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Titre :
L'enseignement primaire : journal d'éducation et d'instruction
Éditeur :
  • Québec :[L'enseignement primaire],1881-1956
Contenu spécifique :
Avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
autre
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • École primaire (Lévis, Québec)
  • Successeur :
  • Instruction publique
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L'enseignement primaire : journal d'éducation et d'instruction, 1954-04, Collections de BAnQ.

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MIEUX SAVOIR POUR MIEUX SERVIR” , \l \ 4, IIIe SERIE /olutne 13, Numéro 8 — QUÉBEC AVRIL 1954 ; .f ¦ ••• ./¦ f Mk L'INSTRUCTION PUBLIQU DEPARTEMENT V : ii B]iiiiiiii HU‘ 1954 ÉDUCATION ET FORMATION 529 I Les qualités de notre langue par Reine Malouin^ Directeur au Conseil de la Vie française.IL semble que d’avoir à éveiller le sentiment de la fierté nationale chez ses compatriotes soit une hérésie.Il est si naturel d’aimer sa patrie, sa langue, d’éprouver de la fierté à la proclamer, à la parler, que nous pouvons nous demander si, douter de la qualité de cette fierté n’infirme pas les Canadiens français.Il faut pourtant se rendre à l’évidence qu’ici, comme dans bien d’autres pays, il se commet dans ce domaine de regrettables infidélités.L’esprit français dans notre vie nationale a subi de tristes défaillances, il est mésestimé, trahi.Le sentiment patriotique est trop souvent regardé comme une notion désuète.La pensée qui se veut moderne, d’avant-garde, réaliste, à la page trouve sans hésiter de bien fallacieux prétextes pour rejeter cet amour qui lui paraît encombrant, parce qu’elle n’en a pas encore mesuré la force et la puissance.Aujourd’hui, l’Etat, à qui on demande tout, a remplacé la Patrie qui exige le meilleur de notre âme et, qu’égoïstement, nous lui refusons.La conception d’une vie collective canadienne, d’un bien commun, est abolie au profit du vice individuel et de l’intérêt particulier.C’est un grand mal.Mais je n’ai pas à faire ici le procès des maux plus ou moins apparents qui sapent l’armature de notre pays.Grâce à Dieu, nos sources de fierté nationale sont aussi multiples que les éléments qui composent notre civilisation canadienne.Une de ces sources, sûrement la plus belle, parce qu’elle est un des caractères principaux de notre nationalité, c’est notre langue.Célébrer ses qualités, c’est chanter avec amour un vieux refrain connu, et ce chant, même imparfait, sera toujours, à mon avis, mieux adapté et plus convaincant qu’une sèche analyse.Un simple chant pourra paraître puéril aux dévots du rationalisme, mais l’expérience n’est pas à dédaigner et nous continuons une tradition respectable.Quand je dis que la langue française participe de la chanson, je songe à la langue d’oc, à l’art de « gaie science )) que répandaient les troubadours dans les vieux châteaux du moyen âge; aux poèmes épiques et lyriques en langue d’oïl chantés par les charmants trouvères du nord de la France.C’est dans le rythme et l’harmonie que naquit notre langue et que se firent les premières conquêtes de notre parler français.J’y vois une prédestination, une vocation de beauté, de grandeur à laquelle la langue française n’a jamais failli jusqu’à maintenant.Mais les rois de France ne furent pas seuls à l’apprécier puisque déjà, au XIIe siècle, elle dominait en Angleterre.L’on sait qu’Édouard III, le vainqueur de Crécy, (( ne 'parvint pas, dans une circonstance solennelle, à reproduire correctement une phrase anglaise )).Et ne voit-on pas un Italien, Marco Polo, rédiger ses relations de voyage en français ?Et Rivarol, un journaliste de Bagnols, Gard, remporter la palme en Allemagne, à l’Académie de Berlin, avec son discours justement célèbre sur ((Uuniversalité de la Langue française »?Par ailleurs, vers 1760, à part l’Angleterre, toute la haute société d’Europe employait presque exclusivement le français.On