui s’apparente à celui de 1’ ra-teur.Le bon lecteur entre en communication avec moi, lit pour m’instruire, pour me plaire ou pour m’émouvoir, pour me faire partager ses propres convictions et impressions.Il doit se faire une âme et me la communiquer: pectus est quad disertos facit.Il faut qu’il s’identifie à son auteur et qu’il m’identifie à lui-même.C’est une communion d’âmes: le lecteur est le récepteur et le transmetteur.Entendre lire, dans ces conditions, est un spectacle et une fête, lorsque surtout, avec la musique des mots, de nobles choses, ou d’attrayantes, ou de captivantes, arrivent à mon esprit ou à mon cœur.La lecture bien faite, c’est de la déclamation, de la vraie, entendez de la diction oratoire, moins le geste.Moins le geste ?Pas toujours.Dans un cercle intime, le lecteur entraîné, comme un bon acteur, mine et gesticule, modérément et avec expression.Et l’effet est total, et le charme complet.Ce lecteur est rare, mais, s’il se rencontre, il procure à leur gré du plaisir à ses amis.Quel supplice, au contraire, qu’une mauvaise lecture, et qu’il faut subir! Un lecteur qui ne comprend rien, qui bredouille, qui ânonne, qui chantonne, qui mange les mots et massacre les phrases, et, avec cela, souvent, veut aller en vitesse, pour montrer qu’il sait lire! Vous savez la sentence de La Bruyère: 'Tl y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable, la poésie, la musique, la peinture, le discours public”.Qui que vous soyez, qui êtes appelés à lire, par grâce, apprenez à lire.N.Degagné, pire.L’AGRICULTURE À L’ÉCOLE NORMALE Selon le vœu du Comité catholique.— Un jardin scolaire à VÉcole normale de Rigaud.—Le témoignage éloquent du rév.Frère Loiselle, principal de cette institution.—Ruralisons les écoles normales/ Préparons des maîtres “ruraux” pour les enfants de la campagne! On peut affirmer aujourd’hui que l’agriculture à l’école primaire et à l’école normale n’est plus uniquement une formule théorique.Les rapports et les faits, à se sujet, semblent de plus en plus évidents.Grâce à l’action directe du Département de l’Instruction publique par ses inspecteurs, nombre d’écoles, de couvents, de collèges de Frères, d’écoles normales, donnent à leurs élèves, à l’intérieur comme à l’extérieur, un enseignement agricole satisfaisant.Le mouvement ne s’arrêtera pas là; et, avant peu, sous l’impulsion de la nécessité, nous verrons l’école, à tous ses degrés, s’incorporer de plus en plus à l’agriculture, notre première ressource naturelle en même temps que la plus stable et la plus sûre.En matière d’agriculture à l’école, nous nous heurtons cependant à une éternelle objection que voici: “le personnel enseignant n’est pas préparé à cette tâche”.L’argument a valu longtemps, mais depuis la dernière décade, de nombreux progrès dans l’ensemble ont été réalisés.Parmi plusieurs initiatives, mais trop peu connues, signalons-en une immédiatement.Il s’agit ici de l’École normale St-Viateur de Rigaud.Cette école, sous la direction des Clercs de Saint-Viateur, pour répondre aux vœux réitérés du Comité catholique du Conseil de l’Instruction publique et des autorités du Ministère de l’Agriculture, a organisé cette année un jardin scolaire, pour L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 135 ses futurs Frères enseignants.Ces derniers, assurément, auront charge de l’éducation des petits campagnards dans les collèges ruraux.A Rigaud, des leçons théoriques et pratiques d’agriculture, données par quelques Frères compétents et par des agronomes, ont provoqué un vif intérêt, chez les scolastiques.Mais, laissons parler le révérend Frère Loiselle, principal de l’École normale, qui vient nous faire part de son œuvre et des résultats obtenus, dans un rapport aussi bref qu’éloquent.En voici quelques extraits : “Aussi bien, cher Monsieur Magnan, est-ce pour répondre à ce vœu du Comité catholique et pour favoriser, dans la mesure du possible, l’enseignement de l’agriculture dans notre Province, qu’à la suite de vos intéressantes conférences sur l’agriculture, et avec l’aide de M.J.-H.Lavoie, chef du Service de l’Horticulture de Québec, l’École normale Saint-Viateur a créé, le printemps dernier, un jardin scolaire.’ &r\ Wifi's, ¦saSK'-* aP'L 11 Wm * 4 4',, ÉgÉI ’ A ' ¦ ¦¦¦ % .JmM École normale des Clercs de Saint-Viateur, à Rigaud Préparation du terrain pour le jardin scolaire (27 mai 1933) “A cette fin, nous avons donc consacré un arpent carré environ; ce terrain légèrement inchné vers le soleil levant fut partagé en quarante-quatre lopins de 22 pieds de longueur sur 20 de largeur.“Trop argileux, le sol a été quelque peu amendé avec du sable et des engrais naturels.Chaque étudiant a reçu le soin d’un lopin.Immédiatement, c’est-à-dire le 15 mai, nos scolastiques se sont mis à l’œuvre avec ardeur.Ils ont bêché, épierré, fumé et ameubli la terre.Ces divers travaux de préparation ont été les plus pénibles, surtout pour les jeunes gens d’origine urbaine.Quelques-uns faillirent se décourager devant la tâche à accomphr.Mais, leur bonne volonté, soutenue par l’exemple de plusieurs professeurs, qui avaient tenu à avoir leur morceau de terre, encouragée aussi par le Frère Directeur, leur bonne volonté, dis-je, surmonta les premières difficultés et, le 2 juin, congé pour la circonstance, nous faisions les semailles. 136 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE “Grâce à votre bienveillance et à celle de Messieurs les officiers du Service de l’Horticulture, les graines nous furent gracieusement fournies par le Ministère de l’Agriculture.Nous les avons donc semées avec une pensée de reconnaissance pour vous et ces messieurs, et, avec l’espérance que la divine Providence en assurerait la germination et la croissance, par ses pluies bienfaisantes et l’action efficace du soleil printanier.Pour l’accomplissement de leur travail, nos scolastiques s’inspirèrent largement des “Instructions aux élèves-fermiers”, bulletin No 73, de Monsieur J.-H.Lavoie, I.F., chef du service de l’Horticulture, à Québec.“En moins d’un jour les lopins de terre reçurent la semence d’une façon plus ou moins correcte: car il y eut des fautes de commises dans l’ensemencement.Tel scolastique oublia d’enterrer les graines qui ne levèrent pas; un autre “passa des bouts” dans le sillon, croyant semer; il y eut des erreurs.Erreurs utiles, toutefois, qui provoquèrent, peu de jours après, toute une série de “pourquoi”.Sur les conseils du Frère Directeur, ces bévues bien pardonnables furent réparées.