Les cahiers des Compagnons : bulletin d'art dramatique, 1 mai 1945, Mai-Août
y.LES CAHIERS DES uns tQ= A\ LLL1 m Voldum I — NtmiBo 5-6 Montwèal-Mai-aottt 1W5 ^755 LES CAHIERS DES Une étape Ce numéro double clôt lia première série des Cahiers.11 arrive bien en retard.Plusieurs causes y auront contribué dont, en particulier, une longue grève aux ateliers de l’imprimerie.Nous préparons, sans surseoir, la prochaine livraison (numéro (1) de la deuxième année) bien déterminés à nous en tenir à une stricte périodicité.Nous ne pensons pas être injustes à l’égard de nos abonnés puisqu’avec !• numéro spécial sur Henri Ghéon, ils auront reçu durant l’année au moins l’équivalent de six numéros ordinaires de 32 pages.Pour notre part, nous sortons de l’expérience mieux fixés sur l’orientation nécessaire des Cahiers; désormais, nous y ferons Ija part plus Ijarge aux jeunes, à leurs premières démarches dramatiques, à Ijeurs recherches parfois maladroites mais riches, souvent, d’une substance d’art, Notre but premier n’est pas de susciter spontanément, nous l’avons déjà dit, une levée de groupements professionnels; en voulant aller trop vite nous a-boutirions à un échec malheureux.Il convient d’abord d’établir un climat dramatique favorable: celui-ci sera le fait de mille petites manifestations fragmentaires: feux de camp, dramatisations familières, sur les places publiques, dans les salles de récréation, danses populaires, exploitation intelligente de notre folklore, de notre vieux fonds de légendes, etc.Une seule condition: que toute initiative soit marquée d’un souci réel d’art: transposition poétique et style.VOLUME I - NUMÉRO 5-6 MONTRÉAL, MAI-AOÛT 1945 Nous proposons dans cette livraison plusieurs textes dramatiques où l’on puisera avec profit.C’est Chancerel, cette fois qui a davantage été mis à contribution, le cher Chancerel que nous ne désespérons pas d’appeler au Canada bientôt.Il faut nous incliner très bas devant ce maître de la scène française pour le haut exemple de ténacité qu’il nous donna pendant la guerre.Lâché par tous ses disciples, houspillé par l’Occupant, il trouvait le courage de se retourner joyeusement et de lancer une série de Cahiers qu’il intitulait gaillardement : Prospero.Nous faisons de larges extraits du Cahier no 7 consacré au public.Depuis quelques semaines, Chancerel a repris îà direction du Centre Keller-man à Paris.II s’est remis également à publier ses bulletins d’Art Dramatique.Vive l’esprit qui ne consent pas à mourir.Les Compagnons quittent l’Ermitage où lé travail dramatique devenait impossible et s’installent sur le plateau du Gésu.Les Pères Jésuites ont rénové complètement salle et foyer pour proposer au public montréalais un théâtre d’art de belle venue.Nous installons nos bureaux dans le foyer même du Gésu et nous répéterons sur la scène chaque fois qu’elle sera disponible.Pierre Béique qui a fait le succès que l’on sait des Concerts Symphoniques de Montréal siège à notre bureau de direction, à titre d’administrateur délégué et d’imprésario des Compagnons, pour la saison de Montréal.Nous faisons donc un pas en avant vers l’installation permanente des Compa-pagnons.Parions que nous sommes nés pour durer .Émile LEGAULT, e.s.e.« Est laid en art tout ce qui est faux, tout ce qui sourit sans motif, tout ce qui se manière sans raison, ce qui n’est que parade de beauté et de grâce, tout ce qui ment.(Rodin) « Heureux les simples d’esprit .» La simplicité d’esprit, au sens évangélique du terme, est la première condition de l’œuvre d’art.(Chancerel) entrainement corporel du comédien Un comédien complet doit être une sorte d’athlète, un danseur, un acrobate.Même quand il joue la tragédie, cette liberté corporelle se révélera nécessaire.Il y a ici une question d’endurance physique, de souplesse, de maîtrise de ses réflexes, d’élégance, etc.Le rôl,e de Scapin, par exemple, exige de l’interprète une concertation exceptionnelle d’éléments d’ordre physique; autrement Molière est trahi.Voici, d’après Charles Hacks (Le Geste) quelques exercices préparatoires à la leçon quotidienne d’un mime, au début du XIXe siècle, exercices auxquels se soumit toute sa vie l’excellent Pierrot, Charles Deburau.« Lorsque le mime a bien appris à respirer et à handler, c’est-à-dire à se tenir debout, le poids du corps, par un petit artifice, portant alternativement sur une hanche puis sur l’autre, sans qu’il y paraisse et sans fatigue, il peut alors commencer à mimer ou plutôt à apprendre à mimer.Pour cela, on lui dégourdira d’abord bras et jambes par les exercices suivants: Exécuter avec le bras un mouvement circulaire (vingt fois).Etendre les bras en avant (trente fois), en dehors (trente fois), en hauteur (douze fois), huit à dix aspirations (aspiration et expiration correctes) fortes et profondes.Exécuter un mouvement circulaire avec le tronc (trente fois), se frotter les mains (quatre-vingt fois), redresser le tronc (douze fois), élever la jambe latéralement (dix-huit fois), huit à dix respirations.Rapprocher ies jambes (huit fois,) étendre et fléchir le pied (quarante fois), exécuter un mouvement analogue à celui de scier (trente fois), élever le genou en avant (douze fois), huit à dix respirations.Lancer le bras en avant et en arrière (dix fois), s’accroupir (vingt-quatre fois), lancer les deux bras latéralement (trente fois), huit à dix respirations.Exécuterle