arborait cette langue comme un drapeau, son usage était un signe de grande culture.Cette langue admirée, après avoir conquis le territoire français, après avoir débordé les frontières, a franchi les mers, elle est venue jusqu’à nous portée par le courage et l’héroïsme, elle fut le véhicule glorieux de notre foi catholique et, gratuitement, elle nous apporta sa supériorité, sa richesse, son génie.Qu’elle ait survécu à la conquête et aux 530 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE Avril tentatives répétées d’assimilation est une preuve de sa qualité.Quelle langue pourrait nous fournir des expressions plus adéquates, plus heureuses pour chanter nos misères et nos joies, nos montagnes vêtues de neige, nos grasses et somptueuses campagnes, nos forêts touffues et vivantes, notre histoire extraordinaire et tout ce que le Canada peut offrir de merveilleux et de sûr ?Quel langage en usage dans le monde pourrait rivaliser, se substituer à notre souple langue française, je vous le demande ?La richesse nuancée de ses mots, leur résonance, la justesse de ses vocables, sa limpidité, sa logique, sa simplicité, autant de qualités irremplaçables.La grammaire et la syntaxe peuvent paraître difficiles aux étrangers, elles le sont moins pour nous qui les avons employées dès le jeune âge, avant même d’en découvrir le côté scientifique.Nous avons recueilli notre langue française sur les lèvres de nos mères, en écoutant leurs conseils ou leurs chansons, elle nous est devenue aussi familière que leur amour.Le mot patoisant, issu du normand ou du picard, ne nous semble peut-être plus très académique, mais il est pittoresque et reste une expression pure et conservatrice du français du XVIIe siècle, et nous le retrouvons toujours avec attendrissement comme une authenticité française qui n’étonne et ne fait sourire que le prétentieux qui en ignore les origines.S'instruire de sa langue, c est la sculpter patiemment, c'est s'approcher pas à pas de la perfection qui est en elle.Apprendre parfaitement son français, le bien parler, c’est non seulement admettre ses hautes qualités d'enrichissement intellectuel, mais c'est aussi reconnaître avec fierté que l'on est le sujet d'une grande Dame qui règne depuis des siècles sur les esprits les plus aristocratiques, c'est se glorifier de posséder des titres de noblesse qui ne sont pas artificiels, mais reconnus dans tout l’univers.Le français a cet avantage d'être un idiome international qui rend partout, mais surtout dans les ambassades, d'inappréciables services.Sa clarté en fait une langue auxiliaire qui facilite les rapports entre les principales nations du monde.Ce fait est tellement connu qu'insister davantage serait superflu.La langue française est un dépôt, un héritage dont nous devrions être très fiers.Seulement parce qu’elle existe chez nous, le Canadien est chargé, malgré lui, de cette richesse, même s’il n’en use point; il est chargé de cette parure qui orne son pays et le fait différent et unique à la fois, car rien ni personne ne pourra jamais empêcher que le Canada soit plus prospère, plus grand et plus fort du fait de ses deux cultures.Nous avons affaire à une puissance qui ignore ce que c’est que mourir.Notre langue est un arbre dont les fortes racines sont plantées dans la terre des siècles passés, sa musculature fut assez robuste pour résister au temps et aux tempêtes.Il peut arriver, certes, que l’arbre se défeuille au cours d’une saison moins propice, mais il y a toujours un printemps qui le ressuscite et où ses branches reverdissent, une saison où la sève rebondit et le fait encore grandir.Le tronc est solide et forme un noyau assez dur pour que puissent encore s’y greffer les branches étrangères qu’il absorbe, transforme et nourrit de sa propre vie.Comment pourrions-nous nous plaindre de posséder un trésor trop lourd ?Celui qui n’a pas la force de porter ses pierres précieuses ne les mérite pas.Par ailleurs, est-il digne