“Ai-je besoin de vous dire, cher Monsieur Magnan, que nos scolastiques ont trouvé dans le soin de leurs jardinets, un intérêt insoupçonné qui a dépassé mes espérances.Dès que le jardin scolaire fut commencé, les jeux, en récréation, cessèrent presque complètement.Après les repas, tous s’empressaient de se rendre au jardin pour examiner les lopins, les comparer et juger du plus grand mérite de quelques-uns parfaitement réussis.On attendait avec anxiété la levée des semis.- : Le cher Frère Loiselle, Principal de l’École normale de Rigaud donnant une démonstration sur les maladies des plantes “Enfin, quelle joie ce fut un beau matin de voir de petits rangs vert-tendre se dessiner sur le sol gris-foncé! C’était le signal de commencer les observations: la manière dont se fait la germination; la croissance particulière à chaque plante; la curiosité de savoir quels soins donner à ces légumes pleins de jeunesse et de vie, mais combien fragiles.Évidemment, il faut les traiter avec des doigts de maman: c’est-à-dire très délicatement et avec d’infinies précautions.Il importe de les préserver de la sécheresse par des fréquents arrosages; de biner chaque jour le sol pour lui conserver son humidité; de guerroyer sans pitié contre les insectes nuisibles qui, à la surface ou dans les profondeurs du sol, attendent le moment favorable pour couper les tiges ou dévorer les feuilles.Quel intérêt dans toutes ces occupations! Y a-t-il un meilleur moyen d’aiguiser ou de développer le sens de l’observation ?d’inculquer à nos jeunes maîtres l’amour de la terre et une admiration reconnaissante envers ceux qui lui font produire tant de richesses ? RENSEIGNEMENT PRIMAIRE 137 “Aujourd’hui, 10 septembre, le jardin scolaire nous rend, en beaux légumes et en fleurs parfumées, le centuple des peines et des sueurs qu’il nous a coûtées.Maïs, pommes de terre, tomates, choux de Siam, citrouilles, betteraves, oignons, fèves, céréales et fleurs y abondent.Depuis plus de deux mois et demi, les scolastiques sont heureux, chaque matin, de [cueillir les légumes qui enrichissent la table de notre famille religieuse.“Outre ce précieux avantage matériel retiré du jardin scolaire, il en est un autre, à mes yeux, beaucoup plus précieux: c’est l’éducation, l’expérience acquises par nos étudiants.Ils ont eu une excellente occasion d’appliquer les notions d’agriculture étudiées en classe; ont appris à mieux apprécier le travail de la terre; ils ont conçu une plus haute idée du rôle social de l’homme des champs dont saint Augustin a dit: “La profession d’agriculteur est honorable et sainte”.mm j* àmMmæ mmmm ¦ Exposition du produit des jardins scolaires à l’École normale de Rigaud “Une exposition (1) des produits du jardin scolaire a couronné toutes ces activités agricoles déployées seulement aux heures de récréation et les jours de congés.L’agronome du comté de Vau-dreuil, M.Reid, et M.Richard, instructeur horticole, ont bien voulu venir juger les produits et décerner des mentions honorables aux plus méritants de nos agriculteurs en herbe.Cette exposition a, non seulement intéressé nos scolastiques, mais aussi un certain nombre de gens qui l’ont visitée: car elle coïncidait avec le 14 septembre, jour où avait heu, à Rigaud, sous le haut patronage de Mgr Langlois, le congrès diocésain de l’Union catholique des Cultivateurs de Québec.“Voilà, cher Monsieur Magnan, la petite histoire de notre jardin scolaire et quelques-uns des bons résultats qu’il a produits.Nous renouvellerons l’expérience l’année prochaine.Désormais, il aura sa place définitive dans l’organisation pédagogique de l’École normale Saint-Viateur.“Je vous prie d’agréer, cher Monsieur Magnan, l’expression sincère de ma gratitude pour votre dévouement à notre égard et de me croire votre très humble et reconnaissant serviteur et ami.” Ces intéressants commentaires du Cher Frère Loiselle, principal de l’École normale de Rigaud, prouvent qu’on peut facilement donner un enseignement agricole dans nos écoles normales.Ajou- t • , Plusieurs jolis volumes furent gracieusement accordés comme récompenses aux plus méritants, par M.monel Bergeron, Secrétaire du Département de l’Instruction publique.2 138 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE tons que, dans plusieurs écoles normales de filles, en collaboration avec les autorités de l’Instruction publique, l’honorable M.Godbout, Ministre de l’Agriculture, a créé, par son Service de l’Horticulture, des jardins de démonstration à l’usage des futures institutrices.Pour rendre justice aux religieuses enseignantes de ces écoles, ce n’est pas un bref article qu’il conviendrait de préparer, mais c’est un livre qu’on pourrait intituler “Pèlerinage aux Ecoles normales de la Province de Québec”.Cette œuvre devrait tenter nos écrivains renommés ou encore quelques amis de l’agriculture qui ont des lettres.Ainsi, on tirerait de l’ombre des apôtres et des œuvres qui mériteraient d’être connus davantage.De même que les Frères de l’Instruction chrétienne de Laprairie, pionniers de cet enseignement agricole dans notre province, les Clercs de St-Viateur, particulièrement à Rigaud, méritent qu’on mentionne une de leurs magnifiques initiatives, en matière d’agriculture, au bénéfice de leurs futurs Frères enseignants ruraux.En somme, le vent paraît souffler du bon côté; espérons qu’il ne tardera pas trop à balayer les vieux prétextes et les lamentables préjugés qui ont retardé la marche de l’enseignement agricole chez nous.Mais après ces heureux résultats, il ne faudrait pas se faire illusion et s’endormir dans une parfaite quiétude.Il y a encore beaucoup à améliorer! Commençons dès maintenant à faire peu, si l’on veut, mais à faire quelque chose.JEAN-Chs MAGNAN, Agronome.LE PRESTIGE EN ÉDUCATION Une séance du Cercle pédagogique des élèves-institutrices de l’École normale de Joliette, 11 février 1932 DEUXIÈME PARTIE U) —Poussant plus loin l’analyse de notre sujet, nous allons voir de quels éléments se compose le prestige, et, au passage, nous noterons les défauts qui s’opposent à son action.Le premier élément du prestige, c’est la force.Il n’est rien que l’enfant estime et admire davantage.Faible et incomplet, son désir le plus cher est de se fortifier et de s’achever.Aussi voyez comme il est fier de pouvoir se suffire et avec quelle obstination il refuse les services dont il peut se passer! —Laissez, dit-il, je ferai seul.Mais si jaloux qu’il soit de son indépendance, il voit bien que, pour vivre et grandir, il lui faut de l’aide.Il a besoin d’être protégé, instruit, dirigé.Voilà ce qu’il attend de ses éducateurs.