mouvement de fendre du bois(vingt fois), de faucher (vingt-quatre fois), trotter sur place (trois cents fois), huit à dix respirations.Lancer la jambe en avant et en arrière (vingt-quatre fois), latéralement (vingt-quatre fois).Cette petite gymnastique d’entraînement terminée, le mime est alors apte à prendre sa leçon ou à travailler: il a fait agir successivement tous ses os, ses articulations et ses muscles.» Ce régime est un régime de professionnel.Nous le citons à titre d’information.Il va de soi, que des amateurs doivent diminuer la dose.155 nous irons plus loin encore (Souvenir de la tournée 1944) Ce matin-là, les rayons de soleil tombaient encore très obliquement sur les feuilles des arbres, que déjà la maison des Compagnons subissait le branle-bas général.On se hélait d’un étage à l’autre s (( Où sont les tentures?» — « Où sont les costumes?» — « As-tu vu la boîte de maquillage?» Comme d’habitude, on ne trouvait rien.Ah! j’oubliais la cage d’Émilîenne, accessoire pourtant si indispensable à la tournée.Et les vivres, la boustifaille ! Car nous allions pique-niquer, ensemble.Pas de grand luxe, s’il vous plaît, pas de grands hôtels! Du bon pain mangé en pleine nature, assaisonné de bonne humeur.Chacun passait devant la porte toute grande ouverte de la roulotte, déposant qui son paquet, qui sa valise ou son baluchon.Une compagne s’en saisissait et, magiquement, découvrait un coin pour le loger.« Ah! qu’est-ce que c’est que ça, vieux?déménages-tu la bibliothèque?» — « C’est la nourriture de l’esprit, vous n’allez pas l’oublier, mes amis ».Dieu que nous serions savants au retour de la tournée ! Enfin notre cortège s’ébranla avec des gestes "d’adieu aux fidèles gardiens de Ija maison qui, postés aux fenêtres, n’avaient pas trop d’un drap pour essuyer ijeurs larmes.Notre cortège .quelque chose de formidable, une voiture aux dimensions imposantes et dont on ne pouvait soupçonner l’état fantaisiste et capricieux du moteur tant qu’elïje demeurait arrêtée, et la maison roulante, grise et rouge, avec de petits rideaux écossais aux fenêtres, portant à tribord l’inscription magistrale: « Les Compagnons de saint Laurent » pour attirer davantage encore l’attention.En route donc! En route vers la campagne qui défile sous nos yeux, vers les étendues désertes et boisées de sapins sombres, vers lès montagnes, le fleuve, les villes et les villages, lès spectateurs qui nous attendaient dans la pénombre des salles de théâtre! En route vers Eaventure qui nous guette à chaque tournant du chemin, les émotions, l’angoisse, une vie toute neuve, exaltante et imprevue.Un voyage en roulotte, sachez-le, demande un vrai apprentissage.Conditions primordiales; un estomac solide et un cœur bien accroché.Dès que vous vous approchez de l’armoire, vous risquez, si vous n’avez pris soin d’enlever aupara-ravant le tiroir aux couverts, de recevoir dans un cahot toute la couteDèrie sur la tête.Debout pendant la marche, vous êtes projetés contre le poêle, dans là garde-robe ou sur Dévier.Suivez-vous un chemin poussiéreux ?accoudes a la fenêtre, vous deviendrez noirs comme des charbonniers.Quelquefois, dans un soubresaut plus accentué que les autres, là planche du banc glisse sur le coffre qu’elle recouvre; vous vous trouvez alors dans une position qui évoque tout-à-fait le Y de l’alphabet et dont on ne se tire qu’après de grands efforts musculaires.Abstraction faite de ces incidents, il reste encore à affronter les cahots: la moindre aspérité de la route est portée ici à la trentième puissance au moins. Mais nous étions des endurcis et nous poussâmes même la virtuosité jusqu’à faire la lecture à haute voix.Dans la roulotte, au milieu du tapage et des courants d’air, apparaissaient tout-â-tour Eschyle, Euripide et Sophoclie, Racine et Molière, Shakespeare et Claudel, le maître Copeau et lë maître Chancerel, illuminant notre imagination et fortifiant notre ardeur.Nous traitions des destinées humaines, de sujets très élevés, mais au plus pathétique de l’entretien, on bruit étrange .Quinze silhouettes accroupies autour d’un pneu creuvé se découpent sur un ciel d’orage.Car la pluie a toujours cette délicatesse de survenir à ces moments-là.Une porcherie s’ofifre heureusement aux rescapés.Il faut savoir s’adapter aux circonstances! dans Ija fumier, enlisés jusqu’à la cheville, dans une atmosphère de mouches bourdonnantes et d’orage, nous répétons le « Chant du Berceau », « pièce d’une si grande fraîcheur », a dit un critique.On dirait que les six pneus concourrent pour un championnat de crevaison.C’est la nuit; une fois de plus, la petite troupe entoure la rouibtte.Il faut aller quérir un autre pneu.La bande se divise: une moitié part pour le village, une moitié garde l’éclopée.Les heures s’écoulent; on s’inquiète les uns des autres; car là-bas, à quelques milles du théâtre de la crevaison, l’auto est allé sonder la profondeur du fossé.De nuit, de jour, par la pluie, par le beau temps, par la chaiëur et par le froid, nous cheminons.Il faut coûte que coûte accomplir les étapes.Les spectateurs nous attendent à heure fixe, demain, après-demain.Et l)e moteur refuse de monter les côtes: il faut descendre, pousser.Il faut s’arracher à une conversation palpitante, à l’interprétation d’une tirade, à l’exécution d’un chœur en parties, à un doux sommeil réparateur.
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