de sa langue celui qui n’éprouve jamais le besoin de la méditer ?Et la méditer n’est-ce pas apprendre qu’elle sert magnifiquement notre culture, agrandit notre esprit et que nous pouvons y puiser largement sans amoindrir la fortune d’autrui ?La langue que nous parlons constitue une particularité distincte de notre nationalité, elle est plus qu’une expression, elle est une substance et chez nous comme ailleurs, la nationalité culturelle est la plus forte, la plus caractéristique, la plus authentique.Notre entité ethnique est composée de variantes, certes, mais ces variantes sont unifiées par notre langue qui en est la cause déterminante.Un Canadien français est d’abord une personne qui parle français, qui possède une culture et une âme françaises.Au cours de notre enfance, lorsque nous étions encore des étudiants, nous avons découvert peu à peu la grandeur du verbe français, mais nous n’avons pas tari le sujet.L’écolier ressemble à l’homme qui se tient sur la rive et regarde se dérouler inlassablement l’immense plaine bleue de la mer.Son regard la scrute, l’admire, mais ne l’épuise jamais.Plus il la sonde et plus il est pris dans le réseau miraculeux de ses ondes vivantes qui le 1954 ÉDUCATION ET FORMATION 531 changent lui-même en plus vaste, en plus profond.Devant ce faste il devient humble et glorieux à la fois.Comme une femme très belle appelle le sourire, le don, notre langue réclame aussi la lumière, le dévouement et l’amour.Pour l’aimer et la conserver comme il se doit, il faut toutefois garder sa lucidité d’esprit, se garder un peu d’espace dans le cœur, ne pas laisser envahir son cerveau par le sophisme ou l’artifice, encore moins par le snobisme ou l’engouement.Un auteur a bien le droit de manquer d’imagination ou même de métier, il n’a pas celui de ne pas savoir penser français, de ne pas connaître sa langue.Pas de croissance de notre vie intellectuelle sans la possession de ce bien fondamental, sans le respect de sa clarté, de son sens commun, de sa limpidité.Essayer de fonder sur le nébuleux, le cauchemar ou le subconscient, c’est risquer de vouer son œuvre à la faillite.Il n’y a pas de beau monstre.Les difformités, même littéraires, éveillent la pitié, elles ne suscitent pas l’admiration durable qui consacre un talent.Trahir notre langue c’est nous dépouiller volontairement d’une richesse réelle, d’une sécurité verbale qui peut sauver notre culture.Aux éducateurs, ces apôtres du haut savoir, revient l’illustre mission de faire connaître notre langue, de la faire étudier, de révéler toutes les résonances de cet orgue parfait, instrument puissant aux cent jeux, capable de capter toutes les vibrations de l’âme.L’artiste, sensible aux harmonies délicates, peut en combiner les timbres à l’infini et ainsi, composer des chefs-d’œuvre.Il peut communiquer aux mots toute la finesse de son esprit, toute la chaleur de sa vie intérieure.La souplesse de notre langue fait qu’elle s’adapte aux émotions, à la sincérité, au caractère de celui qui sait en jouer avec brio, elle le révèle, l’explique, coule sa pensée dans une musique communicative et comble l’attente de ceux qui espéraient cette possession spirituelle.Et c’est alors que le poème, l’essai, le roman deviennent, par ses vertus, une vérité, une révélation.Aucune langue n’est plus propre à la création intellectuelle d’où l’homme tire le goût puissant de sa joie.Elle accueille l’esprit, le change en grâces et en lumière, elle en fait un hymne lyrique, dur ou logique, suivant les états d’âmes et les sujets traités, elle est toujours un témoignage et reste une chose vivante.Par elle nous devenons un message, nous sommes la signification, le visage, l’expression d’une force universelle: la pensée française ! Pour nous, il est normal et sain que nous cherchions dans la pensée française, l’instrument indispensable à notre formation culturelle, au développement de notre personnalité, à l’expansion de notre vie canadienne.Comment