—Une autre qualité très appréciée des enfants, c’est la science.Naturellement curieux, ils savent bon gré à ceux qui les instruisent.Quand donc les enfants questionnent pour le bon motif, et non pour se rendre intéressants ou mettre les gens dans l’embarras, on fera bien de leur répondre, si l’on peut.Parfois même on devra prendre les devants et exciter leur curiosité endormie.—Toutefois si le pouvoir accroît le prestige, il ne suffit pas à le créer.Qui n’a connu de ces professeurs, très forts en grammaire ou en littérature, mais incapables de tenir leur petit monde ?N’ayant de maître que le nom, ils se laissaient bafouer par une bande de marmots.Que leur manquait-il donc?Ce n’était pas la bonne volonté, mais la volonté tout court.Or, sans une volonté ferme, il n’y a pas d’éducateur.fl) \oir L’Enseignement Primaire d’octobre 1933. L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 139 —Voici pourquoi.Nous avons dit qu’en raison de sa faiblesse, l’enfant ne peut se passer de direction, ni de tutelle.Il le sent bien, mais de ce sentiment à la docilité parfaite, il y.a loin.C’est qu’il ne se met pas au même point de vue que l’éducateur.Celui-ci raisonne, combine, calcule.Dans le jeune plant qui lui est confié, il voit l’arbre futur, et il le taille en vue d’une forme qu’il ne prendra que dans bien des années.Mais l’enfant vit dans le présent; il n’est sensible qu’à l’utilité et à la jouissance immédiate.Ne voyant pas très bien les avantages du régime qu’on lui impose, il ne le subira que par obéissance ou par contrainte.S’il est docile, tout ira parfaitement; mais s’il ne l’est pas, il faut qu’il soit maté par une volonté énergique, ou bien tant pis pour la discipline!.—A quels signes se reconnaît la faiblesse du vouloir.—D’abord à l’indécision habituelle.Rester en suspens, ne pas agir, c’est pour un dilettante l’élégance suprême; mais en réalité, c’est une marque d’impuissance, car si l’on demeure perplexe, c’est que l’on ne voit pas le bon parti ou qu’on n’a pas la force de le suivre.Je sais bien qu’il est des circonstances où la sagesse commande de s’abstenir.Il est raisonnable en certains cas de suspendre son jugement, mais le suspendre habituellement c’est un grave défaut.Quand on est incapable de prendre une décision, on ne mérite pas le nom de maître.—Un autre indice de faiblesse, c’est de rapporter ses ordres fréquemment et sans motif avouable.Qu’on fasse droit aux justes demandes des élèves, rien de mieux; qu’on cherche même à leur faire plaisir, j’y consens.Mais ce qui est mauvais, c’est de céder à leurs caprices.Les ordres qu’on leur donne ne sont pas toujours de leur goût.S’ils ne sont pas dominés par une volonté inflexible, ils chercheront d’instinct à s’y soustraire.—Il est encore un signe de faiblesse, c’est de se déjuger, de se contredire sans le savoir, de défendre aujourd’hui ce qu’on permettait la veille.Ce qui était bien avant-hier ne l’est plus aujourd’hui.Les élèves doivent suivre les conseils de leur maître, mais lesquels ?Ceux du lundi ou ceux du jeudi ?Et comme la question est fort embarrassante, ils concluent que le parti le plus sage est de faire ce qu’ils veulent.—Supposons, au contraire, une maîtresse qui aie de la décision, de l’énergie, qui surveille l’exécution de ses ordres et ne les contredise jamais.Il est impossible que l’enfant lui résiste avec opiniâtreté.Il verra tout de suite qu’il n’est pas le plus fort.La tâche qu’il néglige aujourd’hui, il sera obligé de la faire demain, ou gare à la punition, s’il regimbe.—Tel est à peu près l’état d’esprit d’un enfant élevé par un véritable maître.En général, il se soumet, non par devoir ou par affection, mais parce qu’il subit l’ascendant d’une volonté ferme.Qn voit par là ce qu’il y a d’exagéré, de romantique dans cette parole célèbre: renseignement est une amitié.Oui, il serait à souhaiter que l’enseignement soit une collaboration amicale, mais en réalité, c’est un combat où il faid vaincre par amour.—L’autorité ou le prestige est surtout psychologique, je veux dire qu’elle a pour fondement une supériorité d’âme, une puissance intérieure qui transparaît dans le coimnerce journalier avec les subordonnés: c’est la force intellectuelle qui, dans le vaste domaine de l’enseignement, s’appelle la compétence; c’est la force de volonté, l’énergie en même temps que la souplesse de caractère, qui constitue en partie l’ascendant; c’est enfin la valeur morale.—Nous avons vu que le prestige a pour élément essentiel la force, et spécialement la force de vouloir.Mais cette force paraîtra plus grande, si les limites en sont ignorées.Le mystère joue donc un rôle dans l’éducation: il pare l’autorité d’une sorte de nimbe qui en double le prestige.C’est le mystère qui fait la poésie des choses.D’ailleurs il en est des personnes comme des choses: elles gagnent d’ordinaire à être vues de loin.Le fait d’être peu connues tourne à leur avantage.Malheur à qui laisse voir les limites de sa force: tout son prestige s’évanouit._—“Mon âme a son secret, ma vie a son mystère.” Ce vers d’un sonnet célèbre, toute institutrice sage pourrait le redire pour son propre compte.Le babillage lui répugne.Elle est discrète et regarde comme une faute de se livrer tout entière.Au contraire, que de maîtresses d’école manquent de cette prudence.Elles disent tout à leurs élèves, ou, ce qui revient au même, devant eux: affaires de famille, projets d’avenir, jugements sur les voisins et les amis, il rfiy a point pour elles de sujets réservés.Il y a des inconvénients très graves à s’épancher ainsi.Cela saute aux yeux.—La réserve et la discrétion sont donc les gardiennes du prestige.Partant les éducateurs font bien de laisser une part d’eux-mêmes dans l’éloignement et la pénombre.Ils peuvent avoir une belle auréole, mais si l’enfant la patine de ses petites mains, elle ne restera pas longtemps brillante. 140 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE —D’après l’Évangile, toute autorité est une charge et toute fonction un service.“Celui d’entre vous qui veut être le premier, qu’il soit le serviteur de tous.” On n’est donc maître que pour servir.Une mère est la servante de ses enfants.Un professeur, le serviteur de ses élèves.L’autorité d’un éducateur est fondée sur ses services.Il ne peut donner des ordres que si ces ordres sont utiles à ceux qu’il gouverne.Il doit, autant que possible, perdre de vue son intérêt propre et regarder comme chose secondaire le profit qu’il retire de sa charge.On voit de quelle manière, le dévouement fortifie l’autorité.Le prestige est une force dont l’enfant ignore les limites.Mais pour être pleinement efficace, cette force ne doit s’exercer que pour son bien.—La parfaite justice est aussi rare et méritoire.On peut y manquer de mille manières : en ne donnant pas à l’enfant ce qui lui est dû, en lui imposant un travail au-dessus de ses forces, en le tournant en ridicule, en laissant voir des préférences injustifiées.La justice suppose la rectitude du jugement, l’esprit de finesse, la droiture de caractère, qui ne sont pas des qualités si communes.Sans elle, il n’y a point de prestige.Uni au dévouement, elle crée une atmosphère de confiance où l’enfant s’épanouit à l’aise.—Le pire défaut d’un éducateur, celui qui porte la plus grande atteinte à son autorité, c’est l’injustice.A tout prix, il doit l’éviter et, s’il y tombe par mégarde, se redresser au plus vite.Est-il sage, dira-t-on, de confesser publiquement ses fautes ?N’est-ce pas se rabaisser aux yeux de l’enfant ?C’est plutôt lui donner une preuve de franchise et de loyauté.Si le maître se diminue en avouant ses torts, il se diminue bien davantage en ne les réparant pas.liai ’air de fermer les yeux à la vérité, de s’obstiner dans le mal et il perd ainsi ses droits à l’estime et à la confiance.—Je crois bon de rappeler aussi que l’inconvenance du langage chez une institutrice, peut être préjudiciable à son prestige.Il n’est pas nécessaire qu’elle soit une puriste et qu’elle s’exprime toujours en style académique, mais elle ne doit rien emprunter non plus au patois des illettrés.Conservons, dans l’avenir, le patrimoine estimable acquis avec courage pendant nos années d’école normale, à la faveur de notre active Société du Bon Parler Français, et nous aurons, du fait, appuyé notre propre autorité.—Le costume n’a-t-il pas aussi son importance 9 Pour tous ceux qui ne sont pas philosophes, il fait partie de la personne.S’il est plaisant à voir, il ajoute à son charme naturel et les marchands de drap ont raison, dans une certaine mesure, de dire qu’un homme bien habillé en vaut deux.Quand le costume est commun à tout un groupe social, il fait bénéficier chaque membre du bon renom de la confrérie.C’est là le grand ayantage de l’uniforme: il ajoute à l’ascendant personnel, le prestige de toute la corporation.Qu’elles se placent à ce point de vue, et toutes les institutrices de notre province de Québec seront heureuses et empressées d’endosser l’uniforme bleu marine, à la fois modeste, simple et de bon goût, dont le modèle leur est proposé aux pages du Bulletin de la Ligue Catholique Féminine.Chacun sait que dans nos institutions religieuses enseignantes, le costume fait impression sur les enfants.—En résumé, l’éducateur conscient de ses droits en use avec fermeté; il entretient dans les enfants le sentiment de leur infériorité et de leur dépendance; il agit, parle, s’habille d’une manière conforme à sa dignité et ne souffre pas qu’on lui manque de respect.Je sais qu’on peut aller trop loin dans cette voie: la rigueur et la morgue sont des défauts comme la faiblesse et la débonnaireté.Comme tout art, l’éducation est affaire de mesure; et l’un des principes essentiels est assez bien exprimé par ce mot de l’Auvergnat : “Faut chavoir finir où l’exchès commenche.” —Plus un art est difficile et moins nombreux sont ceux qui le possèdent.Platon le dit; et s’il dit vrai, les éducateurs sachant leur métier pourraient se compter sur les doigts.En effet, pour façonner la matière humaine, la première condition, c’est de la connaître.Or, qui peut se flatter d’en avoir pénétré le mystère ° Qui peut dire ce qu’est l’âme, le corps et leurs relations mutuelles ?La psychologie et la physiologie en sont encore à leurs premiers balbutiements et ne donnent à la pédagogie que des renseignements incomplets et contradictoires.Élever, instruire des enfants est donc un art excessivement complexe: il n’en est point qui suppose plus de connaissances et plus de discernement.Pourtant nous ne voyons pas qu’il soit réservé à une élite.Par goût, par devoir, par nécessité, tout le monde l’exerce, ou autant dire.—Que conclure de là ?Que tous les enfants sont élevés à la diable ?—C’est ce que nous dirions si nous n’écoutions que la logique.Mais Dieu merci, l’observation met parfois en defaut les meilleurs syllogismes.De fait, malgré l’insuffisance de L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 141 notre pédagogie, il y encore des enfants bien élevés: ceux dont les éducateurs s’inspirent de la tradition, c’est-à-dire de l’expérience collective de l’humanité.Depuis qu’il y a des hommes et qui sont pères, on a réfléchi sur la manière d’élever les enfants.On a reconnu que certains procédés étaient bons, d’autres mauvais.On a recueilli les leçons de l’expérience et ainsi, on a formé peu à peu un trésor spirituel qui s’est transmis d’âge en âge.Il faut avoir confiance en ce patrimoine.—Oh! avoir confiance!.N’est-ce pas là le conseil même du divin Maître?Il disait à ses disciples: “Si vous aviez la foi gros comme un grain de sénevé, vous transporteriez les montagnes.” Ainsi, d’après l’Évangile, la cause de notre faiblesse, c’est notre peu de confiance.Ayons foi au succès et nous réussirons.Rien de plus réconfortant que la confiance en Dieu; mais c’est un sentiment d’un autre ordre qu’il convient de recommander ici: la foi toute humaine du travailleur fier de son métier, conscient de sa force et sûr du succès.