ne serions-nous pas fiers de nous installer dans ce domaine de la pensée française qui est nôtre, de cette pensée qui a le sens de la vie et le goût de la Beauté, de Dieu ?Depuis trois cents ans que nous sommes engagés dans notre permanence patriotique, le fait français est une vérité humaine et spirituelle indiscutable, la pierre d’angle sur laquelle repose notre culture et une partie de notre édifice national.Qu’on le veuille ou non, nous sommes nés dans cette plaine bleue et nous devons en cultiver les blés sous peine de mourir.Jadis, nous avons reçu un flambeau allumé, il n’en tient qu’à nous d’en maintenir la flamme bien haut afin qu’elle continue de nous éclairer.Nous ne sommes pas sans attaches, nous possédons des ancêtres, un patrimoine traditionnel, une langue reconnue comme une des plus belles et des plus éclectiques du monde, une langue de culture — et vous savez comme moi que toutes les langues ne méritent pas ce titre — alors, soyons-en plus fiers et elle nous servira davantage.Ce qu’il faut condamner, c’est l’ignorance que nous avons de son génie, c’est notre façon cavalière de l’affubler d’anglicismes, notre manque de fierté qui veut que notre esprit la porte comme un vieux fichu défraîchi, surtout, c’est le désintéressement que nous affichons lorsqu’il s’agit de la réclamer comme langue officielle du Canada.L'avenir du français dépend de chacun de nous et est contenu dans le présent.L avenir, on le bâtit aujourd'hui.Et bâtir, n'est-ce pas s'exprimer, chanter, créer, croire ?Reine Malouin. 532 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE Avril Discours de réception à la Société Royale du Canada par Jean-Marie Laurence, Ecole normale Jacques-Cartier, Montréal.Fils de la montagne et admirateur de la nature, j’ai souvent moqué, dans ma lointaine jeunesse, le monde académique et singulièrement les discours de réception.Les cérémonies de doctes sociétés comme celle-ci, m’apparaissaient comme des comédies quelque peu puériles, des exercices d’acrobatie verbale, des batifolages littéraires de vieux messieurs chez qui la délectation morose a remplacé l’exubérance de la vie.Comme la petite chèvre de M.Séguin, je méprisais la sérénité de la plaine, j’abhorrais le clos et ses limitations, je haïssais la corde, le pieu, enfin toutes les contraintes de l’ordre, tous les instruments et accessoires du protocole.A moi les folles équipées dans la montagne ! Et « tout à coup le vent fraîchit.La montagne devint violette; c’était le soir.Déjà ! dit la petite chèvre; et elle s’arrêta fort étonnée.)) Déjà ! répondis-je à l’illustre membre de cette illustre Compagnie, qui entrouvait devant moi la porte de votre aréopage: mais il n’est que midi, Midi roi des étés, Midi le juste aux traits de feu.Midi sur l’acropole; pourquoi, déjà ! l’encens des nécropoles ?Cependant je réfléchis.Votre collègue, mon ami, disciple d’Hippocrate et serviteur d’Hygie, m’avait inoculé quelques grains de sagesse et peut-être bien d’ellébore.Le sentiment de mon indignité m’envahit.La noblesse et l’éminente utilité de votre mission m’apparurent.J’appris vos hauts faits, votre mérite, votre jeunesse d’âme et d’esprit, si bien que me voilà confus de l'honneur insigne que vous voulez bien me faire, messieurs, en m’accueillant dans votre Société.Depuis si peu de temps, que je fréquente aux abords de votre Compagnie, j’ai connu l’une des plus belles choses au monde: Vamitié.L’amitié, cette perle rare dont personne, peut-être, n’a parlé avec plus de chaleur, d’émotion et de justesse que le grand Montaigne.