—Pour compléter ce travail de dissertation sur le 'prestige, il nous resterait à glaner, dans l’histoire, les nobles figures qui ont éclairé leur auguste carrière de leur propre autorité.Il nous faudrait nommer les Pasteur, les Jean-Baptiste de la Salle, les Marie de l’Incarnation, les Marguerite Bourgeoys, comme toute une admirable phalange de héros et d’héroïnes en éducation.Sans fouiller les bouquins, ni même nos souvenirs, tournons d’emblée nos regards sur le modèle contemporain que nous avons l’honneur de posséder avec nous, ce soir, et que cinquante années de professorat couronnent glorieusement.Monsieur l’Inspecteur général des Écoles normales, Parler du prestige en éducation, en enseignement, c’est affirmer l’autorité de votre immense mérite.Aussi, au cours de cet entretien pédagogique, combien de fois notre commune pensée n’a-t-elle pas admiré votre majestueuse figure! Depuis un demi-siècle, votre sage activité dans le domaine des études primaires a tracé un sillage lumineux, où la génération actuelle, dans sa fleur, s’éclaire en se perfectionnant.Le prestige, Monsieur l’Inspecteur, vous l’avez voulu sans défaillance, l’établissant invulnérable dès vos débuts comme instituteur, à l’âge de quinze ans, en charge d’une classe de quatre-vingts élèves! Et, parce que sans défaillance, cet ascendant personnel a cru jusqu’à la gloire.C’est que vous avez été un croyant.Brave chrétien à l’invincible confiance, vous avez eu foi en votre œuvre, en l’enfant, en vous-même,—vous avez cru au succès qui n’a pas osé vous refuser son auréole et ses consolations.A la manière des vaillants et des idéalistes, vous avez posé devant votre existence un but sublime, une idée supérieure qui canalisa vos ardeurs pour le bien, réalisant ainsi ces belles paroles de Pasteur, à l’Académie française: “La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les fait naître.Heureux qui porte en soi un dieu intérieur, un idéal de beauté, et qui lui obéit: idéal de l’art, idéal de la science, idéal de la patrie, idéal des beautés de l’Évangile! ce sont là des sources de grandes actions et de grandes pensées.Toutes s’éclairent des reflets de l’Infini!” Fidèle disciple d’un idéal élevé, vous resterez vous-même désormais, Docteur pédagogue, l’idéal concret du véritable instituteur.Et c’est à votre lumière longtemps encore, que s’appliqueront les données de la Pédagogie contemporaine.A l’occasion du Jubilé tout spécial que célèbrent vos états de service dans l’instruction publique, daignez agréer, Monsieur l’Inspecteur Général, nos hommages de reconnaissance et de vive admiration.Le Cercle Pédagogique de l’École normale de Joliette.LANGUE FRANÇAISE ET EDUCATION COMPLETE (1) La raison, sans contredit, est donc une faculté d’une incomparable importance.Car c’est uniquement pour arriver à connaître, à posséder la vérité, la vérité absolue, infinie, éternelle, que l’homme a été créé et mis au monde.Et parce qu’il ne peut, comme l’ange, l’embrasser d’une vue et d’une étreinte immédiates, toute son ambition est d’en rechercher (1) Voir L’Enseignement Primaire de mai-juin, septembre et octobre 1933. 142 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE les lueurs qui étincellent partout aux yeux attentifs, de les réunir en faisceaux lumineux pour augmenter le plus précieux de ses trésors et mettre sa vie hors des ténèbres et assurer à chacune de ses actions “la vérité qui délivre du mal”, selon l’apôtre saint Jean.C’est la fonction de la raison, et comme l’éducateur chrétien doit se réjouir d’en posséder une notion si noble, si en rapport avec le but et la fin de l’éducation complète chrétienne.De ce simple coup d’œil jeté sur la nature de la raison, on trouve aussi juste et vraie que magnifique cette belle affirmation de saint Augustin, dans le Sermon sur la montagne, dans laquelle il appelle la raison ce “qu’il y a dans l’homme de principal et d’excellent:.ce qui tient le haut rang dans l’homme.” Id quod est in homine praecipuum et excellens., id quod excellit in homine, id est, mens et ratio.” A côté du témoigange de ce savant Père de l’Église, on aimera à connaître celui de Sénèque, où est appréciée la raison en des termes que la philosophie païenne n’a jamais dépassés: “Dans l’homme qu’y a-t-il de meilleur ?la raison.C’est par la raison qu’il outrepasse tous les animaux et s’approche de la Divinité.La raison parfaite est le bien propre de l’homme; les autres, il les partage avec les animaux et les plantes”.Encore une fois quelle fin plus élevée et plus pressante peut donc se proposer l’enseignement, si ce n’est de donner à la raison toute la perfection à laquelle cette faculté peut prétendre.“Les lettres, disait l’illustre cardinal Sadolet, et les règles de ce qu’on appelle les Beaux Arts, n’ont de puissance et de motif d’exister que pour perfectionner en nous ce qu’il y a de principal, ce que nous sommes réellement et proprement.La nature nous le livre à l’état d’ébauche et de friche; c’est à l’enseignement d’achever, d’élever la raison à sa dignité souveraine jusqu’à ce qu’elle exprime en elle la lumière de Dieu”.J.-E.Faquin, professeur.NOTES DE VOYAGE La famille Ozanam —Sur les pas d’Ozanam Des nombreux et agréables souvenirs de mon séjour à Paris en mai dernier, à l’occasion du centenaire de la Société de Saint-Vincent de Paul, l’un se détache bien en relief de tous les autres: c’est celui de mes visites à la famille Ozanam, si noblement représentée aujourd’hui par Madame veuve Frédéric Laporte et ses enfants.On sait que Frédéric Ozanam, illustre professeur à la Sorbonne, historien de renom et fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul en mai 1833, n’eut qu’une fille, Marie, de son mariage avec Amélie Soulacroix, fille du Recteur de l’Académie de Lyon, le 23 juin 1841.Cette fille, “la petite Marie”, comme son père aimait à l’appeler, épousa M.Fernand Laporte, juge à Paris, et mourut le 26 juin 1912.Leur fils, Frédéric Laporte, né en 1868, fut attaché au Laboratoire central d’électricité de Paris (1895), et épousa en 1896, Marguerite Récamier, fille du général.M.Frédéric Laporte mourut en 1922.Qu’il me soit permis de répéter ici ce que je disais de retour de France, à mes confrères de la Société de Saint-Vincent de Paul, réunis en assemblée générale à Québec, le 27 juin dernier: La famille Laporte-Ozanam “A mon arrivée à Paris, Mme Montariol, fille de Mme Laporte et par conséquent arrière-petite-fille de Frédéric Ozanam, que les membres du Conseil supérieur ont eu le plaisir de rencontrer chez moi, à Québec, en novembre 1926, me communiquait une invitation de sa mère d’aller à la résidence de cette dernière, rue Saint-Simon, pour y voir plusieurs souvenirs d’Ozanam conservés dans la famille Laporte, avec un profond respect et une piété familiale vraiment touchante.Je fus reçu dans la famille Laporte comme un proche parent.Avec quelle émotion, je vis la mo- L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 143 deste petite table sur laquelle notre vénéré fondateur écrivit ses œuvres historiques, ses cours de la Sorbonne et la plupart des règlements que contient le Manuel de nos Conférences! Aussi sa toge de professeur, plusieurs livres de sa bibliothèque, en particulier, son livre de prières, ainsi que celui qu’il offrit à sa femme lors de la naissance de leur enfant, Marie Ozanam.