(( En ce noble commerce, dit-il, les offices et les bienfaits, nourriciers des autres amitiés, ne méritent pas seulement d'être mis en compte; cette confusion si pleine de nos volontés en est cause; car tout ainsi que l’amitié que je me porte ne reçoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoin, quoique disent les stoïciens, et comme je ne me sais aucun gré du service que je me fais, aussi l’union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d’entre eux ces mots de division et de dijféren-ce: bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement et leurs pareils.)) Tels sont les rapports qui existent entre vous, messieurs, et voilà peut-être l’exemple le plus utile que vous puissiez donner au dur siècle où nous sommes.Vous donnez aussi l’exemple du travail, du labeur intellectuel, et ce n’est pas un mince mérite en cette terre canadienne où le froid, le sens pratique et les facilités de l’existence produisent sur l’esprit les mêmes effets languides que le soleil des Tropiques.Aussi n’est-ce pas sans une crainte révérencielle que je considère l’œuvre monumentale de mon prédécesseur à ce fauteuil où je me sens un peu léger.Vous n’attendez pas en ce moment, j’en ai la ferme conviction, une étude détaillée des œuvres de M.le chanoine 1954 ÉDUCATION ET FORMATION 533 {i'j! pî fi'æ iit;b :1 Georges Robitaille.Vous les connaissez sans doute mieux que moi, et cette connaissance atteste déjà un fonds de culture important de même qu’une acceptation totale du (( grand sérieux de la vie » dont parle Bossuet.Qu’il suffise d’énumérer, à la louange du vénéré disparu, ses ouvrages les plus importants: Saint Thomas d'Aquin (192Ji) Études sur Garneau (1929) Washington et Jumonville (1933) Montcalm et ses historiens (1936) Telle qu'elle fut (194.0) Marie de V Incarnation et nos martyrs (1941) Les origines d'une Joliettame (1941) Nouvel effort vers la paix entre la France et VAngleterre, de mars à septembre 1761 (1945) Voilà un homme que la radio n’avait pas gâté avec ses propos en l’air et ses textes cursifs.Théologien, philosophe, mais avant tout historien, M.le chanoine Robitaille, demandait au passé l’explication du présent et le secret de l’avenir.(( Il est impossible à un esprit réfléchi, écrit-il, qui ne veut pas absolument faire bande à part et raisonner à faux, de se soustraire à la discipline de l'histoire.Après les moments de vertige qui, à certaines époques, affligent l'humanité, toujours les bonnes têtes feront triompher la cause de l'histoire.)) En littérature, il tenait d’abord pour les classiques, et les nostalgies de M.Maurice Bedel pour les jardins romantiques l’eussent quelque peu irrité, sinon scandalisé.Depuis le Grand Siècle, seuls trouvaient grâce à ses yeux Louis Veuillot, Léon Bloy, Claudel, Jammes, quelques autres peut-être et, la guerre de Sept Ans.A coup sûr, il n’était pas Balzacien.C’était un chercheur affamé de certitude, et, au fond, timoré, Il risquait rarement une affirmation sans l’appuyer d’une série impressionnante de témoignages concordants.Homme au cœur d’or, qui aimait prodiguer aux siens les secours moraux et matériels, il passait en faisant le bien, sans attendre la moindre gratitude, en quoi il manifestait sa connaissance de la nature humaine.Je retiens de cet admirable travailleur une leçon bien utile: l’attention à l’histoire.Sans doute avons-nous trop négligé les enseignements de cette éducatrice des peuples, dans ce que j’appellerai notre aventure linguistique.Certains de nos puristes ont trop souvent oublié la loi fondamentale de l’histoire du langage: l'évolution.Pendant que notre langue parlée, notre langue vivante, évoluait à un rythme accéléré, — et l’on sait en quel sens, nos maîtres professaient dans l’enseignement de la langue écrite un rigorisme terriblement fixis-te.Cette attitude fut longtemps celle des grammairiens français eux-mêmes.L’histoire de la langue est une science relativement récente, et le sens du mouvement, dans la vie du langage, a naturellement pénétré l’enseignement français avant d’atteindre chez nous.-Ainsi notre langue parlée, entraînée dans les vicissitudes de l’existence, négligée à l’école et au collège, s’éloignait de plus en plus de notre langue écrite, momifiée dans les manuels.Cet état de choses s’explique par la géographie.L’océan Atlantique est large, j’en appelle au témoignage de Christophe Colomb et d’Alain Gerbault.Avant le cinéma français et la T.S.F., le verbe de France ne nous parvenait qu’en conserve, desséché entre les feuillets des livres. 534 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE Avril Aussi le Canadien, même nourri de lectures françaises, se trouve-t-il profondément dépaysé lorsqu’il arrive en France.Depuis le ticket d’autobus et le jeton téléphonique jusqu’à la salade panachée et au château-briand à point, tout lui semble étrange et, lâchons le mot, étranger.Il lui faut apprendre tout un vocabulaire.C’est alors qu’il perçoit les différents plans du langage et qu’il mesure la distance entre la langue courante, la langue de la vie quotidienne, et la langue littéraire.De Giraudoux à la chaisière, quel intervalle ! La chaisière, voilà une variété de la plante humaine inconnue sur nos bords .La chaisière qui vous perçoit trois francs pour la chaise que vous occupez un moment au jardin des Tuileries, en échange d’une contremarque où l’on peut admirer un échantillon du style juridique français qui ne ressemble à rien d’autre.Et le Canadien médite, devant la magnifique pièce d’eau des Tuileries, sur l’abîme qui sépare la Seine et le Saint-Laurent.Le Canadien repense son problème linguistique.L’histoire se répète peut-être dans ses grandes lignes, songe-t-il, mais elle ne se répète pas dans le détail concret.L’histoire d’une langue tient à celle du peuple qui la parle, et l’histoire de chaque peuple est une aventure singulière comme celle de l’individu.Nous sommes un rameau détaché du tronc français et transplanté dans un continent qui n’a presque rien du vieux monde.Histoire, milieu physique, organisation économique, vie sociale, tout est différent.Et comme la langue tient étroitement au mode de vie déterminé par le milieu, notre situation même tend à différencier notre langage de celui de la mère patrie.Au problème de la différenciation naturelle s’ajoutent deux autres problèmes d’ordre social: de l’extérieur, l’influence américaine exerce une pression redoutable sur notre mode de vie; à l’intérieur, la puissance économique anglaise nous impose le bilinguisme, danger mortel pour un peuple jeune, danger auquel la Gaule n’a pu résister au temps de la romanisation.Les langues subissent le sort des sociétés, des peuples qui les parlent.Quand deux peuples entrent en lutte ou en concurrence, celui qui l’emporte tente parfois d’imposer sa langue au concurrent malheureux.Mais, grâces à Dieu, il ne semble pas que la seule force brutale puisse tuer les langues.Les historiens linguistes s’accordent aujourd’hui à expliquer la survivance d’une langue ou son triomphe sur une langue rivale par l’un des trois facteurs suivants: le nombre, la puissance économique ou politique, la civilisation, {qui implique la qualité même du langage).Mais, pour que la dominance de l’un de ces trois facteurs puisse assurer la vie d’une langue, il va de soi que les deux autres facteurs ne doivent pas descendre au-dessous d’un niveau minimum.Dès lors, qui ne voit que, dans notre situation actuelle, seule la dominance du facteur culturel est en notre pouvoir.A nous donc de relever ce facteur, par un effort commun et vigoureux, sans jamais négliger les deux autres, qui le conditionnent dans une certaine mesure.Ici se pose une question brûlante.Nous voulons rester Français, nous voulons conserver le français.Mais quel français ?Celui de France ou le français canadien ?Que de vaines querelles sur ce point, tantôt parce qu’on néglige de faire les distinctions nécessaires, tantôt parce qu’on se laisse emporter par le sentiment et la passion.C’est le moment, je crois, dans cette auguste assemblée où règne une atmosphère de sagesse et de sérénité, de discuter calmement cette question fondamentale.Il est incontestable qu’il s’établit entre les élites intellectuelles des peuples des échanges philosophiques, littéraires, scientifiques et artistiques qui engendrent parmi les