“Un des souvenirs les plus précieux de la “Collection Ozanam”, conservée dans la famille Laporte, c’est l’écrin renfermant les lettres d’Ozanam à sa fiancée, Amélie Soulacroix, et les réponses de cette dernière.“J’ai lu la première lettre d’Ozanam et la première réponse d’Amélie.A cette lecture, on devine deux âmes d’élite, deux cœurs profondément chrétiens et deux intelligences supérieures.A la lecture de telles lettres, on comprend toute la beauté, toute la noblesse de l’amour chrétien, tel que voulu de Dieu et béni par la Providence.“La famille Laporte, d’une grande distinction accompagnée d’une simplicité chrétienne admirable, est composée de Mme veuve Laporte, fille d’un ancien officier supérieur de l’armée française, le général Récamier, de quatre filles, Mesdames Montariol et Houssaye, Mesdemoiselles Marie et Magali, et deux fils, M.l’abbé François, et le second, Jean, qui est officier dans la marine.“Au cours des fêtes du Centenaire, Mme Laporte a donné un dîner en l’honneur des présidents des Conseils supérieurs, venus de l’étranger.Notre vénéré président général M.de Vergés, ainsi que le président du Conseil supérieur du Canada, avaient l’honneur d’accompagner à table l’hôtesse distinguée de la soirée.“Toujours à proposdela famille Laporte, héritière du sang, des souvenirs et des vertus d’Ozanam, je suis heureux de vous dire qu’à l’occasion de l’ordination comme diacre de M.l’abbé François Laporte, j’ai créé un lien de plus entre la famille d’Ozanam et le Conseil supérieur du Canada.J’ai offert au jeune abbé une custode en vieil argent, que j’ai remise à Mme Laporte, en compagnie du R.P.Calmein, ancien supérieur du Patronage des Frères de Saint-Vincent de Paul à Québec, lors de ma visite d’adieu.Jamais je n’oublierai la réflexion de Mme Laporte (l’abbé était absent, en retraite), lorsque je lui remis le modeste cadeau, offert au nom de notre Conseil supérieur: “C’est un lien de plus, dit Madame Laporte, entre la famille d’Ozanam et vous, M.le président, et le Conseil supérieur du Canada.Chaque fois que mon fils, arrière-petits-fils d’Ozanam, portera la Sainte Eucharistie aux malades, particulièrement aux malades pauvres, cet acte de suprême charité sera compté là-haut et présenté au divin Maître par Ozanam lui-même”.“Je fis une autre visite à la famille Laporte en compagnie de mon confrère, M.Julien, président du Conseil de Montréal.” Les sentiments que j’exprimais aux confrères de Québec à mon retour de Paris au sujet de la amille Laporte-Ozanam chantent encore en mon âme éprise d’un véritable culte pour celui dont a grande œuvre charitable a été célébrée non seulement à Paris d’une façon grandiose, à l'occasion de son premier centenaire, mais aussi dans la plupart des pays catholiques des cinq parties du monde.Pendant mes trop brefs séjours au No 2, rue Saint-Simon, les traits principaux de la brillante mais trop brève existence d’Ozanam me revenaient à la mémoire.Tous les souvenirs personnels de ce grand Français, de cet illustre catholique, me parlaient avec une éloquence communicative.Cette toge de professeur me rappelait sa brillante carrière universitaire, pendant laquelle il s’imposait même aux ennemis de la religion, par son talent, son érudition, son éloquence, et disons-le, par sa grande charité envers ceux dont le doute rongeait l'âme ou qui avaient perdu ou jamais eu la foi catholique.Cette bonté d’Ozanam envers les personnes ne l’empêchait pas de rectifier au besoin et d’opposer avec courage l’enseignement positif de l’Église.Me désignant un très modeste petit meuble, d’apparence ancienne, Mlle Laporte, Marie, me dit très simplement: “Voilà la table de travail de grand-père Ozanam”.Avec quelle émotion je méditai devant ce témoin authentique du labeur de celui qui reste le modèle du vrai professeur.Pour Ozanam, l’enseignement était une “amitié”, une “mission sacrée”.Sur cette table il prépara ses cours, écrivit les Poetes Franciscains en Italie au XIIle siècle (1), la Civilisation chrétienne au (1) Le chef-d’œuvre d’Ozanam, d’après René Doumic. 144 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE temps barbare, Études Germaniques, la Civilisation au Ve siècle, et combien d’autres œuvres qu’il serait trop long d’énumérer ici.Droit chrétien, littérature, théologie, philosophie, arts, firent l’objet des leçons d’Ozanam en Sorbonne.Et c’est sur cette table que je touchais de la main avec une respectueuse émotion que le célèbre professeur avait élaboré ses leçons, qui faisaient dire à Montalembert au lendemain de sa mort: “Il n’y avait à mes yeux personne sur qui l’on dût compter comme sur lui pour porter noblement le drapeau de l’intelligence catholique, pour garder cette pauvre jeunesse et l’arracher au scepticisme, à la science, à l’idolâtrie de la raison.Il était à juste titre son guide, son oracle”.La famille Laporte conserve aussi une partie de ce qui fut la bibliothèque d’Ozanam.L’éminent professeur historien fut un passionné des lettres, qu’il enseignait avec un art merveilleux.Suivant l’un de ses biographes, l’inoomparabie professeur “enseignait les lettres pour faire aimer la religion, se plaisant à dire après de Maistre “que l’aiguille fait passer le fil (1).” Sur l’un des murs de ce sanctuaire Laporte-Ozanam, je remarque une superbe peinture à l’huile: c’est le portrait de Marie Ozanam, Mme Fernand Laporte, jeune femme.La délicatesse des traits, la fraîcheur du regard, reflète