groupes de même lingualité une grande similitude de langage.Il est certain, messieurs, que vous écrivez sensiblement le français de France.Quant à la langue parlée, vous avez votre accent propre, comme les intellectuels des provinces de France ont le leur.Sans doute, quand il vous arrive d’aller en France, la langue de la vie courante, avec ses apocopes, ses termes familiers, ses expressions spontanées, ses abréviations conventionnelles, provoque-t-elle chez vous quelque dépaysement.Car il existe une différence notable entre la langue des 1954 ÉDUCATION ET FORMATION 535 idées, qui survole les océans avec alacrité, et la langue concrète du quotidien, dont l’unifor-mité tient davantage au contact social, j’allais dire au contact local.Bref, je parie que vous vous sentez plus à l’aise, du strict point de vue linguistique, avec le professeur de Sorbonne qu’avec le receveur de l’autobus ou l’agent de circulation.Et le professeur de Sorbonne en visite au Canada éprouve le même sentiment.Il s’agit donc là d’un phénomène universel.Les différenciations s’accentuent à mesure qu’on descend dans l’échelle sociale.L’élite évolue davantage dans l’empirée des idées générales; le peuple palpe de ses mains calleuses les réalités singulières de la vie concrète.Ainsi naissent deux langues parfois fort différentes, mais entre lesquelles s’établissent les échanges dont le volume et la direction dominante dépendent des circonstances historiques et sociales.En France, par exemple, la langue littéraire de l’époque classique et monarchique semble avoir été peu accueillante aux apports de la langue populaire, et cet aristocratique isolement eut l’avantage de donner au verbe français un poli, une distinction encore visibles aujourd’hui.L’époque romantique et surtout l’époque réaliste et naturaliste ont rétabli les échanges.Huysmans, dans En Marge, tente de définir la doctrine des écrivains naturalistes: (( Non, nous ne sommes 'pas des sectaires; nous ne renversons pas les prétendus chefs-d’œuvre dont on nous rassasie jusqu’à la nausée, nous ne brisons pas les torses réputés célèbres, nous passons simplement à côté d'eux, nous allons à la rue, à la rue vivante et grouillante, aux chambres d'hôtels aussi bien qu'aux palais, aux terrains vagues aussi bien qu'aux forêts vantées; nous voulons essayer de ne pas faire comme les romantiques, des fantoches plus beaux que nature, remontés, toutes les quatre pages, brouillés et grandis par une illusion d'optique; nous voulons essayer de camper sur leurs pieds des êtres en chair et en os, des êtres qui parlent la langue qui leur fut apprise, des êtres enfin qui palpitent et qui vivent.)) Évidemment, la lutte des esthétiques où les questions de langue se trouvent toujours engagées, ne date pas d’hier.Elle n’est pas née chez nous.L’érudition moderne distingue nettement, à l’époque classique même, les deux grandes forces qui agissent sur la langue en sens contraire; la tendance aristocratique et unificatrice; la tendance populaire et parti-culariste.Corneille et Racine {Racine surtout) tiennent pour la langue noble; Molière, pour la langue d’inspiration populaire.Il en fut toujours ainsi, et sans doute ne nous appartient-il pas de changer tout cela.Vous dirai-je le fond de ma pensée ?Il n’y a pas là matière à procès.Je ne vois pas pourquoi en condamnerait Valéry ou Choquette à l’avantage de Giono ou Gabrielle Roy, et vice versa.En littérature, il me semble que les trois seules lois fondamentales de l’œuvre sont le talent, la sincérité et un art de l’expression qui ne se définit pas, n’en déplaise à la stylistique, fort utile du reste, pourvu qu’on sache la dépasser.Faut-il écrire le français officiel ou le français (( régional » ?Mon Dieu ! c’est là une question de milieu, de tempérament et d’éducation.Ce qui est sûr, c’est qu’aucune œuvre ne saurait survivre sans un minimum de correction et d’intelligibilité, et que nous ne pouvons pas prétendre imposer à l’univers