une belle âme.Née en 1845, Marie n’avait que sept ans lorsque mourut son père.Devant cette toile, je songeais au grand bonheur d’Ozanam lorsque le ciel lui envoya la petite Marie; à son grand chagrin de la quitter si jeune lorsque Dieu le rappela à lui le 8 septembre 1853.De la toile mes regards allaient à la famille Laporte qui me fit un accueil vraiment fraternel.Les membres de cette belle famille, c’étaient l’épouse distinguée du petit-fils d’Ozanam, ses arrières-petits-enfants, les petits-enfants de Marie, fille bien-aimée de celui dont le procès de béatification est introduit à Rome.Sous ce toit privilégié, je rendis grâce à Dieu, de la faveur insigne qu’il me faisait de vivre quelques instants des souvenirs du grand et vénéré Ozanam, récompense imméritée, sans doute, du culte que je porte au célèbre écrivain catholique, au fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul.SUR LES PAS D’OZANAM Pendant les fêtes du centenaire, je rayonnai dans Paris et parcourus plusieurs rues et revis nombre d’endroits qu’Ozanarn avait vus de ses yeux.C'est la rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice (aujourd’hui rue Saint-Sulpice, dont elle était alors le prolongement) qui fut témoin de la première réunion de la “Conférence de charité”, au mois de mai 1833.Non loin de là, c’est la rue de Fleurus, près du Luxembourg, où le bon M.Bailly procura au jeune ménage Ozanam un joli petit logement avec vue sur les allées du jardin.Cette maison avait une histoire: “bâtie pour le prince Murat, futur roi de Naples, occupée plus tard par le prince de Clermont-Tourenne, la maison appartenait à M.Bailly (2)”.Traversant le Luxembourg par un beau matin de mai dernier, en compagnie de mon confrère M.J.-A.Julien, avocat et président du Conseil central de la Société de Saint-Vincent de Paul à Montréal, je revis cette scène vivante: “Après avoir préparé son cours jusqu’à une heure avancée de la nuit, dit l’un de ses briographes, de grand matin, Ozanam renouait la chaîne interrompue de sa pensée, et lorsque l’heure était arrivée, il partait comme pour l’accomplissement d’une mission sacrée”.Jamais il ne se rendit à son cours, sans entrer dans une église et y invoquer le Saint-Es-prit.Puis à pas rapide, la tête penchée, il allait à travers les jardins du Luxembourg, se rendant à la Sorbonne.Tl apparaissait dans sa chaire, pâle et nerveux.Il préparait ses leçons comme une bénédiction et les prononçait comme un orateur, dit son grand ami, Jean-Jacques Ampere.Au coin de la rue Madame et de la rue de Fleurus, je revis Ozanam pendant les sanglantes journées de juin 1848, garde national en compagnie de MM.Bailly et Cornudet.C est à cet endroit qu’Ozanam eut la pensée de l’intervention de l’archevêque de Paris pour arrêter la lutte fratricide qui se poursuivait dans la capitale depuis plusieurs jours.On sait le dénouement, le vénérable Mgr Affre s’avança seul vers la grande barricade ou il tomba victime de son dévouement.(1) Chanoine Verdunoy.(2) Chanoine Verdunoy, Ozanam, Dijon, 1927. L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 145 L’église des Carmes, rue de Vaugirard, vit souvent Ozanam s’y rendre pour y entendre une messe matinale en compagnie de son épouse dévouée.Aux Carmes, nous y sommes souvent allés durant les fêtes du centenaire, particulièrement pour y entendre la messe dans la crypte, auprès du tombeau du fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul.\ H ¦ A i '«j -re: - ¦ • - .LE TOMBEAU du fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul dans la crypte de l’église des Carmes, à Paris.Ozanam, ayant exprimé le souhait de reposer à l’ombre d’un clocher, ainsi qu’en un cimetière de village, son ami d’enfance Fortoul, devenu ministre, consentit à son inhumation dans la crypte de l’église des Carmes (Institut catholique de Paris).Traversant par hasard la modeste rue Cassette, je me rappelai que les bureaux de VUnivers y élirent domicile pendant nombre d’années et que c’est dans ce coin de Paris, vraisemblablement, que Louis Veuillot (3 juillet 1850) publia un \iolent article à l’adresse du doux et charitable Ozanam.Ce dernier, dans le Correspondant de juin 1850, avait apprécié un volume de poésies de son ami le comte de Francheville.En terminant son article, Ozanam opposait deux écoles: “l’une présente la vérité aux hommes, non par le côté qui les attire, mais par celui qui les repousse; 3 146 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE elle ne se propose pas de ramener les incroyants, mais d’ameuter les passions des croyants; l’autre a pour but de chercher dans le cœur humain toutes les cordes secrètes qui peuvent les rattacher au christianisme; de réveiller en lui l’amour du vrai, du bien et du beau, et de lui montrer ensuite dans la foi révélée l’idéal de ces trois choses auxquelles toute âme aspire; de ramener ensuite les esprits égarés et de grossir le nombre des chrétiens.” Ozanam donnait ses préférences à cette deuxième école.Louis Veuillot se crut visé: de là sa violente diatribe contre Ozanam.“Ce jour-là le polémiste se laissa emporter beaucoup trop loin par sa fougue naturelle”, dit le chanoine Verdunoy.Durant mon séjour à Paris, il me fut donné de passer devant le Panthéon.Ce magnifique monument, naguère l’église Sainte-Geneviève, désaffectée à la Révolution, nous rappela un trait de la jeunesse d’Ozanam.Dans une lettre à son amiFalconnet, Ozanam raconte la renaissance des groupements catholiques qui devaient tant contribuer à la rénovation religieuse de la France.