une œuvre écrite dans une langue et un style accessibles aux seuls habitants de Saint-Agapit; Et nous voici au cœur du débat: Faut-il nous forger une langue à nous tout seuls; ou vaut-il mieux tâcher à maintenir et à développer chez nous le français officiel ?Cette question se rattache à la lutte éternelle entre l’art et la nature.Or, l’évolution du langage obéit à ces deux puissances: à la nature, comme l’atteste la rigueur des lois phonétiques; à l’art, qui explique les exceptions à ces mêmes lois.Il est hors de doute que le français moderne ne serait pas ce qu’il est, si les grammairiens {ne vous déplaise !) les littérateurs (( et la Cour et la ville )) ne l’eussent poli et parfois même quelque peu pomponné. 536 L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE Avril Imaginez un moment, messieurs, le destin de notre langue et de notre littérature, si nous allions pratiquer en ces matières la doctrine du laissez faire laissez passer.Ce serait bientôt le règne d’un sabir plus détestable encore que la langue rustique de la France à l’époque des invasions barbares; nous serions les seuls à pouvoir nous lire, sans espoir de trouver jamais audience dans les pays de langue française.Ne nous leurrons pas d’un rêve impossible: celui de voir plus tard sortir de ce chaos une nouvelle langue de civilisation, comme le français s’est peu à peu dégagé de la lingua rustica.Les temps sont changés, et notre situation n’a rien de commun avec celle de la France du Moyen âge.Et comment résisterions-nous à l’anglais pendant cette période de gestation et d’infériorité linguistique ?Non, quittons le royaume de l’utopie.Ne nous laissons pas trop séduire non plus par l’attitude indépendante de nos voisins, au point de vue linguistique.Nous ne possédons ni leur nombre ni leur puissance économique et politique.A vrai dire, notre situation est extrêmement difficile, sinon tragique.Nous ne sommes plus Français à la française, si je puis dire (il suffit d'un séjour en France pour le constater), et nous ne pouvons pas l’être, de par les lois de la géographie physique et humaine.Nous sommes une variété de la plante française, comme les Suisses et les Belges, qui ont sur nous l’avantage de côtoyer la France.Cependant nous voulons et nous devons conserver notre allégeance française quant à la culture et à la civilisation.Que faire en cette conjoncture ?Continuer d’emprunter à la pensée et à l’art français et nous efforcer de les adapter à notre milieu et à notre mentalité.Il me semble que l’Europe peut apprendre quelque chose de l’Amérique, ne fût-ce qu’au point de vue pratique, technique, dans le domaine de l’action, et l’Amérique peut recevoir de l’Europe des leçons d’humanisme.Nous avons un rôle à jouer dans cet échange.Au chapitre de la langue, inspirons-nous du français de France, imitons-le, pratiquons-le, mais que notre imitation ne soit pas un esclavage.Inspirons-nous du français de France, parce que nous vivons à l’époque des grandes unités de civilisation et que la France demeure la métropole de ce que j’appellerai (.(.l’empire linguistique français ».Notre intérêt nous commande de maintenir notre adhésion à cet empire, auquel nous sommes déjà attachés par les liens du cœur.Mais adaptons le français à nos besoins, enrichissons-le de notre pensée et de notre sensibilité, et sans doute la France consentira-t-elle à recevoir de nous quelques redevances.Après bien des rebuffades, la critique française a fini par accepter Ramuz, ce grand écrivain suisse de réputation internationale qui nous indique assez clairement, je crois, la ligne d’équilibre entre la sujétion et la liberté à l’égard de la langue.Pour le progrès de la civilisation française et de la langue qui l’exprime, il importe que les nations et les peuples, comme les individus, s’engagent dans la voie de l’humanité, mère de la charité.Jean-Marie Laurence. 1954 LEÇON-TYPE 537 j£eç
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