“Nous sommes surtout une dizaine, écrivait-il, unis étroitement par les liens de l’esprit et du cœur, espèce de chevalerie littéraire, amis dévoués qui n’ont rien de secret, qui s’ouvrent leur âme pour se dire tour à tour leurs joies, leurs espérances, leurs tristesses.Quelquefois, lorsque l’air était plus pur et la brise plus douce, aux rayons de la lune qui glissaient sur le dôme majestueux du Panthéon, en présence de cet édifice qui semble s’élancer au ciel, le sergent de Ville, l’œil inquiet, a pu voir six ou huit jeunes hommes, les bras enlacés, se promener de longues heures sur la place solitaire; leur front était serein, leur démarche paisible, leurs paroles pleines d’enthousiasme, de sensibilité, de consolation; ils se disaient bien des choses de la terre et du ciel, ils se racontaient bien des pensées généreuses, bien des souvenirs pieux; ils parlaient de Dieu, puis de leurs pères, puis de leurs amis restés au foyer domestique, puis de leur patrie, puis de l’humanité.Le Parisien stupide qui les coudoyait ne comprenait point leur langage: c’était une langue morte, que peu de gens connaissent ici.Mais moi, je les comprenais: car j’étaits avec eux, et en les entendant je pensais et je parlais comme eux, et je sentais se développer mon cœur; il me semblait que je devenais homme, et j’y puisais, moi, si faible et si pusillanime, quelques instants d’énergie pour les travaux du lendemain (1)”.L’église Saint-Étienne-du-Mont fut témoin d’une des plus belle solennités du centenaire.Cette église affecte la forme d’une croix latine et chacun des deux bras de la croix est occupé par deux chapelles.C’est dans l’une de ces chapelles qu’Ozanam vit un jour le grand Ampère en prière.“Ozanam a raconté qu’un jour où il était triste, anxieux et abattu, dit Mgr Baunard (2), il entra dans l’église de Saint-Étienne-du-Mont pour y décharger son cœur.L’église était presque déserte et silencieuse.Ça et là quelques femmes étaient agenouillées près de la châsse de sainte Geneviève.Et puis, seul dans un coin, un homme immobile paraissait profondément plongé dans sa prière.Ozanam l’aperçoit, s’approche, et reconnaît Ampère humilié en la présence divine.L’ayant contemplé quelques instants, il se retira fort ému, et lui-même plus à Dieu que jamais”.UNE PLACE OZANAM A PARIS Le 22 mai, la Municipalité de Paris inaugurait la Place Ozanam (3), sur le terre-plein planté d’arbres qui s’étend entre l’église de Notre-Dame-des-Champs et le grand bâtiment des P.T.T., en bordure du boulevard du Montparnasse.Ce fut une fête touchante, la fête de la reconnaissance de Paris envers l’un de ses plus illustres citoyens.Sur le chevet de l’église une plaque commémorative fut apposée.Mme Laporte, veuve du petit-fils d’Ozanam et ses enfants, deux neveux, MM.Frédéric et Maurice Ozanam, M.de Vergés, président général de la Société de Saint-Vincent de Paul, entouré de ses collègues du Conseil général, le T.R.P.Gillet, Maître général des Frères prêcheurs, et de nombreuses personnalités françaises et étrangères assistaient à cette touchante cérémonie.(1) Ozanam.-—Les meilleures pages.(2) Frédébic Ozanam, d’après sa cobbespondance, par ÆaîOiarcL (3) Québec avait devancé ce noble geste de cinq ans, en donnant officiellement le nom de Place Ozanam, au triangle formé par la Côte d’Abraham, la rue Saint-Olivier et la Côte Saint-Augustin, face au Patronage, Siège principal de la Société de Saint-Vincent de Paul au Canada. L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 147 PARIS, 22 MAI 1933.Inauguration de la Place Ozanam Au centre, au-dessous du médaillon Ozanam apposé sur le chevet de l’église Notre-Dame-des-Champs, M.H.de Vergés, président général de la Société de Saint-Vincent de Paul; à droite, M.C.-J.Magnan, président du Conseil Supérieur du Canada; à gauche, M.J.-A.Julien, président du Conseil central de Montréal.(La photographie de ce groupe est une gracieuseté de M.l’abbé Gérard Chaput, pire, p.s.s., délégué aux fêtes du centenaire par le Conseil particulier de Joüette).Des discours furent prononcés par M.Jean Ferrandi, conseiller municipal du quartier Notre-Dame-des-Champs, M.Fliche, président du Conseil Central de Paris de la Société de Saint-Vincent de Paul, M.Jordan, historien et professeur à la Sorbonne, M.de Fontenay, président du Conseil municipal de Paris.M.Ferrandi voulut bien signaler la présence des délégués canadiens, et nous donner, à M.Julien et moi, un message pour “les frères lointains du Canada.” Il est de mon devoir de citer ici ce message historique: “Je veux demander à MM.Magnan et Julien, en terminant, de transmettre à nos frères lointains, toujours chers au cœur des Français, l’hommage de notre amitié fervente et de notre reconnaissance pour leur fidélité à notre culture et aux liens moraux d’un passé qui nous fut commun et restera toujours cher à nos esprits: qu’ils remportent dans leurs foyers l’image d’une France vigoureuse et sereine, sûre de ses destinées et en qui toute juste cause trouve toujours un défenseur désintéressé et capable de tous les sacrifices pour le bien de l’humanité entière.” (Applaudissements prolongés.) (1) Ce message, nous l’avons déjà transmis aux confrères de Québec réunis en assemblée générale et nous le communiquons aujourd’hui au personnel enseignant des huit mille écoles primaires de la Province de Québec, qui abritent un demi milion d’écoliers canadiens-français, fiers de leur noble origine.En prenant congé de la famille Laporte-Ozanam et des confrères du Conseil général; en quittant Paris où s’illustra Ozanam; en disant adieu à la France, patrie de nos ancêtres, pays d’héroïsme, de générosité, de foi religieuse, dont l’histoire dépasse en beauté celle de toutes les autres nations, je laissai une part de mon cœur et fis provision de souvenirs impérissables.C.-J.Magnan.Québec, 8 septembre 1938.(1) Inaugubation de la Place Ozanam et Réception donnée a l’Hôtel de Ville a l’occasion du Cent»-n aire des Conferences de Saint-Vin cent de Paul.—Paris, (Conseil Municipal), mai 1933. 148 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE ENSEIGNEMENT Antialcoolique TABLEAU LALdOOL COEUR ET LE Vûtemr Montréal aa E 3j Èl 3.Un alcoolique a le coeur, les artères, les veines d’un vieillard, ly Galxier-Boissùrb Le cœur fait circuler le sang dans toutes lés parties du corps.Sous l’influence de l’alcool, le cœur se recouvre de graisse ; il se contracte plus faiblement et la circulation du sang se ralentit.11 y a engorgement des vaisseaux sanguins et inflammation de leurs tissus.4.EFFETS de L’ALCOOL I a) Sur le coeur : Palpitations, oppressions, dilatation et gêne circulatoire pouvant conduire à la mort.b) Dans le sang : L’alcool modifie les éléments du sang.11 le rend CŒUR SAIN I plus coagulable.cœur gras cl Sur les vaisseaux sanguins : U altère profondément les parois des artères et des veines ; il provoque de multiples maladies : athérome, artério-sclérose, etc.5.Les autres organes, alimentés par un sang alcoolisé, subissent une déchéance générale.DEUX CONSTATATIONS
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